NOS GRAVURESInauguration de la statue de Vauban à Avallon (Yonne)Le 25 octobre dernier a eu lieu dans la très-vaillante, très-patriote et très-jolie petite ville d'Avallon l'inauguration de la statue de Vauban.Le temps était superbe et la foule immense.Ajoutons que le même jour on inaugurait également l'embranchement de la voie ferrée destinée à relier la même ville au chef-lieu du département, Auxerre. La fête était donc double ou, pour mieux dire, les deux fêtes n'en faisaient qu'une, celle-ci devant seulement contribuer à l'éclat de celle-là.En effet, à huit heures quarante-cinq du matin partait d'Auxerre un train spécial qu'on pourrait appeler le train des invités, car la compagnie avait accorde des réductions de prix assez importantes pour que l'on vit dans ces concessions une coopération marquée à la fête de l'inauguration de la statue de Vauban.Dans le train se trouvaient M. le préfet de l'Yonne et son chef du cabinet, M. Provost, les généraux Doutrelaine et Maurandy et leurs aides-de-camp, MM. Bert, Lepère, Charton, Guichard, Bonnerot, Jacquillat, Larabit, Dethou, Masset, Flandin, Ribière, le comte de Villeneuve, Rampont, duc de Clermont-Tonnerre, Paqueau, etc.Le train était conduit par M, l'ingénieur Raison, accompagné de ses chefs de service.Les gares parcourues apportaient à chaque station un contingent considérable de voyageurs, et lorsqu'on arriva à Avallon, le train était littéralement encombré.La cérémonie a commencé par un discours de M. Raudot, président de la commission pour l'érection de la statue.Après ce discours, le général Doutrelaine a pris la parole, et ses accents émus ont fait vibrer toutes les cordes patriotiques de l'assistance.Il appartenait à M. Mathé, maire de la ville d'Avallon, de mettre en relief le côté plébéien de Vauban. M. Mathé l'a fait avec une logique pleine d'élévation. C'est au nom du peuple et comme un homme du peuple qu'il a restitué à Vauban sa gloire la plus pure et la meilleure, celle d'avoir étudié le mal social, d'en avoir gémi dans sa propre grandeur, et d'y avoir cherché remède. Le discours de M. Mathé a été accueilli aux cris chaleureux et fréquemment répétés de: Vive la République!La cérémonie s'est terminée par un banquet organisé dans la salle de la mairie, et présidé par le général Doutrelaine. Au banquet ont été portés les toasts suivants et dans l'ordre ci-dessous indiqué:1º Le général Doutrelaine:«Aux initiateurs du comité de la statue, à Vauban!»2° M. Guichard:«A l'armée!«Oui! on peut compter sur l'armée, mais comme on doit compter sur un corps dévoué à la France, sans acception de forme politique, avec son drapeau tricolore pour étoile et pour boussole!»3° M. le préfet de l'Yonne:«Au maréchal de Mac-Mahon, au grand citoyen qui n'a d'autre politique que de se tenir à la disposition du pays pour le maintien de l'ordre!»4° M. le général Maurandy:«A l'armée, oui! mais à l'armée sur qui le pays peut compter; à l'armée qui saura maintenir et, au besoin, défendre l'ordre et la liberté!»5° Le colonel Denfert:«A l'éducation des masses!»6° M. Houdaille:«A la mémoire de Vauban!»La statue de Vauban, qui est l'œuvre de M. Bartholdi, a été érigée sur la place de Lyon, au haut de l'escalier par lequel on monte à la belle promenade des Terreaux.Incendie de l'Opéra.L'Opéra brûle! l'Opéra a brûlé!et, malgré la vivacité des préoccupations politiques, ce cri sinistre qui depuis cent dix ans retentit pour la troisième fois, a causé une profonde émotion. La salle qui vient d'être incendiée était, comme on le sait, une salle provisoire, construite à la hâte en 1820, pour remplacer celle dont la démolition avait été ordonnée après l'assassinat du duc de Berry.Les bâtiments de l'administration, rue Drouot, occupaient tout l'ancien hôtel construit par Carpentier pour M. Bouret, et qui eut ensuite plusieurs propriétaires, entre autres M. de la Borde, M. de la Reynière, le duc de Choiseul. Sous la Révolution, cet hôtel devint une salle de ventes; on lisait sur la façade: Dépôt de beaux meubles. Plus tard on y installa le ministère de la guerre, ensuite le ministère du commerce et des manufactures, puis l'état-major de la garde nationale, et enfin l'Opéra.L'architecte Debret avait élevé sur l'emplacement du jardin la scène, la salle et le foyer du public. De même qu'il avait approprié au service administratif du théâtre les bâtiments de l'hôtel, il utilisa dans la construction une grande partie de la menuiserie, de la charpente et des machines du théâtre de la rue Richelieu, qui avait été bâti en 1793, par Louis. On comprend combien ces bois, chauffés et séchés depuis quatre-vingts ans, ont fourni un aliment facile à l'incendie!Les travaux commencèrent le 13 août 1820. L'ouverture eut lieu le 16 août 1821. La dépense atteignit le chiffre de 2,287,495 fr.C'est dans cette salle que, dès l'ouverture, le gaz fut employé pour la première fois. Toutefois le théâtre était encore éclairé par des quinquets. En 1822 le gaz parut pour la première fois sur la scène; encore n'était-ce qu'un seul bec, faisant resplendir la Lampe merveilleuse d'Aladin. En 1833, une partie des décors fut éclairée au gaz, et c'est en 1858 seulement que son emploi fut étendu aux cintres et aux dessous. On voit par là combien on avait longtemps reculé devant les dangers que pouvait présenter ce mode d'éclairage.Cette salle provisoire, construite légèrement, fut un objet constant de réclamations de la part des habitants du quartier. Cependant les précautions prises paraissaient suffisantes. Il ne se passait guère d'année sans qu'il y eût un commencement plus ou moins grave d'incendie. Toujours on parvînt facilement à se rendre maître du feu. Parfois même l'accident se produisit pendant une représentation sans que le public en eût connaissance.En dehors de la surveillance exercée pendant le spectacle, un système de rondes organisé avec une précision mathématique était contrôlé par descompteurs.Voici en quoi consiste cette organisation:De place en place, sur le chemin désigné pour la ronde, des boîtes de fonte sont fixées à la muraille; chacune d'elle contient à l'intérieur une lettre. Le sapeur de garde tient à la main une petite boîte ronde en cuivre dite compteur, dans laquelle un mouvement d'horlogerie fait tourner un disque de papier. En passant devant la boîte de fonte, le sapeur y enfonce le compteur, à une place déterminée, et, à l'intérieur, l'empreinte de la lettre vient se reproduire sur le disque de papier; la lettre T, par exemple. Plus loin, et passant devant une autre boîte, le disque de papier, que le mouvement d'horlogerie aura fait tourner de quelques millimètres, recevra l'empreinte de la lettre H; plus loin encore, de la lettre E, et ainsi de suite. Si les rondes ont été faites à l'heure précise, en ouvrant le lendemain le compteur, on trouvera imprimé sur le papier, à des distances égales: T, H, E, A, T, R, E, D, E, L', O, P, E, R, A.En ce moment on ne sait pas encore exactement comment le feu a pris. Une enquête minutieuse a lieu, et tant que le résultat n'en sera pas connu il serait téméraire de se prononcer. Vers onze heures des passants, des voisins ont aperçu de la fumée sortant des bâtiments sur la rue Rossini. Un des derniers témoins qui aient pénétré dans la salle de l'Opéra, M. Lanet, ancien commissaire de police du quartier, a écrit auPetit journalune lettre qui ne saurait recevoir une trop grande publicité et dont le but est de démontrer au public que, quelle que soit la gravité d'un incendie, les spectateursont toujours le temps de se retirer lentement, sans s'écraser dam les corridors.M. Lanet dit ceci: «A onze heures un quart les sapeurs ont eu les premiers indices du feu; ils l'ont découvert, attaqué immédiatement et, pendantprès d'une heure, l'ont circonscrit dans le magasin des décors où il avait pris naissance, endroit qui fournit sur une scène de théâtre le plus d'aliments aux flammes, A minuit et demi, c'est-à-dire plus d'une heure après le commencement de l'incendie, je me suis introduit dans la salle par la grande entrée de la rue Le Peletier. Elle n'était envahie, à cette heure, que par une fumée assez intense, il est vrai, mais qui m'a permis d'arriver jusqu'à l'orchestre des musiciens.Le feu ne put être arrêté. Une heure après la salle brûlait. Une heure après le foyer brûlait à son tour.Pendant ce temps on organisait dans les bâtiments de l'administration le sauvetage de tout ce qui pouvait être emporté. A deux heures du matin on n'était pas certain de préserver les bâtiments de la rue Drouot. Les papiers et registres de la direction, les costumes, la musique, les meubles furent transportés dans les dépendances de la mairie. Les archives purent être déménagées avec ordre dans les voitures des commissaires-priseurs, mises immédiatement à la disposition de l'administration.A quatre heures il n'y avait plus de danger à craindre pour toute cette partie du bâtiment. Le feu s'était arrêté aux gros murs de l'ancien hôtel. Tout le reste était consumé.Vers six heures du matin un caporal de sapeurs était entraîné par la chute d'un plafond et recouvert par les débris de deux murs.L'Illustrationconsacrera à ce douloureux accident un dessin et un article spécial.