«Quant à me faire fort, là, bien à ma guise, disait-il à Martin en confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est-à-dire un soir, en lavant le linge de la maison, après une rude journée de travail), c'est à quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel j'aurais tort de compter.--En êtes-vous à souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gémissement.--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisément le devenir, n'eut été le bonheur dont je suis enguignonné! La nuit de notre arrivée promettait, j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine, et que les choses prenaient tournure.--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura tristement Martin.--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourné maintenant! voyez plutôt! A peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prêts à nous venir en aide: était-ce à cela que je devais m'attendre? Si j'avais trébuché sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de première volée, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur une bande d'associés du club de Sympathie universelle, pour qu'ils fissent de moi une bête curieuse, à la bonne heure! il y avait occasion de montrer son courage, de gagner quelque crédit à ses propres yeux. A présent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqué. Toujours même guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce soir?--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.--Cela peut compter, assurément, reprit Mark; mais ce n'est pas assez, il me faudrait tomber grièvement malade moi-même, et n'en demeurer pas moins gaillard et joyeux jusqu'au bout!--Au nom du ciel, ne parlez pas ainsi! s'écria Martin avec un tressaillement d'horreur. Et que ferais-je, moi, si vous tombiez malade?»Quoique l'exclamation n'eût rien de bien flatteur, elle releva singulièrement les esprits de Mark; et, frottant son linge avec un redoublement de vigueur, il déclara que son baromètre était en train de remonter.«Car il y a une chose encore qui me va dans ce canton, poursuivi t-il, c'est qu'on y trouve un petit échantillon au grand complet de la meilleure des républiques. Il nous est resté trois colons américains dans toute la force du terme. Ils vous jureront sérieusement et de sang-froid, ici-même, monsieur, que nous sommes dans le plus salubre et le plus agréable coin du globe. Comme ce coq qui se cachait pour sauver sa vie, et que son chant fit découvrir, à tout prix il faut qu'ils se vantent; ils sont nés et mis au monde pour cela.»En parlant il regardait à travers la porte ouverte, et ses veux tombèrent sur un maigre individu, en souquenille bleue, coiffé d'un chapeau de paille, ayant entre ses lèvres une courte pipe noire, et à la main un immense gourdin en bois d'hickory des plus noueux. Le personnage marchait, fumait, chiquait, crachait, tout à la fois, marquant son passage par une longue trace de tabac décomposé.«Justement, en voilà un! cria Mark. Hannibal Chollop, en personne.--Ne le laissez pas entrer! murmura faiblement Martin.--Oh! il n'en demandera pas la permission,» répliqua Mark.Il avait dit juste; Hannibal Chollop entra gravement. Sa figure était presque aussi dure, aussi noueuse que son bâton, ses mains à l'avenant; sa tête ressemblait à un vieux balai de bruyère noire, et un inébranlable chapeau la surmontait. Il s'assit sur le coffre des Anglais, croisa ses jambes, regarda Mark, et dit, sans déranger sa pipe:«Eh bien, monsieurCompagnie(Mark s'était sérieusement présenté sous ce nom à tous les Édennéens), comment vous tirez-vous d'affaires?--A merveille! répondit celui-ci.--N'est-ce pas M. Chuzzlewit que vous avez là? demanda à haute voix le visiteur. Et vous, monsieur, comment vous tirez-vous d'affaires?»Martin secoua la tête, en s'abritant instinctivement sous sa couverture, il s'apercevait qu'Hannibal, l'œil fixé sur lui, se préparait à cracher, et comme le recommande la chanson, «il prenait garde.»«Ces précautions sont superflues, monsieur, dit M. Chollop avec complaisance; je suis à l'épreuve de la fièvre, même la plus maligne.--J'agissais par un motif tout personnel, reprit Martin, levant les yeux de nouveau avec inquiétude; vous sembliez sur le point de...--Je sais calculer mes distances à un pouce près, monsieur.»Et sur l'heure, M. Chollop donna la preuve de cette merveilleuse faculté.«Je ne demande monsieur, poursuivit-il, que deux pieds dans une direction circulaire, et je m'engage à ne pas les dépasser. J'ai pris une fois dix pieds, en cercle bien entendu, mais c'était une gageure.--J'espère que vous l'avez gagnée, monsieur? dit Mark.--Moi, monsieur? j'ai raflé les enjeux. Oui, monsieur.» Chollop garda le silence quelques instants, qu'il employa activement à compléter le cercle magique au centre duquel il siégeait; puis il reprit la parole.«Comment aimez-vous ma patrie, monsieur? demanda-t-il, fixant ses regards sur Martin.--Pas du tout,» répondit le malade.L'Américain continua de fumer sans la moindre émotion, attendant que l'envie de parler lui revint. Le moment arrivé, il ôta sa pipe et reprit:«C'est tout simple; pour nous apprécier, il faut une certaine élévation.... L'âme de l'homme doit être préparée à la liberté, monsieur Compagnie.»Ces derniers mots s'adressaient à Mark; car, sous l'excitation d'une fièvre ardente, que le bourdonnement monotone de cette insupportable voix poussait jusqu'au délire, Martin, plus qu'à demi fou, fermait les yeux, et, souhaitant le visiteur à tous les diables, s'était retourné sur son misérable grabat.«Et le corps, répliqua Mark, qu'en dites-vous? ne lui faudrait-il pas aussi quelque utile préparation? surtout s'il est destiné à habiter un béni petit marécage dans le genre de celui-ci?--Appelez-vous Éden un marécage, monsieur? demanda gravement M Chollop.--Mais il me semble qu'il n'y a pas de doute là-dessus, du moins pour moi.--Opinion tout à fait européenne, dit le major: aussi ne me surprend-elle nullement. Que diraient vos millions d'Anglais s'ils possédaient un pareil marécage au milieu de leur île mesquine, monsieur?--Ils diraient que c'est un horrible trou, repartit Mark, et préféreraient, je gage, qu'on leur inoculât la fièvre de toute autre façon.--Europien!répéta Chollop avec une pitié sardonique: de plus en pluseuropien!»Il demeura alors immobile, silencieux, sombre, fumant; vraie cheminée de haut fourneau.«Vous ne vous sentez pas à l'aise, comme chez vous, dans Éden, pas vrai? reprit enfin M. Chollop.--Non, dit Mark; non assurément.--Il vous manque les abus du vieux pays, n'est-ce pas? la taxe sur les maisons?--Les maisons, plutôt.--Vous n'avez pas ici d'impôts sur les fenêtres! dit Chollop.