L'habitation d'Halberger, située à environ un mille de la ville d'Asuncion, était fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la vie agréable, car le naturaliste avait commencé à vivre dans l'Amérique du Sud avec autre chose que sa carnassière et son fusil. Il avait apporté des États-Unis les ressources suffisantes pour s'installer définitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet à insectes et de son habileté comme taxidermiste. Il envoyait chaque année à Buenos-Ayres, pour être expédié aux États-Unis, tout un chargement d'échantillons dont le produit ajoutait à l'aisance de sa maison. Plus d'un musée, plus d'une collection particulière lui sont redevables d'une portion de leurs plus précieux spécimens.Le naturaliste était heureux de ses occupations au dehors, et chez lui la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.Mais à cette époque, comme si un mauvais génie eût jalousé cette innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.La beauté remarquable de sa femme alors dans tout son éclat était devenue célèbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur. La réputation méritée de vertu de la jeune femme eût imposé le respect à tout autre, mais Francia était de ceux que rien n'arrête. Le naturaliste et sa femme comprirent bientôt que le repos de leur foyer domestique était en péril, et qu'il ne leur restait qu'un parti à prendre, abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'était pas seulement difficile, elle semblait absolument impossible.Une des lois du Paraguay défendait à tout étranger marié à une Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation spéciale toujours difficile à obtenir. Comme Francia était à lui seul tout le gouvernement, il ne faut pas s'étonner que Ludwig Halberger, désespérant d'obtenir cette permission, ne pensât même pas à la demander.Devant cette inextricable difficulté, il songea à chercher un asile dans le Chaco, et ce fut là, en effet, qu'il se réfugia.Pour tout autre que lui, une pareille entreprise eût été fine folie, car c'eût été fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet, la vie de tout homme blanc trouvé sur le territoire des sauvages du Chaco devait être à l'avance considérée comme perdue.Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de paix,--tiempos de paz,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de venir sans crainte se promener et faire leurs échanges dans les rues d'Asuncion.Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, après avoir absorbé du guarapé (6), dont il ne soupçonnait pas les effets stupéfiants, s'était enivré très-innocemment. Séparé de ses compatriotes, il avait été entouré par une bande de jeunes Paraguayens qui s'amusaient à ses dépens. Ce chef était cité pour ses vertus, en voyant cet estimable vieillard ainsi bafoué, Halberger, saisi de pitié, l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.Note 6:Guarapé, boisson enivrante obtenue de la canne à sucre.Les sauvages, s'ils savent haïr, savent aussi aimer; le fier vieillard, touché du service qui lui avait été rendu, avait juré une éternelle amitié à son protecteur et en même temps lui avait donné la «liberté du Chaco».Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit, accompagné de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui sespéonset tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sûreté, il traversa le Parana et pénétra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il espérait trouver latolderiadu chef Tovas.En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher à un aviron: ses vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis à l'arrière, son fidèle Gaspardo, qui avait été son compagnon dans mainte excursion scientifique, gouvernait laperiagna. Si le canot eût été un quadrupède appartenant à la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-être mieux dirigé, car c'était un gaucho dans toute la force du terme. Mais ce n'était cependant pas la première fois qu'il avait eu à lutter contre le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de l'embarcation lui avait été confiée.Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint à atteindre le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le voisinage. Il bâtit une jolie maison sur la rive septentrionale du fleuve et fut bientôt propriétaire d'une riche estancia où il pouvait se considérer comme à l'abri des poursuites descuartelerosde Francia.C'est là que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque sans mélange: tout entier à ses études favorites, comme autrefois Aimé de Bonpland, il vivait calme et heureux, entouré de sa charmante et dévouée compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidèles qui avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en première ligne le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le constant compagnon de ses excursions.On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanimé sur sa selle était Ludwig Halberger; c'était lui que Gaspardo ramenait à sa femme et à son fils désespérés.Mayne Reid.(La suite prochainement.)UN VOYAGE EN ESPAGNEPendant l'insurrection carlisteIMon départ pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection.--Formations des bandes carlistes.--Une réunion decabecillas, à Vera.Vers les premiers jours de janvier de cette année 1873, les journaux français et étrangers annonçaient qu'une nouvelle insurrection était prête à éclater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable que les précédentes. Les feuilles mêmes du parti carliste pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trône d'Espagne ne pourrait manquer d'être reconquis, en peu de temps, par son légitime héritier. Comme j'avais assisté à l'insurrection de l'année dernière, ayant suivi toutes ses péripéties, et que d'après ce que j'avais vu j'étais loin de partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle prise d'armes, je résolus encore d'aller sur les lieux, cette année, afin de m'édifier par moi-même sur l'importance de l'insurrection qui se préparait.En conséquence, le 20 janvier, à 8 heures 15 minutes du soir, je pris le train-poste qui part de la gare d'Orléans et je me dirigeai vers les frontières d'Espagne. A Bordeaux où je m'arrêtai pendant quelques heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations dans les établissements publics, mais on n'avait aucune donnée certaine sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la composaient. L'opinion publique en était encore aux conjectures. A Bayonne, la nouvelle de l'insurrection était plus explicite. C'étaient par centaines que les chefs carlistes émigrés avaient repassé la frontière pour aller se mettre, disait-on, à la tête «des bandes frémissantes et impatientes de se battre». On m'assura même que don Carlos en personne était dans les environs et qu'il allait également se mettre à la tête de ses troupes. On sait que Bayonne a été toujours, en France, le centre où le parti carliste a préparé tous ses plans d'insurrection et où il a réuni ses principaux éléments d'action. A Saint-Jean-de-Luz et jusqu'à la frontière, il n'était question que de généraux et d'émigrés qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulèvement général des provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrénées sont tellement inféodés au parti carliste, et cela par intérêt ou par conviction, peut-être pour les deux motifs à la fois, que je me suis toujours mis en garde contre leur enthousiasme politique à l'endroit de la cause du prétendant à la couronne d'Espagne.Le 23 janvier, à deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitté et repris sur ma route me déposa à la station d'Irun, petite ville d'Espagne située sur la frontière, aux bords de la Bidassoa. Sa population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermédiaire sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un séjour très-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger facilement à pied, à cheval ou en chemin de fer, vers les divers points où opèrent les bandes. Je l'avais choisie, l'année dernière, comme centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurgé, j'ai voulu lui rester fidèle encore, cette année.Irun, sans être précisément une ville carliste, renferme dans son sein de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conservé surtout un triste souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les troupes du général Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On comprend que par crainte de semblables représailles, les libéraux et les carlistes se montrent fort circonspects entre eux.Dès mon arrivée, mon premier soin fut de prendre des informations au sujet de l'insurrection, à la veille d'éclater selon les uns, et qui avait déjà commencé d'éclater selon les autres. Les libéraux à qui je m'adressais la dénigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la localité étaient allés dans les montagnes, entre autres deux vicaires et trois chantres de l'église de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire, me