Elles se composaient:1° de l'indemnité de guerre, de 700 millions.2° De l'entretien des troupes étrangères, qui se monta à 633 »3° Payement aux sujets des puissances alliées 500 »4° L'arriéré, qui après les Cent jours s'élevait à 650 »Le gouvernement de la Restauration avait donc à pourvoir à un passif de 2 milliards 500 millions.LIQUIDATION FINANCIÈRE.Il était temps d'aviser et de ramener la confiance, car la rente que nous avons vue à 80 francs le 1er mars 1815, était tombée le 1er décembre de la même année à 52 francs.Pour se rendre un compte exact de la situation, il suffit de se reporter au rapport du ministre des finances, on y trouve ces lignes: «Lorsque, après avoir épuisé toutes les combinaisons, ou pour mieux dire tous les expédients pour obtenir des ressources, nous étions parvenus à assurer les payements de la journée, nos vœux étaient remplis. Le lendemain nous apportait les mêmes anxiétés et nous imposait les mêmes devoirs.»Pour faire face aux besoins immédiats du Trésor, une ordonnance royale du 16 août 1815 imposa aux départements, en proportion de leurs ressources, une contribution forcée de 100 millions.C'était là d'ailleurs plutôt un emprunt qu'une contribution, car une loi du 26 avril 1816 ordonna le remboursement intégral de ces 100 millions.Les impôts existants furent maintenus, et des centimes additionnels ajoutés aux quatre contributions. De nouveaux impôts portèrent sur les droits d'enregistrement et de timbre, sur les traitements, les douanes, etc.En même temps qu'on augmentait les recettes, on s'efforçait de réduire les dépenses. C'est le budget de la guerre et de la marine qui fut surtout atteint: de 251 millions, il fut ramené à 228 millions.Nous avons vu précédemment, qu'en 1814, le baron Louis avait dû lutter contre les conseils mêmes du roi, pour assurer le payement des dettes contractées sous l'empire. M. Corvetto, son successeur, fut moins heureux devant les chambres: mais en 1817, M. Louis, alors président de la commission du budget, fit reconnaître ces créances par la loi du 25 mars 1817, et assura l'acquittement régulier et intégral de l'arriéré.LES EMPRUNTS.On conçoit sans peine qu'il était impossible avec un budget qui montait en 1814 à 637 millions au chapitre des dépenses, et à 814 millions en 1815, de faire lace aux exigences de la situation. Il était donc indispensable de faire appel au crédit.Déjà, il avait été nécessaire d'inscrire au grand livre des titres de rentes pour une somme approximative de 36 millions de revenu, afin de donner aux puissances alliées la garantie stipulée au traité de paix.Cette opération ne constitua, à vrai dire, qu'une remise de rentes.Ce n'est qu'en mai 1810 que le premier emprunt fut émis: il était de 6 millions de rentes 5 pour 100 au prix moyen de 57 fr. 20 c.Une loi du 25 mars 1817 autorisait un second emprunt de 30 millions de rentes. Après une longue discussion législative, le ministre des finances, M. Corvetto, fut autorisé à traiter avec la maison Hope et Baring (de Londres et d'Amsterdam), par opérations successives. Ces négociations produisirent un capital de 345 millions. L'emprunt ressortait à 8 fr. 00 pour 100 en moyenne, tandis que le premier s'était élevé à 9 francs.Le 9 mai 1818, un troisième emprunt de 14 millions 800 francs de rentes fut émis sous une forme nouvelle. Les souscriptions publiques devaient être de 5,000 francs de rentes au moins: quant au prix, il n'était pas fixé, et ne devait l'être qu'après le relevé des demandes. Malgré la forme singulière de cet emprunt, qui fut d'ailleurs vivement critiqué à l'époque et donna lieu à plusieurs discussions au sein des chambres, le résultat surpassa tout ce que l'on attendait: pour 14 millions 600 francs de renies demandés aux capitalistes, on eut 163 millions de soumissions; l'emprunt fut donc couvert onze fois environ.Le quatrième emprunt fut conclu le 9 octobre 1818 avec la maison Hope et Baring, au cours de 67 francs; il produisit 105 millions de francs destinés à nous acquitter en partie de la contribution de guerre.Ce payement effectué, nous ne restions plus débiteurs vis-à-vis de l'étranger que d'une somme de 100 millions. L'article 14 du traité du 20 novembre 1815 autorisant la France à s'acquitter des 100 derniers millions par la remise d'un litre de rente au cours moyen d'alors, le gouvernement français inscrivit au grand livre un nouveau titre de plus de 6 millions 500,000 francs, au cours de 75 fr. 57. Les puissances étrangères vendirent ce titre à la maison Hope et Baring.Malheureusement, il survint à ce moment à la Bourse de Paris une crise tellement violente que de plus de 75 francs, la rente tomba alors à 60 francs. La maison Hope et Baring fit alors observer que comme il lui était impossible de garder en portefeuille toutes ces rentes, elle allait surcharger le marché et amener une baisse plus considérable. Le traité fut alors résilié; la rente de 6 millions 615,000 francs fut rendue à la France, qui acquitta les 100 millions dont elle était redevable en bons du Trésor.La liquidation financière n'était pas encore terminée, et puisque nous avons énuméré les charges qui pesaient sur la France après les Cent-Jours, il nous faut suivre jusqu'à la fin ces opérations.La loi de 1817, votée grâce à l'intervention du baron Louis, portait que l'arriéré serait payé par des reconnaissances de liquidation que le Trésor acquitterait par cinquièmes, à partir de 1821. A cette époque, le ministre des finances, M. Roy, offrit aux créanciers de les payer, soit en numéraire, soit en annuités 6 pour 100, soit en annuités 4 pour 100 avec 2 pour 100 de lots et de primes à leur choix. L'arriéré à payer cette année étant de 60 millions, 50 millions d'annuités 4 pour 100 avec lois furent réclamés.Ce résultat, peut-être inattendu, méritait d'être signalé dans ce rapide récit de la liquidation financière de 1815. Il constitue, en effet, un précédent instructif, et servit de base à une combinaison proposée plus tard, et que nous retrouverons lorsque nous aurons à raconter les efforts que la France dut faire une fois encore pour remédier aux désastres de la plus terrible des invasions.En 1821, un cinquième emprunt de 12 millions 514,000 francs de rentes fut adjugé à MM. Hottinger, Hope et Delessert.Enfin, en 1823, eut lieu le dernier emprunt. Il s'élevait à 23 millions 114,000 francs de rentes, mais 19 millions 514,000 francs seulement étaient imputables à la liquidation antérieure; il fut adjugé à MM. Rothschild au taux de 89 fr. 55.La liquidation financière de 1815 était terminée.RÉSUMÉ.Quelque arides que soient ces matières, il nous semble utile d'en faire ressortir les points principaux: il y a là un précédent qui nous sera plus tard utile; et d'ailleurs, au milieu de nos désastres, n'éprouve-t-on pas une consolation réelle à voir cette activité de la nation, cette vitalité inouïe qui résiste à toutes les charges, et répare en si peu de temps des ruines que l'on croyait impossible de relever?Six emprunts ont dû être émis pour nous acquitter vis-à-vis de l'étranger, le premier est à 57 fr. 26, le dernier à 89 fr. 55.Les rentes inscrites au grand livre se divisent en deux parties:1° Rentes émises par voie d'emprunt, soit 91 millions 830,000 francs de rentes représentant un capital de 1 milliard 334 millions.2° Rentes remises aux puissances étrangères, soit 36 millions 658,000 francs de rentes représentant un capital de 733 millions.A ces chiffres il convient d'ajouter les 100 millions de contribution forcée, les aggravations d'impôts, etc.; on arrive ainsi à un total exact et définitif de 2 MILLIARDS 90 MILLIONS.C'est ce que nous coûtait l'invasion de 1815.Le 1er décembre 1815, le cours de la rente 5 pour 100 était tombé à 52 fr. 30. En 1818, il était à 75 fr. 57, il dépassait 100 francs en 1824.Pour compléter ce trop rapide récit, ajoutons que l'amortissement fondé en 1816 avait déjà, en 1825, racheté plus de 37 millions de rentes, pour un capital de plus de 700 millions.RÉORGANISATION MILITAIRE.Il nous faut maintenant revenir en arrière, et pour donner une idée plus exacte et plus complète de l'œuvre entreprise, dire quelques mots de la réorganisation des forces militaires de la France, due principalement au maréchal Gouvion Saint-Cyr.Au moment de la signature de l'armistice, l'armée française était au delà de la Loire: «Par ses sentiments, par ses traditions, dit le maréchal Davout dans ses Mémoires, elle était l'armée du pays, et pourtant elle ne savait à qui obéir, au service de quelle cause mettre son dévouement.»Faut-il croire, comme l'indique M. Gay de Vernon dans sa biographie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, que le ministre de la guerre ait un instant songé à conserver cette armée, à la fondre au besoin avec les Vendéens, «afin de donner à la France une force suffisante pour obtenir de l'étranger des conditions moins lourdes»?Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, les puissances alliées signifièrent au roi que si l'armée n'était pas immédiatement licenciée, «on allait donner l'ordre à 300,000 hommes de passer la Loire et de reprendre les hostilités».Force fut donc au maréchal de promulguer une ordonnance de licenciement qui avait été rendue à Lille le 23 mars.Mais en même temps qu'il licenciait l'armée, le maréchal ouvion Saint-Cyr concevait l'idée patriotique de reconstituer une nouvelle force militaire, et d'assurer à la France des institutions capables de lui rendre le rang qu'elle avait momentanément perdu.N'est-ce pas vraiment un fait digne de remarque que cette audacieuse tentative de reconstitution de nos forces nationales, avant même que le traité de paix ne fut signé?LaGazette officielledu 11 août 1815 contient une ordonnance qui débute par cette phrase:«... Considérant que la nouvelle organisation doit se faire sur des bases qui assurent à la France son indépendance au dehors et la tranquillité au dedans...»L'armée était disposée en 80 légions d'infanterie, 12 d'artillerie, 47 régiments de cavalerie, en y comprenant les carabiniers royaux.Chaque légion, divisée en bataillons, était forte de 1,687 hommes, dont 103 officiers.Ce qu'il y a surtout à remarquer dans ce projet si promptement appliqué, c'est l'organisation régionale de notre force armée, tentative hardie à une époque où l'esprit de parti, l'animosité politique pouvaient faire craindre des dangers sérieux.En outre, l'ordonnance portait qu'à chaque légion on pourrait ajouter une compagnie de cavalerie et une d'artillerie, ce qui, d'ailleurs, ne fût jamais exécuté. N'y avait-il pas là, sinon une tendance à faire de chacune de ces légions une unité pouvant se suffire à elle-même, du moins à les considérer comme des cadres propres, à un moment donné, à recevoir un nombre d'hommes plus considérable, de façon à augmenter singulièrement en puissance? Le nombre exagéré des officiers (103 pour 1584 hommes) tend à justifier cette supposition qu'il n'est pas inutile de rapprocher de l'idée de résistance prêtée au maréchal Gouvion Saint-Cyr par son biographe.L'article 12 de la charte de 1814 ayant aboli la conscription, on composa les légions des soldats qui avaient été renvoyés dans leurs foyers sans être cependant libérés. L'engagement volontaire devait combler les vides.En outre, 3 régiments du génie furent créés.Enfin, sous l'influence du maréchal Marmont, on organisa une garde royale composée de 2 divisions d'infanterie et de 2 divisions de cavalerie, plus l régiment d'artillerie à cheval et 1 à pied, soit environ 26,000 hommes.Le total général de nos forces était de 220,000 hommes: à ce nombre, il convient d'ajouter 17 légions de gendarmerie.Cette réorganisation militaire fut achevée en six semaines.Ce n'était là d'ailleurs qu'une réorganisation provisoire qui ne devait durer que jusqu'en 1818; elle avait l'avantage de permettre une expérience sérieuse et préparait cette loi militaire si connue et qui porte si justement le nom de son auteur, le maréchal Gouvion Saint-Cyr.L'OCCUPATION.Nous avons dit que le traité du 20 novembre 1815 stipulait l'occupation de certaines provinces de la France par une armée composée de troupes alliées. Le commandement en chef était remis au duc de Wellington. Les Anglais, les Hollandais, les Belges, les Hanovriens et les Brunswickois, sous les ordres directs de Wellington, étaient cantonnés en Flandre, Artois, Picardie, Ile de France. Les Prussiens en Normandie, Maine, Anjou, Bretagne; les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Hessois, principalement en Bourgogne; les Russes en Lorraine et en Champagne, les Badois en Alsace.L'occupation était lourde à supporter, car les alliés frappaient le pays de contributions chaque jour renouvelées, s'emparaient des caisses publiques, chassaient les préfets, refusaient de leur obéir, chargeaient à coups de sabre les populations et mettaient le feu aux maisons.En Lorraine, la brutalité naturelle des Russes était sévèrement réprimée par leur chef. Alexandre avait l'âme trop haute pour autoriser de basses représailles.La conduite des Autrichiens, dans leur cantonnement de Bourgogne, était relativement modérée.Les plus acharnés contre nous, ceux qui respectaient le moins les propriétés et les personnes, et que la légende devait à jamais flétrir dans nos campagnes, c'étaient les Prussiens. Leur chef, le feld-maréchal Blücher leur avait donné l'exemple des violences, en leur montrant que la France était corvéable à merci.Quant aux troupes anglaises, elles étaient maintenues par Wellington dans la plus stricte discipline. Le général ordonnait à ses soldats et à ses officiels d'observer fidèlement les lois françaises.Grâce à cette autorité, dès le commencement de 1810 un ordre relatif commença à régner. L'administration civile, celle de la justice, et la perception des contributions, ainsi que les douanes restaient entre les mains des agents français. La gendarmerie, reconnue nécessaire au maintien de l'ordre et de la tranquillité, put reprendre ses fonctions dans les pays occupés.Les violences des premiers temps ne se produisirent plus qu'à l'état de faits isolés; s'il n'était le plus souvent pas possible d'en obtenir satisfaction, du moins elles n'étaient plus encouragées par les chefs.L'ÉVACUATION.Le traité du 20 novembre, en stipulant que l'occupation du territoire français par une armée alliée de cent cinquante mille hommes durerait cinq années, avait reconnu la possibilité de réduire, soit le temps d'occupation, soit le nombre des troupes étrangères.D'après l'esprit même du traité de Paris, ce n'était pas accessoirement, et pour garantir le payement de l'indemnité de guerre, que le territoire français devait être occupé. Le but principal des alliés était de maintenir en France la tranquillité publique; et l'on conçoit sans peine quelle était l'exacte signification de ces mots. On se souvenait des événements accomplis en 1814, dit débarquement de l'empereur et de la facilité avec laquelle il avait pu marcher jusqu'aux Tuileries; on voulait prendre des garanties suffisantes pour rendre impossible le retour de semblable bouleversement.Dès l'année 1816, le gouvernement français s'efforça d'obtenir des concessions et de faire diminuer l'armée d'occupation. La récolte avait été exceptionnellement mauvaise, et par suite le trésor public se trouvait hors d'état de faire face aux engagements pris par le traité.Les alliés consentirent facilement à une suspension momentanée des paiements, mais ils se refusèrent absolument à restreindre l'armée d'occupation. Seules, la Russie et l'Autriche appuyèrent la demande du duc de Richelieu; l'Angleterre s'y opposa formellement, et le duc de Wellington, jusque-là si bienveillant, déclara que la tranquillité ne lui semblait pas suffisamment garantie pour qu'il fut possible d'accéder à la demande de la France.Ce premier échec ne découragea pas le ministère français. Dès le commencement de 1817, les négociations furent reprises, et l'Angleterre, une fois encore, se montra peu disposée à accueillir la proposition qui lui était faite. Fort heureusement, la Russie ne se laissa pas arrêter par le peu d'empressement de l'ambassadeur anglais, sir Charles Stuart; il fut décidé que dans le cas où l'emprunt que le gouvernement français cherchait à contracter en ce moment viendrait à réussir, l'armée d'occupation serait réduite. L'accord ayant été conclu le 18 février entre le ministre des finances et la maison Hope et Baring, comme nous l'avons exposé dans un chapitre précédent, il fut résolu que trente mille hommes quitteraient la France le 1er avril.Cette nouvelle, portée à la Chambre des députés par le duc de Richelieu, excita un vif enthousiasme.LA LIBÉRATION.Le moment était enfin arrivé où l'occupation étrangère allait cesser. Le succès des emprunts précédents, la fidélité de la France à tenir ses engagements, enfin la tranquillité dont jouissait le pays, ne permettaient pas aux souverains étrangers de refuser d'appliquer la clause contenue dans le traité de Paris, et d'après laquelle l'évacuation du territoire français pouvait être accordée au bout de trois ans. La Russie avait tout d'abord accueilli cette proposition, à laquelle l'Angleterre ne tarda pas à se rallier. Les cabinets de Vienne et de Berlin, moins bienveillants pour la France, proposèrent de maintenir encore l'armée d'occupation, ou tout au moins de laisser en Allemagne pendant quelque temps, concentrées à peu de distance de la frontière, les troupes que l'on voulait retirer, mais cette solution ne put prévaloir.Quoique tout fût ainsi arrangé en principe, il restait cependant à régler les conditions et la forme de l'évacuation définitive. Il fallait, en outre, traiter une question plus difficile, celle de la position qui serait faite à la France au milieu des puissances alliées.On convint donc de réunir les plénipotentiaires des divers États, pour arriver à une solution. Une circulaire en date du 25 mai annonça que la réunion serait convoquée à Aix-la-Chapelle.Le 30 septembre eut lieu la première séance du congrès, le duc de Richelieu y assistait au nom de la France. Dès le 2 octobre, le principe de l'évacuation fut reconnu dans un protocole.Tout n'était pas cependant encore entièrement terminé. Avant de retirer leurs troupes du territoire français, les souverains alliés voulaient que l'on réglât définitivement les créances que les sujets étrangers avaient, d'après le