Courrier de Paris.

L'ILLUSTRATION,JOURNAL UNIVERSEL,N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.Ab. pour Paris.--3 mois, 8 fr.--6 mois, 16 fr.--Un an, 30 fr.Prix de chaque N°. 75 c.--La collection mensuelle br., 2 fr. 75.N°75. Vol. III.JEUDI 1 AOÛT, 1844. Bureaux, rue Richelieu, 60.Ab. pour les Dép.--3 mois, 9 fr.--6 mois, 17 fr.--Un an, 32 fr. Ab. pour l'Étranger. -- 10 -- 20 -- 40Courrier de Paris.Illuminations des Champs-Élysées.--Académie des Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Théâtres. Diegarias(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).Une scène de Diegarias.--Le Tir fédéral de 1844.(Suite et fin.).Vue extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la Cantine.--Maroc.(Suite.)Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes maures.--Histoire de la Semaine.Portrait de M. Cunin-Gridaine, ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des Maréchaux.--Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris.Une Gravure.--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des récompenses.Portraits de douze membres du jury.--Bulletin bibliographique.--Les Exposants heureux et les Exposants malheureux; Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham.--Rébus.Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.Courrier de Paris.Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin, les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent; l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe, le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et philanthropiques ont fait entendre le vœu de cet honorable et utile emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités publiques.La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés; vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes, prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons écus de France jetés au vent!L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux fées.Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa population et ses demeures.La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er, semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M. Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de terrain en friche qu'il montre encore à l'œil des passants sera peuplé de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui s'allongent d'année en année.C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton duJournal des Débats, ou plutôt à cette heure même oùl'Illustrationparaît, c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à l'invasion musicale de M. Berlioz.L'Illustrationne manquera pas de donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de mélodie à l'avant-garde.La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là. Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de s'appeler Montmorency?Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire, Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte; mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir, que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le système de la paixpartout et toujours?Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne sommes-nous encore au collège!En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras leGraduset leConciones, et, les poings dans les yeux ou se rongeant les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin, une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines survivent quelque part et s'entretiennent.Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique. Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire. Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne meurent jamais.Académie des Sciences.COMPTE RENDU DES TRAVAUX PENDANT LE DERNIER TRIMESTRE DE 1843 ET LE PREMIER TRIMESTRE DE 1844.(Voir t. III, p. 218.)HISTOIRE NATURELLE.Sur la tendance des tiges vers la lumière, par M. Payer.--On sait que la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M. Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de jeunes liges de cresson alénois (Lepidium salivum) avec des verres colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires: en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple, laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens, par M. Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal vivant: c'est un saurien du genreSeps.Il confirme tout ce qu'on a dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement lejaculusdes anciens.Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux monocotylés, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos établissements publics.Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen, on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires, uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe, Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu d'être fixés dans le sol.La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en étudiant le mode d'accroissement des dattiers.Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers, tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants, faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces arbres.En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe; nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud, comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844, en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M. Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage. De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de l'arbre comme dans l'état normal.Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M. Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3), il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour remplacer celle du mûrier: c'est leMactura auvantiara.Prenez une portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un œil, c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à l'analogie.Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune, si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'œil d'aigle saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.Théâtres.Diegarias, drame en cinq actes et en vers, deM. Victor Séjour(Théâtre-Français);Satan ou le Diable à Paris, vaudeville en cinq actes (Théâtre du Vaudeville);le Miracle des Roses, drame en dix-sept tableaux (Ambigu-Comique).Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan, déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est renouvelé de l'Eugéniede Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas, s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend l'air fanfaron et dit:«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve fort monseigneur Diegarias.Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne, Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort pour crime de faux et subornation.Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un clin d'œil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet, n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre? je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la fille d'un juif,» répond-il effrontément.«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le repousse et le chasse ignominieusement.Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là. Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien, soit!» dit le roi. Excellent prince!Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan. Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue, et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce pas du luxe?L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers, l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès plus d'un accent du cœur et plus d'un vif élan.--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemmentodore di femina. Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas; ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable s'en mêle.Théâtre-Français.--Diegarias5e acte.--Diegarias,Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame Mélingue.Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et Damarin.--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le titre deMiracle des Roses.--On lit dans la légende que la pieuse Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une marque spéciale de la protection du ciel.À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement, lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection, tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat et l'envoiead patres.Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.Le Tir fédéral de 1844.(Voir t. III, p. 327, la première partiede la lettre de notre correspondant.)Le Stand.--Vue extérieure.Bâle, 12 juillet 1844.A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est commencée. Elle durera huit jours sans interruption.Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur dustand, je vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur. Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.Lestandbâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs. Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient, par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles; et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui, l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.Il y a deux espèces de cible. Les ciblesordinaires(72 à Bâle) et les cibles fédérales, appeléesbonnes cibles(7), auxquelles sont affectés les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes. La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier, moins favorisé que lui par la fortune.Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on, fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de cefoud'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299 cartons; Bænzinger en comptait 320.Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de lapatrie. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg, écrivait tout récemment leCourrier suisse, a obtenu, par exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups. Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30 centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux. Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et, après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'œil unique que présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole, ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte, qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du discours du curé catholique de Zurich, M. Kœlin:«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la charité!«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels, non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros; à cet esprit fraternel unvivat!»Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau valaisan figura au haut du Fahnenberg.Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de cemisérable lien fédéralqui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui, pendant la soirée, avait été percé d'une balle.Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai, entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux; il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires dus aux vainqueurs du tir.Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque entièrement déserte.Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants. Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour accompagner le drapeau fédéral.Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr. de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases, cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles, soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.; quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un collier en argent, des chamois, etc.Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville (stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr., un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant 300 fr.Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon, une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville, 500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle, un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.Les prix principaux ont été ainsi distribués:Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub (Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix (une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L. S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen (Appenzell).Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or. Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises:Mir wid Gott helfen!1307.Hie Banzer, hie Erlach!1339.--Eidgenossen liebet Euch!1481--Ich will Euch eine Gosse machen!1386.Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante, s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaulesBænzinger. Millevivatl'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de l'honneur national.Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un étranger l'honneur de son pays.Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.Maroc.GARDE IMPÉRIALE.--ABID-SIDI-EL-BOKHARI.--SOLDE.--ARMEMENT.--OPÉRATIONS MILITAIRES DU MARÉCHAL BUGEAUD--QUESTION DE LA DÉLIMITATION DES FRONTIÈRES.--TANGER.Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale marocaine (V. l'Illustration, t. III, p. 342.) ont reçu le nom deabid-sidi-el-Bokhari(serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intituléshahi(le sincère), recueil de traditions (hadis) du prophète. Ils ont adopté pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs expéditions.Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes, appelées pour cette raisontribus de la garde impériale;tribus de Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades, quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune, rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état. Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte. L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin, chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non, attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et d'être toujours prêt à marcher.Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20 francs au retour.L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument pour lui de fortune et de considération.Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars, consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons, adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long, léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans des cornes de bœuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou quatre minutes.L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et complètement ignorants des plus simples manœuvres. Pour les combattre avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant le fusil, qu'ils manœuvrent aussi facilement que nos soldats manient une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré, ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans appui sur ses côtés.Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire dix lieues sans manger ni boire.Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras; il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve partout lamouana, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants; mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait 3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois journées d'Ougda.Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes nombreuses.La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans lenec plus ultrade la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris quel cas il est possible de faire de ces déclarations.Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes, et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra, qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc, et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui jusque-là.

L'ILLUSTRATION,

JOURNAL UNIVERSEL,

N° 75. Vol. III.--JEUDI 1er AOUT 1844.

N°75. Vol. III.JEUDI 1 AOÛT, 1844. Bureaux, rue Richelieu, 60.

Courrier de Paris.Illuminations des Champs-Élysées.--Académie des Sciences. Histoire naturelle. Six Gravures.--Théâtres. Diegarias(Théâtre-Français); Satan (Vaudeville); le Miracle des Roses (Ambigu).Une scène de Diegarias.--Le Tir fédéral de 1844.(Suite et fin.).Vue extérieure du Stand: Vues extérieure et intérieure de la Cantine.--Maroc.(Suite.)Murs de Tanger; Vue de Tanger; Costumes maures.--Histoire de la Semaine.Portrait de M. Cunin-Gridaine, ministre du commerce et de l'agriculture; Distribution des récompenses faite par le roi aux Exposants de 1844, dans la salle des Maréchaux.--Projet d'un Hôpital nouveau, à Paris.Une Gravure.--Exposition des Produits de l'industrie. Distribution des récompenses.Portraits de douze membres du jury.--Bulletin bibliographique.--Les Exposants heureux et les Exposants malheureux; Vol à main armée, Trois Caricatures par Cham.--Rébus.

Fête de Juillet 1844.--Illuminations des Champs-Élysées.

Les fêtes de juillet, interrompues pendant deux anniversaires, ont été célébrées cette année avec éclat: la mort si fatale du duc d'Orléans avait causé cette interruption; il n'avait pas semblé convenable de donner le spectacle de réjouissances éclatantes et publiques si près d'une tombe. Et cependant, les trois jours anniversaires de la révolution de Juillet 1830 ne sont pas tous consacrés aux vives splendeurs d'une fête: la première de ces trois journées mémorables invite au recueillement et au culte des morts; ce jour-là, dès le matin, les églises sont tendues de deuil, les chants pieux retentissent; l'orgue y mêle sa voix plaintive et funèbre; l'église prie pour les citoyens qui ont succombé, les armes à la main, en prenant la défense des lois. Le second jour est le jour réservé à l'aumône: des secours à domicile sont distribués aux indigents et aux malades; il est juste que dans une solennité commémorative d'une révolution populaire on donne quelque chose aux souffrances du peuple. Le fait est donc louable en lui-même; on doit regretter seulement que les pouvoirs publics ne consacrent pas à cette bonne action une somme plus considérable. Ne pourrait-on pas, si la rigidité du budget s'oppose à de plus amples largesses, économiser sur les lampions et sur les fusées volantes, pour soulager plus d'infortunes ou doubler le bienfait? Si je ne me trompe, le sentiment que nous manifestons ici a été exprimé plus d'une fois, et s'est fait jour à la Chambre des députés: des voix sensées et philanthropiques ont fait entendre le vœu de cet honorable et utile emploi des fonds annuellement consacrés au souvenir de la révolution de Juillet. Et certes, quoiqu'on parle toujours de l'amour du peuple pour les lampions et les soleils tournants, ce n'est pas le peuple qui réclamerait contre cette sage destination des deniers publics. Le peuple, chaque jour, devient sérieux et rangé; il est bien loin de ressembler à ce populaire ignorant et frivole que les gouvernements passés amusaient par des pyrotechnies et par des jeux d'enfant. On peut s'en convaincre en voyant le calme, l'ordre, la tenue régulière et convenable qu'il apporte actuellement dans la célébration des solennités publiques.

