L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 65. Vol. III.SAMEDI 25 MAI, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Histoire de la Semaine.Portrait du vice-amiral Lalande; Portrait du prince de Joinville. Carte du Texas.--Courrier de Paris.--La Chasse au Poste.Deux Gravures.--Des Vitraux anciens et modernes.Vitraux de MM. Galimard et Lami de Nozan, à Saint-Germain-l'Auxerrois.--Les Salles d'asile.--Exposition des produits de l'Industrie. 4º article. Bronzes et Ébénisterie.Ostensoir de M. Froment-Meurice; Bénitier en bronze par M. Quesnel; Fauteuil et Chaise en bois sculpté, par M. Émile Grimpré; Candélabre en bronze, par M. Denière; Meuble de milieu d'un Salon et Prie-Dieu, par M. Grohé; Buffet par M. Ringuet.--Courses de Chantilly.--Le Dernier des Commis voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IX. Récit; les catastrophes de Potard,--Marguerite, romance. Paroles de M. A. de La Fizelière, musique de M. Léon Dusautoy.--Une Gravure.--Romanciers Contemporains. Charles Dickens, (Suite et fin.) Séjour dans Éden; départ du paradis terrestre.Modes.Une gravure.--Antiquités trouvées à Hérouval.Deux Gravures.--Rébus.Histoire de la Semaine.Portrait du vice-amiralLalande.Nous avons, la semaine dernière, annoncé la publication de laNotede M. le prince de Joinville surl'état des forces navales de la France. Ce n'était, il y a huit jours, qu'un document remarquable, plein de reproches fondés et surtout de conseils utiles; aujourd'hui cet écrit est devenu un événement par l'émoi qu'en a ressenti le cabinet; la colère qu'ont témoignés nos feuilles étrangères les mieux disposées d'ordinaire pour les ministres, et par la leçon que des journaux français qui reçoivent leurs confidences les plus intimes ont été chargés de faire au jeune amiral. LeMorning Chroniclene trouve pas plus de «sagesse que de dignité et de noblesse dans cette brochure deboucanier.»L'Observateur de Bruxellesy cherche vainement «l'acte d'un bon citoyen et n'y voit qu'une démarche propre à jeter une espèce de froideur entre le prince de Joinville et ses frères, et à mécontenter le duc de Nemours, qui a horreur de la publicité, que son frère vient de rechercher avec autant d'éclat que de succès.» La presse ministérielle française, dans ses reproches, brave un peu moins l'honnêteté, mais néanmoins il est facile de voir que, sans sa dignité de prince, le jeune marin eût été traité comme le caporal Bach. Il a dû se rendre au château de Compiègne.Presque au même moment où paraissait cette brochure qui renferme un éloge si fier, si national, si senti de l'escadre que la France avait en 1840 dans la Méditerranée, des matelots exercés qui la montaient, de leur chef habile et actif, à ce même moment, en quelque sorte, la mort enlevait ce regrettable amiral, la tombe se refermait sur ses restes, et la marine française avait à ajouter sur ses tables funéraires chargées, depuis quelques années, de noms si glorieux et si prématurément inscrits, aux noms de l'habile de Rigny, de l'intrépide Gallois, du savant Dumont d'Urville, le nom de Lalande.Il était né au Mans le 13 janvier 1787. A seize ans à peine, en 1803, il entra dans la marine en qualité de mousse. La rupture de la paix d'Amiens recommençait pour la France la lutte maritime soutenue depuis près d'un siècle et demi, en même temps que nous avions à lutter sur les champs de bataille contre l'Europe continentale. Le jeune marin se fit promptement remarquer, obtint des grades par ses bons services, et se vit toujours confier des postes et des missions supérieurs à ses grades.Parvenu à celui d'enseigne de vaisseau, il se distingua dans le combat acharné à la suite duquel les frégatesl'Italienne, la Calypsoet laCybèle, capitaines Jurien, Jacob et Cocault, attaqués le 24 février 1809 dans la rade des Sables-d'Olonne, forcèrent à la retraite une division anglaise composée de trois vaisseaux, deux frégates et une corvette aux ordres du vice-amiral Stepford.En 1814, se trouvant aux Antilles, il prit part aux divers engagements, et se fit de nouveau remarquer par un sang-froid qui s'alliait en lui à la plus brillante valeur. La paix ne découragea point son ardeur, et on le vit en déployer autant pour la protection de notre pavillon sur toutes les mers, qu'il en avait montré au jour du combat pour sa gloire. De 1822 à 1836, il s'éleva du grade de capitaine de frégate à celui de contre-amiral. Chaque avancement fut le prix de signalés services. En 1837, il fut nommé commandant de l'escadre d'Afrique, et fut mandé devant Tunis pour y faire respecter le drapeau de la France. En 1838, il fut nommé commandant de l'escadre de la Méditerranée; et, en 1840, il avait réuni autour de lui vingt vaisseaux, quand il reçut l'ordre douloureux de quitter ces eaux, où sa présence seule eût empêché la catastrophe de Syrie. En 1844, le département du Finistère l'envoya prendre place à la chambre des députés. L'autorité de sa parole était immense dans toutes les questions maritimes, et sa réserve habituelle ajoutait encore au poids de ses observations quand on y entrevoyait la critique d'une mesure proposée. Élevé au grade de vice-amiral en 1843, il fut, presque à la même époque, exposé aux redoublements acharnés de la maladie dont il avait ressenti, il y a vingt-cinq ans, les premières atteintes, et qui l'a conduit au tombeau après une année entière de souffrances.Portrait du Prince de Joinville.Pendant que nous avions à rendre les derniers devoirs à un des hommes les plus braves et les plus prudents de notre armée de mer, la nouvelle est venue que l'armée d'Afrique avait à déplorer la mort d'un chef d'escadron et d'un certain nombre de soldats qu'un courage aventureux a engagés avec des précautions insuffisantes dans une partie non explorée de la province de Constantine. M. le duc d'Aumale s'est trouvé lui-même, pendant quelques instants, prisonnier, et n'a dû la vie qu'au sacrifice qu'un généreux commandant a fait de la sienne pour dégager le prince.La chambre des députés a enfin, dans sa séance du samedi 18, terminé la discussion du projet sur la réforme des prisons, et voté au scrutin sur l'ensemble de cette loi, qui a réuni 234 voix sur 359 votants. Du jour de sa présentation à celui du scrutin, elle a subi de bien nombreuses et de bien profondes modifications, ce qui ne lui a rien fait gagner, on le comprend, en unité et en ensemble, quel que soit d'ailleurs le mérite des changements introduits. De toutes les peines que prononce notre code pénal, il en est une seule que l'on n'a pas songé à appliquer: c'est la peine de la déportation. En vérité, à voir ce qui se passe dans les colonies pénales de l'Angleterre, et le regret où en est cette puissance de ne pouvoir renoncer du jour au lendemain à des établissements qui lui ont été aussi dispendieux à fonder, et qu'elle n'est pas en mesure de remplacer immédiatement par autre chose, on devait être peu porté à présumer que nous en viendrions à vouloir entrer dans la voie où nos voisins se désespèrent d'être engagés, et à restaurer une peine qui n'a été appliquée que dans les mauvais jours de notre histoire. Malgré tout, on s'est amusé à écrire, par amendement dans la loi nouvelle, la peine de latransportation, qui n'est pas écrite dans leDictionnaire de l'Académie, et dont le sens vrai ne sera jamais, nous l'espérons bien, déterminé et défini par l'application. C'est tout aussi menaçant que l'est aujourd'hui la déportation; c'est plus neuf, et ce sera tout aussi inoffensif. Ce projet de loi, si longuement discuté, n'aboutira pas en définitive, et c'est la conviction où était la Chambre de son impossibilité qui lui a valu bon nombre de boules blanches. Du moment qu'on a eu la certitude que le résultat indigeste de cet interminable débat ne pourrait jamais prendre place dans nos codes, sur les bancs du centre comme sur ceux de l'opposition, beaucoup d'adversaires du projet n'ont plus vu d'inconvénient à donner au cabinet et à la commission la satisfaction de leur adhésion apparente. Pour nous, cependant, nous voyons quelque chose de bien grave dans la déclaration solennelle qui a été faite par le ministère, par la majorité, par le scrutin, que la détention cellulaire aggravait la punition à ce point que sa durée devrait être, dans ce système abrégée d'un cinquième. Vous avez tous reconnu et proclamé cela, et vous avez aujourd'hui à Tours, à Bordeaux, des prisonniers qui subissent cellulairement le temps d'emprisonnement ordinaire auquel ils ont été condamnes. C'est donc une aggravation de leur sort que l'administration s'est permise: elle vient de l'avouer, et, ce qui est bien grave encore, c'est quelle ne va pas être en mesure de la faire cesser, comme elle croyait le pouvoir quand elle a fait cet aveu. La réduction du cinquième du temps reconnue indispensable par le nouveau projet tombe comme lui; il ne demeurera donc de tout cela qu'une souveraine injustice, reconnue telle par ses auteurs, confessée, mais continuée.La précédente législature a voté une loi pour l'établissement d'une ligne de fer de Montpellier à Nîmes. Acquisition de terrains, travaux d'art et de terrassement, pose de la voie de fer, l'État avait tout fait; il s'était même pourvu d'une partie du matériel roulant. Il n'y avait plus qu'à lancer une locomotive quand on s'est dit; Mais qui exploitera? Sera-ce l'État? Sera-ce une compagnie? Le gouvernement et la commission de la Chambre s'étaient prononcés pour l'exploitation par une compagnie. Un projet de bail a été dressé, il fixe le maximum de la durée de la jouissance à douze ans, et détermine le minimum du prix de fermage à cinq pour cent de la dépense des rails évaluée à cinq millions. M. Boissy-d'Anglas avait présenté un amendement tendant à attribuer à l'État l'exploitation du chemin jusqu'en 1849. M. Berryer l'a appuyé avec toute la précision, la netteté, la sûreté de raisonnements qui distinguent l'éminent orateur. La Chambre en a décidé autrement; elle s'en est tenue à l'exploitation par les compagnies, malgré les raisons graves et particulières qui, en cette occasion, semblaient devoir faire donner la préférence à l'exploitation par l'État. Cependant les députés partisans exclusifs de l'exploitation par les compagnies ne devraient pas perdre de vue que chacune des lois de concession de chemins de fer renferme un article qui donne à l'État la faculté de racheter la concession elle-même. Pour que l'État sache, la convenance d'user de cette faculté se présentant, s'il serait en mesure de faire face aux devoirs qu'elle lui imposerait, il faut que ses agents aient pu fonctionner sur un chemin et en diriger l'exploitation, autrement on demeurerait dans l'inconnu, et la faculté de rachat deviendrait illusoire ou bien périlleuse. La Chambre a-t-elle pensé que la ligne de Montpellier à Nîmes était trop peu importante pour mettre l'État à même de faire une épreuve sérieuse et de nature à l'éclairer complètement? Nous voudrions bien que c'eût été là le seul et déterminant motif de son vote.La Chambre des pairs a continué la discussion de la loi sur l'enseignement secondaire. La semaine dernière, M. Martin (du Nord) avait dit que les jésuites et leur enseignement seraient peut-être moins hostiles si on les laissait s'établir en France, qu'en les refoulant à nos frontières. Cette semaine, M. Guizot, à son tour, a émis la pensée que beaucoup de préventions disparaîtraient, beaucoup de difficultés seraient résolues, si le cabinet comptait un prélat parmi ses membres, et si la Chambre avait encore des évêques sur ses bancs. Le langage de M. le garde des sceaux, celui de M. le ministre des affaires étrangères, ont été relevés avec vivacité à la tribune du Luxembourg. En dehors de cette Chambre ils ont également produit beaucoup d'effet: mais cet effet doit donner une certitude plus complète encore que la Chambre des députés ne sera saisie que le plus tard qu'on pourra d'une question qu'on a déjà cependant rendue plus irritante par les hésitations et les délais.Les nouvelles d'Haïti ne nous sont venues cette semaine que par la voie de l'Angleterre. Elles étaient peu concordantes, mais cependant, en général, très-défavorables à la cause des mulâtres. On a annoncé, démenti, puis répandu de nouveau le bruit de la mort du général-président Hérard.Un traité, qui semble devoir trancher définitivement une question dont la solution a été longtemps différée, vient d'être conclu entre le Texas et les États-Unis. Il est convenu, par ce traité, que le Texas sera annexé au territoire de l'Union, et nommera un député ou représentant au congrès. Les États-Unis se chargent de payer les dettes du Texas jusqu'à concurrence de la valeur des terres situées dans te Texas, qui seront mises en vente. Le traité ne parle point de l'esclavage. Ce point sera sujet à discussion entre les États à esclaves et ceux qui n'en ont pas, dans l'examen que le sénat a présentement à en faire pour la ratification qui devra être donnée dans les trente jours de la communication du traité à cette assemblée. L'Angleterre pourra bien, elle, ne pas se contenter d'un délai aussi court pour se résigner à voir cet arrangement d'un bon œil. Ses démarches auprès du Texas n'ont pas été plus secrètes qu'heureuses. Elle ne cherchera probablement pas à dissimuler davantage son dépit, mais ce sera probablement aussi sans plus de profit. Quant à la France, qui a reconnu l'indépendance du Texas, elle ne pouvait élever des objections contre l'annexation que dans le cas où elle s'offrirait à préserver cet État de la guerre dont le menace le Mexique, qui le confine, et contre lequel il n'est pas en état de lutter. Nos griefs contre Santa Anna sont grands sans doute; mais rien n'annonce en ce moment que nos escadres soient armées en guerre.--Les négociations entamées entre le ministre américain et le chargé spécial de l'Angleterre, M. Pakenkam, sur la question concernant le territoire de l'Orégon, sont suspendues; M. Pakenkam attend de nouvelles instructions de son gouvernement.La cour de Dublin a remis à trois mois le prononcé du jugement contre O'Connell. Cette remise est considérée comme un ajournement indéfini; car on peut, dans trois mois, demander de nouveau à entamer des plaidoiries; et, en supposant que la cour s'y refuse, il resterait encore aux défenseurs des accusés la faculté de former une opposition au jugement, et de plaider sur cette opposition. Il est évident que l'embarras seul empêche sir Robert Peel de déclarer franchement qu'il renonce à toutes poursuites.--M. Hume avait déposé sur le bureau de la chambre des communes une motion pour la suppression, dans l'intérêt de l'Irlande et de l'Angleterre elle-même, de la charge de lord-lieutenant d'Irlande. Après un discours dans lequel le ministre n'a pas combattu cette proposition d'une manière absolue, son auteur l'a retirée sur l'observation faite par M. Peel qu'il aurait à s'occuper de cette question, et qu'un vote de la Chambre, pour ou contre, pourrait lui rendre la solution plus difficile.--Les négociations diplomatiques entre les États Unis et l'Angleterre à l'occasion du Texas viennent de donner lieu à une motion du même genre de la part de M. Hume, qui a encore eu à se contenter de la même réponse.--Dans la chambre des lords, l'affaire du Maltais que le consul anglais avait livré à la justice de Tunis, malgré les réclamations des consuls des autres nations, et en violation des franchises accordées aux étrangers, a donné lieu à des interpellations de la part de lord Beaumont. Mais, bien entendu, elles n'avaient pas pour but de blâmer l'étrange conduite du consul anglais que nous avons précédemment exposée. C'est au contraire la fermeté du consul général de France, lequel a montré une sollicitude si active et si éclairée pour ne pas laisser établir un précédent, menaçant dans l'avenir la sûreté de tous les chrétiens, c'est M. de Lagau qu'on accuse. Lord Aberdeen, bien qu'avec plus de réserve, a jeté aussi quelque blâme sur la conduite de notre agent; mais il a fait observer que cette affaire devait plutôt être traitée par correspondance diplomatique entre les deux puissances qu'à la tribune de l'une d'elles. Il a promis le dépôt sur le bureau de la Chambre des dépêches échangées à cette occasion avec le cabinet des Tuileries. Le débat ne s'est pas prolongé davantage.--Des troubles ont éclaté dans l'île de Guernesey. Dans la journée du dimanche 19, on y a transporté 4 à 500 hommes de l'île de Wright.En Espagne, les deux reines, l'infante et Narvaez, après nous avoir fait savoir, par le télégraphe, qu'ils vont prendre les eaux de Caldas en Catalogne, nous donnent aujourd'hui l'assurance que c'est bien uniquement pour la santé de la jeune Isabelle, et non pour la faire se rencontrer avec le fils de don Carlos dans une vue d'union matrimoniale et de fusion politique. Pendant cette absence, comme on suppose trop de force aux progressistes, dans les cortès actuelles, pour songer à les réunir, on se préparera à des élections nouvelles qu'une dissolution ne tardera pas à nécessiter. On espère que la nouvelle Chambre sera d'assez bonne composition pour consentir à donner au ministère un blanc-seing pour gouverner sans elle et à se laisser congédier. Cela fait, si les choses se passent ainsi, il faudra convenir que l'Espagne aura bien profité des leçons que Louis XVIII donnait à Ferdinand VII, par la main de son secrétaire Paul Louis Courier, sur le gouvernement représentatif et la manière de s'en servir commodément.