L'ILLUSTRATIONJOURNAL UNIVERSEL31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1604SAMEDI 22 NOVEMBRE 1873DIRECTION, RÉDACTION, ADMINISTRATION22, RUE DE VERNEUIL, PARIS.31e Année.VOL. LXII. N° 1604SAMEDI 22 NOVEMBRE 1873SUCCURSALE POUR LA VENTE AU DÉTAIL60, RUE DE RICHELIEU, PARIS.Prix du numéro: 75 centimesLa collection mensuelle, 3 fr.; le vol. semestriel, broché, 18 fr.; relié et doré sur tranches, 23 fr.Abonnements Paris et départements: 3 mois, 9 fr.; 6 mois, 18 fr.; un an, 36 fr.;Étranger, le port en sus.L'AMIRAL TRÉHOUARTSOMMAIRETEXTEHistoire de la semaine.Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.Nos gravures:Panorama de la bataille de Rezonville, 16 août;Mort de l'amiral Tréhouart;Charles Gounod;La femme à deux têtes;L'hiver.La Sœur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.Un voyage en Espagne pendant l'insurrection (IV).Inauguration du monument élevé à Henri Brevière, de Forges-les-Bains (Seine-Inférieure.)Mlle Belocca.Histoire des Astres.Les Théâtres, par M. Savigny.Bulletin bibliographique.Inauguration de la statue du général Belgrano, à Buenos-Ayres.GRAVURESL'amiral Tréhouart.Le procès du maréchal Bazaine: Panorama de Gravelotte et de Rezonville;Plan de la bataille de Rezonville;Carrières du Caveau, près de Gravelotte;Mêlée de cavalerie à Rezonville;Charles Gounod.Millie-Christine ou la femme à deux têtes.L'hiver, d'après le tableau de M. Toulmouche.Mlle Anna Belocca.Buste du sculpteur Brevière, récemment inauguré à Forges-les-Bains.Histoire des Astres (4 gravures).La statue du général Belgrano, récemment inaugurée à Buenos-Ayres.Rébus.HISTOIRE DE LA SEMAINEFRANCELa grande bataille parlementaire dont le pays tout entier attendait l'issue, s'est terminée mercredi par la victoire du cabinet et de la droite, qui l'ont emporté à une majorité de 68 voix. Cette majorité s'est prononcée pour le contre-projet Depeyre.Aux termes de ce projet, les pouvoirs du maréchal Mac-Mahon sont prorogés pour sept années; ils continueront à être exercés par lui avec le titre de Président de la République et dans les conditions actuelles jusqu'aux modifications qui pourraient y être apportées par les lois constitutionnelles; enfin, l'examen de ces mêmes lois sera confié à une commission de trente membres nommée au scrutin de liste dans les trois jours qui suivront la promulgation de la loi.Ce vote a eu lieu à la suite d'une discussion qui s'est prolongée jusqu'à deux heures, dans la nuit de mercredi à jeudi. Au moment où nous écrivons, les appréciations qu'il soulèvera n'ont pas encore eu le temps de se produire; nous devons donc nous borner à rappeler sommairement les phases qu'a suivies le débat depuis huit jours. On sait que le désaccord entre la majorité de la commission et la minorité portait principalement sur deux points: la durée de la prorogation, que huit membres de la majorité voulaient fixer à cinq ans au lieu de dix et la condition suspensive portant que la prorogation ne deviendrait effective qu'après le vote des lois constitutionnelles. Cette dernière disposition n'avait été adoptée par la majorité qu'à la suite d'une visite faite par la commission au Président de la République et dont nous avons rendu compte. D'une déclaration vague du maréchal en faveur des lois constitutionnelles, l'opposition avait affecté de faire un acquiescement pur et simple à ses vues; et, comme à la suite de l'entrevue de Frohsdorf, on espérait avoir résolu en équivoquant sur un malentendu. Le gouvernement a cru qu'un nouveau Message présidentiel était nécessaire pour préciser la situation, et au moment où M. Laboulaye allait soutenir le rapport de la commission, M. le duc de Broglie montait à la tribune pour donner lecture de ce Message, qui repoussait par avance les conclusions du rapport. Ce coup de théâtre inattendu a indubitablement contribué à mettre fin à bien des hésitations. Malgré l'attitude décidée de la commission qui a déclaré maintenir le rapport dans son texte primitif, malgré les efforts des membres de l'opposition, malgré l'abstention du groupe bonapartiste et de quelques-uns des membres de l'extrême droite, le gouvernement l'a emporté, comme nous l'avons dit plus haut, après une des discussions les plus ardentes dont la Chambre nous ait encore donné le spectacle. Il faut lire dans son entier ce débat mémorable dont nous renonçons à donner l'analyse; constatons, seulement, en terminant, que la doctrine de l'appel au peuple a subi, dans cette même journée, un échec dont elle mettra longtemps à se relever, car elle n'a pu réunir en tout que 88 voix.LeTempsdonne un tableau très-intéressant des chiffres du scrutin du 19 novembre comparé à ceux du 5 novembre. Au 5 novembre la proposition de M. Dufaure a été repoussée par 365 voix contre 348. La majorité gouvernementale était de quatorze voix. Le 19, l'article 1er du projet de loi Depeyre a été voté par 383 voix contre 317; la majorité s'est donc élevée au chiffre de 66 voix.Voici les noms des membres du centre gauche qui, le 5 novembre, ont voté pour la motion Dufaure et qui le 19, en revanche, ont voté avec la majorité de la droite. Ce sont MM. Alfred André (Seine), Bompard, Cézanne, général de Chabron, du Chaffaut, Couin, Houssard, de Leslapis, Marchand, Michel, Max-Richard, Piccon, Pourtalès, Saint-Pierre (Calvados), Sebert, Voisin. Total, 16.Se sont abstenus dans le même groupe les membres dont les noms suivent et qui, le 5 novembre, avaient voté pour la motion Dufaure: MM. Bérenger, Bergondi, Brice (Ille-et-Villaine), Casimir Périer, général Chareton, Gailly, Michel-Ladichère, Wolowski. Total, 8.Le 5 novembre, 16 bonapartistes avaient voté avec la gauche. Le 19, dans le vote sur l'article 1er on n'en compte que 8 qui aient voté contre. Ce sont MM. Abbatucci, Bollinton, Eschassériaux, Galloni-d'Istria, Gavini, Rouher, de Vaton, Vast-Vimeux. MM. André (Charente), Ganivet, Arthur Legrand, Roy de Loulay ont volé pour le gouvernement. Se sont abstenus: MM. Ginoux de Fermon, Haentjens, Levert, comte Murat et Prax-Paris. Tolal, 5. Ajoutons que M. Hervé de Saisy qui, le 5 novembre, avait voté avec la droite, a voté le 19 avec la gauche dans tous les scrutins.Si on compare maintenant le scrutin sur l'article premier au scrutin sur l'ensemble du projet, qui a été voté par 378 voix contre 310, on trouve qu'un certain nombre de membres du centre gauche et de bonapartistes, qui avaient voté contre l'article premier, se sont abstenus. Ce sont MM. Abbatucci, Amat, Arbel, Bernard (Charles), Boffinton, Cunit, Ducarre, Eschassériaux, Galloni-d'Istria, Gavini, Lecamus, marquis de Malleville, Nétieu, Rouher, Salvy, de Valon, Vast-Vimeux. En revanche, plusieurs membres du centre gauche, qui s'étaient abstenus dans le premier scrutin ont voté contre l'ensemble du projet: ce sont MM. Bérenger, Casimir Périer, général Chareton, Gailly, Michel-Ladichère et Wolowski. Deux députés du même groupe, qui avaient voté avec la droite, pour l'article 1er, ont voté avec la gauche contre l'ensemble du projet, ce sont MM. J. de Lasteyrie et Marchand.Quelques membres de l'extrême droite se sont séparés de leurs collègues. M. Dahirel a voté contre l'article 1er et contre l'ensemble du projet. MM. de Belcastel, de Cornulier-Lucinière, marquis de Franc-lieu, le général du Temple se sont abstenus dans les deux scrutins.Un décret convoque, pour le 14 décembre prochain, les électeurs de l'Aude, du Finistère et de Seine-et-Oise.ÉTATS-UNIS.Un conflit extrêmement grave et qui va probablement précipiter le dénouement de l'insurrection dont l'île de Cuba est le théâtre depuis près de quatre ans, vient d'éclater entre les États-Unis et l'Espagne. Une dépêche parvenue à New-York, il y a huit jours, annonçait qu'un navire chargé de contrebande de guerre à destination des insurgés de Cuba, leVirginius, avait été capturé par l'escadre espagnole de blocus et conduit à Santiago, où, après un jugement sommaire, la plus grande partie de l'équipage avait été passée par les armes. Or, cet équipage se composait de citoyens américains et anglais, et leVirginius,au moment de la capture, naviguait sous pavillon des États-Unis. De là, grande émotion dans toute l'étendue de la république américaine; on sait quelles convoitises la reine des Antilles a toujours excitées chez les hommes politiques américains; l'acte de barbarie commis à Santiago venait de faire surgir l'occasion de satisfaire enfin ces convoitises; l'insulte faite au pavillon national, l'impuissance du gouvernement espagnol à en réprimer les imprudents auteurs, fournissaient au gouvernement de Washington un prétexte tout trouvé pour se faire justice lui-même par une intervention directe. Aussi l'opinion se prononça-t-elle avec énergie dans ce sens: malgré les protestations d'innocence du cabinet espagnol, le président tirant donnait l'ordre d'armer immédiatement la flotte américaine et les forts de la côte méridionale; en même temps, il déclarait que la question finale était réservée au Congrès, appelé à se réunir dans quelques jours, mais qu'il prenait dores et déjà toutes les mesures nécessaires pour le cas où cette décision aboutirait à la guerre. Telles sont, résumées en quelques mots, les informations acquises jusqu'à présent sur ce grave incident.Le Congrès doit s'assembler le 1er décembre, et il est possible qu'un arrangement à l'amiable se produise avant cette date, mais on assure que dans le cas contraire la majorité du Congrès se prononcerait résolument pour la guerre, et en attendant le cabinet américain a nettement déclaré qu'il considérerait comme insuffisante, de la part de l'Espagne, toute réparation qui ne serait pas accompagnée de l'arrestation immédiate des auteurs des exécutions.Nous avons dit plus haut qu'une partie de l'équipage duVirginiusse composait de marins anglais. L'Angleterre est donc, elle aussi, intéressée dans la question, mais on paraît apprécier plus froidement les choses de l'autre côté du détroit.S'il est incontestable que des exécutions sommaires