traité, le droit de faire valoir contre la France.Cette négociation ne retint d'ailleurs pas longtemps le congrès, car dès le 8 octobre une convention particulière était signée par le duc de Richelieu avec chacun des États. Nous avons vu précédemment que le chiffre total des réclamations acceptées et reconnues se montait à environ 500 millions.Le 18 du même mois eut lieu la ratification des conventions précédentes, et dès le même jour, sans attendre l'issue des négociations qui se poursuivaient pour aboutir à un traité d'alliance entre la France et les grandes puissances européennes, le duc de Wellington donna tous les ordres pour le départ des troupes.LA SECONDE LIBÉRATIONL'INVASION.Le 19 juillet 1870 la guerre est déclarée; nos régiments sont, en toute hâte, envoyés à la frontière; malgré l'infériorité du nombre on espère pouvoir prendre l'offensive.Mais le temps s'écoule, et nous ne parvenons pas à organiser nos forces. Vivres, munitions, soldats, tout manque à la fois.En Allemagne, au contraire, tout est prévu, préparé de longue date.Nous sommes écrasés à Wissembourg, à Woërth, à Forbach.L'invasion est commencée.Pour la première fois, depuis plus de cinquante ans, la victoire nous abandonne.Du moins, la lutte sera acharnée et ce n'est que pas à pas que l'ennemi pourra avancer.Un instant surprises, nos troupes se reforment: deux armées sont sur pied.L'une, à Metz, triomphe à Borny et à Rezonville, mais voit le cercle allemand se reformer autour d'elle après Gravelotte.L'autre, après une résistance désespérée, est forcée de déposer les armes à Sedan.La France n'a plus d'armées; ses généraux sont prisonniers.Les armes, les soldats, l'argent, tout manque à la fois.N'importe: pendant quinze ans la France a lutté contre toute l'Europe; elle ne peut succomber ainsi.Paris ferme ses portes et arme ses remparts, la province tout entière se soulève.En quelques mois, en quelques jours, de nouvelles troupes sont levées. Ce ne sont plus, hélas! les soldats de Rezonville et de Wissembourg. Mais le Français se forme vite au feu.Il faudra cinq mois encore aux Prussiens pour triompher de cette résistance. Ces bataillons de conscrits, mal armés, à peine équipés, leur tiendront tête, et plus d'une fois l'Allemand étonné sera obligé de s'arrêter dans cette course à travers la France.N'importe, il faut se rendre.Paris ne peut plus continuer la lutte: nos armées, successivement écrasées par l'ennemi, ont reculé à l'extrémité de la France.Le 28 janvier 1871, les forts de la capitale cessent de tirer: la guerre a duré six mois.(La fin prochainement.)NUKA-HIVALa vallée des Taïons.La vallée des Taïons.Profil Nuka-Huvien.L'arbre de la reine.Main de la reine Vaékéhu.MUSICIENS CHINOIS.JOUEURS DE DAMESLA CAGE D'ORNOUVELLE(Fin)Après avoir donné au rideau un coup d'œil qui indiquait qu'il n'était pas sans avoir entendu quelque chose de la conversation des deux époux, il s'avança d'un pas leste et dégagé vers Alexandra, de plus en plus décontenancée, lui prit la main et la conduisit à un fauteuil, à l'extrémité du salon et à une assez grande distance de l'embrasure de la fenêtre dans laquelle Nicolas était réfugié.Celui-ci n'en pouvait croire ses yeux; quoi qu'il en fût, il lui semblait désormais impossible qu'un entretien, qui débutait si galamment eût une issue fatale; il commença à se rasséréner; il respira longuement, largement, presque bruyamment, et, une soif ardente étant pour le moment la conséquence des émotions qu'il venait de traverser, il acheva de se remettre en croquant quelques fraises qu'il puisait dans son panier.--Madame, dit le jeune comte à Alexandra, devant laquelle il était resté debout, et avec l'accent d'un profond respect, j'ai bien des pardons à obtenir de votre indulgence. Ma première requête, la plus importante, aura pour objet le subterfuge que j'ai été réduit à employer...--Quoi, monsieur? s'écria Alexandra, dont une recrudescence d'indignation empourpra les joues, cette lettre odieuse, c'est vous qui l'avez écrite.--Pardonnez-moi l'offense, madame; si respectueusement, si humblement que j'eusse sollicité l'honneur de vous recevoir dans ma demeure, vous ne me l'eussiez jamais accordé.--Mais ce nom de Laptioukine dont le billet était signé.--Ce nom est le mien, madame, comme il était celui de mon oncle qui, je le reconnais, a eu de grands torts envers vous et votre mari; mais, ajouta-t-il en souriant et en baissant de plus en plus la voix, qu'un accès de goutte a heureusement soustrait au légitime châtiment que vous lui réserviez.Alexandra se mordit les lèvres avec dépit. Son agitation était extrême; elle avait plus d'une cause.Quant à Nicolas, il avait fait un trou dans le rideau avec la pointe de son poignard, et ce trou lui permettait de suivre tous les mouvements des acteurs de cette scène; mais leurs paroles, arrêtées par l'épaisseur de la soyeuse draperie, ne parvenaient qu'assez confusément à ses oreilles. Jugeant au calme relatif qui avait succédé à l'exaltation de sa femme que celle-ci avait renoncé à ses résolutions meurtrières, il ne s'inquiétait que médiocrement de la conversation.--Madame, avait repris le jeune homme, cette entrevue que vous m'eussiez refusée, j'avais bien des raisons de la désirer. Instruit de votre jalouse susceptibilité, en tout ce qui touche à votre honneur, et aussi de la haine particulière que vous portiez à ce nom de Laptioukine, je me suis servi de ces deux sentiments pour vous attirer ici, où, lorsque je vous aurai renouvelé mes humbles et bien sincères excuses, vous voudrez bien me permettre de me féliciter d'avoir si bien réussi.--Quelque soient les motifs qui m'ont amenée dans cette maison, répliqua Alexandra avec sa fierté ordinaire, j'espère encore, monsieur, que vous ne me ferez pas regretter d'y être venue.--II vous suffirait, madame, de daigner vous souvenir pour que ce doute injurieux disparaisse de votre esprit, dit le gentilhomme avec un léger accent de reproche.Alexandra avait tressailli à cette invocation au passé; son inquiétude n'avait point échappé à son interlocuteur, qui ajouta avec vivacité et après avoir jeté sur le rideau un nouveau coup d'œil.--Oh! rassurez-vous madame, moi-même je ne me souviens plus que de ce qui ne saurait vous offenser, de la grandeur d'âme avec laquelle vous êtes venue en aide à un proscrit, de la générosité que vous avez montrée en essayant de l'arracher à son sort. L'air de la Sibérie, d'où j'arrive, est souverain contre les folies de toutes les espèces; il ne guérit pas seulement de la fièvre de la politique, mais de cette maladie de la jeunesse qu'on appelle l'amour et dont le plus fréquent résultat est l'abandon de la pauvre femme qui en a été le prétexte.--Ce langage vous étonne, madame, poursuivit le comte avec gaieté, on vous aura dit qu'il n'était point dans mes habitudes.--Oh! n'essayez pas de le nier, ce n'est même pas de la médisance!--Je pensais jadis tout autrement, mais l'école de philosophie que Sa Majesté le tsar entretient à Tobolsk est féconde en prodiges; si mes adorations d'autrefois en sortent intactes, elles en sortent aussi tempérées, épurées, transformées par le respect, l'estime, la reconnaissance que m'inspirent celle qui en reste l'objet; cette métamorphose me laisse avec deux ambitions, celle de suivre la personne dont je parle dans ce sentier du devoir où je l'ai vue, non sans admiration, marcher d'un pas si sûr et si ferme, celle de racheter les torts qu'elle m'a reprochés et d'acquitter la dette sacrée que j'ai contractée envers elle en assurant son bonheur.Ce petit discours avait profondément troublé la jeune Moscovite, elle était sous le coup d'une vive émotion. Chez une femme ordinaire un dépit vulgaire eut peut-être ressuscité le secret penchant contre lequel elle avait si longtemps lutté et qui deux jours auparavant lui avait infligé de si cruelles épreuves; mais avec l'amour du bien et la force d'âme qui étaient les traits distinctifs de son caractère elle ne pouvait pas rester au-dessous de la sagesse, de la noblesse de sentiments dont ce jeune homme lui avait donné l'exemple.--Le bonheur de celle-là, monsieur, lui répondit-elle avec dignité, repose tout entier sur cette passion du devoir dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez bien voulu lui reconnaître; il est également dans les mains de l'honnête homme auquel elle est autant attachée par la tendresse que par ses serments; tout en vous sachant un grand gré de l'intérêt que vous prenez à ce bonheur, peut-être vous exagérez-vous un peu l'influence que vous pouvez exercer sur lui.--Je suis presque certain que ce ne sera pas votre avis tout à l'heure, madame; je rends aux qualités de votre mari la justice qui leur est due, il est clair qu'il doit être parfait, puisque vous l'aimez; cependant il faut bien qu'il leur manque quelque chose, car si je suis bien renseigné, et je dois l'être, votre ménage ne serait pas... un ménage comme tous les autres.Le visage d'AIexandra s'était coloré de tous les tons de l'incarnat.--Monsieur! par pitié, murmura-t-elle.