La troisième journée, c'est-à-dire la journée du 29, a été, comme par le passé, la journée éclatante et joyeuse; on avait séché les pleurs donnés aux morts, pour ne plus penser qu'à la victoire conquise par leur courage et scellée de leur sang. Les lampions éclataient aux fenêtres des maisons et au fronton des édifices, les orchestres dispersés sur la surface des Champs-Élysées emplissaient l'air d'harmonie, le mât de cocagne s'élevait dans l'espace, les marchands forains et les jeux de toute sorte attiraient la foule par leurs bruits nombreux et variés; vers neuf heures du soir, les mille fantaisies d'un magnifique feu d'artifice ont enchanté la foule qui affluait de toutes parts en flots pressés; fusées, girandoles, feux de Bengale, gerbes étincelantes, prodigieux soleils, palais de flamme, rien n'y manquait: beaux et bons écus de France jetés au vent!

L'illumination des Champs-Élysées a particulièrement étonné par son étendue et par son éclat, il faut avouer que cette magnifique promenade semble avoir été créée tout exprès pour servir à la pompe des fêtes nationales; c'est un spectacle vraiment magnifique que de voir cette immense avenue qui commence à la place Louis XV et aboutit à l'Arc-de-Triomphe par une route ascendante, de la voir, dis-je, hérissée de deux lignes de feux parallèles qui la sillonnent dans toute sa longueur, véritable et merveilleux palais de flamme. Placez-vous sur une des terrasses des Tuileries qui dominent l'espace immense, pour bien jouir de cette vue fantastique; la foule innombrable, les palais illuminés, les arcs de triomphe, les jets d'eau, les masses de verdure diversement éclairées par les feux qui les environnent et mêlent leur éclatante lumière à la splendeur du ciel: tout cela vous saisit, vous étonne, vous éblouit, et vous êtes tenté de croire aux magiciens et aux fées.

Du reste, les Champs-Élysées accroissent leur importance et leur beauté de travaux et de richesses plus durables que ces merveilles de feux splendides qui s'allument et brillent le soir, pour s'éteindre au bout de quelques heures et disparaître; de jour en jour les Champs-Élysées s'enrichissent d'habitations élégantes; ce n'est plus cette immense solitude dont on se défiait encore il y a dix ans à peine, et où l'on n'osait guère s'aventurer à une heure un peu avancée de la nuit. Du côté qui côtoie le faubourg Saint-Honoré, les Champs-Élysées ont rejoint la ville par des rues nouvelles et des constructions dont le nombre augmente sans cesse. Paris, comme un assiégeant qui avance d'heure en heure dans sa conquête, a poussé jusqu'à cette dernière limite sa population et ses demeures.

La partie qui s'adosse au cours de la Seine semblait, par sa position même, condamnée à un long abandon. De malheureuses tentatives faites, il y a quelque quinze ans, sur le terrain appelé quartier François 1er, semblaient confirmer cette espèce de prédestination fatale; mais voici qu'à son tour, ce côté, qui semblait jusqu'à présent maudit, se peuple et commence de meilleures destinées; la finance et l'aristocratie y jettent les premiers fondements de leurs maisons de plaisance; on peut voir déjà les vastes et élégantes murailles de plus d'une riche habitation sortir de dessous terre comme par enchantement: ici, c'est M. Mosselman qui fait élever un hôtel; là, M. de Morny; plus loin, madame la marquise de Praslin, et d'autres encore. Avant dix ans, ce côté des Champs-Élysées rivalisera avec celui qui lui fait face, et le désert de terrain en friche qu'il montre encore à l'œil des passants sera peuplé de riantes villas. Chemin faisant, Paris pourrait bien alors donner la main à Passy et étreindre Auteuil lui-même dans ses vastes bras qui s'allongent d'année en année.

C'est aux Champs-Élysées que M. Berlioz va donner le festival monstre dont il a publié lui-même le prospectus dans le feuilleton duJournal des Débats, ou plutôt à cette heure même oùl'Illustrationparaît, c'est-à-dire aujourd'hui 1er août 1844, la grande voix de ce concert colossal retentit et fait tressaillir le double écho du faubourg Saint-Honoré et du faubourg Saint-Germain. M. Berlioz a enrégimenté pour cette gigantesque expédition musicale, sans précédent à Paris, tout ce que la ville a pu lui fournir d'artistes un peu en crédit et expérimentés, soit pour le chant, soit pour la partie instrumentale. Il va sans dire que cet immense corps d'armée dont le total s'élève, pour les chanteurs, à plus de deux cent cinquante voix, et pour les instrumentistes à un chiffre à peu près pareil, a pour généraux en chef les virtuoses les plus habiles et les plus renommés. C'est le vaste bâtiment élevé pour abriter l'exposition des produits de l'industrie que M. Berlioz a choisi pour champ de bataille. L'industrie, rentrée depuis un mois dans ses magasins et dans ses fabriques, a cédé la place à l'invasion musicale de M. Berlioz.L'Illustrationne manquera pas de donner prochainement le bulletin authentique de cette campagne entreprise à grand renfort d'harmonie pour centre de bataille, et de mélodie à l'avant-garde.

La police correctionnelle va gagner ses lettres de noblesse; on annonce qu'un grand seigneur du nom de Montmorency doit bientôt comparaître devant la sixième chambre. M. de Montmorency-Robecq, hâtons-nous de le dire, n'aura à s'expliquer avec la police correctionnelle que sur le fait de distribution d'écrits légitimistes et de portraits du prétendant; je crois même que la cour d'assises jouera aussi son rôle dans cette affaire, et que M. de Montmorency n'échappera à une juridiction que pour retomber dans l'autre. Ce n'est pas la première fois que le glorieux et vaillant sieur de Montmorency figure dans nos guerres politiques; témoin le vieux connétable des derniers Valois, et le jeune et infortuné vaincu du combat de Castelnaudary. On mourait un jour de bataille ou sur un illustre échafaud, en ce temps-là. Aujourd'hui on se bat avec la police correctionnelle et l'on se retire de la mêlée avec quinze jours de prison pour toute blessure, qu'on va faire panser dans une maison de santé; cela vaut-il bien la peine de s'appeler Montmorency?

Mademoiselle Rachel a terminé ses représentations au Théâtre-Royal de Bruxelles. Chaque soirée a été pour elle un triomphe; or, mademoiselle Rachel a triomphé six fois, et ces six ovations se sont résumées en un total de 40,000 francs de recette. La ville de Bruxelles, dans son enthousiasme, voulait retenir mademoiselle Rachel à toute force, et lui demandait encore quelques coups de poignard et quelques imprécations pour achever de combler sa joie; peu s'en faut même qu'elle ne se soit jetée à la tête de ses chevaux pour arrêter la calèche de notre illustre tragédienne et l'empêcher de partir. Mais Bruxelles a eu beau faire, Lille, qui avait engagé mademoiselle Rachel, a été la plus forte; mademoiselle Rachel s'est mise en route pour y donner deux représentations, et tenir ainsi sa parole. On ne dit pas encore que Bruxelles ait mis sa milice sur pied pour aller revendiquer à Lille Roxane et Hermione, et, en cas de refus, établir devant ses murs un siège en règle. Mais tel a été l'enthousiasme de Bruxelles pendant le séjour de mademoiselle Rachel, et tel son désespoir en la voyant partir, que la nouvelle de ce coup de main de Bruxelles sur Lille pourrait bien nous arriver par le prochain télégraphe. Que deviendrait cependant le système de la paixpartout et toujours?

Les nourrissons des collèges de Paris sont dans la jubilation. Voici les vacances qui approchent; dans quinze jours, tous ces oiseaux gazouillants sortiront de leur cage et iront becqueter aux vitres de la maison paternelle, en poussant des cris joyeux. Heureux jour! et que ne sommes-nous encore au collège!

En attendant que les vacances carillonnent définitivement l'heure du départ, et de la volée, toute la gent écolière agite à tours de bras leGraduset leConciones, et, les poings dans les yeux ou se rongeant les ongles, sue sang et eau et se bat à outrance pour obtenir les honneurs du prix ou de l'accessit. De leur côté, MM. les professeurs jaugent les phrases, pèsent les substantifs, vannent les solécismes, les fautes de quantité et les barbarismes.--Il y a quelqu'un qui est plus écolier que l'écolier lui même à l'approche des vacances, et qui sent une joie plus incommensurable encore; cet écolier-là, c'est le maître.

Certaines gens se plaignent beaucoup que l'indifférence nous gagne et qu'on arrive insensiblement à la tiédeur politique. Nous lisons cependant dans un journal: «L'autre jour, dans un café du pays latin, une discussion sur les affaires publiques s'engagea entre deux personnes d'opinions tout à fait opposées; l'une tenait pour l'opposition, l'autre pour le ministère. Après une discussion plus ou moins mal soutenue des deux parts, un des deux adversaires s'échauffa tellement qu'il lança à son interlocuteur un coup de poing qui le fit chanceler, il y eut un moment où on le crut mort sur la place.» Voilà un fait rassurant pour ceux qui craignent, comme nous le disions, l'indifférence en matière politique. Ce coup de poing-là leur annonce que les bonnes doctrines survivent quelque part et s'entretiennent.

Odry, le fameux Odry, est devenu un personnage tout à fait fantastique. Il a plus de soixante-dix ans, et de temps en temps on le voit apparaître au théâtre des Variétés comme un revenant. Les mieux informés disent que ce n'est plus Odry, mais son ombre. Cependant, depuis huit jours, le bonhomme Odry donne des représentations qui attestent qu'il n'est pas mort du tout, et que c'est bien au véritable Odry, au sublime Bilboquet et à l'adorable madame Gibou que nous avons encore affaire. Les grands hommes comme Odry finissent par être enterrés, mais ils ne meurent jamais.