comme celles qui ont eu lieu à Santiago constituent des actes indignes de peuples civilisés, il faut ajouter aussi que les règles du droit des gens applicables au cas particulier duVirginiusne laissent pas que de présenter une certaine obscurité. Des étrangers qui prennent une part active à une guerre civile perdent jusqu'à un certain point le bénéfice de leur nationalité et doivent renoncer, par ce seul fait, à la protection de la mère patrie. Quoi qu'il en suit, l'Angleterre a immédiatement envoyé un navire de guerre dans les eaux de Santiago, mais elle paraît décidée à attendre, avant d'agir, des explications complètes de la part du cabinet de Madrid.COURRIER DE PARISSi vous aimez les monstres, réjouissez-vous, il en pleut. Hier l'Homme-Chien et Fedov, son fils; aujourd'hui la femme à deux têtes. Quatre ou cinq autres sont en route. Tenons-nous-en à ce que nous venons de voir. Jamais la nature n'aura créé une bizarrerie plus en dehors des lois connues. Ce sont deux corps liés entre eux par un os, un seul sacrum. Quand on entre dans l'enceinte où se montrent ces demoiselles, on aperçoit deux têtes rachitiques, mais souriantes. Distinctes par le haut, à partir du buste, elles ont l'air de ne faire qu'une par les membres inférieurs. Mesdemoiselles Millie et Christine sont des êtres hybrides en tout: leurs traits incorrects, leurs lèvres épaisses, leurs cheveux crépus, non moins que la teinte de leur peau, disent assez que ce sont des mulâtresses. L'originalité du phénomène consiste dans deux faits qui ont l'air de se contredire et qui déconcertent, à ce qu'on dit, les philosophes et les physiologistes. Chacune des deux têtes est différente; elle peut penser librement, suivant son caprice ou le jeu de sa volonté. Ainsi l'une chante tandis que l'autre se contente de parler. Voilà un point acquis. Aussitôt qu'il s'agit du bas du corps, la sensation devient commune, et l'exercice de la pensée n'est plus qu'une fonction fraternelle. Par exemple, pincez l'une des deux à la jambe gauche, toutes deux éprouveront la même douleur. Qu'on cherche à balancer une des jambes les trois autres se mettent en danse, et vous avez une valse aussi rapide que celles qu'on exécute à Valentino.Sterne, voyant qu'un nain difforme avait amassé cent dollars rien qu'à montrer sa bosse, s'écriait, ainsi qu'on se le rappelle: «Heureux les mal bâtis!» Celui qui fait voir mesdemoiselles Christine et Millie peut se répéter le mot de l'humoriste. Elles sont mieux que mal bâties, les deux jeunes filles, puisqu'elles ont la chance de former un monstre. Quel trésor, en effet, il y a dans cette distraction de la nature! On raconte que, l'autre soir, Christine disait à sa sœur: «Nos affaires vont bien. Sous peu, nous aurons un hôtel et une voiture à quatre chevaux.» Millie soupirait. Elle aurait répliqué que deux voitures seraient mieux, si la chose était possible.Par malheur, la fortune faite, une section ne pourrait être pratiquée. Toute opération chirurgicale tentée amènerait une dissolution de société, c'est-à-dire la mort. Cela ne ferait guère le compte de l'impresario qui les promène à travers les pays civilisés et bien payants. Ajoutez que les savants y perdent leur grimoire. Ils ne savent plus que dire. Les savants! ils sont justement le désespoir des deux petites négresses. Il n'est pas de torture à laquelle ils ne les soumettent. J'ai dit qu'ils les pinçaient. Pincer, c'est le prélude obligé à leurs expériences. Tous les pincent donc, chacun à son tour. Cinq ou six les ont frappées sur le dos ou sur le ventre. On en voit de plus zélés, de plus enragés, devrais-je dire: ceux-là leur enfoncent des aiguilles dans la chair. En en voyant entrer tout à coup une demi-douzaine dans l'enceinte, un homme d'esprit disait au Barnum:--Voilà les académiciens: serrez votre phénomène!Paris s'amuse de tout. Cette monstruosité ne lui déplaît pas, au contraire. Au fond, il n'y a pas à s'étonner. On a vu mieux que ça. En d'autres temps, pas fort éloignés du nôtre, les mêmes aberrations anthropologiques pullulaient. Nous n'avons pas oublié Ritta-Christina, le monstre de Sassari, comme on l'appelait. A la même époque, on amenait par ici de l'extrême Orient les jumeaux Siamois, lesquels ont laissé une trace encore plus profonde dans le souvenir des contemporains.Ils n'étaient reliés l'un et l'autre que par une membrane, ces deux frères. Henri Meunier, sérieux ce jour-là, les a dessinés d'après nature. Chacun avait sa pleine liberté d'esprit au point d'exclure tout soupçon d'une unité intellectuelle.Si on parlait à l'oreille de l'un, l'autre n'entendait pas. Des sels volatils appliqués aux narines de l'un n'émoustillaient en rien l'odorat de l'autre. En pinçant la jambe de l'un, on ne faisait ressentir aucune sensation à l'autre.Mais les savants ne perdaient pas de vue la membrane. Le même docteur Nélaton qui vient de mourir, n'étant alors qu'un simple disciple de Dupuytren, demanda la permission de piquer la membrane rien qu'avec la pointe d'une épingle. Les Siamois confessèrent alors qu'on les blessait tous deux.--Est-ce que cette membrane communique au cerveau et au cœur? demandait la science.D'ordinaire les simples jumeaux, ceux que George Sand appelle lesbessons, se ressemblent fortement, aussi bien au moral qu'au physique. Les deux Asiatiques confirmaient absolument cette règle. Même figure, même son de voix, même découpure de membres. En regard de ces analogies, ajoutez l'habitude qu'ils avaient contractée d'agir simultanément. Rendant la traversée, en arrivant de Siam en Europe, ils couraient et sautaient sur le navire avec une excessive agilité, sans s'embarrasser jamais. Bien mieux, ils montaient aux mâts aussi vite qu'aucun matelot du bord. On les voyait rarement se parler, et le concert avec lequel ils agissaient était presque instinctif. En jouant aux dames, jeu qu'ils avaient appris avec une grande facilité, ils décidaient leurs coups sans aucune hésitation. Dans le cours de la partie contre un adversaire, c'était tantôt l'un, tantôt l'autre qui poussait les pions. Ils paraissaient donc avoir les mêmes plans et ils s'accordaient toujours sur la dame à jouer. On voulut les faire jouer l'un contre l'autre, ils s'y mirent; cela allait, mais cela allait mal, lentement, sans vigueur. Un des esprits les plus brillants de l'époque fut frappé de ces faits et s'en empara. J'ai nommé Jules Janin, qui a écrit alors le joli roman:Un cœur pour deux amours, l'un des succès de laRevue de Paris.Ces pauvres Siamois ont été, comme les deux mulâtresses, martyrisés par la science.--«Si nous coupions la membrane qui les réunit?» disaient sans cesse les savants, qui ont la monomanie de couper toujours quelque chose. Mais l'honnête personnage qui exhibait les deux frères, effrayé à bon droit, intervenait avec énergie afin de s'opposer à l'opération.--Messieurs, disait-il, ce serait m'enlever mon pain!M. Bischoffsheim, un des plus riches banquiers de Paris, vient de mourir à la suite d'une opération douloureuse. Tout son or n'a pu le garantir d'une maladie d'entrailles. Les soixante millions du personnage faisaient naturellement grand bruit dans le monde où l'on s'amuse. C'était à qui leur ferait les yeux doux. En prenant de l'âge, le financier tournait quelque peu au protecteur des arts, ce qui revient à dire qu'il achetait, chaque année, pour cent mille francs de tableaux, se montrait aux pièces en vogue, aux courses, à l'Hôtel des ventes, et donnait de temps en temps à dîner à une petite poignée de reporters. Il n'en faut pas plus à présent pour jouir de son vivant du renom de Mécène. C'est M. Bischoffsheim qui a fait construire, rue Scribe, le petit théâtre de l'Athénée, le même où ce pauvre gros Désiré était si amusant dans une bluette lyrique intituléeFleur-de-Thé.Moitié Français, moitié Allemand, comme presque tous les hébreux qui touchent à la finance (c'était un israélite, et un des mieux entendus en affaires), on faisait son éloge au moyen de la formule banale: «Ah! dame, c'est un fils de ses œuvres.» Sous ces quelques mots, il y avait bien quelques sous-entendus. La chronique du dard de vipère voulait donner à comprendre qu'il avait commencé l'édifice de son immense fortune par un négoce et par des astuces de gagne-petit. Le négoce, c'aurait été d'abord l'action de porter sur le dos une balle de colporteur; les ruses, elles auraient consisté à donner un très-rapide et très-profitable essor à l'art du courtage.Enfin les bonnes langues dont Paris est pavé ne manquaient point d'ajouter que ce prodigue tardif avait commencé par être un héroïque Harpagon. Jusqu'au jour où il est devenu sérieusement millionnaire, le vin n'aurait jamais figuré sur sa table. Poussant la patience jusqu'au génie, il se contentait de la pure et claire liqueur que la baguette d'Aaron fit jadis sortir du rocher d'Horeb.Au joli temps où nous voilà, aussitôt qu'il vient à disparaître un homme qui tenait un peu de place dans le monde, la mode veut qu'on le dissèque pendant huit jours au moins à l'aide de tous les procédés de l'analyse. Le bistouri de la médisance ne s'arrête plus. Comme on cause à tort et à travers! Peu importe qu'on ne débite que des fables, pourvu qu'on dise du mal! Les intrépides divulgateurs de secrets que les bons amis de la veille! Plusieurs ont donc raconté les débuts financiers de ce Crésus. Savez-vous d'où seraient venus ses premiers bénéfices? D'une association avec le monde diplomatique. En France, un préjugé bizarre permet pour ainsi dire de frauder les droits de douane et d'octroi. C'est bien jouer que de duper le fisc. Le futur banquier, graissant la patte aux plénipotentiaires, aurait obtenu de tels et tels ambassadeurs de mettre sous enveloppe des cachemires au lieu de dépêches internationales. Quel joli coup, sceller la contrebande avec le cachet des protocoles! Mais il y aurait près de quarante ans de ça; c'est presque aussi éloigné de nous que l'histoire de Riquet-à-la-Houppe ou que la légende du