Bulletin bibliographique.

Bulletin bibliographique.Histoire de la Chute des Jésuites au dix-huitième siècle(1750-1782); par le comteAlexis de Saint-Priest,pair de France. 1 vol. in-8. Paris, 1844.Amyot.7 fr. 50.Les Jésuites et l'Université;parM. Génin, professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg (deuxième édition).--Paris, 1844.Paulin. 1 vol. in-18. 3 fr 50.Lettres sur le Clergé et sur la Liberté d'enseignement;parM. Libri, membre de l'Institut.--Paris, 1844.Paulin.1 vol. in-8. 4 fr.«Vers le déclin du dix-huitième siècle, la société de Jésus fut bannie des principaux États catholiques et supprimée par le saint-siège, dit M. le comte Alexis de Saint-Priest au début du premier chapitre de son ouvrage. Quoique cet événement ait vivement frappé les contemporains, l'histoire n'en a pas été écrite; du moins les faits qui s'y rattachent ont été présentés sous les plus fausses couleurs. C'est une lacune véritable dans les annales du dix-huitième siècle; il nous a paru utile d'y suppléer. Nous l'essaierons avec d'autant plus de confiance que nous pouvons appuyer un récit impartial sur des documents authentiques. Ce n'est pas nous que l'on va entendre, ce sont les acteurs même du drame: Pombal et Choiseul, Clément XIV et Pie VI, le cardinal de Bernis et le père Ricci, Charles III et Louis XV, Frédéric et Joseph; puis (nous le disons à regret), à côté de ces souverains et de ces hommes d'État, une femme, une favorite, la marquise de Pompadour.»Voyons donc comment M. le comte Alexis de Saint-Priest a comblé cette lacune qu'il signale dans les annales du dix-huitième siècle.D'abord, avant de commencer l'examen détaillé de la chute des jésuites, il croit devoir protester contre une erreur généralement répandue, mais répandue à dessein. Tous les partis vaincus cherchent au dehors les causes d'une défaite dont ils trouveraient le principe en eux-mêmes. Les panégyristes de la société la montrent succombant à une conspiration préparée avec art, amenée de très-loin, rendue inévitable par des machinations très-compliquées. A les en croire, les rois, les ministres, les philosophes se sont ligués contre elle, ou, ce qui est la même chose à ses yeux, contre la religion. Dans l'opinion de M. de Saint Priest, ce point de vue est inexact. Pour renverser le jésuitisme, il n'y a eu, dans l'origine, ni préméditation, ni plan, ni concert. La philosophie, pas plus que la politique, ne peut être accusée de leur chute; le hasard seul les a perdus Les hommes qui les premiers attaquèrent les jésuites n'étaient point les adeptes de la philosophie française; ses maximes leur étaient étrangères. Des causes toutes locales, toutes particulières, toutes personnelles atteignirent la société dans son pouvoir, si longtemps incontesté; et, pour comble d'étonnement, ce corps si vaste, dont les bras s'étendaient, comme on l'a dit souvent, jusqu'à des régions naguère inexplorées, cette colonie universelle de Rome, si redoutable à tous, parfois même à la métropole; cette société de Jésus, enfin, si brillante, si solide en apparence, reçut la première blessure, non de quelque grande puissance, non sur un des principaux théâtres de l'Europe, mais à l'une de ses extrémités, dans l'une de ses monarchies les plus isolées et les plus affaiblies.C'est du Portugal que partit le coup. Le marquis de Pombat, ministre tout-puissant de Joseph 1er, parvenu à un crédit sans bornes après le tremblement de terre de Lisbonne, ne songea plus qu'à exécuter les deux grands projets qu'il avait conçus, rabaissement de l'aristocratie et l'expulsion des jésuites. Les grands ne voulaient pas qu'il devint leur égal; il résolut d'être leur maître. Quant aux jésuites, il les frappait comme dangereux au bien public, et non comme dangereux à son crédit. Leur établissement à la cour de Lisbonne coïncidait avec le déclin de la monarchie portugaise. Ils avaient livré le royaume à l'étranger. Ces deux projets, Bombal parvint à les exécuter. Le coup de pistolet tiré sur le roi l'autorisa à faire décapiter les principauxfidalgues. La noblesse abattue, il accusa les jésuites d'avoir fomenté la conjuration tramée contre le roi; puis il consulta le saint-siège, et, comme la réponse de Clément XIII tardait à venir, il enleva aux jésuites portugais l'instruction de la jeunesse, les fit embarquer de force sur des bâtiments de la marine royale et marchande, et jeter sur les côtes d'Italie; il confisqua tous leurs biens et les déclara réunis à la couronne. Enfin, profitant d'une démarche imprudente du nonce, il lui envoya ses passe-ports, et rappela de Rome, avec un éclat affecté, l'ambassadeur du Portugal accrédité près du saint-siège.Au bruit de la chute des jésuites dans une contrée lointaine, leurs ennemis s'étaient partout éveillés. On s'étonna, en France, de la facilité avec laquelle l'ordre avait subi son arrêt. Le défaut de résistance enhardit l'inimitié; la probabilité du succès doubla le nombre des adversaires. Il ne fallait qu'une occasion, et, par une autre loi de l'humanité, l'occasion ne se fit pas attendre: la ruine des jésuites de France devint inévitable; une intrigue de cour l'avait préparée, un scandale public l'acheva. Madame de Pompadour jura leur perte parce que les confesseurs du roi refusaient de lui permettre d'approcher des sacrements à moins qu'il n'éloignât de lui l'ancienne favorite. A la même époque, la scandaleuse faillite du père Lavalette, que la société fit la faute énorme d'abandonner, préoccupa vivement l'attention publique. Non-seulement les jésuites, déclarés solidaires pour la dette de leur supérieur, furent condamnés à payer un million cinq cent deux mille deux cent soixante-six livres et à tous les dépens; mais dans le cours du procès, on les somma de produire leur règle, jusqu'alors soigneusement cachée aux regards profanes. Dès lors toutes les petites questions disparurent: les maîtresses, les banqueroutes, madame de Pompadour, le père Lavalette; tous les accidents de cette affaire s'effacèrent devant la société elle-même. Partout on voulut voir, on voulut toucher ces constitutions mystérieuses (2).Note 2:Les fameuses Constitutions des Jésuites viennent d'être réimprimées, avec la traduction en regard, d'après l'édition de Prague. 1 vol, in-8. ChezPaulin.3 fr. 60.Sa maîtresse demandait en vain à Louis XV l'expulsion des jésuites; il résista longtemps: il craignait d'avoir pour ennemis les hommes qui avaient armé le bras de plusieurs régicides. Madame de Pompadour mit alors M. de Choiseul dans ses intérêts. Le ministre et la favorite lui inspirèrent des frayeurs plus grandes en lui montrant le peuple et les parlements prêts à se soulever contre la société de Jésus. Fatigué plus que convaincu, il céda; toutefois, il ne consentit pas à la destruction immédiate de l'ordre; il fit écrire à Rome pour obtenir une réforme. On connaît la réponse des jésuites:--Sint ut sint, aut non sint.--Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus.» Malgré les efforts d'un parti puissant à la cour, Louis XV décida (1764) que les jésuites ne seraient plus.Deux ans après, au moment où l'Espagne et l'Europe s'y attendaient le moins, parut à Madrid un décret royal qui abolissait l'institut des jésuites dans la Péninsule, et les chassait de la monarchie espagnole. Quelles furent les causes de cette mesure imprévue? ou ne le sait pas d'une manière positive. Les jésuites se trouvèrent fort embarrassés d'expliquer la conduite de Charles III, et de justifier cette flétrissure imprimée à leur société par un prince moral, sincère et d'une dévotion exaltée; ils accusèrent les dominicains et le duc de Choiseul. Quant au roi d'Espagne, il révéla en partie ses motifs à l'ambassadeur de France, le marquis d'Ossun. Il n'avait contre les jésuites aucune animosité personnelle; mais l'insurrection de 1766, l'émeute des chapeaux,--lui ouvrit les yeux. Les jésuites l'avaient fomentée, il en était sûr; il en possédait la preuve. «Si j'ai quelques reproches à me faire, dit Charles III (dépêche du marquis d'Ossun au duc de Choiseul), c'est d'avoir trop épargné ce corps dangereux.» Puis, poussant un profond soupir, il ajouta: «J'en ai trop appris.» Qu'avait-il appris? il ne le révéla pas.La procédure contre les jésuites avait duré un an. Jamais secret ne fut mieux gardé; le 2 avril 1767, le même jour, à la même heure, en Espagne, au nord et au midi de l'Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les îles de la monarchie, les gouverneurs généraux des provinces, les alcades des villes ouvrirent des paquets munis d'un triple sceau; la teneur en était uniforme. Sous les peines les plus sévères, on dit même sous peine de mort, il leur était enjoint de se rendre immédiatement, à main armée, dans la maison des jésuites; de les investir, de les chasser de leurs couvents, de les transporter comme prisonniers dans les vingt-quatre heures à tel port désigné d'avance. Les captifs devaient s'y embarquer à l'instant même, laissant leurs papiers sous le scellé, et n'emportant qu'un bréviaire, une bourse et des hardes. Ces ordres furent exécutés avec une précipitation nécessaire peut-être, mais barbare. Après avoir erré pendant six mois sur les mers, sans secours, sans espérance, accablés de fatigue, décimés par les maladies, repoussés par leur ordre même, les jésuites espagnols trouvèrent enfin dans des casemates de la Corse un asile misérable, et un sort peu différent de leur détresse.Las de toutes les querelles monastiques qui l'occupaient depuis si longtemps, étonné, indigné de leur importance, Choiseul voulut en finir avec elles à tout prix. Il profita de l'accès de colère du roi d'Espagne, et lui proposa une démarche audacieuse, mais définitive. Il l'engagea à demander au saint-siège, d'accord avec la France et Naples, l'abolition complète et générale, la suppression de la société de Jésus. L'histoire de ces négociations remplit entièrement les deux chapitres les plus intéressants de l'ouvrage de M. de Saint-Priest. L'affaire de Parme, la mort de Clément XIII, la réunion du conclave, la visite de l'empereur Joseph II à Rome, l'élévation de Ganganelli, les intrigues du comte de Florida-Blanca et du cardinal de Bernis, les indécisions de Clément XIV, tels sont les faits principaux sur lesquels il publie une suite de renseignements inédits que le défaut d'espace nous empêche d'analyser. Enfin Clément XIV se détermina à céder aux instances menaçantes de l'Espagne. Le 21 juillet 1773 parut le célèbre brefDominus ac Redemptor. Avant de le signer, Ganganelli avait dit en soupirant:--La voilà donc cette suppression! Je ne me repens pas de ce que j'ai fait... Je ne m'y suis décidé qu'après l'avoir bien pesé... Je le ferais encore, mais cette suppression me tuera...Questa suppressions mi darà la morte.»Cette prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. Le 22 septembre 1774, l'infortuné Clément XIV expira après six mois de tortures. Personne alors ne douta d'une mort violente, et Rome entière s'écria: «Clément XIV a péri par l'aqua tofana del Peruggia!» Les dénégations vinrent plus tard. Bien qu'il n'accuse personne, M. de Saint-Priest parait convaincu que Ganganelli mourut empoisonné. A l'appui de son opinion, il cite des fragments curieux de la correspondance du cardinal de Bernis.Chose étrange, les jésuites, chassés de tous les pays catholiques, trouvèrent dans les pays protestants une ressource inespérée. Après nous avoir fait assister aux luttes bizarres de Joseph Il et de Pie VI, M. de Saint-Priest nous montre, dans un dernier chapitre, les membres de la compagnie de Jésus niant la légalité du bref de Clément XIV, en appelant au futur concile, portant fièrement les enseignes d'Ignace à la face des puissances qui les avaient hautement proscrites, trouvant enfin un appui inespéré en Prusse et en Russie, auprès de Frédéric et de Catherine. Tant que les philosophes n'attaquèrent que la religion, le roi de Prusse les avait applaudis et défendus; le jour où ils abordèrent les questions politiques, il les abandonna; il essaya de les neutraliser en soutenant de sa main puissante les restes de la société de Jésus. Quant à Catherine, elle chercha dans les jésuites des auxiliaires politiques. Sa confiance en eux ne fut pas trompée: les jésuites la servirent puissamment dans ses desseins sur la politique. Ce fut dans la Russie-Blanche que se conserva la pépinière de la société. Un homme de talent, reste désormais éteint de ces grands jésuites des derniers siècles, un successeur véritable des Aquaviva et des Luynes, le père Grouber, nommé général de son ordre, se maintint dans les bornes d'une prudente politique. Plus tard, un prosélytisme ardent et indiscret fit bannir les jésuites de l'empire qui leur avait ouvert un si constant asile; mais leur établissement dans le Nord ne leur était plus indispensable. Déjà Pie VII les avait relevés de leur déchéance, et la bulle de ce souverain pontife (Sollicitudo omnium Ecclesiarum), datée du 7 août 1814, en révoquant le bref de Ganganelli, lui donna un démenti formel, et rétablit la société dans toute l'étendue des deux mondes.Cette histoire, que M. A. de Saint-Priest termine au 7 août 1814, MM. Génin et Libri la continuent, pour ainsi dire, jusqu'à ce jour. La nature même de leurs ouvrages ne nous permet pas de les analyser.Les Lettres sur le Clergé et sur la liberté d'enseignement et les Jésuites et l'Universitésont des documents qu'il faut lire. Ce sont des collections d'articles publiés à diverses époques dans les journaux ou dans les revues politiques. MM. Libri et Génin ont depuis longtemps déclaré la Guerre aux jésuites, dont ils signalent les envahissements redoutables, et cette lutte, ils la soutiennent encore avec autant d'esprit que de courage. Tantôt ils attaquent, tantôt ils sont obligés de se défendre. Ces deux volumes ne contiennent donc pas une histoire grave, impartiale, complète de la congrégation de Jésus, depuis son rétablissement par Pie VII; mais on y trouvera, quelque opinion que l'on professe d'ailleurs, tous les éléments de cette histoire; une masse de révélations curieuses qui n'ont pas été démenties, et un certain nombre de passages qui rappellent les plus heureuses inspirations de Pascal et de Voltaire.Les Jésuites et l'Universitése divisent en trois parties. Dans la première, M. Génin examine le tort que les jésuites font à la religion; la seconde énumère leurs attaques contre l'Université, et la troisième a pour titre l'Enseignement des Jésuites.M. Libri a traité les mêmes sujets que M. Génin; mais, au lieu de les reproduire en quelque sorte, sesLettrescomplètentles Jésuites et l'Université. Elles sont Intitulées: 1º De la liberté de conscience; 2° Y a-t-il encore des jésuites? 