--M. Gonzalès-Bavo a reçu, pour consolation du portefeuille qui lui est tombé des mains, l'ambassade de Lisbonne.L'attention se porte sur le Maroc. On a menacé, à Tanger, les Européens de la prochaine arrivée des Kabyles de l'intérieur. Le corps consulaire a écrit au pacha pour protester d'avance contre cette infraction aux ordres avoués de l'empereur. Des mesures ont été immédiatement prises pour appeler en vue de la côte des bâtiments anglais et un bâtiment français. On s'attend à une réponse négative de la part de l'empereur à l'ultimatum espagnol. Dans ce cas, le consul général de cette nation amènera son pavillon et s'embarquera, si toutefois il peut le faire.Le canton du Valais est divisé en deux partis: celui de la Vieille Suisse et celui de laSuisse Nouvelle.Craignant de ne pouvoir maintenir la paix entre eux, le gouvernement de ce canton s'était adressé au vorort, dont le siège, cette année, est Lucerne, pour demander son intervention. Lucerne, qui penche pour la Vieille Suisse, a ordonné à des troupes fédérales de se rendre dans le canton qui en réclamait; mais les cantons libéraux se sont opposés à cette mesure. Celui de Vaud avait été désigné pour fournir un contingent d'infanterie; son conseil d'État a décliné la compétence du vorort et repoussé cette demande de troupes jusqu'à ce qu'il en fût décidé par une diète extraordinaire. En attendant, la guerre civile a éclaté en Valais. La Vieille Suisse s'est emparée de Sion. La Jeune Suisse se lève en masse: chaque parti a des pièces de canon; toute la population prend part à cette lutte. Des prêtres marchent en tête des colonnes improvisées.La ville de Geseeke, près de Paderhorn, en Prusse, a été le théâtre d'un événement déplorable. Le 5 de ce mois, vers neuf heures, la populace se réunit, s'arma d'une grande quantité de pierres, et les lança contre les maisons habitées par les juifs; toutes celles de ces maisons qui étaient en bois ont été démolies, et les autres fortement endommagées. Une seule des maisons des Israélites a été ménagée par les perturbateurs, parce que parmi ses habitants se trouvait une femme nouvellement accouchée. Par suite de ces actes de vandalisme, des familles entières, des femmes, des vieillards, des enfants, se trouvent sans abri. Heureusement le peuple n'a commis aucun attentat contre les personnes. Voici ce qui a excité sa fureur contre les Israélites: dans la matinée, un prêtre catholique reçut par la poste une lettre anonyme portant le timbre de Paderhorn, et qui contenait les insultes les plus grossières contre le culte catholique et contre tout ce qui est sacré aux yeux de ceux qui le professent. Le prêtre communiqua cette lettre à quelques-uns de ses amis, qui en parlèrent à d'autres personnes, de sorte que peu à peu le contenu de la lettre reçut une grande publicité, bientôt le bruit courut que c'étaient les juifs de Geseeke qui auraient fait écrire cette missive. La populace devint furieuse, elle résolut de se venger sur les juifs, et elle commit les dévastations que nous avons rapportées. Un grand nombre d'arrestations ont été faites, et la justice informe.Un épouvantable accident est arrivé sur le chemin de fer de Bruxelles à Anvers. Une partie des voitures composant un convoi est sortie des rails en arrivant au Vieux-Dieu. Plusieurs wagons ont été brisés; trois personnes ont expiré dans les vingt-quatre heures. Le nombre des blessés et la gravité des blessures ne permettaient guère d'espérer que l'on ne comptât pas bientôt un plus grand nombre de victimes.Le général Sainte-Aldegonde, l'un des pairs éliminés en 1830, vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.--M. le lieutenant-général Durocheret, directeur du personnel au ministère de la guerre, a été enlevé subitement dans un âge bien moins avancé.Courrier de ParisLe soleil tout à coup a fait volte-face et nous a tourné le dos. O soleil! voilà de les traits; tu nous souris avec le jour, tu viens égayer notre réveil, tu cours sur nos rideaux en rayons joyeux, tu joues sur nos tapis, sur nos plafonds et sur nos dalles. En te voyant, notre tristesse se change en gaieté; sois le bienvenu, disons-nous, hôte charmant, ami printanier! et nous n'avons pas assez d'ouvrir nos portes pour te recevoir, nous t'ouvrons aussi nos fenêtres; quelle agréable intimité! que l'aurore en est délicieuse et douce, quand tu mêles ta vive lumière à la fraîcheur de l'air matinal! et peu à peu, quand le jour s'avance et entre dans son midi, si ton amitié devient par trop chaude, on la tempère par des moyens qui ne font que lui donner plus de prix et de charme; et en effet, quel plaisir de te voir, comme un ami fidèle et que rien ne rebute, rôder autour de la jalousie et de la personne pour tâcher de le frayer passage; tandis que le maître du logis, recueilli dans la fraîcheur et dans l'ombre, surprend avec volupté quelques lueurs de ta lumière à travers ses rideaux de soie et se dit: «Il est toujours là, ce cher soleil; je le retrouverai tout à l'heure, si je le veux, ce soir, demain, quand bon me semblera.»Non, mes braves Parisiens; si vous avez le soleil aujourd'hui, demain vous ne l'aurez pas; le soleil est changeant et volage comme tous les trésors qui ornent et échauffent la vie; changeant comme la jeunesse, comme la beauté, comme la fortune; volage comme le plaisir, comme l'amour, et,--faut-il le dire?--comme l'amitié, quoique l'amitié ait une réputation de sagesse et de stabilité; profitez donc du soleil, lorsqu'il vous visite, et, loin de vous casemater contre l'excès de ses tendresses, abandonnez-lui vos fenêtres béantes, même au plus ardent de la journée, au risque d'être rôtis tout vif; sinon, plus tard, vous le regretterez, et plus lard il ne sera plus temps.Qui ne préférerait, je vous le demande, un magnifique soleil de plein midi à ce ciel noir et maussade qui étend depuis huit jours sur Paris comme un funèbre linceul? Qui n'accepterait volontiers un soleil africain à la place de cette pluie froide et taquine dont nous sommes inondés? Ce ciel noir, c'est la mort, et le soleil est la vie.A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons vu,--tempérer l'exagération et les excès; mais le mauvais temps, le ciel sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire! Barricadez vos fenêtres pour les chasser, opposez-leur la double cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau faire, le mauvais temps est un ennemi acharné et inévitable; nul moyen de le fuir; il vous saisit de tous côtés et se fait voir, quoi que vous fassiez, ici sur les vitres humides, là sur les murs ruisselants, sur l'escalier maculé de boue, par les teintes couleur de ténèbres qu'il projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les cœurs les plus joyeux, il ôte l'appétit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de vivre et le désir d'aller chercher si par hasard là-bas, dans l'autre monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne sont point éternels.Huit jours de froid et de pluie à Paris, dans cette belle saison du mois de mai, huit jours de temps exécrable, n'est-ce pas un horrible tour que le baromètre nous joue? Que de regrets et de déceptions! je ne parle pas seulement des Parisiens, c'est-à-dire des naturels du pays qui, tout en maugréant, se résignent et se barricadent chez eux, et rallument leur foyer, comme si le maussade décembre était revenu abrité sous son parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son manteau; non, le Parisien n'est pas le plus à plaindre; ce qui est surtout digne de pitié, ce qui fait peine à voir, ce qui saigne le cœur, c'est l'étranger, c'est l'honnête espèce venue du fond de quelque département lointain pour passer quinze jours de printemps à Paris; race malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces journées lugubres; voyez-vous leur désespoir? ils se promettaient d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant sans crainte sur le pavé et sur l'asphalte mis à sec par le mois de mai à la tiède haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligés de se crotter jusqu'à l'échine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de se mettre, à travers champs, à la poursuite d'un fiacre, ou de s'épuiser la poitrine à héler un cabriolet qui leur répond fièrement ce mot fatal: Chargé! A moins qu'ils ne préfèrent rester emprisonnés dans la chambre étroite de leur hôtel garni, en attendant qu'il plaise à Dieu de dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation, vous devinez leurs souffrances; ils étaient venus à Paris pour chercher le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent réduits à y pratiquer une espère de détention cellulaire.Ne ressemblent-ils pas à des âmes en peine ou à des oiseaux nouvellement enfermés dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromètre pour savoir s'il est de bon présage! que de fois ils ouvrent la fenêtre et étendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les rhumes de cerveau, les fraîcheurs et les rhumatismes, collent leur nez contre les vitres d'un air attristé et qui semble dire, à la façon des héros d'Homère: «O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre nous!»Les plus à plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le mâle, en définitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec assez de résignation, dût-il relever sur ses bottes l'extrémité de son pantalon; la gouttière lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du mâle, un cabriolet l'éclabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement, à la maniéré de Caton d'Utique, et pense qu'après tout il en sera quitte pour brosser, en rentrant, son chapeau et éponger son collet de velours; mais les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien? Comment aventurer, au milieu de ce déluge, cette robe, ce chapeau, cette écharpe qu'on a si précieusement encaissés au départ, dans ses cartons et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chère, dont on disait à chaque relais, avec un soupir: «Pourvu que mon chapeau ne soit pas bosselé! pourvu que ma robe ne soit pas fanée! Conducteur! conducteur! ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!»Mais, ô Providence! tandis que je décris les petites misères du mauvais temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie, tandis que j'ai l'âme déchirée au spectacle de ces excellentes gens qui ne savent où mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir, ni comment rester, ni à quoi occuper leurs journées si aimables, si douces, si faciles à dépenser quand le ciel est pur et souriant, tandis que je médite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces disgrâces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement, puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur d'azur et radieux.Salut, ô soleil! sois le bienvenu! tu joues à la coquetterie et tu disparais çà et là pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage. Vous tous cependant, tribus attristées, étrangers malheureux, provinciaux affligés, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos robes neuves et vos habits de fête, consolez-vous, soyez contents, reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est limpide, le pavé ne vous menace d'aucune éclaboussure; allez sans crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir, à droite, à gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les ours du Jardin des Plantes; flânez sous les marronniers des Tuileries; entrez au Musée; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie; nourrissez-vous chez Véfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odéon ne vous fait pas peur, siSophocleest quelque peu de votre connaissance, poussez jusqu'au Second-Théâtre-Français pour y voir jouer Antigone, tragédie grecque, représentée à la grecque, avec la mise en scène antique.Cette curieuse représentation, depuis si longtemps annoncée, a définitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans peine; depuis un mois, l'Odéon imprimait ces mots sur son affiche: Demain,Antigone, sans remise: demain arrivait, etAntigonene venait pas; si bien que l'affiche de l'Odéon avait fini par ressembler à cette enseigne de barbier qui annonçait: «Demain, on rasera ici gratis.»Il est juste de dire, à l'honneur de l'Odéon, que l'entreprise n'était pas facile et qu'il a fallu prendre de sérieuses précautions pour la mener à fin. D'abord il y avait des difficultés d'exécution matérielles incontestables; élever un théâtre sur le théâtre même, ce n'est pas rien; établir ensuite, à la place de l'orchestre des musiciens, une espèce d'avant-scène, ce que les anciens appelaient leproscenium, lieu réservé au chœur, c'est bien encore quelque chose. Après ces travaux de charpentier et de maçon restait l'étude de la tragédie elle-même, c'est-à-dire la poésie après les planches et le rabot. Ce dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat, chargée d'abord du rôle d'Antigone; il a fallu recourir à la bonne volonté de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alitée; vous voyez donc que l'Odéon n'a pas gaspillé ses heures autant qu'il en a l'air, à la poursuite de cette représentation d'Antigone, et que très-probablement d'autres que lui n'auraient pas été plus prompts ni plus expéditifs.Tout le monde était inquiet, aussi bien l'Odéon que le public, et chacun de son côté craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-être même en redoutait-on le ridicule, malgré le grand nom de Sophocle. «Vous allez voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns; comment voulez-vous qu'avec nos théâtres larges comme la main on fasse quelque chose qui ressemble à ces vastes fêtes dramatiques qui tenaient toute une ville présente et attentive? Oh! comme nous allons rire!»On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montré continuellement intéressé et sérieux; il semblait qu'il assistât scrupuleusement, avec toute la gravité d'un disciple docile et curieux de s'instruire, à la découverte d'un cours de poésie ancienne. Le public, il est vrai, était approprié à la circonstance, c'est-à-dire qu'il se composait de spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennités où l'art est sérieusement engagé; poètes, artistes, écrivains, le tout saupoudré de jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que Sophocle a été reçu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se croire à Athènes. Plus tard,l'Illustration, qui se pique de religion poétique, fera un récit complet de cette intéressante soirée, parlant des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a écrite pour le chœur thébain, musique qui nous arrive en droite ligne de Berlin.--Il est toujours question du voyage du roi à Londres. On en fixe l'époque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il véritablement envie de rembourser à la reine Victoria les avances qu'il en a reçues l'année dernière? Attendons que le temps éclaircisse ce grave mystère, et donne tort ou raison aux devins qui disent: «Oui, le roi ira! Non, le roi n'ira pas!» Il est certain que le oui dit vrai, à moins que ce ne soit le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est à sa maison des champs, et les Tuileries sont en ce moment détrônées par Neuilly.--Il a été célébré, mardi dernier, à l'église Notre-Dame-de-Lorette, un mariage qui a fait grand éclat dans la finance et dans la haute aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellières, fille du célébré banquier, a épousé le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses et des ducs du côté du mari, et du côté de la mariée que des caissiers cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellières est une des riches héritières de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grâce et si beauté que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de Berghes est âgé de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-même prodigieusement riche, et d'une fortune supérieure à celle de mademoiselle Sellières, ce qui a fait dire au jeune prince: «On ne dira pas du moins que je fais un mariage d'argent.» C'est en effet un mariage d'inclination, assurent les gens bien informés, un mariage d'inclination dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, élevé, dit-on, loin du tourbillon où la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes très-réservés et très-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout récemment son entrée dans le monde C'est une âme novice qui, prenant feu tout à coup à la beauté de mademoiselle Sellières, commence sa jeunesse par le mariage, comme les autres la finissent.Le même jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le duc de Guiche et mademoiselle de Ségur; ici la finance n'entre pour rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah çà est-ce que nous retournerions à l'âge d'or, qu'on ne s'épouse plus que pour ses beaux yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de côté?--Soyez tranquille! c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades dans ce siècle de métal.--L'Académie française, qui avait longtemps repoussé Charles Nodier de son vivant, comme suspect du crime de lèse-Académie, vient de commander son buste après sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un philosophe.--Le désastre de la maison Garcia a jeté l'effroi dans plus d'une famille; le monde artiste est particulièrement compromis dans cette ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur étaient ouverts. On parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le célébré chanteur italien. Que de roulades pour arriver à cette épargne! et en une seconde tout cela roule dans l'abîme!--M. Royer-Collard est gravement malade.--Les inquiétudes que la santé de M. Jacques Laffitte donnait depuis une semaine sont heureusement calmées.Une diligence qui verse au détour de la rue Lafayette, quelques côtes enfoncées, un malheureux jeune homme inconnu qui se brûle la cervelle dans l'église Saint-Gervais, aux pieds du saint autel, voilà les dernières tristesses de la semaine, en attendant l'autre.La Chasse au poste.Les chasseurs de la Provence sont en ce moment dans un état de surexcitation fébrile; les journaux du pays retentissent de plaintes amères contre la nouvelle loi sur la chasse. «Nous lie pourrons plus chasser au poste, disent-ils; Marseille réclamera sans doute, Marseille, où le poste à feu dans la pinède est devenu une nécessité de la vie, dont la campagne est hérissée à chaque pas de ces innombrables petits blockhaus où le chasseur, attentif derrière sa meurtrière, guette l'arrivée d'un oisillon sur le cimeau, tout, en tournant la succulente andouille qui chante sur le gril à l'unisson des merles et des bruants. Mais que deviendrait une grande partie de notre population provençale, si l'on voyait disparaître les marchés aux grives, si l'on était condamné à ne plus entendre l'orchestre de lachiquerie(1) aux premières lueurs du matin, et à abandonner, comme un exilé, cette petite cabane où l'on avait éprouvé de si vives jouissances?» (La Provence,du 7 avril.)[Note 1:Chicest le cri d'appel des grives; on nommechiqueriel'harmonie produite par plusieurs grives qui chantent.Mes chers compatriotes s'effraient à tort, et je suis bien aise de leur porter des paroles de consolation. Les anguilles de Melun crient avant qu'on les écorche, et vous, vous criez alors qu'on ne vous écorche pas. Lisez donc l'article 2 de la loi nouvelle. Voici le texte: «Le propriétaire ou possesseur peut chasser ou faire chasser en tout temps, sans permis de chasse, dans ses possessions attenantes à une habitation et entourées d'une clôture continue faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins.» Est-ce clair? On dirait que les deux Chambres ne songeaient qu'à vous en rédigeant cet article 2; car les vingt mille bastides qui existent dans les environs de Marseille, soit qu'elles aient un hectare ou un are de jardin, soit que leur terrain soit grand comme un billard ou comme un châle de cachemire, sont closes de murs faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins: donc vous pouvez y chasser le cerf et le sanglier, le lièvre et le lapin s'il s'en trouve; et si, par une espèce de fatalité, ces quadrupèdes sont des animaux fabuleux sur vos heureux rivages, vous pouvez continuer en toute sûreté de conscience à poser sur les branches de la pinède vos appeaux de grives et de pinsons, d'ortolans et de chardonnerets, et fusiller de la cabane voisine tous les oiseaux de passage qui s'arrêteront pour se reposer au retour de leur longue pérégrination ou bien avant de partir pour leur voyage d'outre-mer. Ainsi la loi semble faite à votre taille, comme il semble qu'Alger fut conquis dans l'intention de favoriser votre commerce; vous avez plaisir et profit, un beau soleil et des figues bien mûres; ne vous plaignez donc pas.Vue extérieure d'un poste à feu pour lachasse dans les environs de Marseille.Les chasseurs parisiens, accoutumés à tuer des perdreaux et des faisans, des chevreuils et des lièvres, lèveraient les épaules de pitié en voyant des milliers de chasseurs provençaux guettant une grive, un pinson, une linotte. Eh! messieurs, tous les genres de chasse ont leurs émotions. A Paris et partout ailleurs, on court après le gibier, mais à Marseille on attend qu'il vienne à la pinède; voilà toute la différence, le plaisir est le même au Midi comme au Nord. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'unepinède; c'est un bouquet de pins sur lesquels viennent s'abattre les oiseaux de passage attirés par les appeaux placés dans des cages et sur les branches de ces arbres. Tout près de là, le chasseur est blotti dans un trou recouvert de feuillage, ou confortablement installé dans une cabane, un pavillon, un kiosque garni d'un râtelier de fusils chargés, prêts à vomir la mitraille sur l'imprudent voyageur ailé qui se posera n'importe où. Au faîte du pin le plus élevé on attache plusieurs baguettes, deux horizontales, une verticale, qu'on nommecimeaux; quelquefois ces baguettes forment un éventail, on les pose de manière que de la loge on puisse les voir de profil. Alors le coup de fusil prend en écharpe tous les oiseaux qui s'y trouvent perchés. Dans certains postes fashionables bien organisés, des fusils sont posés sur un affût et toujours dirigés sur cette espèce d'éventail, de sorte que sans viser on peut tuer. Les dames, les demoiselles qui n'osent pas toucher un fusil tirent de loin une ficelle attachée à la détente; le coup part, et le but est atteint. Cette chasse est fort amusante, essayez-en pendant le passage des grives; ayez quelques bons appeaux dans des cages, et vous ne regretterez pas votre abonnement àl'Illustration; vous bénirez le jour où vous avez déposé vos 30 fr. sur notre bureau.Intérieur d'un poste à feu.La chasse au poste est à Marseille le rêve de toute la population. A la bourse, les conversations sur les grives se croisent avec celles sur les cotons; l'arrivée d'un nouvel oiseau de passage est quelquefois annoncée avant celle d'un navire. Tout oiseau qui, le dimanche, se pose sur un arbre, à Marseille, est un oiseau mort, plumé, rôti, mangé. Les étrangers qui arrivent dans la capitale des Phocéens, un jour de fête, s'étonnent de la fusillade continue qu'ils entendent, et plusieurs s'arrêtent, hésitant d'entrer dans une ville qu'ils croient envahie par l'émeute. A Marseille, tout homme qui se respecte a sa bastide et sa pinède; celui qui n'en possède point passe sa vie à la désirer, à faire des économies pour se procurer un jour cette jouissance. Dans le prix d'une bastide, la pinède entre pour moitié; si les arbres sont beaux, si la cabane est confortable, si tout se trouve dans une situation favorable et dans une direction adoptée par les oiseaux du passage, eh! alors, les prétentions du vendeur n'ont plus de bornes, il montre à l'acquéreur le livre où sont inscrits, sincèrement à ce qu'il dit, les oiseaux tués l'année précédente, et le démon cynégétique, le plus tentateur de tous les démons, fait promptement dénouer les cordons de la bourse.La chasse au poste, à part l'amusement de tuer des oiseaux, offre d'autres plaisirs encore. Les dames aiment beaucoup la pinède; on les invite; et comme les Marseillais sont très galants de leur nature, elles viennent embellir ces réunions par leur présence. Je dis par leur présence, et non par leur conversation, car à la chasse au poste il faut se taire, c'est un point essentiel: le moindre bruit ferait déguerpir la grive prête à se poser sur le cimeau, elle irait chez le voisin, vous ne la tueriez pas, et, pour comble de malheur, il la tuerait, ce serait une double perte, à cause de la rivalité qui existe entre tous les postes. Le silence est donc recommandé aux dames; on leur dit:Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements.Mais, sans parler, il y a bien des moyens de s'entendre, et les yeux des Marseillais pourraient en apprendre aux plus jolies bouches du Nord. Et puis on déjeune; avec leurs belles mains blanches les dames font les apprêts du festin, les carnassières sont vidées; à la ville on les a beurrées de jambons et de poutargues, de poissons et de volailles; car, à Marseille, on va toujours à la chasse avec la carnassière pleine, on la rapporte vide, cela fait compensation; c'est le contraire dans les autres pays. Le déjeuner commence lorsque le passage est fini; alors on peut parler, rire et chanter, les joyeux propos circulent avec les bouteilles; et si quelque oiseau vient, malgré le bruit, se poser sur le cimeau, un domestique aux aguets en prévient les convives, et le pauvre petit tombe mort entre deux verres de vin de Champagne.Le chien étant le compagnon obligé du chasseur, bien des gens se croient obligés d'aller chasser au poste avec un chien. Ils font cela par acquit de conscience et pour se donner un air. Le pauvre Médor rougit en allant ramasser un pinson blessé; il sent bien qu'il fait un métier déshonorant; mais son obéissance, son dévouement au maître, lui font surmonter son dégoût. Quelle noble abnégation! C'est Paganini jouant des contredanses dans un bastringue. A la chasse au poste on ne ramasse les morts qu'après la bataille. Les chiens servent quelquefois à poursuivre les chats qui, sur le mur voisin, guettent la chute du petit oiseau pour l'enlever à la barbe du chasseur; en sorte qu'on a souvent, en chassant au poste, le spectacle d'une chasse au chien courant en miniature.En résumé, j'estime fort cette chasse quand il s'agit de grives, et lorsque je suis fatigué de courir la plaine. Cela fait diversion; on chasse en se reposant; on peut le faire avec intérêt même dans les pays où l'on rencontre du gibier plus noble; mais je suis d'avis de laisser vivre les pinsons, les linottes, les chardonnerets; j'aime mieux les entendre chanter que de les voir rôtis sur ma table. Cependant! si j'habitais Marseille, si j'en étais réduit à ce seul menu gibier, qui sait où ne m'emporterait pas l'envie de brûler de la poudre?La Provencedu 3 mars s'indigne de l'article de la loi qui défend la chasse sur la propriété d'autrui, sans la permission du propriétaire; elle dit que cette disposition est criante, qu'elle équivaut à une prohibition complète. Cet article n'est pas nouveau; il n'est que la reproduction de l'article 1er de la loi de 1790. «Il est défendu à toutes personnes de chasser, en quelque temps et de quelque manière que ce soit, sur le terrain d'autrui, sans son consentement, à peine de vingt livres d'amende envers la commune du lieu, et d'une indemnité de dix livres envers le propriétaire des fruits, sans préjudice de plus grands dommages-intérêts, s'il y échet.» Tout cela est basé sur le droit commun; car enfin charbonnier est maître chez lui, et, ne posséderait-il qu'un centiare de terre, vous n'avez pas le droit d'y entrer sans sa permission.Des Vitraux anciens et modernes.VITRAUX DE MM. GALIMARD ET LAMI DE NOZAN,A SAINT-GERMAIN-L'AUXERROIS.Depuis quelques années, la peinture sur verre fait d'honorables efforts pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu'elle y occupait autrefois; nous avons à constater aujourd'hui un des plus beaux succès qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fenêtre que viennent de placer à Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de Nozan.Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.Une verrière ne se peint pas comme un tableau; l'artiste ne dispose pas du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce dernier de sa palette. Les verres employés dans les vitraux sont colorés d'avance, teints dans leur pâte; ce sont des verres de couleur, en un mot. Ainsi, lorsque l'on voit une draperie rouge, par exemple, briller sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs appliquées sur un même morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux de deux feuilles de verre différentes mis à côté l'un de l'autre, et réunis au moyen d'un plomb qui les maintient invariablement dans le même plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. Il faut d'abord composer sa fenêtre avec un grand soin, en arrêter le dessin et les couleurs. Cette première opération demande un grand talent, une grande habitude, un goût sûr et une entente peu commune de l'harmonie des couleurs. On possède alors ce qu'on appelle un carton. Sur ce carton on découpe avec soin des verres de couleur, en ayant soin que les plombs destinés à les réunir tracent les contours du dessin représenté par le peintre. Ces plombs, loin de nuire à l'effet de la verrière, font au contraire l'office d'un trait vigoureux sans lequel les couleurs juxtaposées arrivaient confusément à l'œil du spectateur.Les verres une fois découpés, on trace alors sur eux, avec une couleur fusible au feu, les ombres et les plis des draperies; on passe les teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi que certains jaunes, et on les fait cuire à la manière de la porcelaine, dans une moufle. Le feu fixe d'une manière indélébile ces couleurs à la surface des verres. Il ne reste plus qu'à les réunir par des plombs, et à monter la fenêtre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidité nécessaire pour résister aux énormes pressions qu'exerce le vent sur les grandes ouvertures des églises.Ces opérations demandent donc bien des talents divers, il est rare que la même main les exécute toutes. Nous verrons tout à l'heure les plus grands peintres faire des cartons, et leur exécution paraître chose assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de les traduire en vitraux.Peinture sur verre.--Fenêtre de Saint-Germain-l'Auxerroispar MM. Galimard et Lami de Nozan.Un mot maintenant sur l'histoire de la peinture sur verre.On ne connaît pas de vitraux antérieurs au douzième siècle. Parmi ceux-ci il faut citer deux fenêtres de l'abbaye de Saint-Denis, réservées de l'ancien édifice du temps de l'abbé Suger. L'inauguration en avait été faite en 1140. La peinture n'est alors qu'une mosaïque; les dessins sont au trait, sans ombre. Au treizième siècle on ajoute quelques hachures pour donner du relief aux draperies. Les deux rosaces latérales de Notre-Dame, les vitraux de la sainte Chapelle sont de cette époque. On peut juger de la prodigieuse activité des artistes du temps: les vitraux de la sainte Chapelle furent exécutés en un an, de 1247 à 1248. Jusque-là les sujets affectent le style légendaire; ce sont de petites figures, divisées en panneaux. Le quatorzième siècle, au contraire, voit exécuter des figures colossales portées sur des piédestaux et surmontées de dais; on essaie des rinceaux, des fleurons en pièces de rapport; enfin apparaissent les premières armoiries; les plus anciennes sont du règne de Charles VI. L'église de Saint-Sévérin nous offre quelques fenêtres de ce siècle. Les grands portraits de la cathédrale de Strasbourg doivent aussi y être rapportés. Mais, quelques années plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparaît de toute part, les élevés d'Albert Durer enseignent la perspective. Loin de perdre à ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus brillants chefs-d'œuvre. A la fin du quinzième siècle, à Beauvais, les vitraux de Saint-Étienne, de Notre-Dame-de-Lorette, de Saint-Jean, s'exécutaient sur les cartons de Raphaël, et Jules Romain dessinait les vitres de Saint-Sébastien et l'arbre de Jessé. Au seizième siècle l'art est dans toute sa splendeur: Arnault des Molles, en 1517, peint toutes les fenêtres du sanctuaire de la cathédrale d'Auch, et l'ensemble admirable produit par l'unité de composition et de manière en fait un chef-d'œuvre encore plus peut-être que le mérite de l'exécution et du goût. Bernard de Palissy travail le à Saint-Gervais avec Jean Cousin, et ce dernier, s'écartant de la destination religieuse des vitraux, peint en grisaille, pour le château d'Éconen, les amours de Psyché d'après des cartons de Raphaël.Nous touchons à la décadence; la peinture sur verre, comme tous les arts, en fut atteinte; cependant, au commencement du dix-septième siècle, se peignaient encore les vitraux de Saint-Méry et ceux de Saint-Paul; les Leviel travaillaient à Rouen, famille de peintres verriers dont le dernier descendant laissa un traité complet sur la matière, traité qui n'est pas assez rare pour qu'on puisse s'expliquer comment s'est accréditée cette universelle croyance de prétendus secrets perdus et retrouvés. Mais une autre cause que celle que nous venons de signaler contribua à accélérer la ruine de l'art. On voulut se passer de ces plombs qui assemblent les verres de couleurs différentes. Jean de Bruges trouva des émaux qui, appliqués sur le verre blanc et fondus au feu, donnaient les mêmes tons que ceux qu'offraient les verres teints en pâte. Il fit ces délicieux petits panneaux si recherches des amateurs. Pinagrier le suivit et le surpassa dans cette voie. On peut admirer plusieurs de ses chefs-d'œuvre à Saint-Etienne-du-Mont. Mais la peinture sur verre est de son essence une décoration; elle doit être traitée comme un décor; les émaux en firent une peinture de chevalet. Le public se dégoûta des vitraux; la nouvelle architecture s'en accommoda difficilement; le gothique, à cette époque, était traité de barbare. Cependant un des Leviel fut mandé de Rouen pour peindre les vitraux des Invalides; le projet resta sans exécution. Les fenêtres de la chapelle de Versailles reçurent des bordures coloriées en bleu et en jaune. Plus tard, à Saint-Sulpice, on fit des essais encore plus malheureux. Enfin, en 1811, Pâris, émailleur de la Légion d'honneur, peignit un panneau qu'on voit encore dans la chapelle des chanoines à Saint-Denis.Lors donc que, de nos jours, il y eut réaction dans le goût du public en faveur de l'art gothique de la renaissance, la tradition des vitraux était à peine perdue. Puisqu'on restaurait nos vieilles basiliques, il était tout naturel qu'on cherchât à les éclairer telles qu'elles l'étaient à l'époque de leur construction. Dans le premier moment de ferveur, de lourdes bévues furent commises; ainsi, à Saint-Germain-l'Auxerrois, église du commencement du quinzième siècle, on plaça des vitraux qui, outre qu'ils sont fort mauvais, ne peuvent, par leur style et l'agencement des figures, dater que du treizième siècle. En première ligne, parmi les faiseurs de vitraux, parut la manufacture de Sèvres, qui, par un déplorable abus de l'emploi des émaux, une mauvaise direction, et de malheureuses habitudes de peintres sur porcelaine, est loin de produire ce qu'on pourrait espérer d'elle avec les beaux talents dont elle dispose; puis vinrent se placer à côté d'elle, sans pouvoir cependant lui être comparés, M. Thevenot de Clermont, la verrerie de Choisy, M. Laurent, et plusieurs autres fabricants plus ou moins habiles; mais les vitraux faits en fabrique ne sont pas des vitraux; c'est ce qu'on ne saurait trop répéter à MM. les architectes; la peinture sur verre est un art, et une fabrique n'est pas plus apte à faire une verrière qu'un marchand de couleurs à couvrir une toile.Aussi avons-nous hâte de citer M. Maréchal, dont les pastels ont fait tant de sensation lors de leur apparition. M Maréchal est un artiste, il a étudié les beaux vitraux de Metz; et, sans chercher à les copier, il a voulu créer des verrières qui ne relevassent d'aucune époque, mais de son seul talent. On peut voir ses essais dans l'église de Saint-Jacques-du-Haut Pas.Ce n'est pas dans cette voie qu'ont tenté de le suivre, quant à présent, MM. Galimard et Lami de Nozan; ils ont pensé que, dans une église d'une époque et d'un style donné, il valait mieux s'en tenir au simple pastiche; l'harmonie du monument y gagne assurément, et le choix d'une telle verrière fait autant d'honneur au goût de l'architecte qui sait l'apprécier qu'aux artistes qui l'ont exécutée. Nommer d'ailleurs M. Lassus, quand il s'agit de goût, c'est mettre tout le monde de son côte.Donnons donc une description de cette fenêtre.Elle appartient évidemment, par son style, à la seconde moitié du quinzième siècle, et elle est du genre historié le plus brillant de cette époque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.Les trois panneaux d'en bas représentent, ainsi que nous l'apprend la légende: «Comment le corps de monseigneur saint Landry fut porté en terre.» Le premier panneau, où se trouvent le sonneur, le porte-étendard et les deux enfants de chœur, est au-dessus de tout éloge; comme style, inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition et exécution, c'est assurément ce qu'il y a de plus remarquable dans toute la fenêtre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais, il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes d'éloges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennité tout à la fois.On sait que lors de l'invasion des Normands, au septième siècle, les reliques de saint Landry, ancien évêque de Paris et patron de Saint-Germain-l'Auxerrois, furent transportées dans la cité. Les trois panneaux supérieurs nous montrent donc «comment ceux de Saint-Germain-l'Auxerrois translatèrent le corps de monseigneur saint Landry.» Ici l'effet est tout différent: tout à l'heure la composition était calme et triste, maintenant elle est étincelante; peut-être même trouverions-nous à blâmer cet éclat. Les Normands approchaient; c'étaient de terribles barbares, idolâtres, sans pitié ni merci, et ce n'est pas avec cet air de fête que des gens frappés de terreur vont cacher l'objet de leur culte et de leur dévotion. Il semble, du reste, que le peintre ait prévu notre critique en plaçant à la fin du cortège ce guerrier qui, s'appuyant sur sa longue épée, semble honteux d'une aussi triste prévoyance, et cet enfant qui regarde derrière lui d'un air effrayé. Après tout, le brillant combiné avec l'harmonie n'est pas chose assez commune pour que nous tenions à notre objection, et nous signalerons, pour en terminer avec ces panneaux, le seigneur en robe rouge doublée d'hermine qui porte la châsse. On le croirait arraché à une de ces inimitables verrières de Saint-Patrice, à Rouen.Les trèfles sont fort sagement décorés; c'est ordinairement un écueil que ne savent pas éviter les faiseurs de vitraux modernes; il semble qu'ils n'aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du haut de leurs fenêtres. Ici, au contraire, tout est calme et harmonieux.Des dais à clochetons surmontent la procession des reliques et relient ainsi, d'une manière ingénieuse, avec la bande d'architecture qui occupe la