L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL,Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N° 68. Vol. III.SAMEDI 15 JUIN, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40SOMMAIRE.Courrier de Paris.Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux Exposants, dans la Salle de spectacle de Versailles.--Embellissement de Paris.Nouveaux percements de voies publiques.Trois Gravures.--Histoire de la Semaine.Portrait du duc d'Angoulème d'après sir Thomas Lawrence.--Répondez-moi. Romance. Paroles de M. Godefroy; musique de M. Charles Puisot.--Les Chemins de fer. L'État, les Compagnies.--Algérie.Investiture d'un khalifah; Embarquement de troupes, d'après un dessin original de M. Letuaire.--Un voyage au long cours à travers la France et la Navarre. Récit philosophique, sentimental et pittoresque, par Albert Aubert. Chap. I et 11.Sept Gravures, par Bertall.--Exposition des Produits de l'Industrie.(Septième article). Tissus et Poterie.Métier à broder, par mademoiselle Chanson; Vue générale de la galerie des tissus pendant la visite du roi; Portière en tapisserie, exécutée à Aubusson. Poteries de grès de Voisinlieu: Trois vases et flacon de la fabrique de M. Talmoure.--Bulletin bibliographique.--Musée Lambourg.Une Gravure.--Levassor dans ses dix rôles du Troubadour omnibus.Une Gravure.--Correspondance.--Rébus.Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux exposants dansla salle de spectacle de Versailles le 8 juin 1844.Courrier de Paris.C'est Versailles qui a occupé, cette semaine, le haut du pavé dans le pays des nouvelles; Paris n'a eu que le second rôle: mais Paris et Versailles se touchent de si près, que l'un peut bien être pris pour l'autre, et que ce qui arrive à l'autre d'éclatant, profite à l'un: c'est l'affaire d'un wagon, et pas davantage.Cette grande aventure dont Versailles s'est glorifié cette semaine, ne devinez-vous pas ce qu'elle est et ce qu'elle veut dire? Avez-vous si courte mémoire, et faut-il vous dire de regarder les choses qui sont sous votre nez et vous crèvent les yeux?Eh bien! oui, j'entends; ne faites pas tant de bruit pour si peu de chose, et ne prenez pas ces airs grondeurs: c'est du spectacle offert par le roi aux représentants de l'industrie que vous voulez parler.--Précisément.--Parlez-en donc, je ne demande pas mieux.--Écoutez, je commence.D'abord, je dois très-humblement m'accuser d'une erreur. Je pourrais bien dire, comme tant de coupables, «ce n'est pas ma faute!» ou comme les écoliers pris en flagrant délit, m'écrier: «Mais, monsieur, je vous assure que c'estchosequi en est cause!» Dieu merci! je suis plus brave que cela, et j'endosse hardiment mes peccadilles. Je reconnais donc, et j'en dis tout haut monmea culpa, avoir très-faussement, mais non pas méchamment annoncé que le roi avait arrêté avant la représentation le spectacle ainsi qu'il suit:Lucrèceetla Ciguë. Entre nous, je tenais l'affiche de l'Odéon lui-même. Mais qu'importe que ce soit l'Odéon, que ce soit moi, que ce soit un autre? la vérité pure est que ni lala Ciguë, de M. Émile Augier, ni laLucrèce, de M. Ponsard, n'ont eu l'honneur d'être conviées à la fête de Versailles. On les a laissées très-paisiblement au faubourg Saint-Germain, sur le théâtre où elles sont nées, et si elles vont jamais à la cour, ce sera une autre fois.L'Opéra a damné le pion à l'Odéon; qu'on me passe cette expression peu poétique, mais que les joueurs d'échecs ne désavoueront pas. Le samedi 8 juin, M. Habeneck, chef d'orchestre de l'Académie royale de musique, est parti pour Versailles par la rive droite, conduisant, par le même convoi, l'ouverture, le deuxième et le troisième actes d'OEdipe à Colone,le quatrième acte dela Favorite, le deuxième et le troisième actes dela Muette; itemMM. Levassor, Massot, Duprez, mademoiselle Dobrée et madame Stoltz pour le chant, et pour l'entrechat, MM. Coralli, Mabile et Petitpa, mesdemoiselles Robert, Adèle Dumilâtre, Sophie Dumilâtre et Maria. Ajoutez la polka, sans laquelle il n'y a pas du bonnes fêtes, pas plus à la cour qu'à la ville. La polka est de tous les rangs, de toutes les conditions et de tous les âges; on la danse de six mois à quatre-vingts ans, et du palais à la mansarde. Jamais on n'a vu, de mémoire de danse, une telle fureur, une telle fièvre, une telle épidémie.A cinq heures, le salon d'Hercule, qui conduit à la salle de spectacle, était envahi par la foule des invités industriels; il y en avait plus de quinze cents, sans compter les conviés politiques, diplomatiques et de la familiarité. A sept heures, les portes du théâtre se sont ouvertes, et, chacun a pris place sur les banquettes et dans les loges indistinctement; on n'avait réservé que la loge royale et celle du corps diplomatique. Je ne vous nommerai pas les personnages qui figuraient dans cette réunion; il y en avait de tous les visages et de tous les costumes, depuis les plus jolis jusqu'aux plus laids, depuis les plus chamarrés et les plus brodés jusqu'aux plus simples et aux plus modestes; depuis la botte vernie, jusqu'aux souliers avariés. Un journal s'est fort indigné du négligé plus que sans façon d'un brave industriel, qui figurait dans cette assemblée; il avait un habit malpropre, dit-il, et les mains comme son habit. Un autre journal, qui ne tient pas à l'habit, a répondu que peu importait l'enveloppe, et que l'intérieur était le principal; «combien de consciences, a-t-il ajouté, cachées sous ces broderies d'or, qui auraient paru au grand jour moins nettes encore que ces mains et que cet habit qui vous ont si fort scandalisés.»--Telles sont les douceurs que se sont dites, à l'occasion de cette fête, le parti des mains propres et des consciences sales, et le parti des mains sales et des consciences propres.A sept heures et demie, le roi a paru dans sa loge accompagné de toute la famille royale, excepté le duc d'Aumale, qui guerroie en Afrique. M. le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, M. le prince Alexandre de Wurtemberg gendre du roi Louis-Philippe, complétaient le groupe royal et princier.Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Habeneck a conduit l'orchestre admirablement; que MM. Duprez, Levasseur, Massot ont chante admirablement; que mademoiselle Dobrée et madame Stoltz n'ont pas chanté moins admirablement; et que rien n'a été plus admirable que les entrechats, et les bonds, et les pirouettes, et les ronds de jambe, et les jetés-battus, et les grands et petits écarts de M. Coralli et de mademoiselle Maria, de M. Mabile et de mademoiselle Adèle Dumilâtre, de mademoiselle Sophie Dumilâtre et de M. Petitpa; n'oublions pas mademoiselle Robert, digne aussi d'admiration. Comment, en effet, dans une fête royale tout ne se ferait-il pas admirablement, et ne semblerait-il pas admirable? Quant à la polka, elle a été aux nues; il est vrai que mademoiselle Maria la danse à ravir. Peu s'en est fallu que les quinze cents spectateurs, et le corps diplomatique lui-même, dans leur enthousiasme, n'aient renouvelé la scène des juges duProcès du Fandango, et ne se soient mis à polker de toutes leurs forces.Le roi a plusieurs fois exprimé sa satisfaction par des bravos; et tout le monde d'applaudir.La salle, magnifique en elle-même, était d'ailleurs magnifiquement illuminée; le cristal des lustres y réfléchissait les feux de mille bougies.Dans les entr'actes, des plateaux de rafraîchissements, portés par la livrée royale, ont circulé abondamment. Les quinze cents bouches et les trois mille mains qui composaient l'assemblée se sont précipités sur ces plateaux rafraîchissants, et en ont absorbé, la superficie liquide avec un empressement, une avidité, une reconnaissance que justifiaient, au plus haut degré, la température africaine qui avait converti cette salle de spectacle en une véritable étuve ou salle de bain russe.Tout le monde cependant s'en est allé content, en s'épongeant le front avec son mouchoir. Si, par hasard,--ce qui est impossible,--quelques caractères maussades, quelques esprits mal faits, comme il s'en trouve partout, même dans les plus belles fêtes, s'étaient, déclarés peu satisfaits, ils n'auraient pas eu la consolation de pouvoir redemander leur argent. Voilà l'inconvénient des spectacles gratis.Puisque nous sommes dans les comédiens, les chanteurs et les danseuses, n'en serions pas; aussi bien, c'est une espèce qui n'est pas sans agrément; et pourvu que vous vous teniez assez loin des danseurs pour qu'ils ne vous éborgnent pas d'un coup du pied; pourvu que vous soyez vis-à-vis des danseuses dans une altitude et à une distance qui les empêchent de vous enlever, à la pointe de l'orteil, votre cœur ou votre bourse, quelque fois l'un et l'autre en même temps; pourvu que vous n'ayez affaire qu'à des cantatrices et à des chanteurs au gosier mélodieux, et que vos oreilles ne risquent d'être ni déchirées ni mises en sang, on peut dire qu'il y a moyen d'avoir de l'agrément avec ces messieurs et avec ces dames.Pour ne parler que de l'entrechat, en voici un charmant qui nous revient après une longue absence. Que dis-je, un entrechat? C'est une fine bayadère, une sylphide délicieuse, au pied leste, au doux sourire, aux attitudes harmonieuses et poétiques.--Est-ce de Taglioni que vous parlez?--Non, mais de quelqu'un qui lui ressemble et qui pourrait bien lui succéder, de Lucile Gralm.Lucile Gralm est de retour à Paris depuis huit jours; elle arrive de Londres chargée de banck-notes et de couronnes, en veux-tu? en voici. Lucile Gralm donnera-t-elle quelques coups d'aile à l'Opéra? on ne dit ni oui ni non. M. Léon Pillet est incertain; cependant que faire? Dans quinze jours Marie Taglioni se retirera dans son triomphe et ira visiter le lac de Côme pour y choisir et y asseoir son nid. D'autre part, mademoiselle Carlotta Grisi est, dit-on, dans une situation qui conseille aux sylphides de se tenir paisiblement à domicile, en attendant qu'il leur soit permis de redevenir légères. Que fera cependant le ballet pantomime? Qui nous rendra la Willi et la Péri, et toutes ces filles de l'air? Je ne vois que Lucile Gralm, qui tombe des nuages tout exprès pour parer à ce déficit, Lucile Gralm qui n'a besoin que d'un bond pour remonter d'où elle est descendue!Cependant quel bruit de vivat et de bravos nous arrive de Vienne, quel parfum de fleurs triomphales? C'est, à madame Pauline Viardot que ces bravos s'adressent; c'est madame Pauline Viardot qui récolte ces couronnes; le succès qui l'avait caressée fidèlement pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, l'a suivie jusqu'à Vienne. La naïveGazza,la tendreLucia, ont ému ces bons Viennois jusqu'aux larmes; et notez bien que les Viennois s'y connaissent, et que ce n'est pas une petite marque d'honneur que d'obtenir leur approbation et de leur plaire.Cependant nos lions et nos lionnes quittent Paris et commencent à se livrer furieusement à la villégiature; quant aux tigresses, il n'y en a plus. On va partir, on part, ou on est parti. Bade a ses attraits ordinaires; Spa s'est embelli et a doublé ses charmes; on va donc à Spa; Spa excite la curiosité; Spa attire par ses bois, par ses fêtes, par ses solitudes; c'est un mélange charmant de bruit et de silence; aussi entend on dire de tous côtés; «Où allez-vous cette année?--A Spa!--Et vous?--A Spa!--Et vous, là-bas?--A Spa!» En route donc et partons pour Spa, tous tant que nous sommes à qui le ciel accorde du temps, de l'argent et du loisir!Un conscrit vient de renouveler l'histoire d'Achille à Scyros; il avait l'air si candide et si féminin, que le président du conseil de révision lui dit: «Mais, monsieur, vous êtes une demoiselle!--Pardon, monsieur, je suis un véritable conscrit, et je demande un briquet, ou la mort.»Le président ne voulait pas se laisser convaincre; mais enfin il fut convaincu. Une autre fois, je vous dirai comment.Le ciel a fait des siennes cette semaine, et s'est mis dans des rages de pluie terrible; un orage, une averse à Paris, est un des spectacles les plus récréatifs qu'on puisse imaginer; il faut voir toute cette population effrayée s'abritant sous les portes cochères et passant les ruisseaux à la nage. Si l'aventure arrive un dimanche, la comédie est complète: la terreur et le désordre que jette la pluie dans les mortels endimanchés ne sauraient se décrire. Or, le Paris du dimanche a été trempé jusqu'aux os l'autre jour, et crotté jusqu'à l'échine, par une inondation subite. C'était un désastre risible de chapeaux, de robes, de pantalons blancs, de jabots inouïs, et de cravates mirobolantes. Le lendemain matin, ce Paris là se brossait et se séchait encore.--Qui riait dans un coin? les tailleurs, les cordonniers et les modistes. Les orages profitent toujours à quelqu'un, et la preuve, c'est qu'il y a beaucoup d'honnêtes gens qui passent leur temps à amonceler et à grossir les nuages.Un soldat en garnison à Paris s'est brûlé la cervelle dans la chambre de sa caserne; ce n'est pas le premier exemple de désespoir que nous ayons eu à signaler cette année dans l'armée; hier, c'était un soldat; l'autre jour, un sergent et un capitaine. A quelle cause attribuer ces résolutions fatales? Il n'y a pas d'exemple, sous l'empire, qu'un homme de guerre, officier ou simple soldat, ait attenté à sa vie. Il est vrai que la victoire ne leur laissait pas le temps de s'ennuyer, et que souvent une balle ennemie se chargeait de les guérir de la maladie du suicide.Madame Dorval a définitivement rompu avec l'Odéon; elle fait un nouveau pacte d'amitié avec le théâtre Saint-Martin, son berceau en quelque sorte, et le témoin de sa réputation naissante et de ses plus beaux succès de sanglots et de larmes. Madame Dorval et la Porte-Saint-Martin sont liés l'un à l'autre pour dix-huit mois, à partir du mois de septembre. La célèbre actrice débutera par un drame nouveau, qu'on dit d'une grande hardiesse et d'une grande originalité.Embellissements de Paris.(V. t. III, p. 43, 141.)NOUVEAUX PERCEMENTS DE VOIES PUBLIQUES.Dans un de nos précédents articles, nous avions signalé la nécessité de procurer un nouveau débouché à la circulation aux abords de l'embarcadère des chemins de fer de Rouen, Versailles et Saint Germain. L'affluence des voyageurs et des voitures encombre chaque jour d'une manière réellement dangereuse l'unique voie destinée à leur passage.Nos prévisions se sont réalisées, et, l'on a senti qu'on ne pouvait larder plus longtemps à donner de nouvelles issues au mouvement de la population qui se porte vers ce point avec tant d'activité. Les abords du débarcadère, centre principal de ce mouvement, ont nécessairement attiré la première attention, et l'on a cherché à les rendre plus faciles, soit en ouvrant de nouvelles voies publiques dans cette direction, soit en élargissant celles qui seules y conduisent aujourd'hui.Plusieurs projets ont été étudiés dans ce but. Celui qui satisfaisait le plus grandement les exigences de la circulation, avait été conçu dans une réunion des propriétaires du quartier. Il établissait d'abord une vaste place en face du débarcadère Saint-Lazare, dans les terrains vagues qui servent aujourd'hui de chantiers; puis du cette place rayonnaient des rues dans toutes les directions, pour rejoindre, d'abord la rue Sainte-Croix, au-dessus du collège Bourbon, et communiquer à la Chaussée-d'Antin par la rue Joubert; ensuite la rue Neuve-des-Mathurins, pour déboucher les rues Greffuthe et Godot, et parvenir au boulevard; enfin la rue Saint-Nicolas, pour communiquer avec la rue de l'Arcade.A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Placeprojetée.--1, 2, 3, 4. Rues projetées.--c. Rue Sainte-Croix.--d. Rue del'Arcade.--e. Rue Neuve-Saint-Nicolas.--f. rue de la Ferme.--g. Rue Godot--h. Rue Neuve-des-Mathurins.--I. RueGreffuthe.--j. Rue Tronchet.Ce projet, bien combiné sous le rapport de la circulation, présentait, il est vrai, d'assez grandes difficultés d'exécution, par le nombre de rues à ouvrir, l'importance des immeubles à exproprier, et les sacrifices pécuniaires à faire. Un travail beaucoup plus restreint fut donc proposé à l'administration municipale, et accepté presque aussitôt. Il consistait simplement dans le percement d'une rue de quinze mètres à travers les chantiers en face de l'embarcadère, et en prolongement de la rue de la Ferme, avec une espèce d'impasse qui eût donné dès à présent une seconde porte, au collège Bourbon, mais qui, pour l'avenir, menaçait l'existence de cet édifice: car, placée dans l'axe de la rue Joubert, cette espèce d'impasse en serait devenue nécessairement plus tard la continuation, à travers les bâtiments démolis du collège.A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Ruenouvelle de 15 mètres.--C. Impasse.Entrée du collège Bourbon.--d. CollègeBourbon.--e. Rue Saint-Nicolas.--f.Rue de la Ferme.Ce projet, bien que voté par le conseil municipal et sanctionné par une ordonnance royale, a soulevé une réprobation presque unanime. Évidemment une seule rue de quinze mètres était insuffisante pour les immenses besoins créés sur ce point par la réunion de trois chemins de fer, et à peine la décision fut-elle rendue, qu'on reconnut la nécessité de la modifier. Des propositions furent faites par une compagnie de propriétaires pour l'exécution d'un troisième plan; celui-ci abandonnait les rues rayonnantes d'abord projetées, mais conservait l'exécution d'une place, qui, coupée par des terre-pleins pour les piétons, eût donné à l'affluence des voyageurs et de la population tout l'espace nécessaire.Ces propositions n'ont pas été adoptées complètement, et l'administration semble avoir pris unmezzo termineentre ce projet et celui qu'elle avait primitivement adopté. La place ne sera point exécutée, mais la grande rue du débarcadère sera portée à vingt mètres de largeur. Les rues Saint-Lazare et Saint-Nicolas seront immédiatement élargies, et le collège Bourbon prendra façade sur la nouvelle voie publique.Il faut avouer que ce projet ne semble pas répondre encore aux besoins de la circulation. Une rue, même de vingt mètres, ne semble pas en rapport avec le développement que doit prendre chaque jour l'activité concentrée sur ce point. Cependant, quel qu'il soit, il devient urgent, et doit être promptement exécuté. On dit que des difficultés qui existent entre la ville de Paris et l'Université, pour l'échange des terrains dépendants du collège, en retardent seules l'exécution. Nous souhaitons qu'elles soient promptement terminées, dans l'intérêt des nombreux voyageurs que le débarcadère jette chaque jour sur la chaussée dangereuse et encombrée de la rue Saint-Lazare.A. Débarcadère.