disaient en secret, avec les élans d'une joie contenue, que les affaires tournaient bien. «--On se soulève dans toutes les provinces; Cabrera va se mettre, cette fois, à la tête de nos troupes; don Carlos est entré ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est maintenant assuré!»Je me suis toujours méfié et des adversaires de parti pris et des enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vérité. Informé que les préparatifs de l'insurrection se faisaient à Vera, sous les ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais lié connaissance l'année dernière, je résolus de me transporter dans cette dernière localité. Ce que j'effectuai le lendemain de mon arrivée, tant j'avais le désir de voir par moi-même comment débute une insurrection.La distance d'Irun à Vera est d'environ 16 kilomètres. La route de Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues de toute l'Espagne. Elle est tracée tout le long de la rive gauche de la Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes boisées et couvertes de distance en distance decaserios(fermes), dont l'éclatante blancheur les fait ressembler à des nids au milieu des feuillages. Depuis Béhobie et sur toute la route jusqu'à Vera, on ne trouve que des habitations qui s'élèvent sur les deux rives espagnole et française, car la Bidassoa sert de frontière aux deux pays voisins. Ici c'est le village français de Biriatou, bâti sur la cime d'un mont, au pied duquel coule la rivière; là ce sont les fermes du comte de Villaréal qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont d'Anderlassa où la Bidassoa cesse d'être frontière de la France, pour entrer dans la Navarre; après le pont, ce ne sont, à droite et à gauche, que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est transporté par la rivière jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près d'Hendaye. 6 kilomètres après Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera qui compte une population d'environ 3,800 âmes.Cette localité a, pendant toutes les insurrections carlistes, joué un très-grand rôle. Charles V, le bisaïeul du prétendant actuel, y fit son entrée en Espagne, en 1833; l'année dernière et cette année, don Carlos y a fait également ses entrées solennelles; les généraux carlistes font choisie pour être le siège de leurs réunions militaires, avant, pendant et après la guerre; enfin, sa situation, à peu de distance de la frontière, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au milieu de montagnes qui donnent accès dans toutes les directions vers les provinces basques; tous ces avantages réunis l'ont rendue une localité très-importante.Il était dix heures du matin quand j'arrivai à Vera, où je descendis à l'auberge de laCouronne d'Or, chez Apestégui,alcade(maire), riche commerçant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus obligeants de la contrée. C'est chez lui que prennent leurs repas les officiers carlistes de passage à Vera ou qui y séjournent; c'est également à son auberge que j'avais fait connaissance, l'année dernière, avec le colonel Martinez. Au moment où j'entrais dans la cour de l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui se dirigeaient de tous les côtés, J'en demandai la cause à un valet d'écurie qui me répondit en mauvais espagnol:--«Ce sont les envoyés de Sa Majesté le roiCarlos Settimoqu'on va recevoir.» En effet, un quart d'heure après, de la fenêtre d'une chambre de l'auberge, je vis arriver huit chefs (cabecillas) à cheval, suivis d'une centaine d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je reconnus, à ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le député provincial Dorronsoro. J'étais donc servi à souhait pour être bien renseigné sur l'insurrection si longuement annoncée par les journaux étrangers: le colonel Martinez étant le chef nominal de la nouvelle prise d'armes, et le député Dorronsoro, le représentant civil du roi Charles VII, pour l'assister dans sa campagne.(Agrandissement)LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de la bataille de Borny.REVUE COMIQUE DU MOIS, PAR BERTALLLes chefs s'étant débarrassés de leurs montures pour se diriger dans une des salles du rez-de-chaussée de l'auberge, j'abordai le colonel Martinez qui me fit le plus cordial accueil:--Vous voilà encore, me dit-il, cette année parmi nous?--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous; avec cette différence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur votre obligeance pour rendre ma tâche plus facile.--Soyez le bien-venu, me répondit-il; et comme vous tenez, sans doute, à connaître les premiers acteurs de la pièce qui va se jouer, je vous invite à déjeuner avec nous. On se mettra à table à midi!Et me donnant une poignée de main, il me quitta pour aller, sans doute, donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un homme d'une soixantaine d'années, d'une taille moyenne et fort gros. Sa physionomie franche et loyale respire la bonté; malgré cela, il se distingue par une grande énergie de caractère, lorsqu'il s'agit de faire respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous Zumalacarrégui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son épée pour soutenir encore la cause de don Carlos.L'arrivée des huitcabecillasavait excité un grand mouvement de curiosité parmi les habitants de la localité qui assiégeaient l'auberge; une extrême agitation régnait également dans l'intérieur de laposadaoù l'on se préparait, de tous les côtés, à faire honneur aux nouveaux arrivés: «valeureux défenseurs de laCause sainte!»A midi précis, les huit convives, le colonel Martinez en tête, entrèrent dans la salle à manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit asseoir à sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se découvrirent la tête et l'un d'eux récita à haute voix une prière en basque dont la fin fut répétée en chœur par tous les assistants. C'est là un trait des mœurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces insurgées du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail quelconque et même un repas, sans que les Basques n'adressent préalablement une prière à l'Éternel.Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle très-peu à table; il est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour être les organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un béret blanc orné de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serré à la taille par une ceinture en cuir à laquelle était attaché un gros sabre de cavalerie; d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes dans lesquelles on renfermait l'extrémité du pantalon.Quant aux huitcabecillas, dont cinq n'avaient pas dépassé l'âge de trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression, furent Dorronsoro, Etchegoyen et Soroëta. Dorronsoro, qui ne portail que laboina(béret blanc) du chef carliste, n'était pas uncabecilla. Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur général des provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions consistaient à publier ses ordres et à les faire exécuter par les alcades et les autres autorités du pays. Ancien député de la province, Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et sec, dont la figure austère le fait ressembler assez à un anachorète. Il cause très-peu et se borne à faire des réponses brèves aux questions qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille d'hercule; sa figure, halée par le soleil et couverte à demi par une épaisse barbe noire, lui donne un air de férocité. Il est réellement le type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive être. Quant à Soroëta, grand et fluet et âgé à peine de vingt-cinq ans, il est l'opposé d'Etchegoyen. Sorti du collège de Pampelune et ayant terminé ses études à Salamanca, Soroëta a les manières nobles et distinguées du gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa conversation dénote surtout une grande intelligence, tandis que sur son large front éclatent la résolution, le courage et l'énergie du caractère. Les autrescabecillas, presque tous jeunes, ne paraissent pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.Le repas terminé, on adressa une action de grâces au ciel, et chacun se dirigea du côté où ses affaires l'appelaient.--Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous êtes resté étranger à notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que d'ordres de service que je vous ferai connaître. En attendant, venez voir passer la revue de la première bande qui vient d'être formée et qui va ouvrir la campagne!Nous nous dirigeons vers la place de l'ayuntamiento, où lacornette(clairon) appelait les partisans logés chez les habitants. Je les voyais, le fusil sur l'épaule, sauter par les fenêtres pour être plus tôt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart d'heure, trois cents hommes environ étaient placés sur deux rangs devant l'hôtel de ville.