Chat-Botté!Au fait, dans ce Paris où il se fait de si gros coffres-forts, plus d'une maison opulente a, comme le Nil, des sources lointaines et mystérieuses. On nous a dit, par exemple, qu'un autre gros banquier (celui-là est Suisse) a dù le point de départ de ses quarante millions à un stratagème de Scapin. La chose est plaisante. On ne nous en voudra probablement pas de la reproduire ici, surtout si nous épaississons si bien le voile de l'anonyme que nul ne parvienne à le soulever.En 1835 donc, M. Z*** acheta pour dix mille francs de gants de Paris, qu'il voulait revendre à Londres. La douane anglaise taxait alors les marchandises étrangères selon leur valeur et sur l'estimation faite et déclarée par le propriétaire. Si, pour payer de moindres droits, on fait une déclaration inférieure à la valeur réelle, la douane, pour prévenir et punir la fraude, prend le propriétaire au mot; elle s'empare de sa marchandise en la payant au prix qu'il l'a estimée. M. Z***, ayant déclaré que ses gants valaient cinq mille francs, on lui compta la somme et on garda les gants.C'était une mauvaise affaire. M. Z*** inscrivit à son actif cinq mille francs de perte et les frais de voyage; puis il songea au moyen de se rattraper et de faire rendre gorge à la douane britannique. Ce moyen il le trouva, et voici comment il s'y prit pour l'exécuter. II s'associa avec un de ses amis, car il fallait être deux pour bien conduire l'entreprise. Les deux associés achetèrent donc pour quarante mille francs de gants. Après s'être partagé la marchandise d'une certaine façon et par égale portion, ils partirent pour l'Angleterre, chacun de son côté. L'un débarqua à Douvres, l'autre à Bristol. A Douvres, on ouvrit le ballot de gants et on demanda à M. Z*** pour combien il y en avait.--Pour quinze mille francs, répondit-il.La douane examine à la loupe la qualité des gants, compte les paquets et les garde en payant les quinze mille francs déclarés.A Bristol, même histoire.L'affaire faite, M. Z***, qui était à Douvres, partit pour Bristol et se croisa à moitié chemin avec son associé qui se rendait à Douvres. Chacun avait quinze mille francs anglais dans son portefeuille.Au bout d'un temps déterminé, la douane vend aux enchères les marchandises saisies et achetées. M. Z***, arrivé à Bristol, attend patiemment le jour de la vente. Ce jour venu, il se rend à la salle des enchères; les gants sont proposés sur la mise à prix de quinze mille francs; les enchérisseurs se présentent; M. Z*** fait son offre et prend un paquet de gants qu'il examine avec une grande attention; puis il s'écrie:--Voilà une chose étrange! Ce paquet ne renferme que des gants de la main gauche; voyez, messieurs, et montrez-moi un autre paquet? Celui-là de même, et ce troisième aussi!On examine tous les paquets; ils ne contiennent que des gants de la main gauche.--Que voulez-vous que nous fassions de ça? reprend le spéculateur. Il n'y a pas assez de manchots dans la Grande-Bretagne pour placer vingt mille gants de la même main. D'un autre côté, il serait bien difficile et bien coûteux d'aller les appareiller à Paris, où ils ont été fabriqués.Cela étant dit, les enchérisseurs se retirent; les offres cessent. On met lesdits gants au rabais et M. Z*** se les fait adjuger pour six mille francs.A Douvres, mêmes scènes. Tous les gants de Douvres étaient de la main droite.Après avoir conclu leur double marché, les deux spéculateurs se retrouvent à Londres; les gants de la main droite rejoignent ceux de la main gauche. Dix-huit mille francs ont été bénéficiés sur la douane. De plus, les vingt mille paires de gants n'ont pas payé un penny de droit et ont été vendues très-avantageusement pour servir de complément de toilette aux belles ladies et aux jolies misses aux yeux bleu de mer.Et voilà comment M. Z... a commencé la série de ses quarante millions.Il n'est bruit dans le monde littéraire que des lettres posthumes de Prosper Mérimée, lesquelles vont paraître très-prochainement. On est déjà fort occupé à lire la dernière œuvre de l'incomparable conteur: Dernières nouvelles. Quant à la correspondance en question, elle abonde, paraît-il, en révélations piquantes et inattendues. On y apprend, par exemple, que, dès l'année 1864, l'auteur deColombaavait épousé, en secret, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie. A la vérité, on soupçonnait depuis longtemps le fait. Trois lettres l'établissent formellement. Tout cela fait d'autant mieux comprendre ce qu'on lit sur le manuscrit de laChambre bleue, ce conte à la Boccace qui nous vient par lesPapier trouvés aux Tuileries. Je veux parler de cette signature curieuse:Le fou de l'impératrice,Prosper Mérimée.A l'adresse des peintres de notre temps.Un travers, une faiblesse de ces artistes consiste à ne vouloir être critiqués que par ceux qui se connaissent expressément en peinture. La chose date de loin, dira-t-on, puisqu'il en est déjà question dans la biographie d'Apelle. Mais de nos jours elle a réellement pris trop d'importance.--Voici un trait, tout récent, qui démontre combien ce préjugé des peintres est peu fondé. Le premier venu peut juger un tableau et le bien juger.Dimanche dernier, en parcourant les galeries du Louvre, X... se trouvait derrière un groupe degens de maison, domestiques de tout calibre émerveillés à l'aspect de tant de belles toiles.Le tableau de Drolling père,Un intérieur de cuisiney fixa longtemps les regards des visiteurs en livrée.--Quelles marmites à donner envie de tâter au pot-au-feu!--Quelles belles casseroles bien étamées et bien reluisantes!--Voilà des carottes comme il n'y en a pas sur la table d'un roi!--C'est fâcheux, observa une chambrière: le manche de ce balai est trop long et trop gros; on ne pourrait s'en servir.Vérification faite, la critique est exacte.Exégèse, où vas-tu?Philibert Audebrand.(Agrandissement)LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de Gravelotte et de Rezonville.NOS GRAVURESPanorama de la bataille du Rezonville, 16 aoûtLe gros de l'armée française était établi sur le plateau ondulé et parsemé de gros bouquets de bois, limité à l'est par le ravin de la Mance qui débouche à Ars, et à l'ouest par une ligne légèrement concave allant de Vionville à Doncourt par Saint-Marcel, et qui marquait le front des bivouacs. Au nord, les ondulations continuent à perte de vue jusqu'au ruisseau de l'Orne; mais au sud, sur la gauche de la route de Verdun par Mars-la-Tour, le terrain est plus accidenté. Des bois épais couvrent les pentes qui descendent vers la Moselle, ainsi que les deux gorges profondes qui, après leur réunion à Gorze, se prolongent jusqu'à Novéant; toutefois, à hauteur de la route, ces gorges ne présentent aucun obstacle et ne forment encore que deux grandes rives à contours adoucis, dans lesquelles la cavalerie et l'artillerie peuvent évoluer aux allures vives jusqu'à plus de 2 kilomètres au sud de Rezonville. Le ravin de la Mance est profond et encaissé; les pentes comprises entre la lisière des bois de Saint-Arnould et des Ognons, les ravins de Gorze et d'Ars sont inaccessibles à des troupes nombreuses, obligées de suivre les deux routes qui longent les ravins ou les chemins peu praticables qui sillonnent les bois.Plan de la bataille de Rezonville.Cette courte description du terrain fait comprendre les difficultés que les Allemands avaient à vaincre pour oser tenter un grand mouvement tournant, afin de venir se placer sur les communications de l'armée française, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes pour l'arrêter dans sa marche sur Verdun. L'insistance que M. le duc d'Aumale a mise à faire ressortir les négligences ou les fautes qui ont rendu possible le mouvement des Prussiens, nous dispense de revenir sur ce triste sujet; mais, pour l'édification du public, nous allons exposer succinctement les mesures prises par le comte de Moltke pour assurer la réussite d'une marche de flanc des plus audacieuses et profiter ainsi du retard apporté à la retraite de l'armée du Rhin par la sanglante bataille de Borny, livrée le 14 août et qui s'est prolongée jusqu'à neuf heures du soir.Le 1er corps Manteuffel et la 3e division de cavalerie Grœben furent laissés sur la rive droite de la Moselle pour former le cordon d'investissement et s'opposer à toute tentative d'attaque de ce côté, tentative devenue improbable à cause de l'armistice consenti par le gouverneur de Metz, général Coffinières, pour procéder à l'inhumation des braves tombés à Borny. Les 7e et 8e corps, Zastrow et Grœben, de la 1re armée de Steinmetz, et la 1re division de cavalerie Hartmann prirent position à cheval sur la Seille, au sud de Metz, pour couvrir le mouvement tournant dont l'exécution était confiée à la deuxième armée, prince Frédéric-Charles. Cette deuxième armée comprenait, en commençant par le corps le plus rapproché de Metz: le 3e corps d'Alvensleben II, le 10e corps Voigts-Rhetz, les 5e et 6e divisions de cavalerie Rheinbaben et Mecklembourg, la garde royale commandée par le prince Auguste de Wurtemberg, le 4e corps d'Alvensleben I, le 12e corps saxon sous les ordres du prince royal de Saxe, en réserve derrière le 10e.LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Carrières du Caveau, près de Gravelotte.Par suite d'une négligence vivement relevée dans l'acte d'accusation et par M. le duc d'Aumale, mais dont la responsabilité est surtout imputable à d'autres qu'au maréchal Bazaine, les quatre ponts permanents de la Moselle, en amont de Metz, savoir: le pont suspendu de Novéant et les ponts en pierre de Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache restèrent intacts. Les Prussiens avouent dans leurs documents officiels que les ponts de Novéant et de Pont-à-Mousson leur furent de la plus grande utilité, et qu'ils doivent en partie à leur conservation d'avoir pu lutter pendant toute la journée du 16 entre Mars-la-Tour et Gravelotte. Les débats de Trianon nous ont appris que pendant la journée du 15 les Prussiens défilèrent