--Ne vous irritez pas de cette allusion, madame, j'ai assez risqué pour mettre fin à cette honteuse servitude pour que vous ne pensiez pas que l'énergique répulsion que vous aurez témoignée pour elle m'inspire un autre sentiment que celui d'une admiration pleine de déférence. Si j'ai accusé la situation qu'elle vous a imposée, c'est afin qu'il fût établi que j'aurai fait de mon mieux pour acquitter la dette dont je vous parlais tout à l'heure. Je me serais libéré plus tôt, madame, mais il n'y a que peu d'instants que j'ai été mis au courant de certaines dispositions du feu comte Laptioukine, qu'il m'était indispensable de connaître.--Et ces dispositions, monsieur? dît Alexandra en proie à une douloureuse inquiétude.--Ces dispositions, je ne vous dissimulerai pas qu'elles sont de nature à contrarier votre vœu bien légitime de posséder un mari au complet. Je ne sais pas comment on a pu s'y prendre pour amener mon pauvre oncle, qui était le plus débonnaire de tous les hommes, à cette exaspération d'outre-tombe, mais elle se traduit par une clause de ses dernières volontés qui spécifie que je perdrais tous mes droits à l'héritage dans le cas où, cédant aux offres magnifiques d'un serf à obrosk nommé Nicolas Makovlof, je me décidais à lui rendre sa liberté.--Grand Dieu!--Tranquillisez-vous, madame, je suis trop Russe pour ne pas avoir découvert une subtilité qui me permettra de tourner la difficulté par laquelle je ne veux pas être arrêté. Ce qui m'est défendu pour un de mes serfs en particulier ne l'a pas été pour leur ensemble. C'est très-clair; si ce n'est pas très-clair, c'est du moins une interprétation sujette à litige. Ou je ne connais pas la justice de mon pays, ou un pareil procès durera une douzaine d'années; trois fois plus qu'il n'en faut pour que le reste de la succession soit mangé. Cette dernière considération a suffi pour me décider en sa faveur, et j'ai fait deux mille trois cent soixante-dix-sept heureux d'un seul coup; j'ai affranchi tout le domaine; mais ce n'est pas tout, le mot vendre la liberté est dûment écrit dans le papier susdit; je ne la vends pas, je la donne à Nicolas Makovlof, et j'ai deux fois raison, vous le voyez, madame, contre ceux qui s'aviseront de me contredire.--Par saint Isaac, quoique vous ne m'ayez pas très-bien reçu, j'avais vu tout de suite que vous étiez un bon et brave jeune homme!Cette exclamation venait du marchand qui, étant sorti en tapinois de son asile, avait entendu ces derniers mots; en même temps il s'était jeté au col du gentilhomme, et il lui exprimait sa reconnaissance par une étreinte des plus énergiques.--Peste! dit celui-ci en se dégageant, le poignard était de trop; tes mains suffisaient pour avoir raison de moi, Nicolas.Puis se retournant vers Alexandra:--Il me reste, madame, ajouta-t-il, à vous supplier de vouloir bien faire honneur à l'invitation dont la formule vous a paru si insolite. J'y tiens d'autant plus que je n'ai plus que quelques heures à passer à Moskow. Il est vrai que je suis guéri, ajouta-t-il avec un reste de mélancolie et en se penchant vers la jeune femme; mais c'est égal! j'ai besoin de soigner la convalescence.La belle Moscovite soupira, mais elle ne répondit pas, ce qui semblait indiquer qu'elle partageait l'avis du jeune homme.--Nous acceptons! s'écria Nicolas qui, ayant ouvert une porte et jetant un coup d'œil dans la salle à manger, n'avait entendu que la première phrase; tiens, mais je ne vois que deux couverts.--C'est, comme moi, dit le comte en faisant un effort pour dissiper le nuage qui venait d'assombrir sa physionomie; je t'ai fait libre, mais je n'ai pas encore aperçu les fraises qui devaient être le prix de notre marché.Nicolas Makovlof tourna et retourna le panier qu'il tenait toujours sous son bras et qui paraissait singulièrement allégé.--C'est trop juste, s'écria-t-il; mais c'est qu'il n'en reste presque plus de fraises! C'est un peu votre faute, monsieur le comte; je m'ennuyais horriblement sous ce rideau d'où je n'entendais pas un mot de ce que vous disiez, et je n'avais qu'elles pour me distraire.--Allons! repartit philosophiquement le jeune homme en offrant son bras à Alexandra, tout est pour le mieux, et la volonté de mon oncle n'en aura été que plus strictement exécutée.--Désormais, ajouta le marchand en les suivant dans la salle à manger, la cage d'or n'aura plus rien à envier à la branche verte.G. de Cherville.BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUELes Intermèdes, par M. Edmond Cottinet (1 vol., librairie des Bibliophiles).--C'est un volume de vers, un joli volume, non-seulement par le papier, la typographie, les fleurons artistiques de Claudius Popelin,--un maître,--mais par le ton des vers, l'inspiration, le charme qui se dégage des uns et l'amertume qui coule des autres. M. Edmond Cottinet est un auteur dramatique que nous ne soupçonnions pas d'être un poète. Il avait rimé, pour lui-même ou pour des amis, deux cents pages de vers qu'il présente aujourd'hui au public. C'est ce qu'il appelle «Les Intermèdes» de sa vie. Le titre est fort agréablement expliqué, on le voit, et M. Cottinet avait le droit d'être moins modeste.La première partie de cesIntermèdesa pour titreJeunesse lointaine. Ce sont des vers de la vingtième année, très-sincères et très-émus, ne se piquant point d'être rimés selon les règles sévères d'aujourd'hui, mais sentis, mais touchants, et d'un accent très-juste. Les souvenirs d'amitié et d'amour ont ici un ton de vérité qui plaît et séduit. Le nom de M. Jules Barbier revient souvent dans les vers de M. Cottinet, qui cite lui-même des pièces excellentes de l'auteur desChants d'un franc-tireur.Ce dernier titre m'amène à dire que ce qui m'a surtout semblé bon dans lesIntermèdesde M. Cottinet, ce sont (outre des sonnets remarquables) deux pièces, des odes et poèmes, qu'il appelleAu bois.Cela est poignant. Tous nos souvenirs, toutes nos espérances, tous nos rêves du siège de Paris nous sont revenus en lisant cela. Il y a là des trouvailles de sentiment, comme ce retour de la pensée de l'auteur vers sa femme et son enfant renvoyés en province:O mes pauvres amis! vosbouches inutilesRien que de leurs baisers auraient pu me nourrir!Et quelle mélancolie dans ce tableau duBois, qui a cessé d'être militaire, et qui est redevenu mondain:On ne sent presque plus, au vent des casemates,L'odeur des vilains morts que l'on dut y murer.La cocotte qui chasse aux riches diplomatesMet dans l'air le parfum qu'il faut pour l'épurer.Il y a donc encore des cœurs qui sentent, des honnêtetés, qui s'émeuvent, des patriotes qui se souviennent? Voilà ce que j'ai constaté avec plaisir en lisant ce volume de M. Cottinet, si joli qu'il pourrait se passer d'être bon.Jean de Thommeray, par Jules Sandeau (1 vol., Michel Lévy).--Voici un volume qui fait et fera grand bruit. M. Émile Augier, séduit par le dénouement de Jean de Thommeray et par le spectacle nouveau qu'il peut offrir au théâtre, a tiré de la nouvelle de M. Jules Sandeau cinq actes qui ont été lus et seront représentés bientôt à la Comédie-Française. Sans doute M. Augier ajoutera bien des détails nouveaux à l'œuvre de M. Sandeau, son collaborateur pour leGendre de M. Poirier, carJean de Thommerayne saurait, tel qu'il est, fournir une longue comédie. J'ai dit que c'était une nouvelle et j'ajoute que c'est une des meilleures nouvelles qu'ait écrites la plume délicate et tendre de M. Jules Sandeau.Le sujet est bien simple. Un jeune gentilhomme breton, naïf et sincère, arrive à Paris, avec toutes ses croyances, sa foi robuste, son ingénuité. Il se trouve entraîné dans un milieu qui n'est pas le sien, fréquentant des femmes du monde qui sont bizarres, des demi-journalistes et même une demoiselle à la mode que l'auteur a eu tort d'appelerFiammetta, ce qui donne une date à son récit et le vieillit. Jean de Thommeray ne tarde pas à se corrompre, ou du moins à douter de tout et de lui-même, dans cette atmosphère malsaine. Il a des duels et des aventures; il joue, il se ruine et pendant ce temps son père et ses deux frères mènent, sans se plaindre, une vie laborieuse dans leur manoir breton. Gentilshommes campagnards, ils ont pour loi le travail et le père n'entend plus revoir ce Jean de Thommeray qui n'a pour existence que le hasard.La guerre arrive. Jean de Thommeray est décidé à fuir Paris, dont il a le dégoût. Un jour, un bataillon de mobiles bretons arrive et se masse dans la cour du Louvre. Le commandant, entouré de ses deux fils, fait l'appel. C'est M. de Thommeray le père. Lorsqu'il a fini, un jeune homme s'avance: Qui êtes-vous?--Un homme qui a mal vécu!--Que voulez-vous?--Bien mourir! Et le commandant appelle: Jean de Thommeray!--Une voix mâle répond: présent!Tel est ce récit sobre, émouvant, magistral. Il est suivi d'une jolie nouvelle,Le colonel Evrard. C'est un livre à lire.Jules Claretie.L'ÉVACUATION EN 1818, D'APRÈS MARLET.RÉBUSEXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:Dans divers cas, réfléchis avant de prendre un parti décisif.
Elles se composaient:1° de l'indemnité de guerre, de 700 millions.2° De l'entretien des troupes étrangères, qui se monta à 633 »3° Payement aux sujets des puissances alliées 500 »4° L'arriéré, qui après les Cent jours s'élevait à 650 »
Le gouvernement de la Restauration avait donc à pourvoir à un passif de 2 milliards 500 millions.