partie supérieure des panneaux d'en bas, tout l'ensemble de la composition. Si nous avons des éloges à donner à cet ange à ailes rouges et à robe verte qui est si admirable d'effet, nous sommes forcés de trouver bien maigres les guirlandes qu'il tient suspendues; ne pouvait-on pas, sans nuire à la composition, faire quelque chose de plus étoffé?Le trèfle supérieur représente saint Landry fondant l'Hôtel-Dieu. Ce panneau est digne de ceux qu'il couronne et termine glorieusement l'ouvrage. Les anges qui l'entourent sont d'un goût exquis. Nous recommandons l'ange qui est au faîte de la fenêtre, et, pour terminer par une critique, nous voudrions que celui qui est à sa droite eût les ailes moins noires; elles font presque tache.Quant à cet éclat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux modernes, comme il ne vient pas ici de l'assemblage de couleurs en désaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de patience, et la poussière et la crasse auront bientôt donné à cette verrière cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons tant chez les anciens. Qu'en n'oublie pas que nous les voyons après plusieurs siècles de mise en place, et qu'on regarde les vieilles fenêtres nettoyées de l'abbaye de Saint-Denis.C'est, nous croyons, la première fois qu'on tente de reproduire le style du quinzième siècle, et ce coup d'essai est un coup de maître; il laisse bien loin derrière lui tous les pastiches essayés des autres époques. Mais aussi MM. Galimard et de Nozan sont des artistes, et non des fabricants; là est le secret de leur succès.M. de Nozan a, depuis quelques années, enrichi plusieurs églises du Midi de vitraux, qu'il a faits à lui seul, composition et exécution, et qui, dit-on, sont dignes de son dernier ouvrage en collaboration. Il n'a pas craint de mettre tout amour-propre de côté en exécutant des cartons composés par M. Galimard, élève de M. Ingres; et ce dernier, qui lui aussi a fait des vitraux, ne s'est pas cru déshonoré en s'associant à un homme de talent. Ils ont sagement pensé et agi en gens qui aiment l'art; car, pour faire de bons cartons, il faut avoir exécuté des vitraux, et pour traduire en vitraux les cartons d'autrui, il faut soi-même être capable d'en faire. Le beau succès dont leur œuvre est l'objet doit être aujourd'hui leur plus douce récompense.Les Salles d'Asile.Nous avons fait connaître l'institution des Enfants-Trouvés; nous avons dit les titres à la reconnaissance et à l'admiration de l'humanité que cette fondation pour de faibles et innocentes créatures, délaissées au moment de leur naissance et vouées à une mort presque certaine, avait donnés à Vincent de Paul. Mais on ne peut se dissimuler qu'à côté de ses immenses bienfaits, cette œuvre n'ait pu quelquefois favoriser le vice et l'inhumanité. Une mère dénaturée, ou plus souvent encore une mère ne puisant pas dans le sentiment maternel l'énergie nécessaire pour lutter contre la misère, peut être excitée à abandonner ses droits en déposant sur le seuil hospitalier l'enfant qui, dès ce moment, lui devient presque toujours étranger. Une société, la société de charité maternelle, s'est formée dans le but de combattre cette nécessité cruelle, de resserrer des liens si puissants et si doux; mais les secours que cet établissement accorde aux mères indigentes cessent à l'instant où les enfants quittent le sein maternel. Plus tard, les écoles primaires et de charité les reçoivent dans leur enceinte; néanmoins il s'écoule toujours un intervalle de plusieurs années pendant lequel un grand nombre d'enfants languissent dans le plus cruel abandon.Les premières années de la vie des enfants, si précieuses et si décisives pour leur développement moral et physique, sont, pour les enfants des classes pauvres, une époque de dangers de toute nature, et la source de mille maux. La corruption du cœur en est souvent la suite, et un trop grand nombre de ceux qui, à l'âge de sept ou de huit ans, entrent dans les écoles, y apportent le germe de bien des vices. La grossièreté du langage, l'habitude du blasphème, le mensonge, la propension au vol, ne leur sont que trop familiers, et la voix de la conscience est étouffée dans leur cœur avant que d'avoir pu s'y faire entendre. Comment pourrait-il en être autrement? Une mère, dès qu'elle est chargée d'enfants en bas âge, serait forcée, si elle ne voulait pas les quitter, de renoncer à toute occupation extérieure. Cependant le travail est la condition d'existence du pauvre; s'il est forcé de suspendre ses pénibles efforts, une horrible perspective s'ouvre devant lui: le dénûment, la faim, la misère, le désespoir, l'assaillent et le pressent. Il faut mourir ou solliciter les secours toujours insuffisants de la charité publique. Des milliers de familles sont dans ce cas. Le prix de la journée de l'ouvrier qui est père ne peut, dans une ville surtout, fournir à l'existence de plusieurs personnes, suffire à tous leurs besoins Qu'arrive-t-il alors? La mère, obligée aussi de contribuer au soutien de la famille, abandonne ses enfants pendant la plus grande partie du jour, ou bien elle les confie à une voisine inattentive, ou bien elle s'en remet à une de ces femmes dont le métier est de garder les enfants. Dans le premier cas, à combien d'accidents ne sont-ils pas exposés, soit que, renfermés sous clef, ils courent la chance de devenir victimes du feu et de tous les dangers que leur imprudence peut faire naître, soit qu'errants dans les rues, ils y trouvent d'autres périls en même temps qu'ils y reçoivent les plus tristes leçons et les plus dangereux exemples! Dans le second cas, ils sont retenus dans une chambre étroite et malsaine, repaire infect dans lequel quinze, vingt ou trente enfants se trouvent entassés, et où le défaut d'espace les condamne à une inaction dangereuse pour cet âge. Combien ces inconvénients ne deviennent-ils pas plus graves encore, lorsque la personne chargée du soin de garder ces enfants, et qu'on n'a choisie que parce qu'elle demandait le salaire le moins élevé, se montre indigne de remplir une telle tâche. Nulle surveillance n'est alors exercée sur eux; leurs mauvais penchants naissent et se développent sans qu'on y fasse attention, et la contrainte, souvent même la violence et la brutalité, répriment leurs joies enfantines en excitant chez eux des sentiments d'irritation.Il était donc naturel que la condition des petits enfants des pauvres, en serrant douloureusement le cœur de quiconque l'observe, inspirât des efforts en leur faveur. On s'est dit qu'en prenant ses enfants à une pauvre mère, en les lui gardant tout le jour, en la mettant à même d'employer avec courage les forces que Dieu lui donne, et de joindre son gain au gain de son mari, on secourrait puissamment la famille. On s'est dit qu'il est de plus grandes misères encore, que telle est celle d'une malheureuse veuve. Quelque déchirement de cœur qu'elle ressente, il lui faut quitter ses enfants, et, l'âme pleine d'angoisses, aller gagner le pain de chaque jour. On a pensé que les salles d'asile subviendraient à ces cruelles nécessités, et que la mère de famille qui aurait déposé ses enfants dans leur enceinte pourrait se livrer à un travail assidu, sans que nulle inquiétude vînt troubler son cœur. Mais, pour que ce bienfait ne devînt pas un encouragement à la paresse et à l'imprévoyance des mères de famille indigentes, on a pensé en même temps qu'il ne fallait admettre que les enfants dont les parents justifieraient d'une occupation quelconque, et que l'habitude de la mendicité fût un motif invariable d'exclusion. Telle fut la pensée mère de ces établissements.Mais qu'est-ce qu'une salle d'asile? Un asile s'ouvre d'ordinaire pour la souffrance, le malheur: bien des larmes sont versées dans son enceinte; mais de celui-ci partent des cris joyeux, des chants, des accents de bonheur. Qu'est-ce donc qu'une salle d'asile?La salle d'asile reçoit l'enfant du pauvre pendant la journée de travail de la mère. Là il est gardé avec soin, surveillé, instruit avec discernement et douceur, il apprend à connaître ses devoirs; il contracte des habitudes pures et paisibles; à l'abri des dangers de l'isolement et de funestes exemples, il croît en force de corps et d'âme. Quand la première éducation de l'enfance a été essentiellement morale, l'impression reçue d'elle ne s'efface pas. Le but des salles d'asile est donc éminemment social, car en préservant les enfants de tous les périls auxquels les expose un affreux abandon, on empêche qu'un jour ils ne deviennent menaçants pour la société. Cette œuvre, si humble dans sa forme, peut donc être immense par ses résultats. Disons comment elle a pris naissance, puis nous exposerons ses développements successifs et sa situation présente à l'étranger, en France et surtout à Paris.«Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, a dit Cuvier dans un rapport fait à l'Académie en 1829, un vallon, presque sépare du monde, nourrissait chétivement, il y a soixante ans, une population restée à demi sauvage; quatre-vingts familles, réparties dans cinq villages, en composaient la totalité: leur misère et leur ignorance étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le français: un patois, inintelligible pour tout autre qu'elles, faisait leur seul langage; des haines héréditaires divisaient les familles, et plus d'une fois il en était né des violences coupables. Un vieux pasteur, Jean-Frédéric Oberlin, entreprit de les civiliser; et, pour cet effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur misère; de ses propres mains, il leur donna l'exemple de tous les travaux utiles. Leur agriculture une fois perfectionnée, il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus. Il créa une caisse d'épargnes. Dès l'origine il s'était fait leur maître d'école, en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Dès qu'ils aimèrent à lire, tout devint facile; des ouvrages choisis venant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, les sentiments religieux, et avec eux la bienveillance mutuelle, s'insinuèrent dans les cœurs; les querelles, les délits disparurent; et lorsque Oberlin fut près de sa fin, il put se dire que dans ce canton, autrefois pauvre et dépeuplé, il laissait trois cents familles réglées dans leurs mœurs, pieuses et éclairées dans leurs sentiments, jouissant d'une aisance remarquable, et pourvues de tous les moyens de la perpétuer.» Voilà les résultats qu'obtint le digne pasteur. Son principal moyen pour y arriver fut de donner tous ses soins à l'éducation des enfants dès leur plus jeune âge. Il institua, pour les instruire gratuitement, des conductrices que lui-même dirigeait; il établit ainsi, dans cinq villages et trois hameaux, ce qu'on y appela des écoles à tricoter, car les enfants, dés l'âge de quatre ans, y étaient exercés à ce travail. En même temps on les faisait prier de cœur et sans formule apprise; on les exerçait à chanter des cantiques Des images représentant les faits principaux de l'histoire sainte, d'autres reproduisant des plantes, des animaux, servaient à les instruire. Secondé activement par sa femme, le bon pasteur le fut aussi par le dévouement admirable d'une jeune fille entrée chez lui comme servante à l'âge de quinze ans. Son zèle et ses nobles élans ne pouvant se renfermer dans une sphère aussi étroite, elle partagea, pendant quarante-sept ans, toutes les peines et tous les soucis de son maître, et fut son plus ferme appui dans toutes ses entreprises. Quand Oberlin mourut, il légua cette excellente et pieuse femme à ses sept enfants qu'elle avait élevés, et il lui légua, à elle, le soin de poursuivre encore après lui leur œuvre commune. Voici ce qu'il dit de cette Louise Scheppler dans la lettre testamentaire où il retraça aux siens toutes les obligations qu'il avait contractées envers elle: «Vrai apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je l'envoyais, assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la volonté de Dieu, prier avec eux. et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre mère. Tout ceci n'était pas l'ouvrage d'un instant, et les difficultés insurmontables qui s'opposaient à ces saintes occupations en auraient découragé mille autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants; de l'autre, leur langage, patois qu'il fallait abolir; puis, une troisième difficulté étaient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges profondes en bas, neiges tombant d'en haut, rien ne la retenait; et, revenue le soir, essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se remettait à soigner mes enfants et mon ménage.» Ce qui s'accomplissait au Ban-de-la-Roche, c'est ainsi que s'appelait ce lieu, fut d'abord ignoré; mais lorsque toute cette contrée fut métamorphosée et régénérée sous le rapport matériel et sous le rapport moral, on reconnut combien avait d'importance le mode d'éducation employé à l'égard des petits enfants.C'était en 1770 que ce bienfaiteur de l'humanité était parvenu à établir ses écoles. Trente et un ans plus tard, en 1801. une femme pieuse, se dérobant aux attraits et aux plaisirs du monde, et consacrant ses jours à l'exercice de la charité, entreprit de fonder à Paris le premier établissement destiné à recueillir, pendant les travaux journaliers de leurs mères, les petits enfants au-dessous de quatre ans. Plusieurs accidents cruels, arrivés à des enfants en l'absence de pauvres femmes qui ne gagnant la plupart du temps que vingt-cinq sous par jour, n'en pouvaient donner huit ou dix pour les faire garder, firent naître dans le cœur de madame de Pastoret l'idée des salles d'asile ou d'hospitalité. Elle recueillit dans une chambre de la rue de Miroménil, et confia pour la journée aux soins d'une sœur hospitalière et d'une bonne femme, des enfants à la mamelle que leurs mères devaient venir allaiter une ou deux fois dans le cours de leurs travaux. L'établissement était pourvu de douze berceaux, de linge, de lait et de sucre; mais il n'y avait que deux femmes, leurs forces furent à bout, et, malgré les vifs regrets de madame de Pastoret, il fallut renoncer à augmenter le nombre des enfants. La pieuse fondatrice éleva tous ceux qui avaient pris place dans ses berceaux, et la salle d'hospitalité fut transformée en une école gratuite qui n'a pas cessé d'exister. Le germe des salles d'asile fut ainsi arrêté dans son premier développement.On a supposé, on a même affirmé qu'alors cette idée avait été recueillie et portés en Angleterre. Sans doute les étrangers qui avaient pu voir l'asile des berceaux, avaient dû en être vivement touchés et en avaient emporté cette impression dans leurs patries. Mais rien de semblable ne fut entrepris en Angleterre avant l'année 1817. A cette époque M. Owen, qui dirigeait à New-Lamark, dans le nord de l'Écosse, un grand établissement de filature de coton, s'affligeant de voir dans l'abandon les petits enfants des nombreux ouvriers qu'il employait, conçut la pensée de les faire amener le matin par leurs parents et de les confier aux soins d'une personne sure. Il choisit un simple tisserand, dans lequel on ne soupçonnait qu'un grand amour pour les enfants et une patience infatigable avec eux. Cet homme dont le nom a pris rang dans la Grande-Bretagne parmi ceux des hommes utiles, c'était James Buchanan. Il réussit à porter l'école au delà de cent cinquante enfants de l'âge de deux à six ans, et à créer pour eux des moyens d'amusement et d'instruction. L'imitation de la discipline militaire, déjà suivie dans les écoles de Lancaster, lui fut particulièrement utile en éveillant l'attention, en excitant l'intérêt, en réglant les rapides et uniformes mouvements de ses jeunes élèves. Le chant ne lui facilita pas moins sa tâche. Deux ans après Buchanan fut appelé à Londres par lord Brougham, et la méthode d'enseignement desInfant-Schoolsfut bientôt portée à un haut degré de perfection. Ces établissements se multiplièrent rapidement en Angleterre.
L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL.
N° 65. Vol. III.SAMEDI 25 MAI, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
SOMMAIRE.
Histoire de la Semaine.Portrait du vice-amiral Lalande; Portrait du prince de Joinville. Carte du Texas.--Courrier de Paris.--La Chasse au Poste.Deux Gravures.--Des Vitraux anciens et modernes.Vitraux de MM. Galimard et Lami de Nozan, à Saint-Germain-l'Auxerrois.--Les Salles d'asile.--Exposition des produits de l'Industrie. 4º article. Bronzes et Ébénisterie.Ostensoir de M. Froment-Meurice; Bénitier en bronze par M. Quesnel; Fauteuil et Chaise en bois sculpté, par M. Émile Grimpré; Candélabre en bronze, par M. Denière; Meuble de milieu d'un Salon et Prie-Dieu, par M. Grohé; Buffet par M. Ringuet.--Courses de Chantilly.--Le Dernier des Commis voyageurs, roman par M. XXX. Chapitre IX. Récit; les catastrophes de Potard,--Marguerite, romance. Paroles de M. A. de La Fizelière, musique de M. Léon Dusautoy.--Une Gravure.--Romanciers Contemporains. Charles Dickens, (Suite et fin.) Séjour dans Éden; départ du paradis terrestre.Modes.Une gravure.--Antiquités trouvées à Hérouval.Deux Gravures.--Rébus.
Portrait du vice-amiralLalande.
Nous avons, la semaine dernière, annoncé la publication de laNotede M. le prince de Joinville surl'état des forces navales de la France. Ce n'était, il y a huit jours, qu'un document remarquable, plein de reproches fondés et surtout de conseils utiles; aujourd'hui cet écrit est devenu un événement par l'émoi qu'en a ressenti le cabinet; la colère qu'ont témoignés nos feuilles étrangères les mieux disposées d'ordinaire pour les ministres, et par la leçon que des journaux français qui reçoivent leurs confidences les plus intimes ont été chargés de faire au jeune amiral. LeMorning Chroniclene trouve pas plus de «sagesse que de dignité et de noblesse dans cette brochure deboucanier.»L'Observateur de Bruxellesy cherche vainement «l'acte d'un bon citoyen et n'y voit qu'une démarche propre à jeter une espèce de froideur entre le prince de Joinville et ses frères, et à mécontenter le duc de Nemours, qui a horreur de la publicité, que son frère vient de rechercher avec autant d'éclat que de succès.» La presse ministérielle française, dans ses reproches, brave un peu moins l'honnêteté, mais néanmoins il est facile de voir que, sans sa dignité de prince, le jeune marin eût été traité comme le caporal Bach. Il a dû se rendre au château de Compiègne.
Presque au même moment où paraissait cette brochure qui renferme un éloge si fier, si national, si senti de l'escadre que la France avait en 1840 dans la Méditerranée, des matelots exercés qui la montaient, de leur chef habile et actif, à ce même moment, en quelque sorte, la mort enlevait ce regrettable amiral, la tombe se refermait sur ses restes, et la marine française avait à ajouter sur ses tables funéraires chargées, depuis quelques années, de noms si glorieux et si prématurément inscrits, aux noms de l'habile de Rigny, de l'intrépide Gallois, du savant Dumont d'Urville, le nom de Lalande.