(Voir t. III, p. 218.)

Sur la tendance des tiges vers la lumière, par M. Payer.--On sait que la tige d'une jeune plante placée dans un lieu où la lumière n'arrive que d'un côté s'infléchit généralement vers le point le plus éclairé. M. Payer a cherché à reconnaître si cet effet était dû à la lumière blanche ou à quelques-uns des rayons qui la composent, il a donc éclairé de jeunes liges de cresson alénois (Lepidium salivum) avec des verres colorés, et s'est assuré que tous les verres qui ne laissaient passer que des rayons rouge orangé, jaune et vert ne produisaient aucune inflexion sur la tige, tandis que les rayons bleu, indigo ou violet produisaient cette inflexion. Les expériences n'étaient que provisoires: en effet, les physiciens savent, que les verres rouges, par exemple, laissent passer avec le rayon rouge une petite quantité de lumière orangée, jaune ou verte. Les verres rouges des vitraux des vieilles cathédrales sont les seuls qui ne laissent passer que le rayon rouge sans mélange: on s'assure de cette vérité en recevant sur un prisme la lumière qui a traversé un de ces verres, et on reconnaît qu'elle est du nouveau décomposée par ce prisme, ce qui prouve quelle n'était pas simple, mais composée de plusieurs couleurs élémentaires. Ainsi, comme nous l'avons dit, le rouge est souvent mêlé d'orangé, de jaune et de vert. Pour écarter ces causes d'erreur, M Payer plaça ses plantes dans les diverses portions d'un spectre solaire, obtenu en faisant passer la lumière à travers un prisme, et il vérifia de nouveau que les couleurs rouge, orangé, jaune et vert n'agissaient point sur les tiges, qui étaient surtout influencées par le bleu et le violet. Le résultat est intéressant, parce que ce sont précisément les mêmes rayons qui sont doués de propriétés chimiques, telles que de bleuir le chlorure d'argent, de noircir le nitrate d'argent, etc., etc.

Nouvelle espère de Seps supposé être le Jaculus des anciens, par M. Guyon.--Sous le nom de zureig, les Arabes désignent un lézard dont les mouvements sont si rapides que les Arabes prétendent qu'il traverse l'air comme un dard. Desfontaines raconte que l'un deux s'étant caché sous une pierre, il la fit lever: à l'instant l'animal s'élança et traversa l'espace de douze à quinze pas avec une telle rapidité, que Desfontaines le prit pour un serpent. M Guyon s'est procuré l'animal vivant: c'est un saurien du genreSeps.Il confirme tout ce qu'on a dit de la rapidité extrême de ses mouvements; toutefois il ne l'a pas encore vu s'élancer, mais seulement courir. Cet animal est probablement lejaculusdes anciens.

Recherches anatomiques et physiologiques sur quelques végétaux monocotylés, par M. de Mirbel.--Les botanistes sont depuis longtemps divisés sur la théorie de l'accroissement en diamètre des végétaux ligneux, c'est-à-dire des arbres en général et de ceux de nos climats en particulier. On sait, en effet, que ce mode d'accroissement est tout à fait différent dans les grands végétaux des pays chauds, tels que les palmiers, les cocotiers, les fougères en arbre, et dans les chênes, les hêtres et les frênes de nos forêts. Les botanistes avaient jusqu'ici porté principalement leur attention sur nos végétaux indigènes, où chacun est à même de varier et vérifier leurs expériences, et dont la structure anatomique est infiniment mieux connue que celle des plantes exotiques qui ne peuvent vivre que dans les grandes serres de nos établissements publics.

Si l'on coupe transversalement un tronc ou une branche d'arbre européen, on remarque qu'il se compose de couches concentriques dont la moelle occupe le rentre. Le nombre de ces couches est égal au nombre d'années que l'arbre ou la branche ont vécu. Les couches se composent de tissu cellulaire et de tubes ou vaisseaux. On voit aussi des rayons allant du centre à la circonférence de l'arbre: ce sent les rayons médullaires, uniquement formés de tissu cellulaire. Comment se forment ces courbes annuelles de bois? Suivant les anciens physiologistes, un liquide appelé cambium s'épanche entre l'écorce et le bois; ce liquide s'organise, des cellules s'y développent d'abord; ces cellules s'allongent ensuite en vaisseaux dont la réunion forme des fibres qui montent vers les bourgeons, pénètrent dans le pétiole des feuilles et s'épanouissent dans leur limbe. Cette théorie fut vivement attaquée par Goethe, Dupetit-Thouars. Lindley, et, dans ces derniers temps, par M. Charles Gaudichaud. Ceux-ci, assimilant un bourgeon qui se développe à une plante qui germe, ne voient dans les nouvelles couches de bois que la réunion des rances de tous les bourgeons qui donnent naissance aux branches de l'arbre. La réunion de ces racines, jointe aux rayons médullaires, forme la couche annuelle de bois. Ainsi, un arbre est une réunion de végétaux implantés sur son tronc et sur ses branches, au lieu d'être fixés dans le sol.

La discussion avait pour objet les arbres de nos climats; mais M. de Mirbel pensa qu'il jetterait une vive lumière sur la question en étudiant le mode d'accroissement des dattiers.

Il se rendit donc en Algérie. A son grand étonnement, il trouva que ces arbres étaient devenus extrêmement rares; la plupart avaient été abattus depuis la conquête sans aucun motif d'utilité; enfin, après plusieurs semaines d'attente, au moment où il commençait à désespérer du succès de son voyage, un colon, M. de Vialar, mit généreusement à sa disposition un dattier, le seul qu'il possédât. Il n'en est pas moins à regretter que le savant auteur du mémoire sur la distribution géographique des végétaux phanérogames de l'ancien monde ne se soit pas dirigé vers Nice au lieu de s'embarquer à Toulon. Entre Gênes et Vintimille, il eût trouvé le petit village de la Bordighiera, dont tous les habitants vivent de la culture des dattiers. Ils en vendent les palmes aux prêtres de Rome pour les cérémonies du dimanche des Rameaux et aux juifs d'Amsterdam pour la fête des tabernacles. Là, sur une longueur de cinq kilomètres environ, le palmier est l'arbre le plus commun du pays. On le trouve de tout âge et de toutes les grandeurs, tantôt herbacé et aligné dans les plates-bandes des jardins, comme les cardons de nos potagers, tantôt formant de petites forêts dont les cimes en parasol s'épanouissent à quinze ou vingt mètres au-dessus du sol. Les habitants, faisant commerce de ces arbres, ne refusent point de les vendre; et nous croyons devoir signaler cette localité aux botanistes qui voudraient sa livrer à des recherches sur la structure ou le développement de ces arbres.

En possession d'un palmier de dix-huit mètres de haut, M. de Mirbel en fit l'anatomie avec le plus grand soin. Il contrôla toutes les assertions émises par Desfontaines, Moldenhawer, Mohl et Meneghini, sur la structure de ces végétaux. Nous n'entrerons pas dans le détail de ces observations délicates que le savant académicien a exposées avec sa lucidité habituelle. Nous ne saurions les donner ici, elles supposent une connaissance approfondie de la structure des arbres exotiques et celle de toutes les opinions émises sur ce sujet. Nous nous arrêterons à un seul point, celui qui divise les physiologistes à l'égard des arbres de nos climats. Dans le dattier, M. Mirbel a remarqué que la partie supérieure des filets qui constituent le bois du palmier et qui communiquent avec les feuilles est très-jeune en comparaison de la partie inférieure. Sans s'expliquer sur le point de départ de ces filets, il croit pouvoir conclure du fait précédent qu'ils croissent de bas en haut et montent du tronc sur les feuilles. La conséquence que l'auteur tire de cette observation est directement contraire à celle qui est actuellement soutenue par M. Gaudichaud. Si elle se trouve vraie pour les dattiers, il est probable qu'elle sera vraie aussi pour les chênes et pour les ormes, car la nature procède toujours par des lois générales. Mais peu de botanistes et à plus forte raison aucun amateur ne peut vérifier ces assertions, car les dattiers sont rares en Europe; nous ferons donc connaître, d'après les expériences de M. Gaudichaud, comment chacun peut se convaincre que la couche annuelle du bois est formée par des fibres, véritables racines, qui descendent des feuilles tout le long du tronc. Sans doute il est fâcheux que nous ne puissions pas, comme l'a fait M. Gaudichaud, combattre M. de Mirbel par les exemples mêmes qu'il a choisis; mais nous l'avons dit, nous serions inintelligible, et il faudrait nous croire sur parole. Les exemples, au contraire, que nous allons donner, tout le monde peut s'assurer de leur réalité par les expériences les plus nettes et les plus faciles. Ils sont empruntés à la dernière note lue par M. Gaudichaud, le 27 mai 1844, en réponse aux idées émises par M. de Mirbel.