Il était temps d'aviser et de ramener la confiance, car la rente que nous avons vue à 80 francs le 1er mars 1815, était tombée le 1er décembre de la même année à 52 francs.
Pour se rendre un compte exact de la situation, il suffit de se reporter au rapport du ministre des finances, on y trouve ces lignes: «Lorsque, après avoir épuisé toutes les combinaisons, ou pour mieux dire tous les expédients pour obtenir des ressources, nous étions parvenus à assurer les payements de la journée, nos vœux étaient remplis. Le lendemain nous apportait les mêmes anxiétés et nous imposait les mêmes devoirs.»
Pour faire face aux besoins immédiats du Trésor, une ordonnance royale du 16 août 1815 imposa aux départements, en proportion de leurs ressources, une contribution forcée de 100 millions.
C'était là d'ailleurs plutôt un emprunt qu'une contribution, car une loi du 26 avril 1816 ordonna le remboursement intégral de ces 100 millions.
Les impôts existants furent maintenus, et des centimes additionnels ajoutés aux quatre contributions. De nouveaux impôts portèrent sur les droits d'enregistrement et de timbre, sur les traitements, les douanes, etc.
En même temps qu'on augmentait les recettes, on s'efforçait de réduire les dépenses. C'est le budget de la guerre et de la marine qui fut surtout atteint: de 251 millions, il fut ramené à 228 millions.
Nous avons vu précédemment, qu'en 1814, le baron Louis avait dû lutter contre les conseils mêmes du roi, pour assurer le payement des dettes contractées sous l'empire. M. Corvetto, son successeur, fut moins heureux devant les chambres: mais en 1817, M. Louis, alors président de la commission du budget, fit reconnaître ces créances par la loi du 25 mars 1817, et assura l'acquittement régulier et intégral de l'arriéré.
On conçoit sans peine qu'il était impossible avec un budget qui montait en 1814 à 637 millions au chapitre des dépenses, et à 814 millions en 1815, de faire lace aux exigences de la situation. Il était donc indispensable de faire appel au crédit.
Déjà, il avait été nécessaire d'inscrire au grand livre des titres de rentes pour une somme approximative de 36 millions de revenu, afin de donner aux puissances alliées la garantie stipulée au traité de paix.
Cette opération ne constitua, à vrai dire, qu'une remise de rentes.
Ce n'est qu'en mai 1810 que le premier emprunt fut émis: il était de 6 millions de rentes 5 pour 100 au prix moyen de 57 fr. 20 c.
Une loi du 25 mars 1817 autorisait un second emprunt de 30 millions de rentes. Après une longue discussion législative, le ministre des finances, M. Corvetto, fut autorisé à traiter avec la maison Hope et Baring (de Londres et d'Amsterdam), par opérations successives. Ces négociations produisirent un capital de 345 millions. L'emprunt ressortait à 8 fr. 00 pour 100 en moyenne, tandis que le premier s'était élevé à 9 francs.
Le 9 mai 1818, un troisième emprunt de 14 millions 800 francs de rentes fut émis sous une forme nouvelle. Les souscriptions publiques devaient être de 5,000 francs de rentes au moins: quant au prix, il n'était pas fixé, et ne devait l'être qu'après le relevé des demandes. Malgré la forme singulière de cet emprunt, qui fut d'ailleurs vivement critiqué à l'époque et donna lieu à plusieurs discussions au sein des chambres, le résultat surpassa tout ce que l'on attendait: pour 14 millions 600 francs de renies demandés aux capitalistes, on eut 163 millions de soumissions; l'emprunt fut donc couvert onze fois environ.
Le quatrième emprunt fut conclu le 9 octobre 1818 avec la maison Hope et Baring, au cours de 67 francs; il produisit 105 millions de francs destinés à nous acquitter en partie de la contribution de guerre.
Ce payement effectué, nous ne restions plus débiteurs vis-à-vis de l'étranger que d'une somme de 100 millions. L'article 14 du traité du 20 novembre 1815 autorisant la France à s'acquitter des 100 derniers millions par la remise d'un litre de rente au cours moyen d'alors, le gouvernement français inscrivit au grand livre un nouveau titre de plus de 6 millions 500,000 francs, au cours de 75 fr. 57. Les puissances étrangères vendirent ce titre à la maison Hope et Baring.
Malheureusement, il survint à ce moment à la Bourse de Paris une crise tellement violente que de plus de 75 francs, la rente tomba alors à 60 francs. La maison Hope et Baring fit alors observer que comme il lui était impossible de garder en portefeuille toutes ces rentes, elle allait surcharger le marché et amener une baisse plus considérable. Le traité fut alors résilié; la rente de 6 millions 615,000 francs fut rendue à la France, qui acquitta les 100 millions dont elle était redevable en bons du Trésor.
La liquidation financière n'était pas encore terminée, et puisque nous avons énuméré les charges qui pesaient sur la France après les Cent-Jours, il nous faut suivre jusqu'à la fin ces opérations.
La loi de 1817, votée grâce à l'intervention du baron Louis, portait que l'arriéré serait payé par des reconnaissances de liquidation que le Trésor acquitterait par cinquièmes, à partir de 1821. A cette époque, le ministre des finances, M. Roy, offrit aux créanciers de les payer, soit en numéraire, soit en annuités 6 pour 100, soit en annuités 4 pour 100 avec 2 pour 100 de lots et de primes à leur choix. L'arriéré à payer cette année étant de 60 millions, 50 millions d'annuités 4 pour 100 avec lois furent réclamés.
Ce résultat, peut-être inattendu, méritait d'être signalé dans ce rapide récit de la liquidation financière de 1815. Il constitue, en effet, un précédent instructif, et servit de base à une combinaison proposée plus tard, et que nous retrouverons lorsque nous aurons à raconter les efforts que la France dut faire une fois encore pour remédier aux désastres de la plus terrible des invasions.
En 1821, un cinquième emprunt de 12 millions 514,000 francs de rentes fut adjugé à MM. Hottinger, Hope et Delessert.
Enfin, en 1823, eut lieu le dernier emprunt. Il s'élevait à 23 millions 114,000 francs de rentes, mais 19 millions 514,000 francs seulement étaient imputables à la liquidation antérieure; il fut adjugé à MM. Rothschild au taux de 89 fr. 55.
La liquidation financière de 1815 était terminée.
Quelque arides que soient ces matières, il nous semble utile d'en faire ressortir les points principaux: il y a là un précédent qui nous sera plus tard utile; et d'ailleurs, au milieu de nos désastres, n'éprouve-t-on pas une consolation réelle à voir cette activité de la nation, cette vitalité inouïe qui résiste à toutes les charges, et répare en si peu de temps des ruines que l'on croyait impossible de relever?
Six emprunts ont dû être émis pour nous acquitter vis-à-vis de l'étranger, le premier est à 57 fr. 26, le dernier à 89 fr. 55.
Les rentes inscrites au grand livre se divisent en deux parties:
1° Rentes émises par voie d'emprunt, soit 91 millions 830,000 francs de rentes représentant un capital de 1 milliard 334 millions.
2° Rentes remises aux puissances étrangères, soit 36 millions 658,000 francs de rentes représentant un capital de 733 millions.
A ces chiffres il convient d'ajouter les 100 millions de contribution forcée, les aggravations d'impôts, etc.; on arrive ainsi à un total exact et définitif de 2 MILLIARDS 90 MILLIONS.
C'est ce que nous coûtait l'invasion de 1815.
Le 1er décembre 1815, le cours de la rente 5 pour 100 était tombé à 52 fr. 30. En 1818, il était à 75 fr. 57, il dépassait 100 francs en 1824.
Pour compléter ce trop rapide récit, ajoutons que l'amortissement fondé en 1816 avait déjà, en 1825, racheté plus de 37 millions de rentes, pour un capital de plus de 700 millions.
Il nous faut maintenant revenir en arrière, et pour donner une idée plus exacte et plus complète de l'œuvre entreprise, dire quelques mots de la réorganisation des forces militaires de la France, due principalement au maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Au moment de la signature de l'armistice, l'armée française était au delà de la Loire: «Par ses sentiments, par ses traditions, dit le maréchal Davout dans ses Mémoires, elle était l'armée du pays, et pourtant elle ne savait à qui obéir, au service de quelle cause mettre son dévouement.»
Faut-il croire, comme l'indique M. Gay de Vernon dans sa biographie du maréchal Gouvion Saint-Cyr, que le ministre de la guerre ait un instant songé à conserver cette armée, à la fondre au besoin avec les Vendéens, «afin de donner à la France une force suffisante pour obtenir de l'étranger des conditions moins lourdes»?
Quoi qu'il en soit de cette hypothèse, les puissances alliées signifièrent au roi que si l'armée n'était pas immédiatement licenciée, «on allait donner l'ordre à 300,000 hommes de passer la Loire et de reprendre les hostilités».
Force fut donc au maréchal de promulguer une ordonnance de licenciement qui avait été rendue à Lille le 23 mars.
Mais en même temps qu'il licenciait l'armée, le maréchal ouvion Saint-Cyr concevait l'idée patriotique de reconstituer une nouvelle force militaire, et d'assurer à la France des institutions capables de lui rendre le rang qu'elle avait momentanément perdu.
N'est-ce pas vraiment un fait digne de remarque que cette audacieuse tentative de reconstitution de nos forces nationales, avant même que le traité de paix ne fut signé?