Il était né au Mans le 13 janvier 1787. A seize ans à peine, en 1803, il entra dans la marine en qualité de mousse. La rupture de la paix d'Amiens recommençait pour la France la lutte maritime soutenue depuis près d'un siècle et demi, en même temps que nous avions à lutter sur les champs de bataille contre l'Europe continentale. Le jeune marin se fit promptement remarquer, obtint des grades par ses bons services, et se vit toujours confier des postes et des missions supérieurs à ses grades.
Parvenu à celui d'enseigne de vaisseau, il se distingua dans le combat acharné à la suite duquel les frégatesl'Italienne, la Calypsoet laCybèle, capitaines Jurien, Jacob et Cocault, attaqués le 24 février 1809 dans la rade des Sables-d'Olonne, forcèrent à la retraite une division anglaise composée de trois vaisseaux, deux frégates et une corvette aux ordres du vice-amiral Stepford.
En 1814, se trouvant aux Antilles, il prit part aux divers engagements, et se fit de nouveau remarquer par un sang-froid qui s'alliait en lui à la plus brillante valeur. La paix ne découragea point son ardeur, et on le vit en déployer autant pour la protection de notre pavillon sur toutes les mers, qu'il en avait montré au jour du combat pour sa gloire. De 1822 à 1836, il s'éleva du grade de capitaine de frégate à celui de contre-amiral. Chaque avancement fut le prix de signalés services. En 1837, il fut nommé commandant de l'escadre d'Afrique, et fut mandé devant Tunis pour y faire respecter le drapeau de la France. En 1838, il fut nommé commandant de l'escadre de la Méditerranée; et, en 1840, il avait réuni autour de lui vingt vaisseaux, quand il reçut l'ordre douloureux de quitter ces eaux, où sa présence seule eût empêché la catastrophe de Syrie. En 1844, le département du Finistère l'envoya prendre place à la chambre des députés. L'autorité de sa parole était immense dans toutes les questions maritimes, et sa réserve habituelle ajoutait encore au poids de ses observations quand on y entrevoyait la critique d'une mesure proposée. Élevé au grade de vice-amiral en 1843, il fut, presque à la même époque, exposé aux redoublements acharnés de la maladie dont il avait ressenti, il y a vingt-cinq ans, les premières atteintes, et qui l'a conduit au tombeau après une année entière de souffrances.
Portrait du Prince de Joinville.
Pendant que nous avions à rendre les derniers devoirs à un des hommes les plus braves et les plus prudents de notre armée de mer, la nouvelle est venue que l'armée d'Afrique avait à déplorer la mort d'un chef d'escadron et d'un certain nombre de soldats qu'un courage aventureux a engagés avec des précautions insuffisantes dans une partie non explorée de la province de Constantine. M. le duc d'Aumale s'est trouvé lui-même, pendant quelques instants, prisonnier, et n'a dû la vie qu'au sacrifice qu'un généreux commandant a fait de la sienne pour dégager le prince.
La chambre des députés a enfin, dans sa séance du samedi 18, terminé la discussion du projet sur la réforme des prisons, et voté au scrutin sur l'ensemble de cette loi, qui a réuni 234 voix sur 359 votants. Du jour de sa présentation à celui du scrutin, elle a subi de bien nombreuses et de bien profondes modifications, ce qui ne lui a rien fait gagner, on le comprend, en unité et en ensemble, quel que soit d'ailleurs le mérite des changements introduits. De toutes les peines que prononce notre code pénal, il en est une seule que l'on n'a pas songé à appliquer: c'est la peine de la déportation. En vérité, à voir ce qui se passe dans les colonies pénales de l'Angleterre, et le regret où en est cette puissance de ne pouvoir renoncer du jour au lendemain à des établissements qui lui ont été aussi dispendieux à fonder, et qu'elle n'est pas en mesure de remplacer immédiatement par autre chose, on devait être peu porté à présumer que nous en viendrions à vouloir entrer dans la voie où nos voisins se désespèrent d'être engagés, et à restaurer une peine qui n'a été appliquée que dans les mauvais jours de notre histoire. Malgré tout, on s'est amusé à écrire, par amendement dans la loi nouvelle, la peine de latransportation, qui n'est pas écrite dans leDictionnaire de l'Académie, et dont le sens vrai ne sera jamais, nous l'espérons bien, déterminé et défini par l'application. C'est tout aussi menaçant que l'est aujourd'hui la déportation; c'est plus neuf, et ce sera tout aussi inoffensif. Ce projet de loi, si longuement discuté, n'aboutira pas en définitive, et c'est la conviction où était la Chambre de son impossibilité qui lui a valu bon nombre de boules blanches. Du moment qu'on a eu la certitude que le résultat indigeste de cet interminable débat ne pourrait jamais prendre place dans nos codes, sur les bancs du centre comme sur ceux de l'opposition, beaucoup d'adversaires du projet n'ont plus vu d'inconvénient à donner au cabinet et à la commission la satisfaction de leur adhésion apparente. Pour nous, cependant, nous voyons quelque chose de bien grave dans la déclaration solennelle qui a été faite par le ministère, par la majorité, par le scrutin, que la détention cellulaire aggravait la punition à ce point que sa durée devrait être, dans ce système abrégée d'un cinquième. Vous avez tous reconnu et proclamé cela, et vous avez aujourd'hui à Tours, à Bordeaux, des prisonniers qui subissent cellulairement le temps d'emprisonnement ordinaire auquel ils ont été condamnes. C'est donc une aggravation de leur sort que l'administration s'est permise: elle vient de l'avouer, et, ce qui est bien grave encore, c'est quelle ne va pas être en mesure de la faire cesser, comme elle croyait le pouvoir quand elle a fait cet aveu. La réduction du cinquième du temps reconnue indispensable par le nouveau projet tombe comme lui; il ne demeurera donc de tout cela qu'une souveraine injustice, reconnue telle par ses auteurs, confessée, mais continuée.
La précédente législature a voté une loi pour l'établissement d'une ligne de fer de Montpellier à Nîmes. Acquisition de terrains, travaux d'art et de terrassement, pose de la voie de fer, l'État avait tout fait; il s'était même pourvu d'une partie du matériel roulant. Il n'y avait plus qu'à lancer une locomotive quand on s'est dit; Mais qui exploitera? Sera-ce l'État? Sera-ce une compagnie? Le gouvernement et la commission de la Chambre s'étaient prononcés pour l'exploitation par une compagnie. Un projet de bail a été dressé, il fixe le maximum de la durée de la jouissance à douze ans, et détermine le minimum du prix de fermage à cinq pour cent de la dépense des rails évaluée à cinq millions. M. Boissy-d'Anglas avait présenté un amendement tendant à attribuer à l'État l'exploitation du chemin jusqu'en 1849. M. Berryer l'a appuyé avec toute la précision, la netteté, la sûreté de raisonnements qui distinguent l'éminent orateur. La Chambre en a décidé autrement; elle s'en est tenue à l'exploitation par les compagnies, malgré les raisons graves et particulières qui, en cette occasion, semblaient devoir faire donner la préférence à l'exploitation par l'État. Cependant les députés partisans exclusifs de l'exploitation par les compagnies ne devraient pas perdre de vue que chacune des lois de concession de chemins de fer renferme un article qui donne à l'État la faculté de racheter la concession elle-même. Pour que l'État sache, la convenance d'user de cette faculté se présentant, s'il serait en mesure de faire face aux devoirs qu'elle lui imposerait, il faut que ses agents aient pu fonctionner sur un chemin et en diriger l'exploitation, autrement on demeurerait dans l'inconnu, et la faculté de rachat deviendrait illusoire ou bien périlleuse. La Chambre a-t-elle pensé que la ligne de Montpellier à Nîmes était trop peu importante pour mettre l'État à même de faire une épreuve sérieuse et de nature à l'éclairer complètement? Nous voudrions bien que c'eût été là le seul et déterminant motif de son vote.
La Chambre des pairs a continué la discussion de la loi sur l'enseignement secondaire. La semaine dernière, M. Martin (du Nord) avait dit que les jésuites et leur enseignement seraient peut-être moins hostiles si on les laissait s'établir en France, qu'en les refoulant à nos frontières. Cette semaine, M. Guizot, à son tour, a émis la pensée que beaucoup de préventions disparaîtraient, beaucoup de difficultés seraient résolues, si le cabinet comptait un prélat parmi ses membres, et si la Chambre avait encore des évêques sur ses bancs. Le langage de M. le garde des sceaux, celui de M. le ministre des affaires étrangères, ont été relevés avec vivacité à la tribune du Luxembourg. En dehors de cette Chambre ils ont également produit beaucoup d'effet: mais cet effet doit donner une certitude plus complète encore que la Chambre des députés ne sera saisie que le plus tard qu'on pourra d'une question qu'on a déjà cependant rendue plus irritante par les hésitations et les délais.
Les nouvelles d'Haïti ne nous sont venues cette semaine que par la voie de l'Angleterre. Elles étaient peu concordantes, mais cependant, en général, très-défavorables à la cause des mulâtres. On a annoncé, démenti, puis répandu de nouveau le bruit de la mort du général-président Hérard.
Un traité, qui semble devoir trancher définitivement une question dont la solution a été longtemps différée, vient d'être conclu entre le Texas et les États-Unis. Il est convenu, par ce traité, que le Texas sera annexé au territoire de l'Union, et nommera un député ou représentant au congrès. Les États-Unis se chargent de payer les dettes du Texas jusqu'à concurrence de la valeur des terres situées dans te Texas, qui seront mises en vente. Le traité ne parle point de l'esclavage. Ce point sera sujet à discussion entre les États à esclaves et ceux qui n'en ont pas, dans l'examen que le sénat a présentement à en faire pour la ratification qui devra être donnée dans les trente jours de la communication du traité à cette assemblée. L'Angleterre pourra bien, elle, ne pas se contenter d'un délai aussi court pour se résigner à voir cet arrangement d'un bon œil. Ses démarches auprès du Texas n'ont pas été plus secrètes qu'heureuses. Elle ne cherchera probablement pas à dissimuler davantage son dépit, mais ce sera probablement aussi sans plus de profit. Quant à la France, qui a reconnu l'indépendance du Texas, elle ne pouvait élever des objections contre l'annexation que dans le cas où elle s'offrirait à préserver cet État de la guerre dont le menace le Mexique, qui le confine, et contre lequel il n'est pas en état de lutter. Nos griefs contre Santa Anna sont grands sans doute; mais rien n'annonce en ce moment que nos escadres soient armées en guerre.--Les négociations entamées entre le ministre américain et le chargé spécial de l'Angleterre, M. Pakenkam, sur la question concernant le territoire de l'Orégon, sont suspendues; M. Pakenkam attend de nouvelles instructions de son gouvernement.
La cour de Dublin a remis à trois mois le prononcé du jugement contre O'Connell. Cette remise est considérée comme un ajournement indéfini; car on peut, dans trois mois, demander de nouveau à entamer des plaidoiries; et, en supposant que la cour s'y refuse, il resterait encore aux défenseurs des accusés la faculté de former une opposition au jugement, et de plaider sur cette opposition. Il est évident que l'embarras seul empêche sir Robert Peel de déclarer franchement qu'il renonce à toutes poursuites.--M. Hume avait déposé sur le bureau de la chambre des communes une motion pour la suppression, dans l'intérêt de l'Irlande et de l'Angleterre elle-même, de la charge de lord-lieutenant d'Irlande. Après un discours dans lequel le ministre n'a pas combattu cette proposition d'une manière absolue, son auteur l'a retirée sur l'observation faite par M. Peel qu'il aurait à s'occuper de cette question, et qu'un vote de la Chambre, pour ou contre, pourrait lui rendre la solution plus difficile.--Les négociations diplomatiques entre les États Unis et l'Angleterre à l'occasion du Texas viennent de donner lieu à une motion du même genre de la part de M. Hume, qui a encore eu à se contenter de la même réponse.--Dans la chambre des lords, l'affaire du Maltais que le consul anglais avait livré à la justice de Tunis, malgré les réclamations des consuls des autres nations, et en violation des franchises accordées aux étrangers, a donné lieu à des interpellations de la part de lord Beaumont. Mais, bien entendu, elles n'avaient pas pour but de blâmer l'étrange conduite du consul anglais que nous avons précédemment exposée. C'est au contraire la fermeté du consul général de France, lequel a montré une sollicitude si active et si éclairée pour ne pas laisser établir un précédent, menaçant dans l'avenir la sûreté de tous les chrétiens, c'est M. de Lagau qu'on accuse. Lord Aberdeen, bien qu'avec plus de réserve, a jeté aussi quelque blâme sur la conduite de notre agent; mais il a fait observer que cette affaire devait plutôt être traitée par correspondance diplomatique entre les deux puissances qu'à la tribune de l'une d'elles. Il a promis le dépôt sur le bureau de la Chambre des dépêches échangées à cette occasion avec le cabinet des Tuileries. Le débat ne s'est pas prolongé davantage.--Des troubles ont éclaté dans l'île de Guernesey. Dans la journée du dimanche 19, on y a transporté 4 à 500 hommes de l'île de Wright.
En Espagne, les deux reines, l'infante et Narvaez, après nous avoir fait savoir, par le télégraphe, qu'ils vont prendre les eaux de Caldas en Catalogne, nous donnent aujourd'hui l'assurance que c'est bien uniquement pour la santé de la jeune Isabelle, et non pour la faire se rencontrer avec le fils de don Carlos dans une vue d'union matrimoniale et de fusion politique. Pendant cette absence, comme on suppose trop de force aux progressistes, dans les cortès actuelles, pour songer à les réunir, on se préparera à des élections nouvelles qu'une dissolution ne tardera pas à nécessiter. On espère que la nouvelle Chambre sera d'assez bonne composition pour consentir à donner au ministère un blanc-seing pour gouverner sans elle et à se laisser congédier. Cela fait, si les choses se passent ainsi, il faudra convenir que l'Espagne aura bien profité des leçons que Louis XVIII donnait à Ferdinand VII, par la main de son secrétaire Paul Louis Courier, sur le gouvernement représentatif et la manière de s'en servir commodément.--M. Gonzalès-Bavo a reçu, pour consolation du portefeuille qui lui est tombé des mains, l'ambassade de Lisbonne.
L'attention se porte sur le Maroc. On a menacé, à Tanger, les Européens de la prochaine arrivée des Kabyles de l'intérieur. Le corps consulaire a écrit au pacha pour protester d'avance contre cette infraction aux ordres avoués de l'empereur. Des mesures ont été immédiatement prises pour appeler en vue de la côte des bâtiments anglais et un bâtiment français. On s'attend à une réponse négative de la part de l'empereur à l'ultimatum espagnol. Dans ce cas, le consul général de cette nation amènera son pavillon et s'embarquera, si toutefois il peut le faire.
Le canton du Valais est divisé en deux partis: celui de la Vieille Suisse et celui de laSuisse Nouvelle.Craignant de ne pouvoir maintenir la paix entre eux, le gouvernement de ce canton s'était adressé au vorort, dont le siège, cette année, est Lucerne, pour demander son intervention. Lucerne, qui penche pour la Vieille Suisse, a ordonné à des troupes fédérales de se rendre dans le canton qui en réclamait; mais les cantons libéraux se sont opposés à cette mesure. Celui de Vaud avait été désigné pour fournir un contingent d'infanterie; son conseil d'État a décliné la compétence du vorort et repoussé cette demande de troupes jusqu'à ce qu'il en fût décidé par une diète extraordinaire. En attendant, la guerre civile a éclaté en Valais. La Vieille Suisse s'est emparée de Sion. La Jeune Suisse se lève en masse: chaque parti a des pièces de canon; toute la population prend part à cette lutte. Des prêtres marchent en tête des colonnes improvisées.
La ville de Geseeke, près de Paderhorn, en Prusse, a été le théâtre d'un événement déplorable. Le 5 de ce mois, vers neuf heures, la populace se réunit, s'arma d'une grande quantité de pierres, et les lança contre les maisons habitées par les juifs; toutes celles de ces maisons qui étaient en bois ont été démolies, et les autres fortement endommagées. Une seule des maisons des Israélites a été ménagée par les perturbateurs, parce que parmi ses habitants se trouvait une femme nouvellement accouchée. Par suite de ces actes de vandalisme, des familles entières, des femmes, des vieillards, des enfants, se trouvent sans abri. Heureusement le peuple n'a commis aucun attentat contre les personnes. Voici ce qui a excité sa fureur contre les Israélites: dans la matinée, un prêtre catholique reçut par la poste une lettre anonyme portant le timbre de Paderhorn, et qui contenait les insultes les plus grossières contre le culte catholique et contre tout ce qui est sacré aux yeux de ceux qui le professent. Le prêtre communiqua cette lettre à quelques-uns de ses amis, qui en parlèrent à d'autres personnes, de sorte que peu à peu le contenu de la lettre reçut une grande publicité, bientôt le bruit courut que c'étaient les juifs de Geseeke qui auraient fait écrire cette missive. La populace devint furieuse, elle résolut de se venger sur les juifs, et elle commit les dévastations que nous avons rapportées. Un grand nombre d'arrestations ont été faites, et la justice informe.
Un épouvantable accident est arrivé sur le chemin de fer de Bruxelles à Anvers. Une partie des voitures composant un convoi est sortie des rails en arrivant au Vieux-Dieu. Plusieurs wagons ont été brisés; trois personnes ont expiré dans les vingt-quatre heures. Le nombre des blessés et la gravité des blessures ne permettaient guère d'espérer que l'on ne comptât pas bientôt un plus grand nombre de victimes.