--Ni de fenêtres, ajouta Mark.--Point de gibet, donjons, potences, tortures, menottes, poucettes, échafauds, piloris! dit Chollop.--Il faut nous contenter des pistolets à double batterie, des serpents à sonnettes et des couteaux de Bowie; mais est-ce la peine d'en parler!» dit Mark.Il fut heureux pour l'Anglais que la conversation ne se terminât pas d'une manière funeste. M. Chollop, fougueux patriote, muni d'une canne à épée qu'il appelait agréablement sachatouilleuse; d'un grand couteau que, dans ses jours de bonne humeur, il nommait sonbistouri, portait constamment en poche, entre autre hochets, une paire de pistolets à sept coups, et, par une singulière logique, se trouvait être tout à la fois ardent avocat de la liberté et de l'esclavage, de la démocratie et de la loi de Lynch. Lorsqu'il avait, selon sa phraséologie, coupé le sifflet, ou frotté les oreilles d'un homme d'une opinion contraire à la sienne, et réfuté les arguments d'un adversaire par l'envoi de quelques balles, il s'applaudissait d'avoir «planté l'étendard de la civilisation dans les jardins sans bornes de sa patrie.» Par bonheur, devançant toujours les institutions de la grande république. Chollop se préparait à pousser plus loin, et vu ses apprêts de départ et l'état de désolation de la colonie, il se contenta de rire de bon cœur de l'admirable astuce dont Scadder avait fait preuve enflouantles Anglais. Après quoi, M. Hannibal Chollop demeura silencieux, aussi fidèle à sa double occupation qu'une des machines à vapeur de sa patrie et convaincu, à ce qu'il paraissait, que la plus grande marque de déférence que l'on pût donner à des étrangers était de passer trois heures à convertir leur maison en crachoir.A peine avait-il enfin disparu, lui, sa chatouilleuse, son bistouri et ses pistolets à ressorts, que Mark s'adressa à Martin;«Oh! vous pouvez mettre le nez hors de la couverture, monsieur, à présent, nous en voilà débarrassés. Mais qu'est ceci? poursuivit-il, s'agenouillant pour mieux voir les traits bouleversés de son associé, et pour soulever sa main brûlante. «Beau résultat de tant de bavardage et de rodomontades! Il a le transport maintenant, et ne me reconnaît plus!»En effet, Martin, au plus mal, fut plusieurs jours à l'agonie, soigné tout le temps par les pauvres amis de Mark, qui s'oubliaient eux-mêmes.Quant à celui-ci, fatigué d'esprit et de corps, travaillant tout le jour, veillant toute la nuit, soumis au plus maigre régime et aux plus durs labeurs, entouré des circonstances les plus décourageantes, jamais il ne laissa échapper un murmure, jamais il ne se montra las ou abattu. Si parfois Martin lui avait paru égoïste ou brusque, s'il avait eu lieu de juger que l'énergie de son compagnon, toute de boutade, tombait au premier choc de la mauvaise fortune, il oublia tout pour ne plus se souvenir que des meilleures qualités du malade et se dévouer à lui corps et âme.Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Martin eût repris assez de forces pour faite quelques pas aidé d'une canne et soutenu par le bras de Mark. Faute de bon air et d'une nourriture saine, son rétablissement fut des plus lents, et sa convalescence durait encore, lorsque le coup qu'il avait tant redouté les frappa; Mark tomba malade.Il avait bravement lutté, mais la fièvre fut la plus forte.«Tout à plat pour l'heure, monsieur, dit-il un matin en retombant sur son lit, mais joyeux tout de même!»Abattu de fait et sous un lourd fardeau, comme personne ne devait le savoir mieux que Martin.Si les amis de Mark s'étaient montrés bons et tendres pour un compagnon, pour lui ils le furent cent fois davantage. Maintenant le tour de Martin était venu: à lui de s'asseoir et de veiller près du triste chevet, écoutant pendant les longues nuits chaque lugubre son qui vibrait à travers la vaste et sombre solitude; à lui d'entendre le pauvre Mark, dans ses rêveries délirantes, tour à tour jouer aux quilles dans la cour du Dragon, faire de tendres remontrances à mistriss Lupin, chanceler à bord du paquebot, parcourir les routes de la vieille Angleterre avec l'ancien ami Tom Pinch, incendier les souches pourries des arbres de l'Éden, tout cela à la fois.Mais dès que Martin lui donnait à boire, lui administrait quelque médicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis après les corvées du dehors, l'inébranlable Mark se réveillait pour s'écrier: «Toujours gaillard, monsieur, toujours content!»A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empêcher de remarquer la conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche, jamais n'avait laissé échapper un soupir de regret, et qui s'efforçait encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'étonna qu'un homme, né sans aucun des avantages qu'il possédait lui-même, montrât une aussi réelle supériorité. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui, offre de favorables chances à la réflexion. Le maître en vint à se demander pourquoi cette différence entre son serviteur et lui.Les fréquentes visites de leur compagne de traversée, l'ancienne amie de Mark, contribuèrent à la solution du problème, en suggérant à Martin l'idée que, dans l'aide qu'il avait, ou plutôt qu'il n'avait pas prêtée à cette femme, et celle qu'il en recevait, la différence n'était pas moins saillante, et pas plus en sa faveur; de pensées en pensées, ces méditations finirent par l'affecter profondément.La nature de Martin était originairement généreuse et franche; mais il avait été élevé dans la maison de son grand-père, et fréquemment les vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dévorer ensuite, l'égoïsme surtout. Martin, dès l'enfance, avait instinctivement raisonné ainsi: «Mon tuteur pense tellement à lui, que si je ne songe à moi de mon côté, je serai infailliblement oublié.» En conséquence, il avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'était jamais avoué.Si quelqu'un l'eût taxé d'égoïsme, il eût repoussé l'accusation comme une infâme calomnie. Pour ébranler la bonne opinion qu'il avait de lui-même, pour qu'il s'interrogeât sérieusement et à fond, il fallut qu'à peine relevé de son lit de souffrance, il eût à veiller près de celui d'un autre moribond, et pût toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de dépendant, de misérable, ceMoi, qui venait à peine d'échapper à la tombe.En passe de réfléchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre guérison et sur l'état désespéré de Mark il fut enfin amené à considérer lequel des deux il eût mieux valu qui fut épargné, et pourquoi. L'épais rideau tiré entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et leMoi, toujours leMoisi perfectionné de nos jours, à l'étrange satisfaction de nos modernes philosophes, commença à se laisser entrevoir.Durant ces longues heures où il semblait qu'il n'eût plus qu'à attendre le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait senti poussé à le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs envers cet ami dévoué. Avait-il mérité cette fidélité, ce zèle sans bornes? y avait-il répondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent été leurs relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait encouru le blâme: et comme il s'efforçait toujours de remonter à la cause, le rideau lentement levé lui découvrit leMoi, encore leMoi, toujours leMoi, de plus en plus élargi.Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.Après de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles, lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait à tracer, sur l'ardoise, d'une main défaillante; «Toujours joyeux!» Mark commença à aller moins mal; puis il retomba. Les symptômes, plus ou moins favorables, alternèrent; enfin, la convalescence prit le dessus.Dès que son compagnon fut en état de parler sans fatigue. Martin le consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il eût exécuté sans s'inquiéter de l'opinion de personne.Notre situation est évidemment désespérée, lui dit-il; le lieu est désert, le déplorable état de la colonie est connu; vendre le lot que nous avons acheté, n'importe à quel rabais, deviendrait impossible, quand ce ne serait pas déloyal. Le point vers lequel doivent tendre toutes nos pensées, c'est de quitter Éden pour jamais, et d'aller revoir l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de retourner au pays, Mark!--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur le dernier mot.--De ce côté de l'Océan, un seul homme nous peut venir en aide, poursuivit Martin; c'est M. Bevan.--J'y pensais lorsque vous étiez malade, dit Mark.--Si ce n'était la perte de temps, j'écrirais à mon grand-père, et j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe où nous nous sommes si cruellement laissés prendre. Essaierons-nous d'abord de M. Bevan?--C'est un véritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, répondit Mark.--La petite cargaison, que tout notre avoir a payée, pourrait peut-être encore produire quelque argent, ce qui aiderait à nous acquitter; mais, ici, impossible de rien vendre.--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, répliqua Mark, en branlant tristement la tête; des cadavres et des pourceaux!--Faut-il écrire et demander uniquement la somme nécessaire pour nous faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis expliquer à M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager à le rembourser dès que j'aurai mis le pied en Angleterre.--Le pire serait qu'il dît non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est pas trop à contre-cœur que vous en essayez, monsieur...--A contre-cœur! se récria Martin. Non, non: c'est par ma faute que nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le souvenir du passé est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse consulté plus tôt, jamais nous ne serions venus ici.»Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces qu'en tous cas les choses se seraient passées de même, puisqu'il avait mis dans sa tête de voir Éden du moment qu'il en avait entendu parler.Laissant de côté la lettre à M. Bevan, l'anxieuse attente de la réponse, les étonnements de Mark à mesure qu'il s'apercevait du changement de son associé, et acquérait la certitude que désormais il n'y aurait plus aucun mérite à se maintenir de bonne humeur et joyeux auprès de lui; passant même sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si tendrement accueilli M. Tapley à sa première promenade dans Éden, nous contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du navire qui les ramenait à New-York.«Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons encore quelque jour dans le vieux monde!--Ou plutôt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le cœur de les voir là côte à côte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!»Les deux amis échangeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait rapidement; puis leurs yeux se reportèrent sur la plage qu'ils venaient de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres abattus à l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil entrevu au travers, les vapeurs qui s'élevaient du rivage et du fleuve, les rapides flots qui faisaient paraître et plus plate et plus triste la boueuse grève qu'ils lavaient en courant; Éden enfin, plus d'une fois depuis, hanta leurs rêves; et à quelle joie alors de s'éveiller et de voir que ce n'était qu'une ombre, un mirage du passé!Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, où les attendait l'excellent M. Bevan, et nous les retrouvons en sûreté à bord du même paquebot qui les avait amenés jadis, heureux de voir l'Amérique disparaître et se fondre avec les images.«Eh bien! Mark, à quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda Martin.--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'étais peintre, et chargé de faire le portrait de l'aigle américaine. Quelle mine lui donnerais-je?--La mine d'un aigle, à ce que je présumé.--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler à la chauve-souris, à cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa jactance, vu sa probité, à la pie; au paon, à cause de sa vanité; à l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tête dans la boue, que personne ne la verra.--Et au phénix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'élancer du milieu ses cendres accumulées par ses fautes et par ses vices, et prendre un nouvel essor vers le ciel.»Modes.Chaque jour amène une révélation sur les modes d'été, et cette mode, nous la reconnaissons jolie et distinguée dans son ensemble, lorsqu'elle se compose, d'abord, d'une redingote en soie changeante ou à larges rayures nuées; ensuite d'une capote de crêpe couverte d'Angleterre, et enfin d'un mantelet écharpe de dentelle noire.Quant aux chapeaux, la paille à jour ornée de rubans et de fleurs forme la coiffure du matin, comme le chapeau de crêpe sur lequel est posé un saule marabout compose l'une des principales parures du soir. On commence à voir aussi quelques chapeaux en paille de riz, ornés, pour la plupart, de rubans de nuances foncées; quelquefois pour adoucir ce que ces teintes ont de trop dur, on y mêle du tulle illusion.Entre une foule de robes, nous signalerons les redingotes à revers très décolletés, dans le genre de celle qui est représentée par notre dessin. Puis les robes en taffetas broché, à