--B. Rue de 20 mètres.--e. Rue Saint Nicolas. --f. Rue de la Ferme.Mais ce n'est point seulement sur ce point que l'attention devrait se porter. Un seul débouché ne suffit pas à la circulation que les chemins de fer appellent dans le quartier Saint-Lazare et au carrefour de l'Arcade. Il serait bien temps que l'administration songeât à favoriser les efforts privés qui tendent à régulariser, à rendre plus viables et plus salubres les débris de l'ancienne Pologne. Déjà, il est vrai, elle s'est occupée de redresser une partie de la rue du Rocher, qui, suivant les sinuosités tortueuses de l'ancien chemin des Étrangers, aboutit si péniblement à la barrière Monceaux, que sa situation appelle à soulager la barrière Clichy, déjà tellement encombrée. Mais cette amélioration partielle n'aura qu'un bien faible résultat tant que les autres parties de la voie publique resteront dans cet état d'invalidité. Ne serait-ce pas le cas d'achever la rue Malesherbes, qu'un seul mur empêche de communiquer, par la place de La Borde, à la rue de la Pépinière? On obtiendrait ainsi une large voie de communication qui suppléerait à l'insuffisance et à l'irrégularité de la rue du Rocher. Puisque l'administration laisse construire partout sur l'emplacement de ce beau boulevard Malesherbes, dont deux décrets successifs avaient ordonné l'ouverture, il faudrait au moins qu'elle tâchât de conserver la seule partie qui n'est pas encore obstruée, et qui devient d'une véritable importance dans les prévisions d'un avenir peu éloigné.Histoire de la Semaine.Les événements se pressent cette semaine sous le burin, ou, pour être plus exact, sous la plume d'oie de l'historien. Ne voulant en omettre aucun et donner à tous l'espace qu'ils réclament, nous avons dû compter sur notre confrère leCourrier de Paris, pour peindre aux yeux de nos lecteurs les splendeurs plus ou moins réussies de la fête de Versailles, et sur les informations à la fois particulières et officielles d'un autre de nos collaborateurs pour rendre compte des scènes dont l'Afrique du nord vient d'être le théâtre.Mais si nous sommes dispensé de suivre nos députés à la fête où ils ont été convies, nous devons rendre compte des travaux que, fatigués et haletants, ils poursuivent au Palais-Bourbon. Jamais session n'avait été plus longue, jamais, même au mois d'avril des années précédentes, plus de projets importants n'avaient figuré à l'ordre du jour ou n'y avait-il encore attendu leur inscription. Voilà six mois que nos législateurs siègent, et tout leur fait craindre que la fin de juillet ne les trouve encore à l'œuvre. Susie regardait comme devant être lourds et pesants les enfants conçus dans la canicule; législateur et contribuables ont tout à redouter de séances prolongées jusqu'à cette époque; à la façon dont les projets de chemins de fer viennent se mettre à la queue l'un de l'autre, nous avons lieu de craindre qu'il n'en soit des derniers votes de la Chambre comme des enfants de Susie. D'ordinaire, quand le rapport de la commission du budget était déposé, on s'empressait de fixer le jour de cette discussion finale, et tout au plus accordait-on place à une ou deux lois courtes et urgentes entre les deux budgets. Il n'en sera pas ainsi cette année: il n'est pas un députe qui consente à retourner dans son arrondissement sans y porter un bout de chemin de fer et l'ouverture d'un crédit quelconque. Lyon aura le sien; Bordeaux ne sera pas moins bien partagé; Lille et Calais n'attendront pas plus longtemps; Strasbourg sera parmi les élus; Nantes sera pourvu; Brest verra mettre un terme à ses inquiétudes; Vierzon enfin à lui seul aura trois chemins; si vous voyez quelque lieu oublié dans cette longue liste, dépêchez-vous de le signaler pendant que nos députés sont en verve, et ils ajouteront une, deux ou trois lignes nouvelles, s'il le faut, au partage d'un crédit total, insignifiant pour tant d'entreprises menées de front et qui les fera arriver à terme Dieu sait quand. Appliqué à une ou deux grandes lignes seulement il eût immédiatement doté le pays de quelques grande voie utile au transit ou à la défense nationale; il eût relié nos ports de l'Océan à ceux de la Méditerranée; mais malheureusement on tient d'avantage à relier la majorité au ministère et les électeurs aux élus dont on désire de voir plus tard renouveler le mandat. C'est une faute, et ce qui l'aggrave, c'est que c'est une définitive; il est impardonnable de retomber en 1844 dans les errements de 1842; à cette dernière époque il y avait du moins pour expliquer, nous ne disons pas justifier, une démarche semblable, une dissolution et une réélection prochaines, mais en vérité prendre les précautions d'aussi loin et à la seconde session d'une législature, c'est se tenir sur lequi vive!en plein jour. Quoi qu'il en soit, on doit craindre que la raison ne prévale pas, car il y a trop d'intérêts, et d'intérêts égoïstes qui tiennent à ce que les choses se passent autrement. On donnera donc pour commencer un million au chemin de fer qui en demanderait cent. Ce mode de procéder ressemble assez à celui du père de famille qui à la naissance d'un enfant, va déposer mille francs à une compagnie d'assurance sur la vie pour constituer au nouveau-né une dot quand il sera grand. Le père de famille fait sagement; mais l'État ne devrait pas traiter le pays en enfant.--Cent quatre-vingts députés environ ont signé une déclaration portant qu'ils ne sont intéressés directement ni indirectement, comme actionnaires, commanditaires ou administrateurs nommés ou désignés, dans aucune des lignes proposées en ce moment au vote des Chambres. C'est fort bien; mais l'intérêt d'argent n'est malheureusement pas le seul qui déteigne sur la boule qu'on est appelé à mettre dans l'urne, et l'intérêt de réélection et le besoin de complaire à tout prix à ses commettants agissent souvent sur tel homme qui saurait se tenir en garde toute préoccupation pécuniaire. Tout compte fait, nous préférerions donc à la déclaration que l'on signe, un engagement de demeurer sourd à toute influence locale et de ne voter que deux grandes lignes en concentrant sur elles toutes les ressources.C'est le parti que la Chambre vient de prendre pour des travaux à opérer dans nos ports marchands. Elle a voulu que le Havre, Marseille et Bordeaux fussent immédiatement mis en état de satisfaite aux besoins de notre marine commerciale et elle a rejeté les crédits demandés pour les ports de Bauc et de Martignes, qui plus tard auront leur tour,--Le port du Havre ne sera pas seulement agrandi, il sera encore fortifié. Un crédit a été voté pour que son état de défense, aujourd'hui si pitoyable, soit amélioré.Après un délai calculé et quand la certitude a été bien acquise que l'ordre du jour de la chambre des députés ne pourrait plus admettre d'inscription nouvelle, M. le ministre de l'instruction publique s'est senti le courage de porter au Palais-Bourbon le projet sur l'enseignement secondaire adopté ou plutôt bouleversé au Luxembourg. M. Villemain, comptant ses meurtrissures, a trouvé que le nombre en était bien honnête pour une session. C'est donc, nous le répétons, uniquement pour la forme que le ministre a fait cette présentation. Mais force lui a été de rédiger un nouvel exposé des motifs, et, dans cette préface, l'œuvre de la chambre des pairs, qui la suit, se trouve, pour qui sait lire, dénoncée à la chambre des représentants du pays; nous disons pour qui sait lire, car le courage de M. Villemain ne fait jamais éclat; son énergie doute d'elle-même, et elle a bien raison. C'est une position toute nouvelle, que celle d'un ministre venant présenter une loi et faisant comprendre qu'il la désapprouve.--Pendant que le grand maître de l'Université vient déposer sur le bureau de la Chambre ses timides doléances, son plus fougueux adversaire parcourt quelques-uns de nos départements, et reçoit, dans les palais épiscopaux, des ovations pour la campagne qu'il a faite et pour les victoires qu'il a remportées tout en feignant de demeurer victime. A Lyon, on félicite M. de Montalembert «d'avoir eu le courage de professer hautement la foi catholique, au milieu des représentants d'une nation dont la majorité est catholique.» Ce n'est pas obligeant pour la chambre des pairs, qui, en vérité, n'a rien fait pour être excommuniée.--On voit, en même temps, le clergé inférieur, dont M. Persil avait fait remarquer le calme au milieu de l'émotion passionnée que montraient plusieurs prélats, être subitement mis en mouvement dans tous les diocèses dont les évêques ont protesté contre le projet de loi sur l'enseignement secondaire, et signer des adresses pour féliciter leurs supérieurs de leur opposition. La dépendance où se trouvent les curés, le pouvoir qu'a le chef d'un diocèse de briser l'ecclésiastique qui ne prend pas l'expression de son désir pour un ordre, ôtent, on le sent, beaucoup de leur signification à ces démonstrations nouvelles. On a fait observer, avec raison, que les prélats qui n'ont pas protesté pourraient, à l'aide d'injonctions semblables, obtenir de leurs subordonnés des félicitations tout aussi unanimes pour leur abstention. Qu'est-ce que cela prouverait? Précisément tout aussi peu que prouvent aujourd'hui les adresses contraires.La chambre des pairs vient de voter le projet de loi sur le recrutement de l'armée, précédemment adopté par la chambre des députés. On ne s'attendait nullement à voir cette assemblée exiger la constitution d'une réserve sérieuse, telle que la proposait, en d'autres temps, M. le maréchal Soult; sur ce point, l'opinion publique n'aura pas été trompée dans ses conjectures; mais le ministère paraissait s'attendre au rejet de tous les amendements et de ce côté, il a éprouvé un mécompte qui le forcera à rapporter de nouveau ce projet au Palais-Bourbon. On a adopté un amendement qui consiste à exempter du service militaire celui dont le frère est sous les drapeaux comme remplaçant. Cette disposition, qui n'a pas été insérée dans le projet, était écrite dans la loi de 1832.L'attaque du Maroc contre nos troupes devrait au moins nous valoir d'être dispensés d'entendre d'interminables dissertations sur la question de savoir si nous aurons la guerre avec l'empire. «Nous l'avons de fait,» comme dit le général Lamorandière dans son bulletin, et la guerre de fait aussi la plus incontestable comme aussi la plus meurtrière que nous connaissions. Le gouvernement, du reste, ne paraît pas partager les doutes, les destructions, les incertitudes de nos discuteurs politiques;le Moniteura aussitôt publié une note pour annoncer que le roi venait de décider que M. le prince de Joinville porterait son pavillon de contre-amiral sur l'un des vaisseaux de l'escadre d'expédition, et se rendrait avec son vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments légers, en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.La guerre étant déclarée, nous ne rappellerons ce que nous disions précédemment sur l'extension des opérations militaires dans tous les sens, que pour demander que l'action se concentre sur les points où la lutte est engagée, et pour qu'on n'aille pas chercher la guerre à l'est comme on se trouve l'avoir à l'ouest.Les nouvelles de Montevidéo se sont succédé à peu de jours de distance. Un Français nommé François Subescasse, qui, à aucune époque, n'avait pris les armes, a été saisi de force, dans les environs du Montevidéo, par les soldats du général Oribe et entraîné au camp. «Là on a voulu l'enrôler dans les troupes argentines, dit leNationalmontevidéen. Arrivé au quartier-général, il s'est trouvé en présence de M. Pichon, auprès duquel il s'est empressé de solliciter aide et protection. Pour toute réponse, le consul lui a tourné le dos.» Jeté en prison, le sieur Subescasse a trouvé moyen de s'échapper, et il est revenu à Montevidéo faire et signer au secrétariat du général Paez, une déclaration où ont été consignés ces faits et plusieurs autres, notamment la présence dans les rangs de l'armée d'Oribe, de Français liés avec M. Pichon, qui les laisse porter la cocarde tricolore et ne songe pas le moins du monde à les dénationaliser.--M. le contre-amiral Lainé, qui arrive dans ces parages pour remplacer M. Massieu de Clerval, a adressé aux Français formant la légion étrangère une proclamation qu'on pourrait croire rédigée dans les bureaux du ministère de la marine, car elle réfléchit tous les sentiments que M. de Mackau a récemment exprimés à la Chambre, et renferme une sommation de déposer les armes. Il y a été répondu par une résolution prise dans la journée du 13 mars, ratifiée dans celle du 19 et communiquée le 26 à l'amiral; «résolution disent nos compatriotes signataires, publique, solennelle, unanime et spontanée.» Cette résolution, comme on le pense bien, est un refus formel de déposer les armes pour se livrer eux et livrer les Montevidéens que nous avons ameutés, et qui les ont accueillis et traités en frères, à toutes les fureurs d'Oribe et de Rosas.--Il paraît que des succès assez importants ont été obtenus, en diverses rencontres, par les troupes de Montevidéo. Les succès seraient même assez marqués pour avoir donné à MM. de Mandeville et de Lunde la confiance d'adresser une note nouvelle à Rosas pour obtenir la levée du blocus et la libre navigation des rivières.Haïti est aujourd'hui entièrement soulevé contre le gouverneur, le général Hérard Rivière. On répète souvent qu'il n'y a là-dessous aucune rivalité de castes; cependant nous voyons des généraux noirs s'emparer partout des commandements. Au cap haïtien, la présidence est déférée au général Guerrier par une proclamation signée des membres du conseil d'État. Le général Pierrot est invité à se concerter avec lui; le général Lazarre lui est adjoint. Le général Pierrot, se rendant à l'invitation, est entré le 1 mai au Cap, à la tête de 2,000 hommes. Le ministre de la guerre et des affaires étrangères, Hérard-Dumesle, a été arrêté et est gardé à vue. On a signifié sa déchéance de la dignité de gouverneur au général Hérard-Rivière, qui ne compte plus, par suite des défections, que 1,000 hommes à son camp d'Azua. Le général noir Acana a marché sur les Cayes, qui jusque-là étaient demeurés en dehors du mouvement, s'est emparé de la ville le 5 mai et y a commis les excès les plus cruels et les plus révoltants. Huit cents habitants, pour s'y soustraire, se sont réfugiés sur des navires qui les ont conduits à la Jamaïque et dans les îles voisines. Au milieu de tous ces malheurs notre marine marchande sait faire preuve de sentiments humains et généreux.Mais, après avoir passé en revue tous les événements extérieurs dans lesquels la France ou les Français ont eu un rôle, nous arrivons au séjour, nous devrions dire au passage de l'empereur de Russie à Londres. Les feuilles anglaises, qui ont tenu un journal très exact des faits et gestes du czar, nous ont dit qu'il avait pour principe de ne jamais consacrer plus d'un quart d'heure aux visites particulières qu'il faisait. Il paraît qu'une semaine franche est aussi tout ce qu'il accorde aux États qu'il veut le mieux traiter. Il est bien constant que la réception et la visite ont été plus politiques que cordiales, l'empereur Nicolas lutte avec trop d'énergie et de succès contre l'influence anglaise dans l'Inde et ailleurs, pour qu'un peu de rancune ne vienne pas se joindre, à Londres, à l'estime que, du reste, on ne peut refuser aux souverains qui savent prendre les intérêts de leurs peuples. Mais ces sentiments combinés font aux visités de demeurer froids, et au visiteur de se montrer digne; chacun s'est maintenu dans l'esprit de son rôle. Aux banquets, aux réceptions royales, dont les invitations portaient «pour voir l'empereur de Russie et le roi de Saxe,» ont succédé les courses de chevaux et les revues. Aux banquets, les feuilles anglaises ont remarqué que Nicolas mange très-vite; aux réception, qu'il était plein d'attentions pour la reine Victoria; aux courses, qu'il parlait merveilleusement cheval; et aux revues, qu'il y montait infiniment mieux que le duc de Wellington et que M. Peel. On nous dit bien tout ce qui s'est fait, mais nous aurions plus d'intérêt à savoir tout ce qui s'est dit. Après la revue, où la reine est demeurée dans sa voiture dételée, de peur d'un accident, que sa situation de grossesse avancée eût rendu plus déplorable, l'empereur Nicolas, qui avait pu sourire intérieurement, si nous en croyonsl'Examiner, d'une scène de colère burlesque du prince Albert contre les artilleurs et de la tenue peu maritale des dragons, s'est approché de la reine et lui a dit: «Madame, vos troupes très-belles, les miennes le sont moins; mais telles qu'elles sont, elles seront toujours et en toutes circonstances à votre disposition.» Il est bien évident que la reine n'en a rien cru, et que l'empereur n'en pensait pas un mot; mais il y a tout à parier que, dans les conversations particulières avec M. Peel, Nicolas aura été moins complimenteur, sinon plus sincère, et que suivant la croyance des bonnes femmes, les oreilles de la France ont dû plus d'une fois lui remuer.