Le Maroc.Avant de rendre le dernier soupir, Mahomet avait recommandé à ceux qui lui succéderaient, mais qu'il ne voulut pas désigner, de purger la terre sacrée de l'Islam de tous les infidèles, et de porter la vraie foi jusqu'aux extrémités du monde. Pour obéir à cette loi, les Arabes se répandirent sur la terre. La 22e année de l'hégire, l'an 640 de Jésus-Christ, l'Égypte était conquise. En 645, Abdallah fit une première incursion dans la Numidie. En 665, il se jeta de nouveau sur l'Afrique, à la tête de 40,000 combattants; toujours victorieux, il parcourut, comme s'il eût été guidé par le doigt de Dieu, les plaines, les montagnes, les déserts; et poussant enfin son cheval dans l'Océan qui baigne les côtes du Maroc, «Grand Dieu' s'écria-t-il, tu le vois, la mer seule m'arrête.»La mer ne devait pas même arrêter les Arabes. Mais, avant de franchir le détroit de Gibraltar, ils firent une halte sur ces rivages où Abdallah les avait conduits.Les peuples établis alors dans cette partie de l'Afrique septentrionale qui forme l'empire de Maroc actuel, étaient connus sous le nom générique de Maures; mais ils se divisaient en trois tribus principales encore faciles à reconnaître aujourd'hui; les berbères, les Schelloks et les Maures proprement dits. Désire-t-on connaître les conjectures faites sur leurs origines et leur histoire, on n'a qu'à lire l'ouvrage remarquable publié en 1787 par Chénier, le père des deux Chénier, sous ce titre:Recherches historiques sur les Maures et Histoire de l'Empire du Maroc. Depuis leur établissement dans ces contrées, ils avaient presque toujours été subjugués par leurs voisins. Ainsi, ils s'étaient soumis tour à tour aux Carthaginois, aux Romains, aux Vandales, aux Grecs du Bas-Empire. Souvent ils tentèrent de se révolter contre leurs occupants: ils furent toujours défaits. Deux fois ils repoussèrent l'invasion arabe, deux fois les nouveaux conquérants revinrent avec des forces supérieures, et triomphèrent de leur résistance. Enfin, retrouvant chez eux leurs propres habitudes, les Arabes persuadèrent aux Maures qu'ils avaient une origine commune; ils leur firent adopter leur religion, et, pour occuper leur activité turbulente, Mouza-Ben-Nozeir en emmena un grand nombre avec lui à la conquête de l'Espagne.Une seule bataille, celle du Guadalete (710 ou 711), décida du sort de la monarchie des Goths. Les Arabes et les Maures, victorieux, fondèrent en Espagne un royaume qui devait durer huit siècles. Deux années leur avaient suffi pour achever leur conquête; il fallut huit cents ans aux Espagnols pour la leur reprendre. Ce ne fut qu'en 1491 qu'Abdallah-al-Zaquir céda au roi Ferdinand la ville de Grenade, et pleura comme une femme en quittant ce dernier asile qu'il n'avait pas su défendre en homme. En vain les Maures qui restèrent en Espagne, appelés désormais les Mauresques, embrassèrent la religion catholique, et se soumirent d'abord sans murmurer à tout ce qu'on exigea d'eux, la tyrannie croissante de leurs oppresseurs les força de se révolter; et en 1610, un arrêt de Philippe III les bannit du royaume. L'émigration dura jusqu'à la fin de 1611. Pendant les trois aimées suivantes, on fit dans toute l'Espagne les plus minutieuses recherches pour découvrir ceux, qui avaient échappé à la commune proscription. En 1614 les commissaires chargés de ces perquisitions déclarèrent qu'ils avaient accompli les ordres du roi, et que l'Espagne était délivrée duserpent réchauffé dans son sein.Plus de deux siècles se sont écoulés depuis cette époque, et une guerre nouvelle menace d'éclater entre les Arabes-Maures et les Espagnols. Cette fois, ce sera l'Espagne qui prendra l'offensive, qui fondra peut-être un royaume chrétien sur une terre infidèle, et qui portera à son tour les bienfaits de la civilisation chez un peuple ignorant et barbare. Elle a pu pendant longtemps oublier de venger ses anciennes injures; mais l'insulte qui vient de lui être faite tout récemment exige une réparation prompte et éclatante.Il y a quelques mois, le vice-consul d'Espagne à Mazagan, M. Victor----------[Texte corrompu.]Maroc.--Vue générale de Tétouan.Le sultan a proclamé la guerre sainte contre les infidèles; il lève des troupes, il amasse des provisions, distribue des armes, etc.La Sardaigne, avons-nous dit dans notre dernier numéro (voirHistoire de la Semaine,p. 162), a consenti à accepter les excuses de l'empereur de Maroc. Muley-Abd-er-Rahman a déclaré, en effet, à S. M. sarde, qu'il était très-affligé de ce qui était arrivé, et que pareille chose ne se renouvellerait plus.L'Espagne obtiendra-t-elle une semblable réparation? Et si elle l'obtient, s'en contentera-t-elle? Nous ne le pensons pas.Retour de noce, à Tanger.D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement pour l'Espagne, dans ce différend, de tirer une vengeance complète de l'attentat commis à Mazagan sur la personne de son représentant; un plus beau rôle lui est réservé. Qu'elle comprenne sa situation, et qu'elle en profite, dans son intérêt personnel comme dans l'intérêt de l'Europe et de l'humanité.L'Orient a longtemps débordé sur l'Occident. C'est l'Occident qui déborde sur l'Orient. Le Nord envahit le Midi, la Russie s'apprête à s'emparer de Constantinople; l'Autriche passe les Alpes et s'étend dans les plaines de la Lombardie et le long des rives de l'Adriatique; l'Angleterre a conquis l'Asie; Gibraltar et Malte lui appartiennent; la France jette dans l'Algérie les fondements d'une puissance inébranlable, en attendant qu'elle réalise en Égypte les grands projets de Napoléon; la civilisation européenne se répand sur tous les points du globe, mais nulle part elle ne fait de plus grands progrès qu'en Afrique; seul, l'empire du Maroc avait échappé jusqu'ici à la loi commune; seule, l'Espagne, si malheureusement occupée de ses guerres civiles, n'a pas encore cherché une nationalité complémentaire sur la côte musulmane de la Méditerranée.Abraham, Juif tangérien, interprète du consulat de France.Aitja, juive marocaine.Mohammed, soldat marocain.«La collision qui menace d'avoir lieu entre le gouvernement espagnol et l'empire de Maroc n'est donc point un fait isolé, disait il y a quelques jours le journall'Algérie, elle se rattache aux événements qui la précèdent; si elle n'en est pas la conséquence, elle en est au moins le complément nécessaire. Pour éclater, elle n'attendait qu'une occasion. A Mazagan, c'est un coup d'yatagan, comme à Alger ce fut un coup d'éventail. «Il existe une coïncidence remarquable entre les phases de cette gravitation méditerranéenne et la circonstance principale du mouvement intérieur qui modifie la face de l'Europe.La première révolution française épanche sa sève sur l'Égypte; la révolution de 1850, sur Alger; la révolution espagnole, sur le Maroc.«Ce besoin d'expansion, qui accompagne toujours les crises politiques, est, en effet, un de ceux qui travaillent aujourd'hui l'Espagne. Mais, du côté de l'Europe, les portes du temple de Janus sont fermées; du côté de l'Océan, les colonies qui ouvraient jadis un large débouché à l'activité espagnole, n'existent plus que dans l'histoire; la formidable armada a passé en d'autres mains. Le sud est la seule direction dans laquelle les passions qui agitent la Péninsule puissent trouver une issue légitime; que l'Espagne franchisse donc le détroit, et toutes les volontés, aujourd'hui divergentes, viendront se réunir sur le terrain neutre de la gloire et de la dignité nationales.«L'empire de Maroc lui-même semble attendre, pour renaître à une autre vie, une commotion électrique. Lui-même est en travail de révolution, et quoiqu'il soit très-difficile d'en prévoir les suites, on peut affirmer que cette révolution ne tardera pas à éclater. L'élément berbère a dominé de tout temps dans la population marocaine; il occupe à la fois les grandes plaines qui règnent au S.-E. et les énormes massifs qui s'élèvent au centre de l'ancienne Tingitanie. Depuis quelques années, une fermentation sourde agite ce vieux sang autochtone; elle se manifeste par des envahissements progressifs sur la race arabe, et elle saisira toutes les occasions qui favoriseront son développement. On peut donc être sûr que les embarras de l'empereur dans sa lutte avec l'Espagne n'inspireront aux berbères que bien peu de sympathie. Le trône des Chérifs recevra donc, même à sa base, des atteintes qui l'ébranleront.El-Atari, principale rue de Tanger.Enterrement à Tanger.«C'est dans les habitudes diplomatiques surtout que la réforme est devenue nécessaire. Dernier représentant de la théocratie musulmane, l'empereur du Maroc a conservé toute l'arrogance d'un sultan, unie à l'intolérance d'un marabout. Jamais, depuis des siècles, il n'a mesuré ses forces contre des forces européennes; il en est encore au point où en était le bey d'Alger, lorsque, plein de confiance en lui-même, il laissait tranquillement débarquer les troupes françaises à Sidi-Ferudj, dans la crainte, disait-il, qu'elles ne lui échappassent. Il est temps enfin de faire savoir à cet insolent potentat que l'Europe a quelque chose à lui apprendre, et d'opposer à cet aveuglement fanatique les leçons de la réalité.»Qu'ont fait les Maures et les Arabes de ce beau et fertile pays dont ils se sont partagé la souveraineté? Ils ne savent pas même profiter de ses ressources naturelles. Au lieu de se civiliser, au lieu de rester stationnaires comme les Chinois et comme certains peuples de l'Asie, ils se barbarisent, qu'on nous permette cette expression... «Les bouleversements que les Maures ont éprouvés après qu'ils ont été repoussés d'Espagne en Afrique ne présentent aucune variété qui puisse intéresser le lecteur, dit Chénier, et déguiser la bassesse de leur esclavage et la férocité de leur usurpateur; c'est un thème continuel et presque uniforme de dévastations et de forfaits qui ne permet pas de se distraire un instant sur les malheurs attachés à l'humanité. Un voit dans Salluste et dans Procope, qui sont, de tous les historiens qui ont parlé des Maures, ceux qui méritent le plus de confiance, que le temps n'a point influé sur leur génie et sur leur caractère. Ils sont encore, comme le dit Salluste, inconstants, perfides et incapables d'être retenus par la crainte ou par les bienfaits.» Leur vanité égale leur ignorance. Ils se croient tellement supérieurs aux nations de l'Europe, qu'ils ne veulent ni les visiter, ni les laisser pénétrer chez eux. Pour franchir les limites de l'empire ou dépasser les murailles des ports de mer, il faut avoir obtenu une autorisation expresse et spéciale du sultan.Muley ben Yusuff, marchand marocain.Simja, Juive tangérienne.Ali, paysan des environs de Tétouan.Aussi le Maroc a-t-il très-rarement été visité. La plupart des voyageurs qui se sont avancés un peu loin dans l'intérieur du pays, étaient, comme Lemprière et le docteur Brown, des médecins dont le sultan malade sollicitait les secours. Un des derniers ouvrages publiés sur le Maroc porte la date de 1853. Son auteur est un capitaine anglais nommé Washington. Trois chargés d'affaires français ont été envoyés dans ce royaume depuis 1830; mais les résultats de ces missions officielles sont restés jusqu'à ce jour enfouis dans les cartons de nos ministères. Nous empruntons à la relation anglaise du capitaine Beauclerk (1826). un des compagnons du docteur Brown, les détails suivants sur la capitale de l'empire et sur l'empereur actuel, qui règne depuis 1822:«Tout à coup, dit Beauclerk, la ville impériale vint frapper nos regards, assise avec ses musquées, ses minarets, sa forteresse, au centre d'une vaste plaine couverte de palmiers, et, dans le fond, les neiges éternelles de l'Atlas se détachant sur l'azur du ciel à une hauteur de onze mille pieds. Tandis que nous jouissions en silence de ce magnifique coup d'œil, notre guide fit faire halte à sa troupe, et ils prièrent en commun pour la santé du sultan leur maître, après avoir remercié Allah de l'heureuse issue de leur expédition.«Maroc est entouré de remparts à mâchicoulis en terre glaise, de 50 pieds, de hauteur, avec des fondations en maçonnerie, et garnis de tours carrées, à cinquante pas l'une de l'autre; ils ont six milles de tour, et on pénètre dans la ville par onze doubles portes; mais sa population n'est pas en rapport avec sa vaste enceinte; elle renferme de grands jardins et des terrains ouverts de vingt à trente acres d'étendue. Le palais du sultan, situé hors de la ville, du côté du midi, est une vraie forteresse représentant un carré, long de quinze cents verges sur six cents, divisé en jardins et en pavillons isolés qui forment la résidence impériale. Les pièces en sont carrelées en tuiles de diverses couleurs, et n'ont d'autre ameublement qu'un tapis et des coussins.M. Beauclerk raconte ainsi sa visite au sultan:«On nous conduisit dans un jardin spacieux, entouré d'une haute muraille, planté d'arbres à fruits de diverses espèces, et arrosés par des ruisseaux descendus de l'Atlas. On eût dit un jardin potager d'Europe. A peine notre guide se fut-il avancé de deux pas, il s'arrêta tout court comme un homme frappé de la foudre ou comme, un vieux chasseur qui vient d'apercevoir un lièvre au gîte; puis, s'agenouillant jusqu'à terre et portant la main à son front, il se tint immobile, le cou allongé, les yeux fixés et les bras étendus, pour nous empêcher d'avancer; en même temps il se dépêchait de crier:Seedna! Seedna!(notre seigneur!) Mes yeux suivirent la direction que les siens avaient prise, et, à une distance d'environ quatre cents pas, j'aperçus le sultan, qui se dirigeait de notre, côté, et qui nous fit aussitôt signe de la main d'approcher. Nous obéîmes à cette invitation, et après l'avoir salué, nous remîmes nos chapeaux, tandis que notre interprète, qui était juif, s'empressait d'ôter ses souliers. Le sultan est, à en juger par l'apparence, un homme d'environ quarante-deux ans, déjà fort gras, et condamné à prendre encore de l'embonpoint, d'une taille de cinq pieds neuf pouces; sa physionomie est naturellement douce et agréable; malheureusement une tache qu'il a sur l'œil gauche en gâte l'expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, noire et touffue. Il est le seul homme de son royaume qui la laisse croître; car la crainte de voir se renouveler des accidents semblables à ceux dont divers sultans ont été victimes ne permet à aucun rasoir d'approcher de la gorge royale. Nous causâmes d'abord de l'Angleterre, qu'il regarde comme sa plus chère alliée; puis, après nous avoir demandé amicalement des nouvelles de notre santé, il donna l'ordre au caïd de nous montrer tous les jardins. Alors il fit un signe de la main, nous le saluâmes et nous nous retirâmes. Durant tout le temps que dura notre conversation, il resta assis sur un coussin de drap ronge placé sur un rebord saillant du mur du jardin, construit tout exprès pour cet usage. C'est là qu'il reçoit toutes ses visites Jamais il n'est permis de s'asseoir en sa présence, et il n'offre à personne des rafraîchissements; cependant ses manières paraissent aussi simples que son costume...