--Voilà notre première bande! me dit le colonel avec un certain air de satisfaction; elle laisse encore peut-être beaucoup à désirer sous le rapport de l'armement et de l'équipement; mais on y pourvoira mieux plus tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur.J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut pas bien favorable à la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux trois cents hommes de tout âge, depuis seize jusqu'à quarante ans, qui offraient, entre eux, d'étranges contrastes. Ils contrastaient bien plus encore par leurs équipements. Les uns étaient en blouse, les autres en vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient des habits ou des redingotes; ceux-ci étaient tête-nue ou avaient un mouchoir serré autour du front; ceux-là portaient des casquettes ou des chapeaux à larges bords; cinq à six avaient desboinasou bérets blancs qu'ils s'étaient achetés eux-mêmes. L'armement était plus bizarre encore que l'équipement. Il se composait de trabucos petits à large gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon était moins grande; de fusils à pierre, la plupart rouillés, de fusils à piston à un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus. Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de la bande, étaient armés de gros bâtons, les uns emmanchés d'une baïonnette et les autres garnis simplement d'un fer.Le colonel Martinez parcourut les rangs, et après une inspection qui dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris deVive Charles VII; et tandis que les partisans rentraient dans leurs logements respectifs, il vint à moi et me serrant la main:--Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles très-intéressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas encore. Adieu! (A Dios!)H. Castillon (d'Aspet).LES THÉÂTRESThéâtre de Cluny.La Maison du mari, drame en cinq actes, de MM. X. de Montépin et V. Kervani.--:Théâtre-Français.Mademoiselle de la Seiglière.--Gymnase.L'École des femmes.Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame:Le Supplice d'une femme, j'aurais vivement rendu compte de la pièce de MM. de Montépin et Kervani,La Maison du mari, que le théâtre de Cluny vient de jouer avec un réel succès. Il me suffirait de prendre la comédie française au point où elle finit et de raconter l'épilogue que lui ont donné les deux auteurs de cette nouvelle pièce. MaisLe Supplice d'une femmen'est pas la loi et nul n'est tenu de le connaître.Mme André Didier a rencontré sur sa route un certain M. de Rieux, qui n'a du gentilhomme que le nom. L'adultère est entré dans la maison de Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester sous le toit conjugal, dans cette «maison du mari» que sa présence souille et déshonore. Elle prend un courageux parti; elle avoué hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a entraînée dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde donc dans cette vie misérable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus André Didier. Aussi bien si dans la première heure le coup a frappé au cœur et si la blessure saigne de temps à autre, Didier, à défaut de pardon, cherche à se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas seulement une épouse coupable, elle est une mère criminelle, dont un fol amour a tué l'âme maternelle. Son enfant, elle l'a oubliée et privée de sa mère; cette petite fille meurt de consomption. André Didier n'a donc plus à écouter une vengeance à satisfaire un homme outragé. Ce qu'il faut, c'est rappeler près du lit de l'enfant qui s'éteint la femme adultère, c'est sauver l'enfant innocent par la mère coupable.Ainsi s'engage le drame, par un début des plus touchants et des plus dramatiques. Il a pour mobile un sentiment délicat et élevé et pour base le devoir: par malheur, il perd de temps à autre les bénéfices d'une sincère émotion sous une phraséologie un peu trop touffue. Il se compromet à trop parler, c'est le défaut du jour. Poursuivons.La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle cherche l'oubli du passé, quand tout à coup l'amant reparaît et s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a déshonoré et dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu d'un passé coupable. La femme lutte en vain; la complicité antérieure l'écrase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement par un mensonge.Un moyen ingénieux et auquel le public a bruyamment applaudi dévoile ce criminel secret.L'enfant a appris à lire en assemblant des mots avec des lettres mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit ceux de son père, de sa mère Marthe; enfin elle réunit les lettres qui forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, André Didier ne le sait que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris.--D'où connais-tu M. Gaston de Rieux?--C'est le monsieur qui était là tout à l'heure.Et le malheureux André Didier, foudroyé par une telle révélation, retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout entière le trompe, tout est complicité autour de lui. Il ne songe plus, devant une telle conduite plus infâme encore que le passé, à des moyens terribles de vengeance. Pour dernière audace, M. de Rieux veut revoir Marthe; André, invisible, écoute leur entretien; heureusement qu'il retrouve sa femme fidèle à ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui; il n'en peut douter à l'énergie invincible avec laquelle Marthe repousse la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et à l'aveu que Marthe fait de son amour pour son mari. André Didier se montre alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue.En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramène à des situations souvent reprises depuis tantôt vingt ans, où cette question de l'adultère a défrayé tant de pièces, mais il est animé d'un souffle dramatique et puissant, et il marquera comme un succès dans ce théâtre de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux, pour se maintenir au rang de théâtre littéraire. Il a pour lui cette fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des interprètes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire autour de moi la question que je faisais moi-même dans ma jeunesse: Quel âge a donc Laferrière? Je ne sais que répondre; toujours est-il que Laferrière est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste, dans son allure et dans sa voix, tant il est ému et émouvant. Ce rôle d'André Didier a été pour lui un triomphe. Mme Lacressonnière violente par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mélodrame. Quant à M. Acelly, M. Bernès et Mlle Alice Régnault, ils ont tenu fort convenablement leur rôle dans cette interprétation que domine le talent de M. Laferrière.Le Théâtre-Français a repris une des meilleures comédies du théâtre moderne: Mademoiselle de la Seiglière. Voilà tantôt vingt ans, si je ne me trompe, que nous l'avons applaudie pour la première fois; que cela était gai, et jeune et vivant! que de vérités dans cette comédie de l'égoïsme et de l'ingratitude! Quel rôle que celui du marquis rentré en possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris qu'on lui parlât chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et qui avait tout oublié. Cette œuvre charmante, toute pleine de la grâce et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement comme à une vieille amie que n'accepte pas la génération nouvelle? Eh! bien non; cette épreuve de vingt années qui fait presque la postérité pour une comédie, ne lui a pas été fatale, etMademoiselle de la Seiglièrenous est revenue avec tout l'attrait de sa première jeunesse. Elle n'a plus Samson, ce comédien supérieur qui donnait tant de relief au personnage de M. de la Seiglière, mais elle a Thiron, Thiron gai, de bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succès, et lançant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un vrai comédien lui aussi, entraînant la salle, non par les qualités de son célèbre prédécesseur, mais par des qualités personnelles, bien à lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est supérieur à l'autre.M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours, à son théâtre, en est maintenant à Molière et àL'école des Femmes.Mlle Legaut joue Agnès avec un grand charme et une grande sensibilité, ce qui ne me paraît pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comédien des petits vaudevilles? Lui-même. Je sais qu'il manque de force au cinquième acte et que la portée de ce beau drame humain lui échappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers, il est plein de vérité scénique, de justesse, d'esprit et de finesse, et qu'il a joué le troisième avec une franchise rare: Sa scène de début avec Agnès est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a dans cette bonhomie un vrai comédien de Molière. Pradeau n'aurait-il dit de la façon dont il l'a dite que cette merveilleuse scène du poète, cela suffisait au succès que le public n'a pas ménagé à ce nouvel interprète de Molière. Quand je pense àPradeau des Deux aveugles!Aurai-je deviné, quand je l'ai vu petit,qu'il croîtrait pour cela?M. Savigny.BULLETIN BIBLIOGRAPHIQUELes Roses, un volume