--Enfin, avoir donné lieu à la police d'arrêter un Polonais distingué qui s'était permis, chez un tailleur, quelques plaisanteries à l'endroit d'une culotte destinée l'autocrate; après avoir, par contre, envoyé 500 livres sterling (12,500 francs) à la souscription du bal des réfugiés de Pologne, que l'on n'avait pas voulu ajourner, et sans doute pour montrer qu'il n'éprouvait nul dépit de ce refus d'ajournement; après avoir fondé un prix de course de 1,000 livres sterling (25,000 francs); après avoir laissé 220,000 francs pour les distribués aux domestiques du palais de Buckingham, et avoir acheté pour un million approchant de bagues, d'épingles, de colliers et de toute cette bijouterie courante dont l'empereur gratifie les danseuses, les chanteurs et les auteurs de pièces, Nicolas, qui rend, par ces frugalités, bien lourd et bien rude pour soutenir le rôle de souverain visiteur à Londres, est parti dimanche soir pour Sandwich. Lundi, à quatre heures de l'après midi, il arrivait à La Haye, auprès de sa sœur, la reine des Pays-Bas à laquelle il avait promis de consacrer quarante-huit heures.La Porte, après avoir longtemps menacé, s'est décidée à agir contre les Albanais. LaGazette d'Augsbourgnous apporte le premier bulletin de cette lutte dans la lettre suivante, de Constantinople, 22 mai: Les 13 et 17 courant, les troupes turques ont remporté deux victoires signalées sur les Albanais. Krischowa a été prise d'assaut après une vigoureuse résistance de la part des révoltés, qui ont eu cent hommes tués et autant de blessés. Il paraît que les troupes turques ont éprouvé une perte plus considérable. Les Turcs ont laissé à Krischowa une forte garnison, et se sont retirés dans leur camp. Omer-Pacha, après avoir battu les Arnautes près d'Uskup, s'est emparé de cette ville. Plus de trois cents Albanais sont restés sur le champ de bataille. Ils ont eu six cents blessés. Parmi les prisonniers se trouvait un des chefs qui a été blessé; on l'a immédiatement fusillé. Toutefois, le foyer de la révolte n'est point à Uskup, mais à Kaliandereh. Les Arnautes y sont en grand nombre. Le pacha n'ose pas les attaquer, car la position est trop avantageuse pour eux. On envoie de nouvelles troupes dans les provinces. La Porte Ottomane a adressé aux ambassadeurs des puissances européennes des bulletins de ces victoires.Portrait du duc d'Angoulème, d'après sir Thomas Lawrence.Le président du ministère grec, M. Maurocordato, vient de donner sa démission. Tous ses collègues étaient, au départ du dernier paquebot, à la veille de suivre cet exemple. On écrit que le général Colettis sera chargé de composer le nouveau ministère.Un autre vous dira l'inondation qui est venue affliger le palais mal assujetti de l'exposition. Nous pourrions aussi faire passer sous les yeux de nos lecteurs les scènes déchirantes dont un ouragan furieux a, le 22 février, rendu l'île Bourbon le théâtre. Mais la mort réclame les dernières lignes dont nous puissions disposer, et les ruines doivent lui céder le pas.Madame la baronne Pasquier, née de Saint-Roman, a terminé à quatre-vingt-deux ans une carrière qu'avaient marquée de nombreuses bonnes œuvres.--Madame Augustin Thierry a été enlevée à l'historien célèbre dont son dévouement et son admiration l'avaient fait la compagne, et qui cherchait à lui faire oublier par ses soins, par son culte, les infirmités que cette séparation va rendre encore plus cruelles.--Enfin un neveu de notre illustre naturaliste, M. Cuvier, ingénieur distingué du corps des ponts et chaussées, a mis fin à des jours dont le découragement s'était emparé.La terre d'exil a reçu de son côté les restes de S. A. R. monseigneur le duc d'Angoulème. Ce prince est mort le 5 de ce mois à Goritz, où repose déjà le roi son père. Il était né à Versailles, en 1775, et avait reçu dans l'émigration la main de la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, à qui était réservée une douleur nouvelle, celle de survivre au prince son époux.(Agrandissement)Répondez-moi quand de ma flammeJe vous peindrai la vive ardeurRépondez-moi car de mon âmeUn mot peut faire le bonheurRépondez-moi. Si j'ose direQue je vous ai donné ma foiPour faire cesser mon martyreRépondez-moiRépondez-moi.2e CoupletRépondez-moi l'inquiétudeAugmente encore ma douleurRépondez-moi l'incertitudeEst plus affreuse qu'un malheur,Répondez-moi car votre boucheD'un mot peut calmer mon effroiPar mon amour si je vous toucheRépondez-moiRépondez-moi.3e coupletRépondez-moi sans me rien direSi vous craignez un tendre aveuRépondez-moi par un sourireL'amour se contente de peuRépondez-moi bonheur suprêmeQue vous ne chérirez que moi.Si vous m'aimez autant que j'aimeRépondez-moiRépondez-moi.Les Chemins de Fer.--L'État--Les Compagnies.La chambre des députés vient d'entamer la discussion des projets de loi relatifs à l'établissement des grandes lignes qui doivent unir Paris à Bordeaux, à Lyon, à Strasbourg, à la frontière du Nord, au centre de la France, etc. Dans ce moment décisif, où tout ce que le pays renferme de bons citoyens doit désirer que les mesures arrêtées par le pouvoir législatif soient prises exclusivement dans des vues d'intérêt général, nous croyons utile de donner un résumé rapide des diverses considérations qui se rattachent au sujet.On sait d'abord en quels termes la question est posée aujourd'hui. La loi du 11 juin 1842 a décidé que l'on exécuterait, sur les fonds du trésor, les terrassements et les travaux d'art des grandes lignes de chemins de fer; que l'État, les départements et les communes intéressées paieraient les indemnités de terrain; que l'exploitation de ces chemins serait confiée à des compagnies; enfin, que l'exécution même pourrait être concédée moyennant des subventions du trésor.La première et la plus difficile partie des travaux entrepris en vertu de la loi du 11 juin 1842 est actuellement terminée, ou dans un degré notable d'avancement, sur les chemins de fer de Paris en Belgique, d'Orléans à Tours, d'Orléans à Vierzon, etc. L'État n'a pas failli à la tâche qui lui était imposée. Il l'a accomplie dignement, avec promptitude, avec économie. Les ouvrages sont exécutés partout avec ce caractère de solidité qui est loin de nuire à l'aspect général, et que nécessite une sage prévoyance; les dépenses effectives ne dépassent presque nulle part les estimations des projets, et, sur certains points, elles seul restées au-dessous. Le reproche d'incapacité, que l'on a si souvent et si bruyamment adressé à l'État, est dune jugé; ceux-là même que des intérêts privés, que des passions, ou que l'erreur d'un instant avaient entraînés, n'osent plus répéter les allégations erronées, et souvent odieuses, dont certaine partie de la presse et la tribune retentissaient naguère. Des hommes honorables sont venus proclamer qu'ils s'étaient trempés, prenant soin de montrer par cette démarche, si digne d'éloges, qu'ils avaient été de bonne foi dans l'erreur, et qu'ils se rendaient aussitôt qu'ils reconnaissaient la vérité.D'un autre côté, les profits considérables que réalisent les compagnies exploitantes des chemins de Rouen et d'Orléans ont ranimé plus que jamais l'ardeur, si longtemps éteinte, des spéculateurs. Des compagnies nombreuses se sont formées, et viennent réclamer, au nom de la loi de 1842, une concession à long terme (de quarante ans environ), soit des lignes déjà construites par l'État, soit des chemins à établir prochainement, à charge par elles d'achever les travaux en posant lasuperstructure, et de se munir du matériel nécessaire à l'exploitation. Ces compagnies sont désignées par l'épithète definancières.Les compagniesfermièresqui se sont formées en concurrence avec celles-ci ont des prétentions plus modérées. Elles laissent à l'État le soin d'achever complètement les chemins de fer; et, moyennant la fourniture du matériel, son entretien et celui de la voie, dépenses qu'elles prennent à leur charge, elles demandent une concession dont la durée maximum serait de douze ans.Il existe enfin un troisième système qui compte, dans les Chambres et dans la presse de toutes les nuances d'opinions, de nombreux partisans, parmi lesquels nous nous rangeons. Nous voulons parler de l'achèvement complet et de l'exploitation par l'État.Examinons successivement les arguments présentés à l'appui de ces trois systèmes différents.D'abord, en ce qui concerne les compagnies financières, nous trouvons, dans une brochure qui n'a pas trois mois d'existence, mais qui est cependant déjà célèbre, le manifeste le plus hardi, le plus belliqueux que l'on ait publié en leur faveur, c'est là que les partisans de l'aristocratie d'argent ont réuni tous leurs arguments les plus décisifs, arguments que nous résumons sous forme aphoristique, dans leur expression la plus simple, sans rien y ôter de leur force non plus que de leur naïveté.1º Les travaux publics bien entendus sont profitables à tout le monde, sans rien coûter à personne.2º L'État ne doit faire de travaux d'utilité publique que ceux qui ne peuvent absolument rien lui rapporter, «et que l'industrie privée a refusé d'exécuter,même au prix des plus grands encouragements.» (Sic.)3º L'État ne doit pas regretter la privation de bénéfice qui résulterait pour lui de l'abandon des lignes de chemins de fer les plus productives; car, autrement, il devrait aussi se réserver le monopole de la fabrication des fers, des draps, des soieries, des vêtements, etc.4° Il faut se réjouir «de tout ce qui tend à augmenter cette fortune de chacun, qui est la fortune de tous, au point de vue de l'économie publique.»5º Les chemins de fer exploités par l'État ne rendront pas les mêmes produits qu'entre les mains des compagnies, par beaucoup de raisons, et entre autres «parce qu'il sera plus mal placé que personne pour choisir un personnel d'élite auquel le feu sacré, l'intérêt privé (sic) manquerait toujours».Le premier de ces arguments est d'une parfaite évidence pour tout le monde, et nous pouvons nous dispenser de nous y arrêter, parce qu'il ne prouve rien en faveur des compagnies.Le second, le troisième et le quatrième ne sont pus moins clairs, mais reposent sur des bases plus contestables. Nous ne comprenons pas bien pourquoi l'État s'interdirait de profiter de toutes les sources propres à accroître directement ses revenus, et se réserverait, avec un soin scrupuleux, toutes les mauvaises affaires, celles dont personne ne voudrait à aucun prix. Ce serait trop bien justifier la qualification d'incapacité dont on l'a si souvent gratifié. Il réclame la propriété exclusive et l'exploitation des chemins de fer comme une branche d'industrie nouvelle, trop importante pour qu'on l'abandonne à tous les abus d'une exploitation faite dans l'intérêt exclusif d'une compagnie, trop fructueux pour qu'on ne doive pas en faire profiter le trésor public; il la réclame comme il a réclamé et conservé le monopole de la fabrication des tabacs et celui du transport des lettres. Les maîtres de forges, les fabricants de draps et de soieries, les tailleurs, les marchandes de modes, etc., peuvent se rassurer; de longtemps, au moins, ils n'ont à craindre que l'État les exproprie pour façonner tout seul et sans concurrence les produits de leur indutrie. Aussi ne paraissent-ils pas s'émouvoir beaucoup du cri d'alarme qui leur a été jeté.Oui, sans doute, il faut se réjouir de tout ce qui tend à augmenter la fortune de tous. Mais nous sommes moins sensible, nous l'avouerons, à l'accroissement, de la fortune de chacun de ceux qui ont été assez favorisés pour placer à coup sûr, dans certaines entreprises de chemins de fer, des sommes dont la valeur est aujourd'hui doublée. Les capitaux consacrés à l'exécution des lignes de Paris à Orléans et à Rouen n'auraient rien perdu, que nous sachions, à être placés par l'État; et s'il n'en était pas résulte d'augmentation pour la fortune du chacun dont parle l'avocat des banquiers, cependantchacun, dans le sens grammatical du mot, aurait pu se réjouir de voir l'État percevoir des profits dans une entreprise utile à tous.Quant au cinquième et dernier argument, il nous suffira de l'avoir reproduit textuellement. Grâce aux sentiments généreux que l'on n'est point encore parvenu à étouffer dans la masse de la population française, de pareilles doctrines ne sont pas dangereuses. Bien loin de là, il importe au triomphe des vrais principes que les partisans les plus honorables d'une mauvaise cause prennent eux-même le soin de dévoiler, dans leur repoussante nudité, les conséquences de leurs erreurs.L'intérêt privé, voilà donc le feu sacré! L'amour du bien public, la haine de l'injustice, l'enthousiasme de la gloire et de la liberté, l'abnégation de soi-même, le dévouement à l'amitié, à la famille, à la patrie, vains mots que tout cela!--Au fond de cette phraséologie de convention, il n'y a qu'un fait, l'intérêt privé.--Prenons donc en pitié les hommes généreux de tous les temps et de tous les pays qui se sont sacrifiés à ces folles idées; l'immortalité que leur décerne la voix du peuple n'est que le résultat de l'ignorance et de la barbarie des masses. Encore quelques progrès dans la voie où nous marchons, et les plus nobles caractères de notre grande révolution ne seront plus que des types ridicules. Et vous, hommes de bien qui, placés sur un théâtre moins en évidence, avez consacré à votre pays les fruits de vos veilles et de vos travaux! Brémontier, lorsque tu préservais, dans les landes de Gascogne, une contrée entière envahie par les sables! Fresnel, quand tu t'épuisais dans ces recherches dont les résultats merveilleux, appliqués aujourd'hui à l'éclairage de nos côtes, sauvent tous les ans la vie à des milliers de navigateurs! Vicat, toi qui le premier as trouvé des moyens toujours certains, toujours faciles, de donner à nos édifices, à nos habitations, à nos constructions de tout genre, la salubrité et la solidité, qui n'étaient auparavant que l'effet du hasard et des circonstances locales; lorsque tu divulguais les résultats de tes ingénieuses analyses, épargnant ainsi à ton pays plusieurs millions chaque armée, et donnant à tous les travaux publics qui s'y exécutent des chances de durée que n'avaient pas les ouvrages si vantés des Romains! Brémontier, Fresnel, Vicat, Sganzin, Prony, Navier, Coriolus, et vous tous, ingénieurs illustres, dont le nom n'est prononcé qu'avec respect, même dans les pays étrangers, le feu sacré vous manquait! Il manque aussi à vos dignes émules, il manque à vos jeunes successeurs. Non, sans doute, l'intérêt privé n'était pas votre mobile, et n'est pas encore le leur. «L'État.» au service duquel ils ont consacré leur vie, «sera plus mal placé que personne pour choisir,» parmi de tels hommes, «un personnel d'élite.» Du reste, malgré l'appui que les compagnies financières ont trouvé au sein même des Chambres, leur cause est désormais jugée. Parmi les publications qui ont le plus contribué à éclairer le public sur la valeur des prétentions de ces compagnies, nous signalerons deux brochures de M. Bonnardet de Lyon. Sagement pensées, écrites avec élégance, ces brochures se recommandent par un sentiment profond de moralité, qui prête aux arguments de l'auteur une force que n'ont pas ceux de ses adversaires. Spirituel autant que judicieux, M. Bonnardet a déversé sur le manifeste publié par le défenseur officieux des compagnies financières, un ineffable ridicule. Nous espérons mettre bientôt nos lecteurs à même d'en juger. Les compagnies financières, après avoir réclamé naguère la garantie d'intérêt avec concession de quatre-vingt-dix-neuf ans, préfèrent aujourd'hui ce qu'elles appellent plaisamment le système degarantie réciproque. Voici en quoi consiste ce système:«L'État serait chargé des travaux d'art évalués à 200,000 f. par kilomètre; il paierait, en outre, avec les communes et les départements, toutes les indemnités de terrain. Les compagnies fourniraient les rails, évalués à 100,000 fr., et le matériel à 50,000 fr. La concession serait pour les bonne» lignes de 46 ans et 324 jours. L'État garantirait à la compagnie, pendant ce temps et à tout événement, 4 p. 100 de son capital. Il serait admis postérieurement à la compagnie, à un prélèvement de 4 p. 100, aussi de son capital, mais sans garantie. Le surplus des produits appartiendrait en totalité à la compagnie.»Nous avouerons volontiers maintenant que nous accepterions comme un immense bienfait les offres de compagnies fermières, plutôt que de passer sous les fourches caudines des compagnies financières. Il est clair, en effet, qu'en aliénant, pour une dizaine d'années seulement, l'exploitation des chemins de fer, l'État ne peut s'exposer à manquer les bénéfices considérables que lui enlèverait une concession d'une quarantaine d'années. Mais ce système, quoique incontestablement supérieur au premier, n'est pas encore sans inconvénient: il entraverait, en général, l'action régulatrice de l'État, qui ne pourrait, à son gré, modifier les conditions du bail, conformément aux progrès de l'art, ni les tarifs suivant les besoins des populations. Si la condition du rachat du matériel et de la voie, à dire d'expert, lors de l'expiration du bail, si l'intérêt même de la compagnie fermière offrent des garanties suffisantes d'un bon entretien, la courte durée des baux ne permettrait pas d'espérer que des perfectionnements majeurs, même d'une utilité incontestable, fussent admis par les exploitants, dès qu'il faudrait, pour cela, une dépense un peu considérable. Aussi ne considérons-nous le fermage à court terme que comme une mesure transitoire, admissible sur quelques lignes moyennant certaines conditions qui, sans compromettre les intérêts des exploitants, laisseraient à l'État des moyens d'action suffisants. Comme mesure définitive, nous pensons que l'achèvement complet et que l'exploitation par l'État doivent être préférés, et que ce principe doit être inscrit dans tous les baux à courts termes qui pourraient être concédés.Il n'y a que deux cas où, suivant nous, l'État puisse consentir à se dessaisir, pour un laps de temps de trente à quarante années au plus, de la propriété ou de l'exploitation d'un chemin de fer: 1º une ligne projetée, tout en ayant un caractère prononcé d'utilité publique, ne peut être classée au rang de celles qu'il est nécessaire d'ouvrir, et qu'une compagnie ayant obtenu, dans les localités intéressées, soit les capitaux nécessaires, soit la garantie d'un minimum d'intérêt, offre d'exécuter complètement à ses risques et périls, il y aura lieu de prendre ses propositions en grande considération et de les accepter, à moins de motifs graves; 2º une compagnie financière se présente pour appliquer à ses risques et périls, sur une ligne longue, mais dont les produits sont douteux, un système de locomotion ou de construction nouveau, qui, s'il ne trompe pas les espérances qu'on en a conçues, donnera une économie notable dans les frais de construction et d'exploitation. Tel est le cas d'une soumission qui vient d'être faite pour l'emploi simultané, sur la ligne de Strasbourg, du système atmosphérique et des convois articulés de M. Arnoux. Il est évident qu'à moins de repousser tout progrès, on peut accueillir une soumission de ce genre, à moins, toutefois, que le gouvernement ne se charge lui-même de l'expérience, ce qu'il devrait faire pour tout système nouveau dont les avantages lui seraient complètement démontrés.Mais, à part les deux cas que nous venons de signaler, à part la durée d'un bail provisoire et à court terme, les raisons les plus puissantes et les plus décisives se réunissent en faveur de l'exploitation comme de l'exécution par l'État.L'État, les départements et les communes, par l'exécution de la loi de 1842, vont se trouver grevés d'une dépense d'environ 600 millions. Les chances défavorables, lesquelles ne se rencontrent que dans la confection des travaux, n'existent que pour le trésor; et lorsque plus des trois cinquièmes de la dépense totale auraient été prélevés sur les contribuables, on viendrait dire aux capitalistes: «Vous n'avez pas pu exécuter les chemins de fer; permettez-nous de vous offrir ceux que nous venons de confectionner plus qu'à moitié; vous n'avez plus, pour en récolter les produits, qu'à les achever, moyennant une dépense notablement moindre que la nôtre.»Cet appel serait certainement entendu pour toutes les lignes fructueuses; mais, pour les lignes peu productives, elles resteraient à la charge de l'État, qui ne pourvoirait à leur exploitation qu'au moyen de sacrifices sans compensation. L'État se trouverait donc dans la triste nécessité de déshériter une portion notable du territoire de ces voies de communication perfectionnées ou bien d'écraser les contribuables au profit de quelques compagnies privilégiées.On a parlé des charges qui pèsent sur nos fiances et des difficultés d'un emprunt. On s'est réjoui de trouver les capitaux nécessaires à l'achèvement de quelques lignes productives, parce que, dit-on, l'État, en acceptant ces capitaux, se trouvera garanti des chances défavorables qu'il trouverait pour la réalisation de l'emprunt en cas de guerre.