L'ILLUSTRATIONJOURNAL UNIVERSEL31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1603SAMEDI 15 NOVEMBRE 1873DIRECTION, RÉDACTION, ADMINISTRATION22, RUE DE VERNEUIL, PARIS.31e Année.VOL. LXII. N° 1603SAMEDI 15 NOVEMBRE 1873SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL60, RUE DE RICHELIEU, PARIS.Prix du numéro: 75 centimesLa collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.; 6 mois, 18 fr.; un an, 36 fr.;Étranger, le port en sus.Le Général ChangarnierD'après la photographie de M. Mamoury.SOMMAIRETEXTEHistoire de la semaine.Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.La Sœur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.Nos gravures:Le général Changarnier:Le duc de Broglie lisant le Message du Président; Incendie de l'Opéra.L'électricité à l'Assemblée nationale.La grotte de Royat: Scènes de la vie irlandaise.Un voyage en Espagne pendant l'insurrection (III).Les Théâtres, par M. Savigny.Bulletin bibliographique, par M. Jules Claretie.Exposition de Vienne: vitrine du docteur Pierre, 8. place de l'Opéra, Paris.GRAVURESLe général Changarnier.L'ouverture de la session parlementaire: M. le duc de Broglie lisant le Message du Président de la République à la tribune de l'Assemblée nationale.L'incendie de l'Opéra: découverte du cadavre du pompier Bellet dans les décombres, après l'incendie.Le nouvel appareil d'allumage électrique installé au palais de l'Assemblée nationale, à Versailles.Types et physionomies d'Irlande: paysans irlandais se rendant au marché.Le gardeur de porcs.La France pittoresque: la grotte de Royat.La Sœur perdue, par Mayne Reid (4 gravures).La vitrine du docteur Pierre, à l'Exposition universelle de Vienne.Rébus.HISTOIRE DE LA SEMAINEFRANCENous sommes en pleine crise, car il semble que chaque réunion de l'Assemblée nationale doive avoir pour effet immédiat de nous faire subir une crise nouvelle. La proposition de prorogation des pouvoirs du maréchal Mac-Mahon, présentée le jour même de la rentrée avait été accueillie, nous l'avons dit la semaine dernière, par une majorité de 14 voix. Or, la commission parlementaire chargée d'examiner cette proposition, nommée, comme on le sait, par les bureaux de l'Assemblée, s'est trouvée, par suite de la répartition des voix dans ces bureaux, être en majorité hostile aux projets du cabinet actuel. Sept membres seulement de cette commission, sur quinze, se sont montrés favorables à cette proposition. Huit s'opposent à son adoption, du moins dans sa teneur actuelle.Le différend porte toujours sur les lois constitutionnelles, que l'opposition voudrait, comme le demandait M. Dufaure, faire discuter conjointement à la question de prorogation, tandis que le cabinet et la droite désireraient ne les faire venir qu'en second lieu.Nous n'en finirions pas s'il nous fallait enregistrer toutes les manœuvres de stratégie parlementaire auxquelles a donné lieu cet imbroglio; constatons seulement que, comme la commission est maîtresse de présenter son rapport quand elle le juge convenable, et que l'opposition, qui y prédomine, a intérêt à faire traîner les choses en longueur, la situation serait sans issue sans des concessions importantes venant d'un côté ou de l'autre.La commission s'est présentée à M. le maréchal de Mac-Mahon et lui a demandé, par l'organe de M. de Rémusat, son président, de trancher les difficultés pendantes par une déclaration en faveur du vote immédiat des lois constitutionnelles; le maréchal a répondu qu'il devait s'en rapporter à ses ministres, à l'Assemblée elle-même, et la commission a dû se retirer sans être guère plus avancée qu'auparavant. En attendant, nous sommes revenus, sauf l'interversion des rôles, à la campagne fameuse de la commission des Trente. Espérons que celle-ci sera moins longue et plus féconde en résultats pratiques.ALLEMAGNE.Les élections au Landtag ou Chambre des députés de Prusse, qui ont eu lieu le 2 novembre, ont eu pour résultat de laisser, comme par le passé, une grande majorité au prince de Bismark et au ministère qui représente sa politique. Cependant, la lutte a été très-vive, et cette majorité, tout en restant prépondérante, s'est affaiblie de manière à donner à réfléchir aux hommes politiques allemands, qui n'ont pas craint de froisser les croyances d'une partie notable de la population par des réformes prématurées dans les rapports de l'État avec le clergé. Voici, du reste, comment s'exprime à l'égard de ces élections laCorrespondance provinciale, organe officieux du cabinet.«D'après les communications reçues à ce jour, il ressort,--à l'égard de la lutte qui donnait principalement leur caractère aux nouvelles élections,--que les efforts du parti ultramontain ont réussi à augmenter le nombre des membres de la fraction centre (de 63 à 86), mais non pas néanmoins dans la proportion que les cléricaux pensaient pouvoir espérer. L'accroissement de ce parti s'est fait d'ailleurs aux dépens des fractions les plus rapprochées de lui.«Le centre de gravité de la Chambre des députés se trouvera indubitablement dans le parti libéral.»AUTRICHE-HONGRIE.L'empereur François-Joseph a ouvert en personne, le 5 novembre, la session du nouveau Reichsrath, le premier qui ait été nommé par voie de suffrage direct de tous les électeurs et non plus, comme autrefois, par les dix-sept Diètes.Jamais aussi assemblée n'a peut-être été aussi complète que celle qui vient de se réunir, les quarante-deux députés tchèques de la Bohème et de la Moravie seulement s'étant abstenus de prendre leurs sièges et persistant dans leur résistance passive au constitutionalisme allemand.L'opposition n'est pourtant pas désarmée dans cette Chambre, à laquelle vont être soumises des mesures de grande importance. Elle ne pourra pas, en conséquence de l'absence des Tchèques, s'opposer aux réformes constitutionnelles, qui exigent les deux tiers des voix, mais elle sera en situation, dans des circonstances données, de peser sur les délibérations.Le ministère actuel dispose d'une majorité considérable: 228 voix. On est donc en droit d'attendre qu'il obtiendra sans difficulté et sans troubles l'adoption des mesures annoncées par S. M. François-Joseph. La situation politique et financière de l'empire austro-hongrois ne pourra donc que s'améliorer pendant et après la session qui vient de s'ouvrir.ESPAGNE.Nous devrions être habitués aux fausses nouvelles qui nous arrivent d'Espagne presque chaque jour. Cependant la mystification qui a défrayé, cette semaine, les commentaires de la presse européenne pendant deux jours, était de proportions tellement inusitées que nous lui devons au moins une citation. D'après une dépêche arrivée le 9 novembre et datée de l'agence carliste de Bayonne, une grande bataille avait eu lieu entre les carlistes et les troupes du gouvernement; celles-ci avaient été mises en déroute complète, laissant aux mains des carlistes leur général, Moriones, et quatre canons. Deux jours après, on apprenait que la fameuse bataille n'avait pas eu lieu et que, sauf quelques engagements partiels, la situation était toujours à peu près la même au nord de la péninsule.On annonce de Carthagène que les élections pour le renouvellement de la junte ont eu lieu le 8 novembre. Le pouvoir suprême a été laissé aux intransigeants les plus décidés: le journaliste Roque Barcia, le général Contreras, le député Galvez ainsi que les citoyens Carceles et Lacalle, entre autres révolutionnaires, ont été élus. C'est donc la continuation de la lutte.Courrier de ParisIl y a eu des premières représentations coup sur coup à trois théâtres, suivies de trois succès. On a constaté à quatre églises quinze mariages dans le beau monde. Les courses d'automne ont servi à inaugurer l'hippodrome d'Auteuil. Nous avons tous un peu rencontré sur notre chemin un pauvre-aveugle, qui est notre ami, parce qu'il a été dépouillé par les mêmes voleurs qui nous ont mis à nu. Cet aveugle n'est autre, notez-le, que Georges V, ex-roi de Hanovre, auquel les Prussiens ont pris son domaine. Deux cent mille pieds de dahlias ont paru sur les trois marchés aux fleurs. La Bourse a un peu baissé, parce qu'un baron hébreu l'avait fait trop hausser, un soir. On a vu neiger un peu partout les innombrables et curieux almanachs de la maison Pagnerre. Avec la première décade de novembre ont commencé les premières soirées, les premiers concerts, les premiers repas de corps.Tout cela est pour vous recommander de ne pas prendre à la lettre ce que disent les oiseaux de mauvais augure. Savez-vous qu'à distance un galant homme peut supposer que tout est sans dessus dessous par ici? Tel provincial s'imagine qu'on ne doit plus s'aventurer sur l'asphalte qu'un revolver à la main. Nos promenades seraient toutes parsemées de chausses-trappes ou de pièges à loups. Comment exprimer décemment que ce ne sont là que contes noirs forgés comme les romans d'Anne Radcliffe pour donner la chair de poule aux imbéciles? Jamais Paris n'aura été plus calme. Les riches étrangers reviennent. Les belles toilettes reparaissent. De temps en temps, lorsque feu Mathieu (de la Drôme) permet qu'il ne pleuve pas, une lumière soudaine éclaire la ville en l'égayant. Le soleil si doux et si doré de ce qu'on appelle l'été de la saint Martin donne pour quelques heures un faux air de Florence ou de Naples à la longue ligne des boulevards.Paris, effaré par la politique! Eh! mon Dieu, oui, c'est vrai, il existe parmi nous une vingtaine d'intrigants, plus douze cents têtes à l'envers, mettez en quinze cents, si vous voulez, qui cherchent sans cesse à communiquer aux autres le virus de leurs transes et de leurs colères. Ce fait-là, je n'entends pas le nier. Ceux dont je vous parle se regardent entre eux comme des chiens de faïence. Il est hors de doute que si chacun d'eux avait le pouvoir de remuer le fameux bouton de J. J. Rousseau, «il tuerait le mandarin». Mais, après tout, je le répète, il n'y a de ce côté qu'une imperceptible minorité. Ces hommes bizarres, la masse de la population les regarde d'un mil tour à tour compatissant et étonné. On a presque l'air de dire en les voyant:--Quand donc seront-ils guéris de la fièvre qui les agite?Pour le reste, les affaires et les plaisirs sont la grande préoccupation, le souci unique. Si cette vérité avait besoin d'être démontrée, l'histoire de la semaine serait là comme une preuve que nul ne saurait récuser. On a voulu voir si les actrices à la mode se sont maintenues à leur niveau de l'hiver dernier. On a mesuré des yeux le nouveau champ de courses. Pour le dire en passant, il est bien dessiné et présente tous les avantages que n'avaient pas les boulingrins un peu étranglés de la Marche, mais que voulez-vous? le trajet n'aura pas de sitôt l'agrément qu'on trouvait à parcourir la grande et magnifique avenue des Acacias. De la porte Dauphine à Auteuil, le bois de Boulogne a été coupé sans intelligence comme sans pitié. On n'a plus devant soi, tout le long de ce parcours, que de frêles baguettes plantées en terre. C'est dire qu'on y grillera l'été prochain. Eh bien, après? L'amour du cheval avant tout.Je vous l'ai dit, il pleut des almanachs. La seule librairie Pagnerre vient d'en jeter 500,000 dans la circulation. Il y en a de toutes les couleurs. Satinés, illustrés, coloriés, ils ont, en apparence, ce qu'il faut pour plaire. On me permettra pourtant de leur faire un reproche, c'est de ne porter la marque d'aucune originalité. Vous pourriez aisément mettre à l'un la couverture de l'autre sans que l'œil du lecteur en fût en rien choqué. Si l'on en excepte le vénérableDouble Liégeois, toujours imprimé sur papier à chandelles, avec des têtes de clous, invariablement historié de l'éternelle vignette qui est censée représenter Mathieu Laënsberg, on ne voit en eux que les divers tomes d'un même petit recueil auquel a été soudé le calendrier de l'année.Almanachs nouveaux! Les plus menteurs sont les plus beaux!s'écrient les colporteurs à travers les campagnes. Heureux quand ils s'entendent à mentir, car, pour le moins, ils amusent leur monde; c'est toujours ça de gagné. Mais non, l'almanach aussi est devenu grave, sentencieux, dogmatique. Durant quarante années, un préjugé d'école consistait à penser que le peuple apprend à lire dans les almanachs; Jérémie Bentham avait mis cette supposition-là à la mode. S'appuyant là-dessus, on s'arrangeait pour faire, chaque année, un peu avant la saint Sylvestre, de petits livres savantasses et secs auxquels il fallait