3° Les nouveaux casuistes; 4º Les luttes de l'Université contre le clergé; 5º De la liberté d'enseignement.--A cette discussion polémique, M. Libri a ajouté plusieurs documents précieux, entre autres, le rapport fait par Portalis à la chambre des pairs, en 1827, sur la pétition de M. de Montlosier.L'École éclectique et l'École française,parM. Saphary,professeur de philosophie au collège Bourbon.--Paris, 1844. Joubert. 1 vol. in-8. 6 fr.Ce livre est un plaidoyer en faveur de l'école française contre l'école éclectique. M. Saphary attaque M. Cousin, son supérieur, et défend M. Laromiguière, son maître et son ami. Il pense, avec Rousseau, que des égards ne doivent pas l'emporter sur les devoirs.» Comme l'illustre philosophe de Genève, il s'écrie: «Justice, vérité, voilà les premiers devoirs de l'homme. Toutes les fois que des ménagements particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable.»Le jeune professeur de philosophie du collège Bourbon le déclare lui-même: il ne vient pas, en transfuge de l'Université, servir la cause de ses éternels ennemis. Mais il appelle de toutes ses sympathies le concours légitime et salutaire du clergé de France, «qu'on enveloppe, dit-il, dans une funeste solidarité, et dont l'action religieuse est affaiblie par le contact qu'on lui suppose avec une congrégation que m'autorise pas la loi, et que repousse l'esprit public.» Aussi lui conseille-t-il de désavouer ces liens secrets, cette domination étrangère qu'on lui prête, s'il veut prendre la mesure d'influence qui lui appartient, et que réclame le bien de la société. D'un autre côté, il engage l'Université à ne pas confondre la cause d'une école étrangère avec sa cause propre, qui est toute nationale; car il ne convient pas à sa dignité d'abriter derrière les noms de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, des doctrines antipathiques à leurs doctrines, et dont le corps épiscopal s'est vivement ému, alors qu'il défendait les prérogatives de la raison, attaquée au sein même de l'instruction publique. «Pour dire, en un mot, toute notre pensée, s'écrie M. Saphary, en terminant sa préface, nous ne voulons ni les jésuites, ni les éclectiques; nous désirons qu'une direction nouvelle soit donnée à l'enseignement philosophique.»Dans la première partie de son livre, l'École éclectique, M. Saphary essaie de prouver que l'éclectisme n'a introduit aucune idée neuve dans la science, ne l'a délivrée d'aucune erreur, et que, n'ayant pas pu créer, après les grands maîtres de la philosophie, une œuvre originale, il s'est vainement efforcé de former, de leurs pensées diverses, une doctrine unique qu'ils ne puissent pas désavouer.Dans son opinion, l'éclectisme est un nom sans réalité. Appliqué aux sciences, il en devient la dislocation. Il n'a pas de méthode fixe, il est dépourvu de critérium pour discerner le vrai d'avec le faux; il propose des transactions; il tend à effacer le caractère de la vérité, à affaiblir les croyances, à énerver les âmes; enfin, il a porté le trouble dans l'Université, et il a déconsidéré la philosophie autant par ses pauvretés nébuleuses que par ses témérités provocatrices.La seconde partie, intituléel'École française, est le mémoire couronné par l'Université au concours sur la philosophie de Laromiguière. M. Saphary fait d'abord une esquisse de la philosophie française, telle que l'a prise Condillac des mains de Locke et telle qu'elle a été enrichie par lui et par ses vrais disciples jusqu'à Laromiguière. Puis il considère successivementson maître et son amisous trois points de vue: il apprécie tour à tour le philosophe, l'écrivain, l'homme. Ce panégyrique se termine ainsi: «Lorsqu'on pressait ce modèle des philosophes de protéger au moins son œuvre contre les objections qu'on murmurait autour de lui, il répondait avec un profond désintéressement: «Si mon livre renferme la vérité, c'est en vain qu'on l'attaquera; sinon, qu'il périsse.» Il ne périra pas.»Catalogue des Livrescomposant la bibliothèque de feuM. F.-Fréd. Poncelet.--Paris, 1844.Delion.1 vol. in-8 de 400 pages. 6 fr.C'est lundi prochain 3 juin que commencera à l'École de Droit la vente de la belle bibliothèque de feu Fréd. Poncelet. Cette vente se continuera sans interruption jusqu'au 6 juillet. Trente vacations suffiront donc pour détruire et disséminer cette magnifique collection que Poncelet, enlevé trop tôt à ses amis et à la science, avait mis plus de quarante années à amasser. Aucun professeur n'est jamais parvenu à recueillir une si grande quantité de matériaux rares concernant l'histoire du droit. La bibliothèque particulière de Poncelet renfermait un nombre considérable d'ouvrages français, mais surtout étrangers, dont les plus riches collections publiques ne possédaient pas un seul exemplaire, et dont les titres même étaient inconnus de savants. Il est vivement à regretter que tant et de si précieux trésors, réunis avec tant de peine et d'argent, soient dispersés en quelques jours dans une foule de bibliothèques particulières, où la plupart resteront à tout jamais enfouis sans profit pour la science. Heureusement du moins, il en restera toujours un catalogue bien fait, dans lequel les hommes qui s'adonnent au droit, ou qui s'occupent d'histoire ou de littérature, seront sûrs de trouver une foule d'indications utiles qu'ils chercheraient vainement ailleurs.Musée Lambourg.