--Mais a-t-on oublié la distinction essentielle à faire entre les dépenses productives et celles qui ne le sont pas? ne sait-on pas que nul n'a un crédit plus solide, mieux établi, plus justement mérité que l'État? n'est-ce pas à lui que se sont adressées, que s'adressent encore tous les jours les entreprises malheureuses? n'est-ce pas lui qui a soutenu de ses fonds ou de son crédit les chemins de fer de la Grande-Combe, de Versailles (rive gauche), de Bale à Strasbourg, d'Orléans, de Rouen, du Havre, d'Adrezieux à Roanne? Si les actions du chemin de fer à peine commencé entre Avignon et Marseille sont cotées aujourd'hui à plus de 70 pour cent au-dessus du prix d'émission, est-ce à la puissance de l'industrie privée ou aux 30 millions donnés gratuitement par l'État qu'il faut l'attribuer? et si quelque crise extérieure venait à rendre plus onéreuses les condition» d'emprunt, pense-t-on que l'industrie ne sentirait pas elle-même le contre-coup de cette crise? ose-t-on prétendre qu'elle seule resterait ferme et inébranlable dans l'exécution de ses engagements, tandis que le crédit public éprouverait de rudes atteintes?--L'histoire édifiante de la compagnie du chemin de fer d'Orléans, telle que M. Bartholomy a oublié de nous la dire, mais que M. Bonnardet n'a pas manqué de nous rappeler, celle de feu la compagnie des Plateaux, et bien d'autres encore sont là pour nous prouver ce que nous devons attendre des capitalistes quand le moindre danger menace leurs écus.Concluons donc hardiment qu'il n'y a pas une difficulté possible pour l'État qui ne se présente aussitôt en s'aggravant pour les compagnies.Quant à l'avantage prétendu d'attirer en France les capitaux étrangers, voici comment on peut l'évaluer.Une somme de cent militons est nécessaire à une compagnie financière pour l'exploitation d'unebonne ligne; elle s'adresse aux capitalistes anglais, qui souscrivent pour cinquante millions. Les actions portant intérêt à 5 pour 100 sont émises à la Bourse de Paris avec prudence et habileté, tenues dès l'origine un peu au-dessus du cours. Tout d'abord elles montent; les actionnaires arrivent, regardent, s'échauffent, se précipitent de peur d'en manquer; et bientôt, grâce à l'affluence des demandes, les actions sont à 30 pour cent au-dessus du prix d'émission. L'Anglais se défait prudemment et sans bruit de toutes celles qu'il a, et remporte chez lui 25 millions de bénéfice net, perdus pour la France en cette affaire, prêt d'ailleurs, quand on voudra à passer à une autre.Nous ne parlons pas de l'inconvénient de laisser dans les mains d'une compagnie, d'un étranger peut-être, l'exploitation ou même le choix de lignes trop importantes pour que l'État dût s'en dessaisir, aussi bien que le choix et la direction d'un personnel immense; du débordement effréné que prendrait l'agiotage sous l'influence de l'émission des actions de vingt compagnies différentes; des souffrances qui peuvent résulter pour le commerce et l'industrie de l'abandon où ils seraient pendant un long espace de temps, à la merci de tarifs fixés d'avance, et que l'État, au contraire, aurait été libre de modérer, de régler dans l'intérêt de tous.L'expérience si chèrement acquise par les marchés qu'imposèrent les compagnies des canaux en 1822 et 1823 ne peut être perdue. Elle prouve que la stipulation du rachat serait toujours illusoire, puisqu'elle ne pourrait s'opérer qu'à des conditions trop onéreuses pour que l'État put les accepter.Que cette expérience nous serve donc; que tous les hommes honnêtes, que tous ceux qui veulent le bien public du fond du cœur réunissent leurs efforts; qu'ils s'entendent, au besoin, pour manifester, par les voies légales, une opinion au triomphe de laquelle la France devra un développement incalculable de prospérité, de richesse et de puissance.Algérie.LE TELL ET LE SAHARA ALGÉRIENS.--POSTES AVANCÉS SUR LA LIMITE DES DEUX RÉGIONS.--INVESTITURE DES CHEFS KABYLES.--HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE DU MAROC.--EMBARQUEMENT DES TROUPES A TOULON ET A PORT-VENDRES.La chambre des députés a consacré ses séances des 5 et 6 juin à la discussion du projet de loi tendant à ouvrir au ministre de la guerre, en 1844, un crédit extraordinaire pour subvenir à l'entretien en Algérie des 15,000 hommes qui s'y trouvent en excédant de l'effectif déterminé par le budget. Deux graves questions avaient été soulevées par le rapport de la commission chargée de l'examen de ce projet: d'une part, celle du maintien d'une caisse coloniale distincte du trésor de l'État; de l'autre, celle de la conservation des postes permanents de Zebdou, Saïda, Tiaret, Teniet-el-Had et Boghar, dans la partie occidentale de nos possessions. Sur la première, la Chambre a ajourné sa décision jusqu'à la discussion du budget. Elle s'est prononcée sur la seconde à une forte majorité, contrairement à l'avis de sa commission, qui avait propose de renfermer la ligne de notre occupation permanente dans une limite plus centrale, sur les cinq points de Tlemcen, Mascara, Orléansville, Milianah et Médeah. La loi a été adoptée par 190 boules blanches contre 55 boules noires.Ce vote, appelé peut-être à exercer une heureuse influence sur les destinées de notre conquête, est dû en partie à deux solides et remarquables discours de MM. de Corcelles et Gustave de Beaumont, non moins qu'aux savantes investigations d'un membre de la commission scientifique de l'Algérie. M. le capitaine du génie Carette vient en effet de publier et de distribuer aux Chambres l'extrait d'un ouvrage manuscrit qu'il a remis au ministère de la guerre, et qui a pour titre:Recherches sur la géographie et le commerce de l'Algérie méridionale.Dans cet écrit plein d'observations et de faits, M. Carette a le premier porté la lumière la plus vive sur une contrée avant lui inexplorée, en même temps qu'il a résolu le problème de la limite naturelle de l'Algérie un sud, problème si intéressant pour l'extension comme pour la consolidation de notre empire africain. Grâces à une enquête poursuivie par lui sans relâche, pendant un séjour de trois années tant dans la province de Constantine que dans la régence de Tunis, il est parvenu à nous initier aux mystères du Sahara algérien, au delà duquel n'apparaît plus qu'un désert incommensurable. Les deux cartes qui accompagnent son important travail ne laissent plus à cet égard la moindre incertitude, surtout quand on n'ignore pas qu'elles oui été composées avec plus de six mille itinéraires dressés sur les témoignages consciencieusement contrôlés des habitants mêmes du pays. Nous savons enfin aujourd'hui, par la démonstration géographique de M. Carette, jusqu'où notre conquête peut s'étendre, et quelles limites il lui est désormais interdit de franchir.L'ancienne régence d'Alger est partagée en deux zones: leTell, l'ancienTellusromain, le pays des céréales (dix mille lieues cariées environ), comprenant la région fertilisée par de nombreux cours d'eau, à peu près quatre militons d'habitants, et deux cent cinquante lieues de côtes sur une profondeur de quarante lieues. Au sud du Tell, leSahara algérienou région des palmiers, que nous appelions le désert avant de le connaître, et qui comprend dix-sept mille lieues carrées, avec quatre-vingt mille habitants.Le Tell se décompose lui-même en deux parties que les indigènes désignent par les noms deSahelet deShakh. Sahel signifie littéralement bord, rivage. C'est en effet cette partie montagneuse du littoral qui borde la Méditerranée. Shakh est le pluriel du mot sehkha; c'est le nom donné aux plaines de sel, et les indigènes l'appliquent par extension à toute la zone plate, composée en partie de bassins fermés qui règnent entre les montagnes du Sahel et la chaîne de séparation du Tell et du Sahara.Le Tell, ou l'Algérie septentrionale, produit les céréales et la laine brute. Le Sahara, ou l'Algérie méridionale, produit des fruits et des étoffes de laine. Le Tell conserve, pendant l'été, de l'eau et des pâturages; les landes du Sahara ne se couvrent d'eau et de pâturages que pendant l'hiver. Il résulte de ces diverses propriétés que chaque année le Sahara est obligé de venir demander au Tell de l'herbe pour ses troupeaux, du pain et du travail pour ses habitants.Toutes les tribus du Sahara obéissent à cette loi impérieuse de leur existence. C'est vers la fin du printemps que commence le mouvement général de migration, et, comme ce mouvement est aussi régulier dans ses détails que dans son ensemble, l'Algérie présente tous les ans, à la même époque, un curieux spectacle. Toutes les populations du Sahara s'acheminent lentement vers le Nord, emmenant avec elles toute la cité nomade, les femmes, les chiens, les chameaux, les troupeaux et les tentes, tandis que les habitants du Tell s'acheminent, mais individuellement, vers le Sud, n'emportant que des marchandises, et laissant la famille aux champs paternels. Les tribus du Sahara passent l'été dans le Tell, où règne, pendant ce temps, une grande activité commerciale. La fin de l'été donne le signal du départ, signal accueilli avec joie, parce qu'il annonce le retour au pays natal. On charge les chameaux, on ploie les tentes, les cités ambulantes se mettent en marche vers le Sud, à petites journées, comme elles sont venues, et arrivent dans le Sahara à l'époque de la maturité des dattes, c'est-à-dire vers le milieu d'octobre.Les lieux qui servent de théâtre à ces congrès périodiques de tous les producteurs algériens sont des points d'une importance incontestable, véritables centres de domination, dont le cercle d'activité, embrassant le Tell et le Sahara, s'étend de la Méditerranée au désert. Les marchés où s'arrête cette marée annuelle sont, en quelque sorte, les ports du Sahara; ils reçoivent tous les arrivages des îles ou des oasis du désert algérien. C'est là que les intérêts du Sud viennent se rattacher aux intérêts du Nord; c'est là que, de tout temps, des droits étaient perçus: le teksa (droit d'entrée du Tell), le meks (droit de marché), la lezma (impôt, droit de répartition sur la tribu); c'est de là enfin, connue le dit M. Carette, que l'Algérie méridionale peut être conduite à longues guides.Chacun de nos postes avancés, dans la province de l'Ouest (Oran), est aujourd'hui à portée de l'un de ces marchés, qui réunissent annuellement les deux régions. Boghar commande lu marché des Ouled-Mokhtar; Temet-el-Had, le marché des Ouled-Aïad; Tisrey, le marché des Loha; Saïda, le marché des Djafras; Sebdou, celui d'El-Gor. En s'y établissant d'une manière permanente et définitive, on est le maître de l'Algérie entière, au Nord comme au Sud. L'expérience n'a-t-elle pas d'ailleurs prouvé déjà l'utilité de l'occupation de ces postes-frontières pour asseoir notre domination? N'est-ce pas de Hoghar, de Teniet-el-Had, de Tiaret, de Saïda, où Abd-el-Kader lui-même s'était d'abord établi, que sont parties les expéditions qui ont pu renverser la fortune de cet ennemi aussi persévérant qu'habile, atteindre le haut Chélif, détruire quelques mois plus tard ses derniers réguliers avec son principal khalifah, le chasser du Tell dans le Sahara algérien, et du Sahara dans le Maroc, lui ravir ses moyens d'impôt, de recrutement, d'autorité, assurer de la sorte, derrière notre armée, une sécurité et des facilités coloniales que l'on jugeait impossibles il y a trois ans?Importants sous le rapport politique et commercial, ces postes avancés ne le sont pas moins sous le rapport militaire, comme point d'appui et de ravitaillement pour nos colonnes expéditionnaires. Celles-ci n'ont pas cessé, pendant les mois d'avril et de mai, de sillonner, dans tous les sens, l'Algérie; et, au 1er mai, les troupes composant l'effectif de l'armée étaient toutes en campagne.La plus importante des expéditions a été celle qu'a dirigée le gouverneur général en personne dans les montagnes kabyles de l'est d'Alger, pour soumettre ou détruire les tribus de l'ancien kaïdat turc de Sabaou, placées encore sous l'autorité de Ben-Salem, le khalifah d'Abd-el-Kader. A la suite de deux engagements sérieux, les 12 et 17 mai, les rassemblements des Kabyles ont été dispersés.Après le combat du 17 mai, les Flissah ont fait leur soumission; tous les chefs, conduits par le petit-fils du plus célébré de leurs anciens cheikhs, Ben-Zamoun, vinrent à notre camp, situé sur l'un des points les plus élevés de leurs montagnes. Ils crurent devoir s'excuser d'avoir combattu, et ils le firent en ces termes: «Nous ne pouvions nous dispenser de combattre pour défendre nos foyers; nos femmes n'auraient plus voulu nous regarder, ni préparer nos aliments. Nous avions d'ailleurs promis à Ben-Salem de mourir avec lui, s'il voulait mourir avec nous. S'il eût tenu sa parole, nous nous serions fait tuer jusqu'au dernier; mais il a fui au commencement de l'attaque; nous ne lui devons plus rien.Il ne reparaîtra plus dans nos montagnes, et nous serons aussi fidèles à la parole que nous vous donnons qu'à celle que nous lui avions donnée.»--Le gouverneur général leur répondit qu'il les estimait davantage pour avoir bien combattu; que les braves guerriers étaient toujours loyaux, et qu'il comptait sur la fidélité au serment qu'ils allaient prêter au roi des français.--Les Kabyles ont, il est vrai, parmi les Arabes la réputation d'être religieux observateurs de leur parole.Tous les points de la soumission étant réglés, on a procédé, le 21 mai, à l'investiture des chefs principaux et secondaires. La musique jouait, le canon annonçait aux fiers montagnards que le petit-fils de Ben-Zamoun, Sid-Ali-ben-Hussein, acceptait la loi de la France, et avait revêtu le burnous du commandement. Il a été nommé agha des Flissah, tribu composée de dix-neuf fractions, présentant entre elles au combat 8 ou 10,000 hommes armés. On leur a adjoint la confédération des Guechtoula, et plusieurs autres petites tribus habitant au bord de la plaine.Sous le gouvernement des Turcs, les aghas, avant d'entrer en fonctions, recevaient un breve et, selon l'importance de leur commandement, un burnous ou une gandourah (espèce de chemisette en tissu de laine mélangée de soie, à laquelle sa finesse donne l'aspect de la mousseline, et dont on couvre la tête du fonctionnaire, en le proclamant lors de son investiture); ils recevaient, en outre, un cachet gravé aux frais du beylik et destiné à tenir lieu de signature au bas des ordres émanés d'eux. Ils payaient eux-mêmes au trésor une somme en argent, à titre de droit d'investiture, ainsi que des gratifications à certains fonctionnaires, comme le droit de burnous (hak el burnous), le droit de brevet (hak el thedir). Par compensation, les aghas percevaient des tribus placées sous leurs ordres un droit de joyeux avènement (ferah), au moment même de leur nomination, puis, quand ils passaient dans les tribus, et tout le temps que durait l'exercice de leurs fonctions, des redevances en nature (dhifah), cadeaux d'hospitalité déterminées par l'usage et consistant en grains, volailles, bestiaux, beurre, bois et charbon. Les chefs subordonnés à leur autorité étaient directement nommés par eux, et leur payaient, à leur tour, un droit d'investiture.
L'ILLUSTRATION,
JOURNAL UNIVERSEL,
N° 68. Vol. III.SAMEDI 15 JUIN, 1844. Bureaux, rue de Seine, 33.
Courrier de Paris.Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux Exposants, dans la Salle de spectacle de Versailles.--Embellissement de Paris.Nouveaux percements de voies publiques.Trois Gravures.--Histoire de la Semaine.Portrait du duc d'Angoulème d'après sir Thomas Lawrence.--Répondez-moi. Romance. Paroles de M. Godefroy; musique de M. Charles Puisot.--Les Chemins de fer. L'État, les Compagnies.--Algérie.Investiture d'un khalifah; Embarquement de troupes, d'après un dessin original de M. Letuaire.--Un voyage au long cours à travers la France et la Navarre. Récit philosophique, sentimental et pittoresque, par Albert Aubert. Chap. I et 11.Sept Gravures, par Bertall.--Exposition des Produits de l'Industrie.(Septième article). Tissus et Poterie.Métier à broder, par mademoiselle Chanson; Vue générale de la galerie des tissus pendant la visite du roi; Portière en tapisserie, exécutée à Aubusson. Poteries de grès de Voisinlieu: Trois vases et flacon de la fabrique de M. Talmoure.--Bulletin bibliographique.--Musée Lambourg.Une Gravure.--Levassor dans ses dix rôles du Troubadour omnibus.Une Gravure.--Correspondance.--Rébus.
