«Voilà l'idée d'où est née la loi; et si elle est fausse, cette idée, que de regrets ne coûterait-elle pas alors à ceux qui y auraient cédé! Or, voilà un magistrat distingué, M. de Molènes, juge au tribunal de première instance de la Seine, organe du ministère public pendant trente années, qui n'a pas dû contracter dans l'exercice de ses fonctions l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilité, lequel, avec des chiffres, démontre qu'on s'est effrayé trop vite, que la société actuelle a été calomniée et que son état présent ne rend pas nécessaires les systèmes nouveaux dont on l'effraie.«A combien s'élève le nombre des hommes profondément corrompus, contre lesquels la loi entend déployer tout son appareil de rigueur, ceux que M. de Molènes appellerécidivistes du crime après crimes?A 199.«Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens:«Est-ce bien pour parer à de tels résultats que l'on discute aujourd'hui le système cellulaire?«On veut éviter tout concert dans les prisons (car c'est là l'argument principal) entre les détenus. Mais à leur sortie n'ont-ils pas nécessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque c'est avec liberté d'exécution immédiate), les lieux où le crime et la misère rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes?«Cet essai, fait au moyen de dépenses énormes, ferait revivre la peine dela gêne, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code pénal de 1791), c'est-à-dire tiendrait perpétuellement au cachot des condamnés dont la santé suivant les uns, l'intelligence suivant les autres, seraient par là menacées.Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de ramener au bien 160 à 200 scélérats, fera-t-on peser la rigueur d'une peine effrayante sur 18,000 condamnés par an?«N'arriverait-il pas désormais que de grands criminel» iraient jusqu'à l'assassinat, puni de mort, plutôt que de s'arrêter au vol, qui serait puni d'une peine pire, pour eux, que la mort?»Bulletin bibliographique.Paul Scarron.--(Revue des Deux-Mondesdu 15 juillet 1844.)LaRevue, non pas laRevue de Paris, achevant d'imiter en ce moment le Tasse de Toulon,Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,mais laRevue des Deux Mondes, recueil bien long et bien lourd, qui vit de souscriptions ministérielles, de positions administratives et de suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numéro, une incroyable facétie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M L'herminier contre tel écrivain, ancien collaborateur de ce recueil, dont le feu professeur faisait naguère un éloge passionné; c'est une noticehistoriquesur Scarron. L'histoire y est taillée sur le patron du sujet: elle y subit de terribles déviations, de cruelles entorses. Le burlesque y domine aussi. Nous citons:«..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu. L'influence de Louis XIV n'a pas toujours été heureuse sur la littérature et les arts de son temps.La perruque du grand roi y domine trop...La poésie avait toujours des habits de gala avec un page pour lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un goût royal dont il ne faut pas disputer.»C'est par antipathie et par réaction contre cetexcès fâcheuxdont Malherbe fut le point de départ et dontRonsard et sa tangue charmantefurent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vérité, bien dû le lire aussi) que «son père le menaça cent fois de le déshériter, parce qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que Ronsard, et lui prédit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne lisait pas la Bible et n'était jamais aiguilleté.» (Factum, ou Requête pour Paul Scarron, doyen des malades de France, p. 4.) II est difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la vérité.Les seize pages en petit texte del'Illustrationy passeraient, si nous voulions relever toutes les bouffonneries sérieuses, toutes les âneries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit à Paris en 1610. Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, c'est-à-dire jusqu'en 1634? «Il fréquentait les sociétés galantes et spirituelles du temps; il était bien vu chez Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'époque, qui réunissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins esprits: l'épicurisme délicat de Saint-Évremond, les saillies de Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont.» En vérité, à moins que Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop comment on eût pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, à cette dernière date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en avait que huit. Voilà pour l'histoire.Voulez-vous de la géographie? «Le père Scarron, ce conseiller récalcitrant, ne fut pas rappelé de son exil, et mourut entre Amboise et Tours, c'est-à-dire à Loches.» Il paraît que quand l'abonné de laRevuelui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le chercher à Étampes.Voulez-vous de l'archéologie? «Scarron fut enterré à Saint-Gervais, où, si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore» il est fâcheux que laRevue, pour le mettre à même de s'en assurer, n'ait pas pu payer une omnibus au biographe.Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en 1665-1666, publiés parB. Gonon, bibliothécaire de la ville de Clermont. 1 vol. in-8.--Paris, 1844.Porquet, 1, quai Voltaire.Ce titre étonne et pique la curiosité publique Quoi! le célèbre évêque de Nîmes a laissé desMémoires, et personne ne se rappelle les avoir lus ni même en avoir entendu parler? Qu'était-ce en outre que cesGrands Jourstenus à Clermont en 1665-1666, et que Fléchier a essayé de faire connaître à la postérité? Cet ouvrage, qui vient de paraître, est entièrement inédit. Avant de le juger, racontons en deux mots son histoire.Les Grands Jours étaient des assises extraordinaires tenues par des juges tirés du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs très-étendus dans les provinces éloignées pour juger en dernier ressort toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux que l'éloignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La rareté de ces assises, l'appareil qu'y déployaient les juges, contribuaient à les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait donné le nom deGrands Jours.Les Grands Jours n'ont été tenus que sept fois en Auvergne:En 1454, 1484, 1520, à Montferrand;En 1542, 1546, à Riom;En 1582 et 1665-1666, à Clermont.De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur durée, par le nombre et la gravité des affaires qui y furent portées, par la qualité des personnes qui y figurèrent, et par le résultat, furent, sans contredit, ceux de 1665-1666.Les assises extraordinaires durèrent plus de quatre mois, du 26 septembre 1665 au 30 janvier 1666.