--Il y a eu, en outre, quelques blessés, la plupart, heureusement, peu gravement.Presque tous les décors du répertoire sont détruits. Ceux dont les châssis étaient rentrés au magasin de la rue Richer ne sont même plus complets, les rideaux et les plafonds étant restés équipés au théâtre.Presque tous les accessoires sont détruits.Toutes les parties d'orchestre des ouvrages en cours de représentation, déposées pour plus de facilité dans un cabinet près de l'orchestre, ont été brûlées.Les bustes du foyer ont été détruits. Parmi eux on doit surtout regretter le buste de Sully, et un magnifique buste de Gluck par Houdon. Tous deux avaient été sauvés lors de l'incendie de 1781.Quelle que soit l'étendue de ce désastre on pouvait craindre qu'il ne fût plus grand encore. On avait toujours considéré comme probable que le feu, s'il venait à dévorer l'Opéra, se communiquerait aux maisons voisines et surtout aux passages. Un concours heureux de circonstances, l'énergie des secours aussitôt qu'ils ont pu être organisés, ont préservé le quartier d'une conflagration qui était sérieusement à redouter; et quand l'incendie était dans sa force, pas un officier de sapeurs, pas un architecte n'eût osé affirmer qu'il ne dépasserait pas les limites dans lesquelles on a pu le circonscrire.L'Homme-ChienUne intéressante note de M. Roulin, présentée à l'Académie lundi dernier, parlant de certains cas de monstruosité observés chez l'homme, à propos d'une double exhibition qui a lieu dans ce moment, à Paris, signale l'importance scientifique de ce nouveau sujet d'étude. Nous croyons donc intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les dessins et les notes que nous confie notre correspondant, M. Duhousset, qui a examiné de près, dès leur arrivée dans la capitale, les phénomènes qui provoquèrent la note lue à l'Académie des sciences.«J'ai été visiter Andrian Ieftichjew, phénomène poilu, qui excite la curiosité publique sous le nomHomme-Chien.«N'ayant ni cheveux, ni barbe, ni moustaches, toute la face ainsi que le crâne et la partie postérieure du cou de ce curieux sujet disparaissent sous une abondance anormale de poils follets monstres qui; atteignent sur le front, le nez et les joues la longueur de la coiffure du chien griffon comme aspect et disposition des mèches, produisant au toucher la sensation qu'on éprouve en caressant un terre-neuve. Il est possible que cette invasion insolite ait amené l'atrophie du système pileux ordinaire, et il faudrait peut-être se garder d'aller chercher au delà d'une maladie de la peau pour en déterminer la cause. On sait depuis longtemps que les anomalies, voire même les déformations artificielles, surtout les altérations de la forme du crâne, nous fournissent des exemples de transmission par la génération, mais, outre que ces cas sont relativement peu nombreux, ils ne persistent pas, et l'état normal reprend ses droits sans que le moindre écart vienne de nouveau troubler son évolution.Mâchoire de l'homme.«Andrian a 55 ans, il est né en Russie, à Kostroma, dans les environs de Moscou; c'est un type commun, d'une stature ordinaire, d'une intelligence qui nous paraît bornée; on peut difficilement se rendre compte de ce que serait l'ensemble des détails de sa face; elle n'est pas prognathe, les yeux sont peu ouverts et bruns, légèrement allongés, ils paraissent maladifs; le cou est court et fort, les longs poils ne dépassent pas sa base. Le reste du corps, ainsi que ses bras et ses jambes robustes, n'offrent rien de remarquable quant au système pileux, qui paraît remplacé partout par de longs poils follets.C'est un sujet tératologique peu grave qui n'a, comme obstacle à l'accomplissement des fonctions vitales, qu'un retard momentané dans la trituration des aliments, occasionné par la conformation exceptionnelle de la bouche.L'HOMME-CHIEN.«Le jeune enfant de trois ans qui l'accompagne et qu'on a lieu de prendre pour son fils, tant le cas d'hérédité immédiate se lit sur toute sa personne, peut aider à retrouver par sa face, non encore entièrement couverte, le type du père; il nous a paru plus intéressant que celui dont il semble devoir reproduire l'image. Nous avons étudié et dessiné avec soin, d'après cette petite figure intelligente, à l'œil brun et vif entouré de cils noirs, les implantations bizarres de ces poils qui, chez Fédor, ont la finesse et la blancheur de ceux du chat angora. Les plus longs partant de l'angle extérieur des yeux, après avoir formé les sourcils et longé la paupière inférieure, rejoignent ceux de la chevelure; un bouquet soyeux entre les yeux, une couronne au milieu du nez et une touffe à son extrémité, les moustaches s'unissent à des favoris assez longs. Les poils sur les bras sont fins et nombreux, la peau de la face est blanche comme celle du corps. L'intérieur de l'oreille est très-velu chez le père et le fils.La Julia Pastrana.«L'autre particularité de ces deux êtres est une anomalie remarquable dans le nombre des dents. Andrian a quatre incisives à la mâchoire inférieure et n'en possède qu'une à la supérieure; la gencive porte cependant la trace d'une seconde dent de même nature qui a disparu. Ou peut s'assurer, avec le doigt, que telle a été la seule dentition de ce phénomène; ce qui en reste est fortement usé et noirci par l'abus du tabac à fumer.«Chez Fédor, quatre incisives temporaires inférieures et nulle autre. Au toucher, les arcades dentaires sont minces antérieurement et les inégalités alvéolaires manquent.«Andrian Ieftichjew et son fils doivent avoir naturellement leur place dans les écrits scientifiques qui s'occupent de cette question. Buffon avait connaissance de la présence d'hommes à la face velue en Asie; il attribuait cela à une organisation particulière de la peau. Lui-même relate, dans son Supplément à l'histoire naturelle, avoir vu à Paris, en 1774, un compatriote des phénomènes actuels, dont le front et le visage étaient couverts d'un poil noir comme sa barbe et ses cheveux.L'Enfant.«Darwin dans son livre traitant de la variation des animaux, indique un rapport entre l'absence de poils et un défaut dans le nombre ou la grosseur des dents. Il cite, d'après Varrell, le peu de dents des chiens égyptiens nus et chez un terrier sans poils. Lcedgwick a observé chez l'homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire, accompagnés d'un manque total ou partiel de dents. Le célèbre naturaliste anglais tire des citations précédentes une connexion entre l'absence de poils et une anomalie dans le système masticateur, soit le manque de dents, soit leur surabondance. M. Crawfurt a vu, à la cour du roi des Birmans, un homme d'une trentaine d'années dont tout le corps, les pieds et les mains exceptés, était couvert de poils soyeux et droits qui atteignaient sur les épaules et l'épine dorsale une longueur de cinq pouces; à sa naissance, les oreilles seules étaient velues. Il n'arriva à la puberté et ne perdit ses dents de lait qu'à l'âge de vingt ans, époque à laquelle elles furent remplacées par cinq dents à la mâchoire supérieure, quatre incisives et une canine, et quatre incisives à la mâchoire inférieure; toutes ses dents furent petites.Mâchoire de l'enfant.«Cet homme, du nom de Schwe-Maong, eut quatre filles; la dernière seulement lui ressemblait. Quant aux poils qui commencèrent à se montrer dans les oreilles, à l'âge adulte, cette dernière portait barbe et moustaches: cette particularité étrange avait donc été héréditaire. C'est probablement cette femme, née en 1822; que virent les officiers anglais qui mentionnent ce phénomène dans l'Inde, à Ava, en 1855, c'est-à-dire dans le même lieu où Crawfurt avait vu le père en 1824. La traduction de cet auteur anglais dans tout son développement, a été lue dernièrement à l'Académie par M. Roulin.«Darwin relate encore, comme cas de ce genre, la Julia Pastrana, ayant une forte barbe, tout le corps velu ainsi que la face, surtout le front et le cou, et, comme particularité la plus intéressante, la présence d'une rangée double et irrégulière de dents aux deux mâchoires, ce qui donnait au sujet un très-fort prognathisme et un profil simien.--Je puis affirmer que Darwin se trompe en disant que la Pastrana avait deux séries de dents concentriques: j'ai constaté, chez un docteur de mes amis qui possède le moule en plâtre de la bouche de la chanteuse velue, que ses dents, assez mal distribuées du reste, se trouvent placées intérieurement à une affection hypertrophique des gencives, à la partie extérieure des deux os maxillaires. Cette affection, très-développée, remplissait tout le vestibule de la bouche et repoussait les lèvres en les tuméfiant et les tenant entr'ouvertes, ce qui ajoutait encore à l'aspect bestial du sujet. Après, avoir pris en considération l'anomalie que nous signalons, le diamètre antéro-postérieur de la bouche n'était réellement pas de nature à faire varier trop sensiblement l'angle facial.