rayure pompadour, garnies de hauts volants en biais et dentelés, presque sans fronces, bordés, soit d'un effilé, soit d'un ruban assorti à l'étoffe et plissés au bord; le corsage plat décolleté et à pointe, avec berthe dentelée, ouverte sur l'épaule et lacée.On voit encore sur les robes du soir beaucoup de garnitures en dentelles, et cela a très-bon air; mais dans cette saison, nous leur préférons les garnitures de rubans, de fleurs ou de tulle illusion, posées en biais et en forme de tablier.Pour les toilettes de campagne dont un s'occupe déjà, il se fait des redingotes amazones en coutil de fil blanc rayé de couleur. Les corsages en sont très-montants et fermés par une rangée de boutons en ivoire; les manches en amadis ont au bas un revers boutonné de même que le corsage.Antiquités trouvées à Hérouval.Lorsqu'on va de Paris à Rouen par la route d'en haut, on remarque, avant d'arriver à Gisors, sur la gauche, une haute colline couronnée d'une vieille tour en ruines. Comme tous les lieux élevés et faciles à défendre, cette colline a été habitée dès les temps les plus reculés. Les druides y construisirent un collège qui, si l'on en croit la tradition, communiquait, par des signaux, avec celui de Montmartre. Plus tard, un temple de Jupiter remplaça ce premier établissement druidique, et à ce temple païen succéda, pendant l'ère chrétienne, la tour dont les ruines existent encore, et qui prit le nom deMontjavoult.Urnes en terre rouge et noire, épée en fer et chaise enbronze provenant d'un tombeau antique découvert à Hérouval.Sept hameaux composent le village disséminé autour du vieux château de Montjavoult. De ces hameaux, le plus intéressant pour le géologue et pour l'antiquaire est, sans contredit, celui de Hérouval, situé dans une position charmante, à l'entrée d'un étroit vallon qui dut autrefois servir d'amphithéâtre et de cirque. On ne peut y remuer profondément la terre sans trouver des antiquités gauloises ou romaines. Il y a quelques années, on y découvrit cinq tombeaux gaulois; tout récemment encore, un cheval, en traînant la charrue, s'enfonça subitement dans une excavation ouverte sous ses pieds, c'était un ancien tombeau. Un homme d'esprit et de goût, qui a le bonheur de posséder une propriété dans ce beau pays, ordonna immédiatement des fouilles, que ses ouvriers viennent d'achever. Nous avons vu, dans son salon de Paris, les curieuses antiquités dont nous croyons devoir offrir à nos abonnés un dessin fidèle.Bracelet de verroterie, boucles et bagueen bronze trouvés à Hérouval.On trouva successivement, à un mètre environ au-dessous du sol, neuf sarcophages en pierre placés du levant au couchant; mais les pierres brisées avaient laissé pénétrer les terres, qui se trouvaient mêlées aux débris humains. Un seul tombeau était intact. On l'ouvrit. Il renfermait deux crânes, qu'à leurs dimensions différentes, on reconnut aisément pour le crâne d'un homme et celui d'une femme; des bracelets de verroterie de diverses couleurs étaient mêlés aux ossements de la femme à la hauteur des bras.Près des ossements de l'homme se trouvaient une épée en fer. des anneaux, de nombreux ornements en bronze antique, un style et des boucles de même métal parfaitement travaillés.Parmi ces anneaux, on en remarquait un d'une forme si gracieuse, qu'on pourrait le prendre pour une bague moderne. Il est surmonté d'un chaton creux, destiné sans doute à renfermer des cheveux, des parfums ou du poison. Enfin ce tombeau contenait encore, dit le journal auquel nous empruntons ces détails, un ornement de bronze, garni de petites pierres qu'on croirait montées sur argent et ayant la forme des médaillons que les femmes du dix-neuvième siècle portent au col ou des broches qui leur servent à attacher leurs châles et leurs robes.Cette sépulture était sans doute celle d'une femme gauloise et d'un guerrier romain. Le crâne de l'homme paraissait fracturé par une blessure. Il était entouré d' ornements en fer rongés par la rouille, et dont on ne pourrait reconnaître aujourd'hui l'usage; puis, enfin, près de ses ossements était placée une urne en terre rouge, ornée de légers dessins en creux. Les tombeaux voisins renfermaient deux autres urnes en terre bleue de formes assez élégantes. Une médaille de Faustiana-Augusta, trouvée à quelques pas de là et très-bien conservée, peut indiquer l'époque à laquelle ces sépultures appartiennent.Rébus.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUSLa fantaisie a ses limites.La beauté, en général, court après les hommes qu'elle croit d'honneur.
«Quant à me faire fort, là, bien à ma guise, disait-il à Martin en confidence, dans un de ses moments de loisir (c'est-à-dire un soir, en lavant le linge de la maison, après une rude journée de travail), c'est à quoi je renonce, voyez-vous. C'est un coup de fortune sur lequel j'aurais tort de compter.
--En êtes-vous à souhaiter des circonstances plus difficiles? demanda faiblement Martin, de dessous sa couverture, en poussant un gémissement.
--Eh! monsieur, elles pouvaient si aisément le devenir, n'eut été le bonheur dont je suis enguignonné! La nuit de notre arrivée promettait, j'en conviens; je pensais vraiment que cela allait en valoir la peine, et que les choses prenaient tournure.
--Que vous faut-il donc, si vous n'en trouvez pas assez? murmura tristement Martin.
--Oh! monsieur, regardez comme tout a tourné maintenant! voyez plutôt! A peine ai-je mis le pied dehors, qu'il faut que je tombe sur une famille de connaissance; bonnes gens, toujours en l'air, toujours prêts à nous venir en aide: était-ce à cela que je devais m'attendre? Si j'avais trébuché sur un serpent pour m'en faire mordre; sur un patriote de première volée, pour y gagner un bon coup de couteau de Bowie; ou sur une bande d'associés du club de Sympathie universelle, pour qu'ils fissent de moi une bête curieuse, à la bonne heure! il y avait occasion de montrer son courage, de gagner quelque crédit à ses propres yeux. A présent, comme vont les choses, le grand but de mon voyage est manqué. Toujours même guignon! Mais vous, monsieur, comment vous sentez-vous ce soir?
--Pis que jamais, dit le pauvre Martin.
--Cela peut compter, assurément, reprit Mark; mais ce n'est pas assez, il me faudrait tomber grièvement malade moi-même, et n'en demeurer pas moins gaillard et joyeux jusqu'au bout!
--Au nom du ciel, ne parlez pas ainsi! s'écria Martin avec un tressaillement d'horreur. Et que ferais-je, moi, si vous tombiez malade?»
Quoique l'exclamation n'eût rien de bien flatteur, elle releva singulièrement les esprits de Mark; et, frottant son linge avec un redoublement de vigueur, il déclara que son baromètre était en train de remonter.