donner le plus possible un faux nez d'encyclopédie. Les plus beaux génies ne dédaignaient pas de mettre leurs plumes au service de l'entreprise, idée trompeuse comme tant d'autres. Dans les almanachs, le peuple ne cherchera jamais que les foires et marchés et des fariboles pour le faire rire. Néanmoins on fit, sous la direction de M. Charles Blanc, l'Almanach du mois, petit livre qui paraissait douze fois l'an, conformément aux douze signes du Zodiaque; Lamennais y donna des pages magnifiques; Cormenin y enseignait la science du droit; F. Arago y racontait la marche désastres; David (d'Angers), quittant le ciseau, y écrivait la vie de Thorwaldsen. Il s'y trouve une élégante et sublime rêverie de Georges Sand sur les souffrances du jeune Hamlet, prince de Danemark, dont l'illustre femme, sans grand souci de l'histoire, faisait un noble et fier chevalier de la démocratie. Hélas! tout cela, c'était un tas de perles jetées au nez des pourceaux! Le peuple n'y mordait pas. Il préférait de beaucoup l'Almanach astrologiqued'Eugène Bareste, ou Barestadamus, qui ne lui disait que des calembredaines.Nos pères, poussés par le bon sens natif de la vieille famille française, aujourd'hui trop mêlée, aimaient et cultivaient aussi l'almanach; oui, mais c'était seulement pour eux un moyen d'amusement ou un procédé de critique. Du petit livre annuel, ils faisaient une sorte de rallonge à la comédie ou à la satire. Voilà pourquoi, voilà comment Rivarol faisait lePetit almanach des grands hommes; Grimod de la Reynière, l'Almanach des gourmands; Dorat-Cubières, l'Almanach des Grâces, et je ne sais plus qui l'Almanach des farceurs. Recueillez vos souvenirs. L'Almanach des Muses, allant de Louis XV à Charles X, sans s'inquiéter des secousses politiques et militaires du temps, est un des plus curieux monuments de la littérature nationale. Beaucoup de coqs, voire quelques geais de l'art dramatique ont trouvé dans ce fumier de la poésie, plus d'une topaze, plus d'un saphir dont ils ont orné leur théâtre, qui ne vaudrait peut-être pas grand'chose sans ces enjolivements. Mais tout cela est passé de mode et ne saurait renaître. Le journal a absorbé l'almanach. Avant peu il aura avalé le livre et ceux qui s'adonnent encore à la chevaleresque folie de vouloir en faire.Chez nos voisins de l'autre côté du Rhin l'almanach, au contraire, est en pleine floraison. Tous les ans, à Noël, on en fait pour une quinzaine de millions. Il n'y a pas de soigné que le côté typographique, comme chez nous; la partie littéraire est, avant tout, l'objet d'un grand souci. On s'adresse aux plus grands noms. Lisez laCorrespondance d'Henri Heine, et vous verrez que l'auteur deLutèceétait sollicité de vingt côtés à la fois, dès le mois de septembre, pour donner à prix d'or quelques pages à des almanachs. Presque tous ses petits poèmes, si piquants, si burlesques, si vifs ont paru, un à un, dans ces recueils avant de former une gerbe.--Et même j'ai aujourd'hui cette bonne fortune de pouvoir intercaler ici une de ces petites machines, absolument inédite en France, un poème de cinquante vers charmants qu'un réfugié allemand, mon ami S***, a bien voulu traduire pour vous et pour moi. Poème, conte, apologue, satire, ce sera tout ce que l'on voudra. Ce dont je suis sûr c'est que ça n'ennuiera personne.«LE PAYSAN ET LE FARFADET.«Il y avait une fois un paysan appelé Truphème.«Le paysan alla à la foire de Leipzig et y fit l'emplette d'un farfadet.«Ah! c'était un beau farfadet! Le grand Goethe en eut donné mille thalers, tant le sujet était bizarre; maître Cornélius, le peintre en renom, l'aurait acheté plus cher pour cette raison que le génie: lui aurait appris l'art de ne pas être avare de couleur. Le peuple de Berlin l'eut payé plus cher encore, en ce que le farfadet, persifleur intrépide, aurait trouvé moyen de se moquer publiquement du roi de Prusse et de son casque surmonté d'un paratonnerre.«Le paysan ne l'avait pris que pour amuser sa maison.«Au logis, Truphème put voir qu'il amusait trop son monde.«Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il avait changé la ménagère en grande coquette de théâtre. Du garçon de charrue il faisait un raisonneur, barbouillé de philosophie. Le chien du berger lui-même était déjà en train de subir une métamorphose; il se changeait en herboriste capable de rivaliser avec M. de Humboldt.«--Maudit farfadet! dit le paysan,--et il l'enferma dans sa grange.«Dans la grange, tout fut bien vite brouillé et embrouillé. Les vesces se mêlèrent au blé; l'avoine ne fit plus qu'un avec le colza.«--Je ne vois qu'un moyen de me défaire de ce drôle, dit Truphème.«Et il mit le feu à la grange dans la pensée de le faire brûler. Mais en sortant, au moment de fermer la porte, comme il fouillait dans sa poche pour y prendre la clef, il y trouva le farfadet qui riait aux éclats.«--Ah! ah! ah! mon maître! Que je le remercie de m'avoir rendu la liberté!«De désespoir, Truphème le paysan s'est noyé dans son puits.«Voilà ce que c'est que de mal choisir ou de trop bien choisir, quand on va à la foire de Leipzig pour y acheter un farfadet.»Mme Urbain Rattazzi est en ce moment à Rome, où elle passera, dit-on, les premiers mois de l'hiver.--A ce sujet hâtons-nous de fermer une blessure que nous avons involontairement faite.Il y a un mois, dans un de nosCourriers, nous avons parlé d'une fête que la princesse aurait donnée, lors de son passage à Paris, un souper, un concert. Rien de tout cela. On nous avait mal renseigné. En revenant d'Italie, Mme Urbain Rattazzi n'a reçu dans son hôtel qu'un petit nombre d'amis et avec toute la décence et tout le recueillement qu'impose aux personnes bien nées un veuvage de date récente. La princesse sait trop ce qu'elle doit à la mémoire de l'homme d'État dont elle porte le nom pour laisser effacer ses souvenirs par les éclats de la vie mondaine.Un petit homme, la barbe grise, du feu dans les yeux, une fleur à la boutonnière, le chapeau sur l'oreille, de l'entrain, de la gaieté, un grand et profond amour de l'art, tel est Gustave Mathieu. J'aurais pu parler de lui, il n'y a qu'un instant, à propos des faiseurs d'almanachs. Il a fait de ces petits livres, en effet; son nom paraissait l'y obliger.Dans ce pays trois Mathieu sont fournis.Comme aurait pu le dire Voltaire en rajeunissant son vers sur Gentil Bernard: Mathieu Laënsberg, Mathieu (de la Drôme), Mathieu (de la Nièvre), trois noms d'almanach, tous fort populaires. Mais, quant à ce qui est du troisième, il y aura une auréole de plus. Ce Gustave Mathieu est un vrai poète; il tient à la main une lyre d'ivoire et d'airain des plus sonores. Voilà, tout compte fait, vingt-cinq ans qu'on connaît ses chants d'amour, de bataille et d'art. Celui des typographes de France qui a le plus de renom pour les belles œuvres, Louis Perrin, de Lyon, vient de réunir en faisceau les poèmes et les idylles de cet autre Robert Burns et, sous ce titre:Parfums, Chants et Couleurs, il en a fait une édition de luxe, la coqueluche des bibliophiles. Cela est conçu dans le format in-4º, sur papier de Hollande, avec le caractère italique des Aldes, bref, un trésor. Un poète populaire qui ne peut être acheté que par des bourses aristocratiques!Non loin du pays de Gascogne,Mon père avait un vieux château....................................................Mon aïeul était rossignol,Ma grand'mère était hirondelle.Attendez donc! En 1849 en des temps semblables à ceux que nous traversons, il y avait au passage Jouffroy un immense estaminet où fonctionnaient, chaque soir, trois cents pipes endiablées, pendant qu'à l'une des extrémités de la salle, cachés dans ce nuage de tabac, s'époumonaient sur un petit théâtre, aux maigres sons d'un piano, six ou sept chanteurs voués à la romance, à la chansonnette et à la ballade. On ne les regardait guère. Le bruit des conversations, des tasses, des talons de bottes couvrait les notes fausses. Mais, vers dix heures du soir, quand la foule et la fumée étaient compactes, vous voyiez apparaître un homme étrange. A son aspect silence soudain. Les pipes les plus actives cessaient de fonctionner; on avalait la fumée des cigares. Le garçon servant s'arrêtait, son cruchon à la main, comme Sisyphe oubliant de rouler son rocher. «--Voilà Darcier!» disait-on.--Darcier, c'était le Frédérick-Lemaître de Pierre Dupont et de Gustave Mathieu.--Tiens! s'écriait Gavarni, il doit avoir du chien dans le ventre, celui-là.Et c'était vrai. Sa figure exprimait déjà le caractère du personnage dont il se disposait à chanter la sombre, ou naïve, ou joyeuse, ou lamentable odyssée. Il entrait en scène, il agissait, il gesticulait, il parlait en chantant, mais avec une telle verve, une telle profondeur de sentiment, une passion si vraie, en entrelardant son chant d'ornements si extraordinaires, de notes si imprévues, de cris sauvages, d'éclats de rire, de mélodies désolées, de sons étouffés, tendres, délicieux, qu'on se sentait pris, ému, bouleversé. Ah! ce Darcier était un artiste, allez!Pour cadrer avec ses allures de bohème, il avait deux poètes, Pierre Dupont, qui lui a donné à chanter lesLouis d'or, Gustave Mathieu, qui l'a pris pour interprète deJean Raisin, deChante-clair, et de cette autre jolie chanson dont je vous citais tout à l'heure quatre vers. Après avoir électrisé la salle par ces stances, Darcier se mettait à boire une chope et à fumer une pipe à une table de ce café comme un simple mortel. Et on l'accueillait, et on le choyait, et on l'écrasait d'applaudissements.--Il est l'initiateur d'un art nouveau! disait-on.Il y avait alors un pauvre diable du nom de Charles Gille, qui se croyait poète.Il s'est tué, depuis lors, ne se sentant pas la force de soutenir la lutte de la vie.En ce temps-là, s'inspirant d'un dessin épique de Charlet, il avait fait une cantate sur les volontaires de 92:V'là l'bataillon de la Moselle en sabots,V'là l'bataillon de la Moselle!Darcier avait voulu faire lui-même la musique de cette Tyrtéenne. Quand il la chantait, il y mettait tant de véhémence, qu'au second couplet la salle entière se levant, demandait à courir aux armes.Darcier avait sa légende.A l'âge de douze ans, il se trouvait un jour, je ne sais pourquoi ni comment, dans une église de Paris dont le grand Delsarte dirigeait les choeurs! L'enfant fut frappé par l'accent profond de certaines notes du maître. Il alla l'attendre à la porte, et l'abordant, tout ému:--M'sieu, lui dit-il, je n'ai pas de voix; mais si vous vouliez... si vous vouliez me donner des leçons, je crois que je finirais par bien chanter tout de même.Il avait une fort jolie voix, au contraire, mais il supposait qu'il n'en fallait pas, qu'il ne fallait que de la volonté pour bien chanter.--Eh bien, mon ami, répondit l'habile et savant professeur, viens me voir. J'aime lestoqués; tu m'as l'air d'en être un. Je te prends pour élève.Delsarte, en effet, lui apprit la musique et le chant. Quand vint l'âge de la puberté, il lui défendit de chanter jusqu'à la mue complète de sa voix; Darcier ne tint compte de la défense et gâta probablement un organe qui, tel que nous l'avons entendu jadis, il y a vingt-deux ans, avait pourtant encore du charme, de la puissance, sinon de la fraîcheur. Puis, il prit sa volée en province, où, tout en mettant en action le Roman Comique de Scarron, il devînt passé maître en fait d'armes. Il donnait indifféremment des leçons de bancal, d'espadon, de briquet, de latte, d'épée, de bâton, de savate ou de piano. Revenu à Paris à l'heure de l'orage révolutionnaire, il était le premier ténor de cet estaminet lyrique que je cherchais à esquisser tout à l'heure. Duprez, Roger, Lablache, tous les grands chanteurs allaient l'entendre, et Meyerbeer, chose inouïe! descendant de son Olympe musical pour aller vider un bock dans leboui-bouidu passage Jouffroy, s'écriait:--J'aimerais à faire une ode-symphonie pour ce gosier-là!Telles sont les choses que m'a rappelées tout à coup le beau livre:Parfums, Chants et Couleurs, de Gustave Mathieu.Philibert Audebrand.L'OUVERTURE DE LA SESSION PARLEMENTAIRE.