Le général Sainte-Aldegonde, l'un des pairs éliminés en 1830, vient de mourir à l'âge de quatre-vingt-quatre ans.--M. le lieutenant-général Durocheret, directeur du personnel au ministère de la guerre, a été enlevé subitement dans un âge bien moins avancé.
Le soleil tout à coup a fait volte-face et nous a tourné le dos. O soleil! voilà de les traits; tu nous souris avec le jour, tu viens égayer notre réveil, tu cours sur nos rideaux en rayons joyeux, tu joues sur nos tapis, sur nos plafonds et sur nos dalles. En te voyant, notre tristesse se change en gaieté; sois le bienvenu, disons-nous, hôte charmant, ami printanier! et nous n'avons pas assez d'ouvrir nos portes pour te recevoir, nous t'ouvrons aussi nos fenêtres; quelle agréable intimité! que l'aurore en est délicieuse et douce, quand tu mêles ta vive lumière à la fraîcheur de l'air matinal! et peu à peu, quand le jour s'avance et entre dans son midi, si ton amitié devient par trop chaude, on la tempère par des moyens qui ne font que lui donner plus de prix et de charme; et en effet, quel plaisir de te voir, comme un ami fidèle et que rien ne rebute, rôder autour de la jalousie et de la personne pour tâcher de le frayer passage; tandis que le maître du logis, recueilli dans la fraîcheur et dans l'ombre, surprend avec volupté quelques lueurs de ta lumière à travers ses rideaux de soie et se dit: «Il est toujours là, ce cher soleil; je le retrouverai tout à l'heure, si je le veux, ce soir, demain, quand bon me semblera.»
Non, mes braves Parisiens; si vous avez le soleil aujourd'hui, demain vous ne l'aurez pas; le soleil est changeant et volage comme tous les trésors qui ornent et échauffent la vie; changeant comme la jeunesse, comme la beauté, comme la fortune; volage comme le plaisir, comme l'amour, et,--faut-il le dire?--comme l'amitié, quoique l'amitié ait une réputation de sagesse et de stabilité; profitez donc du soleil, lorsqu'il vous visite, et, loin de vous casemater contre l'excès de ses tendresses, abandonnez-lui vos fenêtres béantes, même au plus ardent de la journée, au risque d'être rôtis tout vif; sinon, plus tard, vous le regretterez, et plus lard il ne sera plus temps.
Qui ne préférerait, je vous le demande, un magnifique soleil de plein midi à ce ciel noir et maussade qui étend depuis huit jours sur Paris comme un funèbre linceul? Qui n'accepterait volontiers un soleil africain à la place de cette pluie froide et taquine dont nous sommes inondés? Ce ciel noir, c'est la mort, et le soleil est la vie.
A la ville, le soleil est un bon compagnon dont on peut,--nous l'avons vu,--tempérer l'exagération et les excès; mais le mauvais temps, le ciel sombre, horribles visiteurs auxquels rien ne peut vous soustraire! Barricadez vos fenêtres pour les chasser, opposez-leur la double cuirasse de vos rideaux et de vos jalousies, ce sera cent fois pis encore; pour fuir la vue d'un ciel lugubre, vous vous mettez dans un tombeau, vous changez votre logis en catacombes; oui, vous avez beau faire, le mauvais temps est un ennemi acharné et inévitable; nul moyen de le fuir; il vous saisit de tous côtés et se fait voir, quoi que vous fassiez, ici sur les vitres humides, là sur les murs ruisselants, sur l'escalier maculé de boue, par les teintes couleur de ténèbres qu'il projette dans votre chambre; le mauvais temps met tout en deuil: il agace les nerfs les plus paisibles, il attriste les cœurs les plus joyeux, il ôte l'appétit aux plus gourmands, il vous donne l'ennui de vivre et le désir d'aller chercher si par hasard là-bas, dans l'autre monde, le ciel n'est pas toujours limpide et pur, et les beaux jours ne sont point éternels.
Huit jours de froid et de pluie à Paris, dans cette belle saison du mois de mai, huit jours de temps exécrable, n'est-ce pas un horrible tour que le baromètre nous joue? Que de regrets et de déceptions! je ne parle pas seulement des Parisiens, c'est-à-dire des naturels du pays qui, tout en maugréant, se résignent et se barricadent chez eux, et rallument leur foyer, comme si le maussade décembre était revenu abrité sous son parapluie, mettant ses socques et grelottant dans les plis de son manteau; non, le Parisien n'est pas le plus à plaindre; ce qui est surtout digne de pitié, ce qui fait peine à voir, ce qui saigne le cœur, c'est l'étranger, c'est l'honnête espèce venue du fond de quelque département lointain pour passer quinze jours de printemps à Paris; race malencontreuse qui tombe au milieu de cette inondation et de ces journées lugubres; voyez-vous leur désespoir? ils se promettaient d'aller d'un pied leste et pimpant visiter la grande ville, marchant sans crainte sur le pavé et sur l'asphalte mis à sec par le mois de mai à la tiède haleine; et voici que nos pauvres diables sont obligés de se crotter jusqu'à l'échine, ou de s'entasser dans un omnibus humide, ou de se mettre, à travers champs, à la poursuite d'un fiacre, ou de s'épuiser la poitrine à héler un cabriolet qui leur répond fièrement ce mot fatal: Chargé! A moins qu'ils ne préfèrent rester emprisonnés dans la chambre étroite de leur hôtel garni, en attendant qu'il plaise à Dieu de dissiper les nuages et de ramener le beau temps; dans cette situation, vous devinez leurs souffrances; ils étaient venus à Paris pour chercher le mouvement et le plaisir, et ils se trouvent réduits à y pratiquer une espère de détention cellulaire.
Ne ressemblent-ils pas à des âmes en peine ou à des oiseaux nouvellement enfermés dans la cage? Que de fois ils donnent des coups de bec contre les barreaux de leur prison! que de fois ils consultent le baromètre pour savoir s'il est de bon présage! que de fois ils ouvrent la fenêtre et étendent la main dans la rue pour s'assurer s'il pleut ou s'il ne pleut pas! que de fois enfin ceux qui craignent les coups d'air, les rhumes de cerveau, les fraîcheurs et les rhumatismes, collent leur nez contre les vitres d'un air attristé et qui semble dire, à la façon des héros d'Homère: «O Jupiter! rends-nous le beau temps et combats contre nous!»
Les plus à plaindre, ce ne sont pas les provinciaux du sexe masculin; le mâle, en définitive, se glisse partout et barbote dans la boue avec assez de résignation, dût-il relever sur ses bottes l'extrémité de son pantalon; la gouttière lance-t-elle ses gerbes de pluie dans le nez du mâle, un cabriolet l'éclabousse-t-il, sa semelle donne-t-elle en plein dans un ruisseau, il soutient l'aventure assez courageusement, à la maniéré de Caton d'Utique, et pense qu'après tout il en sera quitte pour brosser, en rentrant, son chapeau et éponger son collet de velours; mais les martyrs des martyrs, ce sont ces demoiselles et ces dames; comment se hasarder dans ces rues immondes, quand on n'a pas le pied parisien? Comment aventurer, au milieu de ce déluge, cette robe, ce chapeau, cette écharpe qu'on a si précieusement encaissés au départ, dans ses cartons et dans ses malles? Cher chapeau, robe non moins chère, dont on disait à chaque relais, avec un soupir: «Pourvu que mon chapeau ne soit pas bosselé! pourvu que ma robe ne soit pas fanée! Conducteur! conducteur! ayez-en bien soin: je vous les recommande; s'il vous arrive le moindre malheur, je,... je,... je vous arrache les yeux!»
Mais, ô Providence! tandis que je décris les petites misères du mauvais temps, tandis que je pleure les infortunes des victimes de la pluie, tandis que j'ai l'âme déchirée au spectacle de ces excellentes gens qui ne savent où mettre le pied, de peur de se crotter, ni comment sortir, ni comment rester, ni à quoi occuper leurs journées si aimables, si douces, si faciles à dépenser quand le ciel est pur et souriant, tandis que je médite, en un mot, sur toutes ces tribulations et sur toutes ces disgrâces, voici un rayon de soleil qui se laisse entrevoir furtivement, puis deux, puis trois, puis quatre; puis le ciel fait sa toilette, se rase, si on peut se permettre de le dire, chasse les vilains nuages qui assombrissaient sa face, et se montre de nouveau, tel que nous l'avions vu pendant tout ce beau commencement de mai, frais, riant, couleur d'azur et radieux.
Salut, ô soleil! sois le bienvenu! tu joues à la coquetterie et tu disparais çà et là pour qu'on te regrette et qu'on t'aime davantage. Vous tous cependant, tribus attristées, étrangers malheureux, provinciaux affligés, qui aviez remis prudemment dans vos malles vos robes neuves et vos habits de fête, consolez-vous, soyez contents, reprenez votre air de badauds satisfaits; la rue est saine, le jour est limpide, le pavé ne vous menace d'aucune éclaboussure; allez sans crainte et sans parapluie, et donnez-vous-en du matin au soir, à droite, à gauche, sur tous les ponts de la ville, oui, chers amis, visitez les ours du Jardin des Plantes; flânez sous les marronniers des Tuileries; entrez au Musée; entassez-vous dans les galeries de l'Industrie; nourrissez-vous chez Véfour, glacez-vous chez Tortoni, entreprenez l'ascension des tours de Notre-Dame et de la colonne, et, si l'Odéon ne vous fait pas peur, siSophocleest quelque peu de votre connaissance, poussez jusqu'au Second-Théâtre-Français pour y voir jouer Antigone, tragédie grecque, représentée à la grecque, avec la mise en scène antique.
Cette curieuse représentation, depuis si longtemps annoncée, a définitivement eu lieu mardi dernier; on peut dire que ce n'est pas sans peine; depuis un mois, l'Odéon imprimait ces mots sur son affiche: Demain,Antigone, sans remise: demain arrivait, etAntigonene venait pas; si bien que l'affiche de l'Odéon avait fini par ressembler à cette enseigne de barbier qui annonçait: «Demain, on rasera ici gratis.»
Il est juste de dire, à l'honneur de l'Odéon, que l'entreprise n'était pas facile et qu'il a fallu prendre de sérieuses précautions pour la mener à fin. D'abord il y avait des difficultés d'exécution matérielles incontestables; élever un théâtre sur le théâtre même, ce n'est pas rien; établir ensuite, à la place de l'orchestre des musiciens, une espèce d'avant-scène, ce que les anciens appelaient leproscenium, lieu réservé au chœur, c'est bien encore quelque chose. Après ces travaux de charpentier et de maçon restait l'étude de la tragédie elle-même, c'est-à-dire la poésie après les planches et le rabot. Ce dernier travail a souffert de l'indisposition de mademoiselle Planat, chargée d'abord du rôle d'Antigone; il a fallu recourir à la bonne volonté de mademoiselle Bourbier pour remplacer la jeune actrice alitée; vous voyez donc que l'Odéon n'a pas gaspillé ses heures autant qu'il en a l'air, à la poursuite de cette représentation d'Antigone, et que très-probablement d'autres que lui n'auraient pas été plus prompts ni plus expéditifs.
Tout le monde était inquiet, aussi bien l'Odéon que le public, et chacun de son côté craignait la bizarrerie de ce spectacle; peut-être même en redoutait-on le ridicule, malgré le grand nom de Sophocle. «Vous allez voir une caricature des spectacles antiques, disaient quelques-uns; comment voulez-vous qu'avec nos théâtres larges comme la main on fasse quelque chose qui ressemble à ces vastes fêtes dramatiques qui tenaient toute une ville présente et attentive? Oh! comme nous allons rire!»
On n'a pas ri le moins du monde; le public s'est montré continuellement intéressé et sérieux; il semblait qu'il assistât scrupuleusement, avec toute la gravité d'un disciple docile et curieux de s'instruire, à la découverte d'un cours de poésie ancienne. Le public, il est vrai, était approprié à la circonstance, c'est-à-dire qu'il se composait de spectateurs qu'on retrouve dans toutes les solennités où l'art est sérieusement engagé; poètes, artistes, écrivains, le tout saupoudré de jolies femmes et de bas-bleus. Contentons-nous de dire aujourd'hui que Sophocle a été reçu courtoisement et vivement applaudi; il aurait pu se croire à Athènes. Plus tard,l'Illustration, qui se pique de religion poétique, fera un récit complet de cette intéressante soirée, parlant des acteurs, et des traducteurs, et de la musique que M. Mendelssohn a écrite pour le chœur thébain, musique qui nous arrive en droite ligne de Berlin.
--Il est toujours question du voyage du roi à Londres. On en fixe l'époque au mois de septembre: toutefois, rien n'est officiel dans ce projet d'outre-mer. Est-ce un bruit qui part de l'imagination des fabricants de nouvelles, ou bien le roi a-t-il véritablement envie de rembourser à la reine Victoria les avances qu'il en a reçues l'année dernière? Attendons que le temps éclaircisse ce grave mystère, et donne tort ou raison aux devins qui disent: «Oui, le roi ira! Non, le roi n'ira pas!» Il est certain que le oui dit vrai, à moins que ce ne soit le non. Cependant, S. M. Louis-Philippe est à sa maison des champs, et les Tuileries sont en ce moment détrônées par Neuilly.
--Il a été célébré, mardi dernier, à l'église Notre-Dame-de-Lorette, un mariage qui a fait grand éclat dans la finance et dans la haute aristocratie parisiennes. Mademoiselle Sellières, fille du célébré banquier, a épousé le prince de Berghes. Il n'y avait que des altesses et des ducs du côté du mari, et du côté de la mariée que des caissiers cousus d'or et des millionnaires. Mademoiselle Sellières est une des riches héritières de Paris. On la recherchait plus encore pour sa grâce et si beauté que pour sa fortune. Elle a dix-huit ans. M. le prince de Berghes est âgé de vingt et un ans tout au plus. Il est lui-même prodigieusement riche, et d'une fortune supérieure à celle de mademoiselle Sellières, ce qui a fait dire au jeune prince: «On ne dira pas du moins que je fais un mariage d'argent.» C'est en effet un mariage d'inclination, assurent les gens bien informés, un mariage d'inclination dans toute la force du mot. M. le prince de Berghes, élevé, dit-on, loin du tourbillon où la jeunesse actuelle se plonge, et dans des principes très-réservés et très-scrupuleux, M. de Berghes a fait tout récemment son entrée dans le monde C'est une âme novice qui, prenant feu tout à coup à la beauté de mademoiselle Sellières, commence sa jeunesse par le mariage, comme les autres la finissent.
Le même jour, un autre mariage d'inclination s'accomplissait entre M. le duc de Guiche et mademoiselle de Ségur; ici la finance n'entre pour rien, et nous ne marchons que sur des blasons. Ah çà est-ce que nous retournerions à l'âge d'or, qu'on ne s'épouse plus que pour ses beaux yeux, et qu'on laisse les mariages d'argent de côté?--Soyez tranquille! c'est une contagion sentimentale qui ne fera pas beaucoup de malades dans ce siècle de métal.
--L'Académie française, qui avait longtemps repoussé Charles Nodier de son vivant, comme suspect du crime de lèse-Académie, vient de commander son buste après sa mort. Il n'y a rien de tel que de mourir, a dit un philosophe.
--Le désastre de la maison Garcia a jeté l'effroi dans plus d'une famille; le monde artiste est particulièrement compromis dans cette ruine; M. Garcia aimait les arts, et ses salons leur étaient ouverts. On parle d'une perte de 250,000 francs pour Tamburini, le célébré chanteur italien. Que de roulades pour arriver à cette épargne! et en une seconde tout cela roule dans l'abîme!
--M. Royer-Collard est gravement malade.
--Les inquiétudes que la santé de M. Jacques Laffitte donnait depuis une semaine sont heureusement calmées.
Une diligence qui verse au détour de la rue Lafayette, quelques côtes enfoncées, un malheureux jeune homme inconnu qui se brûle la cervelle dans l'église Saint-Gervais, aux pieds du saint autel, voilà les dernières tristesses de la semaine, en attendant l'autre.
Les chasseurs de la Provence sont en ce moment dans un état de surexcitation fébrile; les journaux du pays retentissent de plaintes amères contre la nouvelle loi sur la chasse. «Nous lie pourrons plus chasser au poste, disent-ils; Marseille réclamera sans doute, Marseille, où le poste à feu dans la pinède est devenu une nécessité de la vie, dont la campagne est hérissée à chaque pas de ces innombrables petits blockhaus où le chasseur, attentif derrière sa meurtrière, guette l'arrivée d'un oisillon sur le cimeau, tout, en tournant la succulente andouille qui chante sur le gril à l'unisson des merles et des bruants. Mais que deviendrait une grande partie de notre population provençale, si l'on voyait disparaître les marchés aux grives, si l'on était condamné à ne plus entendre l'orchestre de lachiquerie(1) aux premières lueurs du matin, et à abandonner, comme un exilé, cette petite cabane où l'on avait éprouvé de si vives jouissances?» (La Provence,du 7 avril.)
[Note 1:Chicest le cri d'appel des grives; on nommechiqueriel'harmonie produite par plusieurs grives qui chantent.