avec planches, chez J. Rothschild. --Il y a des mots qui sont, pour ainsi dire, odorants, celui-ci entre autres, ce joli mot, le mot rose. On aime à l'écrire. Il évoque tout un monde de souvenirs ensoleillés et de parfums. Redoutté, le fameux peintre de fleurs, aima par-dessus tout les roses. Cette passion se conçoit; Quelle fleur égala celle-ci? Elle a sa légende: les Grecs voulaient qu'elle fût devenue vermeille parce qu'elle avait été teinte du sang de Vénus, disaient les uns, du sang d'Adonis, disaient les autres. Un chrétien, mieux que cela un saint, s'il vous plaît, saint Basile, prétend qu'à la naissance du monde toute rose était sans épines. Les épines poussèrent à mesure que les hommes eurent ta sottise de mépriser la beauté des roses.M. J. Rothschild, un éditeur artiste entre tous, et qui nous donnait, il y a quelques années, de si beaux volumes sur lesPlantes au feuillage coloré, sans compter l'admirable publication de M. Alphand,les Promenades de Pariset les livres du Dr Hœfer,le Monde des bois, etc, M. Rothschild a publié tout un volume surles Roseset tout un volume surles Pensées. Je ne sais rien de plus réussi que ces publications qui, par les chromolithographies, mettent sous nos yeux la nature même, la fleur, en quelque sorte vivante avec sa couleur. Que d'espèces de roses, fort inconnues, et que nous pouvons admirer ainsi! De tels livres sont plus que des livres, en vérité, ce sont de véritables parterres. Je vous garantis que le peintre Redoutté ou Saint-Jean encore en seraient jaloux.(Agrandissement)PLAN DU COMBAT NAVAL DE CARTHAGÈNE.Depuis longtemps je devais signaler ce beau volume à l'attention des amateurs. Il a fait son chemin et il est devenu quasi célèbre sans moi; mais il est toujours temps de le louer comme il le mérite. Ce n'est point le seul livre de ce genre qui honore le nom de M. J. Rothschild. Que de publications à la fois scientifiques et artistiques entreprises par ce même éditeur! il a une bibliothèqueflorale, si je puis dire, et en même temps une bibliothèquehippique. Son livre,le Cheval, et son très-curieux volume surles Haras, avec les portraits des éleveurs, des entraîneurs, des jockeys, sont d'une utilité absolue pour tous ceux qui, comme moi (je l'avoue à ma honte), sont de purs ignorants en matière de turf.Mais je préfère encore ce joli livreles Roses, et je le regarderai longtemps encore lorsque la renommée deBoïardaura rejoint, parmi les vieilles lunes, la gloire d'Isabelle la bouquetière et celle deGladiateur.Les Amours parisiens, par M. Ch. Diquet. (1 vol. in-18. Dentu.)--L'auteur d'un roman dont nous parlions ici naguère,la Vierge aux cheveux d'or, M. Ch. Diquet, vient de publier sous ce titre un volume orné de gravures, qui ne vaut pas son précédent récit. J'aime peu ce genre de littérature aphrodisiaque, et ces petites historiettes de boudoir me semblent aujourd'hui des anachronismes. Trop de poudre de riz et d'eau de Lubin. Ces odeurs de Paris montent à présent à la tête et donnent la migraine. M. Biquet a certes assez de talent pour faire autre chose. Il était mieux inspiré lorsqu'il écrivait des vers pour l'Alsace et la Lorraine. Quelle idée lui a pris de recommencer, sous forme de dialogue, un roman beaucoup trop célèbre de M. Belot, et dont je ne veux même point donner le titre? Nous finirions par faire croire que de pareilles mœurs sont celles de la majorité de Paris. Laissons nos ennemis nous appeler la moderne Babylone. Il faut en rire, mais ne pas travailler, je pense, à leur donner un semblant de raison.Histoires à sensation, par M. Pierre Boyer. (1 vol in-18. Lib. de la Société des gens de lettres.)--Voici un livre tout spécial et qui dénote un tempérament vigoureux d'observateur. M. Pierre Boyer, qui l'a signé, nous était déjà connu pour avoir publié, sous ce titre:Une brune, des scènes de la vie d'étudiant ou plutôt de carabin, qui ne manquaient pas du tout de saveur. Ce n'était pas du Murger, cela était plus réaliste; ce n'était pas du Champfleury, cela était plus artistique. On retrouvera le même talent, mais plus précis peut-être dans cesà sensation.Qu'on n'oublie pas que la plupart du temps c'est un peu un médecin qui conte. M. Boyer se déclare partisan de la littérature positive. Ce sont donc des faits et des choses vues plutôt que des choses imaginées qu'il met en scène. En ce genre, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin, dans la description de l'horrible, que dans le morceau que l'auteur appelleTableau de famille.C'est la description d'un amphithéâtre d'hôpital. Je préfère de beaucoup l'admirable,--je maintiens le mot,--l'admirable épisode auquel M. Boyer a donné pour titreUn héros sans le savoir.C'est la description d'une opération faite par le professeur Velpeau sur un homme atteint ducancer des fumeurs. Il s'agit de l'ablation d'une partie de la mâchoire. Or l'homme supporte tout avec une patience incroyable, un sang-froid suprême, et se contente de dire parfois à Velpeau «avec ce qui lui reste de bouche»:--Cela va bien, continuez!La façon dont ce récit est conduit fait grand honneur à M. P. Boyer. L'opération littéraire est achevée de main de maître et l'auteur a eu raison de donner ce titre à son livre:Histoires à sensation. Il faudrait être insensible pour ne pas frissonner en le lisant.Jules Claretie.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:Les médecins ne sont point d'accord sur ce qu'est le choléra.
L'habitation d'Halberger, située à environ un mille de la ville d'Asuncion, était fort belle. On y trouvait tout ce qui peut rendre la vie agréable, car le naturaliste avait commencé à vivre dans l'Amérique du Sud avec autre chose que sa carnassière et son fusil. Il avait apporté des États-Unis les ressources suffisantes pour s'installer définitivement, et il gagnait largement sa vie au moyen de son filet à insectes et de son habileté comme taxidermiste. Il envoyait chaque année à Buenos-Ayres, pour être expédié aux États-Unis, tout un chargement d'échantillons dont le produit ajoutait à l'aisance de sa maison. Plus d'un musée, plus d'une collection particulière lui sont redevables d'une portion de leurs plus précieux spécimens.
Le naturaliste était heureux de ses occupations au dehors, et chez lui la vie n'avait besoin d'aucune autre joie.
Mais à cette époque, comme si un mauvais génie eût jalousé cette innocente existence, un nuage sombre vint tout couvrir de son ombre.
La beauté remarquable de sa femme alors dans tout son éclat était devenue célèbre. Elle eut le malheur d'attirer les regards du dictateur. La réputation méritée de vertu de la jeune femme eût imposé le respect à tout autre, mais Francia était de ceux que rien n'arrête. Le naturaliste et sa femme comprirent bientôt que le repos de leur foyer domestique était en péril, et qu'il ne leur restait qu'un parti à prendre, abandonner le Paraguay. Mais la fuite n'était pas seulement difficile, elle semblait absolument impossible.
Une des lois du Paraguay défendait à tout étranger marié à une Paraguayenne de faire sortir sa femme du pays, sans une autorisation spéciale toujours difficile à obtenir. Comme Francia était à lui seul tout le gouvernement, il ne faut pas s'étonner que Ludwig Halberger, désespérant d'obtenir cette permission, ne pensât même pas à la demander.
Devant cette inextricable difficulté, il songea à chercher un asile dans le Chaco, et ce fut là, en effet, qu'il se réfugia.
Pour tout autre que lui, une pareille entreprise eût été fine folie, car c'eût été fuir Charybde pour se jeter dans les bras de Scylla. En effet, la vie de tout homme blanc trouvé sur le territoire des sauvages du Chaco devait être à l'avance considérée comme perdue.
Mais le naturaliste avait des raisons pour penser autrement. Entre les sauvages et le peuple du Paraguay, il y avait eu des intervalles de paix,--tiempos de paz,--pendant lesquels les Indiens qui trafiquaient des peaux et des autres produits de leur chasse avaient l'habitude de venir sans crainte se promener et faire leurs échanges dans les rues d'Asuncion.
Dans l'une de ces occasions, le chef des belliqueux Tovas, après avoir absorbé du guarapé (6), dont il ne soupçonnait pas les effets stupéfiants, s'était enivré très-innocemment. Séparé de ses compatriotes, il avait été entouré par une bande de jeunes Paraguayens qui s'amusaient à ses dépens. Ce chef était cité pour ses vertus, en voyant cet estimable vieillard ainsi bafoué, Halberger, saisi de pitié, l'arracha du milieu de ses bourreaux et l'amena dans sa propre demeure.
Note 6:Guarapé, boisson enivrante obtenue de la canne à sucre.
Les sauvages, s'ils savent haïr, savent aussi aimer; le fier vieillard, touché du service qui lui avait été rendu, avait juré une éternelle amitié à son protecteur et en même temps lui avait donné la «liberté du Chaco».
Au jour du danger, Halberger se rappela l'invitation. Pendant la nuit, accompagné de sa femme et de ses enfants, prenant avec lui sespéonset tout le bagage qu'il pouvait emporter avec sûreté, il traversa le Parana et pénétra dans le Pilcomayo, sur les bords duquel il espérait trouver latolderiadu chef Tovas.