Si l'on enlève circulairement un anneau de l'écorce d'un arbre ou d'une branche et qu'on les laisse végéter, on verra qu'il se forme un bourrelet circulaire au bord supérieur de la plaie. Si l'on exécute la même opération sur les branches tombantes d'un saule pleureur ou d'un frêne parasol (fig. 1) le bourrelet se forme au bord inférieur de la plaie. Ainsi donc l'enlèvement d'un anneau circulaire d'écorce a pour effet la formation d'un bourrelet sur le bord de la plaie qui correspond aux branches, tandis qu'il ne se forme pas de bourrelet sur le bord qui correspond aux racines. Il y a plus, toute la portion du trou ou de la branche qui est au-dessus de l'anneau continue à grossir; celle qui se trouve dessous de l'anneau ne grossit pas sensiblement. Dans l'ancienne doctrine, on attribuait ce bourrelet à l'accumulation du cambium qui ne pouvait franchir l'espace dénudé d'écorce; mais il suffit de faire l'expérience au printemps pour s'assurer que ce bourrelet se compose de fibres entrelacées et pelotonnées sur elles-mêmes. Mais, dira-t-on, ces fibres sont du cambium organisé transformé en vaisseaux. L'expérience suivante répond à cette objection. Enlevez, comme l'a fait M. Gaudichaud, deux anneaux d'écorce circulaires et laissez entre ces deux anneaux un cylindre d'écorce portant un bourgeon (fig. 2), vous verrez en enlevant ce cylindre, peu de temps après que le bourgeon se sera allongé en forme de franche, un faisceau de fibres partant de la base du bourgeon s'étalant à droite et à gauche et se dirigeant en bas; arrivées à la portion où l'écorce manque, ces fibres se contournent, se tortillent sur elles-mêmes, et donnent naissance au bourrelet dont nous avons parlé. Ce qui est vrai des branches l'est aussi des racines de l'arbre. La racine d'un peuplier (fig. 4) fut à moitié divisée à l'aide d'un trait rie scie par M. Gaudichaud; l'arbre ayant été agité par le vent, la racine se fendit dans le sens de sa longueur, et les deux fragments s'écartèrent l'un de l'autre. Les racines des bourgeons trouvant le chemin coupé, se détournèrent comme un fleuve dont le lit serait barré, descendirent le long de la fente, puis s'étalèrent de nouveau après avoir contourné l'obstacle qui s'opposait à leur passage. De l'autre côté de la racine était un second trait de scie; mais l'action du vent, qui avait écarté les bords du trait de scie que nous avons figuré, avait rapproché ceux du trait de scie que nous ne voyons pas, et les racines des bourgeons avaient franchi cette solution de continuité et formaient une espèce de pont qui la recouvrait. Si, à l'imitation de M. Gaudichaud, vous enlevez une bande d'écorce contournée en hélice (fig. 5) autour d'une branche, vous verrez les racines des bourgeons descendre en suivant le lit que vous leur aurez tracé et décrire une hélice autour de la branche; de même que les racines d'un arbre introduites dans une conduite d'eau suivront toutes les sinuosités de cette conduite. Cette expérience est importante; en effet, si les racines dont nous parlons n'étaient que des fibres développées entre le bois et l'écorce et montant vers le bourgeon, il n'y a aucune raison pour qu'elles se contournent en hélice avec la bande d'écorce qui les dirige: elles resteraient longitudinales et parallèles à l'axe de l'arbre comme dans l'état normal.

Mais, dira-t-on, dans toutes ces expériences, les fibres issues de la base du bourgeon descendent comme des racines qui s'enfoncent dans le sol; mais est-il vrai d'une manière absolue qu'elles ne puissent jamais monter pour contribuer à l'accroissement d'une portion du végétal quelles ne sauraient atteindre sans cela? L'expérience suivante de M. Gaudichaud répond à cette objection. Sur une branche d'arbre (fig. 3), il a isolé une languette d'écorce de telle façon qu'elle ne communiquait avec le reste que par sa partie inférieure; ainsi donc, si elle avait le pouvoir d'attribuer les fibres descendantes, celles-ci seraient recourbées de bas en haut pour se répandre entre elle et le bois. La fig. 4 montre que cela n'eut point lieu; les fibres provenant des bourgeons supérieurs contournèrent la solution de continuité, se rejoignirent au-dessous d'elle, et continuèrent à descendre; aucune d'elles ne remonta pour contribuer à l'accroissement ou épaisseur de la portion de branche qui était recouverte par la languette isolée.

L'assimilation de ces fibres à des racines a dû trouver parmi les naturalistes un certain nombre d'incrédules. En effet, il répugne au premier abord de regarder un tronc d'arbre comme formé en majeure partie des racines des bourgeons, qui de toutes les branches descendent pour gagner le sol; mais M. Gaudichaud a levé ces doutes par une expérience décisive. Il existe un arbre dont on a voulu employer la feuille pour remplacer celle du mûrier: c'est leMactura auvantiara.Prenez une portion de branche de cet arbre, fichez-la en terre, et vous verrez bientôt des bourgeons se développer entre l'écorce et le bois; en même temps des racines sortiront le l'extrémité enfoncée dans la terre. Si vous enlevez l'écorce, vous apercevrez (fig. 6) un faisceau de fibres partir de la base du bourgeon, descendre le long de la bouture et sortir à son extrémité inférieure sous forme de racine. On pourrait citer encore un grand nombre d'expériences du même genre, mais il suffit presque de rappeler la pratique habituelle des jardiniers. Ils savent qu'une bouture ne prend jamais racine si elle n'est pourvue d'un œil, c'est-à-dire d'un bourgeon. Comment en serait-il autrement, puisque c'est ce bourgeon même qui émet des racines qui s'enfoncent dans le sol?

Je m'arrête, non que le sujet soit épuisé, mais dans la crainte de fatiguer le lecteur, car il y a autant encore un grand nombre d'arguments à faire valoir, sans parler des puissants motifs empruntés à l'analogie.

Quelle différence y a-t-il, je vous prie, entre un jeune rameau d'arbre chargé de feuilles de fleurs ou de fruits, et une plante herbacée, fixée au sol et portant aussi des feuilles, des fleurs ou des fruits? Aucune, si de n'est que l'une a des racines apparentes qui s'enfoncent dans la terre, celles du rameau ne le sont point, parce qu'elles se mêlent et se confondent avec les racines de tous les autres rameaux qui descendent le long des branches et du tronc, elles n'en existent pas moins sous l'écorce. Lorsque Goethe étudia les plantes, son coup d'œil d'aigle saisit immédiatement ce rapport, et il le signala. Sa confiance en la généralité et la simplicité des moyens employés par la nature ne le trompa pas, cette démonstration lui suffisait: mais on conçoit que des esprits plus difficiles et moins synthétiques aient attendu pour se décider, les preuves matérielles et décisives fournies successivement par Aubert, Dupetit-Thouars, Lindley et M Ch. Gaudichaud.

Diegarias, drame en cinq actes et en vers, deM. Victor Séjour(Théâtre-Français);Satan ou le Diable à Paris, vaudeville en cinq actes (Théâtre du Vaudeville);le Miracle des Roses, drame en dix-sept tableaux (Ambigu-Comique).

Diegarias est premier ministre du roi Henri de Castille, ministre tout puissant; son crédit et son autorité sont sans bornes, il est vrai que ce roi est admirablement préparé pour abandonner à son ministre cette autorité suprême; c'est un voluptueux qui ne tient qu'à une chose, à toujours avoir de l'argent pour mener bonne vie et courre le cerf. Or Diegarias contente ce goût financier, et tout est dit, Henri lui abandonne le char de l'État et laisse flotter les rênes.

Diegarias serait donc un homme et un premier ministre parfaitement heureux, s'il ne lui arrivait pas ce qui suit.

Son premier malheur est d'avoir une fille qui se laisse séduire par un vaurien de la cour. Ce drôle se nommé don Juan. Sous prétexte d'un mariage secret, il s'est moqué de la belle Inès; le valet de don Juan, déguisé en prêtre, a donné la bénédiction nuptiale, ce guet-apens est renouvelé de l'Eugéniede Beaumarchais et de beaucoup d'autres drames.

Diegarias ne se doute encore de rien: mais patience, cela viendra. Il garde une rancune héréditaire à don Juan, et cette rancune le met sur les traces du déshonneur d'Inès. Voici comment: «Je veux me venger de don Juan et le faire pendre, dit-il un jour à sa fille, pour me payer d'un outrage que j'ai reçu autrefois de son père.--Ne le tuez pas, s'écrie Inès, je suis sa femme!» De là à découvrir que ce mariage n'est qu'un mariage pour rire, il n'y a pas loin. Une lettre insolente, écrite par don Juan à un vaurien de son espèce, suffit pour faire cette grande découverte; don Juan y raille la pauvre Inès de sa crédulité.

Je n'ai pas besoin de vous dire qu'Inès se désespère; cela est dans son rôle. Quant à Diegarias, il surprend don Juan et lui laisse l'alternative d'épouser Inès, ou d'être immédiatement poignardé par un sbire. Cette proposition sent son mélodrame d'une lieue. Don Juan prend l'air fanfaron et dit:

«J'aime mieux mourir!» Toutefois Diegarias fait une sage réflexion, à savoir qu'il est plus convenable pour un premier ministre de punir le criminel légalement que de l'assassiner, et, sur ce point, j'approuve fort monseigneur Diegarias.

Il en réfère donc au roi et lui demande justice. Henri, qui n'aime pas don Juan et même le soupçonne de trahison contre sa royale personne, Henri fait arrêter Don Juan, et prononce contre lui une sentence de mort pour crime de faux et subornation.

Diegarias croit tenir sa vengeance; mais bien fou est qui s'y fie. En un clin d'œil sa fortune prend une face nouvelle: Diegarias, en effet, n'est pas Diegarias, mais un certain juif nomme Jacob Eliacini; c'est sous ce nom que naguère, surpris par le père de don Juan dans une aventure amoureuse, il a été battu de verges par son ordre et de la main de ses valets. De là sa grande rancune contre le fils, et vraiment il y a de quoi. Comment, depuis cette avanie, est-il devenu premier ministre? je n'en sais rien; toujours est-il que personne ne soupçonne le juif sous le manteau du premier ministre. Quand je dis personne, je me trompe; un certain sbire que Diegarias a employé plus d'une fois à des services secrets, a surpris le fin mot de cette aventure, Diegarias a précisément la sottise de le mécontenter, et voilà notre gueux qui va tout conter à don Juan, Cette indiscrétion arrive bien a propos pour lui, et, en effet, quand le roi presse le séducteur de réparer l'honneur de Diegarias en épousant sérieusement Inès; «Je ne peux pas épouser la fille d'un juif,» répond-il effrontément.

«Quoi! un juif?» s'écrie-t-on de tous côtés; et la cour et le roi reculent d'horreur, et don Juan ne se sent pas de joie; Diegarias a beau rappeler au roi ses services passés, il n'en obtient rien; Henri le repousse et le chasse ignominieusement.