«J'eus dernièrement l'occasion de questionner, au sujet de ce phénomène, un voyageur érudit qui a longtemps vécu en Amérique; il a pu me renseigner d'une façon très-précise sur Julia Pastrana, la chanteuse espagnole de l'Amérique du Sud, dite laFemme-Ours, qu'il connut au Canada vers 1858; elle était très-brune, de petite taille et bien proportionnée, avait les extrémités délicates, les ongles jaunes, une belle poitrine, le nombril très-proéminent et probablement coupé avec les dents comme cela se pratique fréquemment dans l'Amérique du Sud. Ses cheveux étaient longs, très-noirs, gros comme des crins de cheval, et sa barbe envahissante était rude; son front, chargé de poils jusqu'à ses sourcils épais, ombrageait des yeux doux et humides, bordés de longs cils noirs; sa face était surtout hideuse par le développement exagéré des lèvres à demi ouvertes, elle parlait difficilement et chantait en espagnol dans les cordes douces (mezzo-soprano). Les parties les plus velues étaient, après la figure, le dessus des épaules et des hanches, la poitrine et la colonne vertébrale. Sur les membres, la pilosité était surtout à la face interne.«Pas de renseignements sur les ascendants.«Je joins le portrait de la Julia Pastrana à ceux d'Andrian et de son fils. J'ai représenté ces derniers la bouche ouverte pour compléter l'observation, réunissant ainsi les deux particularités de ces phénomènes.«On doit encore enregistrer le récit publié par le professeur Lombroso, qui décrit une jeune microcéphale toute poilue exhibée en Italie en 1871.«Maintenant que conclure de tout cela? Combien d'auteurs traitèrent cette grave et insoluble question de la génération, depuis Pline qui signalait les irrégularités de la procréation humaine; Hippocrate, basant la constitution de l'enfant sur l'état de santé de la mère; les préceptes de Lycurgue recommandant la tempérance, les sages conseils hygiéniques de Plutarque, la sobriété, et tant d'autres dont finalement les opinions se résumèrent, pour l'antiquité, dans la croyance que l'enfant était susceptible de recevoir la ressemblance de telle ou telle personne, suivant l'imagination de la mère.--De nos jours, la question n'a pas fait beaucoup de progrès, on a cependant introduit un élément nouveau, celui de la réversion. Je ne doute pas qu'il ne se produise à propos du sujet qui nous occupe, et que l'on insinue que l'Homme-Chienne soit un retour au type de l'espèce primitive, à la suite de générations et de croisements plus ou moins nombreux.«J'estime qu'il est peut-être plus prudent d'enregistrer tout simplement deux faits tératologiques nouveaux, sans remonter aux ancêtres directs ou collatéraux pour établir un cas d'atavisme trop éloigné. Bornons-nous donc, pour aujourd'hui, dans l'ignorance où nous sommes des ascendants de ces deux faces velues, à constater le plus sérieusement qu'il nous sera possible le cas d'hérédité directe que nous avons sous les yeux, afin de le suivre à l'occasion dans sa descendance.»E. Duhousset.La France pittoresqueTHIERSThiers est une petite ville de seize mille âmes environ, appartenant au département du Puy-de-Dôme. Elle occupe les dernières pentes du Besset, le long desquelles dégringolent ses rues en escaliers comme pour aller tremper dans la Durolle leurs pieds de pierre.Cette rivière tiendrait dans le creux de la main, ce qui ne l'empêche pas de faire autant de tapage que le Xanthe poursuivant de ses eaux courroucées «le magnanime Eacide». Discrètement d'abord elle naît au pied de la colline de Noirétable et semble devoir aller bien sagement et sans faire autrement parler de soi, expirer, à cinq ou six lieues de là, dans le sein de la Dore. Mais voilà que tout à coup, en approchant de Thiers, elle s'emporte, s'élance à travers les rochers, et, sous la ville, s'engageant dans une gorge profonde, passe furieuse, en mugissant.Colère heureuse dont les habitants de Thiers ont su tirer le meilleur parti.En effet, si leur ville est l'une des plus curieuses et des plus pittoresques de la France, comme nous le verrons, elle en est aussi l'une des plus industrielles. Et c'est à ce dernier point de vue qu'ils ont, ces habitants bien avisés, dompté la Durolle et utilisé sa force, qui fait marcher nombre de forges et de papeteries. Le cheval échappé a été bridé et sellé; il frémit, mais il obéit à l'éperon.La principale industrie de Thiers est la fabrication des couteaux communs et demi-fins. C'est tout un monde. Disons-en quelques mots, qui en donneront une idée.Note du Transcripteur:Illustration sans légende.Représente présumément l'affûtage à demi mécanisé des couteaux.Et d'abord, il y a couteaux et couteaux: les couteaux de table et les couteaux de poche; les premiers constituant la coutellerie non fermante; les seconds la coutellerie fermante. Un couteau non fermant se compose d'une lame, généralement en acier, terminée par une queue ou soie, destinée à entrer dans un manche en bois, en os ou en ivoire. Entre la lame et sa queue se trouve la bascule, embase saillante, chargée de protéger la nappe quand, après s'être servi du couteau, on le pose sur la table. Un couteau non fermant se compose également d'une lame et d'un manche, avec cette différence que la lame est articulée sur le manche, de façon à pouvoir basculer sur lui pour venir céler son tranchant dans une cavité ménagée pour le recevoir. Le manche est formé d'un certain nombre de pièces. Ce sont d'abord deux plaques de tôle ou de laiton appelées platines; puis un ressort pour empêcher le couteau de s'ouvrir et de se fermer de lui-même; deux nouvelles plaques de bois, de corne, d'écaille ou d'autre matière, destinées à recouvrir les platines, et que revêtent finalement dans le voisinage de la lame d'autres plaques d'un métal quelconque, désignées sous le nom de garnitures.La fabrication des couteaux de table se fait aujourd'hui mécaniquement. Ce sont des machines qui taillent, façonnent et percent les manches, qui forgent la lame et lui donnent sa forme avec une grande régularité. La lame faite est ensuite limée avec des fraises, puis finie à la main. Puis on procède à l'opération de la trempe, qui, si elle ne réussit pas, amène celle du recuit. La lame limée, forgée et trempée, est ensuite remoulée et aiguisée au moyen de meules de différentes grandeurs, en grès fin, et mises en mouvement par une machine à vapeur ou une roue hydraulique. Elles sont constamment mouillées, et, tandis qu'elles tournent, les ouvriers couchés à plat ventre au-dessus des meules, sur un plancherad hoc, appuient les lames sur leur contour. L'un de nos dessins représente cette opération.Enfin la dernière, celle du polissage, s'effectue au moyen de meules plus petites, en bois recouvert d'une lame de feutre ou de buffle, sur laquelle on a préalablement étendu de l'émeri délayé dans un corps gras. Il ne reste plus qu'à monter la lame et à la consolider dans le manche, dont l'extrémité est à cet effet garni d'une virole, dite de consolidation, qui se fait par étampage à froid, en deux pièces, que l'on soude ensuite ensemble en les fixant.Pour la coutellerie fermante, à cause de l'infinie variété des modèles, les machines ne sont guère employées. Tout se fait au marteau, à la lime et à la meule. Les pièces qui composent le manche se font aussi à la main.On voit par ce qui précède à combien d'opérations diverses donne lieu, à Thiers, l'industrie de la fabrication des couteaux, dont la production annuelle est d'environ douze millions, et qui occupe plus de douze mille ouvriers, divisés en un certain nombre de catégories, car chaque opération y est spécialisée. Ainsi les uns ne forgent que des lames, les autres ne font que des ressorts, ou des platines, ou des manches, tandis que ceux-là se chargent exclusivement, soit de la trempe, soit du recuit, de l'émoulage ou du montage. Ajoutons que, à l'exception de quelques ateliers, où les ouvriers sont réunis, la plupart vivent et travaillent en famille. Cette nombreuse population de travailleurs, vigilante, affairée, donne à la ville un cachet tout particulier. Elle ajoute encore au pittoresque de cette ruche bourdonnante, dont l'originalité mérite attention à plus d'un titre, et sur laquelle nous nous proposons de revenir prochainement.Louis Clodion.LES THÉÂTRESThéâtre du Châtelet.La Camorra, drame en cinq actes, de M. Eugène Nus.--Odéon.L'apprenti de Cléomène, un acte en vers, de M. François Mons.