«Car il y a une chose encore qui me va dans ce canton, poursuivi t-il, c'est qu'on y trouve un petit échantillon au grand complet de la meilleure des républiques. Il nous est resté trois colons américains dans toute la force du terme. Ils vous jureront sérieusement et de sang-froid, ici-même, monsieur, que nous sommes dans le plus salubre et le plus agréable coin du globe. Comme ce coq qui se cachait pour sauver sa vie, et que son chant fit découvrir, à tout prix il faut qu'ils se vantent; ils sont nés et mis au monde pour cela.»
En parlant il regardait à travers la porte ouverte, et ses veux tombèrent sur un maigre individu, en souquenille bleue, coiffé d'un chapeau de paille, ayant entre ses lèvres une courte pipe noire, et à la main un immense gourdin en bois d'hickory des plus noueux. Le personnage marchait, fumait, chiquait, crachait, tout à la fois, marquant son passage par une longue trace de tabac décomposé.
«Justement, en voilà un! cria Mark. Hannibal Chollop, en personne.
--Ne le laissez pas entrer! murmura faiblement Martin.
--Oh! il n'en demandera pas la permission,» répliqua Mark.
Il avait dit juste; Hannibal Chollop entra gravement. Sa figure était presque aussi dure, aussi noueuse que son bâton, ses mains à l'avenant; sa tête ressemblait à un vieux balai de bruyère noire, et un inébranlable chapeau la surmontait. Il s'assit sur le coffre des Anglais, croisa ses jambes, regarda Mark, et dit, sans déranger sa pipe:
«Eh bien, monsieurCompagnie(Mark s'était sérieusement présenté sous ce nom à tous les Édennéens), comment vous tirez-vous d'affaires?
--A merveille! répondit celui-ci.
--N'est-ce pas M. Chuzzlewit que vous avez là? demanda à haute voix le visiteur. Et vous, monsieur, comment vous tirez-vous d'affaires?»
Martin secoua la tête, en s'abritant instinctivement sous sa couverture, il s'apercevait qu'Hannibal, l'œil fixé sur lui, se préparait à cracher, et comme le recommande la chanson, «il prenait garde.»
«Ces précautions sont superflues, monsieur, dit M. Chollop avec complaisance; je suis à l'épreuve de la fièvre, même la plus maligne.
--J'agissais par un motif tout personnel, reprit Martin, levant les yeux de nouveau avec inquiétude; vous sembliez sur le point de...
--Je sais calculer mes distances à un pouce près, monsieur.»
Et sur l'heure, M. Chollop donna la preuve de cette merveilleuse faculté.
«Je ne demande monsieur, poursuivit-il, que deux pieds dans une direction circulaire, et je m'engage à ne pas les dépasser. J'ai pris une fois dix pieds, en cercle bien entendu, mais c'était une gageure.
--J'espère que vous l'avez gagnée, monsieur? dit Mark.
--Moi, monsieur? j'ai raflé les enjeux. Oui, monsieur.» Chollop garda le silence quelques instants, qu'il employa activement à compléter le cercle magique au centre duquel il siégeait; puis il reprit la parole.
«Comment aimez-vous ma patrie, monsieur? demanda-t-il, fixant ses regards sur Martin.
--Pas du tout,» répondit le malade.
L'Américain continua de fumer sans la moindre émotion, attendant que l'envie de parler lui revint. Le moment arrivé, il ôta sa pipe et reprit:
«C'est tout simple; pour nous apprécier, il faut une certaine élévation.... L'âme de l'homme doit être préparée à la liberté, monsieur Compagnie.»
Ces derniers mots s'adressaient à Mark; car, sous l'excitation d'une fièvre ardente, que le bourdonnement monotone de cette insupportable voix poussait jusqu'au délire, Martin, plus qu'à demi fou, fermait les yeux, et, souhaitant le visiteur à tous les diables, s'était retourné sur son misérable grabat.
«Et le corps, répliqua Mark, qu'en dites-vous? ne lui faudrait-il pas aussi quelque utile préparation? surtout s'il est destiné à habiter un béni petit marécage dans le genre de celui-ci?
--Appelez-vous Éden un marécage, monsieur? demanda gravement M Chollop.
--Mais il me semble qu'il n'y a pas de doute là-dessus, du moins pour moi.
--Opinion tout à fait européenne, dit le major: aussi ne me surprend-elle nullement. Que diraient vos millions d'Anglais s'ils possédaient un pareil marécage au milieu de leur île mesquine, monsieur?
--Ils diraient que c'est un horrible trou, repartit Mark, et préféreraient, je gage, qu'on leur inoculât la fièvre de toute autre façon.
--Europien!répéta Chollop avec une pitié sardonique: de plus en pluseuropien!»
Il demeura alors immobile, silencieux, sombre, fumant; vraie cheminée de haut fourneau.
«Vous ne vous sentez pas à l'aise, comme chez vous, dans Éden, pas vrai? reprit enfin M. Chollop.
--Non, dit Mark; non assurément.
--Il vous manque les abus du vieux pays, n'est-ce pas? la taxe sur les maisons?
--Les maisons, plutôt.
--Vous n'avez pas ici d'impôts sur les fenêtres! dit Chollop.
--Ni de fenêtres, ajouta Mark.
--Point de gibet, donjons, potences, tortures, menottes, poucettes, échafauds, piloris! dit Chollop.
--Il faut nous contenter des pistolets à double batterie, des serpents à sonnettes et des couteaux de Bowie; mais est-ce la peine d'en parler!» dit Mark.
Il fut heureux pour l'Anglais que la conversation ne se terminât pas d'une manière funeste. M. Chollop, fougueux patriote, muni d'une canne à épée qu'il appelait agréablement sachatouilleuse; d'un grand couteau que, dans ses jours de bonne humeur, il nommait sonbistouri, portait constamment en poche, entre autre hochets, une paire de pistolets à sept coups, et, par une singulière logique, se trouvait être tout à la fois ardent avocat de la liberté et de l'esclavage, de la démocratie et de la loi de Lynch. Lorsqu'il avait, selon sa phraséologie, coupé le sifflet, ou frotté les oreilles d'un homme d'une opinion contraire à la sienne, et réfuté les arguments d'un adversaire par l'envoi de quelques balles, il s'applaudissait d'avoir «planté l'étendard de la civilisation dans les jardins sans bornes de sa patrie.» Par bonheur, devançant toujours les institutions de la grande république. Chollop se préparait à pousser plus loin, et vu ses apprêts de départ et l'état de désolation de la colonie, il se contenta de rire de bon cœur de l'admirable astuce dont Scadder avait fait preuve enflouantles Anglais. Après quoi, M. Hannibal Chollop demeura silencieux, aussi fidèle à sa double occupation qu'une des machines à vapeur de sa patrie et convaincu, à ce qu'il paraissait, que la plus grande marque de déférence que l'on pût donner à des étrangers était de passer trois heures à convertir leur maison en crachoir.