En remontant le fleuve, il n'eut pas besoin de toucher à un aviron: ses vieux serviteurs Guanos ramaient, tandis que, assis à l'arrière, son fidèle Gaspardo, qui avait été son compagnon dans mainte excursion scientifique, gouvernait laperiagna. Si le canot eût été un quadrupède appartenant à la race chevaline, Gaspardo l'aurait peut-être mieux dirigé, car c'était un gaucho dans toute la force du terme. Mais ce n'était cependant pas la première fois qu'il avait eu à lutter contre le courant rapide du Pilcomayo, et pour cette raison la direction de l'embarcation lui avait été confiée.
Le voyage s'accomplit heureusement. Le naturaliste parvint à atteindre le village des Indiens Tovas et installa sa nouvelle demeure dans le voisinage. Il bâtit une jolie maison sur la rive septentrionale du fleuve et fut bientôt propriétaire d'une riche estancia où il pouvait se considérer comme à l'abri des poursuites descuartelerosde Francia.
C'est là que, pendant cinq ans, il mena une vie d'un bonheur presque sans mélange: tout entier à ses études favorites, comme autrefois Aimé de Bonpland, il vivait calme et heureux, entouré de sa charmante et dévouée compagne, de ses chers enfants, des serviteurs fidèles qui avaient suivi sa fortune. Parmi ces derniers figurait en première ligne le bon Gaspardo, son aide intelligent pendant ses recherches et le constant compagnon de ses excursions.
On l'a compris, le cavalier qui revenait froid et inanimé sur sa selle était Ludwig Halberger; c'était lui que Gaspardo ramenait à sa femme et à son fils désespérés.
Mayne Reid.
(La suite prochainement.)
Mon départ pour l'Espagne.--Commencements de l'insurrection.--Formations des bandes carlistes.--Une réunion decabecillas, à Vera.
Vers les premiers jours de janvier de cette année 1873, les journaux français et étrangers annonçaient qu'une nouvelle insurrection était prête à éclater en Espagne, et que celle-ci serait bien plus formidable que les précédentes. Les feuilles mêmes du parti carliste pronostiquaient, d'avance, que cette fois le trône d'Espagne ne pourrait manquer d'être reconquis, en peu de temps, par son légitime héritier. Comme j'avais assisté à l'insurrection de l'année dernière, ayant suivi toutes ses péripéties, et que d'après ce que j'avais vu j'étais loin de partager l'enthousiasme des partisans de don Carlos pour cette nouvelle prise d'armes, je résolus encore d'aller sur les lieux, cette année, afin de m'édifier par moi-même sur l'importance de l'insurrection qui se préparait.
En conséquence, le 20 janvier, à 8 heures 15 minutes du soir, je pris le train-poste qui part de la gare d'Orléans et je me dirigeai vers les frontières d'Espagne. A Bordeaux où je m'arrêtai pendant quelques heures, l'insurrection carliste faisait bien l'objet des conversations dans les établissements publics, mais on n'avait aucune donnée certaine sur ses ressources dont elle disposait et sur les forces qui la composaient. L'opinion publique en était encore aux conjectures. A Bayonne, la nouvelle de l'insurrection était plus explicite. C'étaient par centaines que les chefs carlistes émigrés avaient repassé la frontière pour aller se mettre, disait-on, à la tête «des bandes frémissantes et impatientes de se battre». On m'assura même que don Carlos en personne était dans les environs et qu'il allait également se mettre à la tête de ses troupes. On sait que Bayonne a été toujours, en France, le centre où le parti carliste a préparé tous ses plans d'insurrection et où il a réuni ses principaux éléments d'action. A Saint-Jean-de-Luz et jusqu'à la frontière, il n'était question que de généraux et d'émigrés qui se rendaient en Espagne; de caisses d'armes et de munitions qu'on passait en fraude et d'un soulèvement général des provinces basques. Les habitants des Basses-Pyrénées sont tellement inféodés au parti carliste, et cela par intérêt ou par conviction, peut-être pour les deux motifs à la fois, que je me suis toujours mis en garde contre leur enthousiasme politique à l'endroit de la cause du prétendant à la couronne d'Espagne.
Le 23 janvier, à deux heures du soir, le train-poste que j'avais quitté et repris sur ma route me déposa à la station d'Irun, petite ville d'Espagne située sur la frontière, aux bords de la Bidassoa. Sa population est d'environ 6,000 habitants, et sa position intermédiaire sur les routes de Madrid et de Pampelune en fait un séjour très-convenable pour le voyageur qui, comme moi, veut se diriger facilement à pied, à cheval ou en chemin de fer, vers les divers points où opèrent les bandes. Je l'avais choisie, l'année dernière, comme centre de mes excursions dans les montagnes du pays insurgé, j'ai voulu lui rester fidèle encore, cette année.
Irun, sans être précisément une ville carliste, renferme dans son sein de nombreux partisans de don Carlos. Elle a conservé surtout un triste souvenir de la guerre de Sept ans. En 1837, prise d'assaut par les troupes du général Evans, celui-ci y fit massacrer 700 carlistes. On comprend que par crainte de semblables représailles, les libéraux et les carlistes se montrent fort circonspects entre eux.
Dès mon arrivée, mon premier soin fut de prendre des informations au sujet de l'insurrection, à la veille d'éclater selon les uns, et qui avait déjà commencé d'éclater selon les autres. Les libéraux à qui je m'adressais la dénigraient, tout en avouant que quelques carlistes de la localité étaient allés dans les montagnes, entre autres deux vicaires et trois chantres de l'église de Notre-Dame. Les carlistes, au contraire, me disaient en secret, avec les élans d'une joie contenue, que les affaires tournaient bien. «--On se soulève dans toutes les provinces; Cabrera va se mettre, cette fois, à la tête de nos troupes; don Carlos est entré ou va entrer en Navarre. Le triomphe de notre cause est maintenant assuré!»
Je me suis toujours méfié et des adversaires de parti pris et des enthousiastes politiques, lorsque j'ai voulu savoir la vérité. Informé que les préparatifs de l'insurrection se faisaient à Vera, sous les ordres du colonel Martinez, avec lequel j'avais lié connaissance l'année dernière, je résolus de me transporter dans cette dernière localité. Ce que j'effectuai le lendemain de mon arrivée, tant j'avais le désir de voir par moi-même comment débute une insurrection.
La distance d'Irun à Vera est d'environ 16 kilomètres. La route de Pampelune qui y conduit est une des plus belles et des mieux entretenues de toute l'Espagne. Elle est tracée tout le long de la rive gauche de la Bidassoa qui fait des tours sinueux au milieu de hautes montagnes boisées et couvertes de distance en distance decaserios(fermes), dont l'éclatante blancheur les fait ressembler à des nids au milieu des feuillages. Depuis Béhobie et sur toute la route jusqu'à Vera, on ne trouve que des habitations qui s'élèvent sur les deux rives espagnole et française, car la Bidassoa sert de frontière aux deux pays voisins. Ici c'est le village français de Biriatou, bâti sur la cime d'un mont, au pied duquel coule la rivière; là ce sont les fermes du comte de Villaréal qui, de distance en distance, apparaissent sur la rive espagnole, sous la forme de maisons mauresques; plus loin, c'est le pont d'Anderlassa où la Bidassoa cesse d'être frontière de la France, pour entrer dans la Navarre; après le pont, ce ne sont, à droite et à gauche, que des mines de fer en pleine exploitation et dont le minerai est transporté par la rivière jusqu'à son embouchure dans l'Océan, près d'Hendaye. 6 kilomètres après Anderlassa, on rencontre le bourg de Vera qui compte une population d'environ 3,800 âmes.