«Le sultan Muley-Abd-er-Rahman paraît justifier l'opinion qu'avait de lui son oncle Muley Slieinau ou Suleiman, qui le nomma par son testament le seul héritier de sa couronne et de son royaume, au préjudice des droits de ses dix-huit fils, parce qu'il le regardait comme, un homme doux, sensé et juste. En effet, il n'a pas consolidé son trône, selon la mode orientale, en exterminant la famille du dernier sultan, mais en se faisant aimer de ses sujets, et en se montrant le père et le bienfaiteur de ces enfants dont il avait pris la place...«La journée de Muley-Abd-er-Rahman est ainsi réglée: le matin il se lève avec le jour, et, après avoir dit ses prières, il se promène seul, à pied dans ses jardins, donnant des ordres à ses ouvriers. A huit heures il monte à cheval, et il galope pendant deux ou trois heures, escorté de tous ses grands caïds ou capitaines. La maladie pour laquelle il avait désiré consulter le docteur Brown (les hémorroïdes) était considérablement aggravée par cet exercice quotidien; mais son médecin lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. «Me prescrire de ne pas me promener tous les jours à cheval avec mes caïds, répliquait-il invariablement, c'est m'ordonner d'abdiquer. Le cheval est le trône des empereurs de Maroc.» Cet exercice terminé, il se retire dans les appartements de ses femmes, où il reste jusqu'à quatre-heures du soir, goûtant les plaisirs du bain et toutes les autres jouissances physiques que peuvent lui procurer les innombrables beautés de son harem. A quatre heures, il se rend à la mosquée pour y faire ses prières du soir; puis il emploie le reste de la soirée, soit à se promener à cheval, soit à régler quelques affaires d'État.»Muley Abd-er-Rahman est un rejeton de la famille des Chérifs qui possède le trône du Maroc depuis le commencement du dix-septième siècle.--La couronne impériale est héréditaire, mais ce n'est pas d'ordinaire le fils aîné du monarque défunt qui en hérite; elle passe sur la tête du plus capable, du plus habile ou du plus audacieux de ses nombreux enfants.On ne connaît pas d'une manière précise la population et les ressources de l'empire du Maroc. Les derniers chiffres publiés par les statisticiens sont les suivants:Étendue, 13,712 milles carrés.Population, 14,800,000 habitants.Revenu, 25,000,000,Forces de terre, en temps de paix 36,000 hommes.-- en temps de guerre, 100,000 --Forces navales, 24 bâtiments.Outre les trois tribus maures dont nous avons parlé (les berbères, les schelloks, les maures), et les arabes, la population totale de l'empire du Maroc compte un grand nombre de juifs qui sont plutôt, tolérés qu'acceptés, et auxquels ou vend cher cette tolérance. «Sans compter les contributions extraordinaires, dit un voyageur français. M. Charles Didier, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et paient pour tout, même pour porter des souliers qu'ils doivent ôter vingt fois par jour devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands.»Une vue générale de Tétouan, une rue de Tanger, une scène d'un mariage, un enterrement et six costumes, tels sont les seuls dessinsoriginauxquel'Illustrationa pu se procurer sur le Maroc; elle les doit à M. Pharamond Blanchard, qui a eu le bonheur rare de visiter les côtes du Maroc sur un navire espagnol, et qui, caché dans la maison d'un consul, a pu faire à la hâte quelques croquis; car les habitants du Maroc ne permettent jamais à un étranger de dessiner.La vue générale du Tétouan et les costumes ne nécessitent aucune explication.Quant à la rue de Tanger, que représente notre dessin, elle se nomme El-Atari; c'est la rue principale de la ville, car elle la traverse du nord au sud, et on y trouve non-seulement les habitations des consuls, mais les plus belles boutiques de l'empire, espèces d'antres noirs et profonds creusés dans le mur. Toutes les maisons du Maroc se ressemblent: ce sont de grosses masses carrées, sans fenêtres, surmontées d'une terrasse au lieu de toit, et passées à la chaux. La mosquée., le bazar et lefondaqué(auberge) de Tanger se trouvent également dans cette rue.Les bornes qui nous sont imposées ne nous permettent pas de donner ici des détails sur les mœurs et les coutumes des habitants du Maroc. On en trouvera dans l'ouvrage de Chénier déjà cité, dans les voyages de Lemprière, des capitaines Beauclerk et Washington. Nous terminerons cet article, nécessairement incomplet, par une courte explication des deux dessins de M. Pharamond Blanchard, représentant une noce et un enterrement.Pendant le séjour de M. Blanchard à Tanger, un Maure de la montagne vint se marier à la ville. La cérémonie achevée, la noce retourna dans la montagne. La mariée était assise dans une sorte de cage formée avec des morceaux de bois et de la percale blanche, et surmontée d'un dôme de percale bleue; deux Maures soutenaient de chaque côté cette cage, posée sans aucun lien qui l'assujettit sur la selle du cheval; le marié, à cheval, suivait sa femme, conduit par deux parents; derrière les époux se pressait un nombreux cortège de parents et d'amis. Les Maures armés,--et presque tous les Maures ont des armes,--qui voyaient passer la noce, tiraient, on signe de joie, des coups de fusil.S'ils dérobent aux regards indiscrets les charmes des nouvelles mariées, les Maures ne se donnent même pas la peine de jeter un linceul sur les cadavres qu'ils portent en terre. Ils ont l'habitude d'enterrer les morts aussitôt après leur décès, et, à défaut de bière, ils se servent, pour les conduire au cimetière, de tout ce qui leur tombe sous la main. Ainsi, M. P. Blanchard vit, à Tanger, enterrer un vieillard sur une échelle.Le dernier des Commis Voyageurs.(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 138, 150 et 170.)VIII.RÉCIT.--LES AMOURS DE POTARD.«Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'était plus en état de donner à sa menace tous les développements qu'elle comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolongé, ses idées couraient déjà les champs et sa langue faisait irrégulièrement son service. Aux ballottements de la tête, aux clignotements de l'œil, il était facile de reconnaître que Poussepain venait de s'imbiber outre mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui est la musique des buveurs.«--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre à cinq cent trente-six mille cosaques... j'étais du neuvième corps... à l'arrière-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande armée opérait sa retraite... Victor nous dit: «Enfants! il faut tenir ici deux jours, autrement l'Empereur est cerné!...» Les mots nous électrisent... Deux ponts avaient été jetés sur la Bérésina... fleuve de malheur!... Eblé était là, le brave Eblé!... c'est bien... Napoléon passe... Eugène aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de Caulaincourt défilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes contre cent mille... très-bien! à part un givre qui nous blanchissait les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les obus pleuvent... la mitraille nous prend en écharpe... personne ne bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir ça, Potard... c'était superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une semelle... à cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur? Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord... c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mémoire du général Eblé... brave Eblé!... Sans lui, il faillit passer l'eau à la façon des canards!... Brave Eblé!... Voilà un nuits un peu chouette!... Qu'en dites-vous, voyageur?«--Un breuvage des dieux, capitaine, répondis-je en vil flatteur.«--Pour en revenir à la Bérésina, reprit Poussepain, le neuvième corps la traversa des derniers... Le brave Eblé avait fait sa besogne en conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis, voyageur, pour arriver à l'autre bord, il fallait passer sur le corps de vingt-cinq mille des nôtres, des traînards, des blessés, des fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du camp... Ces malheureux se pendaient à la queue de nos chevaux ou restaient empilés sur les travées des ponts... Pas moyen de tortiller... les Russes étaient sur notre dos. «En avant!» dis-je à mes hommes, et le régiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'étaient des jurons, des cris, des imprécations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre n'a pas été inventée pour les poules mouillées.. Une supposition que le brave Eblé n'eût pas été là, quel plongeon nous faisions tous! Mais il était là, le brave Eblé!... Nous franchîmes donc la Bérésina...«--A la bonne heure m'écriai-je, croyant être quitte du récit.«--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande armée campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa présence nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grêle tomba sur l'armée... le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en glaçons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes jambes... je voulus le relever, il était gelé... Un dragon à pied, jugez du coup d'œil!... J'arrivai au bivouac, abîmé, exténué... On fit rôtir du cheval; c'était notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au réveil, autre histoire, et comble de calamité... je veux me relever, impossible... je porte la main à mon nez; l'organe est insensible, on l'eût dit de carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la chair, c'est du marbre... La position devenait gênante... se voir métamorphosé en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour en sortir, je fais un dernier effort; je me précipite dans la neige et me frictionne avec ce liniment... Idée de salut! c'est à elle que je dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me revint, voyageur; mais l'orteil resta à la bataille... O! l'affreuse nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la déplorable nuit, qui a empoisonné toutes celles que j'ai passées depuis lors sur cette terre... Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?«--Volontiers, capitaine, répondis-je.«--Ne vous laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possède des qualités rafraîchissantes; le plomb est l'ami du soldat; mais le froid ne pardonne jamais. Un homme qui a été gelé, ne fût-ce qu'un quart d'heure en sa vie, peut se dire en bien mauvais état.«--Je ne sais, dit Potard reprenant la parole pour son compte, lequel agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir; mais il en était arrivé à un point d'abandon et d'attendrissement extraordinaires. Se penchant vers mon oreille afin de n'être pas entendu d'Agathe, il compléta sa confidence par le plus singulier des aveux: puis il ajouta sur un ton lugubre:«--Oui, en bien mauvais état!«L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours un long monologue, était arrivée à son dernier paroxysme. L'ancien dragon balbutia encore quelques mois, auxquels se mêlait le nom du général Eblé, du brave Eblé; mais peu à peu les sons devinrent plus confus, et la tête alourdie finit par prendre un point d'appui sur la table. Le bourgogne opérait; Poussepain s'endormit profondément.«Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui m'assiégèrent alors. Tout le passé venait d'être éclairé à mes yeux d'une manière soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable dans l'existence de ce ménage; l'énigme de cette maison n'avait plus rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entièrement absorbé par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un piège et surveillant ses moindres mouvements; mais sitôt que je le vis plongé dans une immobilité profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur angélique. Rien ne semblait pouvoir altérer la pureté, la sérénité de son visage. Cependant nous restions seuls pour la première fois, et cet isolement aurait dû faire naître un peu de confusion chez la femme la moins expérimentée. Agathe n'éprouvait rien de pareil; elle semblait partagée entre le bonheur que lui inspirait ma présence et la pitié que lui causait l'état de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte à une tentation invincible, je contemplais ce visage céleste et tant de trésors méconnus, elle s'absorbait tout entière dans les soins qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle, cherchait à rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain exhalait les fumées de l'ivresse. J'étais si heureux de ce spectacle, si fier de ma proie, si assuré de la victoire, que je ne fis rien pour la distraire de cette occupation. Quand elle eut achevé, elle revint vers moi, me prit la main avec une vivacité charmante et la pressa sur son cœur. C'était le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la nuit s'écoula dans ce tête-à-tête, et je pus quitter la maison avant que Poussepain fût sorti de son assoupissement.«Six jours après cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les Grabeausec se plaignaient de ma négligence; les affaires en souffraient, et Alfred, de la maison Papillon, avait profité de cette éclipse pour embaucher une partie de ma clientèle. Il était temps de se livrer à une revanche; elle ressembla au réveil du lion. En moins de quatre mois je fis une tournée générale et enlevai à la course pour 500,000 fr. de commissions. On eut dit Napoléon dans son retour de l'île d'Elbe: j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, détalait devant moi, et quittait les villes où je plantais mes aigles. Jamais je n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me donnais des airs de conquérant qui subjuguaient l'épicier et anéantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus animés contre moi se retournaient à ma vue, et, convertis par quelques mots à effet, reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a laissé des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en attendant mon Sainte-Hélène.«Je viens d'évoquer un rapprochement avec Napoléon; je dois y ajouter une petite couleur d'Annibal. Quand on a brillé dans une partie, on a le droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens à la postérité. C'est pour vous dire, Édouard, que si je conduirais la clientèle d'une maniéré aussi militaire, un espoir m'y animait et un désir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux délices de Capone, et je voulais m'en passer la fantaisie: voilà le trait par lequel j'étais légèrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de la place Sainte-Bénigne, et, dans cette maison, l'ange qui la remplissait de lumière, telle était mon idée, le mobile qui me rendait si fort contre l'épicerie en révolte, et si supérieur à Alfred, de la maison Papillon. Que pouvaient dire désormais les Grabeausec? J'amenais à leurs pieds la clientèle repentante et vaincue; je les couvrais de mes lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred était mâté; il expiait ses succès éphémères. Aussi, dès que ma tournée fut achevée, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais évidemment le droit.«Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien changée. Les airs de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une beauté plus sérieuse était empreinte sur son visage. Un cercle bleuâtre entourait ses yeux et leur donnait une grâce mélancolique; sa lèvre n'avait plus le même incarnat, ses joues me semblèrent polies; ce n'était plus ni sa taille de guêpe, ni ses mouvements de gazelle. Je me doutais du motif de cette métamorphose, et au premier moment mon cœur s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie à une tristesse profonde. Heureuse de ma présence, elle semblait néanmoins plus retenue, plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de ses paupières. Dans une première visite, il me fut impossible d'avoir avec elle le moindre entretien: Poussepain était là, non plus vaincu par le vin, mais vigilant, sévère et soupçonneux. En me reconduisant jusqu'à l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse: «Mon ami, vous m'avez perdue!»«Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait être mère. Jusqu'alors elle avait pu cacher sa faute à son mari, mais le moment arrivait où toute feinte serait impossible. C'était grave, et en y réfléchissant mieux, je ne vis au bout de cet événement que deuil et abîme. Nous n'avions pas affaire à un époux de comédie; Poussepain avait pu désarmer devant moi et cacher ses griffes à cause de mon humeur joviale; dans tout cela il n'y avait qu'une trêve. Au premier soupçon, au moindre indice, son naturel farouche devait reparaître, et une vengeance terrible pesait sur nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'étais prêt à tout; mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux soldat allait déchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui menaçait de devenir sa tombe. Devant un tel péril, il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de fuir au plus tôt. Agathe n'y consentit pas d'abord; elle voulait mourir où l'enchaînait son devoir; mais j'invoquai mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle céda. Il fut convenu que je lui chercherais un asile où elle put se croire à l'abri des poursuites, et où elle attendrait le moment de sa délivrance.«Agathe avait été élevée et nourrie dans le village de Val-Suzon, endroit délicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte d'oasis au sein d'une chaîne de collines. Quoique éloigné seulement de quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peuplé que de pâtres et il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste seul et l'ami de la nature peuvent se plaire à de tels sites. Ce fut là qu'Agathe m'envoya à la découverte. Le lieu me parut favorable à nos desseins; il était calme, salubre et solitaire. J'y achetai une maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques meubles, des hardes et les objets les plus nécessaires dans un ménage, furent apportés de la ville et rendirent ce séjour habitable. Au Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soigné Agathe dans sa première enfance; je les trouvai tout dévoués pour celle qu'ils nommaient encore leur fille. Ils m'aidèrent dans mes préparatifs, surveillèrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres, voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.«Tout était disposé dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de manière à échapper à la surveillance de Poussepain. La chose offrait de grandes difficultés, pour que les soupçons du guerrier ne se portassent point sur moi, il avait été convenu avec la jeune femme que je paraîtrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que j'éviterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi, volontairement, je m'étais privé des occasions où nous pouvions nous concerter. D'un autre côté, les méfiances de Poussepain s'étaient subitement réveillées; parfois, à table, il lui échappait des allusions qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos et apercevait ces gestes menaçants, il lui prenait des frissons affreux, et souvent il lui vint la pensée de se précipiter aux genoux de son mari afin de lui demander grâce. Il fallait en finir; une pareille situation ne pouvait se prolonger sans danger. A tout événement, je tins un cabriolet préparé aux portes de la ville et résolus de profiter de la première circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires l'obligeaient néanmoins à quelques absences. Un soir je le vis entrer au café Militaire, et à l'instant même j'allai frapper chez lui. Agathe n'était pus prête, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi jusqu'il la voiture. Cinq minuits après, nous roulions sur la route du Val-Suzon. J'étais un Pierre Bonaventure, et Agathe était ma Bianca Capello; passez-moi le souvenir historique.«Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui émaillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant les gazons de la montagne, et les villageoises allant à la glandée au bruit de la cornemuse et du cornet à bouquin. Les peintures-là sont d'un genre très-moderne; on les recommence vingt fois de la même manière et toujours avec un nouveau succès. Certes, s'il est des sites au monde qui méritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai passé, à coté d'Agathe, des journées entières à voir couler l'eau du torrent et à entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre enfant retrouvait dans tel air pur la santé et le bonheur; elle ne se souvenait plus qu'elle avait été madame Poussepain; son mariage lui paraissait un mauvais rêve. J'étais son seul époux, son seul maître, sa seule pensée et son seul amour. Aucun droit ne se plaçait à côté du mien, n'en ternissait la pureté et n'en diminuait la valeur. En se retrouvant près de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de convention et prenait le ciel pour témoin et pour complice.«J'ai vu s'écouler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploité une ville de la Bourgogne et récolté la fleur des affaires, je laissais mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au Val-Suzon. Là, je menais la vie d'un sultan; j'étais le roi, l'oracle du village. Les notables accouraient, à la veillée, s'asseoir chez moi autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances. Agathe réunissait les femmes dans une autre pièce et tournait le rouet avec elles. Quand le temps était beau, nous faisions des courses aux environs, à Curtis et à Étaulle; nous nous enfoncions dans les châtaigneraies et dans les forêts de chênes, nous recueillions en chemin les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'étaient des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonnés de déjeuners sur l'herbe. Je tournis décidément au champêtre.«Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer aux derniers préparatifs. J'avais à Dijon un médecin qui m'était dévoué; malgré la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette était prête, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et fraîche villageoise dont le lait devait arriver à point. On la nommait Marguerite...--Marguerite, dit Édouard, par un entraînement presque involontaire.--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'était ainsi que s'appelait la nourrice. Oh! nous avions songé à tout, même au nom de l'enfant. Un garçon se serait nommé Pierre, une fille devait se nommer Jenny.--Jenny!» répéta Édouard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se contenant.Potard ne parut pas disposé à abuser de son embarras, et il reprit;«Tout était prêt; j'avais arrangé ma besogne de manière à pouvoir rester trois semaines auprès d'Agathe; je voulais me trouver là dans le moment critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entièrement hors d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait réussi, aucun nuage n'avait traversé notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite de sa femme. Poussepain avait jeté un feu du diable; mais depuis ce temps, le volcan semblait s'être apaise, et une résignation sourde prenait la place de cette bouillante colère. Peut-être se doutait-il d'où venait le coup, et dans la crainte d'être épié, je mis, dans le début, une extrême circonspection dans mes démarches. Ce n'était qu'à la suite de longs circuits et avec la certitude de n'être pas suivi que je me rendais à la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'étendre si loin et s'exercer d'une manière si persévérante.«Enfin le jour tant souhaité était venu, des symptômes certains l'annonçaient. Je montai à cheval et courus, à toute bride à la ville, d'où je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse à laquelle j'étais en proie ne me permit pas de songer aux précautions les plus simples. La perspective de la paternité me causait des vertiges; j'étais si heureux que je n'y voyais plus, et que je lançai mon cheval au galop le long des précipices. Nous arrivâmes à temps, les grandes douleurs de l'enfantement avaient commencé. Il y avait un petit désordre dans la maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d'été; les portes étaient ouvertes; on allait et l'on venait avec la liberté qu'autorise le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains dans la mienne, je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Cependant une crise eut lieu et en même temps un cri se fit entendre. Jugez de mes transports. Beaupertuis, j'étais père.«--C'est une fille, dit le docteur.«Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des mères, quand je vis tout à coup ses traits se décomposer et passer de l'expression de la joie à celle d'une terreur profonde.«Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assisté d'un gaillard à moustaches et balafré comme lui.»(La suite à un prochain numéro.)XXX.Chronique musicale,Le Bal du sous-préfet, opéra-comique en un acte, paroles de MM.Saint-HilaireetP. Dupont, musique de M.Boilly.--Concerts; M.Géraldy; les pianistes: MM.Liszt, Dœhler, Prudent.--M. Berlioz.--Concert au bénéfice de madame Berton.--M.Habeneck.Le bal du sous-préfetn'est au fond qu'une petite plaisanterie que l'Opéra-Comique s'est permise, en passant, pour se réjoui; une irruption, une razzia qu'il a exécutée sur le territoire de ses deux voisins de la place de la Bourse et du passage des Panoramas.Le bal du sous-préfetne fut et n'a jamais dû être qu'un vaudeville. Par quel caprice du hasard s'est-il trompé d'adresse et a-t-il reçu l'hospitalité place Favard? Nous l'ignorons, et, à tout prendre, peu nous importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en cessant d'être vaudeville, il n'est pas devenu opéra pour cela.M. le sous-préfet de Meaux donne un bal, et a sans doute invité tous les habitants de la ville sans exception, car M. Fillard y sera, et M. Alfred Delaunay, le commis voyageur, et mademoiselle Agathe Davithers, jeune personne blonde et d'une naïveté assez maniérée et mademoiselle de Mussy, vieille dévote, qui jadis faisait ses prières tête à tête avec un dragon,--à ce que dit M. Fillard,--et madame Meyret, marchande de modes très-achalandée, et M. Ducastel, qui est venu de Paris à Meaux tout exprès pour cela. M. Ducastel n'aime pourtant pas la danse, et il est arrivé à l'âge où l'on ne danse plus. Il a, pour aller au bal, des motifs plus graves; il y doit rencontrer mademoiselle Agathe, mademoiselle de Mussy et madame Meyret, et, après avoir suffisamment examiné ces trois beautés, il offrira la pomme à celle qui lui agréera davantage. Ducastel et le berger Paris, c'est tout un.«A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-préfet reçoit très-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reçu son invitation, dont il enrage.) Reste ici, où nous sommes, dans la boutique de madame Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici à ce soir, et tu y verras les trois déesses en déshabillé. Cela n'est-il pas plus sûr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme pas, et, pour jouir plus agréablement ton rôle d'observateur, fait semblant d'être sourd.»Voilà un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garçon comme ce Fillard? Tout vieux garçon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le détracteur acharné du mariage. Grâce à la surdité prétendue du bonhomme, ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne déguisent ni leurs travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs affections secrètes, et Ducastel, justement effrayé, reprend la diligence et va se coucher à Paris, laissant M. le sous-préfet faire les honneurs de son bal comme il l'entendre.Après tout, si ce vaudeville n'est pas très-neuf, il est fort gai, ce qui vaut mieux. M. Boilly l'a orné d'une ouverture, d'un air avec chœur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un septuor; mais tout cela est petit, resserré, tronqué, mutilé. On voit que le vaudeville a défendu pied à pied son terrain contre la musique: il ne lui a jamais laissé assez d'espace pour qu'elle pût se mouvoir avec aisance et se déployer dans des proportions convenables. Il y a cependant de jolies phrases et d'agréables détails dans l'air bouffe et dans le trio que nous avons indiqués ci-dessus; le duo est un morceau spirituellement conçu et exécuté avec un talent incontestable; l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.Jamais la saison des concerts ne s'était prolongée aussi tard que cette année. Tout récemment encore, M. Géraldy vient d'en donner un très-brillant, et qui a hermétiquement rempli la salle de M. Herz, malgré la chaleur. M. Géraldy est un artiste des plus distingués. Sa voix n'est pas très-énergique, et ne pourrait remplir une salle de spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un salon, il n'y a pas de chanteur plus agréable que M. Géraldy; personne ne détaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'exécute avec plus de verve.Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le gros bataillon. Cette année, ce gros bataillon s'était placé à l'arrière-garde, en manière de corps de réserve. Toute l'armée avait douté, que les pianistes étaient encore à l'état de troupe fraîche; mais le moment est venu, la trompette a sonné, et ils sont à leur tour descendus sur le champ de bataille.M. Liszt a passé leRhin allemand--qu'il a vaillamment défendu, il y a trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre nous, qui ne soutenons guère à l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a passé le Rhin allemand tout exprès pour donner quatre concerts près de la Seinefrançaise, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert donné par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a de plus celui de le voir, et c'est là un divertissement appréciable.M. Prudent.Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin, M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas, chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait: les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M. Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument. De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu, c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille. Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent, le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M. Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.M. Berlioz.Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur, n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron, est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un accord deseptième diminuée. Tout cela est évidemment perdu pour ceux de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son tour.Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau! s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier, homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi, très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil, bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»M. Liszt.M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable. Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.MM. Dœhler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille d'Ansterlitz...Cuique suum. M. Dœhler a donné cet hiver plusieurs concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse.Tardé venientibus...M. Dœhler.M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la physionomie aussi mobile que son prédécesseur, il a cependant produit beaucoup d'effet, et son triomphe, pour être moins bruyant peut-être, n'a pas été moins honorable.Nous avons déjà parlé des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de nouveau dans le concert qu'il a donné avec M. Liszt. Au milieu de cette foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M. Berlioz a réussi à occuper de lui la renommée d'une manière toute spéciale. Il a obtenu de grands succès dans le plus difficile de tous les genres, et l'on n'arrive pas là sans un mérite réel.M. HabeneckOn nous annonce une solennité musicale des plus intéressantes. Les compositeurs les plus éminents de notre époque se sont réunis pour organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de génie dont nous avons naguère annoncé et déploré la perte. Le concert aura lieu dans la salle du Conservatoire. Il sera composé en entier de morceaux pris dans les partitions de l'auteur deMontanoet d'Aline. Mesdames Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de Kontski, prêteront à l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurément l'une des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.PUBLICATIONS ILLUSTRÉES--CENT PROVERBES PAR GRANDVILLEET PAR TROIS TÊTES DANS UN BONNET (1).Note 1:Un volume in-8° contenant, comme texte, cent cinquante compositions littéraires, et, comme illustration, cent sujets par Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornées. Cinquante livraisons à 30 centimes. Paris, Fournier, libraire-éditeur, 7, rue Saint-Benoit.Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon répéter ici ce qui a été déjà imprimé tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre à nos lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier éditeur qui, jusqu'au 673,060me jour de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu au 1er janvier 1844, ait songé à faire, avec les proverbes actuellement existants, un beau volume in-8°, écrit par trois têtes dans un bonnet, et illustré par Grandville.Cette heureuse idée a déjà reçu un commencement d'exécution: quatre livraisons desCent Proverbesont paru, à la grande satisfaction de tous les amateurs de livres illustrés, et principalement des admirateurs du talent exceptionnel de Grandville. Les trois têtes dans un bonnet (nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en sommes certains, d'esprit et d'originalité. Quant à Grandville, les cinq dessins que nous empruntons aujourd'hui à son nouvel ouvrage nous dispensent de tout éloge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu'à nos abonnés, que d'essayer d'analyser les innombrables mérites des grands bois et des vignettes desCent Proverbes.Laissons un peu parler le prospectus, qui nous révélera l'idée mère de cette curieuse publication.«Tantôt simple et ingénu, tantôt brillant et coloré, tantôt sérieux et ironique, suivant le pays qui l'a vu naître; tour à tour gai et mélancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acéré, le proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations; il se montre à la cour, sur la place publique; il habite les palais et les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune comme le cœur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est l'homme. Voilà pourquoi il est si difficile d'écrire son histoire; nous allons l'essayer cependant.L'amour fait danser les ânes.Au royaume des Aveugles, les borgnes sont rois.Derrière la croix souvent se tient le diable.Trois têtes dans un bonnet.Il ne faut pas dire: fontaine je ne boirai pas de ton eau.«C'est le proverbe populaire que nous tenons de préférence à mettre en honneur. Le trait naïf et pittoresque, le vêtement simple et même grossier de la phrase dessinent mieux la vérité qu'une parure splendide; le bon sens a le geste décidé, l'allure franche, la physionomie ouverte; la coquetterie n'est bonne qu'à ceux qui veulent tromper, et le bon sens ne cherche qu'à convaincre.«Rajeunir par l'actualité de l'application, par la fraîcheur du costume, ces éternelles vérités: voilà notre but. Sans parti pris, sans préférence quelconque, sans aucune acception d'époque ou d'origine, nous emprunterons aux philosophes comme aux poètes, à l'antiquité comme à notre âge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littéraires nous viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scène dramatique, saynète, fabliau, prêteront à des plumes éprouvées les ressources illimitées de leurs tons divers.»Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur lesCent Proverbes. A l'œuvre on connaît l'artisan,etqui vivra verra.Bulletin bibliographique.Angleterre; parM. Alfred Michiels.--Paris, 1844. 1 vol. in-8. 7 fr. 50.Coquebert.Il ne faut pas juger de ce livre par son litre. A voir de seul mot, ANGLETERRE, imprimé en gros caractères sur sa couverture et au haut de ses 480 pages, qui ne s'imaginerait, comme moi, que M. Alfred Michiels vient de publier un traité politico-économique sur la plus grande et la plus intéressante partie du Royaume-Uni. La lecture du premier chapitre a bientôt dissipé cette illusion. Mais alors même qu'on pénétrerait plus avant dans ce volume, on pourrait encore, si l'on n'est pas habitué à ces sortes d'ouvrages, se tromper complètement sur ses mérités et sur son contenu. En effet, M. Alfred Michiels a eu le tort impardonnable de commencer sans une préfacé on sans une introduction, et de finir sans une table de matières. On est absolument obligé de lire ou de feuilleter ses quatorze chapitres pour savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils renferment. Réparons donc en quelques lignes l'omission, peut-être volontaire, de M. Alfred Michiels, et apprenons aux lecteurs de notre bulletin ce qu'ils peuvent être sûrs de trouver dans l'Angleterre.M Alfred Michiels est un de ces voyageurs qui ne s'occupent ni d'eux-mêmes, ni du présent et de l'avenir. Le passé seul l'intéresse. A peine arrive-t-il dans un pays nouveau, il raconte les événements qui l'ont illustré. Visite-t-il un monument, il en refait l'histoire. Les cimetières surtout l'attirent et le retiennent longtemps, car il y trouve de nombreux sujets d'études rétrospectives, historiques ou littéraires,
Avant de rendre le dernier soupir, Mahomet avait recommandé à ceux qui lui succéderaient, mais qu'il ne voulut pas désigner, de purger la terre sacrée de l'Islam de tous les infidèles, et de porter la vraie foi jusqu'aux extrémités du monde. Pour obéir à cette loi, les Arabes se répandirent sur la terre. La 22e année de l'hégire, l'an 640 de Jésus-Christ, l'Égypte était conquise. En 645, Abdallah fit une première incursion dans la Numidie. En 665, il se jeta de nouveau sur l'Afrique, à la tête de 40,000 combattants; toujours victorieux, il parcourut, comme s'il eût été guidé par le doigt de Dieu, les plaines, les montagnes, les déserts; et poussant enfin son cheval dans l'Océan qui baigne les côtes du Maroc, «Grand Dieu' s'écria-t-il, tu le vois, la mer seule m'arrête.»
La mer ne devait pas même arrêter les Arabes. Mais, avant de franchir le détroit de Gibraltar, ils firent une halte sur ces rivages où Abdallah les avait conduits.
Les peuples établis alors dans cette partie de l'Afrique septentrionale qui forme l'empire de Maroc actuel, étaient connus sous le nom générique de Maures; mais ils se divisaient en trois tribus principales encore faciles à reconnaître aujourd'hui; les berbères, les Schelloks et les Maures proprement dits. Désire-t-on connaître les conjectures faites sur leurs origines et leur histoire, on n'a qu'à lire l'ouvrage remarquable publié en 1787 par Chénier, le père des deux Chénier, sous ce titre:Recherches historiques sur les Maures et Histoire de l'Empire du Maroc. Depuis leur établissement dans ces contrées, ils avaient presque toujours été subjugués par leurs voisins. Ainsi, ils s'étaient soumis tour à tour aux Carthaginois, aux Romains, aux Vandales, aux Grecs du Bas-Empire. Souvent ils tentèrent de se révolter contre leurs occupants: ils furent toujours défaits. Deux fois ils repoussèrent l'invasion arabe, deux fois les nouveaux conquérants revinrent avec des forces supérieures, et triomphèrent de leur résistance. Enfin, retrouvant chez eux leurs propres habitudes, les Arabes persuadèrent aux Maures qu'ils avaient une origine commune; ils leur firent adopter leur religion, et, pour occuper leur activité turbulente, Mouza-Ben-Nozeir en emmena un grand nombre avec lui à la conquête de l'Espagne.
Une seule bataille, celle du Guadalete (710 ou 711), décida du sort de la monarchie des Goths. Les Arabes et les Maures, victorieux, fondèrent en Espagne un royaume qui devait durer huit siècles. Deux années leur avaient suffi pour achever leur conquête; il fallut huit cents ans aux Espagnols pour la leur reprendre. Ce ne fut qu'en 1491 qu'Abdallah-al-Zaquir céda au roi Ferdinand la ville de Grenade, et pleura comme une femme en quittant ce dernier asile qu'il n'avait pas su défendre en homme. En vain les Maures qui restèrent en Espagne, appelés désormais les Mauresques, embrassèrent la religion catholique, et se soumirent d'abord sans murmurer à tout ce qu'on exigea d'eux, la tyrannie croissante de leurs oppresseurs les força de se révolter; et en 1610, un arrêt de Philippe III les bannit du royaume. L'émigration dura jusqu'à la fin de 1611. Pendant les trois aimées suivantes, on fit dans toute l'Espagne les plus minutieuses recherches pour découvrir ceux, qui avaient échappé à la commune proscription. En 1614 les commissaires chargés de ces perquisitions déclarèrent qu'ils avaient accompli les ordres du roi, et que l'Espagne était délivrée duserpent réchauffé dans son sein.
Plus de deux siècles se sont écoulés depuis cette époque, et une guerre nouvelle menace d'éclater entre les Arabes-Maures et les Espagnols. Cette fois, ce sera l'Espagne qui prendra l'offensive, qui fondra peut-être un royaume chrétien sur une terre infidèle, et qui portera à son tour les bienfaits de la civilisation chez un peuple ignorant et barbare. Elle a pu pendant longtemps oublier de venger ses anciennes injures; mais l'insulte qui vient de lui être faite tout récemment exige une réparation prompte et éclatante.
Il y a quelques mois, le vice-consul d'Espagne à Mazagan, M. Victor----------
[Texte corrompu.]
Maroc.--Vue générale de Tétouan.
Le sultan a proclamé la guerre sainte contre les infidèles; il lève des troupes, il amasse des provisions, distribue des armes, etc.
La Sardaigne, avons-nous dit dans notre dernier numéro (voirHistoire de la Semaine,p. 162), a consenti à accepter les excuses de l'empereur de Maroc. Muley-Abd-er-Rahman a déclaré, en effet, à S. M. sarde, qu'il était très-affligé de ce qui était arrivé, et que pareille chose ne se renouvellerait plus.
L'Espagne obtiendra-t-elle une semblable réparation? Et si elle l'obtient, s'en contentera-t-elle? Nous ne le pensons pas.
Retour de noce, à Tanger.
D'ailleurs, il ne s'agit pas seulement pour l'Espagne, dans ce différend, de tirer une vengeance complète de l'attentat commis à Mazagan sur la personne de son représentant; un plus beau rôle lui est réservé. Qu'elle comprenne sa situation, et qu'elle en profite, dans son intérêt personnel comme dans l'intérêt de l'Europe et de l'humanité.
L'Orient a longtemps débordé sur l'Occident. C'est l'Occident qui déborde sur l'Orient. Le Nord envahit le Midi, la Russie s'apprête à s'emparer de Constantinople; l'Autriche passe les Alpes et s'étend dans les plaines de la Lombardie et le long des rives de l'Adriatique; l'Angleterre a conquis l'Asie; Gibraltar et Malte lui appartiennent; la France jette dans l'Algérie les fondements d'une puissance inébranlable, en attendant qu'elle réalise en Égypte les grands projets de Napoléon; la civilisation européenne se répand sur tous les points du globe, mais nulle part elle ne fait de plus grands progrès qu'en Afrique; seul, l'empire du Maroc avait échappé jusqu'ici à la loi commune; seule, l'Espagne, si malheureusement occupée de ses guerres civiles, n'a pas encore cherché une nationalité complémentaire sur la côte musulmane de la Méditerranée.
Abraham, Juif tangérien, interprète du consulat de France.
Aitja, juive marocaine.
Mohammed, soldat marocain.
«La collision qui menace d'avoir lieu entre le gouvernement espagnol et l'empire de Maroc n'est donc point un fait isolé, disait il y a quelques jours le journall'Algérie, elle se rattache aux événements qui la précèdent; si elle n'en est pas la conséquence, elle en est au moins le complément nécessaire. Pour éclater, elle n'attendait qu'une occasion. A Mazagan, c'est un coup d'yatagan, comme à Alger ce fut un coup d'éventail. «Il existe une coïncidence remarquable entre les phases de cette gravitation méditerranéenne et la circonstance principale du mouvement intérieur qui modifie la face de l'Europe.
La première révolution française épanche sa sève sur l'Égypte; la révolution de 1850, sur Alger; la révolution espagnole, sur le Maroc.