--M. le duc de Broglie lisant le Message du Président de la République à la tribune de l'Assemblée nationale.L'INCENDIE DE L'OPÉRA--Découverte du cadavre du pompier Bellet dans les décombres, après l'incendie.LA SŒUR PERDUEUne histoire du Gran Chaco(Suite)Les sauvages différaient des Peaux-Rouges du Nord en ce qu'ils ne portaient ni pantalons ni mocassins. La douceur de leur climat les dispensait de se couvrir de ces vêtements. Les Indiens du Chaco n'ont pas même besoin de protéger leurs pieds, car il est rare qu'ils foulent le sol. Leur véritable demeure est sur le dos de leurs chevaux.De chaque côté de leurs selles leurs jambes nues pendaient, unies comme du bronze moulé, et sculptées comme par le ciseau de Praxitèle; la portion supérieure de leurs corps était également nue, mais contrairement à l'usage de leurs frères du Nord, ces Indiens n'étaient ni tatoués ni peints. L'éclat d'une peau saine et d'une riche couleur foncée, quelques coquillages ou des bracelets de graines autour de leurs cous ou de leurs bras constituaient leurs seuls ornements.Leur chevelure noire comme l'ébène, coupée carrément sur le front, croissait par derrière en toute liberté et couvrait leurs épaules de ses flots abondants; chez quelques-uns, elle tombait jusque sur la croupe du cheval!Deux étaient habillés d'une manière différente des autres, les deux cavaliers montés sur des recados.Le premier était un jeune Indien, évidemment le chef de la troupe. Il avait une sorte de ceinture autour des reins, mais par-dessus et flottant négligemment sur ses épaules, il portait un manteau de forme analogue à unponcho, bien différent toutefois du vêtement de laine des gauchos. C'était lamantaen plumes des Indiens, faite d'une peau de daim préparée et admirablement ornée avec le plumage duguacamaya(1) et d'autres oiseaux aux ailes brillantes.Note 1:Oiseau d'un plumage magnifique et appartenant à la Tribu des perroquets.Sur sa tête, il portait un bonnet en forme de casque, fabriqué avec une peau de cheval tannée, d'une blancheur de neige et entouré d'une rangée de plumes derhea, plantées verticalement dans un cercle brillant. D'autres ornements placés sur son corps et autour de ses membres, et le harnachement de son cheval le désignaient clairement comme le premier personnage de la troupe. Il n'avait avec lui que des jeunes gens, mais lui aussi était un jeune homme, et bien certainement il n'était pas l'aîné de ses compagnons.Le seul homme blanc qui se trouvait parmi ceux-ci, et dont nous avons dit qu'il avait l'air d'un Castillan, offrait à l'œil un type véritablement remarquable.--Sur ses traits se lisait une expression de férocité mélangée de ruse qu'on retrouvait d'ailleurs sur la figure du jeune chef qui chevauchait à côté de lui.Son vêtement était mi-partie celui d'un civilisé et celui d'un Indien, et on pouvait le prendre lui-même pour un gaucho fait prisonnier par les sauvages. Mais telle n'était pas évidemment la situation de cet homme, car il marchait à la place d'honneur, à la droite du chef. Tout au contraire, son air et ses actions racontaient une autre histoire, celle d'un scélérat qui, après avoir suivi une carrière de crime dans les pays civilisés, avait cherché la protection des sauvages et était devenu traître à sa race et aux siens.La longue lance qui dépassait de beaucoup ses épaules montrait sur sa pointe d'acier une teinte plus rouge que celle de la rouille. C'était la couleur vermeille du sang, séchée et brunie par les rayons du soleil, et toutefois encore assez fraîche pour dénoter que l'arme avait été récemment employée. C'était cette même lance qui avait percé la poitrine de Ludwig Halberger.Si un doute s'était élevé à cet égard, il eût bientôt été dissipé par la présence d'une troisième personne qui s'avançait un peu en arrière et qui évidemment était gardée comme une captive. C'était une jeune fille à laquelle on eût pu donner quinze ans, bien qu'elle n'en eût que quatorze. Elle possédait déjà dans toute son attitude certaines grâces de la femme, ainsi que cela arrive fréquemment dans l'Amérique espagnole, où l'adolescence commence plus tôt que dans nos froids climats: un visage d'un ovale délicat, une bouche mignonne ombrée déjà d'un léger duvet, des yeux ornés de longs cils avec de fins sourcils arqués, un teint olivâtre et ces formes élégantes dont les dames andalouses sont si fières: telle était Francesca Halberger, la fille du naturaliste.L'expression suprême de tristesse répandue sur sa figure ne parvenait pas à en altérer la beauté. Il est du reste à remarquer que le regard d'une femme espagnole n'est jamais plus noble et plus fier que lorsqu'elle est en face d'un danger.La prisonnière venait de voir son père traîtreusement frappé par la lance d'un assassin; son dernier cri: «Ma fille! ma pauvre enfant!» retentissait encore à ses oreilles; avant même d'avoir pu se rendre compte du danger qu'elle courait, elle avait été saisie et mise hors d'état d'opposer la fuite à la violence par la horde de ses agresseurs et s'était sentie entraînée vers un but qu'elle ignorait. Elle montait encore le petit cheval sur lequel elle avait quitté sa demeure, mais un des cavaliers indiens s'était emparé de la bride et ne lui permettait plus de le guider.La cavalcade s'avançait lentement, elle n'avait pas besoin de se hâter, car une poursuite n'était pas à craindre. Ceux qui avaient commis cette cruelle action savaient bien qu'il n'y avait pour eux aucun danger de représailles qu'ils pussent sérieusement redouter.De temps à autre, l'un des cavaliers de la troupe se dressait sur son cheval et examinait pendant un moment la plaine. Mais cette action ne provenait pas de la crainte d'une poursuite, c'était simplement la satisfaction d'une curiosité.Cependant une sorte d'inquiétude existait au fond des cœurs de ces sauvages ou tout au moins chez leur chef ainsi que le prouvait le dialogue échangé entre lui et l'homme blanc qui chevauchait à ses côtés. Il se bornait à quelques mots prononcés d'un ton de doute, et dans le regard de l'Indien on eût pu découvrir le regret de l'acte qui venait de s'accomplir.Les réponses du farouche renégat qui non-seulement l'avait conseillé, mais qui l'avait exécuté, semblaient avoir pour but de le rassurer. Fataliste comme tous les Indiens, le jeune chef se contenta de répondre aux dernières paroles du misérable qui raillait ses scrupules: «Ce qui est fait est fait», et il poursuivit sa route sans arrêter plus longtemps sa pensée sur le remords ou sur le repentir.La conversation entre les deux sauvages qui formaient l'arrière-garde fera mieux comprendre le sujet de l'inquiétude du chef.Ils venaient de parler avec une admiration mêlée de pitié de la beauté de leur captive et des liens d'amitié qui avaient existé entre leur vieux chef et Halberger.«Nous pourrions bien avoir à regretter ce que nous avons fait, suggéra le plus sage des deux.--Quel regret? demanda son compagnon. Le père du jeune chef n'est-il pas mort?--Si Naraguana vivait encore, il n'aurait jamais permis cela.--Naraguana ne vit plus.--C'est vrai. Mais son fils Aguara n'est qu'un jeune homme encore comme nous-mêmes, il n'a pas encore été élu chef de notre tribu. Les anciens peuvent être mécontents; quelques-uns d'entre eux, comme Naraguana, étaient les amis de celui qui a été tué. Qui sait si nous ne serons pas punis pour cette expédition?--Ne crains rien, le parti de notre jeune chef est le plus puissant, et de plus cevaqueano(2)Note 2:Guide.Là-bas, fit le sauvage en désignant le renégat, prendra toute l'affaire sur lui. Il a déclaré qu'il affirmerait que c'est une querelle qui le regarde seul. Il soutient que le Visage pâle qui ramassait des plantes a eu des torts envers lui. Qui sait si cela n'est pas vrai? Tu sais aussi bien que moi que levaqueanopossède une grande influence dans notre tribu; avec sa protection Aguara s'en tirera sain et sauf.--Espérons-le, répliqua l'autre. Et si cette jolie créature doit un jour être notre reine, ce ne seront pas les guerriers de la tribu qui s'en plaindront, mais en revanche les jeunes filles Tovas ne seront pas contentes!»La conversation fut interrompue par un cri venant de l'avant-garde: c'était un cri d'alarme, et un moment après chaque Tovas, dressé sur son cheval, interrogeait d'un regard inquiet les confins de la plaine.La jeune fille seule resta immobile sur sa selle; on sentait que dans sa pensée rien ne pouvait ajouter aux horreurs de sa situation; elle était indifférente à de nouveaux coups du sort.La cavalcade parcourait alors un espace dépouillé d'arbres, l'une des quelques «trariesas» ou terrains stériles qu'on rencontre dans le Chaco. Cette stérilité ne provient pas de la mauvaise qualité du sol, mais du manque d'eau. Ces espaces sont pendant une partie de l'année inondés par les débordements des rivières voisines, mais l'été venu, ils se dessèchent et se pulvérisent sous les rayons d'un soleil torride, et montrent sur leur face un enduit d'un blanc grisâtre ressemblant à la gelée blanche et qui est le produit d'une efflorescence saline amenée par l'évaporation des eaux (3).Note 3:Cette substance est appeléeSalitrépar les Américains Espagnols. C'est une sorte de salpêtre. Une efflorescence semblable qui couvre les plateaux du nord du Mexique, se nommeTéquisuité.Les voyageurs étaient entrés dans ce désert pour éviter le détour causé par un crochet du fleuve. Quand retentit le cri d'alarme, ils se trouvaient à environ dix milles du cours d'eau et à peu près à la même distance du bois le plus proche. Ce cri avait été poussé par le renégat qui marchait en avant et qui aussitôt arrêta son cheval et se dressa sur ses étriers.CHAPITRE VILA TORMENTARien absolument n'apparaissait! le soleil achevant sa carrière brillait dans un ciel sans nuage et projetait en noires silhouettes sur la plaine blanche les ombres des chevaux et des cavaliers. Aussi loin que pouvait porter la vue on n'apercevait aucun être vivant, pas même un oiseau traversant ce triste désert.Mais bien qu'aucun nuage ne se détachât sur la voûte bleue de l'atmosphère, on pouvait cependant, à force d'attention, découvrir une légère vapeur débordant l'horizon lointain, directement en face des cavaliers.Elle était à peine perceptible, toutefois l'œil exercé du vaqueano l'avait remarquée et y avait lu l'approche d'un danger.«Qu'est-ce donc? demanda le jeune chef en poussant son cheval auprès de celui du vaqueano.--Caramba! ne le voyez-vous pas? repartit l'Espagnol en montrant l'horizon.--Je vois un petit nuage; rien de plus.--Rien de plus?--Non. On dirait plutôt de la fumée, mais ce ne peut être cela; il n'y a pas un brin d'herbe à dix milles à la ronde dont on puisse faire du feu. Du reste, que pourrions-nous craindre ici, ne sommes-nous pas chez nous?--Ce n'est ni de la fumée ni du feu; c'est bien pis, c'est de la poussière.--De la poussière! mais alors elle ne pourrait provenir que du galop d'une troupe de cavaliers?--Nous n'avons rien à redouter de ce genre; des hommes? un ennemi? Allons donc! Aussi n'est-ce de rien de pareil qu'il s'agit. Si ce n'était que cela nous pourrions nous mettre à l'abri d'une attaque en retournant vers les bois. Mais cette poussière n'est produite ni par des hommes ni par des chevaux. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est latormenta.--La tormenta! répétèrent d'une seule voix tous les Indiens et d'un ton qui dénotait qu'ils ne connaissaient que trop bien le terrible phénomène.--Oui! s'écria le vaqueano après avoir examiné le nuage encore pendant quelques secondes. C'est bien la tormenta et pas autre chose. Malédiction!»Déjà l'ombre s'était sensiblement étendue le long de l'horizon et elle grandissait rapidement sur le fond bleu du ciel. Elle présentait une couleur d'un brun jaunâtre semblable à un mélange de vapeur et de fumée tel que celui qui provient des flammes à demi-éteintes d'un incendie. Parfois des traits de lumière indiquaient qu'elle était sillonnée d'éclairs.Cependant, à l'endroit où les sauvages s'étaient arrêtés, le soleil brillait encore avec sérénité, et l'air calme et tranquille n'était pas agité du moindre souffle.Mais ce calme n'était pas sincère; il était accompagné d'une chaleur lourde et étouffante dont plusieurs d'entre les Indiens s'étaient plaints quelques instants auparavant. Ils venaient à peine de cesser de parler, chacun des hommes de la troupe avait à peine eu le temps de se rendre compte du péril qui les menaçait, et déjà, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, de violentes rafales d'un vent glacé avaient fondu sur eux avec une telle fureur, que quelques-uns des jeunes gens, perdant tout à coup l'équilibre, avaient roulé à terre, précipités par cette force invisible.Bientôt, à la clarté radieuse du jour succéda, sans transition, une épaisse obscurité comparable à celle de la nuit, et ils s'en trouvèrent comme enveloppés. Le nuage de poussière avait passé devant le disque du soleil et l'avait complètement éclipsé.Remis de ce premier assaut, quelques-uns proposèrent de galoper en arrière pour aller chercher l'abri des arbres; mais il était trop tard pour penser à la fuite; avant qu'ils eussent accompli cette course de dix milles, la tormenta les eût atteints.Le vaqueano le savait, et il proposa d'agir tout différemment.