«On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant éditeur des Mémoires de Fléchier; une multitude de causes y furent jugées, tant civiles que criminelles. Et, dans ces dernières, qui voit-on sur la sellette des accusés? les personnages les plus considérables du l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur rang, leur fortunes; des juges, des prêtres même!... Et pourtant ces Grands Jours, qui ont amené un changement si prompt, si complet dans les mœurs, qui ont anéanti les derniers vestiges de la puissance féodale, signalé d'une manière si éclatante la fermeté du jeune roi Louis XIV, les historiens, tout préoccupés des sièges et des batailles, les ont à peine mentionnés. Ils sont enregistrés en deux lignes dans l'ouvrage du président Hénault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs qui leur ont consacré le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage spécial qu'il a écrit sur le siècle de Louis XIV, n'en prononce pas même le nom.»Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le bronze, comme celui d'un grand événement; mais un monument plus précieux de cette époque, lesMémoires de Fléchier, viennent répandre une lumière complète, inattendue, sur cette institution des Grands Jours, sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les mœurs du dix-septième siècle.En 1665, Fléchier, âgé de trente-trois ans, déjà prêtre, déjà connu comme prédicateur, vint à Clermont à la suite de M. de Caumartin, conseiller du roi, maître des requêtes, chargé des sceaux près la cour des Grands Jours. Il faisait alors l'éducation du fils de M. de Caumartin. Depuis le jour de son arrivée à Clermont jusqu'à celui de son départ, il écrivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait dire.«Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4° de 144 pages écrites; l'écriture en est nette et uniforme. Comparée à des autographes de Fléchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte certainement au commencement du dix-huitième siècle, sinon plus haut. L'orthographe accuse la même époque, aussi bien que la reliure du volume. Dix feuillets blancs qui précèdent le texte et onze qui le suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possédé.«Récemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il faisait partie, avant 1830, de la bibliothèque de M. Tiolier, ancien conseiller à la cour royale de Riom, résidant à Clermont, et qui, depuis soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intéressait l'Auvergne. De quelle manière ce manuscrit était-il tombé entre ses mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'établir; mais, quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit l'ouvrage même dont l'abbé Ducreux fait une longue analyse, avec des citations textuelles, au tome X des Œuvres complètes de Fléchier, qu'il a publiées en 1782.»Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, «un des livres les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on puisse lire sur le dix-septième siècle. «C'est un double service qu'il a rendu à l'histoire et à la littérature. Sous les rapports historiques, lesMémoires de Fléchiernous font connaître mieux qu'aucun autre ouvrage de cette époque, l'état politique et social d'une province éloignée sous Louis XIV. Au point du vue littéraire, ils resteront comme un des monuments les plus intéressants du grand siècle. En effet, ils ont été composés dix ans après lesProvinciales de Pascal, lorsque Corneille avait déjà produit ses chefs-d'œuvre, au moment où Molière faisait représenter sonMisanthrope, où Racine préparait sesPlaideurset sonBritannicus, où Boileau publiait ses premières satires.Quelques citations suffiront pour donner une idée de l'importance et du mérite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.«Tous les procès qu'on jugeait ici, dit Fléchier, n'étaient pas plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en avait qui les irritaient et qui attiraient leur sévérité. L'affaire de M. de Veyrac fut une de celles qui méritaient plus de punition. C'était un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'irait pas jusqu'à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a, qu'à cause de la crainte qu'on doit en avoir, se déclara contre lui dans quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer, quelque menace qu'on lui lit, et de témoigner même quelque mépris. Cela parut si étrange à cet honnête homme, qui n'était pas accoutume à souffrir de ces procédures et qui ne voulait avoir affaire ni à la justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques traîneurs d'épées des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses forces, et se fortifia le mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que la guerre des procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première pinte. Il se refugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaça d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenterait. Mais le gentilhomme, qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il était plus à propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut bientôt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide qu'il était violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui avait donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa maison et à la perte de sa tête.»Si les juges du grand roi défendaient la bourgeoisie contre les violences de la noblesse, ils sévissaient en même temps contre les manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.«Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques, on jugea presqu'en même temps un bon curé de village qui, par un zèle extraordinaire, s'était emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres, il avait dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal gouvernée; que c'était un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine, qu'il trouverait à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais été plus tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui lui semblaient, aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce jour-là, et que c'était une grande vérité que la pensée de vivre sans payer la taille, et furent tous d'avis que le curé avait si bien prêché ce jour-là qu'il s'était surmonté lui-même. Il fut arrête et condamné à un an de bannissement et à quelques réparations.»Un dernier extrait d'un tout autre caractère, c'est un épisode d'une excursion entreprise par Fléchier aux eaux du Vichy. Le futur évêque de Nîmes raconte dans ses mémoires une foule d'aventures galantes qui feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les exposer ici à un semblable désagrément.«Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vénérable que les autres, et qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une élégie, et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon qui se disait de mes amis; car le bon père va de bain en bain et se croit appelé de Dieu pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu'à dire partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Le bruit de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes, dès qu'on les aurait vues avec moi, et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.«L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants, et son visage n'étant point proportionne à sa taille, elle avait la figure d'une laide amazone; l'autre était, au contraire, fort petite, et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde même qu'elle était un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les pris pour deux mauvais anges qui tâchaient de se déguiser en anges de lumière; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.