LaGazette officielledu 11 août 1815 contient une ordonnance qui débute par cette phrase:
«... Considérant que la nouvelle organisation doit se faire sur des bases qui assurent à la France son indépendance au dehors et la tranquillité au dedans...»
L'armée était disposée en 80 légions d'infanterie, 12 d'artillerie, 47 régiments de cavalerie, en y comprenant les carabiniers royaux.
Chaque légion, divisée en bataillons, était forte de 1,687 hommes, dont 103 officiers.
Ce qu'il y a surtout à remarquer dans ce projet si promptement appliqué, c'est l'organisation régionale de notre force armée, tentative hardie à une époque où l'esprit de parti, l'animosité politique pouvaient faire craindre des dangers sérieux.
En outre, l'ordonnance portait qu'à chaque légion on pourrait ajouter une compagnie de cavalerie et une d'artillerie, ce qui, d'ailleurs, ne fût jamais exécuté. N'y avait-il pas là, sinon une tendance à faire de chacune de ces légions une unité pouvant se suffire à elle-même, du moins à les considérer comme des cadres propres, à un moment donné, à recevoir un nombre d'hommes plus considérable, de façon à augmenter singulièrement en puissance? Le nombre exagéré des officiers (103 pour 1584 hommes) tend à justifier cette supposition qu'il n'est pas inutile de rapprocher de l'idée de résistance prêtée au maréchal Gouvion Saint-Cyr par son biographe.
L'article 12 de la charte de 1814 ayant aboli la conscription, on composa les légions des soldats qui avaient été renvoyés dans leurs foyers sans être cependant libérés. L'engagement volontaire devait combler les vides.
En outre, 3 régiments du génie furent créés.
Enfin, sous l'influence du maréchal Marmont, on organisa une garde royale composée de 2 divisions d'infanterie et de 2 divisions de cavalerie, plus l régiment d'artillerie à cheval et 1 à pied, soit environ 26,000 hommes.
Le total général de nos forces était de 220,000 hommes: à ce nombre, il convient d'ajouter 17 légions de gendarmerie.
Cette réorganisation militaire fut achevée en six semaines.
Ce n'était là d'ailleurs qu'une réorganisation provisoire qui ne devait durer que jusqu'en 1818; elle avait l'avantage de permettre une expérience sérieuse et préparait cette loi militaire si connue et qui porte si justement le nom de son auteur, le maréchal Gouvion Saint-Cyr.
Nous avons dit que le traité du 20 novembre 1815 stipulait l'occupation de certaines provinces de la France par une armée composée de troupes alliées. Le commandement en chef était remis au duc de Wellington. Les Anglais, les Hollandais, les Belges, les Hanovriens et les Brunswickois, sous les ordres directs de Wellington, étaient cantonnés en Flandre, Artois, Picardie, Ile de France. Les Prussiens en Normandie, Maine, Anjou, Bretagne; les Autrichiens, les Bavarois, les Wurtembergeois, les Hessois, principalement en Bourgogne; les Russes en Lorraine et en Champagne, les Badois en Alsace.
L'occupation était lourde à supporter, car les alliés frappaient le pays de contributions chaque jour renouvelées, s'emparaient des caisses publiques, chassaient les préfets, refusaient de leur obéir, chargeaient à coups de sabre les populations et mettaient le feu aux maisons.
En Lorraine, la brutalité naturelle des Russes était sévèrement réprimée par leur chef. Alexandre avait l'âme trop haute pour autoriser de basses représailles.
La conduite des Autrichiens, dans leur cantonnement de Bourgogne, était relativement modérée.
Les plus acharnés contre nous, ceux qui respectaient le moins les propriétés et les personnes, et que la légende devait à jamais flétrir dans nos campagnes, c'étaient les Prussiens. Leur chef, le feld-maréchal Blücher leur avait donné l'exemple des violences, en leur montrant que la France était corvéable à merci.
Quant aux troupes anglaises, elles étaient maintenues par Wellington dans la plus stricte discipline. Le général ordonnait à ses soldats et à ses officiels d'observer fidèlement les lois françaises.
Grâce à cette autorité, dès le commencement de 1810 un ordre relatif commença à régner. L'administration civile, celle de la justice, et la perception des contributions, ainsi que les douanes restaient entre les mains des agents français. La gendarmerie, reconnue nécessaire au maintien de l'ordre et de la tranquillité, put reprendre ses fonctions dans les pays occupés.
Les violences des premiers temps ne se produisirent plus qu'à l'état de faits isolés; s'il n'était le plus souvent pas possible d'en obtenir satisfaction, du moins elles n'étaient plus encouragées par les chefs.
Le traité du 20 novembre, en stipulant que l'occupation du territoire français par une armée alliée de cent cinquante mille hommes durerait cinq années, avait reconnu la possibilité de réduire, soit le temps d'occupation, soit le nombre des troupes étrangères.
D'après l'esprit même du traité de Paris, ce n'était pas accessoirement, et pour garantir le payement de l'indemnité de guerre, que le territoire français devait être occupé. Le but principal des alliés était de maintenir en France la tranquillité publique; et l'on conçoit sans peine quelle était l'exacte signification de ces mots. On se souvenait des événements accomplis en 1814, dit débarquement de l'empereur et de la facilité avec laquelle il avait pu marcher jusqu'aux Tuileries; on voulait prendre des garanties suffisantes pour rendre impossible le retour de semblable bouleversement.
Dès l'année 1816, le gouvernement français s'efforça d'obtenir des concessions et de faire diminuer l'armée d'occupation. La récolte avait été exceptionnellement mauvaise, et par suite le trésor public se trouvait hors d'état de faire face aux engagements pris par le traité.
Les alliés consentirent facilement à une suspension momentanée des paiements, mais ils se refusèrent absolument à restreindre l'armée d'occupation. Seules, la Russie et l'Autriche appuyèrent la demande du duc de Richelieu; l'Angleterre s'y opposa formellement, et le duc de Wellington, jusque-là si bienveillant, déclara que la tranquillité ne lui semblait pas suffisamment garantie pour qu'il fut possible d'accéder à la demande de la France.
Ce premier échec ne découragea pas le ministère français. Dès le commencement de 1817, les négociations furent reprises, et l'Angleterre, une fois encore, se montra peu disposée à accueillir la proposition qui lui était faite. Fort heureusement, la Russie ne se laissa pas arrêter par le peu d'empressement de l'ambassadeur anglais, sir Charles Stuart; il fut décidé que dans le cas où l'emprunt que le gouvernement français cherchait à contracter en ce moment viendrait à réussir, l'armée d'occupation serait réduite. L'accord ayant été conclu le 18 février entre le ministre des finances et la maison Hope et Baring, comme nous l'avons exposé dans un chapitre précédent, il fut résolu que trente mille hommes quitteraient la France le 1er avril.
Cette nouvelle, portée à la Chambre des députés par le duc de Richelieu, excita un vif enthousiasme.
Le moment était enfin arrivé où l'occupation étrangère allait cesser. Le succès des emprunts précédents, la fidélité de la France à tenir ses engagements, enfin la tranquillité dont jouissait le pays, ne permettaient pas aux souverains étrangers de refuser d'appliquer la clause contenue dans le traité de Paris, et d'après laquelle l'évacuation du territoire français pouvait être accordée au bout de trois ans. La Russie avait tout d'abord accueilli cette proposition, à laquelle l'Angleterre ne tarda pas à se rallier. Les cabinets de Vienne et de Berlin, moins bienveillants pour la France, proposèrent de maintenir encore l'armée d'occupation, ou tout au moins de laisser en Allemagne pendant quelque temps, concentrées à peu de distance de la frontière, les troupes que l'on voulait retirer, mais cette solution ne put prévaloir.
Quoique tout fût ainsi arrangé en principe, il restait cependant à régler les conditions et la forme de l'évacuation définitive. Il fallait, en outre, traiter une question plus difficile, celle de la position qui serait faite à la France au milieu des puissances alliées.
On convint donc de réunir les plénipotentiaires des divers États, pour arriver à une solution. Une circulaire en date du 25 mai annonça que la réunion serait convoquée à Aix-la-Chapelle.
Le 30 septembre eut lieu la première séance du congrès, le duc de Richelieu y assistait au nom de la France. Dès le 2 octobre, le principe de l'évacuation fut reconnu dans un protocole.
Tout n'était pas cependant encore entièrement terminé. Avant de retirer leurs troupes du territoire français, les souverains alliés voulaient que l'on réglât définitivement les créances que les sujets étrangers avaient, d'après le traité, le droit de faire valoir contre la France.
Cette négociation ne retint d'ailleurs pas longtemps le congrès, car dès le 8 octobre une convention particulière était signée par le duc de Richelieu avec chacun des États. Nous avons vu précédemment que le chiffre total des réclamations acceptées et reconnues se montait à environ 500 millions.
Le 18 du même mois eut lieu la ratification des conventions précédentes, et dès le même jour, sans attendre l'issue des négociations qui se poursuivaient pour aboutir à un traité d'alliance entre la France et les grandes puissances européennes, le duc de Wellington donna tous les ordres pour le départ des troupes.
Le 19 juillet 1870 la guerre est déclarée; nos régiments sont, en toute hâte, envoyés à la frontière; malgré l'infériorité du nombre on espère pouvoir prendre l'offensive.
Mais le temps s'écoule, et nous ne parvenons pas à organiser nos forces. Vivres, munitions, soldats, tout manque à la fois.