--Opéra-Comique.Les Trois souhaits, opéra-comique en un acte, paroles de M. Jules Adenis, musique de M. Poise.Peut-être le lecteur ignore-t-il ce que les Italiens entendent par la Camorra. La Camorra, qui a trouvé dernièrement un historien dans M. Marc Monnier, est née à Naples, il y a tantôt un demi-siècle. C'est une association de bandits formée aux jours d'anarchie de la reine Caroline, à l'effet de détrousser les voyageurs et de rançonner les gens riches. Naples jouissait jusqu'alors de ces coquins et de ces scélérats poétisés par nos opéras-comiques; mais chacun d'eux agissait isolément et pour son compte: c'étaient des forces perdues. Le génie de l'inventeur consista à canaliser tous ces crimes, à exploiter en grand cet arsenal d'escopettes et de poignards, et de mettre en commun, au bénéfice d'une société, le travail des assassins. Voilà donc une maison de commerce largement établie, ayant pour capital le meurtre et pour but le bien d'autrui: une terreur paralysant d'effroi les Deux-Siciles.Ce n'est pas le premier venu qui entre dans une telle compagnie. Un bandit avait tué un homme; le fait était avéré: c'est bien, mais cela ne suffisait pas: il y a, comme cela de par le monde, des gens qui se disent assassins, mais qui ne sont bons à rien du tout. Il fallait un apprentissage, un stage du vice, et à moins que la nature ne fait richement doué, auquel cas son avancement était plus rapide, il devait à la société un apprentissage de cinq ans, et encore n'entrait-il point dans les rangs réguliers de la Camorra; il avait le premier degré dans les ordres: on le nommait simplementgarzone. Partant de là il subissait des épreuves, et quand il avait obéi à un ordre quelconque du chef, quand il avait bien joué du couteau et qu'il s'était signalé par quelque bon coup, alors on l'élevait à la dignité decamorriste, après s'être engagé par le serment qui suit: «Je jure d'appartenir de cœur et d'âme à la Camorra, d'avoir toujours ce couteau prêt pour latirata, de ne jamais converser avec la police, de ne jamais dénoncer un seul de mes frères, d'être tout prêt, au contraire, à les défendre, s'ils sont en danger, et à punir de mort les traîtres et les dénonciateurs.Cela fait, l'homme était désormais entré dans cette confrérie, qui opérait en grand sur les routes de la Calabre et des Abruzzes, dans les champs de Palerme, autour des ruines de Pompéi, dans les rues de Naples et jusque dans les maisons même des Napolitains. La peur leur donnait des associés et des complices. C'était charmant. Le faible gouvernement des Bourbons ne pouvait rien contre cet ennemi intérieur qui souvent se réclamait aussi du titre de parti politique, ce qui est une des plus grandes garanties du crime dans tous les pays. Le préfet de police, Liberio Romano, fut obligé de pactiser avec cette puissante congrégation de bandits. Enfin le général de La Marmora ouvrit résolument la campagne contre eux, et ses bersagliers anéantirent cette puissanteCamorraqui pendant cinquante ans avait terrorisé le pays.M. Eugène Nus a fait de ces camorristes les acteurs d'un drame. C'est remuer une bien grosse affaire pour arriver à un petit résultat théâtral, et cetteCamorraaux petits pieds n'a pas jeté grand effroi dans la salle, car Santa-Fede, ce grand général d'armée des camorristes, ne fait guère l'effet que d'un chef dans cette petite bande de gredins qui sert à la confection de tous tes drames passés, présents et futurs de ce genre. Le lecteur sera juge.Un ancien dragon français, Pierre Mallet, a combattu à Solférino à côté du chevalier Luigi, un Sicilien auquel il a sauvé la vie. La reconnaissance du chevalier n'a pas de bornes; le dragon, comptant sur cette parole, part pour la Sicile afin de demander à son ami vingt mille francs qui doivent sauver Mallet père de la faillite. Il arrive au moment où Luigi va épouser la comtesse Martha. Mais la Camorra, sous les ordres d'un certain Santa-Fede, a fait des siennes; elle a enlevé la fiancée du chevalier.En avant le courageux Français! Le voici à la recherche de Martha, parcourant la montagne et s'élançant dans les roches abruptes de l'Etna, A ce propos je ferai remarquer que ce volcan du drame manque un peu de couleur locale: j'ai vu l'Etna, j'ai fait l'ascension de cette superbe montagne couverte de bois et fertile comme les champs de Catane qui s'étendent à ses pieds, et j'avoue que je regrette de ne l'avoir pas retrouvé dans les décors du Châlelet; on l'a rendu trop sauvage pour la cause du drame; toujours est-il que notre compatriote Pierre Mallet, déguisé tantôt en colporteur, tantôt en camorriste, trouve au milieu de ces pics abruptes une jeune paysanne du nom de Bianca qu'il arrache des mains d'un féroce camorriste. Dès lors voilà une alliée: et Pierre Mallet et Bianca vont à eux deux détruire la Camorra sicilienne. Les camorristes se saisissent de Pierre; Bianca le délivre à la grande joie des spectateurs, qui rient de la déconfiture de Santa-Fede. Partie remise: Pierre Mallet tombe une seconde fois entre les mains de la Camorra; on l'attache à un arbre; en va le fusiller. Oui, n'était Bianca, la fidèle Bianca qui a adroitement appelé les bersaglieri, lesquels fusillent les camorristes pendant que l'Etna fait son éruption et jette son fleuve de lave sur ses flancs en feu. Bien rugi, Etna! Je crois que le volcan ferait à lui seul le succès de ce drame du bon vieux temps avec ses brigands, ses traîtres, ses rochers, ses prisons, son chevalier français prêt à tous les dangers, ses femmes au pouvoir des brigands, ses Anglais touristes mêlant leur sang-froid comique à toutes ces scènes, et cette jeune fille au pouvoir des assassins, rendue en fin de compte à l'amour du bien-aimé. Cela n'est pas à coup sur de la plus fraîche nouveauté, mais après tout cela amuse et intéresse, et je pense que voilà un succès pour le Châtelet qui se débat bien courageusement contre une situation jusqu'à présent peu heureuse.Il vaut mieux que cela ce brave théâtre: il est rempli de bonne volonté et il a un personnel de comédiens de vrai talent. Castellano, qui a très-bien joué le rôle de Pierre Mallet; Donato, un superbe bandit au teint bistré, à la tête crépue, aux larges épaules, à la voix formidable; Montrouge, un Anglais de mauvaise humeur et d'un têtu à mourir de rire; Mlle Gérard, qui donne beaucoup d'énergie au rôle de Bianca.J'aurais une observation de détail à faire à Mlle Gérard. Bianca dit quelque part dans la pièce, en parlant de son père: «Il tomba foudroyé sous le feu des camorristes et ne se releva que mort.» Je signale cette phrase à Mlle Gérard. Je ne sais si M. Eugène Nus tient à la conserver; quant à moi, je l'enverrais...Cléomène, le sculpteur, est las de la vie. Le désespoir s'est emparé de l'âme de l'artiste, qui se meurt de la critique des sots, qui souffre des souvenirs du passé et n'a plus foi dans les triomphes de l'avenir. Cléomène veut mourir, et la ciguë est préparée. Le sculpteur l'a déjà bue, en jetant sa dernière malédiction à la vie, lorsqu'on lui annonce qu'un enfant qui vient de Sicile est là, suppliant, sur le seuil et demande avec des larmes à lui parler. Nisus, c'est son nom, est venu de Syracuse à Athènes, attiré par la gloire du maître et voulant devenir son apprenti. C'est un dernier ami de la dernière heure; Cléomène accueille l'enfant qui, fatigué, s'endort. L'artiste en regardant Nisus dans le sommeil, s'aperçoit que l'apprenti est une femme, une inconnue qui murmure son nom sur ses lèvres entr'ouvertes, et voici Cléomène, éperdu d'amour, regrettant de mourir. Et ce poison! L'esclave en le préparant a substitué une liqueur inoffensive à la ciguë, et Nisus n'est autre que Nisa que Cléomène épouse. Petite comédie à l'antique, dite dans des vers émus, mais parfois un peu abandonnés, et que joue avec beaucoup de talent un comédien que nous avons vu avec plaisir revenir à la comédie, après lui avoir fait une infidélité pour un théâtre de chant, M. Masset, dont l'Odéon tirera un excellent parti. Mlle Broisat est charmante dans ce rôle attendri de Nisus.L'Opéra-Comique a donné, sous le titre desTrois souhaits,un acte de M. Jules Adenis et de M. Poise, qui, ce me semble, n'a pas de bien grandes visées, et que la critique doit prendre tel qu'il se présente, à la bonne franquette. Puisque M. J. Adenis n'a fait que reprendrele Bûcheron ou les Trois souhaitsde Guichard et Castet, que Philidor avait mis en musique, M. J. Adenis a conservé la plupart des paroles et des morceaux de chant de ses prédécesseurs; c'est un respect que M. Poise n'a pas eu pour Philidor: peut-être aurait-il mieux fait de suivre l'exemple de son collaborateur. Il est bien difficile de reprendre ainsi à nouveau et en sous-œuvre des ouvrages du passé: mais ne chicanons point M. Poise à ce sujet, il y a de fort jolies choses dans ce petit acte: une charmante ouverture, et un roman d'une heureuse inspiration: «C'était au temps où fleurit l'églantine», à laquelle le public a fait un véritable succès, et c'était justice.M. Savigny.LA FRANCE PITTORESQUE.La rue de Durolle, à Thiers. Le château du Piroux, à Thiers.EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:L'arrivée du shah de Perse à Paris, le 6 juillet 1873, avait mis les têtes à l'envers.