Diegarias s'est retiré avec Inès dans une sombre demeure. Là, il vit avec son ressentiment, et cherche comment il pourra prendre sa revanche contre don Juan et contre le roi. L'occasion ne se fait pas attendre, le roi est besogneux, comme on sait: l'habileté de Diegarias pouvait seule pourvoir à ses dépenses folles. Maintenant que Diegarias n'est plus là. Sa Majesté ne sait à quels écus se vouer; il s'en vient donc trouver secrètement Diegarias. «Donne-moi de l'argent, dit-il.--Oui, répond l'autre, à condition que tu feras exécuter don Juan à mort.--Eh bien, soit!» dit le roi. Excellent prince!

Voici donc maître Diegarias assuré du côté de don Juan; il ne lui reste qu'à châtier le roi; et, pour se donner cette joie, notre ministre déchu se fait complice et chef de la conspiration ourdie d'abord par don Juan. Décapiter don Juan, détrôner le toi, ô volupté!

Mais Diegarias n'aura pas ce bonheur, ou du moins il ne l'aura qu'à demi: Inès, n'écoutant que son amour, gagne le geôlier, et fait évader don Juan de sa prison; il est vrai qu'on l'arrête au détour de la rue, et que le bourreau s'en empare. Don Juan n'est plus! grande joie pour Diegarias, grand désespoir pour Inès. Il ne manque qu'un plaisir à la satisfaction de Diegarias; si la conspiration réussissait, quel agrément! Elle a l'air de réussir un moment, en effet, mais elle n'en a que l'air. Diegarias est pris dans ses propres pièges, et n'a plus d'autre moyen d'en finir que de mourir de douleur sur le corps inanimé de sa fille Inès, qui vient de s'empoisonner.

Il y a donc trois morts dans ce drame, sur quatre personnages, n'est-ce pas du luxe?

L'auteur, M. Victor Séjour, est un jeune homme de vingt cinq ans. Il est juste d'attribuer au goût et à l'inexpérience de la jeunesse le fond mélodramatique de son ouvrage, les emprunts faits aux devanciers, l'exécution incomplète des caractères; mais ce qu'il faut accepter comme signe d'un talent précoce et d'un bon avenir, c'est un style souvent net, énergique et concis, des sentiments exprimés avec sensibilité ou avec vigueur, et deux ou trois situations dramatiques. Que peut-on demander de plus pour un début, ou plutôt pour un coup d'essai, comme l'a dit Beauvallet, qui est venu nommer l'auteur au milieu des applaudissements? Ajoutons que ce même Beauvallet a bien joué le rôle de Diegarias et que madame Mélingue a donné à l'amour et au malheur d'Inès plus d'un accent du cœur et plus d'un vif élan.

--Satan n'est pas si diable que l'affiche du théâtre du Vaudeville veut bien le dire; d'abord, loin d'avoir le pied fourchu et de sentir le soufre, il a le pied mignon et répand partout où il passe un parfum de jolie femme, ce que Leporello appelle si éloquemmentodore di femina. Ce prétendu Satan est, en effet, une charmante et riche héritière qui aime Fernand de Mauléon, un très brave et très-aimable cavalier, et qui s'attache à le sauver des pièges que de faux amis sèment sur ses pas; ainsi elle l'arrache aux séductions d'une coquette qu'il est près d'épouser, à sa ruine qu'un escroc est sur le point d'accomplir en lui enlevant sa fortune, à tous les périls, en un mot, qui accompagnent la vie d'un jeune homme confiant et amoureux du plaisir. Et quand Satan a fait tous ces miracles, il se dépouille de toutes ses apparences diaboliques, et Fernand de Mauléon, désensorcelé, trouve en lui une adorable femme qu'il épouse avec trois ou quatre millions de dot; on ne se marie pas à moins au Vaudeville, et surtout pour peu que le diable s'en mêle.

Théâtre-Français.--Diegarias5e acte.--Diegarias,Beauvallet; le roi, Maillarü; l'inquisiteur, Marius; Inès, madame Mélingue.

Le rôle de Satan est très-agréablement joué par madame Doche. Quant à la pièce en elle-même, elle est variée par des incidents nombreux et intéressants qui ont fait le succès. Les auteurs sont MM. Clairville et Damarin.

--Elisabeth de Hongrie est l'héroïne du drame à grand fracas que l'Ambigu-Comique sert depuis quelques jours à ses gourmets, sous le titre deMiracle des Roses.--On lit dans la légende que la pieuse Elisabeth allant distribuer du pain aux pauvres, ce pain, par une grâce particulière de Dieu, se trouva changé en roses. Les pauvres durent, ce jour-là, trouver le miracle peu nourrissant, mais Elisabeth y vit une marque spéciale de la protection du ciel.

À l'Ambigu-Comique, le miracle ne s'opère qu'après des événements de toutes sortes: batailles et croisades, usurpation et détrônement, lépreux errant, incendie, enfant affamé, inondation, mort, résurrection, tout ce qui constitue, en un mot, un mélodrame complet. C'est au moment où le tyran, persécuteur d'Élisabeth, croit la surprendre portant des vivres à un proscrit, contrairement à la loi, que l'ange qui protège Elisabeth change les vivres en bouquets de roses. Et ainsi le tyran a un pied de nez, sans compter que la vertu finit par triompher du scélérat et l'envoiead patres.

Vers, prose, ange, démon, costumes et décors splendides, rien ne manque à cette production de MM. Hostein et Antony Béraud.

(Voir t. III, p. 327, la première partiede la lettre de notre correspondant.)

Le Stand.--Vue extérieure.

Bâle, 12 juillet 1844.

A l'heure fixée, c'est-à-dire à six heures du matin, le lundi 1er juillet, malgré ma fatigue de la veille, j'étais au stand.

Plus de dix mille personnes m'y avaient précédé. Quel mouvement, quel bruit, dans l'intérieur de cette immense salle! Avec quelle impatience les carabiniers qui occupaient les soixante-douze stalles du stand attendaient le signal de l'ouverture du tir! Dès que ce signal fut donné, soixante-douze coups de canon partiront à la fois... La fête est commencée. Elle durera huit jours sans interruption.

Tir fédéral.--Vue Extérieure de la grande cantine.

Tir fédéral.--Vue Intérieure de la grande cantine.

Mes dessins vous ont montré l'extérieur et l'intérieur dustand, je vous ai évalué en chiffres sa longueur, sa largeur et sa hauteur. Toutefois quelques détails sont encore nécessaires pour faire bien comprendre à vos lecteurs les mystères du tir fédéral.

Lestandbâlois renfermait, assure-t-on, deux mille deux cents compartiments, dans lesquels des chargeurs sont continuellement occupés à remplir de poudre, de bourre et de balles les carabines des tireurs. Mais on n'y comptait que soixante-douze stalles ou places destinées à ces derniers Les soixante-douze stalles correspondaient à autant de cibles placées à une distance de trois cents pas. Au service de chaque cible est attaché un marqueur chargé de vérifier les coups. Un fossé de trois mètres de profondeur, établi devant le front des cibles et sur toute leur longueur, sert d'abri aux marqueurs, et permet aux membres du comité de surveillance de circuler librement et sans danger d'une cible à l'autre. Et n'allez pas croire que de ce mouvement immense puisse naître quelque confusion, ou bien qu'il y ait quelque danger pour la vie des marqueurs. Chaque cible est pourvue d'une sonnette communiquant avec la stalle correspondante; le tireur, avant de faire feu, donne un coup de sonnette pour avertir le marqueur, qui, grâce à cette précaution, a le temps de se mettre à l'abri. En outre, comme les balles pourraient, par la plus légère déviation, atteindre les cibles voisines et leurs marqueurs, on a paré à tout inconvénient ou danger, en pratiquant à distance, entre le front des stalles et celui des cibles, deux cloisons en planches, percées d'autant de petites ouvertures qu'il y a de cibles; et cela en regard de ces dernières et de leurs stalles respectives.

De temps en temps vous entendez de bruyants bravos; ils annoncent qu'un habile carabinier a touché le but; ses camarades s'emparent de lui, l'élèvent sur leurs épaules et le promènent en triomphe; chaque bon coup vaut au tireur une carte qu'il s'empresse d'attacher à son chapeau et qui ne quitte plus sa coiffure pendant toute la durée du tir; le tir est à peine ouvert, et vous voyez déjà circuler un grand nombre de confédérés portant les marques multipliées de leurs victoires.

Il y a deux espèces de cible. Les ciblesordinaires(72 à Bâle) et les cibles fédérales, appeléesbonnes cibles(7), auxquelles sont affectés les prix d'honneur. Au milieu d'un rond noir assez grand est tracé un autre rond de la circonférence d'une pièce de 5 francs. Loger une balle dans ce petit espace, c'est faire un carton. Tout citoyen suisse âgé de seize ans peut se faire recevoir membre de la société fédérale, et avoir ainsi le droit de tirer soit sur les cibles ordinaires, soit sur les bonnes cibles. Sur les cibles ordinaires, chaque carabinier peut tirer autant de coups qu'il veut moyennant une mise de 2 batz ou 30 centimes. La charge est en outre à ses frais. Un certain nombre de cartons donne droit à un prix. Mais les règlements sont faits de telle sorte qu'il n'est pas tenu compte des coups manqués. Ainsi le tireur qui sur vingt coups tirés a fait vingt cartons en une heure, obtient une récompense égale à celui qui, pour arriver à un pareil résultat, a tiré cinq cents coups en huit jours. Sur les cibles ordinaires, la persévérance a donc plus de chances que l'adresse, et le tireur malhabile qui a assez d'argent pour tirer continuellement pendant toute la durée du tir est certain de pouvoir lutter avantageusement avec le meilleur carabinier, moins favorisé que lui par la fortune.

Aussi qu'est-il arrivé? un original de la Grande-Bretagne, nommé lord Vernon, conçut, il y a quelques années, le désir de remporter le premier prix d'honneur à un tir fédéral. Pour satisfaire ce caprice, aucun sacrifice ne lui a coûté, il a renoncé à sa patrie et s'est, dit-on, fait naturaliser Genevois. Toute l'année il s'exerce à tirer la carabine. A Bâle, il avait dix chargeurs habiles qui ne se reposaient pas un seul instant. Il tirait du matin au soir sans trêve ni repos. A défaut du prix d'honneur, qui dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs, il ambitionnait la gloire de faire le plus grand nombre de cartons. Nul citoyen suisse ne possédait une fortune suffisante pour soutenir une lutte si coûteuse. Le rival le plus habile de cefoud'orgueil était un Apenzellois nommé Bænzinger. Ses compatriotes ont aussitôt ouvert une souscription qui pût lui permettre de tirer autant de coups qu'il voudrait. Lord Vernon a été vaincu. Il n'a fait que 299 cartons; Bænzinger en comptait 320.