«Descendez de vos chevaux, cria-t-il, et tenez-les entre vous et le vent. Couvrez vos têtes avec vos jergas. Faites-le si vous ne voulez pas être aveuglés pour toujours. Vite, ou il ne serait plus temps!»Les jeunes Indiens, connaissant l'expérience de leur compagnon au visage pâle, se hâtèrent d'obéir. En un instant chacun d'eux, bien entortillé d'après la recommandation du guide, s'était caché derrière son cheval en s'efforçant de maintenir l'animal pour l'empêcher de perdre position.Mayne Reid.(La suite prochainement.)NOS GRAVURESLe général ChangarnierLe rôle qu'a joué le général Changarnier dans l'œuvre de la fusion, le projet de prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, dont il a pris l'initiative, après le renversement de ses espérances de restauration, ont appelé en ces derniers temps trop vivement sur lui l'attention publique, pour que nous ne nous croyions pas obligés de donner son portrait.Le général Changarnier est né à Autun, le 26 avril 1793; il est donc aujourd'hui dans sa quatre-vingtième année. Sorti de Saint-Cyr en 1815, il prit part, en 1828, comme lieutenant, à la campagne d'Espagne. La révolution de 1830 l'envoya en Afrique, où un heureux combat d'arrière-garde, en 1826, pendant la retraite de Constantine, fut le point de départ de sa fortune. Nommé lieutenant-colonel en 1837, il fut fait maréchal de camp, le 21 juin 1840, à la suite de l'expédition de Médéah, et en 1843, la réduction des tribus des environs de Tenez, qui soutenaient Abd-el-Kader, lui valut le grade de général de division.Après la révolution de 1848, il vint offrir ses services au gouvernement provisoire dans des termes qui témoignaient de la haute estime qu'il avait de son mérite personnel. Le général Cavaignar, devenu-chef du pouvoir exécutif, lui confia le commandement de la garde nationale de Paris, qu'il garda après l'élection présidentielle, et auquel il joignit plus tard celui des troupes de Paris, qu'il perdit lorsque, à l'Assemblée législative dont il était membre, il se montra alors contraire à la politique de Louis-Napoléon. L'Assemblée, qui rêvait un coup d'État monarchique, tenta alors de donner en échange à ce Mouck en expectative, le commandement des troupes destinées à veiller à sa propre sûreté; mais la tentative ayant échoué, le général Changarnier, qui avait étendu solennellement sur la tête des conspirateurs monarchiques, dans une séance fameuse, cette même épée protectrice qu'il avait offerte au gouvernement provisoire, fut impuissant à se protéger lui-même. Arrêté le 2 décembre, il fut enfermé à Mazas comme le premier bourgeois venu et rentra dans l'ombre où il devait rester vingt ans.On sait le reste. En 1870, il offrit ses services à l'empereur et s'enferma dans Metz avec le maréchal Bazaine, dont, à deux ans de là, en même temps qu'il attaquait le glorieux défenseur de. Belfort, il devait faire l'éloge en pleine Assemblée nationale, où il avait été envoyé par trois départements: la Gironde, le Nord et le département de Saône-et-Loire.L. C.Lecture du Message présidentiel par M. de Broglie à l'Assemblée nationaleNous parlions tout à l'heure de la proposition Changarnier relative à la prorogation des pouvoirs du président actuel de la République, M. le maréchal de Mac-Mahon. Cette proposition, comme on l'a dit, a un préambule: le message présidentiel, dont M. de Broglie, vice-président du conseil, a donné lecture le 5 novembre dernier, à la séance de rentrée de l'Assemblée. C'est après le tirage des bureaux, à trois heures, devant une Chambre qui jamais n'avait vu réuni un pareil nombre de députés, en présence de tribunes garnies de toutes les notabilités, que M. le vice-président est solennellement monté à la tribune. On a remarqué que pendant toute la lecture il s'est tenu tourné du côté de l'opposition républicaine. On eut dit qu'il parlait exclusivement pour cette portion de la représentation du pays, que visait d'ailleurs le document dont il donnait communication. Son attitude était fort assurée, sa voix nette bien que faible. Il comptait certainement sur une victoire complète. La majorité des quatorze voix, réduite à treize le lendemain, l'a un peu déconcerté. Néanmoins, telle quelle, c'était une victoire, bientôt suivie, comme l'on sait, d'un échec dans les bureaux. Voilà donc M. le vice-président du conseil et les trois gauches manche à manche. Qui gagnera la belle? C'est ce qu'il nous reste à savoir et ce que nous saurons bientôt.Incendie de l'OpéraDÉCOUVERTE DU CORPS DU POMPIER BELLETLe caporal des sapeurs-pompiers Bellet a déjà sa légende, que tout Paris sait par cœur; mais, comme toute légende, celle-ci s'écarte, un peu de l'histoire véritable. Nous avons assisté au dernier acte de ce lugubre drame, et nous sommes en mesure de rétablir les faits; le caporal Bellet est tombé non pas dans la salle, au milieu de la fournaise, comme on l'avait dit, mais dans un étroit espace séparé de celle-ci par toute la profondeur de la scène, et qui servait à la fois de corridor et de loge de chant; il n'a pas été brûlé vif, comme on l'avait cru, mais enterré sous les décombres, où son cadavre a été retrouvé sans une brûlure, mais avec la tête à demi-écrasée par la chute d'un pan de mur; la mort avait été instantanée. L'endroit d'où le brave sapeur est tombé était à quelques mètres seulement de celui où l'on a retrouvé son corps; c'était la loge des coryphées, où vingt-deux femmes s'habillaient; Bellet devait rester à la porte de la loge; c'est pour diriger de plus près le jet de sa lance qu'il s'est avancé sur le plancher qu'on lui avait signalé comme dangereux et dont la chute l'a entraîné; il était alors environ six heures du matin; le feu était circonscrit, et l'on se félicitait déjà de n'avoir aucune mort à enregistrer.Les travaux de déblaiement nécessaires pour retrouver le corps ont dû être exécutés avec les plus grandes précautions pour éviter de nouveaux accidents; ils ont eu lieu sous l'habile direction de M. Panneau, inspecteur du bâtiment de l'Opéra. Notre dessin reproduit exactement l'instant où, après vingt-quatre heures de recherches, un dernier coup de pioche mit le cadavre à découvert; celui-ci était couché sur le dos; autour de lui, les décombres étaient jonchés des débris de l'appareil à lumière électrique, qui se trouvait à côté de la loge des coryphées, puis de lambeaux de soie, de mousseline et de fleurs; nous avons remarqué un mignon soulier de satin blanc encore frais comme s'il allait être chaussé pour la première fois, et taché seulement d'une goutte de sang qui avait rejailli jusque la!L'électricité à l'Assemblée nationaleLa semaine dernière, tous les journaux ont parlé du nouveau système d'allumage instantané par l'électricité des trois cent-cinquante-deux becs de gaz de l'Assemblée nationale. Voici sur ce système quelques détails que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs.L'appareil que nous avons représenté avec un soin minutieux se compose d'une bobine Rhumkorff, de dimension assez modeste, de la pile, des contacts et du système de fils.Avant de mettre la bobine en jeu, il faut relever un contact à poignée et lui donner la situation horizontale.Le courant ne passe dans chacun des dix-huit lustres qu'au moment où l'opérateur touche le bouton correspondant dans le clavier qu'on voit à sa gauche. Il fait cette opération avec un excitateur à manche isolé qu'il tient à la main et qui conduit à la pile par une chaîne analogue à celle de la timbale des fontaines Wallace.A chaque coup, l'opérateur tire une grosse étincelle à laquelle répondent autant de petites qu'il y a de becs dans le lustre.Nos lecteurs, qui seront admis dans les tribunes, pourront très-aisément se rendre compte de la disposition indiquée par notre figure. En se plaçant au-dessous du lustre, ils verront facilement le circuit zigzagué des fils de platine, que le fluide parcourt tous au moment où l'opérateur touche le boulon de l'armoire.Notre artiste a dessiné l'opérateur au moment où il donne le feu à un grand lustre de soixante-trois becs. Le circuit spécial à cet appareil aura donc soixante-trois lacunes, dans lesquelles éclateront soixante-trois étincelles.VERSAILLES.--Le nouvel appareil d'allumage électriqueinstallé au palais de l'Assemblée Nationale.TYPES ET PHYSIONOMIES D'IRLANDE.Paysans se rendant au marché. Gardeur de porcs.LA FRANCE PITTORESQUE.--La grotte de Royat.Comme les deux fils d'un même bec sont à une distance d'un tiers de millimètre, le courant passe de l'un à l'autre sans étincelle, et si une poussière s'y loge le bec ne s'allume pas de toute la séance. Mais ces accidents sont rares et n'ont rien qui dépare notablement l'ordonnance réglementaire des lumières.Ces soixante-trois lacunes d'un tiers de millimètre équivalent électriquement à un seul écart de 21 millimètres.Quoique nos appareils d'induction soient peu comparables aux nuages orageux qui lancent des rayons d'un kilomètre, une étincelle de 21 mill. n'est qu'un jeu d'enfant pour nos bobines Rhumkorff les plus modestes.La pile a, comme on peut le voir, des dimensions formidables. Mais il ne faut pas croire que sa force électrique réponde à ce grand déploiement de surface. Elle ne dépasse point celle de trois couples Bunsen de dimensions honnêtes.Ces gros cylindres en terre poreuse sont bourrés de byoxide de manganèse et de charbon pilé, mélange destiné à absorber le gaz hydrogène produit par l'action d'une solution de chlorhydrate d'ammoniaque sur une lame de zinc.En homme prudent, M. Gaiffe a installé un appareil susceptible de durer autant que l'Assemblée elle-même. On peut, sans blesser sa modestie ni son patriotisme, dire qu'il semble avoir eu surtout en vue de construire une pile définitive.Ces premiers pas de l'électricité dans l'enceinte législative ne tarderont pas sans doute à être suivis par d'autres conquêtes.Si les séances deviennent trop tumultueuses, nous conseillerions à M. Buffet de remplacer son impuissante sonnette par un carillon électrique. Il ferait facilement assez de bruit pour réduire au silence les individualités parlementaires les plus tapageuses.Comme le nombre des scrutins importants semble devoir aller en grandissant de jour en jour, il ne serait pas inutile de songer à une machine à voter qui dispenserait les députés de défiler à la tribune; au lieu de laisser tomber dans l'urne l'expression de leur part de souveraineté nationale, ils l'expédieraient le long d'un fil et l'enregistreraient à distancene varietur.Pour en revenir au système d'allumage que nous venons de décrire, disons, en terminant, qu'il n'est pas nouveau, comme l'ont écrit tous les chroniqueurs parisiens, jusques et y compris les journalistes scientifiques, Il y a huit ans, l'allumage du grand amphithéâtre de la Sorbonne était pratiqué par M. Rhumkorff, à l'aide des mêmes procédés et avec des appareils analogues. Et depuis longtemps, on n'allume pas autrement dans les assemblées républicaines d'Amérique. C'est donc en ligne droite du Capitole de Washington qu'est venu l'allumage électrique à l'Assemblée nationale de Versailles.W. de Fonvielle.Royat et sa grotteA peu de distance de la capitale de l'Auvergne, Clermont-Ferrand, se trouve la curieuse chaîne des monts Dômes, composés de soixante-dix à quatre-vingts cônes volcaniques, vastes ampoules soulevées en un jour de convulsion, à la surface du plateau qui occupe le centre de la France. Ce plateau a une élévation moyenne de 900 mètres, et les cônes ou puys, qui forment du nord au sud une bande de sept à huit lieues de largeur, le surélèvent de 150 à 200 mètres. Toutefois le Puy-de-Dôme, qui occupe à peu près le centre de cette bande, mesure par exception une hauteur de 500 mètres.Vu de Clermont avec ses flancs verdoyants, sa belle forment, son aspect grandiose, ce mont fait songer aux sommet des Alpes et des Pyrénées, surtout l'hiver, alors qu'il est couronné de neiges, car il ne porte lui, ni neiges éternelles, ni glaciers. Aussi grâce à sa beauté a-t-il mérité de donner son nom au département.