«La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi. «Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde, on ne saurait assez le considérer.«--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer.»«Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étais le plus confus du monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon père m'avait donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter, et de celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de connaître deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.«Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Parmi tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction del'Art d'Aimerd'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espéraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ouï estimer dans l'original. Je leur prêtai doncl'Art d'Aimer; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables.»A en juger par l'esprit fin et de bon goût dont il fait preuve à chaque page de sesMémoires, Fléchier devait posséder au plus haut degré cet art qu'il désirait de pouvoir donner à ces deux précieuses languissantes qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les fêtes données à Clermont pendant les Grands Jours; il alla même à la comédie, n'étant pas de ceux qui en sont ennemis jurés; et à une représentation, il fit la remarque suivante:«Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien différents dans cette ville: ils font dresser des échafauds pour les exécutions, ils font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin des tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et veulent après qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature était attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la dépouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre, une partie de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans qui ont opprimé les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.»Histoire d'Angleterre, par le docteurJohn Lingard, traduite parM. Léon de Wailly. 6 vol. à 3 fr. 50 c.--Bibliothèque Charpentier.L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un très-grand succès. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des érudits et des penseurs, rien n'y a manqué, et ce minutieux inventaire des annales de la Grande-Bretagne est désormais placé, de l'autre côte du détroit, au nombre des livres consacrés. S'il fallait en croire beaucoup de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effacé Hume. Toujours est-il que son ouvrage a enlevé à celui du l'historien du dix-huitième siècle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il? D'abord au contraste et à la nouveauté. Hume très-sceptique; Lingard a unefoi;il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a guère que celle des idées de son temps. Les parallèles sont peu de notre goût; nous devons dire néanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent, et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un égal succès. Tous les deux, ils ont écrit un plaidoyer, où l'historien contemporain met les apparences et les vraisemblances de son côté, parce qu'il a beaucoup plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a encore un fort grand mérite, il est plusAnglaisque Hume, et sacrifie beaucoup moins que lui à la dresseRaison, qui a dicté tant de choses déraisonnables en histoire. Inventaire à la fois et plaidoyer, tantôt raisonneur et tantôt passionné, narrateur et dogmatique, rarement diffus, et presque toujours intéressant, on comprend comment et pourquoi le docteur Lingard a pu conquérir des suffrages très-divers. Une traduction déjà ancienne l'avait fait connaître en France, travail estimable, mais qui a paru dans le formai in-8º, format coûteux, et qui a le tort de faire ressortir d'une manière trop sensible le seul défaut, à nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit un éloquent écrivain de nos jours, la vie humaine est un procès dont tous les détails nous intéressent, mais qu'il faut abréger pour l'avenir.Le service d'abréviation, M. Léon de Wailly l'a rendu, autant qu'il était possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien omettre ni dissimuler de l'original, est concise, élégante, rapide, et d'une fidélité irréprochable. C'est assurément une des meilleures publications de la bibliothèque Charpentier.Nouvel Éclairage au gaz.Depuis quelques soirs la place du Carrousel est éclairée au gaz par un nouvel appareil importé d'Angleterre. Lorsqu'on commença à construire la colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve placé l'appareil, divers journaux publièrent une foule de détails aussi inexacts qu'ingénieux. Selon les uns, il s'agissait d'électricité et de galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait être illuminé par une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous permettent de rectifier ces erreurs; l'expérience qui vient d'avoir lieu est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M. Richardson, propriétaire du brevet d'importation du bude-light en France. L'invention consiste simplement dans la réunion de plusieurs becs de gaz en un seul faisceau de lumière. Nous ne pouvons pas nous prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvénients. Sans doute le milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique qu'il ne l'était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d'une certaine limite, l'obscurité parait si grande qu'on a peine à distinguer les objets éclairés par les becs ordinaires.Père Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de maprobité, je vous fais un bon sur ma caisse.Correspondance.A un abonné.--Vous voulez une réponse: celle que vous indiquez dans votre lettre n'est pas polie; nous l'eussions faite autrement. Puisque vous vous en contentez, nous le voulons bien. «Nous n'anons pas besoin, etc.»A M. F.--Nous vous remercions; le premier surtout est excellent.A M...--Cette dame est curieuse, en effet; mais elle est aussi un peu incrédule. Montrez-lui cette réponse en lui rappelant sa question.A M. S. P., à Rouen.--Si vous voulez savoir l'histoire de M. B., adressez-vous à lui-même; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il est Savoyard. Cela vous suffira peut être.A M. E. S., à Sancerre.--Il y a toujours quelque chose d'utile dans ces communications, même lorsqu'elles ne peuvent pas servir intégralement; d'ailleurs, nous avons l'embarras du choix.A M. d'A.--Mille remerciements. Nous ne pouvons suivre votre conseil; nous vous en dirions les raisons: il ne nous convient pas de les écrire. Quant à l'autre proposition, l'exécution en serait compliquée, et d'ailleurs la pensée est séditieuse.A M. de Q., à Bruxelles.--Nous avons reçu les dessins: ils sont remis au graveur.A M. Louis Poussard, à Turin.--Ne prenez pas cette peine; nous en recevons de France d'aussi mauvais que le vôtre, mais le port est moins cher.Cavalerie légère.Rébus.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.L'empire de la mode s'étend sur tout.