A peine avait-il enfin disparu, lui, sa chatouilleuse, son bistouri et ses pistolets à ressorts, que Mark s'adressa à Martin;
«Oh! vous pouvez mettre le nez hors de la couverture, monsieur, à présent, nous en voilà débarrassés. Mais qu'est ceci? poursuivit-il, s'agenouillant pour mieux voir les traits bouleversés de son associé, et pour soulever sa main brûlante. «Beau résultat de tant de bavardage et de rodomontades! Il a le transport maintenant, et ne me reconnaît plus!»
En effet, Martin, au plus mal, fut plusieurs jours à l'agonie, soigné tout le temps par les pauvres amis de Mark, qui s'oubliaient eux-mêmes.
Quant à celui-ci, fatigué d'esprit et de corps, travaillant tout le jour, veillant toute la nuit, soumis au plus maigre régime et aux plus durs labeurs, entouré des circonstances les plus décourageantes, jamais il ne laissa échapper un murmure, jamais il ne se montra las ou abattu. Si parfois Martin lui avait paru égoïste ou brusque, s'il avait eu lieu de juger que l'énergie de son compagnon, toute de boutade, tombait au premier choc de la mauvaise fortune, il oublia tout pour ne plus se souvenir que des meilleures qualités du malade et se dévouer à lui corps et âme.
Plusieurs semaines s'écoulèrent avant que Martin eût repris assez de forces pour faite quelques pas aidé d'une canne et soutenu par le bras de Mark. Faute de bon air et d'une nourriture saine, son rétablissement fut des plus lents, et sa convalescence durait encore, lorsque le coup qu'il avait tant redouté les frappa; Mark tomba malade.
Il avait bravement lutté, mais la fièvre fut la plus forte.
«Tout à plat pour l'heure, monsieur, dit-il un matin en retombant sur son lit, mais joyeux tout de même!»
Abattu de fait et sous un lourd fardeau, comme personne ne devait le savoir mieux que Martin.
Si les amis de Mark s'étaient montrés bons et tendres pour un compagnon, pour lui ils le furent cent fois davantage. Maintenant le tour de Martin était venu: à lui de s'asseoir et de veiller près du triste chevet, écoutant pendant les longues nuits chaque lugubre son qui vibrait à travers la vaste et sombre solitude; à lui d'entendre le pauvre Mark, dans ses rêveries délirantes, tour à tour jouer aux quilles dans la cour du Dragon, faire de tendres remontrances à mistriss Lupin, chanceler à bord du paquebot, parcourir les routes de la vieille Angleterre avec l'ancien ami Tom Pinch, incendier les souches pourries des arbres de l'Éden, tout cela à la fois.
Mais dès que Martin lui donnait à boire, lui administrait quelque médicament, lui rendait n'importe quel service, ou rentrait au logis après les corvées du dehors, l'inébranlable Mark se réveillait pour s'écrier: «Toujours gaillard, monsieur, toujours content!»
A la fin le nouveau garde-malade ne put s'empêcher de remarquer la conduite de celui qui jamais ne lui avait fait l'ombre d'un reproche, jamais n'avait laissé échapper un soupir de regret, et qui s'efforçait encore de demeurer immuable et ferme. Martin s'étonna qu'un homme, né sans aucun des avantages qu'il possédait lui-même, montrât une aussi réelle supériorité. La ruelle d'un malade, surtout celle du joyeux compagnon que Martin avait toujours vu agir, et toujours pour autrui, offre de favorables chances à la réflexion. Le maître en vint à se demander pourquoi cette différence entre son serviteur et lui.
Les fréquentes visites de leur compagne de traversée, l'ancienne amie de Mark, contribuèrent à la solution du problème, en suggérant à Martin l'idée que, dans l'aide qu'il avait, ou plutôt qu'il n'avait pas prêtée à cette femme, et celle qu'il en recevait, la différence n'était pas moins saillante, et pas plus en sa faveur; de pensées en pensées, ces méditations finirent par l'affecter profondément.
La nature de Martin était originairement généreuse et franche; mais il avait été élevé dans la maison de son grand-père, et fréquemment les vices domestiques les plus bas se propagent pour s'entre-dévorer ensuite, l'égoïsme surtout. Martin, dès l'enfance, avait instinctivement raisonné ainsi: «Mon tuteur pense tellement à lui, que si je ne songe à moi de mon côté, je serai infailliblement oublié.» En conséquence, il avait grandi pour devenir personnel. Mais il ne se l'était jamais avoué.
Si quelqu'un l'eût taxé d'égoïsme, il eût repoussé l'accusation comme une infâme calomnie. Pour ébranler la bonne opinion qu'il avait de lui-même, pour qu'il s'interrogeât sérieusement et à fond, il fallut qu'à peine relevé de son lit de souffrance, il eût à veiller près de celui d'un autre moribond, et pût toucher au doigt tout ce qu'avait de pauvre, de dépendant, de misérable, ceMoi, qui venait à peine d'échapper à la tombe.
En passe de réfléchir (il eut de longs mois pour le faire) sur sa propre guérison et sur l'état désespéré de Mark il fut enfin amené à considérer lequel des deux il eût mieux valu qui fut épargné, et pourquoi. L'épais rideau tiré entre lui et sa conscience se leva alors quelque peu, et leMoi, toujours leMoisi perfectionné de nos jours, à l'étrange satisfaction de nos modernes philosophes, commença à se laisser entrevoir.
Durant ces longues heures où il semblait qu'il n'eût plus qu'à attendre le dernier soupir de Mark, il se demanda, comme tout homme se serait senti poussé à le faire en pareil cas, s'il avait rempli ses devoirs envers cet ami dévoué. Avait-il mérité cette fidélité, ce zèle sans bornes? y avait-il répondu?--Non.--Quelque courtes qu'eussent été leurs relations, il s'avoua qu'en mainte et mainte circonstance, il avait encouru le blâme: et comme il s'efforçait toujours de remonter à la cause, le rideau lentement levé lui découvrit leMoi, encore leMoi, toujours leMoi, de plus en plus élargi.