«Ce besoin d'expansion, qui accompagne toujours les crises politiques, est, en effet, un de ceux qui travaillent aujourd'hui l'Espagne. Mais, du côté de l'Europe, les portes du temple de Janus sont fermées; du côté de l'Océan, les colonies qui ouvraient jadis un large débouché à l'activité espagnole, n'existent plus que dans l'histoire; la formidable armada a passé en d'autres mains. Le sud est la seule direction dans laquelle les passions qui agitent la Péninsule puissent trouver une issue légitime; que l'Espagne franchisse donc le détroit, et toutes les volontés, aujourd'hui divergentes, viendront se réunir sur le terrain neutre de la gloire et de la dignité nationales.
«L'empire de Maroc lui-même semble attendre, pour renaître à une autre vie, une commotion électrique. Lui-même est en travail de révolution, et quoiqu'il soit très-difficile d'en prévoir les suites, on peut affirmer que cette révolution ne tardera pas à éclater. L'élément berbère a dominé de tout temps dans la population marocaine; il occupe à la fois les grandes plaines qui règnent au S.-E. et les énormes massifs qui s'élèvent au centre de l'ancienne Tingitanie. Depuis quelques années, une fermentation sourde agite ce vieux sang autochtone; elle se manifeste par des envahissements progressifs sur la race arabe, et elle saisira toutes les occasions qui favoriseront son développement. On peut donc être sûr que les embarras de l'empereur dans sa lutte avec l'Espagne n'inspireront aux berbères que bien peu de sympathie. Le trône des Chérifs recevra donc, même à sa base, des atteintes qui l'ébranleront.
El-Atari, principale rue de Tanger.
Enterrement à Tanger.
«C'est dans les habitudes diplomatiques surtout que la réforme est devenue nécessaire. Dernier représentant de la théocratie musulmane, l'empereur du Maroc a conservé toute l'arrogance d'un sultan, unie à l'intolérance d'un marabout. Jamais, depuis des siècles, il n'a mesuré ses forces contre des forces européennes; il en est encore au point où en était le bey d'Alger, lorsque, plein de confiance en lui-même, il laissait tranquillement débarquer les troupes françaises à Sidi-Ferudj, dans la crainte, disait-il, qu'elles ne lui échappassent. Il est temps enfin de faire savoir à cet insolent potentat que l'Europe a quelque chose à lui apprendre, et d'opposer à cet aveuglement fanatique les leçons de la réalité.»
Qu'ont fait les Maures et les Arabes de ce beau et fertile pays dont ils se sont partagé la souveraineté? Ils ne savent pas même profiter de ses ressources naturelles. Au lieu de se civiliser, au lieu de rester stationnaires comme les Chinois et comme certains peuples de l'Asie, ils se barbarisent, qu'on nous permette cette expression... «Les bouleversements que les Maures ont éprouvés après qu'ils ont été repoussés d'Espagne en Afrique ne présentent aucune variété qui puisse intéresser le lecteur, dit Chénier, et déguiser la bassesse de leur esclavage et la férocité de leur usurpateur; c'est un thème continuel et presque uniforme de dévastations et de forfaits qui ne permet pas de se distraire un instant sur les malheurs attachés à l'humanité. Un voit dans Salluste et dans Procope, qui sont, de tous les historiens qui ont parlé des Maures, ceux qui méritent le plus de confiance, que le temps n'a point influé sur leur génie et sur leur caractère. Ils sont encore, comme le dit Salluste, inconstants, perfides et incapables d'être retenus par la crainte ou par les bienfaits.» Leur vanité égale leur ignorance. Ils se croient tellement supérieurs aux nations de l'Europe, qu'ils ne veulent ni les visiter, ni les laisser pénétrer chez eux. Pour franchir les limites de l'empire ou dépasser les murailles des ports de mer, il faut avoir obtenu une autorisation expresse et spéciale du sultan.
Muley ben Yusuff, marchand marocain.
Simja, Juive tangérienne.
Ali, paysan des environs de Tétouan.
Aussi le Maroc a-t-il très-rarement été visité. La plupart des voyageurs qui se sont avancés un peu loin dans l'intérieur du pays, étaient, comme Lemprière et le docteur Brown, des médecins dont le sultan malade sollicitait les secours. Un des derniers ouvrages publiés sur le Maroc porte la date de 1853. Son auteur est un capitaine anglais nommé Washington. Trois chargés d'affaires français ont été envoyés dans ce royaume depuis 1830; mais les résultats de ces missions officielles sont restés jusqu'à ce jour enfouis dans les cartons de nos ministères. Nous empruntons à la relation anglaise du capitaine Beauclerk (1826). un des compagnons du docteur Brown, les détails suivants sur la capitale de l'empire et sur l'empereur actuel, qui règne depuis 1822:
«Tout à coup, dit Beauclerk, la ville impériale vint frapper nos regards, assise avec ses musquées, ses minarets, sa forteresse, au centre d'une vaste plaine couverte de palmiers, et, dans le fond, les neiges éternelles de l'Atlas se détachant sur l'azur du ciel à une hauteur de onze mille pieds. Tandis que nous jouissions en silence de ce magnifique coup d'œil, notre guide fit faire halte à sa troupe, et ils prièrent en commun pour la santé du sultan leur maître, après avoir remercié Allah de l'heureuse issue de leur expédition.
«Maroc est entouré de remparts à mâchicoulis en terre glaise, de 50 pieds, de hauteur, avec des fondations en maçonnerie, et garnis de tours carrées, à cinquante pas l'une de l'autre; ils ont six milles de tour, et on pénètre dans la ville par onze doubles portes; mais sa population n'est pas en rapport avec sa vaste enceinte; elle renferme de grands jardins et des terrains ouverts de vingt à trente acres d'étendue. Le palais du sultan, situé hors de la ville, du côté du midi, est une vraie forteresse représentant un carré, long de quinze cents verges sur six cents, divisé en jardins et en pavillons isolés qui forment la résidence impériale. Les pièces en sont carrelées en tuiles de diverses couleurs, et n'ont d'autre ameublement qu'un tapis et des coussins.
M. Beauclerk raconte ainsi sa visite au sultan:
«On nous conduisit dans un jardin spacieux, entouré d'une haute muraille, planté d'arbres à fruits de diverses espèces, et arrosés par des ruisseaux descendus de l'Atlas. On eût dit un jardin potager d'Europe. A peine notre guide se fut-il avancé de deux pas, il s'arrêta tout court comme un homme frappé de la foudre ou comme, un vieux chasseur qui vient d'apercevoir un lièvre au gîte; puis, s'agenouillant jusqu'à terre et portant la main à son front, il se tint immobile, le cou allongé, les yeux fixés et les bras étendus, pour nous empêcher d'avancer; en même temps il se dépêchait de crier:Seedna! Seedna!(notre seigneur!) Mes yeux suivirent la direction que les siens avaient prise, et, à une distance d'environ quatre cents pas, j'aperçus le sultan, qui se dirigeait de notre, côté, et qui nous fit aussitôt signe de la main d'approcher. Nous obéîmes à cette invitation, et après l'avoir salué, nous remîmes nos chapeaux, tandis que notre interprète, qui était juif, s'empressait d'ôter ses souliers. Le sultan est, à en juger par l'apparence, un homme d'environ quarante-deux ans, déjà fort gras, et condamné à prendre encore de l'embonpoint, d'une taille de cinq pieds neuf pouces; sa physionomie est naturellement douce et agréable; malheureusement une tache qu'il a sur l'œil gauche en gâte l'expression, en faisant croire qu'il louche. Sa barbe est courte, noire et touffue. Il est le seul homme de son royaume qui la laisse croître; car la crainte de voir se renouveler des accidents semblables à ceux dont divers sultans ont été victimes ne permet à aucun rasoir d'approcher de la gorge royale. Nous causâmes d'abord de l'Angleterre, qu'il regarde comme sa plus chère alliée; puis, après nous avoir demandé amicalement des nouvelles de notre santé, il donna l'ordre au caïd de nous montrer tous les jardins. Alors il fit un signe de la main, nous le saluâmes et nous nous retirâmes. Durant tout le temps que dura notre conversation, il resta assis sur un coussin de drap ronge placé sur un rebord saillant du mur du jardin, construit tout exprès pour cet usage. C'est là qu'il reçoit toutes ses visites Jamais il n'est permis de s'asseoir en sa présence, et il n'offre à personne des rafraîchissements; cependant ses manières paraissent aussi simples que son costume...
«Le sultan Muley-Abd-er-Rahman paraît justifier l'opinion qu'avait de lui son oncle Muley Slieinau ou Suleiman, qui le nomma par son testament le seul héritier de sa couronne et de son royaume, au préjudice des droits de ses dix-huit fils, parce qu'il le regardait comme, un homme doux, sensé et juste. En effet, il n'a pas consolidé son trône, selon la mode orientale, en exterminant la famille du dernier sultan, mais en se faisant aimer de ses sujets, et en se montrant le père et le bienfaiteur de ces enfants dont il avait pris la place...
«La journée de Muley-Abd-er-Rahman est ainsi réglée: le matin il se lève avec le jour, et, après avoir dit ses prières, il se promène seul, à pied dans ses jardins, donnant des ordres à ses ouvriers. A huit heures il monte à cheval, et il galope pendant deux ou trois heures, escorté de tous ses grands caïds ou capitaines. La maladie pour laquelle il avait désiré consulter le docteur Brown (les hémorroïdes) était considérablement aggravée par cet exercice quotidien; mais son médecin lui conseilla vainement de prendre un peu de repos. «Me prescrire de ne pas me promener tous les jours à cheval avec mes caïds, répliquait-il invariablement, c'est m'ordonner d'abdiquer. Le cheval est le trône des empereurs de Maroc.» Cet exercice terminé, il se retire dans les appartements de ses femmes, où il reste jusqu'à quatre-heures du soir, goûtant les plaisirs du bain et toutes les autres jouissances physiques que peuvent lui procurer les innombrables beautés de son harem. A quatre heures, il se rend à la mosquée pour y faire ses prières du soir; puis il emploie le reste de la soirée, soit à se promener à cheval, soit à régler quelques affaires d'État.»
Muley Abd-er-Rahman est un rejeton de la famille des Chérifs qui possède le trône du Maroc depuis le commencement du dix-septième siècle.--La couronne impériale est héréditaire, mais ce n'est pas d'ordinaire le fils aîné du monarque défunt qui en hérite; elle passe sur la tête du plus capable, du plus habile ou du plus audacieux de ses nombreux enfants.
On ne connaît pas d'une manière précise la population et les ressources de l'empire du Maroc. Les derniers chiffres publiés par les statisticiens sont les suivants:
Étendue, 13,712 milles carrés.Population, 14,800,000 habitants.Revenu, 25,000,000,Forces de terre, en temps de paix 36,000 hommes.-- en temps de guerre, 100,000 --Forces navales, 24 bâtiments.
Outre les trois tribus maures dont nous avons parlé (les berbères, les schelloks, les maures), et les arabes, la population totale de l'empire du Maroc compte un grand nombre de juifs qui sont plutôt, tolérés qu'acceptés, et auxquels ou vend cher cette tolérance. «Sans compter les contributions extraordinaires, dit un voyageur français. M. Charles Didier, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et paient pour tout, même pour porter des souliers qu'ils doivent ôter vingt fois par jour devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands.»
Une vue générale de Tétouan, une rue de Tanger, une scène d'un mariage, un enterrement et six costumes, tels sont les seuls dessinsoriginauxquel'Illustrationa pu se procurer sur le Maroc; elle les doit à M. Pharamond Blanchard, qui a eu le bonheur rare de visiter les côtes du Maroc sur un navire espagnol, et qui, caché dans la maison d'un consul, a pu faire à la hâte quelques croquis; car les habitants du Maroc ne permettent jamais à un étranger de dessiner.
La vue générale du Tétouan et les costumes ne nécessitent aucune explication.
Quant à la rue de Tanger, que représente notre dessin, elle se nomme El-Atari; c'est la rue principale de la ville, car elle la traverse du nord au sud, et on y trouve non-seulement les habitations des consuls, mais les plus belles boutiques de l'empire, espèces d'antres noirs et profonds creusés dans le mur. Toutes les maisons du Maroc se ressemblent: ce sont de grosses masses carrées, sans fenêtres, surmontées d'une terrasse au lieu de toit, et passées à la chaux. La mosquée., le bazar et lefondaqué(auberge) de Tanger se trouvent également dans cette rue.
Les bornes qui nous sont imposées ne nous permettent pas de donner ici des détails sur les mœurs et les coutumes des habitants du Maroc. On en trouvera dans l'ouvrage de Chénier déjà cité, dans les voyages de Lemprière, des capitaines Beauclerk et Washington. Nous terminerons cet article, nécessairement incomplet, par une courte explication des deux dessins de M. Pharamond Blanchard, représentant une noce et un enterrement.