«Voilà l'idée d'où est née la loi; et si elle est fausse, cette idée, que de regrets ne coûterait-elle pas alors à ceux qui y auraient cédé! Or, voilà un magistrat distingué, M. de Molènes, juge au tribunal de première instance de la Seine, organe du ministère public pendant trente années, qui n'a pas dû contracter dans l'exercice de ses fonctions l'habitude de la mollesse et d'une complaisante facilité, lequel, avec des chiffres, démontre qu'on s'est effrayé trop vite, que la société actuelle a été calomniée et que son état présent ne rend pas nécessaires les systèmes nouveaux dont on l'effraie.
«A combien s'élève le nombre des hommes profondément corrompus, contre lesquels la loi entend déployer tout son appareil de rigueur, ceux que M. de Molènes appellerécidivistes du crime après crimes?A 199.
«Ce magistrat ajoute avec beaucoup de sens:
«Est-ce bien pour parer à de tels résultats que l'on discute aujourd'hui le système cellulaire?
«On veut éviter tout concert dans les prisons (car c'est là l'argument principal) entre les détenus. Mais à leur sortie n'ont-ils pas nécessairement, pour se concerter (beaucoup plus efficacement, puisque c'est avec liberté d'exécution immédiate), les lieux où le crime et la misère rassemblent toujours les dangereuses classes d'hommes?
«Cet essai, fait au moyen de dépenses énormes, ferait revivre la peine dela gêne, (art. 14 et suivants du titre 1er, partie 1re du Code pénal de 1791), c'est-à-dire tiendrait perpétuellement au cachot des condamnés dont la santé suivant les uns, l'intelligence suivant les autres, seraient par là menacées.
Pour tenter infructueusement, en grande partie, tout au moins, de ramener au bien 160 à 200 scélérats, fera-t-on peser la rigueur d'une peine effrayante sur 18,000 condamnés par an?
«N'arriverait-il pas désormais que de grands criminel» iraient jusqu'à l'assassinat, puni de mort, plutôt que de s'arrêter au vol, qui serait puni d'une peine pire, pour eux, que la mort?»
Paul Scarron.--(Revue des Deux-Mondesdu 15 juillet 1844.)
LaRevue, non pas laRevue de Paris, achevant d'imiter en ce moment le Tasse de Toulon,
Qui mourut in-quarto, puis remourut in-douze,
mais laRevue des Deux Mondes, recueil bien long et bien lourd, qui vit de souscriptions ministérielles, de positions administratives et de suppositions historiques, vient de publier, dans son dernier numéro, une incroyable facétie. Ce n'est point cette fois une diatribe de M L'herminier contre tel écrivain, ancien collaborateur de ce recueil, dont le feu professeur faisait naguère un éloge passionné; c'est une noticehistoriquesur Scarron. L'histoire y est taillée sur le patron du sujet: elle y subit de terribles déviations, de cruelles entorses. Le burlesque y domine aussi. Nous citons:
«..... Nous sommes de ceux qui regrettent que Malherbe soit venu. L'influence de Louis XIV n'a pas toujours été heureuse sur la littérature et les arts de son temps.La perruque du grand roi y domine trop...La poésie avait toujours des habits de gala avec un page pour lui porter la queue, de peur qu'elle ne se prit les pieds dans ses jupes de brocart d'or en montant les escaliers de marbre de Versailles. Louis XIV aimait Charles Lebrun, son premier peintre: un goût royal dont il ne faut pas disputer.»
C'est par antipathie et par réaction contre cetexcès fâcheuxdont Malherbe fut le point de départ et dontRonsard et sa tangue charmantefurent victimes, que Scarron, au dire de son nouvel historien, se jeta dans le burlesque. Cette assertion l'est prodigieusement, car nous voyons, en lisant Scarron (son biographe aurait, en vérité, bien dû le lire aussi) que «son père le menaça cent fois de le déshériter, parce qu'il lui osait soutenir que Malherbe faisait mieux des vers que Ronsard, et lui prédit qu'il ne ferait jamais fortune, parce qu'il ne lisait pas la Bible et n'était jamais aiguilleté.» (Factum, ou Requête pour Paul Scarron, doyen des malades de France, p. 4.) II est difficile, on le voit, de rencontrer plus exactement le contre-pied de la vérité.
Les seize pages en petit texte del'Illustrationy passeraient, si nous voulions relever toutes les bouffonneries sérieuses, toutes les âneries carnavalesques que renferme cet invraisemblable morceau. En voulez-vous toutefois une ou deux? Scarron naquit à Paris en 1610. Desirez-vous de savoir comment son biographe le fait vivre jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans, c'est-à-dire jusqu'en 1634? «Il fréquentait les sociétés galantes et spirituelles du temps; il était bien vu chez Marion Delorme et Ninon de Lenclos, les deux lionnes de l'époque, qui réunissaient chez elles tout ce que la cour et la ville avaient d'illustre et de remarquable, les plus beaux noms et les plus fins esprits: l'épicurisme délicat de Saint-Évremond, les saillies de Chapelle, l'entrain bachique de Bachaumont.» En vérité, à moins que Ninon de Lenclos et Marion Delorme ne prissent les enfants en sevrage ou qu'elles n'eussent ouvert une salle d'asile, nous ne concevons pas trop comment on eût pu rencontrer chez elles avant 1634 Bachaumont, qui, à cette dernière date, ne comptait que dix ans, et Chapelle, qui n'en avait que huit. Voilà pour l'histoire.
Voulez-vous de la géographie? «Le père Scarron, ce conseiller récalcitrant, ne fut pas rappelé de son exil, et mourut entre Amboise et Tours, c'est-à-dire à Loches.» Il paraît que quand l'abonné de laRevuelui donne rendez-vous entre Paris et Versailles, elle va le chercher à Étampes.