en masses profondes sur ces deux ponts et que le lendemain ils furent utilisés pour l'évacuation de leurs nombreux blessés.De Pont-à-Mousson à Novéant, les Prussiens jetèrent huit ponts de campagne; le 13 août, un à Pont-à-Mousson; le 15, un à Champey; le 16, trois en aval de Champey et deux en amont et en aval de Novéant; dans la nuit du 16 au 17, un huitième pont fut jeté à hauteur d'Arry, à 2 kilomètres en amont de Novéant.Mêlée de cavalerie à Rezonville.Le 15 août, le corps d'Alvensleben II et la division de cavalerie Mecklembourg traversèrent la Moselle à Novéant et poussèrent jusqu'à Gorze; le corps Voigts-Rhetz, la cavalerie Rheinbaben et la brigade des dragons de la garde franchirent la rivière à Pont-à-Mousson pour aller coucher à Thiancourt. Le général Rheinbaben poussa ses cavaliers jusqu'à Puxieux et Chambley, à moins d'une lieue au sud de Mars-la-Tour et de Vionville, où ils eurent un engagement avec la division de cavalerie du marquis de Forton. L'ensemble des forces prussiennes sur la rive gauche de la Moselle formait, le 15 au soir, un effectif total de 70,000 hommes avec 192 canons.Pendant que les Allemands, parfaitement dirigés par leur habile chef d'état-major, avançaient avec une merveilleuse rapidité, l'armée française cheminait dans le désordre le plus regrettable à travers les rues tortueuses de Metz ou sur l'unique route de Longeville à Gravelotte, assignée par Bazaine à tous ses corps d'armée. Cette fatale journée du 15, plus funeste qu'une bataille perdue, marque le commencement de cette série de malheurs inouïs qui devaient accabler l'armée du Rhin et la faire disparaître dans une catastrophe sans précédents. Les débats du conseil de guerre ont appris que, pour divers motifs, les positions occupées par les troupes de Bazaine, le 15 au soir, étaient les suivantes: la division de cavalerie de Forton à Vionville, poussant ses avant-postes vers Mars-la-Tour, Puxieux et Trouville; en arrière d'elle, la division de cavalerie de Valabrègue, placée de façon à pouvoir soutenir celle de Forton; le 2e corps Frossard avait la division Bataille le long des crêtes qui s'étendent de Flavigny vers Vionville, presque perpendiculairement à la grande route; à sa gauche, la 1re brigade de la division Vergé, avec la 2e brigade en retour d'équerre, face au bois de Saint-Arnould et se reliant à la brigade Lapasset qui forme l'aile gauche du général Frossard. Le 6e corps, Canrobert, formé sur deux lignes, couvre l'espace compris entre la droite de la division Bataille et le village de Saint-Marcel; la division Lafont-Villiers à sa gauche à la route de Verdun et se relie par le seul régiment du général Bisson à la division Tixier, postée entre la voie romaine et Saint-Marcel; la division Levassor-Sorval est tenue en réserve derrière Rezonville; l'artillerie des deux corps couvre les ailes et remplit tous les intervalles, mais Canrobert n'a que cinquante-quatre pièces au lieu de cent vingt et pas une seule mitrailleuse. Les grenadiers de la garde étaient à gauche de Gravelotte, les voltigeurs à droite, près d'une grande ferme appelée la Malmaison.Le 16 août, à 9 heures 1/2 du matin, la bataille commençait par l'attaque de la division de Forton qui se repliait devant des forces supérieures pour prendre position devant le bois de Villers, le dos à la chaussée romaine. Le corps d'Alvensleben se déploie alors suivant un grand arc de cercle enveloppant l'angle formé par le corps Frossard; de nombreuses batteries écrasent de feux la division Bataille qui a son chef grièvement blessé et se voit dans la nécessité de battre en retraite. Ce mouvement de retraite découvre la droite de la division Vergé qui recule à son tour derrière Rezonville; la brigade Lapasset put conserver ses positions.Bazaine est au milieu du danger et dirige ses troupes avec un calme auquel le général de Rivières lui-même rend un éclatant hommage dans son rapport, et une intrépidité que le vaillant Bourbaki a taxée de témérité devant le conseil de guerre. Pour ralentir l'attaque des Prussiens, le maréchal fait avancer le 3e lanciers, puis les cuirassiers de la garde qui chargent avec un courage admirable et perdent vingt-deux officiers, deux cent huit cavaliers et deux cent quarante-trois chevaux. Pendant que la cavalerie se dévoue avec son abnégation ordinaire, les grenadiers et zouaves de la garde marchent rapidement sur Rezonville pour remplacer le corps Frossard. Mais avant leur arrivée, le maréchal Bazaine et le général Frossard ont failli être enlevés par une charge des 11e hussards prussiens et 17e hussards de Brunswick de la division Rheinbaben. Les grenadiers n'étant pas assez nombreux pour remplir l'espace laissé vide par les divisions Bataille et Vergé, on leur adjoint une brigade de la division Levassor-Sorval. Les voltigeurs de la garde, sous les ordres du général Deligny, quittent la Malmaison et se placent face au bois des Ognons pour protéger la gauche de la ligne de bataille que Bazaine croit, à tort, fortement menacée.Vers les 2 heures de l'après-midi, il se passa un incident des plus remarquables qui mérite d'être signalé. Le général d'Alvensleben, dont l'infanterie était très-incommodée par des batteries du 6e corps établies le long de la chaussée romaine, prescrivit au général de Bredow de les faire taire avec sa brigade de cavalerie. En exécution de cet ordre, M de Bredow traverse la route de Verdun, en arrière de Vionville, forme sa brigade en deux échelons perpendiculairement à la voie romaine; trois escadrons du 7e cuirassiers constituent le premier échelon de gauche; trois escadrons du 16e uhlans l'échelon de droite. En un clin d'œil ils sont sur les batteries dont ils saluent les servants; puis ils traversent les lignes du 6e corps au milieu des fantassins étourdis d'une pareille impétuosité. Au moment où ils remontent sur leurs chevaux essoufflés la pente gauche du ravin de Gorze, le général de Forton les aperçoit et lance contre eux ses cuirassiers et ses dragons. Complètement entourés, les cavaliers prussiens sont taillés en pièces; sur plus de huit cents hommes, treize officiers, soixante-dix cuirassiers et quatre-vingts uhlans échappent seuls au carnage. Telle est, pour les Français, l'origine de la légende des cuirassiersblancsde Bismark détruits à Rezonville. Les Allemands appellent cette charge audacieuse lachevauchée de la mort.Le 3e corps prussien et la cavalerie étaient à bout de forces quand; un peu après 2 heures, le corps Voigts-Rhetz arrivant à tire-d'aile de Thiancourt entrait en ligne pour sauver son voisin d'un désastre. La lutte acharnée, mais circonscrite autour de Rezonville, allait se transformer en une bataille gigantesque par l'arrivée successive de nombreux renforts qui vinrent prolonger la ligne de bataille sur une étendue de plus de 8 kilomètres, du bois des Ognons à la ferme de Greyères. Nous allons entrer dans quelques détails, car il a été beaucoup parlé à Trianon de tous ces mouvements et du retard que les corps Lebœuf et Ladmirault, qui avaient combattu à Borny, mirent à paraître sur le champ de bataille du 16.Par suite de l'encombrement des routes, le 3e corps Lebœuf n'avait pu gagner Verneville dans la soirée du 15. Obligé de passer par le mauvais chemin qui, du ban Saint-Martin passe par le col de Lessy, remonte à partir de Châtel-Saint-Germain le ravin de ce nom jusqu'à hauteur de la ferme de Leipzig, d'où il gagne obliquement le village de Verneville, le maréchal Lebœuf avait arrêté ses soldats exténués à la nuit tombante. Les divisions Monlaudon, Aymard et Navral s'établirent pêle-mêle entre Verneville et le mont Saint-Quentin, la division Metman coucha au milieu des charrois de toute nature au ban Saint-Martin et à la maison de Planche sur la route de Thionville.Le 16 août, à 11 heures du malin, la tête de colonne du 3e corps cheminait péniblement en avant de Verneville quand son chef entendit le canon de Rezonville. Aussitôt il dirige la division Aymard sur Saint-Marcel et la place à l'aile droite de Canrobert; la division Navral se range en bataille sur le prolongement de celle du général Aymard. A peine en position, ces deux divisions engagent une lutte des plus vives avec la brigade Lehmann du corps Voigts-Rhetz. Le maréchal Bazaine, toujours inquiet de sa gauche, arrête la division Monlaudon et l'envoie reconnaître le ravin d'Ars dans lequel, suivant la pittoresque expression du général, elle ne rencontra pas un chat.Le général Ladmirault avait fait bivouaquer son corps d'armée à Woippy, à l'exception de la division Lorencez qui, conformément aux ordres fâcheux du commandant en chef, s'était empêtrée au col de Lessy au milieu des convois de l'administration. Parti au jour, Ladmirault prit sur lui de ne pas suivre le mauvais itinéraire qui lui était indiqué et se dirigea, précédé de sa cavalerie, par la bonne route de Saulny sur Saint-Privat-la-Montagne et Sainte-Marie-aux-Chèvres. Vers 11 heures, la division Grenier, arrivée à Saint-Ail, fut tout étonnée d'entendre une furieuse canonnade, car aucun avis ne lui était parvenu des graves événements qui se passaient sur la gauche de l'armée. Néanmoins, Ladmirault, en homme de cœur et d'expérience, modifia encore son itinéraire et, au lieu de marcher sur Doncourt, il marcha sans hésitation sur Bruville; en même temps, il fait prévenir le général de Cissey, dont les troupes se reposaient un peu à Sainte-Marie-aux-Chênes. Celles-ci accourent à marche forcée et suivent de près la division Grenier qui a déposé ses sacs pour aller encore plus vite. Un peu après 4 heures, les deux divisions du 4e corps occupent, en bel ordre de bataille, la crête un peu accidentée qui s'étend de Saint-Marcel à Bruville, et s'avancent de là vers la ferme de Greyères et Mars-la-Tour.A la même heure, le corps Voigts-Rhetz tout entier vient appuyer la gauche d'Alvensleben et recueillir les débris de la brigade Lehmann écrasée. La brigade Wedell, composée des 16e et 57e d'infanterie prussienne, et qui