L'ILLUSTRATIONJOURNAL UNIVERSEL
31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1603SAMEDI 15 NOVEMBRE 1873
Le Général ChangarnierD'après la photographie de M. Mamoury.
Histoire de la semaine.Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.La Sœur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.Nos gravures:Le général Changarnier:Le duc de Broglie lisant le Message du Président; Incendie de l'Opéra.L'électricité à l'Assemblée nationale.La grotte de Royat: Scènes de la vie irlandaise.Un voyage en Espagne pendant l'insurrection (III).Les Théâtres, par M. Savigny.Bulletin bibliographique, par M. Jules Claretie.Exposition de Vienne: vitrine du docteur Pierre, 8. place de l'Opéra, Paris.
Le général Changarnier.L'ouverture de la session parlementaire: M. le duc de Broglie lisant le Message du Président de la République à la tribune de l'Assemblée nationale.L'incendie de l'Opéra: découverte du cadavre du pompier Bellet dans les décombres, après l'incendie.Le nouvel appareil d'allumage électrique installé au palais de l'Assemblée nationale, à Versailles.Types et physionomies d'Irlande: paysans irlandais se rendant au marché.Le gardeur de porcs.La France pittoresque: la grotte de Royat.La Sœur perdue, par Mayne Reid (4 gravures).La vitrine du docteur Pierre, à l'Exposition universelle de Vienne.Rébus.
Nous sommes en pleine crise, car il semble que chaque réunion de l'Assemblée nationale doive avoir pour effet immédiat de nous faire subir une crise nouvelle. La proposition de prorogation des pouvoirs du maréchal Mac-Mahon, présentée le jour même de la rentrée avait été accueillie, nous l'avons dit la semaine dernière, par une majorité de 14 voix. Or, la commission parlementaire chargée d'examiner cette proposition, nommée, comme on le sait, par les bureaux de l'Assemblée, s'est trouvée, par suite de la répartition des voix dans ces bureaux, être en majorité hostile aux projets du cabinet actuel. Sept membres seulement de cette commission, sur quinze, se sont montrés favorables à cette proposition. Huit s'opposent à son adoption, du moins dans sa teneur actuelle.
Le différend porte toujours sur les lois constitutionnelles, que l'opposition voudrait, comme le demandait M. Dufaure, faire discuter conjointement à la question de prorogation, tandis que le cabinet et la droite désireraient ne les faire venir qu'en second lieu.
Nous n'en finirions pas s'il nous fallait enregistrer toutes les manœuvres de stratégie parlementaire auxquelles a donné lieu cet imbroglio; constatons seulement que, comme la commission est maîtresse de présenter son rapport quand elle le juge convenable, et que l'opposition, qui y prédomine, a intérêt à faire traîner les choses en longueur, la situation serait sans issue sans des concessions importantes venant d'un côté ou de l'autre.
La commission s'est présentée à M. le maréchal de Mac-Mahon et lui a demandé, par l'organe de M. de Rémusat, son président, de trancher les difficultés pendantes par une déclaration en faveur du vote immédiat des lois constitutionnelles; le maréchal a répondu qu'il devait s'en rapporter à ses ministres, à l'Assemblée elle-même, et la commission a dû se retirer sans être guère plus avancée qu'auparavant. En attendant, nous sommes revenus, sauf l'interversion des rôles, à la campagne fameuse de la commission des Trente. Espérons que celle-ci sera moins longue et plus féconde en résultats pratiques.
Les élections au Landtag ou Chambre des députés de Prusse, qui ont eu lieu le 2 novembre, ont eu pour résultat de laisser, comme par le passé, une grande majorité au prince de Bismark et au ministère qui représente sa politique. Cependant, la lutte a été très-vive, et cette majorité, tout en restant prépondérante, s'est affaiblie de manière à donner à réfléchir aux hommes politiques allemands, qui n'ont pas craint de froisser les croyances d'une partie notable de la population par des réformes prématurées dans les rapports de l'État avec le clergé. Voici, du reste, comment s'exprime à l'égard de ces élections laCorrespondance provinciale, organe officieux du cabinet.
«D'après les communications reçues à ce jour, il ressort,--à l'égard de la lutte qui donnait principalement leur caractère aux nouvelles élections,--que les efforts du parti ultramontain ont réussi à augmenter le nombre des membres de la fraction centre (de 63 à 86), mais non pas néanmoins dans la proportion que les cléricaux pensaient pouvoir espérer. L'accroissement de ce parti s'est fait d'ailleurs aux dépens des fractions les plus rapprochées de lui.
«Le centre de gravité de la Chambre des députés se trouvera indubitablement dans le parti libéral.»
L'empereur François-Joseph a ouvert en personne, le 5 novembre, la session du nouveau Reichsrath, le premier qui ait été nommé par voie de suffrage direct de tous les électeurs et non plus, comme autrefois, par les dix-sept Diètes.
Jamais aussi assemblée n'a peut-être été aussi complète que celle qui vient de se réunir, les quarante-deux députés tchèques de la Bohème et de la Moravie seulement s'étant abstenus de prendre leurs sièges et persistant dans leur résistance passive au constitutionalisme allemand.
L'opposition n'est pourtant pas désarmée dans cette Chambre, à laquelle vont être soumises des mesures de grande importance. Elle ne pourra pas, en conséquence de l'absence des Tchèques, s'opposer aux réformes constitutionnelles, qui exigent les deux tiers des voix, mais elle sera en situation, dans des circonstances données, de peser sur les délibérations.
Le ministère actuel dispose d'une majorité considérable: 228 voix. On est donc en droit d'attendre qu'il obtiendra sans difficulté et sans troubles l'adoption des mesures annoncées par S. M. François-Joseph. La situation politique et financière de l'empire austro-hongrois ne pourra donc que s'améliorer pendant et après la session qui vient de s'ouvrir.
Nous devrions être habitués aux fausses nouvelles qui nous arrivent d'Espagne presque chaque jour. Cependant la mystification qui a défrayé, cette semaine, les commentaires de la presse européenne pendant deux jours, était de proportions tellement inusitées que nous lui devons au moins une citation. D'après une dépêche arrivée le 9 novembre et datée de l'agence carliste de Bayonne, une grande bataille avait eu lieu entre les carlistes et les troupes du gouvernement; celles-ci avaient été mises en déroute complète, laissant aux mains des carlistes leur général, Moriones, et quatre canons. Deux jours après, on apprenait que la fameuse bataille n'avait pas eu lieu et que, sauf quelques engagements partiels, la situation était toujours à peu près la même au nord de la péninsule.
On annonce de Carthagène que les élections pour le renouvellement de la junte ont eu lieu le 8 novembre. Le pouvoir suprême a été laissé aux intransigeants les plus décidés: le journaliste Roque Barcia, le général Contreras, le député Galvez ainsi que les citoyens Carceles et Lacalle, entre autres révolutionnaires, ont été élus. C'est donc la continuation de la lutte.
Il y a eu des premières représentations coup sur coup à trois théâtres, suivies de trois succès. On a constaté à quatre églises quinze mariages dans le beau monde. Les courses d'automne ont servi à inaugurer l'hippodrome d'Auteuil. Nous avons tous un peu rencontré sur notre chemin un pauvre-aveugle, qui est notre ami, parce qu'il a été dépouillé par les mêmes voleurs qui nous ont mis à nu. Cet aveugle n'est autre, notez-le, que Georges V, ex-roi de Hanovre, auquel les Prussiens ont pris son domaine. Deux cent mille pieds de dahlias ont paru sur les trois marchés aux fleurs. La Bourse a un peu baissé, parce qu'un baron hébreu l'avait fait trop hausser, un soir. On a vu neiger un peu partout les innombrables et curieux almanachs de la maison Pagnerre. Avec la première décade de novembre ont commencé les premières soirées, les premiers concerts, les premiers repas de corps.
Tout cela est pour vous recommander de ne pas prendre à la lettre ce que disent les oiseaux de mauvais augure. Savez-vous qu'à distance un galant homme peut supposer que tout est sans dessus dessous par ici? Tel provincial s'imagine qu'on ne doit plus s'aventurer sur l'asphalte qu'un revolver à la main. Nos promenades seraient toutes parsemées de chausses-trappes ou de pièges à loups. Comment exprimer décemment que ce ne sont là que contes noirs forgés comme les romans d'Anne Radcliffe pour donner la chair de poule aux imbéciles? Jamais Paris n'aura été plus calme. Les riches étrangers reviennent. Les belles toilettes reparaissent. De temps en temps, lorsque feu Mathieu (de la Drôme) permet qu'il ne pleuve pas, une lumière soudaine éclaire la ville en l'égayant. Le soleil si doux et si doré de ce qu'on appelle l'été de la saint Martin donne pour quelques heures un faux air de Florence ou de Naples à la longue ligne des boulevards.
Paris, effaré par la politique! Eh! mon Dieu, oui, c'est vrai, il existe parmi nous une vingtaine d'intrigants, plus douze cents têtes à l'envers, mettez en quinze cents, si vous voulez, qui cherchent sans cesse à communiquer aux autres le virus de leurs transes et de leurs colères. Ce fait-là, je n'entends pas le nier. Ceux dont je vous parle se regardent entre eux comme des chiens de faïence. Il est hors de doute que si chacun d'eux avait le pouvoir de remuer le fameux bouton de J. J. Rousseau, «il tuerait le mandarin». Mais, après tout, je le répète, il n'y a de ce côté qu'une imperceptible minorité. Ces hommes bizarres, la masse de la population les regarde d'un mil tour à tour compatissant et étonné. On a presque l'air de dire en les voyant:
--Quand donc seront-ils guéris de la fièvre qui les agite?
Pour le reste, les affaires et les plaisirs sont la grande préoccupation, le souci unique. Si cette vérité avait besoin d'être démontrée, l'histoire de la semaine serait là comme une preuve que nul ne saurait récuser. On a voulu voir si les actrices à la mode se sont maintenues à leur niveau de l'hiver dernier. On a mesuré des yeux le nouveau champ de courses. Pour le dire en passant, il est bien dessiné et présente tous les avantages que n'avaient pas les boulingrins un peu étranglés de la Marche, mais que voulez-vous? le trajet n'aura pas de sitôt l'agrément qu'on trouvait à parcourir la grande et magnifique avenue des Acacias. De la porte Dauphine à Auteuil, le bois de Boulogne a été coupé sans intelligence comme sans pitié. On n'a plus devant soi, tout le long de ce parcours, que de frêles baguettes plantées en terre. C'est dire qu'on y grillera l'été prochain. Eh bien, après? L'amour du cheval avant tout.
Je vous l'ai dit, il pleut des almanachs. La seule librairie Pagnerre vient d'en jeter 500,000 dans la circulation. Il y en a de toutes les couleurs. Satinés, illustrés, coloriés, ils ont, en apparence, ce qu'il faut pour plaire. On me permettra pourtant de leur faire un reproche, c'est de ne porter la marque d'aucune originalité. Vous pourriez aisément mettre à l'un la couverture de l'autre sans que l'œil du lecteur en fût en rien choqué. Si l'on en excepte le vénérableDouble Liégeois, toujours imprimé sur papier à chandelles, avec des têtes de clous, invariablement historié de l'éternelle vignette qui est censée représenter Mathieu Laënsberg, on ne voit en eux que les divers tomes d'un même petit recueil auquel a été soudé le calendrier de l'année.
Almanachs nouveaux! Les plus menteurs sont les plus beaux!s'écrient les colporteurs à travers les campagnes. Heureux quand ils s'entendent à mentir, car, pour le moins, ils amusent leur monde; c'est toujours ça de gagné. Mais non, l'almanach aussi est devenu grave, sentencieux, dogmatique. Durant quarante années, un préjugé d'école consistait à penser que le peuple apprend à lire dans les almanachs; Jérémie Bentham avait mis cette supposition-là à la mode. S'appuyant là-dessus, on s'arrangeait pour faire, chaque année, un peu avant la saint Sylvestre, de petits livres savantasses et secs auxquels il fallait donner le plus possible un faux nez d'encyclopédie. Les plus beaux génies ne dédaignaient pas de mettre leurs plumes au service de l'entreprise, idée trompeuse comme tant d'autres. Dans les almanachs, le peuple ne cherchera jamais que les foires et marchés et des fariboles pour le faire rire. Néanmoins on fit, sous la direction de M. Charles Blanc, l'Almanach du mois, petit livre qui paraissait douze fois l'an, conformément aux douze signes du Zodiaque; Lamennais y donna des pages magnifiques; Cormenin y enseignait la science du droit; F. Arago y racontait la marche désastres; David (d'Angers), quittant le ciseau, y écrivait la vie de Thorwaldsen. Il s'y trouve une élégante et sublime rêverie de Georges Sand sur les souffrances du jeune Hamlet, prince de Danemark, dont l'illustre femme, sans grand souci de l'histoire, faisait un noble et fier chevalier de la démocratie. Hélas! tout cela, c'était un tas de perles jetées au nez des pourceaux! Le peuple n'y mordait pas. Il préférait de beaucoup l'Almanach astrologiqued'Eugène Bareste, ou Barestadamus, qui ne lui disait que des calembredaines.