Voulez-vous de l'archéologie? «Scarron fut enterré à Saint-Gervais, où, si nous ne nous trompons, son tombeau se voit encore» il est fâcheux que laRevue, pour le mettre à même de s'en assurer, n'ait pas pu payer une omnibus au biographe.
Mémoires de Fléchier sur les Grands Jours tenus à Clermont en 1665-1666, publiés parB. Gonon, bibliothécaire de la ville de Clermont. 1 vol. in-8.--Paris, 1844.Porquet, 1, quai Voltaire.
Ce titre étonne et pique la curiosité publique Quoi! le célèbre évêque de Nîmes a laissé desMémoires, et personne ne se rappelle les avoir lus ni même en avoir entendu parler? Qu'était-ce en outre que cesGrands Jourstenus à Clermont en 1665-1666, et que Fléchier a essayé de faire connaître à la postérité? Cet ouvrage, qui vient de paraître, est entièrement inédit. Avant de le juger, racontons en deux mots son histoire.
Les Grands Jours étaient des assises extraordinaires tenues par des juges tirés du Parlement, et que le roi envoyait avec des pouvoirs très-étendus dans les provinces éloignées pour juger en dernier ressort toutes les affaires civiles et criminelles, sur appel des juges ordinaires des lieux, et principalement pour informer des crimes de ceux que l'éloignement rendait plus hardis et plus entreprenants. La rareté de ces assises, l'appareil qu'y déployaient les juges, contribuaient à les rendre si importantes et si solennelles, que le peuple leur avait donné le nom deGrands Jours.
Les Grands Jours n'ont été tenus que sept fois en Auvergne:
En 1454, 1484, 1520, à Montferrand;
En 1542, 1546, à Riom;
En 1582 et 1665-1666, à Clermont.
De ces Grands Jours, les plus remarquables par leur durée, par le nombre et la gravité des affaires qui y furent portées, par la qualité des personnes qui y figurèrent, et par le résultat, furent, sans contredit, ceux de 1665-1666.
Les assises extraordinaires durèrent plus de quatre mois, du 26 septembre 1665 au 30 janvier 1666.
«On y porta plus de douze mille plaintes, dit le savant éditeur des Mémoires de Fléchier; une multitude de causes y furent jugées, tant civiles que criminelles. Et, dans ces dernières, qui voit-on sur la sellette des accusés? les personnages les plus considérables du l'Auvergne et des provinces circonvoisines par leur naissance, leur rang, leur fortunes; des juges, des prêtres même!... Et pourtant ces Grands Jours, qui ont amené un changement si prompt, si complet dans les mœurs, qui ont anéanti les derniers vestiges de la puissance féodale, signalé d'une manière si éclatante la fermeté du jeune roi Louis XIV, les historiens, tout préoccupés des sièges et des batailles, les ont à peine mentionnés. Ils sont enregistrés en deux lignes dans l'ouvrage du président Hénault; ils obtiennent jusqu'il dix lignes dans les auteurs qui leur ont consacré le plus d'espace: et Voltaire, dans l'ouvrage spécial qu'il a écrit sur le siècle de Louis XIV, n'en prononce pas même le nom.»
Louis XIV en avait, il est vrai, fait consacrer le souvenir sur le bronze, comme celui d'un grand événement; mais un monument plus précieux de cette époque, lesMémoires de Fléchier, viennent répandre une lumière complète, inattendue, sur cette institution des Grands Jours, sur les Grands Jours d'Auvergne en particulier, et sur les mœurs du dix-septième siècle.
En 1665, Fléchier, âgé de trente-trois ans, déjà prêtre, déjà connu comme prédicateur, vint à Clermont à la suite de M. de Caumartin, conseiller du roi, maître des requêtes, chargé des sceaux près la cour des Grands Jours. Il faisait alors l'éducation du fils de M. de Caumartin. Depuis le jour de son arrivée à Clermont jusqu'à celui de son départ, il écrivit un journal dans lequel il racontait tout ce qu'il voyait, tout ce qu'il entendait dire.
«Son manuscrit, dit M. Gonod, forme un volume in-4° de 144 pages écrites; l'écriture en est nette et uniforme. Comparée à des autographes de Fléchier, elle ne serait pas de sa main; mais elle remonte certainement au commencement du dix-huitième siècle, sinon plus haut. L'orthographe accuse la même époque, aussi bien que la reliure du volume. Dix feuillets blancs qui précèdent le texte et onze qui le suivent, semblent annoncer de la part de l'auteur l'intention d'y placer une introduction et quelque appendice ou table. Le volume, du reste, ne porte absolument aucune marque de ceux qui l'auraient possédé.
«Récemment acquis de M. Michel, avocat du barreau de Clermont, il faisait partie, avant 1830, de la bibliothèque de M. Tiolier, ancien conseiller à la cour royale de Riom, résidant à Clermont, et qui, depuis soixante ans, recherchait avec passion tout ce qui intéressait l'Auvergne. De quelle manière ce manuscrit était-il tombé entre ses mains, c'est ce qu'il serait impossible aujourd'hui d'établir; mais, quelle que soit son origine, on ne saurait contester que ce ne soit l'ouvrage même dont l'abbé Ducreux fait une longue analyse, avec des citations textuelles, au tome X des Œuvres complètes de Fléchier, qu'il a publiées en 1782.»