Cette localité a, pendant toutes les insurrections carlistes, joué un très-grand rôle. Charles V, le bisaïeul du prétendant actuel, y fit son entrée en Espagne, en 1833; l'année dernière et cette année, don Carlos y a fait également ses entrées solennelles; les généraux carlistes font choisie pour être le siège de leurs réunions militaires, avant, pendant et après la guerre; enfin, sa situation, à peu de distance de la frontière, sur la route de Pampelune et les bords de la Bidassoa, au milieu de montagnes qui donnent accès dans toutes les directions vers les provinces basques; tous ces avantages réunis l'ont rendue une localité très-importante.
Il était dix heures du matin quand j'arrivai à Vera, où je descendis à l'auberge de laCouronne d'Or, chez Apestégui,alcade(maire), riche commerçant en vins et l'un des hommes les plus honorables et les plus obligeants de la contrée. C'est chez lui que prennent leurs repas les officiers carlistes de passage à Vera ou qui y séjournent; c'est également à son auberge que j'avais fait connaissance, l'année dernière, avec le colonel Martinez. Au moment où j'entrais dans la cour de l'auberge, il s'y faisait un grand mouvement d'hommes et de chevaux qui se dirigeaient de tous les côtés, J'en demandai la cause à un valet d'écurie qui me répondit en mauvais espagnol:--«Ce sont les envoyés de Sa Majesté le roiCarlos Settimoqu'on va recevoir.» En effet, un quart d'heure après, de la fenêtre d'une chambre de l'auberge, je vis arriver huit chefs (cabecillas) à cheval, suivis d'une centaine d'individus en armes qui les accompagnaient. Parmi ces chefs, je reconnus, à ma grande satisfaction, le colonel Martinez et le député provincial Dorronsoro. J'étais donc servi à souhait pour être bien renseigné sur l'insurrection si longuement annoncée par les journaux étrangers: le colonel Martinez étant le chef nominal de la nouvelle prise d'armes, et le député Dorronsoro, le représentant civil du roi Charles VII, pour l'assister dans sa campagne.
(Agrandissement)LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de la bataille de Borny.
Les chefs s'étant débarrassés de leurs montures pour se diriger dans une des salles du rez-de-chaussée de l'auberge, j'abordai le colonel Martinez qui me fit le plus cordial accueil:
--Vous voilà encore, me dit-il, cette année parmi nous?
--Oui, colonel; je me propose de faire encore cette campagne comme vous; avec cette différence que mon arme ne sera que la plume. Je compte sur votre obligeance pour rendre ma tâche plus facile.
--Soyez le bien-venu, me répondit-il; et comme vous tenez, sans doute, à connaître les premiers acteurs de la pièce qui va se jouer, je vous invite à déjeuner avec nous. On se mettra à table à midi!
Et me donnant une poignée de main, il me quitta pour aller, sans doute, donner des ordres aux nouveaux arrivants. Le colonel Martinez est un homme d'une soixantaine d'années, d'une taille moyenne et fort gros. Sa physionomie franche et loyale respire la bonté; malgré cela, il se distingue par une grande énergie de caractère, lorsqu'il s'agit de faire respecter tout ce qui se rattache au service. Officier sous Zumalacarrégui, pendant la guerre de Sept ans, il a repris son épée pour soutenir encore la cause de don Carlos.
L'arrivée des huitcabecillasavait excité un grand mouvement de curiosité parmi les habitants de la localité qui assiégeaient l'auberge; une extrême agitation régnait également dans l'intérieur de laposadaoù l'on se préparait, de tous les côtés, à faire honneur aux nouveaux arrivés: «valeureux défenseurs de laCause sainte!»
A midi précis, les huit convives, le colonel Martinez en tête, entrèrent dans la salle à manger et y prirent chacun leur place; le colonel me fit asseoir à sa gauche. Avant de commencer le repas, tous se découvrirent la tête et l'un d'eux récita à haute voix une prière en basque dont la fin fut répétée en chœur par tous les assistants. C'est là un trait des mœurs que j'ai pu observer pendant tout mon voyage dans les provinces insurgées du nord de l'Espagne. Je n'ai jamais vu commencer un travail quelconque et même un repas, sans que les Basques n'adressent préalablement une prière à l'Éternel.
Le repas fut calme et silencieux, l'Espagnol parle très-peu à table; il est aussi sobre de paroles que pour le manger. La conversation entre les huit officiers ayant lieu en basque, idiome auquel je n'ai jamais pu comprendre un mot, je me contentai, tout en mangeant, d'observer les huit chefs que j'avais devant moi et qui passaient pour être les organisateurs ou les metteurs en train, si je puis m'exprimer ainsi, de la nouvelle insurrection. Tous portaient l'uniforme suivant: un béret blanc orné de passementeries d'or plus ou moins nombreuses, selon le grade d'un chacun; d'un paletot-vareuse serré à la taille par une ceinture en cuir à laquelle était attaché un gros sabre de cavalerie; d'un pantalon de drap bleu avec une bande rouge et d'une paire de bottes dans lesquelles on renfermait l'extrémité du pantalon.
Quant aux huitcabecillas, dont cinq n'avaient pas dépassé l'âge de trente ans, ceux dont les physionomies m'ont le plus fait impression, furent Dorronsoro, Etchegoyen et Soroëta. Dorronsoro, qui ne portail que laboina(béret blanc) du chef carliste, n'était pas uncabecilla. Il remplissait les fonctions d'intendant et de gouverneur général des provinces basques pour le compte de don Carlos. Ses fonctions consistaient à publier ses ordres et à les faire exécuter par les alcades et les autres autorités du pays. Ancien député de la province, Dorronsoro est un homme de quarante-cinq ans environ, grand, maigre et sec, dont la figure austère le fait ressembler assez à un anachorète. Il cause très-peu et se borne à faire des réponses brèves aux questions qu'on lui adresse. Etchegoyen est un homme de trente ans, d'une taille d'hercule; sa figure, halée par le soleil et couverte à demi par une épaisse barbe noire, lui donne un air de férocité. Il est réellement le type d'un chef de bande, comme on s'imagine qu'il doive être. Quant à Soroëta, grand et fluet et âgé à peine de vingt-cinq ans, il est l'opposé d'Etchegoyen. Sorti du collège de Pampelune et ayant terminé ses études à Salamanca, Soroëta a les manières nobles et distinguées du gentilhomme castillan. Sa physionomie est franche et ouverte; sa conversation dénote surtout une grande intelligence, tandis que sur son large front éclatent la résolution, le courage et l'énergie du caractère. Les autrescabecillas, presque tous jeunes, ne paraissent pas m'offrir rien de bien remarquable dans leurs personnes.
Le repas terminé, on adressa une action de grâces au ciel, et chacun se dirigea du côté où ses affaires l'appelaient.
--Je vous demande bien pardon, me dit le colonel Martinez en me prenant par le bras et m'emmenant avec lui, de ce qu'en parlant basque vous êtes resté étranger à notre conversation. Il ne s'agissait, au reste, que d'ordres de service que je vous ferai connaître. En attendant, venez voir passer la revue de la première bande qui vient d'être formée et qui va ouvrir la campagne!
Nous nous dirigeons vers la place de l'ayuntamiento, où lacornette(clairon) appelait les partisans logés chez les habitants. Je les voyais, le fusil sur l'épaule, sauter par les fenêtres pour être plus tôt dans la rue, et courir au lieu du rendez-vous. En moins d'un quart d'heure, trois cents hommes environ étaient placés sur deux rangs devant l'hôtel de ville.
--Voilà notre première bande! me dit le colonel avec un certain air de satisfaction; elle laisse encore peut-être beaucoup à désirer sous le rapport de l'armement et de l'équipement; mais on y pourvoira mieux plus tard. Je vais les inspecter; je vous laisse ici en spectateur.