--Une exposition intéressante est ouverte en ce moment boulevard des Italiens, nº 4. M. Lambourg y montre tout un cabinet d'histoire naturelle, plantes, fleurs et animaux de grandeurs naturelles, exécutés en verre et en émail, avec une perfection d'imitation qui accuse dans cet artiste, outre la possession complète des procédés matériels, un sentiment et un goût que nos peintres et nos sculpteurs admireront, et qui étonneront les gens du monde. Nous parlerons plus en détail de cette curieuse exposition; mais dès aujourd'hui, nous voulons engager nos lecteurs à la visiter. M. Lambourg ne se borne pas à montrer les produits façonnés de son art, il exécute devant les spectateurs des petits chefs-d'œuvre d'imitation qu'on voit naître d'une tige de verre exposée au feu d'une lampe, sous sa main habile et sûre. C'est un art qu'il enseigne et qui doit, nous en sommes certains, devenir un art à la mode dans le monde.Modes.Les dernières courses de Chantilly nous ont fourni des études sur la mise des hommes, qui est comme toujours empruntée au pays des sportsmen. Il y a dans l'ampleur des vêtements actuels un air britannique très-prononcé, et l'habit croisé, dit à la française, n'a de français que le nom.L'habit du soir, en couleur de fantaisie, est à taille large, basques larges et à grands revers; les manches ont aussi de l'ampleur et sont ouvertes du bas sans boutons.Les gilets très-élégants ont une broderie en soutache ou une petite guirlande de broderie en soie et or le long des devants, et des boutons espacés allant jusqu'en haut; les plus merveilleux sont en marcassite.Les pantalons se font assez larges et se mettent avec ou sans sous-pieds; ils couvrent le pied aux trois quarts.Voici un costume d'Humann qui montre dans son ensemble les divers vêtements que nous venons de détailler.La robe de chambre, dessinée aussi sur un modèle de Humann, est en velours grenat; elle a sur les devants, autour des poches et des manches, une broderie en soutache; cette même broderie fait garniture au-dessous des poches en forme de fer à cheval; les boutons sont espacés et posés deux par deux, ainsi qu'on peut le voir sur le modèle.Avec ce costume de chambre, la chemise doit toujours être sans col, mais seulement froncée sur un poignet, afin de dégager le col. Le toquet algérien est brodé en ganses d'or et ganses de soie dite soutache de couleurs tranchées.Pour les jeunes gens, on fait des redingotes droites très-dégagées; elles ont presque l'air d'un habit; mais généralement on porte les redingotes croisées à l'anglaise un peu larges, à taille longue et à ceinture aisée.Les gilets châle, ceux qui sont montants, boutonnés, coupés en biais avec de fortes pinces, ont la plus grande vogue. Leurs étoffes sont de couleurs claires, mais rien de tranché dans les nuances ne s'y voit. Il en est de très-bien en piqué anglais à côte; d'autres en couleurs écrues parcourues de lignes minces et espacées, bleu clair, mauve ou vert tranché de noir.Les cravates en foulard uni pour le matin, et en demi-toilette, le satin fleuri et la soie écossaise sont toujours ce qu'il y a de meilleur air.Le seul notable changement dans le costume des hommes, c'est le chapeau: il est maintenant très-petit, bas de forme, un peu cintré vers le milieu; les bords en sont aussi fort petits et relevés sur le côté.Amusements des Sciences.SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE SOIXANTE-QUATRIÈME NUMÉRO.I. Rectifions d'abord l'énoncé de notre première question en excluant de cet énoncé les pièces de 25 c. et de 50 c., dont les épaisseurs n'atteignent pas un millimètre.L'épaisseur des autres pièces de monnaie, depuis l'établissement du système métrique, est, aussi bien que leur module, fixée en parties décimales du mètre. Ainsi les pièces de 1 f., 2 f., 5 f., 20 f., 40 fr., ont respectivement des épaisseurs exprimées en millimètres par les nombres1, 1,9, 2,5, 1,25, 1,5.Les dix premiers millimètres seront donc formés par les combinaisons suivantes; savoir:1 millim. avec 1 pièce de 1 fr.2              2          1 fr.3              3          1 fr.,ou 2         40 fr.4              4          1 fr.5              2          5 fr.,ou 4         20 fr.6              6          1 fr.,ou 4         40 fr.7              2          5 fr., et 2 de 1 fr.8              2          5 fr., et 3 de 1 fr.ou 2         40 fr., et 4 de 20 fr.9              2          5 fr., et 4 de 1 fr.,ou 6         40 fr.10             4          5 fr.,ou 10          1 fr,,ou 8         20 fr.Ainsi il y a 20 combinaisons que l'on peut employer pour obtenir les dix longueurs croissant de millimètre en millimètre, jusqu'à 1 décimètre; et comme il y en a 3 qui correspondent à cette dernière longueur, les nombres de celles qui pourront servir pour 11, 12, 13 millimètres seront triples des nombres que nous avons trouvés pour 1, 2, 3, etc. Il y aura donc 3 fois 17 plus 3, ou 54 manières de former les longueurs comprises entre 10 et 20 millimètres. Mais, de plus, on pourra former 12 millimètres avec 8 pièces de 40 fr., 15 millim. avec 10 pièces de 40 fr., 16 millim. avec 6 pièces de 5 fr. et 2 de 1 fr., 18 millim. avec 12 pièces de 40 fr., 19 millim. avec 10 pièces de 2 fr.On n'éprouvera aucune difficulté à continuer cette énumération de décimètre en décimètre; mais, comme elle nous entraînerait trop loin, il nous suffira d'avoir indiqué ici la marche à suivre.II. Prenez un parallélogramme articulé, tel que ABba formé par 4 règles en bois égales deux à deux, et mobiles autour des articulations A, R, b, a. Fixez les milieux F et f des deux plus longues règles sur un montant vertical à l'aide de chevilles autour desquelles ces règles sont mobiles. Par les milieux des deux courtes règles fixez solidement deux traverses GH, LK assujetties à rester perpendiculaires à ces règles. En quelque point F ou G de ces traverses que soit fixé chacun des deux poids égaux P et Q, le système sera en équilibre. Ainsi, même en donnant au parallélogramme articulé la forme Indiquée sur la figure par des traits pointillés, l'équilibre aura lieu pourvu qu'il y ait égalité entre les poids P et Q.Ce singulier appareil, connu sous le nom debalance de Roberval, présente une espèce de paradoxe mécanique, contraire en apparence à la théorie connue du levier. Le paradoxe disparaît bientôt quand on remarque que le parallélogramme articulé ABcd n'est pas un levier unique, mais bien l'assemblage de deux leviers intimement unis l'un à l'autre. L'explication du fait ne sera pas difficile si l'on admet le principe très-égal et très-simple que deux poids égaux se font équilibre dans une machine, lorsqu'on la dérangeant un peu de la position qu'ils occupent à un instant déterminé par un mouvement imprimé à la machine, on fait remonter l'un d'une hauteur précisément égale à celle dont on fait descendre l'autre. Or, c'est ce qui arrive manifestement dans la balance de Roberval, ainsi qu'on le voit à l'inspection seule de la figure.M. Poinsot, auteur de l'ingénieuse théorie des couples, a donné, dans sesÉléments de Statique, une autre explication très-simple et très-rigoureuse de la balance Roberval, fondée sur cette théorie. Nous y renvoyons le lecteur.NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.I. On demande un procédé simple pour compter un million de francs en pièces de 5 francs.II. Pourquoi une toupie se soutient-elle debout lorsqu'elle tourne, tandis qu'elle tombe dès que sa vitesse de rotation est épuisée?III. D'où vient qu'on tient plus aisément en équilibre sur le bout du doigt un bâton chargé d'un poids à son extrémité supérieure, que lorsque le poids est au bas?Rébus.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.L'enseignement de l'Université a soulevé les murmures du Clergé.