Le prix d'honneur, vous ai-je dit, dépend plus du hasard que de l'adresse des tireurs. Cela n'est malheureusement que trop vrai. Il se donne en effet au carabinier qui a logé sa balle le plus près possible du centre de la première des bonnes cibles, appelée la cible de lapatrie. Or, chaque concurrent ne peut tirer à chacune des bonnes cibles qu'un seul coup. Ce n'est donc pas le plus adroit, mais le plus heureux qui l'emporte. Ces inconvénients que je vous signale, les Suisses les reconnaissent aussi bien que les étrangers. Leurs journaux eux-mêmes les ont signalés, et M. l'ingénieur Wild a renouvelé, dans la séance générale, une proposition qu'il avait déjà faite à Coire, et qui a pour but d'apporter un remède au mal. «M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg, écrivait tout récemment leCourrier suisse, a obtenu, par exemple, le premier prix pour un heureux coup; il est le roi officiel du tir, mais au fond personne ne le regarde comme tel. Dans sa réponse aux paroles qui lui ont été adressées, le colonel a franchement confessé qu'il n'était pas un adroit tireur; mais que le prix n'était pas tombé en de mauvaises mains, et que depuis la révolution française, il avait loyalement servi sa patrie en toute circonstance. Chacun a reconnu dans son langage un homme digne et brave, qui saura apprécier et conserver le précieux don de la ville de Bâle. Mais on se demandait en même temps: Où est Bænzinger, Bænzinger, le roi véritable des tireurs suisses, qui pourrait décorer son chapeau de plus de 330 cartons, et qui, pour prix de cette adresse, recevra quelques caisses de cigares!»

Pendant huit jours, depuis le matin jusqu'au soir, le stand ne désemplit pas, si ce n'est à l'heure du dîner. Les mêmes scènes s'y renouvellent sans cesse. On a calculé qu'il s'y est tiré un coup de carabine par seconde, c'est-à-dire, à dix heures par jour, environ 232,000 coups. Aussi, malgré ses énormes dépenses pour les préparatifs de la fête, le comité a-t-il fait une assez bonne spéculation, ces 232,000 coups à 30 centimes représentant un capital de 73,600 francs, sans compter les coups des bonnes cibles, qui étaient payés 3 fr.

Sortons donc du stand, où nous avons tout vu, et promenons-nous dans l'enceinte, entre le stand et la grande cantine. Ici encore, je laisserai mes dessins parler pour moi. Ils vous représenteront mieux que les phrases les plus détaillées le spectacle varié et pittoresque qui attirait à chaque instant du jour l'attention des simples curieux. Devant le stand, ses compatriotes et ses amis portent en triomphe un heureux vainqueur; devant la cantine, la comité de réception fait l'accueil d'usage à une société cantonale. Attirée par une salve de trois coups de canons, la foule est accourue pour être témoin de cette cérémonie. Le comité présente aux nouveaux venus le vin d'honneur, et, après les libations voulues, ils remettent au comité leur drapeau, qui est immédiatement arboré sur le Fahnenberg.

Cependant midi sonne, et un coup de canon annonce l'heure du dîner. La fusillade cesse aussitôt. Carabiniers et curieux se rendent à la cantine, et vont prendre place aux cent cinquante tables dont je vous ai déjà parlé. Instruit par l'expérience du premier jour, je ne commis plus la faute de croire, pour mon propre compte, aux promesses du maître d'hôtel; mais chaque matin, après avoir fait à Bâle un excellent déjeuner, je venais à la cantine du tir jouir du coup d'œil unique que présentait cette immense salle, admirer l'ordre qui y régnait, écouter les concerts d'harmonie qu'exécutaient deux orchestres militaires placés aux deux extrémités, mais surtout me mêler à la foule toujours entassée au pied de la tribune pour entendre les discours des orateurs.

La tribune était toujours occupée. Pour y monter, il fallait seulement en avoir obtenu l'autorisation du président du comité central. Les étrangers eux-mêmes pouvaient s'y faire entendre. La plupart des orateurs étaient fort applaudis. Une fois en possession de la parole, ils ne la rendaient que lorsqu'ils avaient dit tout ce qu'ils avaient à dire. Ils exprimaient nettement les pensées les plus hardies. Aussi les discours de la tribune du tir ont-ils déjà plus de retentissement que ceux de la diète, et M. Zschokke, de Liestall, a t-il pu s'écrier sans être interrompu, en présence de plus de quatre mille personnes;

«Confédérés! n'attendez pas de moi de longues phrases, car je suis de la campagne, où on se contente d'agir vite. Jusqu'ici on a porté un vivat aux vivants; ils n'en ont pas besoin, car ils vivent. J'en veux porter un aux morts, non aux héros morts dans les champs de bataille, car ils vivent depuis longtemps dans notre mémoire; mais à une personne morte, qui aurait besoin de vivre et de se réveiller du tombeau, qui a péché contre le peuple suisse et paraît maintenant encore çà et là comme un revenant maudit pour de longues années peut-être. Elle est morte dans le soi-disant vorort de Lucerne; ce n'est pas à celle-là que s'adresse mon vivat, mais à celle qui doit se réveiller ici dans le vrai vorort fédéral, sur la place du tir fédéral. Vive la nouvelle diète!»

Citons aussi, dans un autre ordre d'idées, les fragments suivants du discours du curé catholique de Zurich, M. Kœlin:

«Voyez sur le drapeau fédéral, dit-il, cette croix, symbole de civilisation, de vérité, de lumière, et en même temps symbole de fidélité. Mais on abuse de cette croix, l'égoïsme et la trahison envers la patrie s'en couvrent comme d'une feuille de figuier. On veut les ténèbres et l'on se sert du nom de celui qui a dit: «Je suis la lumière du monde.» On veut l'esclavage et l'on se sert du nom de celui qui nous apporta la liberté. On veut la discorde, une Suisse catholique et une Suisse protestante, et l'on invoque celui qui a proclamé la loi de la charité!

«Nous voulons une religion, dit l'orateur en finissant, mais elle doit être une source de consolation et de courage, comme elle le fut pour nos pères, et non un moyen d'opprimer le peuple. Nous voulons des autels, non pour y placer un siège politique, mais pour y prêter le saint serment de la liberté. Tendons-nous la main près de la tombe des héros; à cet esprit fraternel unvivat!»

Mais l'incident le plus grave de toute la fête a été celui auquel a donné lieu l'arrivée inattendue de la députation valaisane.

On avait pensé qu'après la lutte qui venait d'ensanglanter le canton du Valais, vainqueurs et vaincus seraient peu disposés à prendre part à des réjouissances publiques. On s'était pourtant trompé, et le vendredi matin on vit arriver, drapeau en tête, une députation de quatre Haut-Valaisans, qui vinrent se glorifier de leur triste victoire comme d'un triomphe au profit du vrai libéralisme, et bientôt le drapeau valaisan figura au haut du Fahnenberg.

Cette nouvelle répandit une vive agitation parmi les carabiniers. Au banquet du même jour, M. le conseiller d'État Curti, de Saint-Gall, se rendant l'interprète du sentiment général, vint protester avec une chaleureuse éloquence contre l'odieux abus que les vainqueurs avaient fait de leur victoire dans le canton du Valais, contre l'établissement de ces tribunaux exceptionnels, de ces commissions extraordinaires que les vainqueurs avaient institués pour juger et condamner les vaincus; et lorsqu'il se prit à signaler l'impuissance de cemisérable lien fédéralqui ne sait rien faire ni empêcher en Suisse, un tonnerre d'applaudissements interrompit l'orateur. Ce fut en vain que le président du comité de Bâle voulut lui enjoindre de descendre de la tribune; sollicité de toutes parts de continuer, M. Curti n'acheva pas moins son discours au milieu des plus vives acclamations D'autres protestations vinrent se joindre à celles de la tribune. Dans l'après-midi, les députations d'Argovie et de Bâle-Campagne demandèrent hautement le retrait du drapeau valaisan, menaçant de se retirer sur-le-champ de la fête dans le cas où l'on ne voudrait pas donner satisfaction à l'opinion publique, et l'on ne sait trop comment se serait terminé ce conflit, si le lendemain matin les Haut-Valaisans n'avaient jugé prudent de se soustraire au cri unanime de réprobation élevé contre eux; ils ne tardèrent pas à sortir de Bâle, accompagnés d'une espèce de cortège de sûreté, et emportant leur drapeau, qui, pendant la soirée, avait été percé d'une balle.

Un temps magnifique avait favorisé la célébration de l'anniversaire de la bataille de Saint-Jacques et l'ouverture du tir; mais, à partir du mardi matin, une pluie abondante ne cessa pas de tomber pendant quatre jours. Elle avait fini par convertir la place du tir en un grand lac, et les communications entre la galerie du tir et la cantine ayant été un instant complètement coupées par les eaux, on prévoyait déjà le moment où il faudrait organiser un service de bateaux pour empêcher les malheureux et infatigables carabiniers de mourir de faim et de soif. On parvint cependant à faire écouler en partie les eaux, et, au moyen de planches jetées en tous sens sur cette terre boueuse, on rétablit tant bien que mal une circulation non exemple de périls; je vous citerai, entres autres, une dame qui, s'étant imprudemment engagée à traversées immenses flaques d'eau, finit par s'embourber si profondément, que quelques galants confédérés, accourus à son secours, eurent peine à la retirer de la vase dans laquelle elle enfonçait déjà jusqu'aux genoux; il fallut la porter à bras, et en la voyant revenir, assise sur les épaules de ses courageux libérateurs, le poste de la milice, trompé par les apparences, fut sur le point de lui rendre les honneurs militaires dus aux vainqueurs du tir.