Mes chers compatriotes s'effraient à tort, et je suis bien aise de leur porter des paroles de consolation. Les anguilles de Melun crient avant qu'on les écorche, et vous, vous criez alors qu'on ne vous écorche pas. Lisez donc l'article 2 de la loi nouvelle. Voici le texte: «Le propriétaire ou possesseur peut chasser ou faire chasser en tout temps, sans permis de chasse, dans ses possessions attenantes à une habitation et entourées d'une clôture continue faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins.» Est-ce clair? On dirait que les deux Chambres ne songeaient qu'à vous en rédigeant cet article 2; car les vingt mille bastides qui existent dans les environs de Marseille, soit qu'elles aient un hectare ou un are de jardin, soit que leur terrain soit grand comme un billard ou comme un châle de cachemire, sont closes de murs faisant obstacle à toute communication avec les héritages voisins: donc vous pouvez y chasser le cerf et le sanglier, le lièvre et le lapin s'il s'en trouve; et si, par une espèce de fatalité, ces quadrupèdes sont des animaux fabuleux sur vos heureux rivages, vous pouvez continuer en toute sûreté de conscience à poser sur les branches de la pinède vos appeaux de grives et de pinsons, d'ortolans et de chardonnerets, et fusiller de la cabane voisine tous les oiseaux de passage qui s'arrêteront pour se reposer au retour de leur longue pérégrination ou bien avant de partir pour leur voyage d'outre-mer. Ainsi la loi semble faite à votre taille, comme il semble qu'Alger fut conquis dans l'intention de favoriser votre commerce; vous avez plaisir et profit, un beau soleil et des figues bien mûres; ne vous plaignez donc pas.
Vue extérieure d'un poste à feu pour lachasse dans les environs de Marseille.
Les chasseurs parisiens, accoutumés à tuer des perdreaux et des faisans, des chevreuils et des lièvres, lèveraient les épaules de pitié en voyant des milliers de chasseurs provençaux guettant une grive, un pinson, une linotte. Eh! messieurs, tous les genres de chasse ont leurs émotions. A Paris et partout ailleurs, on court après le gibier, mais à Marseille on attend qu'il vienne à la pinède; voilà toute la différence, le plaisir est le même au Midi comme au Nord. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est qu'unepinède; c'est un bouquet de pins sur lesquels viennent s'abattre les oiseaux de passage attirés par les appeaux placés dans des cages et sur les branches de ces arbres. Tout près de là, le chasseur est blotti dans un trou recouvert de feuillage, ou confortablement installé dans une cabane, un pavillon, un kiosque garni d'un râtelier de fusils chargés, prêts à vomir la mitraille sur l'imprudent voyageur ailé qui se posera n'importe où. Au faîte du pin le plus élevé on attache plusieurs baguettes, deux horizontales, une verticale, qu'on nommecimeaux; quelquefois ces baguettes forment un éventail, on les pose de manière que de la loge on puisse les voir de profil. Alors le coup de fusil prend en écharpe tous les oiseaux qui s'y trouvent perchés. Dans certains postes fashionables bien organisés, des fusils sont posés sur un affût et toujours dirigés sur cette espèce d'éventail, de sorte que sans viser on peut tuer. Les dames, les demoiselles qui n'osent pas toucher un fusil tirent de loin une ficelle attachée à la détente; le coup part, et le but est atteint. Cette chasse est fort amusante, essayez-en pendant le passage des grives; ayez quelques bons appeaux dans des cages, et vous ne regretterez pas votre abonnement àl'Illustration; vous bénirez le jour où vous avez déposé vos 30 fr. sur notre bureau.
Intérieur d'un poste à feu.
La chasse au poste est à Marseille le rêve de toute la population. A la bourse, les conversations sur les grives se croisent avec celles sur les cotons; l'arrivée d'un nouvel oiseau de passage est quelquefois annoncée avant celle d'un navire. Tout oiseau qui, le dimanche, se pose sur un arbre, à Marseille, est un oiseau mort, plumé, rôti, mangé. Les étrangers qui arrivent dans la capitale des Phocéens, un jour de fête, s'étonnent de la fusillade continue qu'ils entendent, et plusieurs s'arrêtent, hésitant d'entrer dans une ville qu'ils croient envahie par l'émeute. A Marseille, tout homme qui se respecte a sa bastide et sa pinède; celui qui n'en possède point passe sa vie à la désirer, à faire des économies pour se procurer un jour cette jouissance. Dans le prix d'une bastide, la pinède entre pour moitié; si les arbres sont beaux, si la cabane est confortable, si tout se trouve dans une situation favorable et dans une direction adoptée par les oiseaux du passage, eh! alors, les prétentions du vendeur n'ont plus de bornes, il montre à l'acquéreur le livre où sont inscrits, sincèrement à ce qu'il dit, les oiseaux tués l'année précédente, et le démon cynégétique, le plus tentateur de tous les démons, fait promptement dénouer les cordons de la bourse.
La chasse au poste, à part l'amusement de tuer des oiseaux, offre d'autres plaisirs encore. Les dames aiment beaucoup la pinède; on les invite; et comme les Marseillais sont très galants de leur nature, elles viennent embellir ces réunions par leur présence. Je dis par leur présence, et non par leur conversation, car à la chasse au poste il faut se taire, c'est un point essentiel: le moindre bruit ferait déguerpir la grive prête à se poser sur le cimeau, elle irait chez le voisin, vous ne la tueriez pas, et, pour comble de malheur, il la tuerait, ce serait une double perte, à cause de la rivalité qui existe entre tous les postes. Le silence est donc recommandé aux dames; on leur dit:
Contentez-vous des yeux pour vos seuls truchements.
Mais, sans parler, il y a bien des moyens de s'entendre, et les yeux des Marseillais pourraient en apprendre aux plus jolies bouches du Nord. Et puis on déjeune; avec leurs belles mains blanches les dames font les apprêts du festin, les carnassières sont vidées; à la ville on les a beurrées de jambons et de poutargues, de poissons et de volailles; car, à Marseille, on va toujours à la chasse avec la carnassière pleine, on la rapporte vide, cela fait compensation; c'est le contraire dans les autres pays. Le déjeuner commence lorsque le passage est fini; alors on peut parler, rire et chanter, les joyeux propos circulent avec les bouteilles; et si quelque oiseau vient, malgré le bruit, se poser sur le cimeau, un domestique aux aguets en prévient les convives, et le pauvre petit tombe mort entre deux verres de vin de Champagne.
Le chien étant le compagnon obligé du chasseur, bien des gens se croient obligés d'aller chasser au poste avec un chien. Ils font cela par acquit de conscience et pour se donner un air. Le pauvre Médor rougit en allant ramasser un pinson blessé; il sent bien qu'il fait un métier déshonorant; mais son obéissance, son dévouement au maître, lui font surmonter son dégoût. Quelle noble abnégation! C'est Paganini jouant des contredanses dans un bastringue. A la chasse au poste on ne ramasse les morts qu'après la bataille. Les chiens servent quelquefois à poursuivre les chats qui, sur le mur voisin, guettent la chute du petit oiseau pour l'enlever à la barbe du chasseur; en sorte qu'on a souvent, en chassant au poste, le spectacle d'une chasse au chien courant en miniature.
En résumé, j'estime fort cette chasse quand il s'agit de grives, et lorsque je suis fatigué de courir la plaine. Cela fait diversion; on chasse en se reposant; on peut le faire avec intérêt même dans les pays où l'on rencontre du gibier plus noble; mais je suis d'avis de laisser vivre les pinsons, les linottes, les chardonnerets; j'aime mieux les entendre chanter que de les voir rôtis sur ma table. Cependant! si j'habitais Marseille, si j'en étais réduit à ce seul menu gibier, qui sait où ne m'emporterait pas l'envie de brûler de la poudre?
La Provencedu 3 mars s'indigne de l'article de la loi qui défend la chasse sur la propriété d'autrui, sans la permission du propriétaire; elle dit que cette disposition est criante, qu'elle équivaut à une prohibition complète. Cet article n'est pas nouveau; il n'est que la reproduction de l'article 1er de la loi de 1790. «Il est défendu à toutes personnes de chasser, en quelque temps et de quelque manière que ce soit, sur le terrain d'autrui, sans son consentement, à peine de vingt livres d'amende envers la commune du lieu, et d'une indemnité de dix livres envers le propriétaire des fruits, sans préjudice de plus grands dommages-intérêts, s'il y échet.» Tout cela est basé sur le droit commun; car enfin charbonnier est maître chez lui, et, ne posséderait-il qu'un centiare de terre, vous n'avez pas le droit d'y entrer sans sa permission.
Depuis quelques années, la peinture sur verre fait d'honorables efforts pour reconquérir dans nos édifices religieux la place qu'elle y occupait autrefois; nous avons à constater aujourd'hui un des plus beaux succès qu'elle ait encore obtenus: nous voulons parler de la fenêtre que viennent de placer à Saint-Germain-l'Auxerrois MM. Galimard et Lami de Nozan.
Pour mieux faire comprendre les éloges que nous avons à donner en ce moment et les critiques que nous nous permettrons, nous allons entrer dans quelques détails qui ne seront pas sans intérêt pour la plupart de nos lecteurs.
Une verrière ne se peint pas comme un tableau; l'artiste ne dispose pas du verre comme le peintre de sa toile, ni de ses couleurs comme ce dernier de sa palette. Les verres employés dans les vitraux sont colorés d'avance, teints dans leur pâte; ce sont des verres de couleur, en un mot. Ainsi, lorsque l'on voit une draperie rouge, par exemple, briller sur un fond bleu, le rouge et le bleu ne sont pas deux couleurs appliquées sur un même morceau de verre blanc, mais bien deux morceaux de deux feuilles de verre différentes mis à côté l'un de l'autre, et réunis au moyen d'un plomb qui les maintient invariablement dans le même plan. On voit de suite quel travail complexe exigent les vitraux. Il faut d'abord composer sa fenêtre avec un grand soin, en arrêter le dessin et les couleurs. Cette première opération demande un grand talent, une grande habitude, un goût sûr et une entente peu commune de l'harmonie des couleurs. On possède alors ce qu'on appelle un carton. Sur ce carton on découpe avec soin des verres de couleur, en ayant soin que les plombs destinés à les réunir tracent les contours du dessin représenté par le peintre. Ces plombs, loin de nuire à l'effet de la verrière, font au contraire l'office d'un trait vigoureux sans lequel les couleurs juxtaposées arrivaient confusément à l'œil du spectateur.
Les verres une fois découpés, on trace alors sur eux, avec une couleur fusible au feu, les ombres et les plis des draperies; on passe les teintes des chairs qui se peignent sur verre blanc, ainsi que certains jaunes, et on les fait cuire à la manière de la porcelaine, dans une moufle. Le feu fixe d'une manière indélébile ces couleurs à la surface des verres. Il ne reste plus qu'à les réunir par des plombs, et à monter la fenêtre au moyen de ferrures qui lui donnent la solidité nécessaire pour résister aux énormes pressions qu'exerce le vent sur les grandes ouvertures des églises.
Ces opérations demandent donc bien des talents divers, il est rare que la même main les exécute toutes. Nous verrons tout à l'heure les plus grands peintres faire des cartons, et leur exécution paraître chose assez difficile pour que des artistes du premier ordre se chargent de les traduire en vitraux.
Peinture sur verre.--Fenêtre de Saint-Germain-l'Auxerroispar MM. Galimard et Lami de Nozan.
Un mot maintenant sur l'histoire de la peinture sur verre.
On ne connaît pas de vitraux antérieurs au douzième siècle. Parmi ceux-ci il faut citer deux fenêtres de l'abbaye de Saint-Denis, réservées de l'ancien édifice du temps de l'abbé Suger. L'inauguration en avait été faite en 1140. La peinture n'est alors qu'une mosaïque; les dessins sont au trait, sans ombre. Au treizième siècle on ajoute quelques hachures pour donner du relief aux draperies. Les deux rosaces latérales de Notre-Dame, les vitraux de la sainte Chapelle sont de cette époque. On peut juger de la prodigieuse activité des artistes du temps: les vitraux de la sainte Chapelle furent exécutés en un an, de 1247 à 1248. Jusque-là les sujets affectent le style légendaire; ce sont de petites figures, divisées en panneaux. Le quatorzième siècle, au contraire, voit exécuter des figures colossales portées sur des piédestaux et surmontées de dais; on essaie des rinceaux, des fleurons en pièces de rapport; enfin apparaissent les premières armoiries; les plus anciennes sont du règne de Charles VI. L'église de Saint-Sévérin nous offre quelques fenêtres de ce siècle. Les grands portraits de la cathédrale de Strasbourg doivent aussi y être rapportés. Mais, quelques années plus tard, le gothique se perd, la renaissance apparaît de toute part, les élevés d'Albert Durer enseignent la perspective. Loin de perdre à ce mouvement universel, la peinture sur verre lui doit ses plus brillants chefs-d'œuvre. A la fin du quinzième siècle, à Beauvais, les vitraux de Saint-Étienne, de Notre-Dame-de-Lorette, de Saint-Jean, s'exécutaient sur les cartons de Raphaël, et Jules Romain dessinait les vitres de Saint-Sébastien et l'arbre de Jessé. Au seizième siècle l'art est dans toute sa splendeur: Arnault des Molles, en 1517, peint toutes les fenêtres du sanctuaire de la cathédrale d'Auch, et l'ensemble admirable produit par l'unité de composition et de manière en fait un chef-d'œuvre encore plus peut-être que le mérite de l'exécution et du goût. Bernard de Palissy travail le à Saint-Gervais avec Jean Cousin, et ce dernier, s'écartant de la destination religieuse des vitraux, peint en grisaille, pour le château d'Éconen, les amours de Psyché d'après des cartons de Raphaël.
Nous touchons à la décadence; la peinture sur verre, comme tous les arts, en fut atteinte; cependant, au commencement du dix-septième siècle, se peignaient encore les vitraux de Saint-Méry et ceux de Saint-Paul; les Leviel travaillaient à Rouen, famille de peintres verriers dont le dernier descendant laissa un traité complet sur la matière, traité qui n'est pas assez rare pour qu'on puisse s'expliquer comment s'est accréditée cette universelle croyance de prétendus secrets perdus et retrouvés. Mais une autre cause que celle que nous venons de signaler contribua à accélérer la ruine de l'art. On voulut se passer de ces plombs qui assemblent les verres de couleurs différentes. Jean de Bruges trouva des émaux qui, appliqués sur le verre blanc et fondus au feu, donnaient les mêmes tons que ceux qu'offraient les verres teints en pâte. Il fit ces délicieux petits panneaux si recherches des amateurs. Pinagrier le suivit et le surpassa dans cette voie. On peut admirer plusieurs de ses chefs-d'œuvre à Saint-Etienne-du-Mont. Mais la peinture sur verre est de son essence une décoration; elle doit être traitée comme un décor; les émaux en firent une peinture de chevalet. Le public se dégoûta des vitraux; la nouvelle architecture s'en accommoda difficilement; le gothique, à cette époque, était traité de barbare. Cependant un des Leviel fut mandé de Rouen pour peindre les vitraux des Invalides; le projet resta sans exécution. Les fenêtres de la chapelle de Versailles reçurent des bordures coloriées en bleu et en jaune. Plus tard, à Saint-Sulpice, on fit des essais encore plus malheureux. Enfin, en 1811, Pâris, émailleur de la Légion d'honneur, peignit un panneau qu'on voit encore dans la chapelle des chanoines à Saint-Denis.
Lors donc que, de nos jours, il y eut réaction dans le goût du public en faveur de l'art gothique de la renaissance, la tradition des vitraux était à peine perdue. Puisqu'on restaurait nos vieilles basiliques, il était tout naturel qu'on cherchât à les éclairer telles qu'elles l'étaient à l'époque de leur construction. Dans le premier moment de ferveur, de lourdes bévues furent commises; ainsi, à Saint-Germain-l'Auxerrois, église du commencement du quinzième siècle, on plaça des vitraux qui, outre qu'ils sont fort mauvais, ne peuvent, par leur style et l'agencement des figures, dater que du treizième siècle. En première ligne, parmi les faiseurs de vitraux, parut la manufacture de Sèvres, qui, par un déplorable abus de l'emploi des émaux, une mauvaise direction, et de malheureuses habitudes de peintres sur porcelaine, est loin de produire ce qu'on pourrait espérer d'elle avec les beaux talents dont elle dispose; puis vinrent se placer à côté d'elle, sans pouvoir cependant lui être comparés, M. Thevenot de Clermont, la verrerie de Choisy, M. Laurent, et plusieurs autres fabricants plus ou moins habiles; mais les vitraux faits en fabrique ne sont pas des vitraux; c'est ce qu'on ne saurait trop répéter à MM. les architectes; la peinture sur verre est un art, et une fabrique n'est pas plus apte à faire une verrière qu'un marchand de couleurs à couvrir une toile.
Aussi avons-nous hâte de citer M. Maréchal, dont les pastels ont fait tant de sensation lors de leur apparition. M Maréchal est un artiste, il a étudié les beaux vitraux de Metz; et, sans chercher à les copier, il a voulu créer des verrières qui ne relevassent d'aucune époque, mais de son seul talent. On peut voir ses essais dans l'église de Saint-Jacques-du-Haut Pas.
Ce n'est pas dans cette voie qu'ont tenté de le suivre, quant à présent, MM. Galimard et Lami de Nozan; ils ont pensé que, dans une église d'une époque et d'un style donné, il valait mieux s'en tenir au simple pastiche; l'harmonie du monument y gagne assurément, et le choix d'une telle verrière fait autant d'honneur au goût de l'architecte qui sait l'apprécier qu'aux artistes qui l'ont exécutée. Nommer d'ailleurs M. Lassus, quand il s'agit de goût, c'est mettre tout le monde de son côte.
Donnons donc une description de cette fenêtre.
Elle appartient évidemment, par son style, à la seconde moitié du quinzième siècle, et elle est du genre historié le plus brillant de cette époque. Les costumes rappellent ceux du temps de Louis XII.
Les trois panneaux d'en bas représentent, ainsi que nous l'apprend la légende: «Comment le corps de monseigneur saint Landry fut porté en terre.» Le premier panneau, où se trouvent le sonneur, le porte-étendard et les deux enfants de chœur, est au-dessus de tout éloge; comme style, inspiration religieuse, on ne peut rien imaginer de mieux. Composition et exécution, c'est assurément ce qu'il y a de plus remarquable dans toute la fenêtre. Placez ce panneau au milieu des vitraux de Beauvais, il soutiendra la comparaison. Les deux autres panneaux sont aussi dignes d'éloges; la procession marche bien, il y a du deuil et de la solennité tout à la fois.