Le 25 octobre dernier a eu lieu dans la très-vaillante, très-patriote et très-jolie petite ville d'Avallon l'inauguration de la statue de Vauban.
Le temps était superbe et la foule immense.
Ajoutons que le même jour on inaugurait également l'embranchement de la voie ferrée destinée à relier la même ville au chef-lieu du département, Auxerre. La fête était donc double ou, pour mieux dire, les deux fêtes n'en faisaient qu'une, celle-ci devant seulement contribuer à l'éclat de celle-là.
En effet, à huit heures quarante-cinq du matin partait d'Auxerre un train spécial qu'on pourrait appeler le train des invités, car la compagnie avait accorde des réductions de prix assez importantes pour que l'on vit dans ces concessions une coopération marquée à la fête de l'inauguration de la statue de Vauban.
Dans le train se trouvaient M. le préfet de l'Yonne et son chef du cabinet, M. Provost, les généraux Doutrelaine et Maurandy et leurs aides-de-camp, MM. Bert, Lepère, Charton, Guichard, Bonnerot, Jacquillat, Larabit, Dethou, Masset, Flandin, Ribière, le comte de Villeneuve, Rampont, duc de Clermont-Tonnerre, Paqueau, etc.
Le train était conduit par M, l'ingénieur Raison, accompagné de ses chefs de service.
Les gares parcourues apportaient à chaque station un contingent considérable de voyageurs, et lorsqu'on arriva à Avallon, le train était littéralement encombré.
La cérémonie a commencé par un discours de M. Raudot, président de la commission pour l'érection de la statue.
Après ce discours, le général Doutrelaine a pris la parole, et ses accents émus ont fait vibrer toutes les cordes patriotiques de l'assistance.
Il appartenait à M. Mathé, maire de la ville d'Avallon, de mettre en relief le côté plébéien de Vauban. M. Mathé l'a fait avec une logique pleine d'élévation. C'est au nom du peuple et comme un homme du peuple qu'il a restitué à Vauban sa gloire la plus pure et la meilleure, celle d'avoir étudié le mal social, d'en avoir gémi dans sa propre grandeur, et d'y avoir cherché remède. Le discours de M. Mathé a été accueilli aux cris chaleureux et fréquemment répétés de: Vive la République!
La cérémonie s'est terminée par un banquet organisé dans la salle de la mairie, et présidé par le général Doutrelaine. Au banquet ont été portés les toasts suivants et dans l'ordre ci-dessous indiqué:
1º Le général Doutrelaine:
«Aux initiateurs du comité de la statue, à Vauban!»
2° M. Guichard:
«A l'armée!
«Oui! on peut compter sur l'armée, mais comme on doit compter sur un corps dévoué à la France, sans acception de forme politique, avec son drapeau tricolore pour étoile et pour boussole!»
3° M. le préfet de l'Yonne:
«Au maréchal de Mac-Mahon, au grand citoyen qui n'a d'autre politique que de se tenir à la disposition du pays pour le maintien de l'ordre!»
4° M. le général Maurandy:
«A l'armée, oui! mais à l'armée sur qui le pays peut compter; à l'armée qui saura maintenir et, au besoin, défendre l'ordre et la liberté!»
5° Le colonel Denfert:
«A l'éducation des masses!»
6° M. Houdaille:
«A la mémoire de Vauban!»
La statue de Vauban, qui est l'œuvre de M. Bartholdi, a été érigée sur la place de Lyon, au haut de l'escalier par lequel on monte à la belle promenade des Terreaux.
L'Opéra brûle! l'Opéra a brûlé!et, malgré la vivacité des préoccupations politiques, ce cri sinistre qui depuis cent dix ans retentit pour la troisième fois, a causé une profonde émotion. La salle qui vient d'être incendiée était, comme on le sait, une salle provisoire, construite à la hâte en 1820, pour remplacer celle dont la démolition avait été ordonnée après l'assassinat du duc de Berry.
Les bâtiments de l'administration, rue Drouot, occupaient tout l'ancien hôtel construit par Carpentier pour M. Bouret, et qui eut ensuite plusieurs propriétaires, entre autres M. de la Borde, M. de la Reynière, le duc de Choiseul. Sous la Révolution, cet hôtel devint une salle de ventes; on lisait sur la façade: Dépôt de beaux meubles. Plus tard on y installa le ministère de la guerre, ensuite le ministère du commerce et des manufactures, puis l'état-major de la garde nationale, et enfin l'Opéra.
L'architecte Debret avait élevé sur l'emplacement du jardin la scène, la salle et le foyer du public. De même qu'il avait approprié au service administratif du théâtre les bâtiments de l'hôtel, il utilisa dans la construction une grande partie de la menuiserie, de la charpente et des machines du théâtre de la rue Richelieu, qui avait été bâti en 1793, par Louis. On comprend combien ces bois, chauffés et séchés depuis quatre-vingts ans, ont fourni un aliment facile à l'incendie!
Les travaux commencèrent le 13 août 1820. L'ouverture eut lieu le 16 août 1821. La dépense atteignit le chiffre de 2,287,495 fr.
C'est dans cette salle que, dès l'ouverture, le gaz fut employé pour la première fois. Toutefois le théâtre était encore éclairé par des quinquets. En 1822 le gaz parut pour la première fois sur la scène; encore n'était-ce qu'un seul bec, faisant resplendir la Lampe merveilleuse d'Aladin. En 1833, une partie des décors fut éclairée au gaz, et c'est en 1858 seulement que son emploi fut étendu aux cintres et aux dessous. On voit par là combien on avait longtemps reculé devant les dangers que pouvait présenter ce mode d'éclairage.
Cette salle provisoire, construite légèrement, fut un objet constant de réclamations de la part des habitants du quartier. Cependant les précautions prises paraissaient suffisantes. Il ne se passait guère d'année sans qu'il y eût un commencement plus ou moins grave d'incendie. Toujours on parvînt facilement à se rendre maître du feu. Parfois même l'accident se produisit pendant une représentation sans que le public en eût connaissance.
En dehors de la surveillance exercée pendant le spectacle, un système de rondes organisé avec une précision mathématique était contrôlé par descompteurs.
Voici en quoi consiste cette organisation:
De place en place, sur le chemin désigné pour la ronde, des boîtes de fonte sont fixées à la muraille; chacune d'elle contient à l'intérieur une lettre. Le sapeur de garde tient à la main une petite boîte ronde en cuivre dite compteur, dans laquelle un mouvement d'horlogerie fait tourner un disque de papier. En passant devant la boîte de fonte, le sapeur y enfonce le compteur, à une place déterminée, et, à l'intérieur, l'empreinte de la lettre vient se reproduire sur le disque de papier; la lettre T, par exemple. Plus loin, et passant devant une autre boîte, le disque de papier, que le mouvement d'horlogerie aura fait tourner de quelques millimètres, recevra l'empreinte de la lettre H; plus loin encore, de la lettre E, et ainsi de suite. Si les rondes ont été faites à l'heure précise, en ouvrant le lendemain le compteur, on trouvera imprimé sur le papier, à des distances égales: T, H, E, A, T, R, E, D, E, L', O, P, E, R, A.
En ce moment on ne sait pas encore exactement comment le feu a pris. Une enquête minutieuse a lieu, et tant que le résultat n'en sera pas connu il serait téméraire de se prononcer. Vers onze heures des passants, des voisins ont aperçu de la fumée sortant des bâtiments sur la rue Rossini. Un des derniers témoins qui aient pénétré dans la salle de l'Opéra, M. Lanet, ancien commissaire de police du quartier, a écrit auPetit journalune lettre qui ne saurait recevoir une trop grande publicité et dont le but est de démontrer au public que, quelle que soit la gravité d'un incendie, les spectateursont toujours le temps de se retirer lentement, sans s'écraser dam les corridors.M. Lanet dit ceci: «A onze heures un quart les sapeurs ont eu les premiers indices du feu; ils l'ont découvert, attaqué immédiatement et, pendantprès d'une heure, l'ont circonscrit dans le magasin des décors où il avait pris naissance, endroit qui fournit sur une scène de théâtre le plus d'aliments aux flammes, A minuit et demi, c'est-à-dire plus d'une heure après le commencement de l'incendie, je me suis introduit dans la salle par la grande entrée de la rue Le Peletier. Elle n'était envahie, à cette heure, que par une fumée assez intense, il est vrai, mais qui m'a permis d'arriver jusqu'à l'orchestre des musiciens.
Le feu ne put être arrêté. Une heure après la salle brûlait. Une heure après le foyer brûlait à son tour.
Pendant ce temps on organisait dans les bâtiments de l'administration le sauvetage de tout ce qui pouvait être emporté. A deux heures du matin on n'était pas certain de préserver les bâtiments de la rue Drouot. Les papiers et registres de la direction, les costumes, la musique, les meubles furent transportés dans les dépendances de la mairie. Les archives purent être déménagées avec ordre dans les voitures des commissaires-priseurs, mises immédiatement à la disposition de l'administration.
A quatre heures il n'y avait plus de danger à craindre pour toute cette partie du bâtiment. Le feu s'était arrêté aux gros murs de l'ancien hôtel. Tout le reste était consumé.