Pendant ce temps, le dîner de la grande cantine présentait un spectacle non moins divertissant. La pluie tombant à grands flots s'était frayé un passage à travers les ais mal joints de la toiture en planches; l'eau ruisselait de tous côtés sur les infortunés convives, et ceux-ci, pour se soustraire, eux et leur dîner, à cette irruption diluviale, n'eurent plus d'autre parti à prendre que de se mettre à couvert sous leurs parapluies. Ce banquet, abrité sous une toiture multicolore, n'a pas été un des épisodes les moins curieux de la fête. Cette bigarrure même ne laissait pas de lui prêter un aspect tout à fait fédéral. Mais cet accident ne fut rien moins que réjouissant pour l'entrepreneur des banquets, dont la vaste salle à manger, où le dimanche 21,000 bouteilles de vin avaient été consommées en quelques heures, fut bientôt presque entièrement déserte.

Le tir a été clos le dimanche 7 juillet à sept heures du soir, selon le programme, et la distribution des premiers prix s'est faite le lendemain à dix heures du matin.--Ce jour-là, le président du comité central a remis leurs drapeaux aux sociétés encore présentes; puis, après avoir prononcé un discours d'adieu, il a offert le vin d'honneur aux partants. Ces cérémonies terminées, le cortège s'est mis en marche pour accompagner le drapeau fédéral.

Les prix sont de deux espèces: ceux offerts par les cantons et les villes et ceux provenant des particuliers. Ils ont représenté en totalité une valeur de 130,000 fr. de Suisse, soit environ 190,000 fr. de France, et se composent d'argent comptant et de dons en nature, tels que argenterie, médailles d'or et d'argent, fusils et carabines d'honneur, tableaux et autres objets d'art; montres, pendules, vases, cigares, tabac, pipes, tabatières, vins en fût et en bouteilles, soieries, toilerie, livres, objets de coutellerie, lampes, etc.; quelques dons se font remarquer par un caractère tout local: je citerai entres autres des fromages en grande quantité, un chariot du meilleur foin de Lucerne avec la voiture et la vache attelée, une génisse avec un collier en argent, des chamois, etc.

Plusieurs dons ont une valeur considérable: le conseil de ville (stadtrath) de Bâle a donné un plateau d'argent et 80 louis d'or;--le gouvernement du canton de Bâle, huit médailles d'or, de la vaisselle en argent, des ouvrages littéraires de prix et une somme de 3,200 fr. de Suisse, ce qui fait 4,800 fr., le franc de Suisse valant 1 fr. 50 c. de monnaie française;--la société de carabiniers de Bâle, une carabine garnie d'argent et une somme de 1,600 fr.;--le gouvernement de Bâle-Campagne, un tableau de Vogel représentant la bataille de Saint-Jacques, d'une valeur de 1,400 fr.; --des Suisses habitant l'Alsace, 200 tableaux de la bataille de Saint-Jacques, imprimés sur des foulards, d'une valeur de 1,400 fr.;--la société de carabiniers du canton de Berne, un fromage superfin de l'Emmenthal, du prix de 300 fr., un service de table damassé, pour 18 personnes, du prix de 300 fr., et un autre pour 24 personnes, du même prix; une magnifique pendule valant 300 fr.

Le corps des officiers de Bâle-Ville a donné une coupe d'argent et une somme de 840 fr.;--les Suisses habitant Mexico, une somme de 810 fr. en or;-M. Ch. Merian Hoffmann, de Bâle, une somme de 800 fr.;--lord Vernon, une carabine ou une somme d'argent de 700 fr.;--la société de carabiniers de Genève, deux montres en or, l'une du prix de 430, l'autre du prix de 200 fr.;--la société de carabiniers de Soleure et celle d'Argovie, chacune 600 fr.;--une société de carabiniers de Zurich, une coupe de 600 fr.;--une autre société de carabiniers de la même ville, 500 fr. en argent; --M. Zelliwegner, de la Havane, 6,000 cigares de la Havane: --des Français habitant Bâle, 420 fr. en or;--la société de carabiniers de Muttenz, un tonneau de vin de l'année 1834; --M Rodolphe Merian, de Bâle, 200 bouteilles de vin de Champagne;--les dames de Bâle, un tapis de pied brodé, d'une valeur de. 400 fr., etc., etc.

Les prix principaux ont été ainsi distribués:

Le premier prix à la cible fédérale (le plateau d'argent et 60 louis d'or), M. le colonel Hübnerwade, de Lenzbourg (Argovie); le deuxième prix (la carabine), M. Jacques Sïebenmann, d'Arau; le troisième (le tableau de Vogel donné par Bâle-Campagne), M. Studer, de Wipkingen; le quatrième (1,000 fr.), M. Buhler, de Zweisimmen; le cinquième (le vase offert par les Suisses résidant à Saint-Pétersbourg), M. Walser, de Grub (Appenzell); le sixième (la coupe donnée par le corps d'officiers bâlois), M. Holdennegger, du canton d'Appenzell.

Le premier prix à la cible Soleure (le vase provenant de l'abbaye des bouchers à Bâle), M. J. U. Aeby, de Seeberg (Berne); le deuxième prix (une médaille d'or, des espèces et autres objets, le tout valant 350 L. S.), M. J. Greben, de Bâle; le troisième prix (une coupe de cristal et un tonneau de vin, valeur 300 L. S.), M. J.-U. Zeliwegner de Teufen (Appenzell).

Le plateau d'argent donné pour premier prix est d'un travail exquis; il sort des ateliers de M. Hartmann à Bâle. Il est estimé 80 louis d'or. Les quatre reliefs dont il est orné sont très-beaux. Ils représentent Tell, d'Erlach, Nicolas de Flue et Winkelried, avec ces devises:Mir wid Gott helfen!1307.Hie Banzer, hie Erlach!1339.--Eidgenossen liebet Euch!1481--Ich will Euch eine Gosse machen!1386.

Mais, je le répète, le véritable roi du tir fédérai de Bâle a été l'Appenzellois Bænzinger, qui avait fait 330 cartons.

A sept heures du soir, après la clôture du tir, tandis que les canons grondaient, une troupe de tireurs, précédés d'une musique éclatante, s'approcha de la cantine; ils portaient sur leurs épaulesBænzinger. Millevivatl'accueillirent comme le roi du tir de 1844. On le porta ainsi en triomphe de café en café, toujours accompagné par les acclamations de la multitude. Jamais vainqueur aux jeux olympiques ne fut accueilli avec plus d'enthousiasme par ses concitoyens, jaloux de l'honneur national.

Un compatriote de Bænzinger, Koller, homme riche et très-considéré dans son canton, s'est rendu coupable d'un acte inouï dans les annales des tirs fédéraux. Un jour que lord Vernon l'emportait sur son rival, il a consenti à ce qu'un marqueur lui attribuât des cartons qu'il n'avait pas faits. La fraude fut découverte et Koller cité devant un jury composé de douze carabiniers. Il ne nia point le fait qui lui était imputé, et déclara qu'ayant manqué à l'honneur, il était résolu de s'expatrier. Cet incident a produit une vive et profonde sensation. Le jury a prononcé un arrêt en vertu duquel les tirs fédéraux seront désormais interdits à l'infortuné qui n'a pas craint de se déshonorer pour défendre contre un étranger l'honneur de son pays.

Tout est fini maintenant. Bâle a repris sa tristesse accoutumée; on démolit les constructions provisoires de la Schutzenmatte, et les carabiniers fédéraux regagnent leurs cantons respectifs en se racontant leurs exploits passés et en rêvant aux triomphes qu'ils espèrent remporter dans deux ans au tir fédéral de Zurich.

Les troupes composant le corps des 36,000 hommes de la garde impériale marocaine (V. l'Illustration, t. III, p. 342.) ont reçu le nom deabid-sidi-el-Bokhari(serviteurs du seigneur Bokhari). Ce titre leur vient d'un marabout très vénéré, auteur d'un traité intituléshahi(le sincère), recueil de traditions (hadis) du prophète. Ils ont adopté pour patron Bokhari, et ils portent son livre dans toutes leurs expéditions.

Depuis la dispersion des Oudayas, le noyau de l'armée de l'empereur Abd-el-Rahman se forme aujourd'hui des contingents des tribus suivantes, appelées pour cette raisontribus de la garde impériale;tribus de Tanger et du Rif; des Cheragah, occupant les montagnes que côtoie le Sbou; d'Oulad-Djama; de Rahamnat; de Demnjat.

Les abid-sidi-el-Bokhari qui ne font pas partie des expéditions militaires sont employés dans leurs cantons ou tribus à la garde et à la police du pays, sous la conduite de leurs alcaïdes ou officiers.

Il y a des alcaïdes de dix, de vingt-cinq, de cent hommes. Leurs grades, quoiqu'à la disposition des pachas, passent ordinairement de père en fils. Les quatre pelotons, de vingt-cinq hommes chacun, se distinguent par quatre étendards de couleurs différentes, c'est-à-dire vert, jaune, rouge et bleu. Une réunion de cinq centaines est commandée par un alcaïde de cinq cents hommes. L'emploi de ce dernier officier, ainsi que celui des pachas, des généraux, des gouverneurs, n'est ordinairement que temporaire. L'empereur les place, les renvoie, les récompense, les dépouille, sans autre loi que sa volonté. Tous peuvent être rejetés dans les derniers rangs de la société, puis employés de nouveau, et quelquefois dans des fonctions civiles étrangères à leur premier état. Les alcaïdes de dix, vingt-cinq, cent hommes, n'ont absolument que le traitement de simples soldats. Les alcaïdes de cinq cents hommes, les généraux, les pachas, les agents supérieurs civils, n'ont que le fruit de leurs avanies et des déprédations que leur position comporte. L'empereur connaît ces exactions et les favorise pour dépouiller ces fonctionnaires à leur tour, quand il les voit enrichis.

La solde, tant de l'alcaïde que du soldat, est absolument arbitraire, et le souverain la proportionne au service qu'il a reçu ou qu'il attend de ses troupes. M. le capitaine Burel l'évaluait, en 1840 à la somme annuelle de 65 francs pour un cavalier marié, et de 45 francs pour un célibataire; à celle de 50 francs pour le fantassin de la première catégorie, et de 40 francs pour le fantassin de la seconde; enfin, chaque jeune garçon et chaque veuve de soldat touche environ 32 francs en trois paiements, qui se font aux trois Pâques et en public.