faisait partie de la division Schwartzkoppen, marche sur la ferme de Greyères; écrasée par un feu terrible, elle tourbillonne et essuie des pertes fabuleuses: le 16e régiment a quarante-trois officiers sur quarante-huit et mille trois cent quarante et un hommes hors de combat; le 57e est presque aussi maltraité.Pour sauver ce qui reste de cette malheureuse brigade, les dragons de la garde se dévouent et perdent à leur tour les deux tiers de leur effectif; avec les six escadrons qui chargèrent on put à peine en reconstituer deux le lendemain de la lutte. Le corps Ladmirault allait atteindre Mars-la-Tour quand le général de Redern réunit de vingt-sept à vingt-huit escadrons et se lança à corps perdu sur la droite des Français.A la vue de cet ouragan de chevaux, le général Ladmirault appelle à lui toute la cavalerie dont il peut disposer; le brave Legrand du 4e corps arrive avec les 2e, 7e hussards et 3e dragons; du Barail avec son seul régiment, le 2e chasseurs d'Afrique; de France avec les dragons et les lanciers de la garde; enfin Lebœuf prête généreusement la division Clérembault, composée des 2e, 3e et 10e chasseurs, 2e et 4e dragons. A 6 heures eut lieu, aux environs de la ferme de Greyères, le choc à jamais mémorable de ces deux masses comprenant au moins neuf mille cavaliers de toutes armes. Le résultat désiré fut obtenu par les deux partis en présence: les Prussiens arrêtèrent la marche victorieuse des divisions Cissey et Grenier; nos cavaliers empêchèrent l'ennemi de déborder la droite française et de gagner la roule de Conflans alors encombrée de bagages et de chevaux de main. Néanmoins, il est avéré que le succès de la droite française était complet; les Allemands avouent qu'ils ont dû se rallier en arrière de Trouville, à une lieue de la roule de Verdun, et le général Ladmirault a déclaré au conseil qu'il espérait recevoir l'ordre de continuer la bataille le 17 au point du jour. Laissé sans instructions, il se replia à la nuit sur la hauteur de Bruville et y bivouaqua sous la protection de la division Lorencez qui venait enfin de le rejoindre. Entre minuit et une heure, il reçut l'ordre de battre en retraite sur Amanvillers.Le corps d'Alvensleben s'était maintenu entre Vionville et le bois de Saint-Arnould, malgré les pertes énormes qu'il subissait depuis le matin. Sa position n'en était pas moins critique et il allait être écrasé quand les 8e et 9e corps, qui avaient passé la Moselle à Novéant, envoyèrent à son secours onze bataillons, plusieurs batteries et des caissons pour réapprovisionner son artillerie à bout de ressources. Le 8e corps prit position sur la lisière du bois de Saint-Arnould, le 9e s'engagea dans le bois des Ognons; ils furent contenus par la brigade Lapasset, la garde impériale et des fractions du corps Frossard que l'on avait placé en réserve près de Gravelotte, face au bois des Ognons.A 7 heures du soir, le prince Frédéric-Charles ordonna un suprême effort contre Rezonville, la clef de nos positions; mais il échoua, grâce à la ténacité de notre infanterie et à l'énergie des cavaliers de Valabrègue. La division Monlaudon, revenue du ravin d'Ars. prit une part glorieuse et sanglante à ce terrible épisode.La nuit était déjà obscure lorsque, un peu avant 9 heures, un bruit de chevaux et des hurrahs se firent entendre au milieu du silence que troublaient seuls les gémissements de plus de vingt mille blessés. C'était une dernière charge exécutée par les hussards rouges de la brigade Rauch contre le malheureux village de Rezonville, à moitié détruit par l'incendie et par les obus.La plume est impuissante à décrire une lutte dans laquelle les deux armées firent prouve d'une grande solidité et de brillantes qualités militaires; il faut parcourir ces champs funéraires pour en bien comprendre toute l'horreur. Nous avons publié, en 1871, dans l'Illustration, un récit de notre visite aux champs de bataille sous Metz, récit accompagné de dessins de notre ami Darjou. Aujourd'hui nous laisserons la parole aux chiffres qui ont une éloquence indiscutable. L'armée française perdit le 16 août huit cent trente-sept officiers et seize mille cent vingt-deux hommes; le corps Frossard réduit à deux divisions et demie est compris dans ce total pour cinq mille deux cent quatre-vingt-six hommes; celui de Canrobert pour cinq mille six cent cinquante-huit. Les pertes des Prussiens s'élevaient à sept cent deux officiers et environ seize mille hommes, sur lesquels les corps d'Alvensleben et Voigts-Rhetz en perdirent plus de douze mille. Récemment, les Allemands n'ont plus mentionné qu'une perte de cinq cent quatre-vingt-un officiers et quatorze mille deux cent trente-neuf hommes; sans doute ils auront défalqué quelques officiers et soldats portés disparus ou trop légèrement blessés pour entrer à l'ambulance ou lazaret de campagne, pour nous servir de l'expression allemande.Dans la nuit, le maréchal Bazaine replia son armée sur la position de Rozérieulles-Saint-Privat par des motifs soumis en ce moment à l'appréciation du conseil de guerre. Au jour, le mouvement de retraite s'effectua sous la protection de la division Metman, non engagée la veille et qui prit position à Gravelotte.Le maréchal Bazaine a mis en ligne: les 2e et 6e corps en entier, quarante-cinq mille hommes; le 3e corps, moins la division Metman, restée à Verneville, trente mille; le 4e corps, moins la division Lorencez, vingt mille; la garde et des batteries de la réserve générale, environ quinze mille; total cent-dix mille hommes. Les Prussiens ont engagé: les 3e et 19e corps en entier, soixante-quatre mille hommes; les quatorze régiments des 3e et 6e divisions de cavalerie, les deux régiments des dragons de la garde, dix mille; la brigade Bex du 8e corps, avec cavalerie et artillerie, six mille; le régiment de grenadiers nº 11 de la 18e division et la 1re brigade de la 25e division du 9e corps, huit mille; total quatre-vingt-huit mille hommes.Il faut observer que la supériorité numérique des Français n'était manifeste qu'à leur aile droite, près de Mars-la-Tour et, le 17 au matin, il est hors de doute que les Allemands eussent reçu plus de cent mille homme de renfort, car dans les débats de Trianon, il semble que l'on n'ait pas songé aux huit ponts supplémentaires jetés par l'ennemi avant la matinée du 17.A. Wachter.Mort de l'amiral TréhouartL'amiral Tréhouart est mort, le 8 novembre dernier, à Arcachon, où le soin de sa santé l'avait conduit, il y a quelques mois.Né à Vieuville dans l'avant-dernière année du XVIII siècle, il avait débuté comme mousse dans la marine. C'est en assistant aux derniers combats de l'Empire qu'il conquit ses premiers grades. En 1828, la bataille de Navarin le fit lieutenant de vaisseau. Capitaine de corvette en 1837 et de vaisseau en 1843, il fut alors appelé à commander la station navale de la Plata.Ici se place un des faits les plus remarquables qui ait illustré notre marine de guerre.De concert avec l'escadre anglaise, le capitaine Tréhouart força le passage d'Obligado, défendu par une forte estacade et des batteries formidables. Il avait son pavillon sur leFulton. Son état-major fut mis entièrement hors de combat et l'équipage réduit de plus de moitié. Dans une situation si critique, le commandant restant maître de lui, ordonna par signal à un des avisos de se porter sur l'estacade. Cette manœuvre décida du succès de la journée.Sorti victorieux de ce combat, le capitaine Tréhouart nommé contre-amiral le 15 février 1846 et appelé au commandement d'une division navale lors de l'expédition de Rome. Vice-amiral le 2 avril 1851, préfet maritime du 2e arrondissement, un décret de l'Empereur l'appela le 31 octobre 1855 au commandement de l'escadre de Crimée en remplacement de l'amiral Bruat qui venait de mourir, et ce fut lui qui fut chargé du rapatriement de l'armée d'Orient, tâche dans laquelle il montra les plus hautes capacités.Appelé en 1858 au conseil d'amirauté, Tréhouart fut élevé en 1809 à la dignité d'amiral de France. Du 13 août 1859 au 4 septembre 1871, il siégea au Sénat, et un décret impérial l'avait le 12 août 1860 nommé grand'croix de la Légion d'honneur.On sait que l'amiral Tréhouart avait été désigné pour présider le premier conseil de guerre chargé de juger le maréchal Bazaine. L'état de sa santé depuis longtemps affaiblie l'obligea de décliner cette mission.Immédiatement après la mort de l'amiral, son corps a été transporté d'Arcachon à Paris, où on le déposa dans la crypte de l'église Saint-Louis des Invalides, en attendant la cérémonie des obsèques, qui a eu lieu lundi dernier. C'est M. l'archevêque de Paris qui a donné l'absoute. Les cordons du char funèbre étaient tenus par le maréchal Canrobert, les vice-amiraux de Dompierre d'Hornoy et Larrieu et le général Pélissier.Parmi les personnages qui ont assisté à la cérémonie, citons MM. le prince de Joinville, les vice-et contre-amiraux Lafont de Ladébat, Touchart-Lafosse, Jurien de la Gravière, La Roncière le Nourry, Coupvent des Bois, de Lapelin, Duperré, Pothuau, Jaurès, Saisset, Krantz et Chopart; le ministre de la guerre; les maréchaux Canrobert et Lebœuf; les généraux de Cissey, de Ladmirault, de Geslin, Frébault, Vinoy; le colonel d'état-major d'Abzac, représentant le maréchal de Mac-Mahon; MM. Léon Renault, Ferdinand Duval, F. Barrot, de Royer, Schneider, de Quatrefages, Leverrier, etc.Le défilé des troupes s'est effectué suivant l'ordre accoutumé devant la grille d'honneur de l'esplanade des Invalides. A une heure et un quart, une salve de onze coups de canon annonçait la fin de la cérémonie.Charles GounodL'art a ses époques glorieuses, ses temps heureux et féconds qui voient éclore par groupes les génies qui l'illustrent. Si le XVIe siècle a eu en Italie sa pléiade de peintres et de sculpteurs, si la France de Louis XIV a salué cette foule d'écrivains qui la font si grande que nous doutons que l'avenir puisse jamais l'atteindre dans sa poétique grandeur, la musique a eu à son tour son