Pendant le séjour de M. Blanchard à Tanger, un Maure de la montagne vint se marier à la ville. La cérémonie achevée, la noce retourna dans la montagne. La mariée était assise dans une sorte de cage formée avec des morceaux de bois et de la percale blanche, et surmontée d'un dôme de percale bleue; deux Maures soutenaient de chaque côté cette cage, posée sans aucun lien qui l'assujettit sur la selle du cheval; le marié, à cheval, suivait sa femme, conduit par deux parents; derrière les époux se pressait un nombreux cortège de parents et d'amis. Les Maures armés,--et presque tous les Maures ont des armes,--qui voyaient passer la noce, tiraient, on signe de joie, des coups de fusil.
S'ils dérobent aux regards indiscrets les charmes des nouvelles mariées, les Maures ne se donnent même pas la peine de jeter un linceul sur les cadavres qu'ils portent en terre. Ils ont l'habitude d'enterrer les morts aussitôt après leur décès, et, à défaut de bière, ils se servent, pour les conduire au cimetière, de tout ce qui leur tombe sous la main. Ainsi, M. P. Blanchard vit, à Tanger, enterrer un vieillard sur une échelle.
(Voir t. III, p. 70, 86, 106, 118 138, 150 et 170.)
«Heureusement pour nous, continua Potard, le soldat de l'empire n'était plus en état de donner à sa menace tous les développements qu'elle comportait. Sous l'influence d'un nectar infiniment prolongé, ses idées couraient déjà les champs et sa langue faisait irrégulièrement son service. Aux ballottements de la tête, aux clignotements de l'œil, il était facile de reconnaître que Poussepain venait de s'imbiber outre mesure, et quand il prit la parole, sa voix avait cet accent nasal qui est la musique des buveurs.
«--Voici la chose, dit-il... Nous venions de passer sur le ventre à cinq cent trente-six mille cosaques... j'étais du neuvième corps... à l'arrière-garde... en bataille sur les hauteurs pendant que la grande armée opérait sa retraite... Victor nous dit: «Enfants! il faut tenir ici deux jours, autrement l'Empereur est cerné!...» Les mots nous électrisent... Deux ponts avaient été jetés sur la Bérésina... fleuve de malheur!... Eblé était là, le brave Eblé!... c'est bien... Napoléon passe... Eugène aussi... Davoust, Ney aussi... Les cuirassiers de Caulaincourt défilent sur les ponts... Nous restons cinq mille hommes contre cent mille... très-bien! à part un givre qui nous blanchissait les moustaches... Les Russes nous chargent... de mieux en mieux... les obus pleuvent... la mitraille nous prend en écharpe... personne ne bouge... Il s'agissait de sauver l'Empereur... Fallait voir ça, Potard... c'était superbe... quarante-huit heures sans reculer d'une semelle... à cheval de nuit et de jour... quels hommes! Dieu, quels hommes!... le moule en est perdu!... Mais vous ne buvez pas, voyageur? Est-ce que vous seriez malade?... Allons, pays encoure un rouge bord... c'est innocent au possible... une vraie pelure d'oignon... A la mémoire du général Eblé... brave Eblé!... Sans lui, il faillit passer l'eau à la façon des canards!... Brave Eblé!... Voilà un nuits un peu chouette!... Qu'en dites-vous, voyageur?
«--Un breuvage des dieux, capitaine, répondis-je en vil flatteur.
«--Pour en revenir à la Bérésina, reprit Poussepain, le neuvième corps la traversa des derniers... Le brave Eblé avait fait sa besogne en conscience... mais les ponts en bois ne sont pas de fer... et puis, voyageur, pour arriver à l'autre bord, il fallait passer sur le corps de vingt-cinq mille des nôtres, des traînards, des blessés, des fournisseurs, des infirmiers, des vivandiers, tous les goujats du camp... Ces malheureux se pendaient à la queue de nos chevaux ou restaient empilés sur les travées des ponts... Pas moyen de tortiller... les Russes étaient sur notre dos. «En avant!» dis-je à mes hommes, et le régiment balaya tout ce qui se trouvait sur son passage... c'étaient des jurons, des cris, des imprécations! Que voulez-vous, voyageur: la guerre n'a pas été inventée pour les poules mouillées.. Une supposition que le brave Eblé n'eût pas été là, quel plongeon nous faisions tous! Mais il était là, le brave Eblé!... Nous franchîmes donc la Bérésina...
«--A la bonne heure m'écriai-je, croyant être quitte du récit.
«--Un instant, voyageur; nous ne sommes pas au bout... La grande armée campe devant Zembin, et l'Empereur la quitte... Jusqu'alors sa présence nous avait soutenus... Quand il fut loin, la grêle tomba sur l'armée... le froid nous arrachait la peau... notre haleine se changeait en glaçons... Le dernier du mes trois chevaux s'affaissa entre mes jambes... je voulus le relever, il était gelé... Un dragon à pied, jugez du coup d'œil!... J'arrivai au bivouac, abîmé, exténué... On fit rôtir du cheval; c'était notre ordinaire... j'y ajoutai quelques gouttes d'eau-de-vie et je m'endormis devant un grand feu... Au réveil, autre histoire, et comble de calamité... je veux me relever, impossible... je porte la main à mon nez; l'organe est insensible, on l'eût dit de carton... j'essaie de me servir de mes pieds... ce n'est plus de la chair, c'est du marbre... La position devenait gênante... se voir métamorphosé en bloc de glace, quelle humiliation pour un homme!... Pour en sortir, je fais un dernier effort; je me précipite dans la neige et me frictionne avec ce liniment... Idée de salut! c'est à elle que je dois mon nez, qui risquait de tomber au pouvoir des Russes... Le nez me revint, voyageur; mais l'orteil resta à la bataille... O! l'affreuse nuit! ajouta Poussepain avec amertume, la déplorable nuit, qui a empoisonné toutes celles que j'ai passées depuis lors sur cette terre... Potard, voulez-vous que je vous donne un bon conseil?
«--Volontiers, capitaine, répondis-je.
«--Ne vous laissez jamais geler, mon camarade. Le sabre possède des qualités rafraîchissantes; le plomb est l'ami du soldat; mais le froid ne pardonne jamais. Un homme qui a été gelé, ne fût-ce qu'un quart d'heure en sa vie, peut se dire en bien mauvais état.
«--Je ne sais, dit Potard reprenant la parole pour son compte, lequel agissait le plus en ce moment sur Poussepain, du vin ou du souvenir; mais il en était arrivé à un point d'abandon et d'attendrissement extraordinaires. Se penchant vers mon oreille afin de n'être pas entendu d'Agathe, il compléta sa confidence par le plus singulier des aveux: puis il ajouta sur un ton lugubre:
«--Oui, en bien mauvais état!
«L'ivresse, accrue par l'exaltation qu'occasionne toujours un long monologue, était arrivée à son dernier paroxysme. L'ancien dragon balbutia encore quelques mois, auxquels se mêlait le nom du général Eblé, du brave Eblé; mais peu à peu les sons devinrent plus confus, et la tête alourdie finit par prendre un point d'appui sur la table. Le bourgogne opérait; Poussepain s'endormit profondément.
«Je me sens incapable, jeune homme, de vous rendre les sentiments qui m'assiégèrent alors. Tout le passé venait d'être éclairé à mes yeux d'une manière soudaine; je comprenais ce qu'il y avait d'inexplicable dans l'existence de ce ménage; l'énigme de cette maison n'avait plus rien d'obscur pour moi. Tant que l'ancien ne me parut pas entièrement absorbé par le sommeil, je ne le perdis pas de vue, craignant un piège et surveillant ses moindres mouvements; mais sitôt que je le vis plongé dans une immobilité profonde, je me tournai vers Agathe et fixai sur elle un regard triomphant. La jeune fille le soutint avec une candeur angélique. Rien ne semblait pouvoir altérer la pureté, la sérénité de son visage. Cependant nous restions seuls pour la première fois, et cet isolement aurait dû faire naître un peu de confusion chez la femme la moins expérimentée. Agathe n'éprouvait rien de pareil; elle semblait partagée entre le bonheur que lui inspirait ma présence et la pitié que lui causait l'état de son mari. Pendant qu'ivre d'espoir et en butte à une tentation invincible, je contemplais ce visage céleste et tant de trésors méconnus, elle s'absorbait tout entière dans les soins qu'exigeait cet incident, mettait un peu d'ordre autour d'elle, cherchait à rendre plus commode l'oreiller sur lequel Poussepain exhalait les fumées de l'ivresse. J'étais si heureux de ce spectacle, si fier de ma proie, si assuré de la victoire, que je ne fis rien pour la distraire de cette occupation. Quand elle eut achevé, elle revint vers moi, me prit la main avec une vivacité charmante et la pressa sur son cœur. C'était le dernier aveu de la pudeur vaincue. Une partie de la nuit s'écoula dans ce tête-à-tête, et je pus quitter la maison avant que Poussepain fût sorti de son assoupissement.
«Six jours après cette aventure, je quittai Dijon. Depuis longtemps les Grabeausec se plaignaient de ma négligence; les affaires en souffraient, et Alfred, de la maison Papillon, avait profité de cette éclipse pour embaucher une partie de ma clientèle. Il était temps de se livrer à une revanche; elle ressembla au réveil du lion. En moins de quatre mois je fis une tournée générale et enlevai à la course pour 500,000 fr. de commissions. On eut dit Napoléon dans son retour de l'île d'Elbe: j'allais de clocher en clocher. Alfred, de la maison Papillon, détalait devant moi, et quittait les villes où je plantais mes aigles. Jamais je n'avais eu plus d'orgueil, plus d'aplomb, plus de confiance; je me donnais des airs de conquérant qui subjuguaient l'épicier et anéantissaient le droguiste... Ceux qui semblaient le plus animés contre moi se retournaient à ma vue, et, convertis par quelques mots à effet, reprenaient la cocarde des Grabeausec. Cette campagne, Beaupertuis, a laissé des souvenirs dans l'histoire des voyages: j'eus mon 20 mars en attendant mon Sainte-Hélène.
«Je viens d'évoquer un rapprochement avec Napoléon; je dois y ajouter une petite couleur d'Annibal. Quand on a brillé dans une partie, on a le droit de puiser chez tous les grands hommes; comme eux j'appartiens à la postérité. C'est pour vous dire, Édouard, que si je conduirais la clientèle d'une maniéré aussi militaire, un espoir m'y animait et un désir bien vif me soutenait en cela. Je songeais aux délices de Capone, et je voulais m'en passer la fantaisie: voilà le trait par lequel j'étais légèrement Annibal. Revoir Dijon, et, avec Dijon, la maison de la place Sainte-Bénigne, et, dans cette maison, l'ange qui la remplissait de lumière, telle était mon idée, le mobile qui me rendait si fort contre l'épicerie en révolte, et si supérieur à Alfred, de la maison Papillon. Que pouvaient dire désormais les Grabeausec? J'amenais à leurs pieds la clientèle repentante et vaincue; je les couvrais de mes lauriers, je les enivrais de l'encens de mes triomphes: Alfred était mâté; il expiait ses succès éphémères. Aussi, dès que ma tournée fut achevée, repris-je le chemin de la capitale de la Bourgogne: j'en avais évidemment le droit.
«Je revis Agathe; quatre mois d'absence l'avaient bien changée. Les airs de jeune fille qui l'animaient autrefois avaient disparu; mais une beauté plus sérieuse était empreinte sur son visage. Un cercle bleuâtre entourait ses yeux et leur donnait une grâce mélancolique; sa lèvre n'avait plus le même incarnat, ses joues me semblèrent polies; ce n'était plus ni sa taille de guêpe, ni ses mouvements de gazelle. Je me doutais du motif de cette métamorphose, et au premier moment mon cœur s'en enorgueillit. Cependant Agathe semblait en proie à une tristesse profonde. Heureuse de ma présence, elle semblait néanmoins plus retenue, plus timide qu'autrefois, et je voyais des larmes trembler au bord de ses paupières. Dans une première visite, il me fut impossible d'avoir avec elle le moindre entretien: Poussepain était là, non plus vaincu par le vin, mais vigilant, sévère et soupçonneux. En me reconduisant jusqu'à l'escalier, elle put seulement me dire avec une expression douloureuse: «Mon ami, vous m'avez perdue!»
«Vous le devinez, Beaupertuis, Agathe allait être mère. Jusqu'alors elle avait pu cacher sa faute à son mari, mais le moment arrivait où toute feinte serait impossible. C'était grave, et en y réfléchissant mieux, je ne vis au bout de cet événement que deuil et abîme. Nous n'avions pas affaire à un époux de comédie; Poussepain avait pu désarmer devant moi et cacher ses griffes à cause de mon humeur joviale; dans tout cela il n'y avait qu'une trêve. Au premier soupçon, au moindre indice, son naturel farouche devait reparaître, et une vengeance terrible pesait sur nous, pour ce qui me reperdait personnellement, j'étais prêt à tout; mais il s'agissait de sauver cette malheureuse victime que le vieux soldat allait déchirer de ses mains, de l'arracher de cette maison qui menaçait de devenir sa tombe. Devant un tel péril, il n'y avait qu'un parti à prendre, c'était de fuir au plus tôt. Agathe n'y consentit pas d'abord; elle voulait mourir où l'enchaînait son devoir; mais j'invoquai mon amour, je lui parlai de son enfant, et elle céda. Il fut convenu que je lui chercherais un asile où elle put se croire à l'abri des poursuites, et où elle attendrait le moment de sa délivrance.