Fête donnée par S. M. Louis-Philippe aux exposants dansla salle de spectacle de Versailles le 8 juin 1844.
C'est Versailles qui a occupé, cette semaine, le haut du pavé dans le pays des nouvelles; Paris n'a eu que le second rôle: mais Paris et Versailles se touchent de si près, que l'un peut bien être pris pour l'autre, et que ce qui arrive à l'autre d'éclatant, profite à l'un: c'est l'affaire d'un wagon, et pas davantage.
Cette grande aventure dont Versailles s'est glorifié cette semaine, ne devinez-vous pas ce qu'elle est et ce qu'elle veut dire? Avez-vous si courte mémoire, et faut-il vous dire de regarder les choses qui sont sous votre nez et vous crèvent les yeux?
Eh bien! oui, j'entends; ne faites pas tant de bruit pour si peu de chose, et ne prenez pas ces airs grondeurs: c'est du spectacle offert par le roi aux représentants de l'industrie que vous voulez parler.--Précisément.--Parlez-en donc, je ne demande pas mieux.--Écoutez, je commence.
D'abord, je dois très-humblement m'accuser d'une erreur. Je pourrais bien dire, comme tant de coupables, «ce n'est pas ma faute!» ou comme les écoliers pris en flagrant délit, m'écrier: «Mais, monsieur, je vous assure que c'estchosequi en est cause!» Dieu merci! je suis plus brave que cela, et j'endosse hardiment mes peccadilles. Je reconnais donc, et j'en dis tout haut monmea culpa, avoir très-faussement, mais non pas méchamment annoncé que le roi avait arrêté avant la représentation le spectacle ainsi qu'il suit:Lucrèceetla Ciguë. Entre nous, je tenais l'affiche de l'Odéon lui-même. Mais qu'importe que ce soit l'Odéon, que ce soit moi, que ce soit un autre? la vérité pure est que ni lala Ciguë, de M. Émile Augier, ni laLucrèce, de M. Ponsard, n'ont eu l'honneur d'être conviées à la fête de Versailles. On les a laissées très-paisiblement au faubourg Saint-Germain, sur le théâtre où elles sont nées, et si elles vont jamais à la cour, ce sera une autre fois.
L'Opéra a damné le pion à l'Odéon; qu'on me passe cette expression peu poétique, mais que les joueurs d'échecs ne désavoueront pas. Le samedi 8 juin, M. Habeneck, chef d'orchestre de l'Académie royale de musique, est parti pour Versailles par la rive droite, conduisant, par le même convoi, l'ouverture, le deuxième et le troisième actes d'OEdipe à Colone,le quatrième acte dela Favorite, le deuxième et le troisième actes dela Muette; itemMM. Levassor, Massot, Duprez, mademoiselle Dobrée et madame Stoltz pour le chant, et pour l'entrechat, MM. Coralli, Mabile et Petitpa, mesdemoiselles Robert, Adèle Dumilâtre, Sophie Dumilâtre et Maria. Ajoutez la polka, sans laquelle il n'y a pas du bonnes fêtes, pas plus à la cour qu'à la ville. La polka est de tous les rangs, de toutes les conditions et de tous les âges; on la danse de six mois à quatre-vingts ans, et du palais à la mansarde. Jamais on n'a vu, de mémoire de danse, une telle fureur, une telle fièvre, une telle épidémie.
A cinq heures, le salon d'Hercule, qui conduit à la salle de spectacle, était envahi par la foule des invités industriels; il y en avait plus de quinze cents, sans compter les conviés politiques, diplomatiques et de la familiarité. A sept heures, les portes du théâtre se sont ouvertes, et, chacun a pris place sur les banquettes et dans les loges indistinctement; on n'avait réservé que la loge royale et celle du corps diplomatique. Je ne vous nommerai pas les personnages qui figuraient dans cette réunion; il y en avait de tous les visages et de tous les costumes, depuis les plus jolis jusqu'aux plus laids, depuis les plus chamarrés et les plus brodés jusqu'aux plus simples et aux plus modestes; depuis la botte vernie, jusqu'aux souliers avariés. Un journal s'est fort indigné du négligé plus que sans façon d'un brave industriel, qui figurait dans cette assemblée; il avait un habit malpropre, dit-il, et les mains comme son habit. Un autre journal, qui ne tient pas à l'habit, a répondu que peu importait l'enveloppe, et que l'intérieur était le principal; «combien de consciences, a-t-il ajouté, cachées sous ces broderies d'or, qui auraient paru au grand jour moins nettes encore que ces mains et que cet habit qui vous ont si fort scandalisés.»--Telles sont les douceurs que se sont dites, à l'occasion de cette fête, le parti des mains propres et des consciences sales, et le parti des mains sales et des consciences propres.
A sept heures et demie, le roi a paru dans sa loge accompagné de toute la famille royale, excepté le duc d'Aumale, qui guerroie en Afrique. M. le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, M. le prince Alexandre de Wurtemberg gendre du roi Louis-Philippe, complétaient le groupe royal et princier.
Je n'ai pas besoin de vous dire que M. Habeneck a conduit l'orchestre admirablement; que MM. Duprez, Levasseur, Massot ont chante admirablement; que mademoiselle Dobrée et madame Stoltz n'ont pas chanté moins admirablement; et que rien n'a été plus admirable que les entrechats, et les bonds, et les pirouettes, et les ronds de jambe, et les jetés-battus, et les grands et petits écarts de M. Coralli et de mademoiselle Maria, de M. Mabile et de mademoiselle Adèle Dumilâtre, de mademoiselle Sophie Dumilâtre et de M. Petitpa; n'oublions pas mademoiselle Robert, digne aussi d'admiration. Comment, en effet, dans une fête royale tout ne se ferait-il pas admirablement, et ne semblerait-il pas admirable? Quant à la polka, elle a été aux nues; il est vrai que mademoiselle Maria la danse à ravir. Peu s'en est fallu que les quinze cents spectateurs, et le corps diplomatique lui-même, dans leur enthousiasme, n'aient renouvelé la scène des juges duProcès du Fandango, et ne se soient mis à polker de toutes leurs forces.
Le roi a plusieurs fois exprimé sa satisfaction par des bravos; et tout le monde d'applaudir.
La salle, magnifique en elle-même, était d'ailleurs magnifiquement illuminée; le cristal des lustres y réfléchissait les feux de mille bougies.
Dans les entr'actes, des plateaux de rafraîchissements, portés par la livrée royale, ont circulé abondamment. Les quinze cents bouches et les trois mille mains qui composaient l'assemblée se sont précipités sur ces plateaux rafraîchissants, et en ont absorbé, la superficie liquide avec un empressement, une avidité, une reconnaissance que justifiaient, au plus haut degré, la température africaine qui avait converti cette salle de spectacle en une véritable étuve ou salle de bain russe.
Tout le monde cependant s'en est allé content, en s'épongeant le front avec son mouchoir. Si, par hasard,--ce qui est impossible,--quelques caractères maussades, quelques esprits mal faits, comme il s'en trouve partout, même dans les plus belles fêtes, s'étaient, déclarés peu satisfaits, ils n'auraient pas eu la consolation de pouvoir redemander leur argent. Voilà l'inconvénient des spectacles gratis.
Puisque nous sommes dans les comédiens, les chanteurs et les danseuses, n'en serions pas; aussi bien, c'est une espèce qui n'est pas sans agrément; et pourvu que vous vous teniez assez loin des danseurs pour qu'ils ne vous éborgnent pas d'un coup du pied; pourvu que vous soyez vis-à-vis des danseuses dans une altitude et à une distance qui les empêchent de vous enlever, à la pointe de l'orteil, votre cœur ou votre bourse, quelque fois l'un et l'autre en même temps; pourvu que vous n'ayez affaire qu'à des cantatrices et à des chanteurs au gosier mélodieux, et que vos oreilles ne risquent d'être ni déchirées ni mises en sang, on peut dire qu'il y a moyen d'avoir de l'agrément avec ces messieurs et avec ces dames.
Pour ne parler que de l'entrechat, en voici un charmant qui nous revient après une longue absence. Que dis-je, un entrechat? C'est une fine bayadère, une sylphide délicieuse, au pied leste, au doux sourire, aux attitudes harmonieuses et poétiques.--Est-ce de Taglioni que vous parlez?--Non, mais de quelqu'un qui lui ressemble et qui pourrait bien lui succéder, de Lucile Gralm.
Lucile Gralm est de retour à Paris depuis huit jours; elle arrive de Londres chargée de banck-notes et de couronnes, en veux-tu? en voici. Lucile Gralm donnera-t-elle quelques coups d'aile à l'Opéra? on ne dit ni oui ni non. M. Léon Pillet est incertain; cependant que faire? Dans quinze jours Marie Taglioni se retirera dans son triomphe et ira visiter le lac de Côme pour y choisir et y asseoir son nid. D'autre part, mademoiselle Carlotta Grisi est, dit-on, dans une situation qui conseille aux sylphides de se tenir paisiblement à domicile, en attendant qu'il leur soit permis de redevenir légères. Que fera cependant le ballet pantomime? Qui nous rendra la Willi et la Péri, et toutes ces filles de l'air? Je ne vois que Lucile Gralm, qui tombe des nuages tout exprès pour parer à ce déficit, Lucile Gralm qui n'a besoin que d'un bond pour remonter d'où elle est descendue!
Cependant quel bruit de vivat et de bravos nous arrive de Vienne, quel parfum de fleurs triomphales? C'est, à madame Pauline Viardot que ces bravos s'adressent; c'est madame Pauline Viardot qui récolte ces couronnes; le succès qui l'avait caressée fidèlement pendant son séjour à Saint-Pétersbourg, l'a suivie jusqu'à Vienne. La naïveGazza,la tendreLucia, ont ému ces bons Viennois jusqu'aux larmes; et notez bien que les Viennois s'y connaissent, et que ce n'est pas une petite marque d'honneur que d'obtenir leur approbation et de leur plaire.
Cependant nos lions et nos lionnes quittent Paris et commencent à se livrer furieusement à la villégiature; quant aux tigresses, il n'y en a plus. On va partir, on part, ou on est parti. Bade a ses attraits ordinaires; Spa s'est embelli et a doublé ses charmes; on va donc à Spa; Spa excite la curiosité; Spa attire par ses bois, par ses fêtes, par ses solitudes; c'est un mélange charmant de bruit et de silence; aussi entend on dire de tous côtés; «Où allez-vous cette année?--A Spa!--Et vous?--A Spa!--Et vous, là-bas?--A Spa!» En route donc et partons pour Spa, tous tant que nous sommes à qui le ciel accorde du temps, de l'argent et du loisir!
Un conscrit vient de renouveler l'histoire d'Achille à Scyros; il avait l'air si candide et si féminin, que le président du conseil de révision lui dit: «Mais, monsieur, vous êtes une demoiselle!--Pardon, monsieur, je suis un véritable conscrit, et je demande un briquet, ou la mort.»
Le président ne voulait pas se laisser convaincre; mais enfin il fut convaincu. Une autre fois, je vous dirai comment.
Le ciel a fait des siennes cette semaine, et s'est mis dans des rages de pluie terrible; un orage, une averse à Paris, est un des spectacles les plus récréatifs qu'on puisse imaginer; il faut voir toute cette population effrayée s'abritant sous les portes cochères et passant les ruisseaux à la nage. Si l'aventure arrive un dimanche, la comédie est complète: la terreur et le désordre que jette la pluie dans les mortels endimanchés ne sauraient se décrire. Or, le Paris du dimanche a été trempé jusqu'aux os l'autre jour, et crotté jusqu'à l'échine, par une inondation subite. C'était un désastre risible de chapeaux, de robes, de pantalons blancs, de jabots inouïs, et de cravates mirobolantes. Le lendemain matin, ce Paris là se brossait et se séchait encore.--Qui riait dans un coin? les tailleurs, les cordonniers et les modistes. Les orages profitent toujours à quelqu'un, et la preuve, c'est qu'il y a beaucoup d'honnêtes gens qui passent leur temps à amonceler et à grossir les nuages.
Un soldat en garnison à Paris s'est brûlé la cervelle dans la chambre de sa caserne; ce n'est pas le premier exemple de désespoir que nous ayons eu à signaler cette année dans l'armée; hier, c'était un soldat; l'autre jour, un sergent et un capitaine. A quelle cause attribuer ces résolutions fatales? Il n'y a pas d'exemple, sous l'empire, qu'un homme de guerre, officier ou simple soldat, ait attenté à sa vie. Il est vrai que la victoire ne leur laissait pas le temps de s'ennuyer, et que souvent une balle ennemie se chargeait de les guérir de la maladie du suicide.
Madame Dorval a définitivement rompu avec l'Odéon; elle fait un nouveau pacte d'amitié avec le théâtre Saint-Martin, son berceau en quelque sorte, et le témoin de sa réputation naissante et de ses plus beaux succès de sanglots et de larmes. Madame Dorval et la Porte-Saint-Martin sont liés l'un à l'autre pour dix-huit mois, à partir du mois de septembre. La célèbre actrice débutera par un drame nouveau, qu'on dit d'une grande hardiesse et d'une grande originalité.
(V. t. III, p. 43, 141.)
Dans un de nos précédents articles, nous avions signalé la nécessité de procurer un nouveau débouché à la circulation aux abords de l'embarcadère des chemins de fer de Rouen, Versailles et Saint Germain. L'affluence des voyageurs et des voitures encombre chaque jour d'une manière réellement dangereuse l'unique voie destinée à leur passage.
Nos prévisions se sont réalisées, et, l'on a senti qu'on ne pouvait larder plus longtemps à donner de nouvelles issues au mouvement de la population qui se porte vers ce point avec tant d'activité. Les abords du débarcadère, centre principal de ce mouvement, ont nécessairement attiré la première attention, et l'on a cherché à les rendre plus faciles, soit en ouvrant de nouvelles voies publiques dans cette direction, soit en élargissant celles qui seules y conduisent aujourd'hui.
Plusieurs projets ont été étudiés dans ce but. Celui qui satisfaisait le plus grandement les exigences de la circulation, avait été conçu dans une réunion des propriétaires du quartier. Il établissait d'abord une vaste place en face du débarcadère Saint-Lazare, dans les terrains vagues qui servent aujourd'hui de chantiers; puis du cette place rayonnaient des rues dans toutes les directions, pour rejoindre, d'abord la rue Sainte-Croix, au-dessus du collège Bourbon, et communiquer à la Chaussée-d'Antin par la rue Joubert; ensuite la rue Neuve-des-Mathurins, pour déboucher les rues Greffuthe et Godot, et parvenir au boulevard; enfin la rue Saint-Nicolas, pour communiquer avec la rue de l'Arcade.
A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Placeprojetée.--1, 2, 3, 4. Rues projetées.--c. Rue Sainte-Croix.--d. Rue del'Arcade.--e. Rue Neuve-Saint-Nicolas.--f. rue de la Ferme.--g. Rue Godot--h. Rue Neuve-des-Mathurins.--I. RueGreffuthe.--j. Rue Tronchet.
Ce projet, bien combiné sous le rapport de la circulation, présentait, il est vrai, d'assez grandes difficultés d'exécution, par le nombre de rues à ouvrir, l'importance des immeubles à exproprier, et les sacrifices pécuniaires à faire. Un travail beaucoup plus restreint fut donc proposé à l'administration municipale, et accepté presque aussitôt. Il consistait simplement dans le percement d'une rue de quinze mètres à travers les chantiers en face de l'embarcadère, et en prolongement de la rue de la Ferme, avec une espèce d'impasse qui eût donné dès à présent une seconde porte, au collège Bourbon, mais qui, pour l'avenir, menaçait l'existence de cet édifice: car, placée dans l'axe de la rue Joubert, cette espèce d'impasse en serait devenue nécessairement plus tard la continuation, à travers les bâtiments démolis du collège.
A. Débarcadère Saint-Lazare.--B. Ruenouvelle de 15 mètres.--C. Impasse.Entrée du collège Bourbon.--d. CollègeBourbon.--e. Rue Saint-Nicolas.--f.Rue de la Ferme.
Ce projet, bien que voté par le conseil municipal et sanctionné par une ordonnance royale, a soulevé une réprobation presque unanime. Évidemment une seule rue de quinze mètres était insuffisante pour les immenses besoins créés sur ce point par la réunion de trois chemins de fer, et à peine la décision fut-elle rendue, qu'on reconnut la nécessité de la modifier. Des propositions furent faites par une compagnie de propriétaires pour l'exécution d'un troisième plan; celui-ci abandonnait les rues rayonnantes d'abord projetées, mais conservait l'exécution d'une place, qui, coupée par des terre-pleins pour les piétons, eût donné à l'affluence des voyageurs et de la population tout l'espace nécessaire.
Ces propositions n'ont pas été adoptées complètement, et l'administration semble avoir pris unmezzo termineentre ce projet et celui qu'elle avait primitivement adopté. La place ne sera point exécutée, mais la grande rue du débarcadère sera portée à vingt mètres de largeur. Les rues Saint-Lazare et Saint-Nicolas seront immédiatement élargies, et le collège Bourbon prendra façade sur la nouvelle voie publique.
Il faut avouer que ce projet ne semble pas répondre encore aux besoins de la circulation. Une rue, même de vingt mètres, ne semble pas en rapport avec le développement que doit prendre chaque jour l'activité concentrée sur ce point. Cependant, quel qu'il soit, il devient urgent, et doit être promptement exécuté. On dit que des difficultés qui existent entre la ville de Paris et l'Université, pour l'échange des terrains dépendants du collège, en retardent seules l'exécution. Nous souhaitons qu'elles soient promptement terminées, dans l'intérêt des nombreux voyageurs que le débarcadère jette chaque jour sur la chaussée dangereuse et encombrée de la rue Saint-Lazare.