avènement, son incomparable expansion. Dans le demi-siècle compris de 1790 à 1840, elle compte des hommes comme Mozart, Cimarosa, Spontini, Rossini, Beethoven, Weber, Mendelsohn, Meyerbeer: jours bénis dans lesquels Boieldieu, Hèrold et Auber n'apparaissent qu'au second rang. Ces grandes individualités ont disparu; la musique n'a plus de nos jours un nom qui égale ces maîtres d'un passé si près de nous, mais nous nous consolons en songeant que cet art ne s'est pas éteint puisqu'il se glorifie encore des opéras de Félicien David, de Thomas et de Ch. Gounod, et que leurs œuvres acclamées par nous affirment à l'étranger la supériorité actuelle de notre école française.Nul plus que Charles Gounod n'a contribué à ce mouvement. Ses ouvrages ont trouvé en Angleterre, en Allemagne, en Italie, l'accueil chaleureux qu'ils ont eu chez nous. LeMédecin malgré lui, Faust, Roméo et Juliette, ont pris le premier rang dans le répertoire de tous les théâtres. Ils ont conquis la popularité qui était due à cet esprit fin et délicat, à ce génie tout de tendresse et de poésie qui a traduit dans un art chaleureux et émouvant l'âme de Goethe et de Shakespeare dans l'amour de Marguerite et dans la passion de Roméo et de Juliette. L'inspiration du maître s'est emparée du public, mais en dehors même de cette foule qui applaudit à son œuvre, les gens de goût, ce que j'appellerai les lettrés de la musique, font une place exceptionnelle dans l'art à l'auteur deFaust.Il la mérite par le soin avec lequel est traitée chaque partie de ses ouvrages, par la science qui les dirige, par le travail exquis qui relève et vivifie son orchestre plein de lumière, et animé de délicatesses infinies.De sa première œuvre à sa dernière,Jeanne d'Arc,le talent de M. Gounod ne s'est pas une fois démenti dans son respect pour l'art et pour lui-même. Le succès n'a pas toujours été égal, mais la réputation du maître n'a jamais été compromise: elle a grandi d'œuvre en œuvre, depuis laSapho, jouée en 1850, jusqu'à ces chœurs et ces morceaux d'orchestre très-chaleureusement applaudis dansJeanne d'Arc, en passant par les chœurs d'Ulysse, par laNonne sanglante, la Reine de. Saba, le Médecin malgré lui, Philémon et Baucis, Faust, Mireille, Roméo et Juliette, la Colombe, GalliaetJeanne d'Arc.M. Charles Gounod, membre de l'Institut, est né à Paris, le 17 juin 1818.M. Savigny.Le rossignol à deux têtesNous donnons dans le présent numéro le portrait de Mlle Millie-Christine, le nouveau phénomène qui fait en ce moment courir tout Paris, D'abord nous avions cru à quelque supercherie, mais, après avoir vu, nous avons été convaincus. Ce phénomène est donc bien réel, et, pour ce qui le concerne, nous renvoyons le lecteur à notreCourrier de Paris.L'hiverTABLEAU DE M. TOULMOUCHE.Artistes et poètes ont célébré à l'envie les blancs frimas et les forêts couronnées des neiges de décembre: pour M. Toulmouche, le peintre des intérieurs mondains, l'hiver, c'est Paris avec ses joies, ses soirées et ses fêtes, c'est la richesse et le luxe promenant leurs élégances sur les tapis moelleux des salons étincelants de mille lumières. Voyez cette jeune femme magnifiquement parée, qui attend le moment de monter en voiture pour se rende au bal; elle avance vers la cheminée le bout d'un pied mignon, tandis que de son éventail ouvert elle s'abrite contre les ardeurs d'un foyer trop vif: les cheveux négligemment relevés et ornés d'une simple fleur, les épaules nues, pourquoi laisse-t-elle pendre ainsi ce joli bras qui n'est pas encore ganté? Entend-elle déjà le murmure approbateur qui saluera son entrée ou bien regrette-t-elle l'absence de celui à qui seul elle aurait été heureuse de paraître belle et digne d'être admirée?--Coquetterie ou amour, deux sentiments qui sont bien de la femme, et auxquels fait involontairement songer la vue de cette jeune personne, représentée ainsi pensive dans tout l'éclat de sa parure et de sa beauté.LA SŒUR PERDUEUne histoire du Gran Chaco(Suite)Le chef lui-même s'était chargé de placer sa captive sous le vent et la dernière de tous. D'un geste vif, mais cependant respectueux, il l'avait enlevée de son cheval et couchée sur le sol, en lui disant dans son langage, qu'elle comprenait:«Ne bougez pas, ne remuez pas, tournez votre visage contre la terre et ne craignez rien: ceci vous protégera.»Tout en parlant, il avait ôté de dessus ses épaules son manteau de plumes; il en tourna l'extérieur en dedans et l'étendit sur la tête et les épaules de la jeune fille.Francesca s'était soumise machinalement à la volonté de son ravisseur; mais elle n'avait pu réprimer un frémissement de dégoût en se sentant dans les bras du misérable qui avait laissé accomplir et peut-être ordonné le meurtre de son père.Ces précautions étaient à peine prises que l'ouragan éclatait dans toute sa furie et culbutait ceux des chevaux qui avaient refusé de s'accroupir.L'avis du vaqueano à ses hommes de couvrir leurs yeux n'était pas superflu. En effet, la tormenta ne soulève pas seulement de la poussière, elle roule dans les airs, elle emporte avec elle jusqu'à du gravier et des pierres.En outre, cet embrun solide, mêlé de particules salines, est tellement subtil et pénétrant qu'il produit tout à la fois la cécité et la suffocation.L'ouragan augmenta de violence pendant une heure; le vent rugissait aux oreilles des voyageurs et le sable déchirait leur peau.Parfois son souffle était tel qu'il était impossible aux gens de se maintenir à terre, même en s'y cramponnant avec les ongles; au-dessus et autour d'eux brillaient et s'entrecroisaient sans interruption les éclairs; l'atmosphère était en feu et le tonnerre grondait, tantôt en détonations courtes et rapides, tantôt en décharges mêlées de hurlements prolongés.Puis arrivèrent des torrents d'une pluie froide comme si elle eût traversé les sommets neigeux des Cordillères.Au bout d'une autre demi-heure, le nuage sombre avait disparu, le vent s'était apaisé aussi rapidement qu'il s'était levé: la tormenta était passée.Le soleil brilla bientôt dans un ciel de saphir, aussi serein que s'il n'avait jamais été intercepté par l'ouragan.Les jeunes Tovas, dont les corps ruisselaient d'eau, et dont beaucoup d'entre eux étaient meurtris et ensanglantés, se relevèrent. Avec l'insouciance de leur race, ils furent bientôt debout, se secouant, s'étirant à qui mieux mieux, visitant chacun des membres de leurs chevaux pour savoir s'ils étaient en état de reprendre leur course.--A un signal de leur chef, ils jetèrent leurs jergas sur le dos de leurs montures, et se tinrent prêts à recevoir l'ordre de se mettre en marche.Francesca s'était tenue immobile et comme insensible à tout sous le manteau du jeune chef. Quand il vint à elle pour reprendre possession de cet insigne de sa grandeur, il n'obtint pas d'elle un regard. Ayant, avec l'aide d'un de ses hommes, fait mine de vouloir la replacer sur sa selle, d'un geste plein de dédain elle l'écarta, et légère comme un oiseau, elle se retrouva à cheval. Un cri d'admiration échappa à toute cette horde: elle était à leurs yeux digne d'être leur reine, celle sur laquelle l'effroyable tourmente avait pu passer comme sans la toucher.Cependant tout était prêt, et ses ravisseurs, sautant sur leurs montures, poursuivirent leur route à travers la plaine balayée par les eaux, et continuèrent leur marche vers la tolderia de leur tribu, dans le même ordre de marche qu'auparavant. Abandonnons-les.CHARLES GOUNODMILLIE-CHRISTINE ou LA FEMME A DEUX TÊTES.L'HIVER.--D'après le tableau de M. Toulmouche.Bien loin de là, sur la berge d'une rivière, se dresse un bivouac; un feu de campement brille gaiement; trois hommes sont assis autour de lui.Ces hommes viennent de passer la nuit en cet endroit; quelques bagages sont épars çà et là, et près d'eux trois chevaux non sellés sont encore attachés à leurs piquets.Deux de ces hommes sont à peine entrés dans l'âge de la virilité; le troisième est plus âgé, il a environ trente ans.Il n'est pas besoin de dire quels sont ces trois voyageurs: le lecteur aura deviné Gaspardo, Ludwig et Cypriano.Nous l'avons dit, Mme Halberger avait elle-même exigé que son fils accompagnât son cousin et Gaspardo. Ils ne seraient pas trop de trois pour la tâche qu'ils entreprenaient, et quant à elle, dans son estancia, sous la garde de ses fidèles péons, elle ne devait courir aucun danger.Ils ne sont encore que sur le bord du Pilcomayo, à une journée de distance du point de départ de leur expédition. Ils sont arrivés en cet endroit en suivant les traces des assassins. Fatigués par leur marche rapide et par deux nuits sans sommeil, ils ont campé sur la piste.Suffisamment reposés par leur halte, ils se préparent maintenant à reprendre leur route dès qu'ils auront achevé le déjeuner qui s'apprête.Sur une pierre plate presque rougie par la chaleur des tisons, une certaine quantité d'épis de maïs est en train de griller (1). Enfilé dans unasadorou broche et rôtissant devant la flamme est un rôti qui, d'après nos usages européens, semblerait peu appétissant. C'est un singe, un desguaribas(2) qui, attirés par la flamme, ont eu pendant la nuit la témérité de s'approcher du feu de bivouac, comme pour se mettre à la portée de la carabine de Gaspardo. Il servira de pièce de résistance pour le repas matinal des voyageurs. Ils ne sont pas à court de vivres, car ils ont emporté avec eux du bœuf salé; mais Gaspardo a un faible pour le singe rôti et le préfère aucharqui.D'ailleurs, ils veulent ménager leurs provisions.Note 1:Le maïs est une nourriture très en usage chez les Paraguayens et les autres habitants du pays du Parana.Note 2:Une des nombreuses espères d'atelesou singes hurleurs.Il y a aussi sur les cendres un vase dans lequel chante un liquide dont les bouillonnements menacent de renverser le couvercle. C'est de l'eau avec laquelle ils vont préparer leur thé, le véritablematédu Paraguay; trois tasses en noix de coco, munies de leursbombillasou tubes d'aspiration, sont placées sur l'herbe