Vers six heures du matin un caporal de sapeurs était entraîné par la chute d'un plafond et recouvert par les débris de deux murs.
L'Illustrationconsacrera à ce douloureux accident un dessin et un article spécial.--Il y a eu, en outre, quelques blessés, la plupart, heureusement, peu gravement.
Presque tous les décors du répertoire sont détruits. Ceux dont les châssis étaient rentrés au magasin de la rue Richer ne sont même plus complets, les rideaux et les plafonds étant restés équipés au théâtre.
Presque tous les accessoires sont détruits.
Toutes les parties d'orchestre des ouvrages en cours de représentation, déposées pour plus de facilité dans un cabinet près de l'orchestre, ont été brûlées.
Les bustes du foyer ont été détruits. Parmi eux on doit surtout regretter le buste de Sully, et un magnifique buste de Gluck par Houdon. Tous deux avaient été sauvés lors de l'incendie de 1781.
Quelle que soit l'étendue de ce désastre on pouvait craindre qu'il ne fût plus grand encore. On avait toujours considéré comme probable que le feu, s'il venait à dévorer l'Opéra, se communiquerait aux maisons voisines et surtout aux passages. Un concours heureux de circonstances, l'énergie des secours aussitôt qu'ils ont pu être organisés, ont préservé le quartier d'une conflagration qui était sérieusement à redouter; et quand l'incendie était dans sa force, pas un officier de sapeurs, pas un architecte n'eût osé affirmer qu'il ne dépasserait pas les limites dans lesquelles on a pu le circonscrire.
Une intéressante note de M. Roulin, présentée à l'Académie lundi dernier, parlant de certains cas de monstruosité observés chez l'homme, à propos d'une double exhibition qui a lieu dans ce moment, à Paris, signale l'importance scientifique de ce nouveau sujet d'étude. Nous croyons donc intéresser nos lecteurs en reproduisant ici les dessins et les notes que nous confie notre correspondant, M. Duhousset, qui a examiné de près, dès leur arrivée dans la capitale, les phénomènes qui provoquèrent la note lue à l'Académie des sciences.
«J'ai été visiter Andrian Ieftichjew, phénomène poilu, qui excite la curiosité publique sous le nomHomme-Chien.
«N'ayant ni cheveux, ni barbe, ni moustaches, toute la face ainsi que le crâne et la partie postérieure du cou de ce curieux sujet disparaissent sous une abondance anormale de poils follets monstres qui; atteignent sur le front, le nez et les joues la longueur de la coiffure du chien griffon comme aspect et disposition des mèches, produisant au toucher la sensation qu'on éprouve en caressant un terre-neuve. Il est possible que cette invasion insolite ait amené l'atrophie du système pileux ordinaire, et il faudrait peut-être se garder d'aller chercher au delà d'une maladie de la peau pour en déterminer la cause. On sait depuis longtemps que les anomalies, voire même les déformations artificielles, surtout les altérations de la forme du crâne, nous fournissent des exemples de transmission par la génération, mais, outre que ces cas sont relativement peu nombreux, ils ne persistent pas, et l'état normal reprend ses droits sans que le moindre écart vienne de nouveau troubler son évolution.
Mâchoire de l'homme.
«Andrian a 55 ans, il est né en Russie, à Kostroma, dans les environs de Moscou; c'est un type commun, d'une stature ordinaire, d'une intelligence qui nous paraît bornée; on peut difficilement se rendre compte de ce que serait l'ensemble des détails de sa face; elle n'est pas prognathe, les yeux sont peu ouverts et bruns, légèrement allongés, ils paraissent maladifs; le cou est court et fort, les longs poils ne dépassent pas sa base. Le reste du corps, ainsi que ses bras et ses jambes robustes, n'offrent rien de remarquable quant au système pileux, qui paraît remplacé partout par de longs poils follets.
C'est un sujet tératologique peu grave qui n'a, comme obstacle à l'accomplissement des fonctions vitales, qu'un retard momentané dans la trituration des aliments, occasionné par la conformation exceptionnelle de la bouche.
L'HOMME-CHIEN.
«Le jeune enfant de trois ans qui l'accompagne et qu'on a lieu de prendre pour son fils, tant le cas d'hérédité immédiate se lit sur toute sa personne, peut aider à retrouver par sa face, non encore entièrement couverte, le type du père; il nous a paru plus intéressant que celui dont il semble devoir reproduire l'image. Nous avons étudié et dessiné avec soin, d'après cette petite figure intelligente, à l'œil brun et vif entouré de cils noirs, les implantations bizarres de ces poils qui, chez Fédor, ont la finesse et la blancheur de ceux du chat angora. Les plus longs partant de l'angle extérieur des yeux, après avoir formé les sourcils et longé la paupière inférieure, rejoignent ceux de la chevelure; un bouquet soyeux entre les yeux, une couronne au milieu du nez et une touffe à son extrémité, les moustaches s'unissent à des favoris assez longs. Les poils sur les bras sont fins et nombreux, la peau de la face est blanche comme celle du corps. L'intérieur de l'oreille est très-velu chez le père et le fils.
La Julia Pastrana.
«L'autre particularité de ces deux êtres est une anomalie remarquable dans le nombre des dents. Andrian a quatre incisives à la mâchoire inférieure et n'en possède qu'une à la supérieure; la gencive porte cependant la trace d'une seconde dent de même nature qui a disparu. Ou peut s'assurer, avec le doigt, que telle a été la seule dentition de ce phénomène; ce qui en reste est fortement usé et noirci par l'abus du tabac à fumer.
«Chez Fédor, quatre incisives temporaires inférieures et nulle autre. Au toucher, les arcades dentaires sont minces antérieurement et les inégalités alvéolaires manquent.
«Andrian Ieftichjew et son fils doivent avoir naturellement leur place dans les écrits scientifiques qui s'occupent de cette question. Buffon avait connaissance de la présence d'hommes à la face velue en Asie; il attribuait cela à une organisation particulière de la peau. Lui-même relate, dans son Supplément à l'histoire naturelle, avoir vu à Paris, en 1774, un compatriote des phénomènes actuels, dont le front et le visage étaient couverts d'un poil noir comme sa barbe et ses cheveux.
L'Enfant.
«Darwin dans son livre traitant de la variation des animaux, indique un rapport entre l'absence de poils et un défaut dans le nombre ou la grosseur des dents. Il cite, d'après Varrell, le peu de dents des chiens égyptiens nus et chez un terrier sans poils. Lcedgwick a observé chez l'homme plusieurs cas frappants de calvitie héréditaire, accompagnés d'un manque total ou partiel de dents. Le célèbre naturaliste anglais tire des citations précédentes une connexion entre l'absence de poils et une anomalie dans le système masticateur, soit le manque de dents, soit leur surabondance. M. Crawfurt a vu, à la cour du roi des Birmans, un homme d'une trentaine d'années dont tout le corps, les pieds et les mains exceptés, était couvert de poils soyeux et droits qui atteignaient sur les épaules et l'épine dorsale une longueur de cinq pouces; à sa naissance, les oreilles seules étaient velues. Il n'arriva à la puberté et ne perdit ses dents de lait qu'à l'âge de vingt ans, époque à laquelle elles furent remplacées par cinq dents à la mâchoire supérieure, quatre incisives et une canine, et quatre incisives à la mâchoire inférieure; toutes ses dents furent petites.
Mâchoire de l'enfant.
«Cet homme, du nom de Schwe-Maong, eut quatre filles; la dernière seulement lui ressemblait. Quant aux poils qui commencèrent à se montrer dans les oreilles, à l'âge adulte, cette dernière portait barbe et moustaches: cette particularité étrange avait donc été héréditaire. C'est probablement cette femme, née en 1822; que virent les officiers anglais qui mentionnent ce phénomène dans l'Inde, à Ava, en 1855, c'est-à-dire dans le même lieu où Crawfurt avait vu le père en 1824. La traduction de cet auteur anglais dans tout son développement, a été lue dernièrement à l'Académie par M. Roulin.
«Darwin relate encore, comme cas de ce genre, la Julia Pastrana, ayant une forte barbe, tout le corps velu ainsi que la face, surtout le front et le cou, et, comme particularité la plus intéressante, la présence d'une rangée double et irrégulière de dents aux deux mâchoires, ce qui donnait au sujet un très-fort prognathisme et un profil simien.--Je puis affirmer que Darwin se trompe en disant que la Pastrana avait deux séries de dents concentriques: j'ai constaté, chez un docteur de mes amis qui possède le moule en plâtre de la bouche de la chanteuse velue, que ses dents, assez mal distribuées du reste, se trouvent placées intérieurement à une affection hypertrophique des gencives, à la partie extérieure des deux os maxillaires. Cette affection, très-développée, remplissait tout le vestibule de la bouche et repoussait les lèvres en les tuméfiant et les tenant entr'ouvertes, ce qui ajoutait encore à l'aspect bestial du sujet. Après, avoir pris en considération l'anomalie que nous signalons, le diamètre antéro-postérieur de la bouche n'était réellement pas de nature à faire varier trop sensiblement l'angle facial.