A. Débarcadère.--B. Rue de 20 mètres.--e. Rue Saint Nicolas. --f. Rue de la Ferme.
Mais ce n'est point seulement sur ce point que l'attention devrait se porter. Un seul débouché ne suffit pas à la circulation que les chemins de fer appellent dans le quartier Saint-Lazare et au carrefour de l'Arcade. Il serait bien temps que l'administration songeât à favoriser les efforts privés qui tendent à régulariser, à rendre plus viables et plus salubres les débris de l'ancienne Pologne. Déjà, il est vrai, elle s'est occupée de redresser une partie de la rue du Rocher, qui, suivant les sinuosités tortueuses de l'ancien chemin des Étrangers, aboutit si péniblement à la barrière Monceaux, que sa situation appelle à soulager la barrière Clichy, déjà tellement encombrée. Mais cette amélioration partielle n'aura qu'un bien faible résultat tant que les autres parties de la voie publique resteront dans cet état d'invalidité. Ne serait-ce pas le cas d'achever la rue Malesherbes, qu'un seul mur empêche de communiquer, par la place de La Borde, à la rue de la Pépinière? On obtiendrait ainsi une large voie de communication qui suppléerait à l'insuffisance et à l'irrégularité de la rue du Rocher. Puisque l'administration laisse construire partout sur l'emplacement de ce beau boulevard Malesherbes, dont deux décrets successifs avaient ordonné l'ouverture, il faudrait au moins qu'elle tâchât de conserver la seule partie qui n'est pas encore obstruée, et qui devient d'une véritable importance dans les prévisions d'un avenir peu éloigné.
Les événements se pressent cette semaine sous le burin, ou, pour être plus exact, sous la plume d'oie de l'historien. Ne voulant en omettre aucun et donner à tous l'espace qu'ils réclament, nous avons dû compter sur notre confrère leCourrier de Paris, pour peindre aux yeux de nos lecteurs les splendeurs plus ou moins réussies de la fête de Versailles, et sur les informations à la fois particulières et officielles d'un autre de nos collaborateurs pour rendre compte des scènes dont l'Afrique du nord vient d'être le théâtre.
Mais si nous sommes dispensé de suivre nos députés à la fête où ils ont été convies, nous devons rendre compte des travaux que, fatigués et haletants, ils poursuivent au Palais-Bourbon. Jamais session n'avait été plus longue, jamais, même au mois d'avril des années précédentes, plus de projets importants n'avaient figuré à l'ordre du jour ou n'y avait-il encore attendu leur inscription. Voilà six mois que nos législateurs siègent, et tout leur fait craindre que la fin de juillet ne les trouve encore à l'œuvre. Susie regardait comme devant être lourds et pesants les enfants conçus dans la canicule; législateur et contribuables ont tout à redouter de séances prolongées jusqu'à cette époque; à la façon dont les projets de chemins de fer viennent se mettre à la queue l'un de l'autre, nous avons lieu de craindre qu'il n'en soit des derniers votes de la Chambre comme des enfants de Susie. D'ordinaire, quand le rapport de la commission du budget était déposé, on s'empressait de fixer le jour de cette discussion finale, et tout au plus accordait-on place à une ou deux lois courtes et urgentes entre les deux budgets. Il n'en sera pas ainsi cette année: il n'est pas un députe qui consente à retourner dans son arrondissement sans y porter un bout de chemin de fer et l'ouverture d'un crédit quelconque. Lyon aura le sien; Bordeaux ne sera pas moins bien partagé; Lille et Calais n'attendront pas plus longtemps; Strasbourg sera parmi les élus; Nantes sera pourvu; Brest verra mettre un terme à ses inquiétudes; Vierzon enfin à lui seul aura trois chemins; si vous voyez quelque lieu oublié dans cette longue liste, dépêchez-vous de le signaler pendant que nos députés sont en verve, et ils ajouteront une, deux ou trois lignes nouvelles, s'il le faut, au partage d'un crédit total, insignifiant pour tant d'entreprises menées de front et qui les fera arriver à terme Dieu sait quand. Appliqué à une ou deux grandes lignes seulement il eût immédiatement doté le pays de quelques grande voie utile au transit ou à la défense nationale; il eût relié nos ports de l'Océan à ceux de la Méditerranée; mais malheureusement on tient d'avantage à relier la majorité au ministère et les électeurs aux élus dont on désire de voir plus tard renouveler le mandat. C'est une faute, et ce qui l'aggrave, c'est que c'est une définitive; il est impardonnable de retomber en 1844 dans les errements de 1842; à cette dernière époque il y avait du moins pour expliquer, nous ne disons pas justifier, une démarche semblable, une dissolution et une réélection prochaines, mais en vérité prendre les précautions d'aussi loin et à la seconde session d'une législature, c'est se tenir sur lequi vive!en plein jour. Quoi qu'il en soit, on doit craindre que la raison ne prévale pas, car il y a trop d'intérêts, et d'intérêts égoïstes qui tiennent à ce que les choses se passent autrement. On donnera donc pour commencer un million au chemin de fer qui en demanderait cent. Ce mode de procéder ressemble assez à celui du père de famille qui à la naissance d'un enfant, va déposer mille francs à une compagnie d'assurance sur la vie pour constituer au nouveau-né une dot quand il sera grand. Le père de famille fait sagement; mais l'État ne devrait pas traiter le pays en enfant.--Cent quatre-vingts députés environ ont signé une déclaration portant qu'ils ne sont intéressés directement ni indirectement, comme actionnaires, commanditaires ou administrateurs nommés ou désignés, dans aucune des lignes proposées en ce moment au vote des Chambres. C'est fort bien; mais l'intérêt d'argent n'est malheureusement pas le seul qui déteigne sur la boule qu'on est appelé à mettre dans l'urne, et l'intérêt de réélection et le besoin de complaire à tout prix à ses commettants agissent souvent sur tel homme qui saurait se tenir en garde toute préoccupation pécuniaire. Tout compte fait, nous préférerions donc à la déclaration que l'on signe, un engagement de demeurer sourd à toute influence locale et de ne voter que deux grandes lignes en concentrant sur elles toutes les ressources.
C'est le parti que la Chambre vient de prendre pour des travaux à opérer dans nos ports marchands. Elle a voulu que le Havre, Marseille et Bordeaux fussent immédiatement mis en état de satisfaite aux besoins de notre marine commerciale et elle a rejeté les crédits demandés pour les ports de Bauc et de Martignes, qui plus tard auront leur tour,--Le port du Havre ne sera pas seulement agrandi, il sera encore fortifié. Un crédit a été voté pour que son état de défense, aujourd'hui si pitoyable, soit amélioré.
Après un délai calculé et quand la certitude a été bien acquise que l'ordre du jour de la chambre des députés ne pourrait plus admettre d'inscription nouvelle, M. le ministre de l'instruction publique s'est senti le courage de porter au Palais-Bourbon le projet sur l'enseignement secondaire adopté ou plutôt bouleversé au Luxembourg. M. Villemain, comptant ses meurtrissures, a trouvé que le nombre en était bien honnête pour une session. C'est donc, nous le répétons, uniquement pour la forme que le ministre a fait cette présentation. Mais force lui a été de rédiger un nouvel exposé des motifs, et, dans cette préface, l'œuvre de la chambre des pairs, qui la suit, se trouve, pour qui sait lire, dénoncée à la chambre des représentants du pays; nous disons pour qui sait lire, car le courage de M. Villemain ne fait jamais éclat; son énergie doute d'elle-même, et elle a bien raison. C'est une position toute nouvelle, que celle d'un ministre venant présenter une loi et faisant comprendre qu'il la désapprouve.--Pendant que le grand maître de l'Université vient déposer sur le bureau de la Chambre ses timides doléances, son plus fougueux adversaire parcourt quelques-uns de nos départements, et reçoit, dans les palais épiscopaux, des ovations pour la campagne qu'il a faite et pour les victoires qu'il a remportées tout en feignant de demeurer victime. A Lyon, on félicite M. de Montalembert «d'avoir eu le courage de professer hautement la foi catholique, au milieu des représentants d'une nation dont la majorité est catholique.» Ce n'est pas obligeant pour la chambre des pairs, qui, en vérité, n'a rien fait pour être excommuniée.--On voit, en même temps, le clergé inférieur, dont M. Persil avait fait remarquer le calme au milieu de l'émotion passionnée que montraient plusieurs prélats, être subitement mis en mouvement dans tous les diocèses dont les évêques ont protesté contre le projet de loi sur l'enseignement secondaire, et signer des adresses pour féliciter leurs supérieurs de leur opposition. La dépendance où se trouvent les curés, le pouvoir qu'a le chef d'un diocèse de briser l'ecclésiastique qui ne prend pas l'expression de son désir pour un ordre, ôtent, on le sent, beaucoup de leur signification à ces démonstrations nouvelles. On a fait observer, avec raison, que les prélats qui n'ont pas protesté pourraient, à l'aide d'injonctions semblables, obtenir de leurs subordonnés des félicitations tout aussi unanimes pour leur abstention. Qu'est-ce que cela prouverait? Précisément tout aussi peu que prouvent aujourd'hui les adresses contraires.
La chambre des pairs vient de voter le projet de loi sur le recrutement de l'armée, précédemment adopté par la chambre des députés. On ne s'attendait nullement à voir cette assemblée exiger la constitution d'une réserve sérieuse, telle que la proposait, en d'autres temps, M. le maréchal Soult; sur ce point, l'opinion publique n'aura pas été trompée dans ses conjectures; mais le ministère paraissait s'attendre au rejet de tous les amendements et de ce côté, il a éprouvé un mécompte qui le forcera à rapporter de nouveau ce projet au Palais-Bourbon. On a adopté un amendement qui consiste à exempter du service militaire celui dont le frère est sous les drapeaux comme remplaçant. Cette disposition, qui n'a pas été insérée dans le projet, était écrite dans la loi de 1832.
L'attaque du Maroc contre nos troupes devrait au moins nous valoir d'être dispensés d'entendre d'interminables dissertations sur la question de savoir si nous aurons la guerre avec l'empire. «Nous l'avons de fait,» comme dit le général Lamorandière dans son bulletin, et la guerre de fait aussi la plus incontestable comme aussi la plus meurtrière que nous connaissions. Le gouvernement, du reste, ne paraît pas partager les doutes, les destructions, les incertitudes de nos discuteurs politiques;le Moniteura aussitôt publié une note pour annoncer que le roi venait de décider que M. le prince de Joinville porterait son pavillon de contre-amiral sur l'un des vaisseaux de l'escadre d'expédition, et se rendrait avec son vaisseau, accompagné d'une frégate à vapeur, de deux bâtiments à vapeur de moindre force et de plusieurs bâtiments légers, en croisière sur les côtes de l'État de Maroc.
La guerre étant déclarée, nous ne rappellerons ce que nous disions précédemment sur l'extension des opérations militaires dans tous les sens, que pour demander que l'action se concentre sur les points où la lutte est engagée, et pour qu'on n'aille pas chercher la guerre à l'est comme on se trouve l'avoir à l'ouest.
Les nouvelles de Montevidéo se sont succédé à peu de jours de distance. Un Français nommé François Subescasse, qui, à aucune époque, n'avait pris les armes, a été saisi de force, dans les environs du Montevidéo, par les soldats du général Oribe et entraîné au camp. «Là on a voulu l'enrôler dans les troupes argentines, dit leNationalmontevidéen. Arrivé au quartier-général, il s'est trouvé en présence de M. Pichon, auprès duquel il s'est empressé de solliciter aide et protection. Pour toute réponse, le consul lui a tourné le dos.» Jeté en prison, le sieur Subescasse a trouvé moyen de s'échapper, et il est revenu à Montevidéo faire et signer au secrétariat du général Paez, une déclaration où ont été consignés ces faits et plusieurs autres, notamment la présence dans les rangs de l'armée d'Oribe, de Français liés avec M. Pichon, qui les laisse porter la cocarde tricolore et ne songe pas le moins du monde à les dénationaliser.--M. le contre-amiral Lainé, qui arrive dans ces parages pour remplacer M. Massieu de Clerval, a adressé aux Français formant la légion étrangère une proclamation qu'on pourrait croire rédigée dans les bureaux du ministère de la marine, car elle réfléchit tous les sentiments que M. de Mackau a récemment exprimés à la Chambre, et renferme une sommation de déposer les armes. Il y a été répondu par une résolution prise dans la journée du 13 mars, ratifiée dans celle du 19 et communiquée le 26 à l'amiral; «résolution disent nos compatriotes signataires, publique, solennelle, unanime et spontanée.» Cette résolution, comme on le pense bien, est un refus formel de déposer les armes pour se livrer eux et livrer les Montevidéens que nous avons ameutés, et qui les ont accueillis et traités en frères, à toutes les fureurs d'Oribe et de Rosas.--Il paraît que des succès assez importants ont été obtenus, en diverses rencontres, par les troupes de Montevidéo. Les succès seraient même assez marqués pour avoir donné à MM. de Mandeville et de Lunde la confiance d'adresser une note nouvelle à Rosas pour obtenir la levée du blocus et la libre navigation des rivières.
Haïti est aujourd'hui entièrement soulevé contre le gouverneur, le général Hérard Rivière. On répète souvent qu'il n'y a là-dessous aucune rivalité de castes; cependant nous voyons des généraux noirs s'emparer partout des commandements. Au cap haïtien, la présidence est déférée au général Guerrier par une proclamation signée des membres du conseil d'État. Le général Pierrot est invité à se concerter avec lui; le général Lazarre lui est adjoint. Le général Pierrot, se rendant à l'invitation, est entré le 1 mai au Cap, à la tête de 2,000 hommes. Le ministre de la guerre et des affaires étrangères, Hérard-Dumesle, a été arrêté et est gardé à vue. On a signifié sa déchéance de la dignité de gouverneur au général Hérard-Rivière, qui ne compte plus, par suite des défections, que 1,000 hommes à son camp d'Azua. Le général noir Acana a marché sur les Cayes, qui jusque-là étaient demeurés en dehors du mouvement, s'est emparé de la ville le 5 mai et y a commis les excès les plus cruels et les plus révoltants. Huit cents habitants, pour s'y soustraire, se sont réfugiés sur des navires qui les ont conduits à la Jamaïque et dans les îles voisines. Au milieu de tous ces malheurs notre marine marchande sait faire preuve de sentiments humains et généreux.
Mais, après avoir passé en revue tous les événements extérieurs dans lesquels la France ou les Français ont eu un rôle, nous arrivons au séjour, nous devrions dire au passage de l'empereur de Russie à Londres. Les feuilles anglaises, qui ont tenu un journal très exact des faits et gestes du czar, nous ont dit qu'il avait pour principe de ne jamais consacrer plus d'un quart d'heure aux visites particulières qu'il faisait. Il paraît qu'une semaine franche est aussi tout ce qu'il accorde aux États qu'il veut le mieux traiter. Il est bien constant que la réception et la visite ont été plus politiques que cordiales, l'empereur Nicolas lutte avec trop d'énergie et de succès contre l'influence anglaise dans l'Inde et ailleurs, pour qu'un peu de rancune ne vienne pas se joindre, à Londres, à l'estime que, du reste, on ne peut refuser aux souverains qui savent prendre les intérêts de leurs peuples. Mais ces sentiments combinés font aux visités de demeurer froids, et au visiteur de se montrer digne; chacun s'est maintenu dans l'esprit de son rôle. Aux banquets, aux réceptions royales, dont les invitations portaient «pour voir l'empereur de Russie et le roi de Saxe,» ont succédé les courses de chevaux et les revues. Aux banquets, les feuilles anglaises ont remarqué que Nicolas mange très-vite; aux réception, qu'il était plein d'attentions pour la reine Victoria; aux courses, qu'il parlait merveilleusement cheval; et aux revues, qu'il y montait infiniment mieux que le duc de Wellington et que M. Peel. On nous dit bien tout ce qui s'est fait, mais nous aurions plus d'intérêt à savoir tout ce qui s'est dit. Après la revue, où la reine est demeurée dans sa voiture dételée, de peur d'un accident, que sa situation de grossesse avancée eût rendu plus déplorable, l'empereur Nicolas, qui avait pu sourire intérieurement, si nous en croyonsl'Examiner, d'une scène de colère burlesque du prince Albert contre les artilleurs et de la tenue peu maritale des dragons, s'est approché de la reine et lui a dit: «Madame, vos troupes très-belles, les miennes le sont moins; mais telles qu'elles sont, elles seront toujours et en toutes circonstances à votre disposition.» Il est bien évident que la reine n'en a rien cru, et que l'empereur n'en pensait pas un mot; mais il y a tout à parier que, dans les conversations particulières avec M. Peel, Nicolas aura été moins complimenteur, sinon plus sincère, et que suivant la croyance des bonnes femmes, les oreilles de la France ont dû plus d'une fois lui remuer.--Enfin, avoir donné lieu à la police d'arrêter un Polonais distingué qui s'était permis, chez un tailleur, quelques plaisanteries à l'endroit d'une culotte destinée l'autocrate; après avoir, par contre, envoyé 500 livres sterling (12,500 francs) à la souscription du bal des réfugiés de Pologne, que l'on n'avait pas voulu ajourner, et sans doute pour montrer qu'il n'éprouvait nul dépit de ce refus d'ajournement; après avoir fondé un prix de course de 1,000 livres sterling (25,000 francs); après avoir laissé 220,000 francs pour les distribués aux domestiques du palais de Buckingham, et avoir acheté pour un million approchant de bagues, d'épingles, de colliers et de toute cette bijouterie courante dont l'empereur gratifie les danseuses, les chanteurs et les auteurs de pièces, Nicolas, qui rend, par ces frugalités, bien lourd et bien rude pour soutenir le rôle de souverain visiteur à Londres, est parti dimanche soir pour Sandwich. Lundi, à quatre heures de l'après midi, il arrivait à La Haye, auprès de sa sœur, la reine des Pays-Bas à laquelle il avait promis de consacrer quarante-huit heures.