Histoire de la Chute des Jésuites au dix-huitième siècle(1750-1782); par le comteAlexis de Saint-Priest,pair de France. 1 vol. in-8. Paris, 1844.Amyot.7 fr. 50.

Les Jésuites et l'Université;parM. Génin, professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg (deuxième édition).--Paris, 1844.Paulin. 1 vol. in-18. 3 fr 50.

Lettres sur le Clergé et sur la Liberté d'enseignement;parM. Libri, membre de l'Institut.--Paris, 1844.Paulin.1 vol. in-8. 4 fr.

«Vers le déclin du dix-huitième siècle, la société de Jésus fut bannie des principaux États catholiques et supprimée par le saint-siège, dit M. le comte Alexis de Saint-Priest au début du premier chapitre de son ouvrage. Quoique cet événement ait vivement frappé les contemporains, l'histoire n'en a pas été écrite; du moins les faits qui s'y rattachent ont été présentés sous les plus fausses couleurs. C'est une lacune véritable dans les annales du dix-huitième siècle; il nous a paru utile d'y suppléer. Nous l'essaierons avec d'autant plus de confiance que nous pouvons appuyer un récit impartial sur des documents authentiques. Ce n'est pas nous que l'on va entendre, ce sont les acteurs même du drame: Pombal et Choiseul, Clément XIV et Pie VI, le cardinal de Bernis et le père Ricci, Charles III et Louis XV, Frédéric et Joseph; puis (nous le disons à regret), à côté de ces souverains et de ces hommes d'État, une femme, une favorite, la marquise de Pompadour.»

Voyons donc comment M. le comte Alexis de Saint-Priest a comblé cette lacune qu'il signale dans les annales du dix-huitième siècle.

D'abord, avant de commencer l'examen détaillé de la chute des jésuites, il croit devoir protester contre une erreur généralement répandue, mais répandue à dessein. Tous les partis vaincus cherchent au dehors les causes d'une défaite dont ils trouveraient le principe en eux-mêmes. Les panégyristes de la société la montrent succombant à une conspiration préparée avec art, amenée de très-loin, rendue inévitable par des machinations très-compliquées. A les en croire, les rois, les ministres, les philosophes se sont ligués contre elle, ou, ce qui est la même chose à ses yeux, contre la religion. Dans l'opinion de M. de Saint Priest, ce point de vue est inexact. Pour renverser le jésuitisme, il n'y a eu, dans l'origine, ni préméditation, ni plan, ni concert. La philosophie, pas plus que la politique, ne peut être accusée de leur chute; le hasard seul les a perdus Les hommes qui les premiers attaquèrent les jésuites n'étaient point les adeptes de la philosophie française; ses maximes leur étaient étrangères. Des causes toutes locales, toutes particulières, toutes personnelles atteignirent la société dans son pouvoir, si longtemps incontesté; et, pour comble d'étonnement, ce corps si vaste, dont les bras s'étendaient, comme on l'a dit souvent, jusqu'à des régions naguère inexplorées, cette colonie universelle de Rome, si redoutable à tous, parfois même à la métropole; cette société de Jésus, enfin, si brillante, si solide en apparence, reçut la première blessure, non de quelque grande puissance, non sur un des principaux théâtres de l'Europe, mais à l'une de ses extrémités, dans l'une de ses monarchies les plus isolées et les plus affaiblies.

C'est du Portugal que partit le coup. Le marquis de Pombat, ministre tout-puissant de Joseph 1er, parvenu à un crédit sans bornes après le tremblement de terre de Lisbonne, ne songea plus qu'à exécuter les deux grands projets qu'il avait conçus, rabaissement de l'aristocratie et l'expulsion des jésuites. Les grands ne voulaient pas qu'il devint leur égal; il résolut d'être leur maître. Quant aux jésuites, il les frappait comme dangereux au bien public, et non comme dangereux à son crédit. Leur établissement à la cour de Lisbonne coïncidait avec le déclin de la monarchie portugaise. Ils avaient livré le royaume à l'étranger. Ces deux projets, Bombal parvint à les exécuter. Le coup de pistolet tiré sur le roi l'autorisa à faire décapiter les principauxfidalgues. La noblesse abattue, il accusa les jésuites d'avoir fomenté la conjuration tramée contre le roi; puis il consulta le saint-siège, et, comme la réponse de Clément XIII tardait à venir, il enleva aux jésuites portugais l'instruction de la jeunesse, les fit embarquer de force sur des bâtiments de la marine royale et marchande, et jeter sur les côtes d'Italie; il confisqua tous leurs biens et les déclara réunis à la couronne. Enfin, profitant d'une démarche imprudente du nonce, il lui envoya ses passe-ports, et rappela de Rome, avec un éclat affecté, l'ambassadeur du Portugal accrédité près du saint-siège.

Au bruit de la chute des jésuites dans une contrée lointaine, leurs ennemis s'étaient partout éveillés. On s'étonna, en France, de la facilité avec laquelle l'ordre avait subi son arrêt. Le défaut de résistance enhardit l'inimitié; la probabilité du succès doubla le nombre des adversaires. Il ne fallait qu'une occasion, et, par une autre loi de l'humanité, l'occasion ne se fit pas attendre: la ruine des jésuites de France devint inévitable; une intrigue de cour l'avait préparée, un scandale public l'acheva. Madame de Pompadour jura leur perte parce que les confesseurs du roi refusaient de lui permettre d'approcher des sacrements à moins qu'il n'éloignât de lui l'ancienne favorite. A la même époque, la scandaleuse faillite du père Lavalette, que la société fit la faute énorme d'abandonner, préoccupa vivement l'attention publique. Non-seulement les jésuites, déclarés solidaires pour la dette de leur supérieur, furent condamnés à payer un million cinq cent deux mille deux cent soixante-six livres et à tous les dépens; mais dans le cours du procès, on les somma de produire leur règle, jusqu'alors soigneusement cachée aux regards profanes. Dès lors toutes les petites questions disparurent: les maîtresses, les banqueroutes, madame de Pompadour, le père Lavalette; tous les accidents de cette affaire s'effacèrent devant la société elle-même. Partout on voulut voir, on voulut toucher ces constitutions mystérieuses (2).

Note 2:Les fameuses Constitutions des Jésuites viennent d'être réimprimées, avec la traduction en regard, d'après l'édition de Prague. 1 vol, in-8. ChezPaulin.3 fr. 60.

Sa maîtresse demandait en vain à Louis XV l'expulsion des jésuites; il résista longtemps: il craignait d'avoir pour ennemis les hommes qui avaient armé le bras de plusieurs régicides. Madame de Pompadour mit alors M. de Choiseul dans ses intérêts. Le ministre et la favorite lui inspirèrent des frayeurs plus grandes en lui montrant le peuple et les parlements prêts à se soulever contre la société de Jésus. Fatigué plus que convaincu, il céda; toutefois, il ne consentit pas à la destruction immédiate de l'ordre; il fit écrire à Rome pour obtenir une réforme. On connaît la réponse des jésuites:--Sint ut sint, aut non sint.--Qu'ils soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus.» Malgré les efforts d'un parti puissant à la cour, Louis XV décida (1764) que les jésuites ne seraient plus.