Nos pères, poussés par le bon sens natif de la vieille famille française, aujourd'hui trop mêlée, aimaient et cultivaient aussi l'almanach; oui, mais c'était seulement pour eux un moyen d'amusement ou un procédé de critique. Du petit livre annuel, ils faisaient une sorte de rallonge à la comédie ou à la satire. Voilà pourquoi, voilà comment Rivarol faisait lePetit almanach des grands hommes; Grimod de la Reynière, l'Almanach des gourmands; Dorat-Cubières, l'Almanach des Grâces, et je ne sais plus qui l'Almanach des farceurs. Recueillez vos souvenirs. L'Almanach des Muses, allant de Louis XV à Charles X, sans s'inquiéter des secousses politiques et militaires du temps, est un des plus curieux monuments de la littérature nationale. Beaucoup de coqs, voire quelques geais de l'art dramatique ont trouvé dans ce fumier de la poésie, plus d'une topaze, plus d'un saphir dont ils ont orné leur théâtre, qui ne vaudrait peut-être pas grand'chose sans ces enjolivements. Mais tout cela est passé de mode et ne saurait renaître. Le journal a absorbé l'almanach. Avant peu il aura avalé le livre et ceux qui s'adonnent encore à la chevaleresque folie de vouloir en faire.
Chez nos voisins de l'autre côté du Rhin l'almanach, au contraire, est en pleine floraison. Tous les ans, à Noël, on en fait pour une quinzaine de millions. Il n'y a pas de soigné que le côté typographique, comme chez nous; la partie littéraire est, avant tout, l'objet d'un grand souci. On s'adresse aux plus grands noms. Lisez laCorrespondance d'Henri Heine, et vous verrez que l'auteur deLutèceétait sollicité de vingt côtés à la fois, dès le mois de septembre, pour donner à prix d'or quelques pages à des almanachs. Presque tous ses petits poèmes, si piquants, si burlesques, si vifs ont paru, un à un, dans ces recueils avant de former une gerbe.--Et même j'ai aujourd'hui cette bonne fortune de pouvoir intercaler ici une de ces petites machines, absolument inédite en France, un poème de cinquante vers charmants qu'un réfugié allemand, mon ami S***, a bien voulu traduire pour vous et pour moi. Poème, conte, apologue, satire, ce sera tout ce que l'on voudra. Ce dont je suis sûr c'est que ça n'ennuiera personne.
«LE PAYSAN ET LE FARFADET.
«Il y avait une fois un paysan appelé Truphème.
«Le paysan alla à la foire de Leipzig et y fit l'emplette d'un farfadet.
«Ah! c'était un beau farfadet! Le grand Goethe en eut donné mille thalers, tant le sujet était bizarre; maître Cornélius, le peintre en renom, l'aurait acheté plus cher pour cette raison que le génie: lui aurait appris l'art de ne pas être avare de couleur. Le peuple de Berlin l'eut payé plus cher encore, en ce que le farfadet, persifleur intrépide, aurait trouvé moyen de se moquer publiquement du roi de Prusse et de son casque surmonté d'un paratonnerre.
«Le paysan ne l'avait pris que pour amuser sa maison.
«Au logis, Truphème put voir qu'il amusait trop son monde.
«Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées qu'il avait changé la ménagère en grande coquette de théâtre. Du garçon de charrue il faisait un raisonneur, barbouillé de philosophie. Le chien du berger lui-même était déjà en train de subir une métamorphose; il se changeait en herboriste capable de rivaliser avec M. de Humboldt.
«--Maudit farfadet! dit le paysan,--et il l'enferma dans sa grange.
«Dans la grange, tout fut bien vite brouillé et embrouillé. Les vesces se mêlèrent au blé; l'avoine ne fit plus qu'un avec le colza.
«--Je ne vois qu'un moyen de me défaire de ce drôle, dit Truphème.
«Et il mit le feu à la grange dans la pensée de le faire brûler. Mais en sortant, au moment de fermer la porte, comme il fouillait dans sa poche pour y prendre la clef, il y trouva le farfadet qui riait aux éclats.
«--Ah! ah! ah! mon maître! Que je le remercie de m'avoir rendu la liberté!
«De désespoir, Truphème le paysan s'est noyé dans son puits.
«Voilà ce que c'est que de mal choisir ou de trop bien choisir, quand on va à la foire de Leipzig pour y acheter un farfadet.»
Mme Urbain Rattazzi est en ce moment à Rome, où elle passera, dit-on, les premiers mois de l'hiver.--A ce sujet hâtons-nous de fermer une blessure que nous avons involontairement faite.
Il y a un mois, dans un de nosCourriers, nous avons parlé d'une fête que la princesse aurait donnée, lors de son passage à Paris, un souper, un concert. Rien de tout cela. On nous avait mal renseigné. En revenant d'Italie, Mme Urbain Rattazzi n'a reçu dans son hôtel qu'un petit nombre d'amis et avec toute la décence et tout le recueillement qu'impose aux personnes bien nées un veuvage de date récente. La princesse sait trop ce qu'elle doit à la mémoire de l'homme d'État dont elle porte le nom pour laisser effacer ses souvenirs par les éclats de la vie mondaine.
Un petit homme, la barbe grise, du feu dans les yeux, une fleur à la boutonnière, le chapeau sur l'oreille, de l'entrain, de la gaieté, un grand et profond amour de l'art, tel est Gustave Mathieu. J'aurais pu parler de lui, il n'y a qu'un instant, à propos des faiseurs d'almanachs. Il a fait de ces petits livres, en effet; son nom paraissait l'y obliger.
Dans ce pays trois Mathieu sont fournis.
Comme aurait pu le dire Voltaire en rajeunissant son vers sur Gentil Bernard: Mathieu Laënsberg, Mathieu (de la Drôme), Mathieu (de la Nièvre), trois noms d'almanach, tous fort populaires. Mais, quant à ce qui est du troisième, il y aura une auréole de plus. Ce Gustave Mathieu est un vrai poète; il tient à la main une lyre d'ivoire et d'airain des plus sonores. Voilà, tout compte fait, vingt-cinq ans qu'on connaît ses chants d'amour, de bataille et d'art. Celui des typographes de France qui a le plus de renom pour les belles œuvres, Louis Perrin, de Lyon, vient de réunir en faisceau les poèmes et les idylles de cet autre Robert Burns et, sous ce titre:Parfums, Chants et Couleurs, il en a fait une édition de luxe, la coqueluche des bibliophiles. Cela est conçu dans le format in-4º, sur papier de Hollande, avec le caractère italique des Aldes, bref, un trésor. Un poète populaire qui ne peut être acheté que par des bourses aristocratiques!
Non loin du pays de Gascogne,Mon père avait un vieux château....................................................Mon aïeul était rossignol,Ma grand'mère était hirondelle.
Non loin du pays de Gascogne,Mon père avait un vieux château....................................................Mon aïeul était rossignol,Ma grand'mère était hirondelle.
Non loin du pays de Gascogne,
Mon père avait un vieux château.
...................................................
Mon aïeul était rossignol,
Ma grand'mère était hirondelle.
Attendez donc! En 1849 en des temps semblables à ceux que nous traversons, il y avait au passage Jouffroy un immense estaminet où fonctionnaient, chaque soir, trois cents pipes endiablées, pendant qu'à l'une des extrémités de la salle, cachés dans ce nuage de tabac, s'époumonaient sur un petit théâtre, aux maigres sons d'un piano, six ou sept chanteurs voués à la romance, à la chansonnette et à la ballade. On ne les regardait guère. Le bruit des conversations, des tasses, des talons de bottes couvrait les notes fausses. Mais, vers dix heures du soir, quand la foule et la fumée étaient compactes, vous voyiez apparaître un homme étrange. A son aspect silence soudain. Les pipes les plus actives cessaient de fonctionner; on avalait la fumée des cigares. Le garçon servant s'arrêtait, son cruchon à la main, comme Sisyphe oubliant de rouler son rocher. «--Voilà Darcier!» disait-on.--Darcier, c'était le Frédérick-Lemaître de Pierre Dupont et de Gustave Mathieu.
--Tiens! s'écriait Gavarni, il doit avoir du chien dans le ventre, celui-là.
Et c'était vrai. Sa figure exprimait déjà le caractère du personnage dont il se disposait à chanter la sombre, ou naïve, ou joyeuse, ou lamentable odyssée. Il entrait en scène, il agissait, il gesticulait, il parlait en chantant, mais avec une telle verve, une telle profondeur de sentiment, une passion si vraie, en entrelardant son chant d'ornements si extraordinaires, de notes si imprévues, de cris sauvages, d'éclats de rire, de mélodies désolées, de sons étouffés, tendres, délicieux, qu'on se sentait pris, ému, bouleversé. Ah! ce Darcier était un artiste, allez!
Pour cadrer avec ses allures de bohème, il avait deux poètes, Pierre Dupont, qui lui a donné à chanter lesLouis d'or, Gustave Mathieu, qui l'a pris pour interprète deJean Raisin, deChante-clair, et de cette autre jolie chanson dont je vous citais tout à l'heure quatre vers. Après avoir électrisé la salle par ces stances, Darcier se mettait à boire une chope et à fumer une pipe à une table de ce café comme un simple mortel. Et on l'accueillait, et on le choyait, et on l'écrasait d'applaudissements.
--Il est l'initiateur d'un art nouveau! disait-on.
Il y avait alors un pauvre diable du nom de Charles Gille, qui se croyait poète.
Il s'est tué, depuis lors, ne se sentant pas la force de soutenir la lutte de la vie.
En ce temps-là, s'inspirant d'un dessin épique de Charlet, il avait fait une cantate sur les volontaires de 92:
V'là l'bataillon de la Moselle en sabots,V'là l'bataillon de la Moselle!
V'là l'bataillon de la Moselle en sabots,V'là l'bataillon de la Moselle!
V'là l'bataillon de la Moselle en sabots,
V'là l'bataillon de la Moselle!
Darcier avait voulu faire lui-même la musique de cette Tyrtéenne. Quand il la chantait, il y mettait tant de véhémence, qu'au second couplet la salle entière se levant, demandait à courir aux armes.
Darcier avait sa légende.
A l'âge de douze ans, il se trouvait un jour, je ne sais pourquoi ni comment, dans une église de Paris dont le grand Delsarte dirigeait les choeurs! L'enfant fut frappé par l'accent profond de certaines notes du maître. Il alla l'attendre à la porte, et l'abordant, tout ému:
--M'sieu, lui dit-il, je n'ai pas de voix; mais si vous vouliez... si vous vouliez me donner des leçons, je crois que je finirais par bien chanter tout de même.
Il avait une fort jolie voix, au contraire, mais il supposait qu'il n'en fallait pas, qu'il ne fallait que de la volonté pour bien chanter.
--Eh bien, mon ami, répondit l'habile et savant professeur, viens me voir. J'aime lestoqués; tu m'as l'air d'en être un. Je te prends pour élève.
Delsarte, en effet, lui apprit la musique et le chant. Quand vint l'âge de la puberté, il lui défendit de chanter jusqu'à la mue complète de sa voix; Darcier ne tint compte de la défense et gâta probablement un organe qui, tel que nous l'avons entendu jadis, il y a vingt-deux ans, avait pourtant encore du charme, de la puissance, sinon de la fraîcheur. Puis, il prit sa volée en province, où, tout en mettant en action le Roman Comique de Scarron, il devînt passé maître en fait d'armes. Il donnait indifféremment des leçons de bancal, d'espadon, de briquet, de latte, d'épée, de bâton, de savate ou de piano. Revenu à Paris à l'heure de l'orage révolutionnaire, il était le premier ténor de cet estaminet lyrique que je cherchais à esquisser tout à l'heure. Duprez, Roger, Lablache, tous les grands chanteurs allaient l'entendre, et Meyerbeer, chose inouïe! descendant de son Olympe musical pour aller vider un bock dans leboui-bouidu passage Jouffroy, s'écriait:
--J'aimerais à faire une ode-symphonie pour ce gosier-là!
Telles sont les choses que m'a rappelées tout à coup le beau livre:Parfums, Chants et Couleurs, de Gustave Mathieu.
Philibert Audebrand.
L'OUVERTURE DE LA SESSION PARLEMENTAIRE.--M. le duc de Broglie lisant le Message du Président de la République à la tribune de l'Assemblée nationale.