«Agathe avait été élevée et nourrie dans le village de Val-Suzon, endroit délicieux qu'arrose un ruisseau charmant et qui forme une sorte d'oasis au sein d'une chaîne de collines. Quoique éloigné seulement de quelques lieues de la ville, le Val-Suzon n'est peuplé que de pâtres et il est rare que le citadin s'aventure dans ses profondeurs; l'artiste seul et l'ami de la nature peuvent se plaire à de tels sites. Ce fut là qu'Agathe m'envoya à la découverte. Le lieu me parut favorable à nos desseins; il était calme, salubre et solitaire. J'y achetai une maisonnette et la fis arranger du mieux qu'il fut possible: quelques meubles, des hardes et les objets les plus nécessaires dans un ménage, furent apportés de la ville et rendirent ce séjour habitable. Au Val-Suzon vivaient de braves gens qui avaient soigné Agathe dans sa première enfance; je les trouvai tout dévoués pour celle qu'ils nommaient encore leur fille. Ils m'aidèrent dans mes préparatifs, surveillèrent l'installation de la maisonnette, et, quoique pauvres, voulurent contribuer aux premiers approvisionnements.
«Tout était disposé dans cette retraite, et il ne s'agissait plus que de combiner les moyens de fuite, d'en choisir le jour et l'heure, de manière à échapper à la surveillance de Poussepain. La chose offrait de grandes difficultés, pour que les soupçons du guerrier ne se portassent point sur moi, il avait été convenu avec la jeune femme que je paraîtrais moins souvent chez le fabricant de moutarde et que j'éviterais ce qui pourrait trahir notre connivence. Aussi, volontairement, je m'étais privé des occasions où nous pouvions nous concerter. D'un autre côté, les méfiances de Poussepain s'étaient subitement réveillées; parfois, à table, il lui échappait des allusions qui avaient un sens farouche, et, de loin en loin, il jetait des regards sombres sur son sabre de cavalerie. Lorsque Agathe entendait ces propos et apercevait ces gestes menaçants, il lui prenait des frissons affreux, et souvent il lui vint la pensée de se précipiter aux genoux de son mari afin de lui demander grâce. Il fallait en finir; une pareille situation ne pouvait se prolonger sans danger. A tout événement, je tins un cabriolet préparé aux portes de la ville et résolus de profiter de la première circonstance. Poussepain sortait rarement, mais ses affaires l'obligeaient néanmoins à quelques absences. Un soir je le vis entrer au café Militaire, et à l'instant même j'allai frapper chez lui. Agathe n'était pus prête, elle faisait quelques objections; je l'enlevai dans mes bras, traversai la partie solitaire de la ville, et la portai ainsi jusqu'il la voiture. Cinq minuits après, nous roulions sur la route du Val-Suzon. J'étais un Pierre Bonaventure, et Agathe était ma Bianca Capello; passez-moi le souvenir historique.
«Si j'en avais le temps, Beaupertuis, je vous raconterais ici une pastorale du genre le plus sentimental. Je vous peindrais d'abord les paysages du Val-Suzon et les petites fleurs bleues ou jaunes qui émaillent les berges du ruisseau; vous y verriez les troupeaux broutant les gazons de la montagne, et les villageoises allant à la glandée au bruit de la cornemuse et du cornet à bouquin. Les peintures-là sont d'un genre très-moderne; on les recommence vingt fois de la même manière et toujours avec un nouveau succès. Certes, s'il est des sites au monde qui méritent cet honneur, ce sont ceux du Val-Suzon. J'y ai passé, à coté d'Agathe, des journées entières à voir couler l'eau du torrent et à entendre chanter les fauvettes sur la cime des peupliers. La pauvre enfant retrouvait dans tel air pur la santé et le bonheur; elle ne se souvenait plus qu'elle avait été madame Poussepain; son mariage lui paraissait un mauvais rêve. J'étais son seul époux, son seul maître, sa seule pensée et son seul amour. Aucun droit ne se plaçait à côté du mien, n'en ternissait la pureté et n'en diminuait la valeur. En se retrouvant près de la nature, Agathe se sentait libre de tout lien de convention et prenait le ciel pour témoin et pour complice.
«J'ai vu s'écouler dans ces solitudes les semaines les plus heureuses de ma vie. Le travail n'en souffrait pas; seulement, quand j'avais exploité une ville de la Bourgogne et récolté la fleur des affaires, je laissais mes rebuts aux autres et venais me reposer pendant quelques jours au Val-Suzon. Là, je menais la vie d'un sultan; j'étais le roi, l'oracle du village. Les notables accouraient, à la veillée, s'asseoir chez moi autour d'un broc de vin, et je les comblais de cavatines et de romances. Agathe réunissait les femmes dans une autre pièce et tournait le rouet avec elles. Quand le temps était beau, nous faisions des courses aux environs, à Curtis et à Étaulle; nous nous enfoncions dans les châtaigneraies et dans les forêts de chênes, nous recueillions en chemin les baies des prunelliers ou ramassions les fraises des bois. C'étaient des joies d'enfant, des rires sans fin, assaisonnés de déjeuners sur l'herbe. Je tournis décidément au champêtre.
«Cependant le terme de la grossesse s'approchait et il fallait songer aux derniers préparatifs. J'avais à Dijon un médecin qui m'était dévoué; malgré la distance, il me promit de venir assister Agathe. La layette était prête, la nourrice aussi; nous avions choisi une belle et fraîche villageoise dont le lait devait arriver à point. On la nommait Marguerite...
--Marguerite, dit Édouard, par un entraînement presque involontaire.
--Oui, Beaupertuis, Marguerite; c'était ainsi que s'appelait la nourrice. Oh! nous avions songé à tout, même au nom de l'enfant. Un garçon se serait nommé Pierre, une fille devait se nommer Jenny.
--Jenny!» répéta Édouard, mais sur un ton plus bas cette fois et en se contenant.
Potard ne parut pas disposé à abuser de son embarras, et il reprit;
«Tout était prêt; j'avais arrangé ma besogne de manière à pouvoir rester trois semaines auprès d'Agathe; je voulais me trouver là dans le moment critique, et ne la quitter que lorsqu'elle serait entièrement hors d'affaire. Jusqu'alors tout nous avait réussi, aucun nuage n'avait traversé notre bonheur. Dans les premiers jours qui suivirent la fuite de sa femme. Poussepain avait jeté un feu du diable; mais depuis ce temps, le volcan semblait s'être apaise, et une résignation sourde prenait la place de cette bouillante colère. Peut-être se doutait-il d'où venait le coup, et dans la crainte d'être épié, je mis, dans le début, une extrême circonspection dans mes démarches. Ce n'était qu'à la suite de longs circuits et avec la certitude de n'être pas suivi que je me rendais à la montagne. Plus tard, j'y apportai un peu moins de prudence; je ne croyais pas que la surveillance put s'étendre si loin et s'exercer d'une manière si persévérante.
«Enfin le jour tant souhaité était venu, des symptômes certains l'annonçaient. Je montai à cheval et courus, à toute bride à la ville, d'où je ramenai mon ami le docteur. L'ivresse à laquelle j'étais en proie ne me permit pas de songer aux précautions les plus simples. La perspective de la paternité me causait des vertiges; j'étais si heureux que je n'y voyais plus, et que je lançai mon cheval au galop le long des précipices. Nous arrivâmes à temps, les grandes douleurs de l'enfantement avaient commencé. Il y avait un petit désordre dans la maison; nous nous trouvions dans les beaux jours d'été; les portes étaient ouvertes; on allait et l'on venait avec la liberté qu'autorise le village. Fixe au pied du lit d'Agathe et tenant l'une de ses mains dans la mienne, je ne pouvais me détacher de ce spectacle. Cependant une crise eut lieu et en même temps un cri se fit entendre. Jugez de mes transports. Beaupertuis, j'étais père.
«--C'est une fille, dit le docteur.
«Agathe suivit des yeux l'enfant que l'on emportait, et sa figure portait l'empreinte de ce saint orgueil qui rayonne sur le front des mères, quand je vis tout à coup ses traits se décomposer et passer de l'expression de la joie à celle d'une terreur profonde.
«Je me retournai me trouvai en face de Poussepain assisté d'un gaillard à moustaches et balafré comme lui.»
(La suite à un prochain numéro.)
XXX.
Le Bal du sous-préfet, opéra-comique en un acte, paroles de MM.Saint-HilaireetP. Dupont, musique de M.Boilly.--Concerts; M.Géraldy; les pianistes: MM.Liszt, Dœhler, Prudent.--M. Berlioz.--Concert au bénéfice de madame Berton.--M.Habeneck.
Le bal du sous-préfetn'est au fond qu'une petite plaisanterie que l'Opéra-Comique s'est permise, en passant, pour se réjoui; une irruption, une razzia qu'il a exécutée sur le territoire de ses deux voisins de la place de la Bourse et du passage des Panoramas.Le bal du sous-préfetne fut et n'a jamais dû être qu'un vaudeville. Par quel caprice du hasard s'est-il trompé d'adresse et a-t-il reçu l'hospitalité place Favard? Nous l'ignorons, et, à tout prendre, peu nous importe. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'en cessant d'être vaudeville, il n'est pas devenu opéra pour cela.
M. le sous-préfet de Meaux donne un bal, et a sans doute invité tous les habitants de la ville sans exception, car M. Fillard y sera, et M. Alfred Delaunay, le commis voyageur, et mademoiselle Agathe Davithers, jeune personne blonde et d'une naïveté assez maniérée et mademoiselle de Mussy, vieille dévote, qui jadis faisait ses prières tête à tête avec un dragon,--à ce que dit M. Fillard,--et madame Meyret, marchande de modes très-achalandée, et M. Ducastel, qui est venu de Paris à Meaux tout exprès pour cela. M. Ducastel n'aime pourtant pas la danse, et il est arrivé à l'âge où l'on ne danse plus. Il a, pour aller au bal, des motifs plus graves; il y doit rencontrer mademoiselle Agathe, mademoiselle de Mussy et madame Meyret, et, après avoir suffisamment examiné ces trois beautés, il offrira la pomme à celle qui lui agréera davantage. Ducastel et le berger Paris, c'est tout un.
«A quoi bon aller au bal? lui dit son ami Fillard; le sous-préfet reçoit très-mauvaise compagnie. (Fillard n'a pas encore reçu son invitation, dont il enrage.) Reste ici, où nous sommes, dans la boutique de madame Meyret. Toutes les femmes de la ville y viennent infailliblement d'ici à ce soir, et tu y verras les trois déesses en déshabillé. Cela n'est-il pas plus sûr que de les voir en grande toilette? Seulement ne te nomme pas, et, pour jouir plus agréablement ton rôle d'observateur, fait semblant d'être sourd.»
Voilà un perfide conseil! mais qu'attendre d'un vieux garçon comme ce Fillard? Tout vieux garçon est l'ennemi naturel du beau sexe, il le détracteur acharné du mariage. Grâce à la surdité prétendue du bonhomme, ces dames parlent devant lui sans contrainte, et ne déguisent ni leurs travers, ni leurs ridicules, ni leurs projets ruineux, ni leurs affections secrètes, et Ducastel, justement effrayé, reprend la diligence et va se coucher à Paris, laissant M. le sous-préfet faire les honneurs de son bal comme il l'entendre.
Après tout, si ce vaudeville n'est pas très-neuf, il est fort gai, ce qui vaut mieux. M. Boilly l'a orné d'une ouverture, d'un air avec chœur, des trois romances ou chansonnettes, d'un duo, d'un trio et d'un septuor; mais tout cela est petit, resserré, tronqué, mutilé. On voit que le vaudeville a défendu pied à pied son terrain contre la musique: il ne lui a jamais laissé assez d'espace pour qu'elle pût se mouvoir avec aisance et se déployer dans des proportions convenables. Il y a cependant de jolies phrases et d'agréables détails dans l'air bouffe et dans le trio que nous avons indiqués ci-dessus; le duo est un morceau spirituellement conçu et exécuté avec un talent incontestable; l'ouverture est fort bien faite, et prouve que M. Boilly a beaucoup plus de talent qu'on ne lui a permis d'en montrer cette fois.
Jamais la saison des concerts ne s'était prolongée aussi tard que cette année. Tout récemment encore, M. Géraldy vient d'en donner un très-brillant, et qui a hermétiquement rempli la salle de M. Herz, malgré la chaleur. M. Géraldy est un artiste des plus distingués. Sa voix n'est pas très-énergique, et ne pourrait remplir une salle de spectacle ni lutter contre un orchestre, mais au concert, et dans un salon, il n'y a pas de chanteur plus agréable que M. Géraldy; personne ne détaille un morceau avec plus d'esprit; personne n'exécute avec plus de verve.
Parmi tous ces artistes concertants, les pianistes forment toujours le gros bataillon. Cette année, ce gros bataillon s'était placé à l'arrière-garde, en manière de corps de réserve. Toute l'armée avait douté, que les pianistes étaient encore à l'état de troupe fraîche; mais le moment est venu, la trompette a sonné, et ils sont à leur tour descendus sur le champ de bataille.