Remercions M. Gonod d'avoir fait imprimer ce manuscrit, «un des livres les plus curieux et les plus amusants, a dit avec raison M. Genun, qu'on puisse lire sur le dix-septième siècle. «C'est un double service qu'il a rendu à l'histoire et à la littérature. Sous les rapports historiques, lesMémoires de Fléchiernous font connaître mieux qu'aucun autre ouvrage de cette époque, l'état politique et social d'une province éloignée sous Louis XIV. Au point du vue littéraire, ils resteront comme un des monuments les plus intéressants du grand siècle. En effet, ils ont été composés dix ans après lesProvinciales de Pascal, lorsque Corneille avait déjà produit ses chefs-d'œuvre, au moment où Molière faisait représenter sonMisanthrope, où Racine préparait sesPlaideurset sonBritannicus, où Boileau publiait ses premières satires.
Quelques citations suffiront pour donner une idée de l'importance et du mérite de cet ouvrage. Nous choisissons au hasard.
«Tous les procès qu'on jugeait ici, dit Fléchier, n'étaient pas plaisants, et s'il s'en trouvait qui divertissaient les juges, il y en avait qui les irritaient et qui attiraient leur sévérité. L'affaire de M. de Veyrac fut une de celles qui méritaient plus de punition. C'était un gentilhomme qui tenait fort bien son rang et qui se faisait craindre dans son voisinage. Il n'y eut qu'un notaire qui, se sentant fort propre à verbaliser, et croyant que la témérité de la noblesse n'irait pas jusqu'à s'en prendre à sa profession, tant à cause du besoin qu'on en a, qu'à cause de la crainte qu'on doit en avoir, se déclara contre lui dans quelque occasion qui se présenta, et eut le courage de faire informer, quelque menace qu'on lui lit, et de témoigner même quelque mépris. Cela parut si étrange à cet honnête homme, qui n'était pas accoutume à souffrir de ces procédures et qui ne voulait avoir affaire ni à la justice ni à ses officiers, qu'il résolut de s'en venger et de faire une action d'éclat. Il assembla donc quelques-uns de ses amis et quelques traîneurs d'épées des villages voisins, et alla assiéger la maison de ce pauvre homme, qui, se voyant réduit à l'extrémité, résista de toutes ses forces, et se fortifia le mieux qu'il put, résolu de vendre chèrement sa vie. On s'étonnera de savoir qu'un homme de cette profession ait eu la hardiesse de soutenir les premières violences d'un gentilhomme, et que n'ayant aucune défense que celle qu'il tirait ordinairement de sa plume et de ses procédures, il ait pris les armes pour repousser ses ennemis. Mais lorsqu'il s'agit d'éviter la mort, tout homme, soit-il notaire, devient soldat, et ces âmes ordinairement paisibles et qui ne savent que la guerre des procès, deviennent terribles lorsque le désespoir les enflamme. Ils sont toujours propres à chicaner, et tournent presque tous les artifices dont ils se suivent contre les parties, contre ceux qui les attaquent par violence il se retrancha donc contre les assauts de l'assiégeant, et se défendit jusqu'à ce qu'on eût forcé la première pinte. Il se refugia dans une chambre, et résolut de faire briser toutes les portes de sa maison avant que de se rendre. Enfin, il menaça d'ouvrir et de tuer le premier qui se présenterait. Mais le gentilhomme, qui ne voulait point hasarder ses gens, ou qui craignait que sa violence, faisant trop d'éclat, n'excitât quelque émotion, crut qu'il était plus à propos de lui offrir composition; de sorte que, traitant avec lui, et lui promettant de lui sauver la vie, il l'obligea de lui ouvrir la porte et de se remettre entre ses mains. Mais il reconnut bientôt la faute qu'il venait de faire, et son ennemi, aussi perfide qu'il était violent, ne se crut pas obligé de tenir la parole qu'il lui avait donnée, et lui tira un coup de pistolet, donna ensuite sa maison au pillage. Cette action parut à la cour tout à fait punissable, et l'auteur fut condamné à des amendes considérables, à la démolition de sa maison et à la perte de sa tête.»
Si les juges du grand roi défendaient la bourgeoisie contre les violences de la noblesse, ils sévissaient en même temps contre les manants qui avaient l'audace de se plaindre de leur condition.
«Comme il se trouve partout de bons ecclésiastiques, on jugea presqu'en même temps un bon curé de village qui, par un zèle extraordinaire, s'était emporté dans ses prônes contre le roi et ses ministres, il avait dit fort sérieusement à ses paroissiens que la France était mal gouvernée; que c'était un royaume tyrannique; qu'il avait lu de si belles choses dans un vieux livre qui parlait de la république romaine, qu'il trouverait à propos de vivre sans dépendance et sans souffrir aucune imposition de tailles; que le peuple n'avait jamais été plus tourmenté, et plusieurs autres choses de fort grande édification, qui lui semblaient, aussi bien qu'à ses auditeurs grossiers, plus agréables que l'Évangile. Ce petit peuple trouva le prône fort bien raisonné ce jour-là, et que c'était une grande vérité que la pensée de vivre sans payer la taille, et furent tous d'avis que le curé avait si bien prêché ce jour-là qu'il s'était surmonté lui-même. Il fut arrête et condamné à un an de bannissement et à quelques réparations.»
Un dernier extrait d'un tout autre caractère, c'est un épisode d'une excursion entreprise par Fléchier aux eaux du Vichy. Le futur évêque de Nîmes raconte dans ses mémoires une foule d'aventures galantes qui feraient rougir plus d'une belle lectrice. Mais nous ne voulons pas les exposer ici à un semblable désagrément.