«J'eus dernièrement l'occasion de questionner, au sujet de ce phénomène, un voyageur érudit qui a longtemps vécu en Amérique; il a pu me renseigner d'une façon très-précise sur Julia Pastrana, la chanteuse espagnole de l'Amérique du Sud, dite laFemme-Ours, qu'il connut au Canada vers 1858; elle était très-brune, de petite taille et bien proportionnée, avait les extrémités délicates, les ongles jaunes, une belle poitrine, le nombril très-proéminent et probablement coupé avec les dents comme cela se pratique fréquemment dans l'Amérique du Sud. Ses cheveux étaient longs, très-noirs, gros comme des crins de cheval, et sa barbe envahissante était rude; son front, chargé de poils jusqu'à ses sourcils épais, ombrageait des yeux doux et humides, bordés de longs cils noirs; sa face était surtout hideuse par le développement exagéré des lèvres à demi ouvertes, elle parlait difficilement et chantait en espagnol dans les cordes douces (mezzo-soprano). Les parties les plus velues étaient, après la figure, le dessus des épaules et des hanches, la poitrine et la colonne vertébrale. Sur les membres, la pilosité était surtout à la face interne.
«Pas de renseignements sur les ascendants.
«Je joins le portrait de la Julia Pastrana à ceux d'Andrian et de son fils. J'ai représenté ces derniers la bouche ouverte pour compléter l'observation, réunissant ainsi les deux particularités de ces phénomènes.
«On doit encore enregistrer le récit publié par le professeur Lombroso, qui décrit une jeune microcéphale toute poilue exhibée en Italie en 1871.
«Maintenant que conclure de tout cela? Combien d'auteurs traitèrent cette grave et insoluble question de la génération, depuis Pline qui signalait les irrégularités de la procréation humaine; Hippocrate, basant la constitution de l'enfant sur l'état de santé de la mère; les préceptes de Lycurgue recommandant la tempérance, les sages conseils hygiéniques de Plutarque, la sobriété, et tant d'autres dont finalement les opinions se résumèrent, pour l'antiquité, dans la croyance que l'enfant était susceptible de recevoir la ressemblance de telle ou telle personne, suivant l'imagination de la mère.--De nos jours, la question n'a pas fait beaucoup de progrès, on a cependant introduit un élément nouveau, celui de la réversion. Je ne doute pas qu'il ne se produise à propos du sujet qui nous occupe, et que l'on insinue que l'Homme-Chienne soit un retour au type de l'espèce primitive, à la suite de générations et de croisements plus ou moins nombreux.
«J'estime qu'il est peut-être plus prudent d'enregistrer tout simplement deux faits tératologiques nouveaux, sans remonter aux ancêtres directs ou collatéraux pour établir un cas d'atavisme trop éloigné. Bornons-nous donc, pour aujourd'hui, dans l'ignorance où nous sommes des ascendants de ces deux faces velues, à constater le plus sérieusement qu'il nous sera possible le cas d'hérédité directe que nous avons sous les yeux, afin de le suivre à l'occasion dans sa descendance.»
THIERS
Thiers est une petite ville de seize mille âmes environ, appartenant au département du Puy-de-Dôme. Elle occupe les dernières pentes du Besset, le long desquelles dégringolent ses rues en escaliers comme pour aller tremper dans la Durolle leurs pieds de pierre.
Cette rivière tiendrait dans le creux de la main, ce qui ne l'empêche pas de faire autant de tapage que le Xanthe poursuivant de ses eaux courroucées «le magnanime Eacide». Discrètement d'abord elle naît au pied de la colline de Noirétable et semble devoir aller bien sagement et sans faire autrement parler de soi, expirer, à cinq ou six lieues de là, dans le sein de la Dore. Mais voilà que tout à coup, en approchant de Thiers, elle s'emporte, s'élance à travers les rochers, et, sous la ville, s'engageant dans une gorge profonde, passe furieuse, en mugissant.
Colère heureuse dont les habitants de Thiers ont su tirer le meilleur parti.
En effet, si leur ville est l'une des plus curieuses et des plus pittoresques de la France, comme nous le verrons, elle en est aussi l'une des plus industrielles. Et c'est à ce dernier point de vue qu'ils ont, ces habitants bien avisés, dompté la Durolle et utilisé sa force, qui fait marcher nombre de forges et de papeteries. Le cheval échappé a été bridé et sellé; il frémit, mais il obéit à l'éperon.
La principale industrie de Thiers est la fabrication des couteaux communs et demi-fins. C'est tout un monde. Disons-en quelques mots, qui en donneront une idée.
Note du Transcripteur:Illustration sans légende.Représente présumément l'affûtage à demi mécanisé des couteaux.
Et d'abord, il y a couteaux et couteaux: les couteaux de table et les couteaux de poche; les premiers constituant la coutellerie non fermante; les seconds la coutellerie fermante. Un couteau non fermant se compose d'une lame, généralement en acier, terminée par une queue ou soie, destinée à entrer dans un manche en bois, en os ou en ivoire. Entre la lame et sa queue se trouve la bascule, embase saillante, chargée de protéger la nappe quand, après s'être servi du couteau, on le pose sur la table. Un couteau non fermant se compose également d'une lame et d'un manche, avec cette différence que la lame est articulée sur le manche, de façon à pouvoir basculer sur lui pour venir céler son tranchant dans une cavité ménagée pour le recevoir. Le manche est formé d'un certain nombre de pièces. Ce sont d'abord deux plaques de tôle ou de laiton appelées platines; puis un ressort pour empêcher le couteau de s'ouvrir et de se fermer de lui-même; deux nouvelles plaques de bois, de corne, d'écaille ou d'autre matière, destinées à recouvrir les platines, et que revêtent finalement dans le voisinage de la lame d'autres plaques d'un métal quelconque, désignées sous le nom de garnitures.
La fabrication des couteaux de table se fait aujourd'hui mécaniquement. Ce sont des machines qui taillent, façonnent et percent les manches, qui forgent la lame et lui donnent sa forme avec une grande régularité. La lame faite est ensuite limée avec des fraises, puis finie à la main. Puis on procède à l'opération de la trempe, qui, si elle ne réussit pas, amène celle du recuit. La lame limée, forgée et trempée, est ensuite remoulée et aiguisée au moyen de meules de différentes grandeurs, en grès fin, et mises en mouvement par une machine à vapeur ou une roue hydraulique. Elles sont constamment mouillées, et, tandis qu'elles tournent, les ouvriers couchés à plat ventre au-dessus des meules, sur un plancherad hoc, appuient les lames sur leur contour. L'un de nos dessins représente cette opération.
Enfin la dernière, celle du polissage, s'effectue au moyen de meules plus petites, en bois recouvert d'une lame de feutre ou de buffle, sur laquelle on a préalablement étendu de l'émeri délayé dans un corps gras. Il ne reste plus qu'à monter la lame et à la consolider dans le manche, dont l'extrémité est à cet effet garni d'une virole, dite de consolidation, qui se fait par étampage à froid, en deux pièces, que l'on soude ensuite ensemble en les fixant.
Pour la coutellerie fermante, à cause de l'infinie variété des modèles, les machines ne sont guère employées. Tout se fait au marteau, à la lime et à la meule. Les pièces qui composent le manche se font aussi à la main.
On voit par ce qui précède à combien d'opérations diverses donne lieu, à Thiers, l'industrie de la fabrication des couteaux, dont la production annuelle est d'environ douze millions, et qui occupe plus de douze mille ouvriers, divisés en un certain nombre de catégories, car chaque opération y est spécialisée. Ainsi les uns ne forgent que des lames, les autres ne font que des ressorts, ou des platines, ou des manches, tandis que ceux-là se chargent exclusivement, soit de la trempe, soit du recuit, de l'émoulage ou du montage. Ajoutons que, à l'exception de quelques ateliers, où les ouvriers sont réunis, la plupart vivent et travaillent en famille. Cette nombreuse population de travailleurs, vigilante, affairée, donne à la ville un cachet tout particulier. Elle ajoute encore au pittoresque de cette ruche bourdonnante, dont l'originalité mérite attention à plus d'un titre, et sur laquelle nous nous proposons de revenir prochainement.
Louis Clodion.
Théâtre du Châtelet.La Camorra, drame en cinq actes, de M. Eugène Nus.--Odéon.L'apprenti de Cléomène, un acte en vers, de M. François Mons.--Opéra-Comique.Les Trois souhaits, opéra-comique en un acte, paroles de M. Jules Adenis, musique de M. Poise.
Peut-être le lecteur ignore-t-il ce que les Italiens entendent par la Camorra. La Camorra, qui a trouvé dernièrement un historien dans M. Marc Monnier, est née à Naples, il y a tantôt un demi-siècle. C'est une association de bandits formée aux jours d'anarchie de la reine Caroline, à l'effet de détrousser les voyageurs et de rançonner les gens riches. Naples jouissait jusqu'alors de ces coquins et de ces scélérats poétisés par nos opéras-comiques; mais chacun d'eux agissait isolément et pour son compte: c'étaient des forces perdues. Le génie de l'inventeur consista à canaliser tous ces crimes, à exploiter en grand cet arsenal d'escopettes et de poignards, et de mettre en commun, au bénéfice d'une société, le travail des assassins. Voilà donc une maison de commerce largement établie, ayant pour capital le meurtre et pour but le bien d'autrui: une terreur paralysant d'effroi les Deux-Siciles.