Deux ans après, au moment où l'Espagne et l'Europe s'y attendaient le moins, parut à Madrid un décret royal qui abolissait l'institut des jésuites dans la Péninsule, et les chassait de la monarchie espagnole. Quelles furent les causes de cette mesure imprévue? ou ne le sait pas d'une manière positive. Les jésuites se trouvèrent fort embarrassés d'expliquer la conduite de Charles III, et de justifier cette flétrissure imprimée à leur société par un prince moral, sincère et d'une dévotion exaltée; ils accusèrent les dominicains et le duc de Choiseul. Quant au roi d'Espagne, il révéla en partie ses motifs à l'ambassadeur de France, le marquis d'Ossun. Il n'avait contre les jésuites aucune animosité personnelle; mais l'insurrection de 1766, l'émeute des chapeaux,--lui ouvrit les yeux. Les jésuites l'avaient fomentée, il en était sûr; il en possédait la preuve. «Si j'ai quelques reproches à me faire, dit Charles III (dépêche du marquis d'Ossun au duc de Choiseul), c'est d'avoir trop épargné ce corps dangereux.» Puis, poussant un profond soupir, il ajouta: «J'en ai trop appris.» Qu'avait-il appris? il ne le révéla pas.

La procédure contre les jésuites avait duré un an. Jamais secret ne fut mieux gardé; le 2 avril 1767, le même jour, à la même heure, en Espagne, au nord et au midi de l'Afrique, en Asie, en Amérique, dans toutes les îles de la monarchie, les gouverneurs généraux des provinces, les alcades des villes ouvrirent des paquets munis d'un triple sceau; la teneur en était uniforme. Sous les peines les plus sévères, on dit même sous peine de mort, il leur était enjoint de se rendre immédiatement, à main armée, dans la maison des jésuites; de les investir, de les chasser de leurs couvents, de les transporter comme prisonniers dans les vingt-quatre heures à tel port désigné d'avance. Les captifs devaient s'y embarquer à l'instant même, laissant leurs papiers sous le scellé, et n'emportant qu'un bréviaire, une bourse et des hardes. Ces ordres furent exécutés avec une précipitation nécessaire peut-être, mais barbare. Après avoir erré pendant six mois sur les mers, sans secours, sans espérance, accablés de fatigue, décimés par les maladies, repoussés par leur ordre même, les jésuites espagnols trouvèrent enfin dans des casemates de la Corse un asile misérable, et un sort peu différent de leur détresse.

Las de toutes les querelles monastiques qui l'occupaient depuis si longtemps, étonné, indigné de leur importance, Choiseul voulut en finir avec elles à tout prix. Il profita de l'accès de colère du roi d'Espagne, et lui proposa une démarche audacieuse, mais définitive. Il l'engagea à demander au saint-siège, d'accord avec la France et Naples, l'abolition complète et générale, la suppression de la société de Jésus. L'histoire de ces négociations remplit entièrement les deux chapitres les plus intéressants de l'ouvrage de M. de Saint-Priest. L'affaire de Parme, la mort de Clément XIII, la réunion du conclave, la visite de l'empereur Joseph II à Rome, l'élévation de Ganganelli, les intrigues du comte de Florida-Blanca et du cardinal de Bernis, les indécisions de Clément XIV, tels sont les faits principaux sur lesquels il publie une suite de renseignements inédits que le défaut d'espace nous empêche d'analyser. Enfin Clément XIV se détermina à céder aux instances menaçantes de l'Espagne. Le 21 juillet 1773 parut le célèbre brefDominus ac Redemptor. Avant de le signer, Ganganelli avait dit en soupirant:--La voilà donc cette suppression! Je ne me repens pas de ce que j'ai fait... Je ne m'y suis décidé qu'après l'avoir bien pesé... Je le ferais encore, mais cette suppression me tuera...Questa suppressions mi darà la morte.»

Cette prédiction ne devait pas tarder à s'accomplir. Le 22 septembre 1774, l'infortuné Clément XIV expira après six mois de tortures. Personne alors ne douta d'une mort violente, et Rome entière s'écria: «Clément XIV a péri par l'aqua tofana del Peruggia!» Les dénégations vinrent plus tard. Bien qu'il n'accuse personne, M. de Saint-Priest parait convaincu que Ganganelli mourut empoisonné. A l'appui de son opinion, il cite des fragments curieux de la correspondance du cardinal de Bernis.

Chose étrange, les jésuites, chassés de tous les pays catholiques, trouvèrent dans les pays protestants une ressource inespérée. Après nous avoir fait assister aux luttes bizarres de Joseph Il et de Pie VI, M. de Saint-Priest nous montre, dans un dernier chapitre, les membres de la compagnie de Jésus niant la légalité du bref de Clément XIV, en appelant au futur concile, portant fièrement les enseignes d'Ignace à la face des puissances qui les avaient hautement proscrites, trouvant enfin un appui inespéré en Prusse et en Russie, auprès de Frédéric et de Catherine. Tant que les philosophes n'attaquèrent que la religion, le roi de Prusse les avait applaudis et défendus; le jour où ils abordèrent les questions politiques, il les abandonna; il essaya de les neutraliser en soutenant de sa main puissante les restes de la société de Jésus. Quant à Catherine, elle chercha dans les jésuites des auxiliaires politiques. Sa confiance en eux ne fut pas trompée: les jésuites la servirent puissamment dans ses desseins sur la politique. Ce fut dans la Russie-Blanche que se conserva la pépinière de la société. Un homme de talent, reste désormais éteint de ces grands jésuites des derniers siècles, un successeur véritable des Aquaviva et des Luynes, le père Grouber, nommé général de son ordre, se maintint dans les bornes d'une prudente politique. Plus tard, un prosélytisme ardent et indiscret fit bannir les jésuites de l'empire qui leur avait ouvert un si constant asile; mais leur établissement dans le Nord ne leur était plus indispensable. Déjà Pie VII les avait relevés de leur déchéance, et la bulle de ce souverain pontife (Sollicitudo omnium Ecclesiarum), datée du 7 août 1814, en révoquant le bref de Ganganelli, lui donna un démenti formel, et rétablit la société dans toute l'étendue des deux mondes.

Cette histoire, que M. A. de Saint-Priest termine au 7 août 1814, MM. Génin et Libri la continuent, pour ainsi dire, jusqu'à ce jour. La nature même de leurs ouvrages ne nous permet pas de les analyser.Les Lettres sur le Clergé et sur la liberté d'enseignement et les Jésuites et l'Universitésont des documents qu'il faut lire. Ce sont des collections d'articles publiés à diverses époques dans les journaux ou dans les revues politiques. MM. Libri et Génin ont depuis longtemps déclaré la Guerre aux jésuites, dont ils signalent les envahissements redoutables, et cette lutte, ils la soutiennent encore avec autant d'esprit que de courage. Tantôt ils attaquent, tantôt ils sont obligés de se défendre. Ces deux volumes ne contiennent donc pas une histoire grave, impartiale, complète de la congrégation de Jésus, depuis son rétablissement par Pie VII; mais on y trouvera, quelque opinion que l'on professe d'ailleurs, tous les éléments de cette histoire; une masse de révélations curieuses qui n'ont pas été démenties, et un certain nombre de passages qui rappellent les plus heureuses inspirations de Pascal et de Voltaire.