L'INCENDIE DE L'OPÉRA--Découverte du cadavre du pompier Bellet dans les décombres, après l'incendie.
(Suite)
Les sauvages différaient des Peaux-Rouges du Nord en ce qu'ils ne portaient ni pantalons ni mocassins. La douceur de leur climat les dispensait de se couvrir de ces vêtements. Les Indiens du Chaco n'ont pas même besoin de protéger leurs pieds, car il est rare qu'ils foulent le sol. Leur véritable demeure est sur le dos de leurs chevaux.
De chaque côté de leurs selles leurs jambes nues pendaient, unies comme du bronze moulé, et sculptées comme par le ciseau de Praxitèle; la portion supérieure de leurs corps était également nue, mais contrairement à l'usage de leurs frères du Nord, ces Indiens n'étaient ni tatoués ni peints. L'éclat d'une peau saine et d'une riche couleur foncée, quelques coquillages ou des bracelets de graines autour de leurs cous ou de leurs bras constituaient leurs seuls ornements.
Leur chevelure noire comme l'ébène, coupée carrément sur le front, croissait par derrière en toute liberté et couvrait leurs épaules de ses flots abondants; chez quelques-uns, elle tombait jusque sur la croupe du cheval!
Deux étaient habillés d'une manière différente des autres, les deux cavaliers montés sur des recados.
Le premier était un jeune Indien, évidemment le chef de la troupe. Il avait une sorte de ceinture autour des reins, mais par-dessus et flottant négligemment sur ses épaules, il portait un manteau de forme analogue à unponcho, bien différent toutefois du vêtement de laine des gauchos. C'était lamantaen plumes des Indiens, faite d'une peau de daim préparée et admirablement ornée avec le plumage duguacamaya(1) et d'autres oiseaux aux ailes brillantes.
Note 1:Oiseau d'un plumage magnifique et appartenant à la Tribu des perroquets.
Sur sa tête, il portait un bonnet en forme de casque, fabriqué avec une peau de cheval tannée, d'une blancheur de neige et entouré d'une rangée de plumes derhea, plantées verticalement dans un cercle brillant. D'autres ornements placés sur son corps et autour de ses membres, et le harnachement de son cheval le désignaient clairement comme le premier personnage de la troupe. Il n'avait avec lui que des jeunes gens, mais lui aussi était un jeune homme, et bien certainement il n'était pas l'aîné de ses compagnons.
Le seul homme blanc qui se trouvait parmi ceux-ci, et dont nous avons dit qu'il avait l'air d'un Castillan, offrait à l'œil un type véritablement remarquable.--Sur ses traits se lisait une expression de férocité mélangée de ruse qu'on retrouvait d'ailleurs sur la figure du jeune chef qui chevauchait à côté de lui.
Son vêtement était mi-partie celui d'un civilisé et celui d'un Indien, et on pouvait le prendre lui-même pour un gaucho fait prisonnier par les sauvages. Mais telle n'était pas évidemment la situation de cet homme, car il marchait à la place d'honneur, à la droite du chef. Tout au contraire, son air et ses actions racontaient une autre histoire, celle d'un scélérat qui, après avoir suivi une carrière de crime dans les pays civilisés, avait cherché la protection des sauvages et était devenu traître à sa race et aux siens.
La longue lance qui dépassait de beaucoup ses épaules montrait sur sa pointe d'acier une teinte plus rouge que celle de la rouille. C'était la couleur vermeille du sang, séchée et brunie par les rayons du soleil, et toutefois encore assez fraîche pour dénoter que l'arme avait été récemment employée. C'était cette même lance qui avait percé la poitrine de Ludwig Halberger.
Si un doute s'était élevé à cet égard, il eût bientôt été dissipé par la présence d'une troisième personne qui s'avançait un peu en arrière et qui évidemment était gardée comme une captive. C'était une jeune fille à laquelle on eût pu donner quinze ans, bien qu'elle n'en eût que quatorze. Elle possédait déjà dans toute son attitude certaines grâces de la femme, ainsi que cela arrive fréquemment dans l'Amérique espagnole, où l'adolescence commence plus tôt que dans nos froids climats: un visage d'un ovale délicat, une bouche mignonne ombrée déjà d'un léger duvet, des yeux ornés de longs cils avec de fins sourcils arqués, un teint olivâtre et ces formes élégantes dont les dames andalouses sont si fières: telle était Francesca Halberger, la fille du naturaliste.
L'expression suprême de tristesse répandue sur sa figure ne parvenait pas à en altérer la beauté. Il est du reste à remarquer que le regard d'une femme espagnole n'est jamais plus noble et plus fier que lorsqu'elle est en face d'un danger.
La prisonnière venait de voir son père traîtreusement frappé par la lance d'un assassin; son dernier cri: «Ma fille! ma pauvre enfant!» retentissait encore à ses oreilles; avant même d'avoir pu se rendre compte du danger qu'elle courait, elle avait été saisie et mise hors d'état d'opposer la fuite à la violence par la horde de ses agresseurs et s'était sentie entraînée vers un but qu'elle ignorait. Elle montait encore le petit cheval sur lequel elle avait quitté sa demeure, mais un des cavaliers indiens s'était emparé de la bride et ne lui permettait plus de le guider.
La cavalcade s'avançait lentement, elle n'avait pas besoin de se hâter, car une poursuite n'était pas à craindre. Ceux qui avaient commis cette cruelle action savaient bien qu'il n'y avait pour eux aucun danger de représailles qu'ils pussent sérieusement redouter.
De temps à autre, l'un des cavaliers de la troupe se dressait sur son cheval et examinait pendant un moment la plaine. Mais cette action ne provenait pas de la crainte d'une poursuite, c'était simplement la satisfaction d'une curiosité.
Cependant une sorte d'inquiétude existait au fond des cœurs de ces sauvages ou tout au moins chez leur chef ainsi que le prouvait le dialogue échangé entre lui et l'homme blanc qui chevauchait à ses côtés. Il se bornait à quelques mots prononcés d'un ton de doute, et dans le regard de l'Indien on eût pu découvrir le regret de l'acte qui venait de s'accomplir.
Les réponses du farouche renégat qui non-seulement l'avait conseillé, mais qui l'avait exécuté, semblaient avoir pour but de le rassurer. Fataliste comme tous les Indiens, le jeune chef se contenta de répondre aux dernières paroles du misérable qui raillait ses scrupules: «Ce qui est fait est fait», et il poursuivit sa route sans arrêter plus longtemps sa pensée sur le remords ou sur le repentir.
La conversation entre les deux sauvages qui formaient l'arrière-garde fera mieux comprendre le sujet de l'inquiétude du chef.
Ils venaient de parler avec une admiration mêlée de pitié de la beauté de leur captive et des liens d'amitié qui avaient existé entre leur vieux chef et Halberger.
«Nous pourrions bien avoir à regretter ce que nous avons fait, suggéra le plus sage des deux.
--Quel regret? demanda son compagnon. Le père du jeune chef n'est-il pas mort?
--Si Naraguana vivait encore, il n'aurait jamais permis cela.
--Naraguana ne vit plus.
--C'est vrai. Mais son fils Aguara n'est qu'un jeune homme encore comme nous-mêmes, il n'a pas encore été élu chef de notre tribu. Les anciens peuvent être mécontents; quelques-uns d'entre eux, comme Naraguana, étaient les amis de celui qui a été tué. Qui sait si nous ne serons pas punis pour cette expédition?
--Ne crains rien, le parti de notre jeune chef est le plus puissant, et de plus cevaqueano(2)
Note 2:Guide.
Là-bas, fit le sauvage en désignant le renégat, prendra toute l'affaire sur lui. Il a déclaré qu'il affirmerait que c'est une querelle qui le regarde seul. Il soutient que le Visage pâle qui ramassait des plantes a eu des torts envers lui. Qui sait si cela n'est pas vrai? Tu sais aussi bien que moi que levaqueanopossède une grande influence dans notre tribu; avec sa protection Aguara s'en tirera sain et sauf.
--Espérons-le, répliqua l'autre. Et si cette jolie créature doit un jour être notre reine, ce ne seront pas les guerriers de la tribu qui s'en plaindront, mais en revanche les jeunes filles Tovas ne seront pas contentes!»
La conversation fut interrompue par un cri venant de l'avant-garde: c'était un cri d'alarme, et un moment après chaque Tovas, dressé sur son cheval, interrogeait d'un regard inquiet les confins de la plaine.
La jeune fille seule resta immobile sur sa selle; on sentait que dans sa pensée rien ne pouvait ajouter aux horreurs de sa situation; elle était indifférente à de nouveaux coups du sort.
La cavalcade parcourait alors un espace dépouillé d'arbres, l'une des quelques «trariesas» ou terrains stériles qu'on rencontre dans le Chaco. Cette stérilité ne provient pas de la mauvaise qualité du sol, mais du manque d'eau. Ces espaces sont pendant une partie de l'année inondés par les débordements des rivières voisines, mais l'été venu, ils se dessèchent et se pulvérisent sous les rayons d'un soleil torride, et montrent sur leur face un enduit d'un blanc grisâtre ressemblant à la gelée blanche et qui est le produit d'une efflorescence saline amenée par l'évaporation des eaux (3).
Note 3:Cette substance est appeléeSalitrépar les Américains Espagnols. C'est une sorte de salpêtre. Une efflorescence semblable qui couvre les plateaux du nord du Mexique, se nommeTéquisuité.
Les voyageurs étaient entrés dans ce désert pour éviter le détour causé par un crochet du fleuve. Quand retentit le cri d'alarme, ils se trouvaient à environ dix milles du cours d'eau et à peu près à la même distance du bois le plus proche. Ce cri avait été poussé par le renégat qui marchait en avant et qui aussitôt arrêta son cheval et se dressa sur ses étriers.
Rien absolument n'apparaissait! le soleil achevant sa carrière brillait dans un ciel sans nuage et projetait en noires silhouettes sur la plaine blanche les ombres des chevaux et des cavaliers. Aussi loin que pouvait porter la vue on n'apercevait aucun être vivant, pas même un oiseau traversant ce triste désert.
Mais bien qu'aucun nuage ne se détachât sur la voûte bleue de l'atmosphère, on pouvait cependant, à force d'attention, découvrir une légère vapeur débordant l'horizon lointain, directement en face des cavaliers.
Elle était à peine perceptible, toutefois l'œil exercé du vaqueano l'avait remarquée et y avait lu l'approche d'un danger.
«Qu'est-ce donc? demanda le jeune chef en poussant son cheval auprès de celui du vaqueano.
--Caramba! ne le voyez-vous pas? repartit l'Espagnol en montrant l'horizon.
--Je vois un petit nuage; rien de plus.
--Rien de plus?
--Non. On dirait plutôt de la fumée, mais ce ne peut être cela; il n'y a pas un brin d'herbe à dix milles à la ronde dont on puisse faire du feu. Du reste, que pourrions-nous craindre ici, ne sommes-nous pas chez nous?
--Ce n'est ni de la fumée ni du feu; c'est bien pis, c'est de la poussière.
--De la poussière! mais alors elle ne pourrait provenir que du galop d'une troupe de cavaliers?
--Nous n'avons rien à redouter de ce genre; des hommes? un ennemi? Allons donc! Aussi n'est-ce de rien de pareil qu'il s'agit. Si ce n'était que cela nous pourrions nous mettre à l'abri d'une attaque en retournant vers les bois. Mais cette poussière n'est produite ni par des hommes ni par des chevaux. Si mes yeux ne me trompent pas, c'est latormenta.
--La tormenta! répétèrent d'une seule voix tous les Indiens et d'un ton qui dénotait qu'ils ne connaissaient que trop bien le terrible phénomène.
--Oui! s'écria le vaqueano après avoir examiné le nuage encore pendant quelques secondes. C'est bien la tormenta et pas autre chose. Malédiction!»
Déjà l'ombre s'était sensiblement étendue le long de l'horizon et elle grandissait rapidement sur le fond bleu du ciel. Elle présentait une couleur d'un brun jaunâtre semblable à un mélange de vapeur et de fumée tel que celui qui provient des flammes à demi-éteintes d'un incendie. Parfois des traits de lumière indiquaient qu'elle était sillonnée d'éclairs.
Cependant, à l'endroit où les sauvages s'étaient arrêtés, le soleil brillait encore avec sérénité, et l'air calme et tranquille n'était pas agité du moindre souffle.
Mais ce calme n'était pas sincère; il était accompagné d'une chaleur lourde et étouffante dont plusieurs d'entre les Indiens s'étaient plaints quelques instants auparavant. Ils venaient à peine de cesser de parler, chacun des hommes de la troupe avait à peine eu le temps de se rendre compte du péril qui les menaçait, et déjà, en moins de temps qu'il ne faut pour le dire, de violentes rafales d'un vent glacé avaient fondu sur eux avec une telle fureur, que quelques-uns des jeunes gens, perdant tout à coup l'équilibre, avaient roulé à terre, précipités par cette force invisible.