J'avoue que l'impression produite dans mon esprit par cette bande ne fut pas bien favorable à la cause de don Carlos. J'avais devant mes yeux trois cents hommes de tout âge, depuis seize jusqu'à quarante ans, qui offraient, entre eux, d'étranges contrastes. Ils contrastaient bien plus encore par leurs équipements. Les uns étaient en blouse, les autres en vestes rondes de toutes couleurs; un petit nombre d'entre eux portaient des habits ou des redingotes; ceux-ci étaient tête-nue ou avaient un mouchoir serré autour du front; ceux-là portaient des casquettes ou des chapeaux à larges bords; cinq à six avaient desboinasou bérets blancs qu'ils s'étaient achetés eux-mêmes. L'armement était plus bizarre encore que l'équipement. Il se composait de trabucos petits à large gueule, de trabucos plus longs, mais dont l'ouverture du canon était moins grande; de fusils à pierre, la plupart rouillés, de fusils à piston à un ou deux coups, et d'une dizaine de remingtons, tout au plus. Ceux qui n'avaient pas de fusils, et ils formaient au moins le tiers de la bande, étaient armés de gros bâtons, les uns emmanchés d'une baïonnette et les autres garnis simplement d'un fer.
Le colonel Martinez parcourut les rangs, et après une inspection qui dura trois quarts d'heure, il fit rompre les rangs aux cris deVive Charles VII; et tandis que les partisans rentraient dans leurs logements respectifs, il vint à moi et me serrant la main:
--Adieu, me dit-il, demain matin je vous donnerai des nouvelles très-intéressantes, et je pense bien que vous ne nous quitterez pas encore. Adieu! (A Dios!)
H. Castillon (d'Aspet).
Théâtre de Cluny.La Maison du mari, drame en cinq actes, de MM. X. de Montépin et V. Kervani.--:Théâtre-Français.Mademoiselle de la Seiglière.--Gymnase.L'École des femmes.
Si le lecteur avait bien net dans son souvenir le drame:Le Supplice d'une femme, j'aurais vivement rendu compte de la pièce de MM. de Montépin et Kervani,La Maison du mari, que le théâtre de Cluny vient de jouer avec un réel succès. Il me suffirait de prendre la comédie française au point où elle finit et de raconter l'épilogue que lui ont donné les deux auteurs de cette nouvelle pièce. MaisLe Supplice d'une femmen'est pas la loi et nul n'est tenu de le connaître.
Mme André Didier a rencontré sur sa route un certain M. de Rieux, qui n'a du gentilhomme que le nom. L'adultère est entré dans la maison de Didier, et Marthe, honteuse de sa faute, n'a pas le courage de rester sous le toit conjugal, dans cette «maison du mari» que sa présence souille et déshonore. Elle prend un courageux parti; elle avoué hautement sa faute en face de tous et fuit avec l'homme qui l'a entraînée dans le crime. La femme s'est fait justice. Qu'elle se perde donc dans cette vie misérable qu'elle a choisie. Cela ne regarde plus André Didier. Aussi bien si dans la première heure le coup a frappé au cœur et si la blessure saigne de temps à autre, Didier, à défaut de pardon, cherche à se rejeter dans l'oubli. Mais Marthe n'est pas seulement une épouse coupable, elle est une mère criminelle, dont un fol amour a tué l'âme maternelle. Son enfant, elle l'a oubliée et privée de sa mère; cette petite fille meurt de consomption. André Didier n'a donc plus à écouter une vengeance à satisfaire un homme outragé. Ce qu'il faut, c'est rappeler près du lit de l'enfant qui s'éteint la femme adultère, c'est sauver l'enfant innocent par la mère coupable.
Ainsi s'engage le drame, par un début des plus touchants et des plus dramatiques. Il a pour mobile un sentiment délicat et élevé et pour base le devoir: par malheur, il perd de temps à autre les bénéfices d'une sincère émotion sous une phraséologie un peu trop touffue. Il se compromet à trop parler, c'est le défaut du jour. Poursuivons.
La maison ne vit pas heureuse, mais du moins elle est en repos, elle cherche l'oubli du passé, quand tout à coup l'amant reparaît et s'introduit sous un faux nom sous ce toit conjugal qu'il a déshonoré et dans le milieu dont il va troubler la paix si douloureusement acquise au prix de tant de sacrifices et de pardons. Cet nomme s'impose en vertu d'un passé coupable. La femme lutte en vain; la complicité antérieure l'écrase; elle devient un droit pour M. de Rieux, et ce gentilhomme semble avoir reconquis ses droits d'autrefois, qu'il couvre adroitement par un mensonge.
Un moyen ingénieux et auquel le public a bruyamment applaudi dévoile ce criminel secret.
L'enfant a appris à lire en assemblant des mots avec des lettres mobiles. Jeu instructif qu'on met entre les mains des babys. Comme si elle balbutiait les noms qui lui sont les plus chers, elle transcrit ceux de son père, de sa mère Marthe; enfin elle réunit les lettres qui forment le nom de M. Gaston de Rieux. Ce nom, André Didier ne le sait que trop, mais comment Jeanne l'a-t-elle appris.
--D'où connais-tu M. Gaston de Rieux?
--C'est le monsieur qui était là tout à l'heure.
Et le malheureux André Didier, foudroyé par une telle révélation, retombe dans les doutes les plus affreux. Sa femme, sa maison tout entière le trompe, tout est complicité autour de lui. Il ne songe plus, devant une telle conduite plus infâme encore que le passé, à des moyens terribles de vengeance. Pour dernière audace, M. de Rieux veut revoir Marthe; André, invisible, écoute leur entretien; heureusement qu'il retrouve sa femme fidèle à ses devoirs et qu'elle n'aime plus que lui; il n'en peut douter à l'énergie invincible avec laquelle Marthe repousse la proposition que lui fait M. de Rieux de fuir avec lui, et à l'aveu que Marthe fait de son amour pour son mari. André Didier se montre alors, provoque M. Gaston de Rieux et le tue.
En fin de compte le drame a bien quelques longueurs, il repasse plus d'une fois sur des routes rebattues, il nous ramène à des situations souvent reprises depuis tantôt vingt ans, où cette question de l'adultère a défrayé tant de pièces, mais il est animé d'un souffle dramatique et puissant, et il marquera comme un succès dans ce théâtre de Cluny, qui fait tant d'efforts, et parfois des efforts si heureux, pour se maintenir au rang de théâtre littéraire. Il a pour lui cette fois encore des auteurs de talent auxquels viennent en aide des interprètes de premier ordre. Depuis trente ans que j'entends faire autour de moi la question que je faisais moi-même dans ma jeunesse: Quel âge a donc Laferrière? Je ne sais que répondre; toujours est-il que Laferrière est toujours jeune, tant il y a de passion dans son geste, dans son allure et dans sa voix, tant il est ému et émouvant. Ce rôle d'André Didier a été pour lui un triomphe. Mme Lacressonnière violente par trop ce personnage de Marthe, qu'elle pousse jusqu'au mélodrame. Quant à M. Acelly, M. Bernès et Mlle Alice Régnault, ils ont tenu fort convenablement leur rôle dans cette interprétation que domine le talent de M. Laferrière.