Les Jésuites et l'Universitése divisent en trois parties. Dans la première, M. Génin examine le tort que les jésuites font à la religion; la seconde énumère leurs attaques contre l'Université, et la troisième a pour titre l'Enseignement des Jésuites.

M. Libri a traité les mêmes sujets que M. Génin; mais, au lieu de les reproduire en quelque sorte, sesLettrescomplètentles Jésuites et l'Université. Elles sont Intitulées: 1º De la liberté de conscience; 2° Y a-t-il encore des jésuites? 3° Les nouveaux casuistes; 4º Les luttes de l'Université contre le clergé; 5º De la liberté d'enseignement.--A cette discussion polémique, M. Libri a ajouté plusieurs documents précieux, entre autres, le rapport fait par Portalis à la chambre des pairs, en 1827, sur la pétition de M. de Montlosier.

L'École éclectique et l'École française,parM. Saphary,professeur de philosophie au collège Bourbon.--Paris, 1844. Joubert. 1 vol. in-8. 6 fr.

Ce livre est un plaidoyer en faveur de l'école française contre l'école éclectique. M. Saphary attaque M. Cousin, son supérieur, et défend M. Laromiguière, son maître et son ami. Il pense, avec Rousseau, que des égards ne doivent pas l'emporter sur les devoirs.» Comme l'illustre philosophe de Genève, il s'écrie: «Justice, vérité, voilà les premiers devoirs de l'homme. Toutes les fois que des ménagements particuliers lui font changer cet ordre, il est coupable.»

Le jeune professeur de philosophie du collège Bourbon le déclare lui-même: il ne vient pas, en transfuge de l'Université, servir la cause de ses éternels ennemis. Mais il appelle de toutes ses sympathies le concours légitime et salutaire du clergé de France, «qu'on enveloppe, dit-il, dans une funeste solidarité, et dont l'action religieuse est affaiblie par le contact qu'on lui suppose avec une congrégation que m'autorise pas la loi, et que repousse l'esprit public.» Aussi lui conseille-t-il de désavouer ces liens secrets, cette domination étrangère qu'on lui prête, s'il veut prendre la mesure d'influence qui lui appartient, et que réclame le bien de la société. D'un autre côté, il engage l'Université à ne pas confondre la cause d'une école étrangère avec sa cause propre, qui est toute nationale; car il ne convient pas à sa dignité d'abriter derrière les noms de Descartes, de Bossuet, de Fénelon, des doctrines antipathiques à leurs doctrines, et dont le corps épiscopal s'est vivement ému, alors qu'il défendait les prérogatives de la raison, attaquée au sein même de l'instruction publique. «Pour dire, en un mot, toute notre pensée, s'écrie M. Saphary, en terminant sa préface, nous ne voulons ni les jésuites, ni les éclectiques; nous désirons qu'une direction nouvelle soit donnée à l'enseignement philosophique.»

Dans la première partie de son livre, l'École éclectique, M. Saphary essaie de prouver que l'éclectisme n'a introduit aucune idée neuve dans la science, ne l'a délivrée d'aucune erreur, et que, n'ayant pas pu créer, après les grands maîtres de la philosophie, une œuvre originale, il s'est vainement efforcé de former, de leurs pensées diverses, une doctrine unique qu'ils ne puissent pas désavouer.

Dans son opinion, l'éclectisme est un nom sans réalité. Appliqué aux sciences, il en devient la dislocation. Il n'a pas de méthode fixe, il est dépourvu de critérium pour discerner le vrai d'avec le faux; il propose des transactions; il tend à effacer le caractère de la vérité, à affaiblir les croyances, à énerver les âmes; enfin, il a porté le trouble dans l'Université, et il a déconsidéré la philosophie autant par ses pauvretés nébuleuses que par ses témérités provocatrices.

La seconde partie, intituléel'École française, est le mémoire couronné par l'Université au concours sur la philosophie de Laromiguière. M. Saphary fait d'abord une esquisse de la philosophie française, telle que l'a prise Condillac des mains de Locke et telle qu'elle a été enrichie par lui et par ses vrais disciples jusqu'à Laromiguière. Puis il considère successivementson maître et son amisous trois points de vue: il apprécie tour à tour le philosophe, l'écrivain, l'homme. Ce panégyrique se termine ainsi: «Lorsqu'on pressait ce modèle des philosophes de protéger au moins son œuvre contre les objections qu'on murmurait autour de lui, il répondait avec un profond désintéressement: «Si mon livre renferme la vérité, c'est en vain qu'on l'attaquera; sinon, qu'il périsse.» Il ne périra pas.»

Catalogue des Livrescomposant la bibliothèque de feuM. F.-Fréd. Poncelet.--Paris, 1844.Delion.1 vol. in-8 de 400 pages. 6 fr.

C'est lundi prochain 3 juin que commencera à l'École de Droit la vente de la belle bibliothèque de feu Fréd. Poncelet. Cette vente se continuera sans interruption jusqu'au 6 juillet. Trente vacations suffiront donc pour détruire et disséminer cette magnifique collection que Poncelet, enlevé trop tôt à ses amis et à la science, avait mis plus de quarante années à amasser. Aucun professeur n'est jamais parvenu à recueillir une si grande quantité de matériaux rares concernant l'histoire du droit. La bibliothèque particulière de Poncelet renfermait un nombre considérable d'ouvrages français, mais surtout étrangers, dont les plus riches collections publiques ne possédaient pas un seul exemplaire, et dont les titres même étaient inconnus de savants. Il est vivement à regretter que tant et de si précieux trésors, réunis avec tant de peine et d'argent, soient dispersés en quelques jours dans une foule de bibliothèques particulières, où la plupart resteront à tout jamais enfouis sans profit pour la science. Heureusement du moins, il en restera toujours un catalogue bien fait, dans lequel les hommes qui s'adonnent au droit, ou qui s'occupent d'histoire ou de littérature, seront sûrs de trouver une foule d'indications utiles qu'ils chercheraient vainement ailleurs.

Musée Lambourg.--Une exposition intéressante est ouverte en ce moment boulevard des Italiens, nº 4. M. Lambourg y montre tout un cabinet d'histoire naturelle, plantes, fleurs et animaux de grandeurs naturelles, exécutés en verre et en émail, avec une perfection d'imitation qui accuse dans cet artiste, outre la possession complète des procédés matériels, un sentiment et un goût que nos peintres et nos sculpteurs admireront, et qui étonneront les gens du monde. Nous parlerons plus en détail de cette curieuse exposition; mais dès aujourd'hui, nous voulons engager nos lecteurs à la visiter. M. Lambourg ne se borne pas à montrer les produits façonnés de son art, il exécute devant les spectateurs des petits chefs-d'œuvre d'imitation qu'on voit naître d'une tige de verre exposée au feu d'une lampe, sous sa main habile et sûre. C'est un art qu'il enseigne et qui doit, nous en sommes certains, devenir un art à la mode dans le monde.