«Environ ce temps, un capucin qui n'avait point la barbe si vénérable que les autres, et qui se piquait d'être un peu plus du monde que ses confrères, ayant ouï parler de moi, et sachant que j'avais prêté quelques livres de poésies, se souvint d'avoir vu mon nom au bas d'une ode ou d'une élégie, et d'avoir vu quelqu'un à Bourbon qui se disait de mes amis; car le bon père va de bain en bain et se croit appelé de Dieu pour consoler les dames malades qui prennent les eaux, il ne manqua pas de me faire compliment et de me traiter de bel esprit, et sa bonté passa jusqu'à dire partout que j'étais poète. Faire des vers et venir de Paris, ce sont deux choses qui donnent bien de la réputation dans ces lieux éloignés, et c'est là le comble de l'honneur d'un homme d'esprit. Le bruit de ma poésie fit un grand éclat, et m'attira deux ou trois précieuses languissantes, qui recherchèrent mon amitié, et qui crurent qu'elles passeraient pour savantes, dès qu'on les aurait vues avec moi, et que le bel esprit se prenait ainsi par contagion.
«L'une était d'une taille qui approchait un peu de celle des anciens géants, et son visage n'étant point proportionne à sa taille, elle avait la figure d'une laide amazone; l'autre était, au contraire, fort petite, et son visage était si couvert de mouches, que je ne pus juger autre chose, sinon qu'elle avait un nez et des yeux. Je pris garde même qu'elle était un peu boiteuse, et surtout je remarquai que l'une et l'autre dr croyaient belles. Les deux figures me firent peur, et je les pris pour deux mauvais anges qui tâchaient de se déguiser en anges de lumière; je me rassurai le mieux que je pus, et ne sachant encore comment leur parler, j'attendis leur compliment de pied ferme.
«La petite, comme plus âgée, et de plus mariée, s'adressa à moi. «Ayant de si beaux livres que vous avez, me dit-elle, et en faisant d'aussi beaux vers que vous en faites, comme nous a dit le révérend père Raphaël, il est probable, monsieur, que vous tenez dans Paris un des premiers rangs parmi les beaux esprits, et que vous êtes sur le pied de ne céder à aucun de messieurs de l'Académie. C'est, monsieur, ce qui nous a obligées de venir vous témoigner l'estime que nous faisons de vous. Nous avons si peu de gens polis et bien tournés dans ce pays barbare, que lorsqu'il en vient quelqu'un de la cour et du grand monde, on ne saurait assez le considérer.
«--Pour moi, reprit la grande jeune, quelque indifférente et quelque froide que je paraisse, j'ai toujours aimé l'esprit avec passion, et, ayant toujours trouvé que les abbés en ont plus que les autres, j'ai toujours senti une inclination particulière à les honorer.»
«Je leur répondis avec un peu d'embarras que j'étais le plus confus du monde; que je ne méritais ni la réputation que le bon père m'avait donnée, ni la bonne opinion qu'elles avaient eue de moi; que j'étais pourtant très-satisfait de la bonté qu'il avait eue de me flatter, et de celle qu'elles avaient de le croire, puisque cela me donnait occasion de connaître deux aimantes personnes qui devaient avoir de l'esprit infiniment, puisqu'elles le cherchaient en d'autres.
«Après ces mots, elles s'approchèrent de ma table, et me prièrent de les excuser si elles avaient la curiosité d'ouvrir quelques livres qu'elles voyaient; que c'était une curiosité invincible pour elles. Parmi tous les livres de poésie, elles y trouvèrent la traduction del'Art d'Aimerd'Ovide, par Nicole. Je ne sais si le titre leur en plut, et si elles espéraient y pouvoir apprendre quelque chose; mais elles me prièrent de leur prêter cet ouvrage, qu'elles avaient tant ouï estimer dans l'original. Je leur prêtai doncl'Art d'Aimer; je leur eusse bien voulu donner encore celui de se rendre aimables.»
A en juger par l'esprit fin et de bon goût dont il fait preuve à chaque page de sesMémoires, Fléchier devait posséder au plus haut degré cet art qu'il désirait de pouvoir donner à ces deux précieuses languissantes qui se croyaient belles. Aussi fut-il de toutes les fêtes données à Clermont pendant les Grands Jours; il alla même à la comédie, n'étant pas de ceux qui en sont ennemis jurés; et à une représentation, il fit la remarque suivante:
«Messieurs des Grands Jours jouent des personnages bien différents dans cette ville: ils font dresser des échafauds pour les exécutions, ils font dresser des théâtres pour leurs divertissements; ils font le matin des tragédies dans le palais, et viennent entendre l'après-dînée les farces dans le jeu de paume; ils font pleurer bien des familles, et veulent après qu'on les fasse rire; et, comme si la judicature était attachée à leur robe, ils dépouillent toute leur sévérité en la dépouillant, et ne se font plus craindre lorsqu'ils sont habillés de court. Ils voient pourtant dans la représentation du théâtre, une partie de ce qu'ils voient en instruisant les procès, c'est-à-dire des tyrans qui ont opprimé les faibles, des amants qui ont fait mourir leurs rivaux indignement, des femmes qui ont donné ou qui ont reçu du poison de leurs maris, et cent autres passions dont on se plaint dans la province et dont on se rit dans le tripot, qui peuvent pourtant servir pour exciter à la justice, parce qu'on les représente toujours punies.»