Il se passa longtemps, néanmoins, avant que Martin pénétrât assez avant dans la connaissance de lui-même pour discerner l'entière vérité. Mais, dans la terrible solitude de ce hideux désert, toute espérance brisée, toute ambition éteinte, et la mort râlant constamment à la porte, la réflexion régnait, comme sur une ville assiégée de la peste; et, frappé à la fin de ce qui, en tout temps, avait manqué à sa vie, Martin découvrit en plein la tache gangrenée.
Pour cette dure leçon, Éden était la bonne école, et cachait, dans ses marécages infects, dans ses impénétrables taillis, dans son air pestilentiel, d'admirables précepteurs, armés d'arguments sans réplique.
Convaincu qu'il avait nourri dans son sein un profond égoïsme, Martin s'arrêta à la résolution solennelle, si jamais il recouvrait la santé, de ne plus songer qu'à déraciner ce vice. En attendant, se déliant à juste titre de lui-même, il ne voulut parler à son malade ni de repentir du passé, ni de projets pour l'avenir, et se contenta de tenir les yeux fermement attachés à son but. L'orgueil n'était pour rien dans cette décision, c'était humilité pure, vrai courage, tant Éden l'avait jeté bas, tant Éden le relevait haut.
Après de longues souffrances, de mortelles crises, pendant lesquelles, lorsque la force de parler manquait au patient, il s'essayait à tracer, sur l'ardoise, d'une main défaillante; «Toujours joyeux!» Mark commença à aller moins mal; puis il retomba. Les symptômes, plus ou moins favorables, alternèrent; enfin, la convalescence prit le dessus.
Dès que son compagnon fut en état de parler sans fatigue. Martin le consulta sur un plan que, peu de mois auparavant, il eût exécuté sans s'inquiéter de l'opinion de personne.
Notre situation est évidemment désespérée, lui dit-il; le lieu est désert, le déplorable état de la colonie est connu; vendre le lot que nous avons acheté, n'importe à quel rabais, deviendrait impossible, quand ce ne serait pas déloyal. Le point vers lequel doivent tendre toutes nos pensées, c'est de quitter Éden pour jamais, et d'aller revoir l'Angleterre. Mais comment, par quels moyens? Il s'agit seulement de retourner au pays, Mark!
--Seulement, monsieur: mais c'est tout! dit celui-ci. en insistant sur le dernier mot.
--De ce côté de l'Océan, un seul homme nous peut venir en aide, poursuivit Martin; c'est M. Bevan.
--J'y pensais lorsque vous étiez malade, dit Mark.
--Si ce n'était la perte de temps, j'écrirais à mon grand-père, et j'implorerais de sa boute ce qu'il faut pour nous tirer de la trappe où nous nous sommes si cruellement laissés prendre. Essaierons-nous d'abord de M. Bevan?
--C'est un véritable gentilhomme, qui m'a toujours plu, répondit Mark.
--La petite cargaison, que tout notre avoir a payée, pourrait peut-être encore produire quelque argent, ce qui aiderait à nous acquitter; mais, ici, impossible de rien vendre.
--Pour chalands, on n'aurait que des cadavres, répliqua Mark, en branlant tristement la tête; des cadavres et des pourceaux!
--Faut-il écrire et demander uniquement la somme nécessaire pour nous faire atteindre New-York, ou tout autre port, ou nous pourrions ensuite gagner notre passage par n'importe quel travail? D'ailleurs, je puis expliquer à M. Bevan quelles sont mes relations de famille, et m'engager à le rembourser dès que j'aurai mis le pied en Angleterre.
--Le pire serait qu'il dît non, et il peut dire oui. Si donc ce n'est pas trop à contre-cœur que vous en essayez, monsieur...
--A contre-cœur! se récria Martin. Non, non: c'est par ma faute que nous sommes ici, et il n'est rien que je ne fasse pour nous en tirer. Le souvenir du passé est pour moi un remords. Ah! Mark, si je vous eusse consulté plus tôt, jamais nous ne serions venus ici.»
Ebahi de cet aveu, Mark n'en protesta pas moins de toutes ses forces qu'en tous cas les choses se seraient passées de même, puisqu'il avait mis dans sa tête de voir Éden du moment qu'il en avait entendu parler.
Laissant de côté la lettre à M. Bevan, l'anxieuse attente de la réponse, les étonnements de Mark à mesure qu'il s'apercevait du changement de son associé, et acquérait la certitude que désormais il n'y aurait plus aucun mérite à se maintenir de bonne humeur et joyeux auprès de lui; passant même sur la triste mort des deux petits camarades qui avaient si tendrement accueilli M. Tapley à sa première promenade dans Éden, nous contemplerons nos voyageurs debout, au soleil levant, sur le pont du navire qui les ramenait à New-York.
«Courage! cria Martin saluant de la main les deux maigres figures dont les ombres s'allongeaient sur la rive aplatie, nous nous retrouverons encore quelque jour dans le vieux monde!
--Ou plutôt dans l'autre, murmura Mark. Cela saigne le cœur de les voir là côte à côte, immobiles, seuls! ah! c'est pis que tout!»
Les deux amis échangeront un regard, tandis que le vaisseau fuyait rapidement; puis leurs yeux se reportèrent sur la plage qu'ils venaient de quitter. La hutte, avec sa porte toute grande ouverte et les arbres abattus à l'entour, la stagnante brume du malin et le rouge soleil entrevu au travers, les vapeurs qui s'élevaient du rivage et du fleuve, les rapides flots qui faisaient paraître et plus plate et plus triste la boueuse grève qu'ils lavaient en courant; Éden enfin, plus d'une fois depuis, hanta leurs rêves; et à quelle joie alors de s'éveiller et de voir que ce n'était qu'une ombre, un mirage du passé!
Nos voyageurs atteignirent enfin New-York, où les attendait l'excellent M. Bevan, et nous les retrouvons en sûreté à bord du même paquebot qui les avait amenés jadis, heureux de voir l'Amérique disparaître et se fondre avec les images.