Bientôt, à la clarté radieuse du jour succéda, sans transition, une épaisse obscurité comparable à celle de la nuit, et ils s'en trouvèrent comme enveloppés. Le nuage de poussière avait passé devant le disque du soleil et l'avait complètement éclipsé.
Remis de ce premier assaut, quelques-uns proposèrent de galoper en arrière pour aller chercher l'abri des arbres; mais il était trop tard pour penser à la fuite; avant qu'ils eussent accompli cette course de dix milles, la tormenta les eût atteints.
Le vaqueano le savait, et il proposa d'agir tout différemment.
«Descendez de vos chevaux, cria-t-il, et tenez-les entre vous et le vent. Couvrez vos têtes avec vos jergas. Faites-le si vous ne voulez pas être aveuglés pour toujours. Vite, ou il ne serait plus temps!»
Les jeunes Indiens, connaissant l'expérience de leur compagnon au visage pâle, se hâtèrent d'obéir. En un instant chacun d'eux, bien entortillé d'après la recommandation du guide, s'était caché derrière son cheval en s'efforçant de maintenir l'animal pour l'empêcher de perdre position.
(La suite prochainement.)
Le rôle qu'a joué le général Changarnier dans l'œuvre de la fusion, le projet de prorogation des pouvoirs du maréchal de Mac-Mahon, dont il a pris l'initiative, après le renversement de ses espérances de restauration, ont appelé en ces derniers temps trop vivement sur lui l'attention publique, pour que nous ne nous croyions pas obligés de donner son portrait.
Le général Changarnier est né à Autun, le 26 avril 1793; il est donc aujourd'hui dans sa quatre-vingtième année. Sorti de Saint-Cyr en 1815, il prit part, en 1828, comme lieutenant, à la campagne d'Espagne. La révolution de 1830 l'envoya en Afrique, où un heureux combat d'arrière-garde, en 1826, pendant la retraite de Constantine, fut le point de départ de sa fortune. Nommé lieutenant-colonel en 1837, il fut fait maréchal de camp, le 21 juin 1840, à la suite de l'expédition de Médéah, et en 1843, la réduction des tribus des environs de Tenez, qui soutenaient Abd-el-Kader, lui valut le grade de général de division.
Après la révolution de 1848, il vint offrir ses services au gouvernement provisoire dans des termes qui témoignaient de la haute estime qu'il avait de son mérite personnel. Le général Cavaignar, devenu-chef du pouvoir exécutif, lui confia le commandement de la garde nationale de Paris, qu'il garda après l'élection présidentielle, et auquel il joignit plus tard celui des troupes de Paris, qu'il perdit lorsque, à l'Assemblée législative dont il était membre, il se montra alors contraire à la politique de Louis-Napoléon. L'Assemblée, qui rêvait un coup d'État monarchique, tenta alors de donner en échange à ce Mouck en expectative, le commandement des troupes destinées à veiller à sa propre sûreté; mais la tentative ayant échoué, le général Changarnier, qui avait étendu solennellement sur la tête des conspirateurs monarchiques, dans une séance fameuse, cette même épée protectrice qu'il avait offerte au gouvernement provisoire, fut impuissant à se protéger lui-même. Arrêté le 2 décembre, il fut enfermé à Mazas comme le premier bourgeois venu et rentra dans l'ombre où il devait rester vingt ans.
On sait le reste. En 1870, il offrit ses services à l'empereur et s'enferma dans Metz avec le maréchal Bazaine, dont, à deux ans de là, en même temps qu'il attaquait le glorieux défenseur de. Belfort, il devait faire l'éloge en pleine Assemblée nationale, où il avait été envoyé par trois départements: la Gironde, le Nord et le département de Saône-et-Loire.
L. C.
Nous parlions tout à l'heure de la proposition Changarnier relative à la prorogation des pouvoirs du président actuel de la République, M. le maréchal de Mac-Mahon. Cette proposition, comme on l'a dit, a un préambule: le message présidentiel, dont M. de Broglie, vice-président du conseil, a donné lecture le 5 novembre dernier, à la séance de rentrée de l'Assemblée. C'est après le tirage des bureaux, à trois heures, devant une Chambre qui jamais n'avait vu réuni un pareil nombre de députés, en présence de tribunes garnies de toutes les notabilités, que M. le vice-président est solennellement monté à la tribune. On a remarqué que pendant toute la lecture il s'est tenu tourné du côté de l'opposition républicaine. On eut dit qu'il parlait exclusivement pour cette portion de la représentation du pays, que visait d'ailleurs le document dont il donnait communication. Son attitude était fort assurée, sa voix nette bien que faible. Il comptait certainement sur une victoire complète. La majorité des quatorze voix, réduite à treize le lendemain, l'a un peu déconcerté. Néanmoins, telle quelle, c'était une victoire, bientôt suivie, comme l'on sait, d'un échec dans les bureaux. Voilà donc M. le vice-président du conseil et les trois gauches manche à manche. Qui gagnera la belle? C'est ce qu'il nous reste à savoir et ce que nous saurons bientôt.
DÉCOUVERTE DU CORPS DU POMPIER BELLET
Le caporal des sapeurs-pompiers Bellet a déjà sa légende, que tout Paris sait par cœur; mais, comme toute légende, celle-ci s'écarte, un peu de l'histoire véritable. Nous avons assisté au dernier acte de ce lugubre drame, et nous sommes en mesure de rétablir les faits; le caporal Bellet est tombé non pas dans la salle, au milieu de la fournaise, comme on l'avait dit, mais dans un étroit espace séparé de celle-ci par toute la profondeur de la scène, et qui servait à la fois de corridor et de loge de chant; il n'a pas été brûlé vif, comme on l'avait cru, mais enterré sous les décombres, où son cadavre a été retrouvé sans une brûlure, mais avec la tête à demi-écrasée par la chute d'un pan de mur; la mort avait été instantanée. L'endroit d'où le brave sapeur est tombé était à quelques mètres seulement de celui où l'on a retrouvé son corps; c'était la loge des coryphées, où vingt-deux femmes s'habillaient; Bellet devait rester à la porte de la loge; c'est pour diriger de plus près le jet de sa lance qu'il s'est avancé sur le plancher qu'on lui avait signalé comme dangereux et dont la chute l'a entraîné; il était alors environ six heures du matin; le feu était circonscrit, et l'on se félicitait déjà de n'avoir aucune mort à enregistrer.
Les travaux de déblaiement nécessaires pour retrouver le corps ont dû être exécutés avec les plus grandes précautions pour éviter de nouveaux accidents; ils ont eu lieu sous l'habile direction de M. Panneau, inspecteur du bâtiment de l'Opéra. Notre dessin reproduit exactement l'instant où, après vingt-quatre heures de recherches, un dernier coup de pioche mit le cadavre à découvert; celui-ci était couché sur le dos; autour de lui, les décombres étaient jonchés des débris de l'appareil à lumière électrique, qui se trouvait à côté de la loge des coryphées, puis de lambeaux de soie, de mousseline et de fleurs; nous avons remarqué un mignon soulier de satin blanc encore frais comme s'il allait être chaussé pour la première fois, et taché seulement d'une goutte de sang qui avait rejailli jusque la!
La semaine dernière, tous les journaux ont parlé du nouveau système d'allumage instantané par l'électricité des trois cent-cinquante-deux becs de gaz de l'Assemblée nationale. Voici sur ce système quelques détails que nous croyons de nature à intéresser nos lecteurs.
L'appareil que nous avons représenté avec un soin minutieux se compose d'une bobine Rhumkorff, de dimension assez modeste, de la pile, des contacts et du système de fils.
Avant de mettre la bobine en jeu, il faut relever un contact à poignée et lui donner la situation horizontale.
Le courant ne passe dans chacun des dix-huit lustres qu'au moment où l'opérateur touche le bouton correspondant dans le clavier qu'on voit à sa gauche. Il fait cette opération avec un excitateur à manche isolé qu'il tient à la main et qui conduit à la pile par une chaîne analogue à celle de la timbale des fontaines Wallace.
A chaque coup, l'opérateur tire une grosse étincelle à laquelle répondent autant de petites qu'il y a de becs dans le lustre.
Nos lecteurs, qui seront admis dans les tribunes, pourront très-aisément se rendre compte de la disposition indiquée par notre figure. En se plaçant au-dessous du lustre, ils verront facilement le circuit zigzagué des fils de platine, que le fluide parcourt tous au moment où l'opérateur touche le boulon de l'armoire.
Notre artiste a dessiné l'opérateur au moment où il donne le feu à un grand lustre de soixante-trois becs. Le circuit spécial à cet appareil aura donc soixante-trois lacunes, dans lesquelles éclateront soixante-trois étincelles.
VERSAILLES.--Le nouvel appareil d'allumage électriqueinstallé au palais de l'Assemblée Nationale.
Paysans se rendant au marché. Gardeur de porcs.
LA FRANCE PITTORESQUE.--La grotte de Royat.
Comme les deux fils d'un même bec sont à une distance d'un tiers de millimètre, le courant passe de l'un à l'autre sans étincelle, et si une poussière s'y loge le bec ne s'allume pas de toute la séance. Mais ces accidents sont rares et n'ont rien qui dépare notablement l'ordonnance réglementaire des lumières.
Ces soixante-trois lacunes d'un tiers de millimètre équivalent électriquement à un seul écart de 21 millimètres.
Quoique nos appareils d'induction soient peu comparables aux nuages orageux qui lancent des rayons d'un kilomètre, une étincelle de 21 mill. n'est qu'un jeu d'enfant pour nos bobines Rhumkorff les plus modestes.
La pile a, comme on peut le voir, des dimensions formidables. Mais il ne faut pas croire que sa force électrique réponde à ce grand déploiement de surface. Elle ne dépasse point celle de trois couples Bunsen de dimensions honnêtes.
Ces gros cylindres en terre poreuse sont bourrés de byoxide de manganèse et de charbon pilé, mélange destiné à absorber le gaz hydrogène produit par l'action d'une solution de chlorhydrate d'ammoniaque sur une lame de zinc.
En homme prudent, M. Gaiffe a installé un appareil susceptible de durer autant que l'Assemblée elle-même. On peut, sans blesser sa modestie ni son patriotisme, dire qu'il semble avoir eu surtout en vue de construire une pile définitive.
Ces premiers pas de l'électricité dans l'enceinte législative ne tarderont pas sans doute à être suivis par d'autres conquêtes.
Si les séances deviennent trop tumultueuses, nous conseillerions à M. Buffet de remplacer son impuissante sonnette par un carillon électrique. Il ferait facilement assez de bruit pour réduire au silence les individualités parlementaires les plus tapageuses.
Comme le nombre des scrutins importants semble devoir aller en grandissant de jour en jour, il ne serait pas inutile de songer à une machine à voter qui dispenserait les députés de défiler à la tribune; au lieu de laisser tomber dans l'urne l'expression de leur part de souveraineté nationale, ils l'expédieraient le long d'un fil et l'enregistreraient à distancene varietur.
Pour en revenir au système d'allumage que nous venons de décrire, disons, en terminant, qu'il n'est pas nouveau, comme l'ont écrit tous les chroniqueurs parisiens, jusques et y compris les journalistes scientifiques, Il y a huit ans, l'allumage du grand amphithéâtre de la Sorbonne était pratiqué par M. Rhumkorff, à l'aide des mêmes procédés et avec des appareils analogues. Et depuis longtemps, on n'allume pas autrement dans les assemblées républicaines d'Amérique. C'est donc en ligne droite du Capitole de Washington qu'est venu l'allumage électrique à l'Assemblée nationale de Versailles.
W. de Fonvielle.
A peu de distance de la capitale de l'Auvergne, Clermont-Ferrand, se trouve la curieuse chaîne des monts Dômes, composés de soixante-dix à quatre-vingts cônes volcaniques, vastes ampoules soulevées en un jour de convulsion, à la surface du plateau qui occupe le centre de la France. Ce plateau a une élévation moyenne de 900 mètres, et les cônes ou puys, qui forment du nord au sud une bande de sept à huit lieues de largeur, le surélèvent de 150 à 200 mètres. Toutefois le Puy-de-Dôme, qui occupe à peu près le centre de cette bande, mesure par exception une hauteur de 500 mètres.
Vu de Clermont avec ses flancs verdoyants, sa belle forment, son aspect grandiose, ce mont fait songer aux sommet des Alpes et des Pyrénées, surtout l'hiver, alors qu'il est couronné de neiges, car il ne porte lui, ni neiges éternelles, ni glaciers. Aussi grâce à sa beauté a-t-il mérité de donner son nom au département.