M. Liszt a passé leRhin allemand--qu'il a vaillamment défendu, il y a trois ans, de sa plume, de son clavier et de son grand sabre contre nous, qui ne soutenons guère à l'attaque;--M. Liszt, disons-nous, a passé le Rhin allemand tout exprès pour donner quatre concerts près de la Seinefrançaise, entre la rue Neuve-des-Petits-Champs et la rue Neuve Saint-Augustin. A son appel, la vaste salle Ventadour s'est remplie deux fois, du parterre jusqu'aux combles, C'est qu'un concert donné par M. Liszt est un des spectacles les plus curieux qu'on puisse imaginer. On n'a pas seulement le plaisir d'entendre cet artiste; on a de plus celui de le voir, et c'est là un divertissement appréciable.
M. Prudent.
Tout pianiste qui veut se faire entendre du public s'assied, à cet effet, devant un piano. Cela est tout simple. Aussi, M. Liszt le trouve-t-il trop simple: il lui faut, à lui, deux pianos.--Quoi! deux pianos à la fois?--Pas précisément. Ce serait un précédent, mais enfin, M. Liszt s'est contenté jusqu'ici de passer d'un piano à l'autre deux ou trois fois dans le cours d'une séance. Tout le monde a cherché les raisons de cette singularité et, comme il arrive toujours en pareil cas, chacun a fait son hypothèse. «C'est, disent les uns, que, jouant des morceaux de caractères différents, il a besoin d'un instrument dont la sonorité soit différente.» Cette explication est démentie par le fait: les deux pianos qu'emploie M. Liszt sont exactement semblables. «Ne voyez-vous pas, disent les autres, à quelle étonnante qualité de son M. Liszt a su arriver? Ce n'est pas un exécutant comme un autre. Chaque concert qu'il donne est un combat furieux qu'il livre à son instrument. De ce duel à mort, il sort toujours vainqueur: le piano est donc vaincu, c'est-à-dire qu'il reste, meurtri et disloqué, sur le champ de bataille. Sous les doigts nerveux de ce terrible athlète, les cordes se rompent, le clavier se déjette, la table d'harmonie volerait en éclats si M. Érard ne fabriquait pas pour son usage des pianos tout particuliers garnis de fer et doublés d'airain.» Cette hypothèse a son coté poétique et doit séduire l'imagination des jeunes filles; mais elle n'est pas mieux fondée que la précédente: M. Liszt ne casse point de cordes, et le piano ne perd pas l'accord plus rapidement sous ses doigts que sons les doigts d'un autre. Son incontestable supériorité sous quelques rapports vient surtout de l'étonnante flexibilité de son poignet, et ce sont justement les poignets peu flexibles qui fatiguent l'instrument.
M. Berlioz.
Nous croyons plutôt que M. Liszt est bien aise de se montrer sous tous ses aspects. Entouré d'auditeurs de tous les côtés, s'il ne changeait pas de position, il y en aurait une moitié qui ne verrait de l'exécutant que ses coudes, son habit noir et les longs cheveux blonds qui flottent autour de sa tête. Or, M. Liszt n'est pas seulement un pianiste: c'est un acteur avant tout. Aucun orateur, aucun prédicateur, aucun danseur, n'a jamais eu une pantomime aussi savante. «L'action, disait Cicéron, est la première qualité de l'orateur.» M. Liszt a fait son profit de cette maxime, et paraît regarder l'action comme la première qualité du pianiste. Tout ce qu'il joue se reflète sur son visage; ou voit se peindre sur sa physionomie tout ce qu'il exprime et même tout ce qu'il croit exprimer. Il se fait une figure appropriée à chaque morceau; il a des airs de tête, des gestes et des regards pour chaque phrase; il sourit aux passages gracieux; il fronce le sourcil quand il frappe un accord deseptième diminuée. Tout cela est évidemment perdu pour ceux de ses auditeurs à qui il tourne le dos, et c'est par principe de justice et pour ne faire de tort à personne qu'il fait disposer deux pianos en sens contraire, et qu'il passe alternativement de l'un à l'autre. Grâce à la délicatesse de ce procédé, chacun peut avoir son tour.
Il y a pourtant à cela un inconvénient dont il ne se doute pas et que nous allons lui signaler. A son second concert nous étions placé derrière une artiste jeune et charmante, et qui donne les plus belles espérances. Elle examinait M. Liszt avec une ardente curiosité, et l'admirait avec la candide bonne foi de la jeunesse. «Qu'il est beau! s'écria-t-elle; quelle noble figure! quel sublime regard!» Son cavalier, homme plus froid et d'un âge raisonnable, ne partageait pas cet enthousiasme et répliqua, d'un air assez renfrogné: «Je le trouve, moi, très-ordinaire.» M. Liszt, en ce moment, était assis devant le piano de gauche et présentait, par conséquent, le côté droit de son profil, bientôt il changea d'instrument. La jeune cantatrice reprit alors sa lorgnette, et après un nouvel examen, s'écria naïvement: «C'est singulier, il n'est plus si bien de ce côté-ci!»
M. Liszt.
M. Liszt n'est pas seulement un pantomime habile, c'est un exécutant réellement remarquable, et qui n'aurait eu besoin que de son talent pour être remarqué. Il fait sur son instrument des choses qu'aucun autre ne pourrait faire. Il a une verve prodigieuse et une vigueur incomparable. Il entend mieux que personne l'art des contrastes. Après ces violents éclats et ces grands coups de tonnerre par lesquels il étonne et étourdit ses auditeurs, il s'apaise tout à coup, et les surprend par des détails d'une grâce et d'une délicatesse infinie; mais il a les défauts de ses qualités, il est complètement dépourvu de simplicité et de naturel. Ses oppositions sont presque toujours brusques et affectées, et ses effets exagérés. Le rhythme y périt trop souvent, et, ce qui est plus triste encore, le sens même de la mélodie. M. Liszt ferait bien plus d'effet, ce nous semble, s'il courait moins après l'effet.
MM. Dœhler et Prudent sont beaucoup plus simples et n'en sont pas moins des pianistes du premier ordre, nous dirions même très-volontiers de grands pianistes, si l'on n'avait un peu trop l'habitude aujourd'hui de parler d'un virtuose sur le même ton que de Charlemagne ou d'Alexandre le Grand. C'est quelque chose sans doute que d'exécuter avec éclat un air varié; mais cela exige, après tout, moins de facultés qu'il n'en a fallu pour faire la campagne d'Italie, ou gagner la Bataille d'Ansterlitz...Cuique suum. M. Dœhler a donné cet hiver plusieurs concerts qui tous ont produit une grande sensation. M. Prudent n'en a donné qu'un; mais c'était un coup bien hardi, car il s'est fait entendre dans cette même salle Ventadour que M. Liszt venait de remplir trois fois de suite, et l'on pouvait conjecturer que la curiosité des dilettanti serait épuisée aussi bien que leur bourse.Tardé venientibus...
M. Dœhler.
M. Prudent a fait mentir le proverbe, et bien qu'il ne joue une sur un seul piano, qu'il ne fasse point de gestes et qu'il n'ait pas la physionomie aussi mobile que son prédécesseur, il a cependant produit beaucoup d'effet, et son triomphe, pour être moins bruyant peut-être, n'a pas été moins honorable.
Nous avons déjà parlé des morceaux que M. Berlioz a fait entendre de nouveau dans le concert qu'il a donné avec M. Liszt. Au milieu de cette foule de jeunes musiciens qui se disputent l'attention publique. M. Berlioz a réussi à occuper de lui la renommée d'une manière toute spéciale. Il a obtenu de grands succès dans le plus difficile de tous les genres, et l'on n'arrive pas là sans un mérite réel.
M. Habeneck
On nous annonce une solennité musicale des plus intéressantes. Les compositeurs les plus éminents de notre époque se sont réunis pour organiser un concert au profit de la veuve de cet homme de génie dont nous avons naguère annoncé et déploré la perte. Le concert aura lieu dans la salle du Conservatoire. Il sera composé en entier de morceaux pris dans les partitions de l'auteur deMontanoet d'Aline. Mesdames Stoltz et Sabatier, MM. Duprez, Barroilhet, Ponchard et Antoine de Kontski, prêteront à l'illustre mort l'appui de leur talent. M. Habeneck conduira l'orchestre. On sait que M. Habeneck est le premier chef d'orchestre qu'il y ait aujourd'hui en Europe, et c'est assurément l'une des plus hautes intelligences musicales de ce temps-ci.
Note 1:Un volume in-8° contenant, comme texte, cent cinquante compositions littéraires, et, comme illustration, cent sujets par Grandville, outre les vignettes, frises et lettres ornées. Cinquante livraisons à 30 centimes. Paris, Fournier, libraire-éditeur, 7, rue Saint-Benoit.
Que n'a-t-on pas dit des proverbes depuis qu'ils existent, c'est-à-dire depuis le commencement du monde? Ils sont la voix des peuples, la sagesse des nations, etc., etc... A quoi bon répéter ici ce qui a été déjà imprimé tant de fois? Mais ce que nous pouvons apprendre à nos lecteurs, c'est que M. Fournier est le premier éditeur qui, jusqu'au 673,060me jour de l'ère chrétienne, c'est-à-dire jusqu au 1er janvier 1844, ait songé à faire, avec les proverbes actuellement existants, un beau volume in-8°, écrit par trois têtes dans un bonnet, et illustré par Grandville.
Cette heureuse idée a déjà reçu un commencement d'exécution: quatre livraisons desCent Proverbesont paru, à la grande satisfaction de tous les amateurs de livres illustrés, et principalement des admirateurs du talent exceptionnel de Grandville. Les trois têtes dans un bonnet (nous ne trahirons pas leur incognito) rivaliseront entre elles, nous en sommes certains, d'esprit et d'originalité. Quant à Grandville, les cinq dessins que nous empruntons aujourd'hui à son nouvel ouvrage nous dispensent de tout éloge. Ce serait lui faire injure, ainsi qu'à nos abonnés, que d'essayer d'analyser les innombrables mérites des grands bois et des vignettes desCent Proverbes.
Laissons un peu parler le prospectus, qui nous révélera l'idée mère de cette curieuse publication.
«Tantôt simple et ingénu, tantôt brillant et coloré, tantôt sérieux et ironique, suivant le pays qui l'a vu naître; tour à tour gai et mélancolique, grotesque et sublime, toujours concis et acéré, le proverbe prend toutes les formes, s'accommode de toutes les situations; il se montre à la cour, sur la place publique; il habite les palais et les greniers; il se renouvelle, il se transforme, il est toujours jeune comme le cœur humain, dont il est la traduction; le proverbe, c'est l'homme. Voilà pourquoi il est si difficile d'écrire son histoire; nous allons l'essayer cependant.
«C'est le proverbe populaire que nous tenons de préférence à mettre en honneur. Le trait naïf et pittoresque, le vêtement simple et même grossier de la phrase dessinent mieux la vérité qu'une parure splendide; le bon sens a le geste décidé, l'allure franche, la physionomie ouverte; la coquetterie n'est bonne qu'à ceux qui veulent tromper, et le bon sens ne cherche qu'à convaincre.
«Rajeunir par l'actualité de l'application, par la fraîcheur du costume, ces éternelles vérités: voilà notre but. Sans parti pris, sans préférence quelconque, sans aucune acception d'époque ou d'origine, nous emprunterons aux philosophes comme aux poètes, à l'antiquité comme à notre âge, au Nord comme au Midi. Toutes les formes littéraires nous viendront en aide: dissertation, apologue, nouvelle, scène dramatique, saynète, fabliau, prêteront à des plumes éprouvées les ressources illimitées de leurs tons divers.»
Nous n'en dirons pas davantage aujourd'hui sur lesCent Proverbes. A l'œuvre on connaît l'artisan,etqui vivra verra.
Angleterre; parM. Alfred Michiels.--Paris, 1844. 1 vol. in-8. 7 fr. 50.Coquebert.
Il ne faut pas juger de ce livre par son litre. A voir de seul mot, ANGLETERRE, imprimé en gros caractères sur sa couverture et au haut de ses 480 pages, qui ne s'imaginerait, comme moi, que M. Alfred Michiels vient de publier un traité politico-économique sur la plus grande et la plus intéressante partie du Royaume-Uni. La lecture du premier chapitre a bientôt dissipé cette illusion. Mais alors même qu'on pénétrerait plus avant dans ce volume, on pourrait encore, si l'on n'est pas habitué à ces sortes d'ouvrages, se tromper complètement sur ses mérités et sur son contenu. En effet, M. Alfred Michiels a eu le tort impardonnable de commencer sans une préfacé on sans une introduction, et de finir sans une table de matières. On est absolument obligé de lire ou de feuilleter ses quatorze chapitres pour savoir ce qu'ils valent et ce qu'ils renferment. Réparons donc en quelques lignes l'omission, peut-être volontaire, de M. Alfred Michiels, et apprenons aux lecteurs de notre bulletin ce qu'ils peuvent être sûrs de trouver dans l'Angleterre.
M Alfred Michiels est un de ces voyageurs qui ne s'occupent ni d'eux-mêmes, ni du présent et de l'avenir. Le passé seul l'intéresse. A peine arrive-t-il dans un pays nouveau, il raconte les événements qui l'ont illustré. Visite-t-il un monument, il en refait l'histoire. Les cimetières surtout l'attirent et le retiennent longtemps, car il y trouve de nombreux sujets d'études rétrospectives, historiques ou littéraires,