«Eh bien! Mark, à quoi pensez-vous donc avec votre air grave? demanda Martin.
--Eh! monsieur, je me demandais comment je m'y prendrais si j'étais peintre, et chargé de faire le portrait de l'aigle américaine. Quelle mine lui donnerais-je?
--La mine d'un aigle, à ce que je présumé.
--Non, monsieur, non, cela ne m'irait pas; je la ferais rassembler à la chauve-souris, à cause de sa courte vue; au coq-d'inde, attendu sa jactance, vu sa probité, à la pie; au paon, à cause de sa vanité; à l'autruche, parce qu'elle croit, en cachant sa tête dans la boue, que personne ne la verra.
--Et au phénix, interrompit Martin. Comme lui, elle peut s'élancer du milieu ses cendres accumulées par ses fautes et par ses vices, et prendre un nouvel essor vers le ciel.»
Chaque jour amène une révélation sur les modes d'été, et cette mode, nous la reconnaissons jolie et distinguée dans son ensemble, lorsqu'elle se compose, d'abord, d'une redingote en soie changeante ou à larges rayures nuées; ensuite d'une capote de crêpe couverte d'Angleterre, et enfin d'un mantelet écharpe de dentelle noire.
Quant aux chapeaux, la paille à jour ornée de rubans et de fleurs forme la coiffure du matin, comme le chapeau de crêpe sur lequel est posé un saule marabout compose l'une des principales parures du soir. On commence à voir aussi quelques chapeaux en paille de riz, ornés, pour la plupart, de rubans de nuances foncées; quelquefois pour adoucir ce que ces teintes ont de trop dur, on y mêle du tulle illusion.
Entre une foule de robes, nous signalerons les redingotes à revers très décolletés, dans le genre de celle qui est représentée par notre dessin. Puis les robes en taffetas broché, à rayure pompadour, garnies de hauts volants en biais et dentelés, presque sans fronces, bordés, soit d'un effilé, soit d'un ruban assorti à l'étoffe et plissés au bord; le corsage plat décolleté et à pointe, avec berthe dentelée, ouverte sur l'épaule et lacée.
On voit encore sur les robes du soir beaucoup de garnitures en dentelles, et cela a très-bon air; mais dans cette saison, nous leur préférons les garnitures de rubans, de fleurs ou de tulle illusion, posées en biais et en forme de tablier.
Pour les toilettes de campagne dont un s'occupe déjà, il se fait des redingotes amazones en coutil de fil blanc rayé de couleur. Les corsages en sont très-montants et fermés par une rangée de boutons en ivoire; les manches en amadis ont au bas un revers boutonné de même que le corsage.
Lorsqu'on va de Paris à Rouen par la route d'en haut, on remarque, avant d'arriver à Gisors, sur la gauche, une haute colline couronnée d'une vieille tour en ruines. Comme tous les lieux élevés et faciles à défendre, cette colline a été habitée dès les temps les plus reculés. Les druides y construisirent un collège qui, si l'on en croit la tradition, communiquait, par des signaux, avec celui de Montmartre. Plus tard, un temple de Jupiter remplaça ce premier établissement druidique, et à ce temple païen succéda, pendant l'ère chrétienne, la tour dont les ruines existent encore, et qui prit le nom deMontjavoult.
Urnes en terre rouge et noire, épée en fer et chaise enbronze provenant d'un tombeau antique découvert à Hérouval.
Sept hameaux composent le village disséminé autour du vieux château de Montjavoult. De ces hameaux, le plus intéressant pour le géologue et pour l'antiquaire est, sans contredit, celui de Hérouval, situé dans une position charmante, à l'entrée d'un étroit vallon qui dut autrefois servir d'amphithéâtre et de cirque. On ne peut y remuer profondément la terre sans trouver des antiquités gauloises ou romaines. Il y a quelques années, on y découvrit cinq tombeaux gaulois; tout récemment encore, un cheval, en traînant la charrue, s'enfonça subitement dans une excavation ouverte sous ses pieds, c'était un ancien tombeau. Un homme d'esprit et de goût, qui a le bonheur de posséder une propriété dans ce beau pays, ordonna immédiatement des fouilles, que ses ouvriers viennent d'achever. Nous avons vu, dans son salon de Paris, les curieuses antiquités dont nous croyons devoir offrir à nos abonnés un dessin fidèle.
Bracelet de verroterie, boucles et bagueen bronze trouvés à Hérouval.
On trouva successivement, à un mètre environ au-dessous du sol, neuf sarcophages en pierre placés du levant au couchant; mais les pierres brisées avaient laissé pénétrer les terres, qui se trouvaient mêlées aux débris humains. Un seul tombeau était intact. On l'ouvrit. Il renfermait deux crânes, qu'à leurs dimensions différentes, on reconnut aisément pour le crâne d'un homme et celui d'une femme; des bracelets de verroterie de diverses couleurs étaient mêlés aux ossements de la femme à la hauteur des bras.
Près des ossements de l'homme se trouvaient une épée en fer. des anneaux, de nombreux ornements en bronze antique, un style et des boucles de même métal parfaitement travaillés.
Parmi ces anneaux, on en remarquait un d'une forme si gracieuse, qu'on pourrait le prendre pour une bague moderne. Il est surmonté d'un chaton creux, destiné sans doute à renfermer des cheveux, des parfums ou du poison. Enfin ce tombeau contenait encore, dit le journal auquel nous empruntons ces détails, un ornement de bronze, garni de petites pierres qu'on croirait montées sur argent et ayant la forme des médaillons que les femmes du dix-neuvième siècle portent au col ou des broches qui leur servent à attacher leurs châles et leurs robes.
Cette sépulture était sans doute celle d'une femme gauloise et d'un guerrier romain. Le crâne de l'homme paraissait fracturé par une blessure. Il était entouré d' ornements en fer rongés par la rouille, et dont on ne pourrait reconnaître aujourd'hui l'usage; puis, enfin, près de ses ossements était placée une urne en terre rouge, ornée de légers dessins en creux. Les tombeaux voisins renfermaient deux autres urnes en terre bleue de formes assez élégantes. Une médaille de Faustiana-Augusta, trouvée à quelques pas de là et très-bien conservée, peut indiquer l'époque à laquelle ces sépultures appartiennent.
La fantaisie a ses limites.
La beauté, en général, court après les hommes qu'elle croit d'honneur.