La Porte, après avoir longtemps menacé, s'est décidée à agir contre les Albanais. LaGazette d'Augsbourgnous apporte le premier bulletin de cette lutte dans la lettre suivante, de Constantinople, 22 mai: Les 13 et 17 courant, les troupes turques ont remporté deux victoires signalées sur les Albanais. Krischowa a été prise d'assaut après une vigoureuse résistance de la part des révoltés, qui ont eu cent hommes tués et autant de blessés. Il paraît que les troupes turques ont éprouvé une perte plus considérable. Les Turcs ont laissé à Krischowa une forte garnison, et se sont retirés dans leur camp. Omer-Pacha, après avoir battu les Arnautes près d'Uskup, s'est emparé de cette ville. Plus de trois cents Albanais sont restés sur le champ de bataille. Ils ont eu six cents blessés. Parmi les prisonniers se trouvait un des chefs qui a été blessé; on l'a immédiatement fusillé. Toutefois, le foyer de la révolte n'est point à Uskup, mais à Kaliandereh. Les Arnautes y sont en grand nombre. Le pacha n'ose pas les attaquer, car la position est trop avantageuse pour eux. On envoie de nouvelles troupes dans les provinces. La Porte Ottomane a adressé aux ambassadeurs des puissances européennes des bulletins de ces victoires.
Portrait du duc d'Angoulème, d'après sir Thomas Lawrence.
Le président du ministère grec, M. Maurocordato, vient de donner sa démission. Tous ses collègues étaient, au départ du dernier paquebot, à la veille de suivre cet exemple. On écrit que le général Colettis sera chargé de composer le nouveau ministère.
Un autre vous dira l'inondation qui est venue affliger le palais mal assujetti de l'exposition. Nous pourrions aussi faire passer sous les yeux de nos lecteurs les scènes déchirantes dont un ouragan furieux a, le 22 février, rendu l'île Bourbon le théâtre. Mais la mort réclame les dernières lignes dont nous puissions disposer, et les ruines doivent lui céder le pas.
Madame la baronne Pasquier, née de Saint-Roman, a terminé à quatre-vingt-deux ans une carrière qu'avaient marquée de nombreuses bonnes œuvres.--Madame Augustin Thierry a été enlevée à l'historien célèbre dont son dévouement et son admiration l'avaient fait la compagne, et qui cherchait à lui faire oublier par ses soins, par son culte, les infirmités que cette séparation va rendre encore plus cruelles.--Enfin un neveu de notre illustre naturaliste, M. Cuvier, ingénieur distingué du corps des ponts et chaussées, a mis fin à des jours dont le découragement s'était emparé.
La terre d'exil a reçu de son côté les restes de S. A. R. monseigneur le duc d'Angoulème. Ce prince est mort le 5 de ce mois à Goritz, où repose déjà le roi son père. Il était né à Versailles, en 1775, et avait reçu dans l'émigration la main de la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, à qui était réservée une douleur nouvelle, celle de survivre au prince son époux.
(Agrandissement)
Répondez-moi quand de ma flammeJe vous peindrai la vive ardeurRépondez-moi car de mon âmeUn mot peut faire le bonheurRépondez-moi. Si j'ose direQue je vous ai donné ma foiPour faire cesser mon martyreRépondez-moiRépondez-moi.2e CoupletRépondez-moi l'inquiétudeAugmente encore ma douleurRépondez-moi l'incertitudeEst plus affreuse qu'un malheur,Répondez-moi car votre boucheD'un mot peut calmer mon effroiPar mon amour si je vous toucheRépondez-moiRépondez-moi.3e coupletRépondez-moi sans me rien direSi vous craignez un tendre aveuRépondez-moi par un sourireL'amour se contente de peuRépondez-moi bonheur suprêmeQue vous ne chérirez que moi.Si vous m'aimez autant que j'aimeRépondez-moiRépondez-moi.
Répondez-moi quand de ma flammeJe vous peindrai la vive ardeurRépondez-moi car de mon âmeUn mot peut faire le bonheurRépondez-moi. Si j'ose direQue je vous ai donné ma foiPour faire cesser mon martyreRépondez-moiRépondez-moi.2e CoupletRépondez-moi l'inquiétudeAugmente encore ma douleurRépondez-moi l'incertitudeEst plus affreuse qu'un malheur,Répondez-moi car votre boucheD'un mot peut calmer mon effroiPar mon amour si je vous toucheRépondez-moiRépondez-moi.3e coupletRépondez-moi sans me rien direSi vous craignez un tendre aveuRépondez-moi par un sourireL'amour se contente de peuRépondez-moi bonheur suprêmeQue vous ne chérirez que moi.Si vous m'aimez autant que j'aimeRépondez-moiRépondez-moi.
Répondez-moi quand de ma flamme
Je vous peindrai la vive ardeur
Répondez-moi car de mon âme
Un mot peut faire le bonheur
Répondez-moi. Si j'ose dire
Que je vous ai donné ma foi
Pour faire cesser mon martyre
Répondez-moi
Répondez-moi.
2e Couplet
Répondez-moi l'inquiétude
Augmente encore ma douleur
Répondez-moi l'incertitude
Est plus affreuse qu'un malheur,
Répondez-moi car votre bouche
D'un mot peut calmer mon effroi
Par mon amour si je vous touche
Répondez-moi
Répondez-moi.
3e couplet
Répondez-moi sans me rien dire
Si vous craignez un tendre aveu
Répondez-moi par un sourire
L'amour se contente de peu
Répondez-moi bonheur suprême
Que vous ne chérirez que moi.
Si vous m'aimez autant que j'aime
Répondez-moi
Répondez-moi.
La chambre des députés vient d'entamer la discussion des projets de loi relatifs à l'établissement des grandes lignes qui doivent unir Paris à Bordeaux, à Lyon, à Strasbourg, à la frontière du Nord, au centre de la France, etc. Dans ce moment décisif, où tout ce que le pays renferme de bons citoyens doit désirer que les mesures arrêtées par le pouvoir législatif soient prises exclusivement dans des vues d'intérêt général, nous croyons utile de donner un résumé rapide des diverses considérations qui se rattachent au sujet.
On sait d'abord en quels termes la question est posée aujourd'hui. La loi du 11 juin 1842 a décidé que l'on exécuterait, sur les fonds du trésor, les terrassements et les travaux d'art des grandes lignes de chemins de fer; que l'État, les départements et les communes intéressées paieraient les indemnités de terrain; que l'exploitation de ces chemins serait confiée à des compagnies; enfin, que l'exécution même pourrait être concédée moyennant des subventions du trésor.
La première et la plus difficile partie des travaux entrepris en vertu de la loi du 11 juin 1842 est actuellement terminée, ou dans un degré notable d'avancement, sur les chemins de fer de Paris en Belgique, d'Orléans à Tours, d'Orléans à Vierzon, etc. L'État n'a pas failli à la tâche qui lui était imposée. Il l'a accomplie dignement, avec promptitude, avec économie. Les ouvrages sont exécutés partout avec ce caractère de solidité qui est loin de nuire à l'aspect général, et que nécessite une sage prévoyance; les dépenses effectives ne dépassent presque nulle part les estimations des projets, et, sur certains points, elles seul restées au-dessous. Le reproche d'incapacité, que l'on a si souvent et si bruyamment adressé à l'État, est dune jugé; ceux-là même que des intérêts privés, que des passions, ou que l'erreur d'un instant avaient entraînés, n'osent plus répéter les allégations erronées, et souvent odieuses, dont certaine partie de la presse et la tribune retentissaient naguère. Des hommes honorables sont venus proclamer qu'ils s'étaient trempés, prenant soin de montrer par cette démarche, si digne d'éloges, qu'ils avaient été de bonne foi dans l'erreur, et qu'ils se rendaient aussitôt qu'ils reconnaissaient la vérité.
D'un autre côté, les profits considérables que réalisent les compagnies exploitantes des chemins de Rouen et d'Orléans ont ranimé plus que jamais l'ardeur, si longtemps éteinte, des spéculateurs. Des compagnies nombreuses se sont formées, et viennent réclamer, au nom de la loi de 1842, une concession à long terme (de quarante ans environ), soit des lignes déjà construites par l'État, soit des chemins à établir prochainement, à charge par elles d'achever les travaux en posant lasuperstructure, et de se munir du matériel nécessaire à l'exploitation. Ces compagnies sont désignées par l'épithète definancières.
Les compagniesfermièresqui se sont formées en concurrence avec celles-ci ont des prétentions plus modérées. Elles laissent à l'État le soin d'achever complètement les chemins de fer; et, moyennant la fourniture du matériel, son entretien et celui de la voie, dépenses qu'elles prennent à leur charge, elles demandent une concession dont la durée maximum serait de douze ans.
Il existe enfin un troisième système qui compte, dans les Chambres et dans la presse de toutes les nuances d'opinions, de nombreux partisans, parmi lesquels nous nous rangeons. Nous voulons parler de l'achèvement complet et de l'exploitation par l'État.
Examinons successivement les arguments présentés à l'appui de ces trois systèmes différents.
D'abord, en ce qui concerne les compagnies financières, nous trouvons, dans une brochure qui n'a pas trois mois d'existence, mais qui est cependant déjà célèbre, le manifeste le plus hardi, le plus belliqueux que l'on ait publié en leur faveur, c'est là que les partisans de l'aristocratie d'argent ont réuni tous leurs arguments les plus décisifs, arguments que nous résumons sous forme aphoristique, dans leur expression la plus simple, sans rien y ôter de leur force non plus que de leur naïveté.
1º Les travaux publics bien entendus sont profitables à tout le monde, sans rien coûter à personne.
2º L'État ne doit faire de travaux d'utilité publique que ceux qui ne peuvent absolument rien lui rapporter, «et que l'industrie privée a refusé d'exécuter,même au prix des plus grands encouragements.» (Sic.)
3º L'État ne doit pas regretter la privation de bénéfice qui résulterait pour lui de l'abandon des lignes de chemins de fer les plus productives; car, autrement, il devrait aussi se réserver le monopole de la fabrication des fers, des draps, des soieries, des vêtements, etc.
4° Il faut se réjouir «de tout ce qui tend à augmenter cette fortune de chacun, qui est la fortune de tous, au point de vue de l'économie publique.»
5º Les chemins de fer exploités par l'État ne rendront pas les mêmes produits qu'entre les mains des compagnies, par beaucoup de raisons, et entre autres «parce qu'il sera plus mal placé que personne pour choisir un personnel d'élite auquel le feu sacré, l'intérêt privé (sic) manquerait toujours».
Le premier de ces arguments est d'une parfaite évidence pour tout le monde, et nous pouvons nous dispenser de nous y arrêter, parce qu'il ne prouve rien en faveur des compagnies.
Le second, le troisième et le quatrième ne sont pus moins clairs, mais reposent sur des bases plus contestables. Nous ne comprenons pas bien pourquoi l'État s'interdirait de profiter de toutes les sources propres à accroître directement ses revenus, et se réserverait, avec un soin scrupuleux, toutes les mauvaises affaires, celles dont personne ne voudrait à aucun prix. Ce serait trop bien justifier la qualification d'incapacité dont on l'a si souvent gratifié. Il réclame la propriété exclusive et l'exploitation des chemins de fer comme une branche d'industrie nouvelle, trop importante pour qu'on l'abandonne à tous les abus d'une exploitation faite dans l'intérêt exclusif d'une compagnie, trop fructueux pour qu'on ne doive pas en faire profiter le trésor public; il la réclame comme il a réclamé et conservé le monopole de la fabrication des tabacs et celui du transport des lettres. Les maîtres de forges, les fabricants de draps et de soieries, les tailleurs, les marchandes de modes, etc., peuvent se rassurer; de longtemps, au moins, ils n'ont à craindre que l'État les exproprie pour façonner tout seul et sans concurrence les produits de leur indutrie. Aussi ne paraissent-ils pas s'émouvoir beaucoup du cri d'alarme qui leur a été jeté.
Oui, sans doute, il faut se réjouir de tout ce qui tend à augmenter la fortune de tous. Mais nous sommes moins sensible, nous l'avouerons, à l'accroissement, de la fortune de chacun de ceux qui ont été assez favorisés pour placer à coup sûr, dans certaines entreprises de chemins de fer, des sommes dont la valeur est aujourd'hui doublée. Les capitaux consacrés à l'exécution des lignes de Paris à Orléans et à Rouen n'auraient rien perdu, que nous sachions, à être placés par l'État; et s'il n'en était pas résulte d'augmentation pour la fortune du chacun dont parle l'avocat des banquiers, cependantchacun, dans le sens grammatical du mot, aurait pu se réjouir de voir l'État percevoir des profits dans une entreprise utile à tous.
Quant au cinquième et dernier argument, il nous suffira de l'avoir reproduit textuellement. Grâce aux sentiments généreux que l'on n'est point encore parvenu à étouffer dans la masse de la population française, de pareilles doctrines ne sont pas dangereuses. Bien loin de là, il importe au triomphe des vrais principes que les partisans les plus honorables d'une mauvaise cause prennent eux-même le soin de dévoiler, dans leur repoussante nudité, les conséquences de leurs erreurs.
L'intérêt privé, voilà donc le feu sacré! L'amour du bien public, la haine de l'injustice, l'enthousiasme de la gloire et de la liberté, l'abnégation de soi-même, le dévouement à l'amitié, à la famille, à la patrie, vains mots que tout cela!--Au fond de cette phraséologie de convention, il n'y a qu'un fait, l'intérêt privé.--Prenons donc en pitié les hommes généreux de tous les temps et de tous les pays qui se sont sacrifiés à ces folles idées; l'immortalité que leur décerne la voix du peuple n'est que le résultat de l'ignorance et de la barbarie des masses. Encore quelques progrès dans la voie où nous marchons, et les plus nobles caractères de notre grande révolution ne seront plus que des types ridicules. Et vous, hommes de bien qui, placés sur un théâtre moins en évidence, avez consacré à votre pays les fruits de vos veilles et de vos travaux! Brémontier, lorsque tu préservais, dans les landes de Gascogne, une contrée entière envahie par les sables! Fresnel, quand tu t'épuisais dans ces recherches dont les résultats merveilleux, appliqués aujourd'hui à l'éclairage de nos côtes, sauvent tous les ans la vie à des milliers de navigateurs! Vicat, toi qui le premier as trouvé des moyens toujours certains, toujours faciles, de donner à nos édifices, à nos habitations, à nos constructions de tout genre, la salubrité et la solidité, qui n'étaient auparavant que l'effet du hasard et des circonstances locales; lorsque tu divulguais les résultats de tes ingénieuses analyses, épargnant ainsi à ton pays plusieurs millions chaque armée, et donnant à tous les travaux publics qui s'y exécutent des chances de durée que n'avaient pas les ouvrages si vantés des Romains! Brémontier, Fresnel, Vicat, Sganzin, Prony, Navier, Coriolus, et vous tous, ingénieurs illustres, dont le nom n'est prononcé qu'avec respect, même dans les pays étrangers, le feu sacré vous manquait! Il manque aussi à vos dignes émules, il manque à vos jeunes successeurs. Non, sans doute, l'intérêt privé n'était pas votre mobile, et n'est pas encore le leur. «L'État.» au service duquel ils ont consacré leur vie, «sera plus mal placé que personne pour choisir,» parmi de tels hommes, «un personnel d'élite.» Du reste, malgré l'appui que les compagnies financières ont trouvé au sein même des Chambres, leur cause est désormais jugée. Parmi les publications qui ont le plus contribué à éclairer le public sur la valeur des prétentions de ces compagnies, nous signalerons deux brochures de M. Bonnardet de Lyon. Sagement pensées, écrites avec élégance, ces brochures se recommandent par un sentiment profond de moralité, qui prête aux arguments de l'auteur une force que n'ont pas ceux de ses adversaires. Spirituel autant que judicieux, M. Bonnardet a déversé sur le manifeste publié par le défenseur officieux des compagnies financières, un ineffable ridicule. Nous espérons mettre bientôt nos lecteurs à même d'en juger. Les compagnies financières, après avoir réclamé naguère la garantie d'intérêt avec concession de quatre-vingt-dix-neuf ans, préfèrent aujourd'hui ce qu'elles appellent plaisamment le système degarantie réciproque. Voici en quoi consiste ce système:
«L'État serait chargé des travaux d'art évalués à 200,000 f. par kilomètre; il paierait, en outre, avec les communes et les départements, toutes les indemnités de terrain. Les compagnies fourniraient les rails, évalués à 100,000 fr., et le matériel à 50,000 fr. La concession serait pour les bonne» lignes de 46 ans et 324 jours. L'État garantirait à la compagnie, pendant ce temps et à tout événement, 4 p. 100 de son capital. Il serait admis postérieurement à la compagnie, à un prélèvement de 4 p. 100, aussi de son capital, mais sans garantie. Le surplus des produits appartiendrait en totalité à la compagnie.»
Nous avouerons volontiers maintenant que nous accepterions comme un immense bienfait les offres de compagnies fermières, plutôt que de passer sous les fourches caudines des compagnies financières. Il est clair, en effet, qu'en aliénant, pour une dizaine d'années seulement, l'exploitation des chemins de fer, l'État ne peut s'exposer à manquer les bénéfices considérables que lui enlèverait une concession d'une quarantaine d'années. Mais ce système, quoique incontestablement supérieur au premier, n'est pas encore sans inconvénient: il entraverait, en général, l'action régulatrice de l'État, qui ne pourrait, à son gré, modifier les conditions du bail, conformément aux progrès de l'art, ni les tarifs suivant les besoins des populations. Si la condition du rachat du matériel et de la voie, à dire d'expert, lors de l'expiration du bail, si l'intérêt même de la compagnie fermière offrent des garanties suffisantes d'un bon entretien, la courte durée des baux ne permettrait pas d'espérer que des perfectionnements majeurs, même d'une utilité incontestable, fussent admis par les exploitants, dès qu'il faudrait, pour cela, une dépense un peu considérable. Aussi ne considérons-nous le fermage à court terme que comme une mesure transitoire, admissible sur quelques lignes moyennant certaines conditions qui, sans compromettre les intérêts des exploitants, laisseraient à l'État des moyens d'action suffisants. Comme mesure définitive, nous pensons que l'achèvement complet et que l'exploitation par l'État doivent être préférés, et que ce principe doit être inscrit dans tous les baux à courts termes qui pourraient être concédés.