en attendant le moment de s'en servir.Dispersés au milieu des bagages, recado, selles, jergas, caronas, caronillos, cinchas, cojinillos, ponchos et sobre-puestos (3), outre trois paires de bolas, trois lazos, trois couteaux de chasse et trois fusils», se trouvent des vivres de tout genre.Note 3:Les articles compris dans le harnachement d'un cheval de gaucho forment un curieux catalogue. Sous le nom général de «recado» ou selle, nous avons: 1º Lecaronillo, peau de mouton placée directement sur le dos du cheval; 2º lajerga primera, morceau de tapis d'environ 1 mètre carré, déposé sur le caronillo; 3º lajerga secunda, morceau plus petit, de la même étoffe, étendu sur la partie inférieure de la jerga primera; 4º lacarona de vaca, environ 1 mètre carré de cuir de vache non tanné étendu sur les tapis; 5º la carona de suela, morceau de même grandeur de cuir tanné ornementé avec des estampages; 6º lerecadoproprement dit, qui est la charpente de la selle, rembourrée de paille et couverte de cuir estampé; 7º lacincha, ou sangle, faite d'une épaisse bande de cuir cru, et serrée, non par des bandes, mais par des anneaux de fer au travers desquels passe la courroie qui sert à la tirer; lecorrion. La cincha s'étend par-dessus la selle et embrasse tous les articles déjà mentionnés; 8º Lecojinillo, appelé quelquefoispellon, qui est un drap de laine, noir ou blanc, recouvrant le tout et recouvert lui-même par lesobre-puesto; 9º lesobre-puesto, petit morceau de tapis ou de peau de loup étalé sur le cojinillo; 10º lasobre-cincha, courroie resserrant le tout et attachée par une boucle. En outre, il y a lechapendo, bande d'argent qui traverse le front du cheval; le fiador ou bricole très-ornée autour de son cou, et lepretal, brillante ceinture argentée qui est de proportions colossales et passe devant sa poitrine. En ajoutant les étriers, on aura l'équipement complet de la monture d'un gaucho.Malgré cette abondance, la joie ne règne pas dans le camp; bien que les voyageurs soient affamés, l'odeur de la viande rôtie et l'arôme de layerbane les égayent pas; tous les trois ont le cœur rempli de noires pensées.Leur expédition n'est ni un divertissement, ni une promenade, ni une chasse. Ils poursuivent des assassins et des ravisseurs, ils ont hâte de continuer à les suivre. Aussi leur déjeuner est-il bientôt expédié. Les deux jeunes gens sont déjà debout, le pied sur l'étrier. Que fait donc le gaucho, son repas fini? Quelle raison pouvait-il avoir de s'attarder auprès du bivouac?Les jeunes compagnons, impatients, se demandaient du regard le motif d'une lenteur à laquelle Gaspardo ne les avait pas habitués. Sans doute le soleil était à peine levé, car il ne dépassait pas encore la cime des arbres; mais dans un voyage de la nature de celui qu'ils avaient entrepris, cela ne justifiait pas une perte de temps inutile. Ils avaient bien remarqué pendant leur déjeuner que, tout en sellant les chevaux, les traits de Gaspardo, si ouverts d'ordinaire, avaient une expression inaccoutumée de souci ou de réflexion. Quelque chose le préoccupait, à côté même de la douleur qui leur était commune à tous, et certes ils savaient que le fidèle gaucho l'éprouvait aussi vivement qu'eux-mêmes. Mais qu'était-ce? Il avait à plusieurs reprises quitté le feu et même le déjeuner pour parcourir le terrain découvert qui s'étendait aux environs. Il s'était chaque fois arrêté auprès d'un certain arbre et avait semblé examiner cet arbre avec une attention singulière.Au dernier moment même, le pied levé pour se mettre en selle, à leur grand étonnement, il s'était rendu une fois encore auprès de ce même arbre et, pendant qu'ils se faisaient part de leurs observations, il était encore occupé à l'examiner. Qu'avait donc cet arbre de si intéressant pour le gaucho?C'était un arbre de taille médiocre avec de légères feuilles vertes qui le désignaient comme appartenant à l'espèce des mimosas, et aux longues branches duquel pendaient des grappes de belles fleurs jaunes. Le regard du gaucho s'arrêtait sur ces fleurs, et les jeunes gens pouvaient distinguer dans toute sa contenance les signes persistants de l'inquiétude.CHAPITRE VIIL'ARBRE BAROMÈTRE«De quoi s'agit-il donc, Gaspardo? demanda enfin Cypriano cédant à son impatience, nous devrions déjà être loin d'ici, nos moments sont précieux.--Je le sais, patron; mais si cet arbre dit vrai, s'il n'est pas un menteur, nous aurions tort de nous presser. Venez ici! Et regardez ces fleurs.»Quittant leurs chevaux, les jeunes gens s'approchèrent de l'arbre et examinèrent ses grappes embaumées.«Qu'ont donc de particulier ces fleurs? reprit Cypriano, je n'y vois rien d'étrange.--Moi j'y vois quelque chose, dit Ludwig qui avait reçu de son père quelques leçons de botanique. Ces corolles sont à demi fermées et elles ne l'étaient pas il y a une demi-heure. Je les ai remarquées et elles étaient en plein épanouissement.--Ne bougez pas, fit Gaspardo, et observons encore.»Ses compagnons obéirent. Après cinq minutes d'examen ils virent que les corolles des fleurs s'étaient encore plus fermées, tandis que les pétales se recroquevillaient et se crispaient sur elles-mêmes.«Ay Dios!s'écria le gaucho, il n'y a plus de doute, nous allons avoir une tempête, untemporalou une tormenta (4)!Note 4:Ces ouragans ont un caractère diffèrent. Le «temporal» prévient de son approche et est toujours précédé de trois journées lourdes et pluvieuses. La «tormenta» éclate soudainement et est une espère de typhon.--Ah! interrompit Ludwig, c'est, un arbreninay(5). J'ai souvent entendu mon père en parler.Note 5:L'arbreninayde l'Amérique du Sud appartient à la famille des sensitives et prévient toujours de l'approche d'une tormenta en fermant les corolles de ses fleurs.]--Oui, mon jeune maître. Regardez ces fleurs, elles se ferment encore; dans moins d'une heure nous n'en verrions plus une seule, il n'y aurait plus que des boutons. Que faire? il serait malsain pour nous de rester ici, et d'autre part cela n'avancerait en rien notre voyage. Nous ne savons pas au juste le moment où la tempête arrivent sur nous, mais, à la façon dont parle ce baromètre, elle promet d'être violente.--Mais ne pouvons-nous pas nous abriter dans la forêt?--Ce serait bon pour des Indiens d'aller chercher dans la forêt un remède pire que le mal. La forêt! patron! si c'est une tormenta, il vaut mieux cent fois nous trouver au milieu de la plaine. Nous n'y serons pas à l'aise, mais nous y serons toujours moins exposés que sous des arbres dont la chute pourrait nous écraser. J'ai vu les plus gros algarrobas déracinés, balayés par une tormenta et voltigeant en l'air comme des plumes d'autruche.--Quel parti prendre alors?--Vraiment, répondit le gaucho, mieux vaut encore monter sur nos chevaux et courir à toute vitesse devant nous. Voilà! ce sera toujours autant de chemin de fait, et après à la grâce de Dieu! Allons, mes enfants! en selle et suivez-moi. Je n'ai pas été pendant trois ans prisonnier des Indiens du Chaco sans connaître un peu leur pays. Si je ne me trompe, nous avons chance d'atteindre une grotte qui pourrait nous servir de refuge sur le bord du fleuve; c'est assez loin d'ici, malheureusement, mais qui ne risque rien n'a rien. C'est une affaire de temps; et pour cela prions d'abord la Vierge!»En disant ces mots, le gaucho s'agenouilla, fit le signe de la croix, et récita unpaterauquel les jeunes gens répondirent par unamen.«Maintenant,muchachos!cria le gaucho en se relevant, à cheval et sauvons-nous!...»A ces mots il sauta en selle, les deux cousins l'imitèrent et tous trois, enfonçant leurs éperons dans les flancs de leurs montures, ils eurent bientôt laissé derrière eux le feu du bivouac qui pétillait encore.Tout en hâtant de fuir le danger qui les menaçait et dont nous avons pu apprécier l'importance dans le précédent chapitre, les trois cavaliers suivaient toujours la piste des sauvages, qui, par bonheur, se dirigeait vers l'endroit où Gaspardo espérait trouver un abri contre la tempête. On ne quittait pas le bord du fleuve coupé çà et là par des hauteurs plus ou moins abruptes.
L'ILLUSTRATIONJOURNAL UNIVERSEL
31e Année.--VOL. LXII.--Nº 1604SAMEDI 22 NOVEMBRE 1873
L'AMIRAL TRÉHOUART
TEXTE
Histoire de la semaine.Courrier de Paris, par M. Philibert Audebrand.Nos gravures:Panorama de la bataille de Rezonville, 16 août;Mort de l'amiral Tréhouart;Charles Gounod;La femme à deux têtes;L'hiver.La Sœur perdue, une histoire du Gran Chaco (suite), par M. Mayne Reid.Un voyage en Espagne pendant l'insurrection (IV).Inauguration du monument élevé à Henri Brevière, de Forges-les-Bains (Seine-Inférieure.)Mlle Belocca.Histoire des Astres.Les Théâtres, par M. Savigny.Bulletin bibliographique.Inauguration de la statue du général Belgrano, à Buenos-Ayres.
GRAVURES
L'amiral Tréhouart.Le procès du maréchal Bazaine: Panorama de Gravelotte et de Rezonville;Plan de la bataille de Rezonville;Carrières du Caveau, près de Gravelotte;Mêlée de cavalerie à Rezonville;Charles Gounod.Millie-Christine ou la femme à deux têtes.L'hiver, d'après le tableau de M. Toulmouche.Mlle Anna Belocca.Buste du sculpteur Brevière, récemment inauguré à Forges-les-Bains.Histoire des Astres (4 gravures).La statue du général Belgrano, récemment inaugurée à Buenos-Ayres.Rébus.
La grande bataille parlementaire dont le pays tout entier attendait l'issue, s'est terminée mercredi par la victoire du cabinet et de la droite, qui l'ont emporté à une majorité de 68 voix. Cette majorité s'est prononcée pour le contre-projet Depeyre.
Aux termes de ce projet, les pouvoirs du maréchal Mac-Mahon sont prorogés pour sept années; ils continueront à être exercés par lui avec le titre de Président de la République et dans les conditions actuelles jusqu'aux modifications qui pourraient y être apportées par les lois constitutionnelles; enfin, l'examen de ces mêmes lois sera confié à une commission de trente membres nommée au scrutin de liste dans les trois jours qui suivront la promulgation de la loi.