Le Théâtre-Français a repris une des meilleures comédies du théâtre moderne: Mademoiselle de la Seiglière. Voilà tantôt vingt ans, si je ne me trompe, que nous l'avons applaudie pour la première fois; que cela était gai, et jeune et vivant! que de vérités dans cette comédie de l'égoïsme et de l'ingratitude! Quel rôle que celui du marquis rentré en possession de ses domaines par la bienfaisance d'un paysan et surpris qu'on lui parlât chez lui, sur ses terres, d'un droit d'autrui, d'un code nouveau et d'une charte. Vieil enfant qui n'avait rien appris et qui avait tout oublié. Cette œuvre charmante, toute pleine de la grâce et du talent de Jules Sandeau, allait-elle donc comme tant d'autres subir l'effet du temps et ne devions-nous pas lui sourire tristement comme à une vieille amie que n'accepte pas la génération nouvelle? Eh! bien non; cette épreuve de vingt années qui fait presque la postérité pour une comédie, ne lui a pas été fatale, etMademoiselle de la Seiglièrenous est revenue avec tout l'attrait de sa première jeunesse. Elle n'a plus Samson, ce comédien supérieur qui donnait tant de relief au personnage de M. de la Seiglière, mais elle a Thiron, Thiron gai, de bonne humeur, avec sa bonhomie et sa franchise enlevant le succès, et lançant dans tous les coins de la salle le rire joyeux et expansif: un vrai comédien lui aussi, entraînant la salle, non par les qualités de son célèbre prédécesseur, mais par des qualités personnelles, bien à lui, si bien que je ne saurais dire lequel des deux marquis est supérieur à l'autre.
M. Montigny, qui jouait Marivaux il y a quelques jours, à son théâtre, en est maintenant à Molière et àL'école des Femmes.Mlle Legaut joue Agnès avec un grand charme et une grande sensibilité, ce qui ne me paraît pas hors de propos avec un tel personnage: c'est Pradeau qui joue Arnolphe. Quoi Pradeau, ce comédien des petits vaudevilles? Lui-même. Je sais qu'il manque de force au cinquième acte et que la portée de ce beau drame humain lui échappe, mais je sais aussi que dans les deux premiers, il est plein de vérité scénique, de justesse, d'esprit et de finesse, et qu'il a joué le troisième avec une franchise rare: Sa scène de début avec Agnès est des plus remarquables; et qu'on ne s'y trompe pas, il y a dans cette bonhomie un vrai comédien de Molière. Pradeau n'aurait-il dit de la façon dont il l'a dite que cette merveilleuse scène du poète, cela suffisait au succès que le public n'a pas ménagé à ce nouvel interprète de Molière. Quand je pense àPradeau des Deux aveugles!
Aurai-je deviné, quand je l'ai vu petit,qu'il croîtrait pour cela?
M. Savigny.
Les Roses, un volume avec planches, chez J. Rothschild. --Il y a des mots qui sont, pour ainsi dire, odorants, celui-ci entre autres, ce joli mot, le mot rose. On aime à l'écrire. Il évoque tout un monde de souvenirs ensoleillés et de parfums. Redoutté, le fameux peintre de fleurs, aima par-dessus tout les roses. Cette passion se conçoit; Quelle fleur égala celle-ci? Elle a sa légende: les Grecs voulaient qu'elle fût devenue vermeille parce qu'elle avait été teinte du sang de Vénus, disaient les uns, du sang d'Adonis, disaient les autres. Un chrétien, mieux que cela un saint, s'il vous plaît, saint Basile, prétend qu'à la naissance du monde toute rose était sans épines. Les épines poussèrent à mesure que les hommes eurent ta sottise de mépriser la beauté des roses.
M. J. Rothschild, un éditeur artiste entre tous, et qui nous donnait, il y a quelques années, de si beaux volumes sur lesPlantes au feuillage coloré, sans compter l'admirable publication de M. Alphand,les Promenades de Pariset les livres du Dr Hœfer,le Monde des bois, etc, M. Rothschild a publié tout un volume surles Roseset tout un volume surles Pensées. Je ne sais rien de plus réussi que ces publications qui, par les chromolithographies, mettent sous nos yeux la nature même, la fleur, en quelque sorte vivante avec sa couleur. Que d'espèces de roses, fort inconnues, et que nous pouvons admirer ainsi! De tels livres sont plus que des livres, en vérité, ce sont de véritables parterres. Je vous garantis que le peintre Redoutté ou Saint-Jean encore en seraient jaloux.
(Agrandissement)PLAN DU COMBAT NAVAL DE CARTHAGÈNE.
Depuis longtemps je devais signaler ce beau volume à l'attention des amateurs. Il a fait son chemin et il est devenu quasi célèbre sans moi; mais il est toujours temps de le louer comme il le mérite. Ce n'est point le seul livre de ce genre qui honore le nom de M. J. Rothschild. Que de publications à la fois scientifiques et artistiques entreprises par ce même éditeur! il a une bibliothèqueflorale, si je puis dire, et en même temps une bibliothèquehippique. Son livre,le Cheval, et son très-curieux volume surles Haras, avec les portraits des éleveurs, des entraîneurs, des jockeys, sont d'une utilité absolue pour tous ceux qui, comme moi (je l'avoue à ma honte), sont de purs ignorants en matière de turf.
Mais je préfère encore ce joli livreles Roses, et je le regarderai longtemps encore lorsque la renommée deBoïardaura rejoint, parmi les vieilles lunes, la gloire d'Isabelle la bouquetière et celle deGladiateur.
Les Amours parisiens, par M. Ch. Diquet. (1 vol. in-18. Dentu.)--L'auteur d'un roman dont nous parlions ici naguère,la Vierge aux cheveux d'or, M. Ch. Diquet, vient de publier sous ce titre un volume orné de gravures, qui ne vaut pas son précédent récit. J'aime peu ce genre de littérature aphrodisiaque, et ces petites historiettes de boudoir me semblent aujourd'hui des anachronismes. Trop de poudre de riz et d'eau de Lubin. Ces odeurs de Paris montent à présent à la tête et donnent la migraine. M. Biquet a certes assez de talent pour faire autre chose. Il était mieux inspiré lorsqu'il écrivait des vers pour l'Alsace et la Lorraine. Quelle idée lui a pris de recommencer, sous forme de dialogue, un roman beaucoup trop célèbre de M. Belot, et dont je ne veux même point donner le titre? Nous finirions par faire croire que de pareilles mœurs sont celles de la majorité de Paris. Laissons nos ennemis nous appeler la moderne Babylone. Il faut en rire, mais ne pas travailler, je pense, à leur donner un semblant de raison.
Histoires à sensation, par M. Pierre Boyer. (1 vol in-18. Lib. de la Société des gens de lettres.)--Voici un livre tout spécial et qui dénote un tempérament vigoureux d'observateur. M. Pierre Boyer, qui l'a signé, nous était déjà connu pour avoir publié, sous ce titre:Une brune, des scènes de la vie d'étudiant ou plutôt de carabin, qui ne manquaient pas du tout de saveur. Ce n'était pas du Murger, cela était plus réaliste; ce n'était pas du Champfleury, cela était plus artistique. On retrouvera le même talent, mais plus précis peut-être dans cesà sensation.Qu'on n'oublie pas que la plupart du temps c'est un peu un médecin qui conte. M. Boyer se déclare partisan de la littérature positive. Ce sont donc des faits et des choses vues plutôt que des choses imaginées qu'il met en scène. En ce genre, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin, dans la description de l'horrible, que dans le morceau que l'auteur appelleTableau de famille.C'est la description d'un amphithéâtre d'hôpital. Je préfère de beaucoup l'admirable,--je maintiens le mot,--l'admirable épisode auquel M. Boyer a donné pour titreUn héros sans le savoir.C'est la description d'une opération faite par le professeur Velpeau sur un homme atteint ducancer des fumeurs. Il s'agit de l'ablation d'une partie de la mâchoire. Or l'homme supporte tout avec une patience incroyable, un sang-froid suprême, et se contente de dire parfois à Velpeau «avec ce qui lui reste de bouche»:--Cela va bien, continuez!La façon dont ce récit est conduit fait grand honneur à M. P. Boyer. L'opération littéraire est achevée de main de maître et l'auteur a eu raison de donner ce titre à son livre:Histoires à sensation. Il faudrait être insensible pour ne pas frissonner en le lisant.
Jules Claretie.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
Les médecins ne sont point d'accord sur ce qu'est le choléra.