On sait que lors de l'invasion des Normands, au septième siècle, les reliques de saint Landry, ancien évêque de Paris et patron de Saint-Germain-l'Auxerrois, furent transportées dans la cité. Les trois panneaux supérieurs nous montrent donc «comment ceux de Saint-Germain-l'Auxerrois translatèrent le corps de monseigneur saint Landry.» Ici l'effet est tout différent: tout à l'heure la composition était calme et triste, maintenant elle est étincelante; peut-être même trouverions-nous à blâmer cet éclat. Les Normands approchaient; c'étaient de terribles barbares, idolâtres, sans pitié ni merci, et ce n'est pas avec cet air de fête que des gens frappés de terreur vont cacher l'objet de leur culte et de leur dévotion. Il semble, du reste, que le peintre ait prévu notre critique en plaçant à la fin du cortège ce guerrier qui, s'appuyant sur sa longue épée, semble honteux d'une aussi triste prévoyance, et cet enfant qui regarde derrière lui d'un air effrayé. Après tout, le brillant combiné avec l'harmonie n'est pas chose assez commune pour que nous tenions à notre objection, et nous signalerons, pour en terminer avec ces panneaux, le seigneur en robe rouge doublée d'hermine qui porte la châsse. On le croirait arraché à une de ces inimitables verrières de Saint-Patrice, à Rouen.
Les trèfles sont fort sagement décorés; c'est ordinairement un écueil que ne savent pas éviter les faiseurs de vitraux modernes; il semble qu'ils n'aient pas assez de couleurs criardes pour garnir les meneaux du haut de leurs fenêtres. Ici, au contraire, tout est calme et harmonieux.
Des dais à clochetons surmontent la procession des reliques et relient ainsi, d'une manière ingénieuse, avec la bande d'architecture qui occupe la partie supérieure des panneaux d'en bas, tout l'ensemble de la composition. Si nous avons des éloges à donner à cet ange à ailes rouges et à robe verte qui est si admirable d'effet, nous sommes forcés de trouver bien maigres les guirlandes qu'il tient suspendues; ne pouvait-on pas, sans nuire à la composition, faire quelque chose de plus étoffé?
Le trèfle supérieur représente saint Landry fondant l'Hôtel-Dieu. Ce panneau est digne de ceux qu'il couronne et termine glorieusement l'ouvrage. Les anges qui l'entourent sont d'un goût exquis. Nous recommandons l'ange qui est au faîte de la fenêtre, et, pour terminer par une critique, nous voudrions que celui qui est à sa droite eût les ailes moins noires; elles font presque tache.
Quant à cet éclat trop vif qui choque toujours nos yeux dans les vitraux modernes, comme il ne vient pas ici de l'assemblage de couleurs en désaccord les unes avec les autres, que les critiques prennent un peu de patience, et la poussière et la crasse auront bientôt donné à cette verrière cette profondeur de ton et cette harmonie que nous admirons tant chez les anciens. Qu'en n'oublie pas que nous les voyons après plusieurs siècles de mise en place, et qu'on regarde les vieilles fenêtres nettoyées de l'abbaye de Saint-Denis.
C'est, nous croyons, la première fois qu'on tente de reproduire le style du quinzième siècle, et ce coup d'essai est un coup de maître; il laisse bien loin derrière lui tous les pastiches essayés des autres époques. Mais aussi MM. Galimard et de Nozan sont des artistes, et non des fabricants; là est le secret de leur succès.
M. de Nozan a, depuis quelques années, enrichi plusieurs églises du Midi de vitraux, qu'il a faits à lui seul, composition et exécution, et qui, dit-on, sont dignes de son dernier ouvrage en collaboration. Il n'a pas craint de mettre tout amour-propre de côté en exécutant des cartons composés par M. Galimard, élève de M. Ingres; et ce dernier, qui lui aussi a fait des vitraux, ne s'est pas cru déshonoré en s'associant à un homme de talent. Ils ont sagement pensé et agi en gens qui aiment l'art; car, pour faire de bons cartons, il faut avoir exécuté des vitraux, et pour traduire en vitraux les cartons d'autrui, il faut soi-même être capable d'en faire. Le beau succès dont leur œuvre est l'objet doit être aujourd'hui leur plus douce récompense.
Nous avons fait connaître l'institution des Enfants-Trouvés; nous avons dit les titres à la reconnaissance et à l'admiration de l'humanité que cette fondation pour de faibles et innocentes créatures, délaissées au moment de leur naissance et vouées à une mort presque certaine, avait donnés à Vincent de Paul. Mais on ne peut se dissimuler qu'à côté de ses immenses bienfaits, cette œuvre n'ait pu quelquefois favoriser le vice et l'inhumanité. Une mère dénaturée, ou plus souvent encore une mère ne puisant pas dans le sentiment maternel l'énergie nécessaire pour lutter contre la misère, peut être excitée à abandonner ses droits en déposant sur le seuil hospitalier l'enfant qui, dès ce moment, lui devient presque toujours étranger. Une société, la société de charité maternelle, s'est formée dans le but de combattre cette nécessité cruelle, de resserrer des liens si puissants et si doux; mais les secours que cet établissement accorde aux mères indigentes cessent à l'instant où les enfants quittent le sein maternel. Plus tard, les écoles primaires et de charité les reçoivent dans leur enceinte; néanmoins il s'écoule toujours un intervalle de plusieurs années pendant lequel un grand nombre d'enfants languissent dans le plus cruel abandon.
Les premières années de la vie des enfants, si précieuses et si décisives pour leur développement moral et physique, sont, pour les enfants des classes pauvres, une époque de dangers de toute nature, et la source de mille maux. La corruption du cœur en est souvent la suite, et un trop grand nombre de ceux qui, à l'âge de sept ou de huit ans, entrent dans les écoles, y apportent le germe de bien des vices. La grossièreté du langage, l'habitude du blasphème, le mensonge, la propension au vol, ne leur sont que trop familiers, et la voix de la conscience est étouffée dans leur cœur avant que d'avoir pu s'y faire entendre. Comment pourrait-il en être autrement? Une mère, dès qu'elle est chargée d'enfants en bas âge, serait forcée, si elle ne voulait pas les quitter, de renoncer à toute occupation extérieure. Cependant le travail est la condition d'existence du pauvre; s'il est forcé de suspendre ses pénibles efforts, une horrible perspective s'ouvre devant lui: le dénûment, la faim, la misère, le désespoir, l'assaillent et le pressent. Il faut mourir ou solliciter les secours toujours insuffisants de la charité publique. Des milliers de familles sont dans ce cas. Le prix de la journée de l'ouvrier qui est père ne peut, dans une ville surtout, fournir à l'existence de plusieurs personnes, suffire à tous leurs besoins Qu'arrive-t-il alors? La mère, obligée aussi de contribuer au soutien de la famille, abandonne ses enfants pendant la plus grande partie du jour, ou bien elle les confie à une voisine inattentive, ou bien elle s'en remet à une de ces femmes dont le métier est de garder les enfants. Dans le premier cas, à combien d'accidents ne sont-ils pas exposés, soit que, renfermés sous clef, ils courent la chance de devenir victimes du feu et de tous les dangers que leur imprudence peut faire naître, soit qu'errants dans les rues, ils y trouvent d'autres périls en même temps qu'ils y reçoivent les plus tristes leçons et les plus dangereux exemples! Dans le second cas, ils sont retenus dans une chambre étroite et malsaine, repaire infect dans lequel quinze, vingt ou trente enfants se trouvent entassés, et où le défaut d'espace les condamne à une inaction dangereuse pour cet âge. Combien ces inconvénients ne deviennent-ils pas plus graves encore, lorsque la personne chargée du soin de garder ces enfants, et qu'on n'a choisie que parce qu'elle demandait le salaire le moins élevé, se montre indigne de remplir une telle tâche. Nulle surveillance n'est alors exercée sur eux; leurs mauvais penchants naissent et se développent sans qu'on y fasse attention, et la contrainte, souvent même la violence et la brutalité, répriment leurs joies enfantines en excitant chez eux des sentiments d'irritation.
Il était donc naturel que la condition des petits enfants des pauvres, en serrant douloureusement le cœur de quiconque l'observe, inspirât des efforts en leur faveur. On s'est dit qu'en prenant ses enfants à une pauvre mère, en les lui gardant tout le jour, en la mettant à même d'employer avec courage les forces que Dieu lui donne, et de joindre son gain au gain de son mari, on secourrait puissamment la famille. On s'est dit qu'il est de plus grandes misères encore, que telle est celle d'une malheureuse veuve. Quelque déchirement de cœur qu'elle ressente, il lui faut quitter ses enfants, et, l'âme pleine d'angoisses, aller gagner le pain de chaque jour. On a pensé que les salles d'asile subviendraient à ces cruelles nécessités, et que la mère de famille qui aurait déposé ses enfants dans leur enceinte pourrait se livrer à un travail assidu, sans que nulle inquiétude vînt troubler son cœur. Mais, pour que ce bienfait ne devînt pas un encouragement à la paresse et à l'imprévoyance des mères de famille indigentes, on a pensé en même temps qu'il ne fallait admettre que les enfants dont les parents justifieraient d'une occupation quelconque, et que l'habitude de la mendicité fût un motif invariable d'exclusion. Telle fut la pensée mère de ces établissements.
Mais qu'est-ce qu'une salle d'asile? Un asile s'ouvre d'ordinaire pour la souffrance, le malheur: bien des larmes sont versées dans son enceinte; mais de celui-ci partent des cris joyeux, des chants, des accents de bonheur. Qu'est-ce donc qu'une salle d'asile?
La salle d'asile reçoit l'enfant du pauvre pendant la journée de travail de la mère. Là il est gardé avec soin, surveillé, instruit avec discernement et douceur, il apprend à connaître ses devoirs; il contracte des habitudes pures et paisibles; à l'abri des dangers de l'isolement et de funestes exemples, il croît en force de corps et d'âme. Quand la première éducation de l'enfance a été essentiellement morale, l'impression reçue d'elle ne s'efface pas. Le but des salles d'asile est donc éminemment social, car en préservant les enfants de tous les périls auxquels les expose un affreux abandon, on empêche qu'un jour ils ne deviennent menaçants pour la société. Cette œuvre, si humble dans sa forme, peut donc être immense par ses résultats. Disons comment elle a pris naissance, puis nous exposerons ses développements successifs et sa situation présente à l'étranger, en France et surtout à Paris.
«Dans la partie la plus âpre de la chaîne des Vosges, a dit Cuvier dans un rapport fait à l'Académie en 1829, un vallon, presque sépare du monde, nourrissait chétivement, il y a soixante ans, une population restée à demi sauvage; quatre-vingts familles, réparties dans cinq villages, en composaient la totalité: leur misère et leur ignorance étaient également profondes; elles n'entendaient ni l'allemand ni le français: un patois, inintelligible pour tout autre qu'elles, faisait leur seul langage; des haines héréditaires divisaient les familles, et plus d'une fois il en était né des violences coupables. Un vieux pasteur, Jean-Frédéric Oberlin, entreprit de les civiliser; et, pour cet effet, en habile connaisseur des hommes, il s'attaqua d'abord à leur misère; de ses propres mains, il leur donna l'exemple de tous les travaux utiles. Leur agriculture une fois perfectionnée, il introduisit différentes industries pour occuper les bras superflus. Il créa une caisse d'épargnes. Dès l'origine il s'était fait leur maître d'école, en attendant qu'il en eût formé pour le seconder. Dès qu'ils aimèrent à lire, tout devint facile; des ouvrages choisis venant à l'appui des discours et des exemples du pasteur, les sentiments religieux, et avec eux la bienveillance mutuelle, s'insinuèrent dans les cœurs; les querelles, les délits disparurent; et lorsque Oberlin fut près de sa fin, il put se dire que dans ce canton, autrefois pauvre et dépeuplé, il laissait trois cents familles réglées dans leurs mœurs, pieuses et éclairées dans leurs sentiments, jouissant d'une aisance remarquable, et pourvues de tous les moyens de la perpétuer.» Voilà les résultats qu'obtint le digne pasteur. Son principal moyen pour y arriver fut de donner tous ses soins à l'éducation des enfants dès leur plus jeune âge. Il institua, pour les instruire gratuitement, des conductrices que lui-même dirigeait; il établit ainsi, dans cinq villages et trois hameaux, ce qu'on y appela des écoles à tricoter, car les enfants, dés l'âge de quatre ans, y étaient exercés à ce travail. En même temps on les faisait prier de cœur et sans formule apprise; on les exerçait à chanter des cantiques Des images représentant les faits principaux de l'histoire sainte, d'autres reproduisant des plantes, des animaux, servaient à les instruire. Secondé activement par sa femme, le bon pasteur le fut aussi par le dévouement admirable d'une jeune fille entrée chez lui comme servante à l'âge de quinze ans. Son zèle et ses nobles élans ne pouvant se renfermer dans une sphère aussi étroite, elle partagea, pendant quarante-sept ans, toutes les peines et tous les soucis de son maître, et fut son plus ferme appui dans toutes ses entreprises. Quand Oberlin mourut, il légua cette excellente et pieuse femme à ses sept enfants qu'elle avait élevés, et il lui légua, à elle, le soin de poursuivre encore après lui leur œuvre commune. Voici ce qu'il dit de cette Louise Scheppler dans la lettre testamentaire où il retraça aux siens toutes les obligations qu'il avait contractées envers elle: «Vrai apôtre du Seigneur, elle alla dans tous les villages où je l'envoyais, assembler les enfants autour d'elle, les instruire dans la volonté de Dieu, prier avec eux. et leur communiquer toutes les instructions qu'elle avait reçues de moi et de votre mère. Tout ceci n'était pas l'ouvrage d'un instant, et les difficultés insurmontables qui s'opposaient à ces saintes occupations en auraient découragé mille autres. D'un côté, le caractère sauvage et revêche des enfants; de l'autre, leur langage, patois qu'il fallait abolir; puis, une troisième difficulté étaient les mauvais chemins et la rude saison qu'il fallait braver. Pierres, eaux, pluies abondantes, vents glaçants, grêles, neiges profondes en bas, neiges tombant d'en haut, rien ne la retenait; et, revenue le soir, essoufflée, mouillée, transie de froid, elle se remettait à soigner mes enfants et mon ménage.» Ce qui s'accomplissait au Ban-de-la-Roche, c'est ainsi que s'appelait ce lieu, fut d'abord ignoré; mais lorsque toute cette contrée fut métamorphosée et régénérée sous le rapport matériel et sous le rapport moral, on reconnut combien avait d'importance le mode d'éducation employé à l'égard des petits enfants.
C'était en 1770 que ce bienfaiteur de l'humanité était parvenu à établir ses écoles. Trente et un ans plus tard, en 1801. une femme pieuse, se dérobant aux attraits et aux plaisirs du monde, et consacrant ses jours à l'exercice de la charité, entreprit de fonder à Paris le premier établissement destiné à recueillir, pendant les travaux journaliers de leurs mères, les petits enfants au-dessous de quatre ans. Plusieurs accidents cruels, arrivés à des enfants en l'absence de pauvres femmes qui ne gagnant la plupart du temps que vingt-cinq sous par jour, n'en pouvaient donner huit ou dix pour les faire garder, firent naître dans le cœur de madame de Pastoret l'idée des salles d'asile ou d'hospitalité. Elle recueillit dans une chambre de la rue de Miroménil, et confia pour la journée aux soins d'une sœur hospitalière et d'une bonne femme, des enfants à la mamelle que leurs mères devaient venir allaiter une ou deux fois dans le cours de leurs travaux. L'établissement était pourvu de douze berceaux, de linge, de lait et de sucre; mais il n'y avait que deux femmes, leurs forces furent à bout, et, malgré les vifs regrets de madame de Pastoret, il fallut renoncer à augmenter le nombre des enfants. La pieuse fondatrice éleva tous ceux qui avaient pris place dans ses berceaux, et la salle d'hospitalité fut transformée en une école gratuite qui n'a pas cessé d'exister. Le germe des salles d'asile fut ainsi arrêté dans son premier développement.
On a supposé, on a même affirmé qu'alors cette idée avait été recueillie et portés en Angleterre. Sans doute les étrangers qui avaient pu voir l'asile des berceaux, avaient dû en être vivement touchés et en avaient emporté cette impression dans leurs patries. Mais rien de semblable ne fut entrepris en Angleterre avant l'année 1817. A cette époque M. Owen, qui dirigeait à New-Lamark, dans le nord de l'Écosse, un grand établissement de filature de coton, s'affligeant de voir dans l'abandon les petits enfants des nombreux ouvriers qu'il employait, conçut la pensée de les faire amener le matin par leurs parents et de les confier aux soins d'une personne sure. Il choisit un simple tisserand, dans lequel on ne soupçonnait qu'un grand amour pour les enfants et une patience infatigable avec eux. Cet homme dont le nom a pris rang dans la Grande-Bretagne parmi ceux des hommes utiles, c'était James Buchanan. Il réussit à porter l'école au delà de cent cinquante enfants de l'âge de deux à six ans, et à créer pour eux des moyens d'amusement et d'instruction. L'imitation de la discipline militaire, déjà suivie dans les écoles de Lancaster, lui fut particulièrement utile en éveillant l'attention, en excitant l'intérêt, en réglant les rapides et uniformes mouvements de ses jeunes élèves. Le chant ne lui facilita pas moins sa tâche. Deux ans après Buchanan fut appelé à Londres par lord Brougham, et la méthode d'enseignement desInfant-Schoolsfut bientôt portée à un haut degré de perfection. Ces établissements se multiplièrent rapidement en Angleterre.