Histoire d'Angleterre, par le docteurJohn Lingard, traduite parM. Léon de Wailly. 6 vol. à 3 fr. 50 c.--
Bibliothèque Charpentier.
L'histoire du docteur John Lingard a obtenu en Angleterre un très-grand succès. Les applaudissements de la foule, les ovations de la chaire, les citations de la tribune, enfin l'approbation moins bruyante des érudits et des penseurs, rien n'y a manqué, et ce minutieux inventaire des annales de la Grande-Bretagne est désormais placé, de l'autre côte du détroit, au nombre des livres consacrés. S'il fallait en croire beaucoup de ses compatriotes, le docteur Lingard aurait effacé Hume. Toujours est-il que son ouvrage a enlevé à celui du l'historien du dix-huitième siècle le monopole des adorations et des suffrages A quoi cela tient-il? D'abord au contraste et à la nouveauté. Hume très-sceptique; Lingard a unefoi;il a la passion des choses, tandis que son devancier n'a guère que celle des idées de son temps. Les parallèles sont peu de notre goût; nous devons dire néanmoins en quoi Hume et Lingard se ressemblent, et ce qui leur a fait, dans des voies contraires, un égal succès. Tous les deux, ils ont écrit un plaidoyer, où l'historien contemporain met les apparences et les vraisemblances de son côté, parce qu'il a beaucoup plus d'exactitude que sou devancier, aux yeux de John Bull, le docteur a encore un fort grand mérite, il est plusAnglaisque Hume, et sacrifie beaucoup moins que lui à la dresseRaison, qui a dicté tant de choses déraisonnables en histoire. Inventaire à la fois et plaidoyer, tantôt raisonneur et tantôt passionné, narrateur et dogmatique, rarement diffus, et presque toujours intéressant, on comprend comment et pourquoi le docteur Lingard a pu conquérir des suffrages très-divers. Une traduction déjà ancienne l'avait fait connaître en France, travail estimable, mais qui a paru dans le formai in-8º, format coûteux, et qui a le tort de faire ressortir d'une manière trop sensible le seul défaut, à nos yeux, de l'original, celui d'en dire trop; car, ainsi que l'a dit un éloquent écrivain de nos jours, la vie humaine est un procès dont tous les détails nous intéressent, mais qu'il faut abréger pour l'avenir.
Le service d'abréviation, M. Léon de Wailly l'a rendu, autant qu'il était possible, au docteur Lingard; sa nouvelle traduction, sans rien omettre ni dissimuler de l'original, est concise, élégante, rapide, et d'une fidélité irréprochable. C'est assurément une des meilleures publications de la bibliothèque Charpentier.
Depuis quelques soirs la place du Carrousel est éclairée au gaz par un nouvel appareil importé d'Angleterre. Lorsqu'on commença à construire la colonne que représente notre dessin, et au sommet de laquelle se trouve placé l'appareil, divers journaux publièrent une foule de détails aussi inexacts qu'ingénieux. Selon les uns, il s'agissait d'électricité et de galvanisme. A en croire les autres Paris entier allait être illuminé par une immense gerbe de feu. Les renseignements que nous avons pris nous permettent de rectifier ces erreurs; l'expérience qui vient d'avoir lieu est faite, aux frais de la ville de Paris, par M. Auguste Juge, et M. Richardson, propriétaire du brevet d'importation du bude-light en France. L'invention consiste simplement dans la réunion de plusieurs becs de gaz en un seul faisceau de lumière. Nous ne pouvons pas nous prononcer encore sur ses avantages ou ses inconvénients. Sans doute le milieu de la place du Carrousel est mieux éclairé par ce bec unique qu'il ne l'était par plusieurs becs séparés, mais le foyer est tellement éclatant qu'il éblouit les yeux des passants, et, au delà d'une certaine limite, l'obscurité parait si grande qu'on a peine à distinguer les objets éclairés par les becs ordinaires.
Père Giboteau, si vous me faites l'injure de douter de maprobité, je vous fais un bon sur ma caisse.
A un abonné.--Vous voulez une réponse: celle que vous indiquez dans votre lettre n'est pas polie; nous l'eussions faite autrement. Puisque vous vous en contentez, nous le voulons bien. «Nous n'anons pas besoin, etc.»
A M. F.--Nous vous remercions; le premier surtout est excellent.
A M...--Cette dame est curieuse, en effet; mais elle est aussi un peu incrédule. Montrez-lui cette réponse en lui rappelant sa question.
A M. S. P., à Rouen.--Si vous voulez savoir l'histoire de M. B., adressez-vous à lui-même; nous ne savons rien de lui, sinon qu'il est Savoyard. Cela vous suffira peut être.
A M. E. S., à Sancerre.--Il y a toujours quelque chose d'utile dans ces communications, même lorsqu'elles ne peuvent pas servir intégralement; d'ailleurs, nous avons l'embarras du choix.
A M. d'A.--Mille remerciements. Nous ne pouvons suivre votre conseil; nous vous en dirions les raisons: il ne nous convient pas de les écrire. Quant à l'autre proposition, l'exécution en serait compliquée, et d'ailleurs la pensée est séditieuse.
A M. de Q., à Bruxelles.--Nous avons reçu les dessins: ils sont remis au graveur.
A M. Louis Poussard, à Turin.--Ne prenez pas cette peine; nous en recevons de France d'aussi mauvais que le vôtre, mais le port est moins cher.
Cavalerie légère.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS.
L'empire de la mode s'étend sur tout.