En Allemagne, au contraire, tout est prévu, préparé de longue date.
Nous sommes écrasés à Wissembourg, à Woërth, à Forbach.
L'invasion est commencée.
Pour la première fois, depuis plus de cinquante ans, la victoire nous abandonne.
Du moins, la lutte sera acharnée et ce n'est que pas à pas que l'ennemi pourra avancer.
Un instant surprises, nos troupes se reforment: deux armées sont sur pied.
L'une, à Metz, triomphe à Borny et à Rezonville, mais voit le cercle allemand se reformer autour d'elle après Gravelotte.
L'autre, après une résistance désespérée, est forcée de déposer les armes à Sedan.
La France n'a plus d'armées; ses généraux sont prisonniers.
Les armes, les soldats, l'argent, tout manque à la fois.
N'importe: pendant quinze ans la France a lutté contre toute l'Europe; elle ne peut succomber ainsi.
Paris ferme ses portes et arme ses remparts, la province tout entière se soulève.
En quelques mois, en quelques jours, de nouvelles troupes sont levées. Ce ne sont plus, hélas! les soldats de Rezonville et de Wissembourg. Mais le Français se forme vite au feu.
Il faudra cinq mois encore aux Prussiens pour triompher de cette résistance. Ces bataillons de conscrits, mal armés, à peine équipés, leur tiendront tête, et plus d'une fois l'Allemand étonné sera obligé de s'arrêter dans cette course à travers la France.
N'importe, il faut se rendre.
Paris ne peut plus continuer la lutte: nos armées, successivement écrasées par l'ennemi, ont reculé à l'extrémité de la France.
Le 28 janvier 1871, les forts de la capitale cessent de tirer: la guerre a duré six mois.
(La fin prochainement.)
La vallée des Taïons.
La vallée des Taïons.
Profil Nuka-Huvien.
L'arbre de la reine.
Main de la reine Vaékéhu.
MUSICIENS CHINOIS.
JOUEURS DE DAMES
Après avoir donné au rideau un coup d'œil qui indiquait qu'il n'était pas sans avoir entendu quelque chose de la conversation des deux époux, il s'avança d'un pas leste et dégagé vers Alexandra, de plus en plus décontenancée, lui prit la main et la conduisit à un fauteuil, à l'extrémité du salon et à une assez grande distance de l'embrasure de la fenêtre dans laquelle Nicolas était réfugié.
Celui-ci n'en pouvait croire ses yeux; quoi qu'il en fût, il lui semblait désormais impossible qu'un entretien, qui débutait si galamment eût une issue fatale; il commença à se rasséréner; il respira longuement, largement, presque bruyamment, et, une soif ardente étant pour le moment la conséquence des émotions qu'il venait de traverser, il acheva de se remettre en croquant quelques fraises qu'il puisait dans son panier.
--Madame, dit le jeune comte à Alexandra, devant laquelle il était resté debout, et avec l'accent d'un profond respect, j'ai bien des pardons à obtenir de votre indulgence. Ma première requête, la plus importante, aura pour objet le subterfuge que j'ai été réduit à employer...
--Quoi, monsieur? s'écria Alexandra, dont une recrudescence d'indignation empourpra les joues, cette lettre odieuse, c'est vous qui l'avez écrite.
--Pardonnez-moi l'offense, madame; si respectueusement, si humblement que j'eusse sollicité l'honneur de vous recevoir dans ma demeure, vous ne me l'eussiez jamais accordé.
--Mais ce nom de Laptioukine dont le billet était signé.
--Ce nom est le mien, madame, comme il était celui de mon oncle qui, je le reconnais, a eu de grands torts envers vous et votre mari; mais, ajouta-t-il en souriant et en baissant de plus en plus la voix, qu'un accès de goutte a heureusement soustrait au légitime châtiment que vous lui réserviez.
Alexandra se mordit les lèvres avec dépit. Son agitation était extrême; elle avait plus d'une cause.
Quant à Nicolas, il avait fait un trou dans le rideau avec la pointe de son poignard, et ce trou lui permettait de suivre tous les mouvements des acteurs de cette scène; mais leurs paroles, arrêtées par l'épaisseur de la soyeuse draperie, ne parvenaient qu'assez confusément à ses oreilles. Jugeant au calme relatif qui avait succédé à l'exaltation de sa femme que celle-ci avait renoncé à ses résolutions meurtrières, il ne s'inquiétait que médiocrement de la conversation.
--Madame, avait repris le jeune homme, cette entrevue que vous m'eussiez refusée, j'avais bien des raisons de la désirer. Instruit de votre jalouse susceptibilité, en tout ce qui touche à votre honneur, et aussi de la haine particulière que vous portiez à ce nom de Laptioukine, je me suis servi de ces deux sentiments pour vous attirer ici, où, lorsque je vous aurai renouvelé mes humbles et bien sincères excuses, vous voudrez bien me permettre de me féliciter d'avoir si bien réussi.
--Quelque soient les motifs qui m'ont amenée dans cette maison, répliqua Alexandra avec sa fierté ordinaire, j'espère encore, monsieur, que vous ne me ferez pas regretter d'y être venue.
--II vous suffirait, madame, de daigner vous souvenir pour que ce doute injurieux disparaisse de votre esprit, dit le gentilhomme avec un léger accent de reproche.
Alexandra avait tressailli à cette invocation au passé; son inquiétude n'avait point échappé à son interlocuteur, qui ajouta avec vivacité et après avoir jeté sur le rideau un nouveau coup d'œil.
--Oh! rassurez-vous madame, moi-même je ne me souviens plus que de ce qui ne saurait vous offenser, de la grandeur d'âme avec laquelle vous êtes venue en aide à un proscrit, de la générosité que vous avez montrée en essayant de l'arracher à son sort. L'air de la Sibérie, d'où j'arrive, est souverain contre les folies de toutes les espèces; il ne guérit pas seulement de la fièvre de la politique, mais de cette maladie de la jeunesse qu'on appelle l'amour et dont le plus fréquent résultat est l'abandon de la pauvre femme qui en a été le prétexte.--Ce langage vous étonne, madame, poursuivit le comte avec gaieté, on vous aura dit qu'il n'était point dans mes habitudes.--Oh! n'essayez pas de le nier, ce n'est même pas de la médisance!
--Je pensais jadis tout autrement, mais l'école de philosophie que Sa Majesté le tsar entretient à Tobolsk est féconde en prodiges; si mes adorations d'autrefois en sortent intactes, elles en sortent aussi tempérées, épurées, transformées par le respect, l'estime, la reconnaissance que m'inspirent celle qui en reste l'objet; cette métamorphose me laisse avec deux ambitions, celle de suivre la personne dont je parle dans ce sentier du devoir où je l'ai vue, non sans admiration, marcher d'un pas si sûr et si ferme, celle de racheter les torts qu'elle m'a reprochés et d'acquitter la dette sacrée que j'ai contractée envers elle en assurant son bonheur.
Ce petit discours avait profondément troublé la jeune Moscovite, elle était sous le coup d'une vive émotion. Chez une femme ordinaire un dépit vulgaire eut peut-être ressuscité le secret penchant contre lequel elle avait si longtemps lutté et qui deux jours auparavant lui avait infligé de si cruelles épreuves; mais avec l'amour du bien et la force d'âme qui étaient les traits distinctifs de son caractère elle ne pouvait pas rester au-dessous de la sagesse, de la noblesse de sentiments dont ce jeune homme lui avait donné l'exemple.
--Le bonheur de celle-là, monsieur, lui répondit-elle avec dignité, repose tout entier sur cette passion du devoir dont vous parliez tout à l'heure et que vous avez bien voulu lui reconnaître; il est également dans les mains de l'honnête homme auquel elle est autant attachée par la tendresse que par ses serments; tout en vous sachant un grand gré de l'intérêt que vous prenez à ce bonheur, peut-être vous exagérez-vous un peu l'influence que vous pouvez exercer sur lui.
--Je suis presque certain que ce ne sera pas votre avis tout à l'heure, madame; je rends aux qualités de votre mari la justice qui leur est due, il est clair qu'il doit être parfait, puisque vous l'aimez; cependant il faut bien qu'il leur manque quelque chose, car si je suis bien renseigné, et je dois l'être, votre ménage ne serait pas... un ménage comme tous les autres.
Le visage d'AIexandra s'était coloré de tous les tons de l'incarnat.
--Monsieur! par pitié, murmura-t-elle.
--Ne vous irritez pas de cette allusion, madame, j'ai assez risqué pour mettre fin à cette honteuse servitude pour que vous ne pensiez pas que l'énergique répulsion que vous aurez témoignée pour elle m'inspire un autre sentiment que celui d'une admiration pleine de déférence. Si j'ai accusé la situation qu'elle vous a imposée, c'est afin qu'il fût établi que j'aurai fait de mon mieux pour acquitter la dette dont je vous parlais tout à l'heure. Je me serais libéré plus tôt, madame, mais il n'y a que peu d'instants que j'ai été mis au courant de certaines dispositions du feu comte Laptioukine, qu'il m'était indispensable de connaître.
--Et ces dispositions, monsieur? dît Alexandra en proie à une douloureuse inquiétude.