Ce n'est pas le premier venu qui entre dans une telle compagnie. Un bandit avait tué un homme; le fait était avéré: c'est bien, mais cela ne suffisait pas: il y a, comme cela de par le monde, des gens qui se disent assassins, mais qui ne sont bons à rien du tout. Il fallait un apprentissage, un stage du vice, et à moins que la nature ne fait richement doué, auquel cas son avancement était plus rapide, il devait à la société un apprentissage de cinq ans, et encore n'entrait-il point dans les rangs réguliers de la Camorra; il avait le premier degré dans les ordres: on le nommait simplementgarzone. Partant de là il subissait des épreuves, et quand il avait obéi à un ordre quelconque du chef, quand il avait bien joué du couteau et qu'il s'était signalé par quelque bon coup, alors on l'élevait à la dignité decamorriste, après s'être engagé par le serment qui suit: «Je jure d'appartenir de cœur et d'âme à la Camorra, d'avoir toujours ce couteau prêt pour latirata, de ne jamais converser avec la police, de ne jamais dénoncer un seul de mes frères, d'être tout prêt, au contraire, à les défendre, s'ils sont en danger, et à punir de mort les traîtres et les dénonciateurs.
Cela fait, l'homme était désormais entré dans cette confrérie, qui opérait en grand sur les routes de la Calabre et des Abruzzes, dans les champs de Palerme, autour des ruines de Pompéi, dans les rues de Naples et jusque dans les maisons même des Napolitains. La peur leur donnait des associés et des complices. C'était charmant. Le faible gouvernement des Bourbons ne pouvait rien contre cet ennemi intérieur qui souvent se réclamait aussi du titre de parti politique, ce qui est une des plus grandes garanties du crime dans tous les pays. Le préfet de police, Liberio Romano, fut obligé de pactiser avec cette puissante congrégation de bandits. Enfin le général de La Marmora ouvrit résolument la campagne contre eux, et ses bersagliers anéantirent cette puissanteCamorraqui pendant cinquante ans avait terrorisé le pays.
M. Eugène Nus a fait de ces camorristes les acteurs d'un drame. C'est remuer une bien grosse affaire pour arriver à un petit résultat théâtral, et cetteCamorraaux petits pieds n'a pas jeté grand effroi dans la salle, car Santa-Fede, ce grand général d'armée des camorristes, ne fait guère l'effet que d'un chef dans cette petite bande de gredins qui sert à la confection de tous tes drames passés, présents et futurs de ce genre. Le lecteur sera juge.
Un ancien dragon français, Pierre Mallet, a combattu à Solférino à côté du chevalier Luigi, un Sicilien auquel il a sauvé la vie. La reconnaissance du chevalier n'a pas de bornes; le dragon, comptant sur cette parole, part pour la Sicile afin de demander à son ami vingt mille francs qui doivent sauver Mallet père de la faillite. Il arrive au moment où Luigi va épouser la comtesse Martha. Mais la Camorra, sous les ordres d'un certain Santa-Fede, a fait des siennes; elle a enlevé la fiancée du chevalier.
En avant le courageux Français! Le voici à la recherche de Martha, parcourant la montagne et s'élançant dans les roches abruptes de l'Etna, A ce propos je ferai remarquer que ce volcan du drame manque un peu de couleur locale: j'ai vu l'Etna, j'ai fait l'ascension de cette superbe montagne couverte de bois et fertile comme les champs de Catane qui s'étendent à ses pieds, et j'avoue que je regrette de ne l'avoir pas retrouvé dans les décors du Châlelet; on l'a rendu trop sauvage pour la cause du drame; toujours est-il que notre compatriote Pierre Mallet, déguisé tantôt en colporteur, tantôt en camorriste, trouve au milieu de ces pics abruptes une jeune paysanne du nom de Bianca qu'il arrache des mains d'un féroce camorriste. Dès lors voilà une alliée: et Pierre Mallet et Bianca vont à eux deux détruire la Camorra sicilienne. Les camorristes se saisissent de Pierre; Bianca le délivre à la grande joie des spectateurs, qui rient de la déconfiture de Santa-Fede. Partie remise: Pierre Mallet tombe une seconde fois entre les mains de la Camorra; on l'attache à un arbre; en va le fusiller. Oui, n'était Bianca, la fidèle Bianca qui a adroitement appelé les bersaglieri, lesquels fusillent les camorristes pendant que l'Etna fait son éruption et jette son fleuve de lave sur ses flancs en feu. Bien rugi, Etna! Je crois que le volcan ferait à lui seul le succès de ce drame du bon vieux temps avec ses brigands, ses traîtres, ses rochers, ses prisons, son chevalier français prêt à tous les dangers, ses femmes au pouvoir des brigands, ses Anglais touristes mêlant leur sang-froid comique à toutes ces scènes, et cette jeune fille au pouvoir des assassins, rendue en fin de compte à l'amour du bien-aimé. Cela n'est pas à coup sur de la plus fraîche nouveauté, mais après tout cela amuse et intéresse, et je pense que voilà un succès pour le Châtelet qui se débat bien courageusement contre une situation jusqu'à présent peu heureuse.
Il vaut mieux que cela ce brave théâtre: il est rempli de bonne volonté et il a un personnel de comédiens de vrai talent. Castellano, qui a très-bien joué le rôle de Pierre Mallet; Donato, un superbe bandit au teint bistré, à la tête crépue, aux larges épaules, à la voix formidable; Montrouge, un Anglais de mauvaise humeur et d'un têtu à mourir de rire; Mlle Gérard, qui donne beaucoup d'énergie au rôle de Bianca.
J'aurais une observation de détail à faire à Mlle Gérard. Bianca dit quelque part dans la pièce, en parlant de son père: «Il tomba foudroyé sous le feu des camorristes et ne se releva que mort.» Je signale cette phrase à Mlle Gérard. Je ne sais si M. Eugène Nus tient à la conserver; quant à moi, je l'enverrais...
Cléomène, le sculpteur, est las de la vie. Le désespoir s'est emparé de l'âme de l'artiste, qui se meurt de la critique des sots, qui souffre des souvenirs du passé et n'a plus foi dans les triomphes de l'avenir. Cléomène veut mourir, et la ciguë est préparée. Le sculpteur l'a déjà bue, en jetant sa dernière malédiction à la vie, lorsqu'on lui annonce qu'un enfant qui vient de Sicile est là, suppliant, sur le seuil et demande avec des larmes à lui parler. Nisus, c'est son nom, est venu de Syracuse à Athènes, attiré par la gloire du maître et voulant devenir son apprenti. C'est un dernier ami de la dernière heure; Cléomène accueille l'enfant qui, fatigué, s'endort. L'artiste en regardant Nisus dans le sommeil, s'aperçoit que l'apprenti est une femme, une inconnue qui murmure son nom sur ses lèvres entr'ouvertes, et voici Cléomène, éperdu d'amour, regrettant de mourir. Et ce poison! L'esclave en le préparant a substitué une liqueur inoffensive à la ciguë, et Nisus n'est autre que Nisa que Cléomène épouse. Petite comédie à l'antique, dite dans des vers émus, mais parfois un peu abandonnés, et que joue avec beaucoup de talent un comédien que nous avons vu avec plaisir revenir à la comédie, après lui avoir fait une infidélité pour un théâtre de chant, M. Masset, dont l'Odéon tirera un excellent parti. Mlle Broisat est charmante dans ce rôle attendri de Nisus.
L'Opéra-Comique a donné, sous le titre desTrois souhaits,un acte de M. Jules Adenis et de M. Poise, qui, ce me semble, n'a pas de bien grandes visées, et que la critique doit prendre tel qu'il se présente, à la bonne franquette. Puisque M. J. Adenis n'a fait que reprendrele Bûcheron ou les Trois souhaitsde Guichard et Castet, que Philidor avait mis en musique, M. J. Adenis a conservé la plupart des paroles et des morceaux de chant de ses prédécesseurs; c'est un respect que M. Poise n'a pas eu pour Philidor: peut-être aurait-il mieux fait de suivre l'exemple de son collaborateur. Il est bien difficile de reprendre ainsi à nouveau et en sous-œuvre des ouvrages du passé: mais ne chicanons point M. Poise à ce sujet, il y a de fort jolies choses dans ce petit acte: une charmante ouverture, et un roman d'une heureuse inspiration: «C'était au temps où fleurit l'églantine», à laquelle le public a fait un véritable succès, et c'était justice.
M. Savigny.
La rue de Durolle, à Thiers. Le château du Piroux, à Thiers.
EXPLICATION DU DERNIER RÉBUS:
L'arrivée du shah de Perse à Paris, le 6 juillet 1873, avait mis les têtes à l'envers.