Il n'y a que deux cas où, suivant nous, l'État puisse consentir à se dessaisir, pour un laps de temps de trente à quarante années au plus, de la propriété ou de l'exploitation d'un chemin de fer: 1º une ligne projetée, tout en ayant un caractère prononcé d'utilité publique, ne peut être classée au rang de celles qu'il est nécessaire d'ouvrir, et qu'une compagnie ayant obtenu, dans les localités intéressées, soit les capitaux nécessaires, soit la garantie d'un minimum d'intérêt, offre d'exécuter complètement à ses risques et périls, il y aura lieu de prendre ses propositions en grande considération et de les accepter, à moins de motifs graves; 2º une compagnie financière se présente pour appliquer à ses risques et périls, sur une ligne longue, mais dont les produits sont douteux, un système de locomotion ou de construction nouveau, qui, s'il ne trompe pas les espérances qu'on en a conçues, donnera une économie notable dans les frais de construction et d'exploitation. Tel est le cas d'une soumission qui vient d'être faite pour l'emploi simultané, sur la ligne de Strasbourg, du système atmosphérique et des convois articulés de M. Arnoux. Il est évident qu'à moins de repousser tout progrès, on peut accueillir une soumission de ce genre, à moins, toutefois, que le gouvernement ne se charge lui-même de l'expérience, ce qu'il devrait faire pour tout système nouveau dont les avantages lui seraient complètement démontrés.
Mais, à part les deux cas que nous venons de signaler, à part la durée d'un bail provisoire et à court terme, les raisons les plus puissantes et les plus décisives se réunissent en faveur de l'exploitation comme de l'exécution par l'État.
L'État, les départements et les communes, par l'exécution de la loi de 1842, vont se trouver grevés d'une dépense d'environ 600 millions. Les chances défavorables, lesquelles ne se rencontrent que dans la confection des travaux, n'existent que pour le trésor; et lorsque plus des trois cinquièmes de la dépense totale auraient été prélevés sur les contribuables, on viendrait dire aux capitalistes: «Vous n'avez pas pu exécuter les chemins de fer; permettez-nous de vous offrir ceux que nous venons de confectionner plus qu'à moitié; vous n'avez plus, pour en récolter les produits, qu'à les achever, moyennant une dépense notablement moindre que la nôtre.»
Cet appel serait certainement entendu pour toutes les lignes fructueuses; mais, pour les lignes peu productives, elles resteraient à la charge de l'État, qui ne pourvoirait à leur exploitation qu'au moyen de sacrifices sans compensation. L'État se trouverait donc dans la triste nécessité de déshériter une portion notable du territoire de ces voies de communication perfectionnées ou bien d'écraser les contribuables au profit de quelques compagnies privilégiées.
On a parlé des charges qui pèsent sur nos fiances et des difficultés d'un emprunt. On s'est réjoui de trouver les capitaux nécessaires à l'achèvement de quelques lignes productives, parce que, dit-on, l'État, en acceptant ces capitaux, se trouvera garanti des chances défavorables qu'il trouverait pour la réalisation de l'emprunt en cas de guerre.--Mais a-t-on oublié la distinction essentielle à faire entre les dépenses productives et celles qui ne le sont pas? ne sait-on pas que nul n'a un crédit plus solide, mieux établi, plus justement mérité que l'État? n'est-ce pas à lui que se sont adressées, que s'adressent encore tous les jours les entreprises malheureuses? n'est-ce pas lui qui a soutenu de ses fonds ou de son crédit les chemins de fer de la Grande-Combe, de Versailles (rive gauche), de Bale à Strasbourg, d'Orléans, de Rouen, du Havre, d'Adrezieux à Roanne? Si les actions du chemin de fer à peine commencé entre Avignon et Marseille sont cotées aujourd'hui à plus de 70 pour cent au-dessus du prix d'émission, est-ce à la puissance de l'industrie privée ou aux 30 millions donnés gratuitement par l'État qu'il faut l'attribuer? et si quelque crise extérieure venait à rendre plus onéreuses les condition» d'emprunt, pense-t-on que l'industrie ne sentirait pas elle-même le contre-coup de cette crise? ose-t-on prétendre qu'elle seule resterait ferme et inébranlable dans l'exécution de ses engagements, tandis que le crédit public éprouverait de rudes atteintes?--L'histoire édifiante de la compagnie du chemin de fer d'Orléans, telle que M. Bartholomy a oublié de nous la dire, mais que M. Bonnardet n'a pas manqué de nous rappeler, celle de feu la compagnie des Plateaux, et bien d'autres encore sont là pour nous prouver ce que nous devons attendre des capitalistes quand le moindre danger menace leurs écus.
Concluons donc hardiment qu'il n'y a pas une difficulté possible pour l'État qui ne se présente aussitôt en s'aggravant pour les compagnies.
Quant à l'avantage prétendu d'attirer en France les capitaux étrangers, voici comment on peut l'évaluer.
Une somme de cent militons est nécessaire à une compagnie financière pour l'exploitation d'unebonne ligne; elle s'adresse aux capitalistes anglais, qui souscrivent pour cinquante millions. Les actions portant intérêt à 5 pour 100 sont émises à la Bourse de Paris avec prudence et habileté, tenues dès l'origine un peu au-dessus du cours. Tout d'abord elles montent; les actionnaires arrivent, regardent, s'échauffent, se précipitent de peur d'en manquer; et bientôt, grâce à l'affluence des demandes, les actions sont à 30 pour cent au-dessus du prix d'émission. L'Anglais se défait prudemment et sans bruit de toutes celles qu'il a, et remporte chez lui 25 millions de bénéfice net, perdus pour la France en cette affaire, prêt d'ailleurs, quand on voudra à passer à une autre.
Nous ne parlons pas de l'inconvénient de laisser dans les mains d'une compagnie, d'un étranger peut-être, l'exploitation ou même le choix de lignes trop importantes pour que l'État dût s'en dessaisir, aussi bien que le choix et la direction d'un personnel immense; du débordement effréné que prendrait l'agiotage sous l'influence de l'émission des actions de vingt compagnies différentes; des souffrances qui peuvent résulter pour le commerce et l'industrie de l'abandon où ils seraient pendant un long espace de temps, à la merci de tarifs fixés d'avance, et que l'État, au contraire, aurait été libre de modérer, de régler dans l'intérêt de tous.
L'expérience si chèrement acquise par les marchés qu'imposèrent les compagnies des canaux en 1822 et 1823 ne peut être perdue. Elle prouve que la stipulation du rachat serait toujours illusoire, puisqu'elle ne pourrait s'opérer qu'à des conditions trop onéreuses pour que l'État put les accepter.
Que cette expérience nous serve donc; que tous les hommes honnêtes, que tous ceux qui veulent le bien public du fond du cœur réunissent leurs efforts; qu'ils s'entendent, au besoin, pour manifester, par les voies légales, une opinion au triomphe de laquelle la France devra un développement incalculable de prospérité, de richesse et de puissance.
LE TELL ET LE SAHARA ALGÉRIENS.--POSTES AVANCÉS SUR LA LIMITE DES DEUX RÉGIONS.--INVESTITURE DES CHEFS KABYLES.--HOSTILITÉS SUR LA FRONTIÈRE DU MAROC.--EMBARQUEMENT DES TROUPES A TOULON ET A PORT-VENDRES.
La chambre des députés a consacré ses séances des 5 et 6 juin à la discussion du projet de loi tendant à ouvrir au ministre de la guerre, en 1844, un crédit extraordinaire pour subvenir à l'entretien en Algérie des 15,000 hommes qui s'y trouvent en excédant de l'effectif déterminé par le budget. Deux graves questions avaient été soulevées par le rapport de la commission chargée de l'examen de ce projet: d'une part, celle du maintien d'une caisse coloniale distincte du trésor de l'État; de l'autre, celle de la conservation des postes permanents de Zebdou, Saïda, Tiaret, Teniet-el-Had et Boghar, dans la partie occidentale de nos possessions. Sur la première, la Chambre a ajourné sa décision jusqu'à la discussion du budget. Elle s'est prononcée sur la seconde à une forte majorité, contrairement à l'avis de sa commission, qui avait propose de renfermer la ligne de notre occupation permanente dans une limite plus centrale, sur les cinq points de Tlemcen, Mascara, Orléansville, Milianah et Médeah. La loi a été adoptée par 190 boules blanches contre 55 boules noires.
Ce vote, appelé peut-être à exercer une heureuse influence sur les destinées de notre conquête, est dû en partie à deux solides et remarquables discours de MM. de Corcelles et Gustave de Beaumont, non moins qu'aux savantes investigations d'un membre de la commission scientifique de l'Algérie. M. le capitaine du génie Carette vient en effet de publier et de distribuer aux Chambres l'extrait d'un ouvrage manuscrit qu'il a remis au ministère de la guerre, et qui a pour titre:Recherches sur la géographie et le commerce de l'Algérie méridionale.Dans cet écrit plein d'observations et de faits, M. Carette a le premier porté la lumière la plus vive sur une contrée avant lui inexplorée, en même temps qu'il a résolu le problème de la limite naturelle de l'Algérie un sud, problème si intéressant pour l'extension comme pour la consolidation de notre empire africain. Grâces à une enquête poursuivie par lui sans relâche, pendant un séjour de trois années tant dans la province de Constantine que dans la régence de Tunis, il est parvenu à nous initier aux mystères du Sahara algérien, au delà duquel n'apparaît plus qu'un désert incommensurable. Les deux cartes qui accompagnent son important travail ne laissent plus à cet égard la moindre incertitude, surtout quand on n'ignore pas qu'elles oui été composées avec plus de six mille itinéraires dressés sur les témoignages consciencieusement contrôlés des habitants mêmes du pays. Nous savons enfin aujourd'hui, par la démonstration géographique de M. Carette, jusqu'où notre conquête peut s'étendre, et quelles limites il lui est désormais interdit de franchir.
L'ancienne régence d'Alger est partagée en deux zones: leTell, l'ancienTellusromain, le pays des céréales (dix mille lieues cariées environ), comprenant la région fertilisée par de nombreux cours d'eau, à peu près quatre militons d'habitants, et deux cent cinquante lieues de côtes sur une profondeur de quarante lieues. Au sud du Tell, leSahara algérienou région des palmiers, que nous appelions le désert avant de le connaître, et qui comprend dix-sept mille lieues carrées, avec quatre-vingt mille habitants.
Le Tell se décompose lui-même en deux parties que les indigènes désignent par les noms deSahelet deShakh. Sahel signifie littéralement bord, rivage. C'est en effet cette partie montagneuse du littoral qui borde la Méditerranée. Shakh est le pluriel du mot sehkha; c'est le nom donné aux plaines de sel, et les indigènes l'appliquent par extension à toute la zone plate, composée en partie de bassins fermés qui règnent entre les montagnes du Sahel et la chaîne de séparation du Tell et du Sahara.
Le Tell, ou l'Algérie septentrionale, produit les céréales et la laine brute. Le Sahara, ou l'Algérie méridionale, produit des fruits et des étoffes de laine. Le Tell conserve, pendant l'été, de l'eau et des pâturages; les landes du Sahara ne se couvrent d'eau et de pâturages que pendant l'hiver. Il résulte de ces diverses propriétés que chaque année le Sahara est obligé de venir demander au Tell de l'herbe pour ses troupeaux, du pain et du travail pour ses habitants.
Toutes les tribus du Sahara obéissent à cette loi impérieuse de leur existence. C'est vers la fin du printemps que commence le mouvement général de migration, et, comme ce mouvement est aussi régulier dans ses détails que dans son ensemble, l'Algérie présente tous les ans, à la même époque, un curieux spectacle. Toutes les populations du Sahara s'acheminent lentement vers le Nord, emmenant avec elles toute la cité nomade, les femmes, les chiens, les chameaux, les troupeaux et les tentes, tandis que les habitants du Tell s'acheminent, mais individuellement, vers le Sud, n'emportant que des marchandises, et laissant la famille aux champs paternels. Les tribus du Sahara passent l'été dans le Tell, où règne, pendant ce temps, une grande activité commerciale. La fin de l'été donne le signal du départ, signal accueilli avec joie, parce qu'il annonce le retour au pays natal. On charge les chameaux, on ploie les tentes, les cités ambulantes se mettent en marche vers le Sud, à petites journées, comme elles sont venues, et arrivent dans le Sahara à l'époque de la maturité des dattes, c'est-à-dire vers le milieu d'octobre.
Les lieux qui servent de théâtre à ces congrès périodiques de tous les producteurs algériens sont des points d'une importance incontestable, véritables centres de domination, dont le cercle d'activité, embrassant le Tell et le Sahara, s'étend de la Méditerranée au désert. Les marchés où s'arrête cette marée annuelle sont, en quelque sorte, les ports du Sahara; ils reçoivent tous les arrivages des îles ou des oasis du désert algérien. C'est là que les intérêts du Sud viennent se rattacher aux intérêts du Nord; c'est là que, de tout temps, des droits étaient perçus: le teksa (droit d'entrée du Tell), le meks (droit de marché), la lezma (impôt, droit de répartition sur la tribu); c'est de là enfin, connue le dit M. Carette, que l'Algérie méridionale peut être conduite à longues guides.
Chacun de nos postes avancés, dans la province de l'Ouest (Oran), est aujourd'hui à portée de l'un de ces marchés, qui réunissent annuellement les deux régions. Boghar commande lu marché des Ouled-Mokhtar; Temet-el-Had, le marché des Ouled-Aïad; Tisrey, le marché des Loha; Saïda, le marché des Djafras; Sebdou, celui d'El-Gor. En s'y établissant d'une manière permanente et définitive, on est le maître de l'Algérie entière, au Nord comme au Sud. L'expérience n'a-t-elle pas d'ailleurs prouvé déjà l'utilité de l'occupation de ces postes-frontières pour asseoir notre domination? N'est-ce pas de Hoghar, de Teniet-el-Had, de Tiaret, de Saïda, où Abd-el-Kader lui-même s'était d'abord établi, que sont parties les expéditions qui ont pu renverser la fortune de cet ennemi aussi persévérant qu'habile, atteindre le haut Chélif, détruire quelques mois plus tard ses derniers réguliers avec son principal khalifah, le chasser du Tell dans le Sahara algérien, et du Sahara dans le Maroc, lui ravir ses moyens d'impôt, de recrutement, d'autorité, assurer de la sorte, derrière notre armée, une sécurité et des facilités coloniales que l'on jugeait impossibles il y a trois ans?
Importants sous le rapport politique et commercial, ces postes avancés ne le sont pas moins sous le rapport militaire, comme point d'appui et de ravitaillement pour nos colonnes expéditionnaires. Celles-ci n'ont pas cessé, pendant les mois d'avril et de mai, de sillonner, dans tous les sens, l'Algérie; et, au 1er mai, les troupes composant l'effectif de l'armée étaient toutes en campagne.
La plus importante des expéditions a été celle qu'a dirigée le gouverneur général en personne dans les montagnes kabyles de l'est d'Alger, pour soumettre ou détruire les tribus de l'ancien kaïdat turc de Sabaou, placées encore sous l'autorité de Ben-Salem, le khalifah d'Abd-el-Kader. A la suite de deux engagements sérieux, les 12 et 17 mai, les rassemblements des Kabyles ont été dispersés.
Après le combat du 17 mai, les Flissah ont fait leur soumission; tous les chefs, conduits par le petit-fils du plus célébré de leurs anciens cheikhs, Ben-Zamoun, vinrent à notre camp, situé sur l'un des points les plus élevés de leurs montagnes. Ils crurent devoir s'excuser d'avoir combattu, et ils le firent en ces termes: «Nous ne pouvions nous dispenser de combattre pour défendre nos foyers; nos femmes n'auraient plus voulu nous regarder, ni préparer nos aliments. Nous avions d'ailleurs promis à Ben-Salem de mourir avec lui, s'il voulait mourir avec nous. S'il eût tenu sa parole, nous nous serions fait tuer jusqu'au dernier; mais il a fui au commencement de l'attaque; nous ne lui devons plus rien.
Il ne reparaîtra plus dans nos montagnes, et nous serons aussi fidèles à la parole que nous vous donnons qu'à celle que nous lui avions donnée.»--Le gouverneur général leur répondit qu'il les estimait davantage pour avoir bien combattu; que les braves guerriers étaient toujours loyaux, et qu'il comptait sur la fidélité au serment qu'ils allaient prêter au roi des français.--Les Kabyles ont, il est vrai, parmi les Arabes la réputation d'être religieux observateurs de leur parole.
Tous les points de la soumission étant réglés, on a procédé, le 21 mai, à l'investiture des chefs principaux et secondaires. La musique jouait, le canon annonçait aux fiers montagnards que le petit-fils de Ben-Zamoun, Sid-Ali-ben-Hussein, acceptait la loi de la France, et avait revêtu le burnous du commandement. Il a été nommé agha des Flissah, tribu composée de dix-neuf fractions, présentant entre elles au combat 8 ou 10,000 hommes armés. On leur a adjoint la confédération des Guechtoula, et plusieurs autres petites tribus habitant au bord de la plaine.
Sous le gouvernement des Turcs, les aghas, avant d'entrer en fonctions, recevaient un breve et, selon l'importance de leur commandement, un burnous ou une gandourah (espèce de chemisette en tissu de laine mélangée de soie, à laquelle sa finesse donne l'aspect de la mousseline, et dont on couvre la tête du fonctionnaire, en le proclamant lors de son investiture); ils recevaient, en outre, un cachet gravé aux frais du beylik et destiné à tenir lieu de signature au bas des ordres émanés d'eux. Ils payaient eux-mêmes au trésor une somme en argent, à titre de droit d'investiture, ainsi que des gratifications à certains fonctionnaires, comme le droit de burnous (hak el burnous), le droit de brevet (hak el thedir). Par compensation, les aghas percevaient des tribus placées sous leurs ordres un droit de joyeux avènement (ferah), au moment même de leur nomination, puis, quand ils passaient dans les tribus, et tout le temps que durait l'exercice de leurs fonctions, des redevances en nature (dhifah), cadeaux d'hospitalité déterminées par l'usage et consistant en grains, volailles, bestiaux, beurre, bois et charbon. Les chefs subordonnés à leur autorité étaient directement nommés par eux, et leur payaient, à leur tour, un droit d'investiture.