--Ces dispositions, je ne vous dissimulerai pas qu'elles sont de nature à contrarier votre vœu bien légitime de posséder un mari au complet. Je ne sais pas comment on a pu s'y prendre pour amener mon pauvre oncle, qui était le plus débonnaire de tous les hommes, à cette exaspération d'outre-tombe, mais elle se traduit par une clause de ses dernières volontés qui spécifie que je perdrais tous mes droits à l'héritage dans le cas où, cédant aux offres magnifiques d'un serf à obrosk nommé Nicolas Makovlof, je me décidais à lui rendre sa liberté.
--Grand Dieu!
--Tranquillisez-vous, madame, je suis trop Russe pour ne pas avoir découvert une subtilité qui me permettra de tourner la difficulté par laquelle je ne veux pas être arrêté. Ce qui m'est défendu pour un de mes serfs en particulier ne l'a pas été pour leur ensemble. C'est très-clair; si ce n'est pas très-clair, c'est du moins une interprétation sujette à litige. Ou je ne connais pas la justice de mon pays, ou un pareil procès durera une douzaine d'années; trois fois plus qu'il n'en faut pour que le reste de la succession soit mangé. Cette dernière considération a suffi pour me décider en sa faveur, et j'ai fait deux mille trois cent soixante-dix-sept heureux d'un seul coup; j'ai affranchi tout le domaine; mais ce n'est pas tout, le mot vendre la liberté est dûment écrit dans le papier susdit; je ne la vends pas, je la donne à Nicolas Makovlof, et j'ai deux fois raison, vous le voyez, madame, contre ceux qui s'aviseront de me contredire.
--Par saint Isaac, quoique vous ne m'ayez pas très-bien reçu, j'avais vu tout de suite que vous étiez un bon et brave jeune homme!
Cette exclamation venait du marchand qui, étant sorti en tapinois de son asile, avait entendu ces derniers mots; en même temps il s'était jeté au col du gentilhomme, et il lui exprimait sa reconnaissance par une étreinte des plus énergiques.
--Peste! dit celui-ci en se dégageant, le poignard était de trop; tes mains suffisaient pour avoir raison de moi, Nicolas.
Puis se retournant vers Alexandra:
--Il me reste, madame, ajouta-t-il, à vous supplier de vouloir bien faire honneur à l'invitation dont la formule vous a paru si insolite. J'y tiens d'autant plus que je n'ai plus que quelques heures à passer à Moskow. Il est vrai que je suis guéri, ajouta-t-il avec un reste de mélancolie et en se penchant vers la jeune femme; mais c'est égal! j'ai besoin de soigner la convalescence.
La belle Moscovite soupira, mais elle ne répondit pas, ce qui semblait indiquer qu'elle partageait l'avis du jeune homme.
--Nous acceptons! s'écria Nicolas qui, ayant ouvert une porte et jetant un coup d'œil dans la salle à manger, n'avait entendu que la première phrase; tiens, mais je ne vois que deux couverts.
--C'est, comme moi, dit le comte en faisant un effort pour dissiper le nuage qui venait d'assombrir sa physionomie; je t'ai fait libre, mais je n'ai pas encore aperçu les fraises qui devaient être le prix de notre marché.
Nicolas Makovlof tourna et retourna le panier qu'il tenait toujours sous son bras et qui paraissait singulièrement allégé.
--C'est trop juste, s'écria-t-il; mais c'est qu'il n'en reste presque plus de fraises! C'est un peu votre faute, monsieur le comte; je m'ennuyais horriblement sous ce rideau d'où je n'entendais pas un mot de ce que vous disiez, et je n'avais qu'elles pour me distraire.
--Allons! repartit philosophiquement le jeune homme en offrant son bras à Alexandra, tout est pour le mieux, et la volonté de mon oncle n'en aura été que plus strictement exécutée.
--Désormais, ajouta le marchand en les suivant dans la salle à manger, la cage d'or n'aura plus rien à envier à la branche verte.
G. de Cherville.
Les Intermèdes, par M. Edmond Cottinet (1 vol., librairie des Bibliophiles).--C'est un volume de vers, un joli volume, non-seulement par le papier, la typographie, les fleurons artistiques de Claudius Popelin,--un maître,--mais par le ton des vers, l'inspiration, le charme qui se dégage des uns et l'amertume qui coule des autres. M. Edmond Cottinet est un auteur dramatique que nous ne soupçonnions pas d'être un poète. Il avait rimé, pour lui-même ou pour des amis, deux cents pages de vers qu'il présente aujourd'hui au public. C'est ce qu'il appelle «Les Intermèdes» de sa vie. Le titre est fort agréablement expliqué, on le voit, et M. Cottinet avait le droit d'être moins modeste.
La première partie de cesIntermèdesa pour titreJeunesse lointaine. Ce sont des vers de la vingtième année, très-sincères et très-émus, ne se piquant point d'être rimés selon les règles sévères d'aujourd'hui, mais sentis, mais touchants, et d'un accent très-juste. Les souvenirs d'amitié et d'amour ont ici un ton de vérité qui plaît et séduit. Le nom de M. Jules Barbier revient souvent dans les vers de M. Cottinet, qui cite lui-même des pièces excellentes de l'auteur desChants d'un franc-tireur.
Ce dernier titre m'amène à dire que ce qui m'a surtout semblé bon dans lesIntermèdesde M. Cottinet, ce sont (outre des sonnets remarquables) deux pièces, des odes et poèmes, qu'il appelleAu bois.Cela est poignant. Tous nos souvenirs, toutes nos espérances, tous nos rêves du siège de Paris nous sont revenus en lisant cela. Il y a là des trouvailles de sentiment, comme ce retour de la pensée de l'auteur vers sa femme et son enfant renvoyés en province:
O mes pauvres amis! vosbouches inutilesRien que de leurs baisers auraient pu me nourrir!
O mes pauvres amis! vosbouches inutilesRien que de leurs baisers auraient pu me nourrir!
O mes pauvres amis! vosbouches inutiles
Rien que de leurs baisers auraient pu me nourrir!
Et quelle mélancolie dans ce tableau duBois, qui a cessé d'être militaire, et qui est redevenu mondain:
On ne sent presque plus, au vent des casemates,L'odeur des vilains morts que l'on dut y murer.La cocotte qui chasse aux riches diplomatesMet dans l'air le parfum qu'il faut pour l'épurer.
On ne sent presque plus, au vent des casemates,L'odeur des vilains morts que l'on dut y murer.La cocotte qui chasse aux riches diplomatesMet dans l'air le parfum qu'il faut pour l'épurer.
On ne sent presque plus, au vent des casemates,
L'odeur des vilains morts que l'on dut y murer.
La cocotte qui chasse aux riches diplomates
Met dans l'air le parfum qu'il faut pour l'épurer.
Il y a donc encore des cœurs qui sentent, des honnêtetés, qui s'émeuvent, des patriotes qui se souviennent? Voilà ce que j'ai constaté avec plaisir en lisant ce volume de M. Cottinet, si joli qu'il pourrait se passer d'être bon.
Jean de Thommeray, par Jules Sandeau (1 vol., Michel Lévy).--Voici un volume qui fait et fera grand bruit. M. Émile Augier, séduit par le dénouement de Jean de Thommeray et par le spectacle nouveau qu'il peut offrir au théâtre, a tiré de la nouvelle de M. Jules Sandeau cinq actes qui ont été lus et seront représentés bientôt à la Comédie-Française. Sans doute M. Augier ajoutera bien des détails nouveaux à l'œuvre de M. Sandeau, son collaborateur pour leGendre de M. Poirier, carJean de Thommerayne saurait, tel qu'il est, fournir une longue comédie. J'ai dit que c'était une nouvelle et j'ajoute que c'est une des meilleures nouvelles qu'ait écrites la plume délicate et tendre de M. Jules Sandeau.
Le sujet est bien simple. Un jeune gentilhomme breton, naïf et sincère, arrive à Paris, avec toutes ses croyances, sa foi robuste, son ingénuité. Il se trouve entraîné dans un milieu qui n'est pas le sien, fréquentant des femmes du monde qui sont bizarres, des demi-journalistes et même une demoiselle à la mode que l'auteur a eu tort d'appelerFiammetta, ce qui donne une date à son récit et le vieillit. Jean de Thommeray ne tarde pas à se corrompre, ou du moins à douter de tout et de lui-même, dans cette atmosphère malsaine. Il a des duels et des aventures; il joue, il se ruine et pendant ce temps son père et ses deux frères mènent, sans se plaindre, une vie laborieuse dans leur manoir breton. Gentilshommes campagnards, ils ont pour loi le travail et le père n'entend plus revoir ce Jean de Thommeray qui n'a pour existence que le hasard.
La guerre arrive. Jean de Thommeray est décidé à fuir Paris, dont il a le dégoût. Un jour, un bataillon de mobiles bretons arrive et se masse dans la cour du Louvre. Le commandant, entouré de ses deux fils, fait l'appel. C'est M. de Thommeray le père. Lorsqu'il a fini, un jeune homme s'avance: Qui êtes-vous?--Un homme qui a mal vécu!--Que voulez-vous?--Bien mourir! Et le commandant appelle: Jean de Thommeray!--Une voix mâle répond: présent!
Tel est ce récit sobre, émouvant, magistral. Il est suivi d'une jolie nouvelle,Le colonel Evrard. C'est un livre à lire.
Jules Claretie.
L'ÉVACUATION EN 1818, D'APRÈS MARLET.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
Dans divers cas, réfléchis avant de prendre un parti décisif.