Chaque famille de soldat jouit d'un terrain franc d'impositions et suffisant pour son entretien. Si la guerre ou la disette prive ces familles de leurs récoltes, l'empereur les aide en leur donnant gratuitement des vêtements et des grains. Au moyen de cette solde, de ces terres, de ces secours et de quelques bénéfices, licites ou non, attachés au métier de soldat de l'empereur, chacun est obligé de se fournir de cheval, d'armes, de poudre, de vivres, de transports, et d'être toujours prêt à marcher.

Outre la solde et les secours dont nous venons de parler, chaque Bokhari qui fait une campagne touche ordinairement 20 francs au départ et 20 francs au retour.

L'empereur appelle ses troupes dans les proportions d'infanterie et de cavalerie qui conviennent au pays et à l'ennemi contre lequel il va opérer. Tantôt la cavalerie forme les trois quarts de l'armée; tantôt elle n'y entre que pour la moitié; mais comme le cavalier est plus considéré, le soldat que sa jeunesse ou son indigence force de servir à pied n'a pas de repos qu'il n'ait obtenu un cheval, véritable instrument pour lui de fortune et de considération.

Les alcaïdes, pas plus que le général, ne se distinguent du simple soldat par aucune marque extérieure. Le soldat lui-même ne se distingue de l'artisan et du laboureur que par un fusil. L'habillement, qui est commun à toute la population, tant à la guerre que dans les douars, consiste en un bonnet rouge, en une chemise et un caleçon de toile, une veste longue serrée par une ceinture de cuir, des souliers jaunes sans bas, et par-dessus tout cela un burnous blanc.

Le harnachement du cheval est à peu près le même que dans l'Orient. La selle, dont le dossier et le pommeau sont fort élevés, est recouverte en drap rouge, ce qui contraste avantageusement avec les vêtement des cavaliers, qui éblouit par sa blancheur. Ceux-ci, au lieu d'éperons, adaptent à leurs talons une espèce de clou de 16 centimètres de longueur, gros comme le petit doigt et d'un poids effrayant.

Depuis près d'un siècle, les Maures ont quitté la lance, le javelot, la fronde. Leurs armes consistent en un fusil d'environ 2 mètres de long, léger cependant, et de calibre irrégulier; ils y adaptent depuis quelques années une longue baïonnette; ils ne savent d'ailleurs le porter qu'à la main ou en travers de la selle, ce qui les embarrasse dans les marches. Les abid-sidi-el-Bokhari, ou soldats de l'empereur, ont de plus un sabre demi-courbé, dont ils se servent dans la mêlée, et un poignard droit. Plusieurs tribus de Berbères ont, au lieu de sabre, un bâton à tête, qu'ils lui prêtèrent. On voit peu de pistolets, si ce n'est à la ceinture de quelques alcaïdes.

Toutes les troupes, infanterie et cavalerie, portent leur poudre dans des cornes de bœuf, et leurs balles dans une giberne à ceinturon, ou même un petit sac. Les soldats chargent le fusil en prenant la poudre à poignée, et mettant la balle séparément, ce qui exige au moins trois ou quatre minutes.

L'artillerie de campagne se réduit à quelques pièces de deux à quatre livres de balle, portées par des mulets et des chameaux.

Les Marocains sont braves et bons cavaliers, mais sans discipline, et complètement ignorants des plus simples manœuvres. Pour les combattre avec avantage, il ne faut donc que du sang-froid à des corps déjà accoutumés à guerroyer contre les Arabes; il faut surtout de la cavalerie, pour obtenir des résultats décisifs.

Les corps marocains se forment ordinairement en croissant, dont la principale force est au centre avec l'artillerie. Toute la stratégie consiste à envelopper l'ennemi, en s'approchant de lui à cinq cents pas à peu près, se déployant soudain et présentant le plus grand front possible. Les cavaliers s'élancent aussitôt à bride abattue, en ajustant le fusil, qu'ils manœuvrent aussi facilement que nos soldats manient une lance; arrivés à demi-portée, ils tirent un coup nécessairement incertain, en appuyant un doigt de la main gauche sur la détente, et sans abandonner les rênes; la main droite tient le fusil. Le coup tiré, ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et, tournant le dos, ils battent en retraite avec la même vitesse pour recharger. Les chevaux sont tellement habitués à cet exercice, qu'ils font demi tour d'eux-mêmes dès qu'ils entendent partir le coup. Si l'ennemi recule, ils continuent le feu en regagnant du terrain. Ils ne font usage de leur sabre qu'à la dernière extrémité, et, pour s'en servir, ils sont obligés de placer leur long fusil devant eux sur l'arçon de leur selle, de sorte que chaque homme occupe un front de plus de deux, et reste isolé sans appui sur ses côtés.

Les équipages ne sont portés qu'à dos de mulets ou de chameaux; car il n'y a au Maroc, que des sentiers à travers les campagnes, et des voitures y seraient complètement inutiles. Des tentes, des plats de bois et de terre, quelques marmites de cuivre, et pour chaque homme cinquante livres de farine pressée dans un sac de peau, un peu de viande cuite et salée, des dattes, des figues, voilà les provisions et les équipages du soldat; l'herbe des champs et le chaume, avec un peu d'orge, quand on en trouve à acheter ou à piller, voilà pour les bêtes de somme et les chevaux, qui d'ailleurs sont accoutumées à se passer d'orge et à faire dix lieues sans manger ni boire.

Avant d'entrer en campagne, chacun moud son blé avec des meules à bras; il y a bien quelques moulins à chevaux dans les villes, et de» moulins à eau seulement à Tétuan, à Méquinez et à Fez, ce qui met tout corps d'invasion dans la nécessité d'apporter des farines et du biscuit.

Quand l'armée marocaine parcourt les provinces soumises, elle trouve partout lamouana, c'est-à-dire l'hospitalité du prophète pendant trois jours, en sorte que son passage est assez onéreux aux habitants; mais après trois jours de résidence sur le même lieu, elle est obligée de payer tout ce qu'elle consommé. Quand elle marche dans les provinces ennemies ou révoltées, elle pille sans façon tout ce qu'elle peut.

La plupart des blessures graves deviennent mortelles, faute de chirurgiens pour les soigner; si elles sont légères, les soldats qui en sont atteints gagnent le douar le plus voisin, où les scarifications d'un astrologue superstitieux et surtout le repos, les ont bientôt guéri? Quand l'empereur Muley-Sliman commandait l'armée, il conduisait ordinairement avec lui un pauvre chirurgien portugais, à qui il donnait 3 francs par jour, et qui composait lui-même les drogues qu'il administrait aux alcaïdes et aux soldats riches.

On voit, par les détails qui précèdent, quels avantages notre organisation militaire donnerait aux corps d'armée chargés d'envahir le Maroc, si la guerre prenait un caractère plus sérieux et plus général.

«Le bruit de l'arrivée à l'armée du fils aîné de l'empereur avec une force considérable s'accrédite de plus en plus. Les uns disent que c'est pour faire la paix, d'autres que c'est pour pousser la guerre avec plus de vigueur. Quoi qu'il en soit, la prudence exige que je me mette en mesure de faire face aux forces qui peuvent se présenter. En conséquence j'appelle à moi M. le général de Lamoricière.» Telles sont les paroles par lesquelles M le général Bugeaud termine un long rapport adressé par lui au ministre de la guerre, le 15 juillet, du camp de l'Oued-Bou-Eurda, au sud de Lalla-Maghrania, sur la frontière du Maroc.--Par une dépêche télégraphique, datée du lendemain 16, du bivouac de Sidi-Zaèr, M. le maréchal a résumé en quelque sorte lui-même son rapport de la veille, en annonçant que, provoqué par une nouvelle attaque des Marocains, il les a culbutés et poursuivis jusqu'à trois journées d'Ougda.

Ainsi, en fait, la guerre continue avec le Maroc, malgré les prétendues assurances de réparations promises à notre consul général à Tanger; et les dispositions personnelles de l'empereur sont encore tellement incertaines et douteuses, que M. le maréchal Bugeaud déclare ne pas savoir si le fils aîné de Muley Abd-el-Rahman vient avec des intentions pacifiques ou hostiles rejoindre l'armée à la tête de troupes nombreuses.

La preuve des hésitations de l'empereur semble résulter des deux faits suivants: le 8 juillet, un de ses ministres, Si-el-Bias, récemment rentré en faveur, après une disgrâce pendant laquelle il avait été promené dans les rues de Maroc, monté sur un âne, la tête tournée vers la queue de l'animal (ce qui est chez les musulmans lenec plus ultrade la dégradation civique), se plaignait, dans une lettre officielle adressée au consul général de France à Tanger, M. de Nion, de ce que les généraux français avaient franchi la frontière, approuvant la conduite des chefs marocains, et demandant que nos généraux fussent blâmés. Mais le lendemain 9 juillet, une seconde lettre, signée par un autre ministre, disait au consul que le sultan ayant appris, au contraire, que ses généraux avaient attaqué le camp français, et étaient ainsi entrés sur le territoire algérien, s'était arraché la barbe en jurant qu'il les punirait sévèrement. Le ministre implorait humblement l'intercession du consul pour que les bonnes relations avec la France ne fussent pas rompues. La reprise et la continuation des hostilités nous ont appris quel cas il est possible de faire de ces déclarations.

Du 7 au 15 juillet, la colonne française a parcouru le territoire aux environs d'Ougda: remontant l'Isly pendant vingt kilomètres, elle a campé, le 9, sur le lieu où Abd-el-Kader s'était tenu depuis près de deux mois. Le but de cette pointe était de déranger ses projets, de forcer sa deïra (son entourage, sa smalah) à interner dans le Maroc, de favoriser la rentrée sur le territoire algérien des tribus émigrantes, et enfin de consommer ou détruire les grains semés par Abd-el-Kader et sa suite, ainsi que les silos qu'il avait ramassés dans la vallée de Kanfouda (porc-épic). A l'approche de nos troupes, en effet, la deïra, qui était sur l'Oued Zekra, s'était enfoncée plus avant dans le Maroc, et était allée camper à Vioun (Fontaines) Suli-Mellouk, à quarante-huit kilomètres d'Ougda, près du camp des Marocains, qui avaient fui jusque-là.


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