Les dernières courses de Chantilly nous ont fourni des études sur la mise des hommes, qui est comme toujours empruntée au pays des sportsmen. Il y a dans l'ampleur des vêtements actuels un air britannique très-prononcé, et l'habit croisé, dit à la française, n'a de français que le nom.

L'habit du soir, en couleur de fantaisie, est à taille large, basques larges et à grands revers; les manches ont aussi de l'ampleur et sont ouvertes du bas sans boutons.

Les gilets très-élégants ont une broderie en soutache ou une petite guirlande de broderie en soie et or le long des devants, et des boutons espacés allant jusqu'en haut; les plus merveilleux sont en marcassite.

Les pantalons se font assez larges et se mettent avec ou sans sous-pieds; ils couvrent le pied aux trois quarts.

Voici un costume d'Humann qui montre dans son ensemble les divers vêtements que nous venons de détailler.

La robe de chambre, dessinée aussi sur un modèle de Humann, est en velours grenat; elle a sur les devants, autour des poches et des manches, une broderie en soutache; cette même broderie fait garniture au-dessous des poches en forme de fer à cheval; les boutons sont espacés et posés deux par deux, ainsi qu'on peut le voir sur le modèle.

Avec ce costume de chambre, la chemise doit toujours être sans col, mais seulement froncée sur un poignet, afin de dégager le col. Le toquet algérien est brodé en ganses d'or et ganses de soie dite soutache de couleurs tranchées.

Pour les jeunes gens, on fait des redingotes droites très-dégagées; elles ont presque l'air d'un habit; mais généralement on porte les redingotes croisées à l'anglaise un peu larges, à taille longue et à ceinture aisée.

Les gilets châle, ceux qui sont montants, boutonnés, coupés en biais avec de fortes pinces, ont la plus grande vogue. Leurs étoffes sont de couleurs claires, mais rien de tranché dans les nuances ne s'y voit. Il en est de très-bien en piqué anglais à côte; d'autres en couleurs écrues parcourues de lignes minces et espacées, bleu clair, mauve ou vert tranché de noir.

Les cravates en foulard uni pour le matin, et en demi-toilette, le satin fleuri et la soie écossaise sont toujours ce qu'il y a de meilleur air.

Le seul notable changement dans le costume des hommes, c'est le chapeau: il est maintenant très-petit, bas de forme, un peu cintré vers le milieu; les bords en sont aussi fort petits et relevés sur le côté.

SOLUTION DES QUESTIONS PROPOSÉES DANS LE SOIXANTE-QUATRIÈME NUMÉRO.

I. Rectifions d'abord l'énoncé de notre première question en excluant de cet énoncé les pièces de 25 c. et de 50 c., dont les épaisseurs n'atteignent pas un millimètre.

L'épaisseur des autres pièces de monnaie, depuis l'établissement du système métrique, est, aussi bien que leur module, fixée en parties décimales du mètre. Ainsi les pièces de 1 f., 2 f., 5 f., 20 f., 40 fr., ont respectivement des épaisseurs exprimées en millimètres par les nombres

1, 1,9, 2,5, 1,25, 1,5.

Les dix premiers millimètres seront donc formés par les combinaisons suivantes; savoir:

1 millim. avec 1 pièce de 1 fr.2              2          1 fr.3              3          1 fr.,ou 2         40 fr.4              4          1 fr.5              2          5 fr.,ou 4         20 fr.6              6          1 fr.,ou 4         40 fr.7              2          5 fr., et 2 de 1 fr.8              2          5 fr., et 3 de 1 fr.ou 2         40 fr., et 4 de 20 fr.9              2          5 fr., et 4 de 1 fr.,ou 6         40 fr.10             4          5 fr.,ou 10          1 fr,,ou 8         20 fr.

Ainsi il y a 20 combinaisons que l'on peut employer pour obtenir les dix longueurs croissant de millimètre en millimètre, jusqu'à 1 décimètre; et comme il y en a 3 qui correspondent à cette dernière longueur, les nombres de celles qui pourront servir pour 11, 12, 13 millimètres seront triples des nombres que nous avons trouvés pour 1, 2, 3, etc. Il y aura donc 3 fois 17 plus 3, ou 54 manières de former les longueurs comprises entre 10 et 20 millimètres. Mais, de plus, on pourra former 12 millimètres avec 8 pièces de 40 fr., 15 millim. avec 10 pièces de 40 fr., 16 millim. avec 6 pièces de 5 fr. et 2 de 1 fr., 18 millim. avec 12 pièces de 40 fr., 19 millim. avec 10 pièces de 2 fr.

On n'éprouvera aucune difficulté à continuer cette énumération de décimètre en décimètre; mais, comme elle nous entraînerait trop loin, il nous suffira d'avoir indiqué ici la marche à suivre.

II. Prenez un parallélogramme articulé, tel que ABba formé par 4 règles en bois égales deux à deux, et mobiles autour des articulations A, R, b, a. Fixez les milieux F et f des deux plus longues règles sur un montant vertical à l'aide de chevilles autour desquelles ces règles sont mobiles. Par les milieux des deux courtes règles fixez solidement deux traverses GH, LK assujetties à rester perpendiculaires à ces règles. En quelque point F ou G de ces traverses que soit fixé chacun des deux poids égaux P et Q, le système sera en équilibre. Ainsi, même en donnant au parallélogramme articulé la forme Indiquée sur la figure par des traits pointillés, l'équilibre aura lieu pourvu qu'il y ait égalité entre les poids P et Q.

Ce singulier appareil, connu sous le nom debalance de Roberval, présente une espèce de paradoxe mécanique, contraire en apparence à la théorie connue du levier. Le paradoxe disparaît bientôt quand on remarque que le parallélogramme articulé ABcd n'est pas un levier unique, mais bien l'assemblage de deux leviers intimement unis l'un à l'autre. L'explication du fait ne sera pas difficile si l'on admet le principe très-égal et très-simple que deux poids égaux se font équilibre dans une machine, lorsqu'on la dérangeant un peu de la position qu'ils occupent à un instant déterminé par un mouvement imprimé à la machine, on fait remonter l'un d'une hauteur précisément égale à celle dont on fait descendre l'autre. Or, c'est ce qui arrive manifestement dans la balance de Roberval, ainsi qu'on le voit à l'inspection seule de la figure.

M. Poinsot, auteur de l'ingénieuse théorie des couples, a donné, dans sesÉléments de Statique, une autre explication très-simple et très-rigoureuse de la balance Roberval, fondée sur cette théorie. Nous y renvoyons le lecteur.

NOUVELLES QUESTIONS A RÉSOUDRE.

I. On demande un procédé simple pour compter un million de francs en pièces de 5 francs.

II. Pourquoi une toupie se soutient-elle debout lorsqu'elle tourne, tandis qu'elle tombe dès que sa vitesse de rotation est épuisée?

III. D'où vient qu'on tient plus aisément en équilibre sur le bout du doigt un bâton chargé d'un poids à son extrémité supérieure, que lorsque le poids est au bas?

EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.

L'enseignement de l'Université a soulevé les murmures du Clergé.


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