Ce vote a eu lieu à la suite d'une discussion qui s'est prolongée jusqu'à deux heures, dans la nuit de mercredi à jeudi. Au moment où nous écrivons, les appréciations qu'il soulèvera n'ont pas encore eu le temps de se produire; nous devons donc nous borner à rappeler sommairement les phases qu'a suivies le débat depuis huit jours. On sait que le désaccord entre la majorité de la commission et la minorité portait principalement sur deux points: la durée de la prorogation, que huit membres de la majorité voulaient fixer à cinq ans au lieu de dix et la condition suspensive portant que la prorogation ne deviendrait effective qu'après le vote des lois constitutionnelles. Cette dernière disposition n'avait été adoptée par la majorité qu'à la suite d'une visite faite par la commission au Président de la République et dont nous avons rendu compte. D'une déclaration vague du maréchal en faveur des lois constitutionnelles, l'opposition avait affecté de faire un acquiescement pur et simple à ses vues; et, comme à la suite de l'entrevue de Frohsdorf, on espérait avoir résolu en équivoquant sur un malentendu. Le gouvernement a cru qu'un nouveau Message présidentiel était nécessaire pour préciser la situation, et au moment où M. Laboulaye allait soutenir le rapport de la commission, M. le duc de Broglie montait à la tribune pour donner lecture de ce Message, qui repoussait par avance les conclusions du rapport. Ce coup de théâtre inattendu a indubitablement contribué à mettre fin à bien des hésitations. Malgré l'attitude décidée de la commission qui a déclaré maintenir le rapport dans son texte primitif, malgré les efforts des membres de l'opposition, malgré l'abstention du groupe bonapartiste et de quelques-uns des membres de l'extrême droite, le gouvernement l'a emporté, comme nous l'avons dit plus haut, après une des discussions les plus ardentes dont la Chambre nous ait encore donné le spectacle. Il faut lire dans son entier ce débat mémorable dont nous renonçons à donner l'analyse; constatons, seulement, en terminant, que la doctrine de l'appel au peuple a subi, dans cette même journée, un échec dont elle mettra longtemps à se relever, car elle n'a pu réunir en tout que 88 voix.
LeTempsdonne un tableau très-intéressant des chiffres du scrutin du 19 novembre comparé à ceux du 5 novembre. Au 5 novembre la proposition de M. Dufaure a été repoussée par 365 voix contre 348. La majorité gouvernementale était de quatorze voix. Le 19, l'article 1er du projet de loi Depeyre a été voté par 383 voix contre 317; la majorité s'est donc élevée au chiffre de 66 voix.
Voici les noms des membres du centre gauche qui, le 5 novembre, ont voté pour la motion Dufaure et qui le 19, en revanche, ont voté avec la majorité de la droite. Ce sont MM. Alfred André (Seine), Bompard, Cézanne, général de Chabron, du Chaffaut, Couin, Houssard, de Leslapis, Marchand, Michel, Max-Richard, Piccon, Pourtalès, Saint-Pierre (Calvados), Sebert, Voisin. Total, 16.
Se sont abstenus dans le même groupe les membres dont les noms suivent et qui, le 5 novembre, avaient voté pour la motion Dufaure: MM. Bérenger, Bergondi, Brice (Ille-et-Villaine), Casimir Périer, général Chareton, Gailly, Michel-Ladichère, Wolowski. Total, 8.
Le 5 novembre, 16 bonapartistes avaient voté avec la gauche. Le 19, dans le vote sur l'article 1er on n'en compte que 8 qui aient voté contre. Ce sont MM. Abbatucci, Bollinton, Eschassériaux, Galloni-d'Istria, Gavini, Rouher, de Vaton, Vast-Vimeux. MM. André (Charente), Ganivet, Arthur Legrand, Roy de Loulay ont volé pour le gouvernement. Se sont abstenus: MM. Ginoux de Fermon, Haentjens, Levert, comte Murat et Prax-Paris. Tolal, 5. Ajoutons que M. Hervé de Saisy qui, le 5 novembre, avait voté avec la droite, a voté le 19 avec la gauche dans tous les scrutins.
Si on compare maintenant le scrutin sur l'article premier au scrutin sur l'ensemble du projet, qui a été voté par 378 voix contre 310, on trouve qu'un certain nombre de membres du centre gauche et de bonapartistes, qui avaient voté contre l'article premier, se sont abstenus. Ce sont MM. Abbatucci, Amat, Arbel, Bernard (Charles), Boffinton, Cunit, Ducarre, Eschassériaux, Galloni-d'Istria, Gavini, Lecamus, marquis de Malleville, Nétieu, Rouher, Salvy, de Valon, Vast-Vimeux. En revanche, plusieurs membres du centre gauche, qui s'étaient abstenus dans le premier scrutin ont voté contre l'ensemble du projet: ce sont MM. Bérenger, Casimir Périer, général Chareton, Gailly, Michel-Ladichère et Wolowski. Deux députés du même groupe, qui avaient voté avec la droite, pour l'article 1er, ont voté avec la gauche contre l'ensemble du projet, ce sont MM. J. de Lasteyrie et Marchand.
Quelques membres de l'extrême droite se sont séparés de leurs collègues. M. Dahirel a voté contre l'article 1er et contre l'ensemble du projet. MM. de Belcastel, de Cornulier-Lucinière, marquis de Franc-lieu, le général du Temple se sont abstenus dans les deux scrutins.
Un décret convoque, pour le 14 décembre prochain, les électeurs de l'Aude, du Finistère et de Seine-et-Oise.
Un conflit extrêmement grave et qui va probablement précipiter le dénouement de l'insurrection dont l'île de Cuba est le théâtre depuis près de quatre ans, vient d'éclater entre les États-Unis et l'Espagne. Une dépêche parvenue à New-York, il y a huit jours, annonçait qu'un navire chargé de contrebande de guerre à destination des insurgés de Cuba, leVirginius, avait été capturé par l'escadre espagnole de blocus et conduit à Santiago, où, après un jugement sommaire, la plus grande partie de l'équipage avait été passée par les armes. Or, cet équipage se composait de citoyens américains et anglais, et leVirginius,au moment de la capture, naviguait sous pavillon des États-Unis. De là, grande émotion dans toute l'étendue de la république américaine; on sait quelles convoitises la reine des Antilles a toujours excitées chez les hommes politiques américains; l'acte de barbarie commis à Santiago venait de faire surgir l'occasion de satisfaire enfin ces convoitises; l'insulte faite au pavillon national, l'impuissance du gouvernement espagnol à en réprimer les imprudents auteurs, fournissaient au gouvernement de Washington un prétexte tout trouvé pour se faire justice lui-même par une intervention directe. Aussi l'opinion se prononça-t-elle avec énergie dans ce sens: malgré les protestations d'innocence du cabinet espagnol, le président tirant donnait l'ordre d'armer immédiatement la flotte américaine et les forts de la côte méridionale; en même temps, il déclarait que la question finale était réservée au Congrès, appelé à se réunir dans quelques jours, mais qu'il prenait dores et déjà toutes les mesures nécessaires pour le cas où cette décision aboutirait à la guerre. Telles sont, résumées en quelques mots, les informations acquises jusqu'à présent sur ce grave incident.
Le Congrès doit s'assembler le 1er décembre, et il est possible qu'un arrangement à l'amiable se produise avant cette date, mais on assure que dans le cas contraire la majorité du Congrès se prononcerait résolument pour la guerre, et en attendant le cabinet américain a nettement déclaré qu'il considérerait comme insuffisante, de la part de l'Espagne, toute réparation qui ne serait pas accompagnée de l'arrestation immédiate des auteurs des exécutions.
Nous avons dit plus haut qu'une partie de l'équipage duVirginiusse composait de marins anglais. L'Angleterre est donc, elle aussi, intéressée dans la question, mais on paraît apprécier plus froidement les choses de l'autre côté du détroit.
S'il est incontestable que des exécutions sommaires comme celles qui ont eu lieu à Santiago constituent des actes indignes de peuples civilisés, il faut ajouter aussi que les règles du droit des gens applicables au cas particulier duVirginiusne laissent pas que de présenter une certaine obscurité. Des étrangers qui prennent une part active à une guerre civile perdent jusqu'à un certain point le bénéfice de leur nationalité et doivent renoncer, par ce seul fait, à la protection de la mère patrie. Quoi qu'il en suit, l'Angleterre a immédiatement envoyé un navire de guerre dans les eaux de Santiago, mais elle paraît décidée à attendre, avant d'agir, des explications complètes de la part du cabinet de Madrid.
Si vous aimez les monstres, réjouissez-vous, il en pleut. Hier l'Homme-Chien et Fedov, son fils; aujourd'hui la femme à deux têtes. Quatre ou cinq autres sont en route. Tenons-nous-en à ce que nous venons de voir. Jamais la nature n'aura créé une bizarrerie plus en dehors des lois connues. Ce sont deux corps liés entre eux par un os, un seul sacrum. Quand on entre dans l'enceinte où se montrent ces demoiselles, on aperçoit deux têtes rachitiques, mais souriantes. Distinctes par le haut, à partir du buste, elles ont l'air de ne faire qu'une par les membres inférieurs. Mesdemoiselles Millie et Christine sont des êtres hybrides en tout: leurs traits incorrects, leurs lèvres épaisses, leurs cheveux crépus, non moins que la teinte de leur peau, disent assez que ce sont des mulâtresses. L'originalité du phénomène consiste dans deux faits qui ont l'air de se contredire et qui déconcertent, à ce qu'on dit, les philosophes et les physiologistes. Chacune des deux têtes est différente; elle peut penser librement, suivant son caprice ou le jeu de sa volonté. Ainsi l'une chante tandis que l'autre se contente de parler. Voilà un point acquis. Aussitôt qu'il s'agit du bas du corps, la sensation devient commune, et l'exercice de la pensée n'est plus qu'une fonction fraternelle. Par exemple, pincez l'une des deux à la jambe gauche, toutes deux éprouveront la même douleur. Qu'on cherche à balancer une des jambes les trois autres se mettent en danse, et vous avez une valse aussi rapide que celles qu'on exécute à Valentino.
Sterne, voyant qu'un nain difforme avait amassé cent dollars rien qu'à montrer sa bosse, s'écriait, ainsi qu'on se le rappelle: «Heureux les mal bâtis!» Celui qui fait voir mesdemoiselles Christine et Millie peut se répéter le mot de l'humoriste. Elles sont mieux que mal bâties, les deux jeunes filles, puisqu'elles ont la chance de former un monstre. Quel trésor, en effet, il y a dans cette distraction de la nature! On raconte que, l'autre soir, Christine disait à sa sœur: «Nos affaires vont bien. Sous peu, nous aurons un hôtel et une voiture à quatre chevaux.» Millie soupirait. Elle aurait répliqué que deux voitures seraient mieux, si la chose était possible.
Par malheur, la fortune faite, une section ne pourrait être pratiquée. Toute opération chirurgicale tentée amènerait une dissolution de société, c'est-à-dire la mort. Cela ne ferait guère le compte de l'impresario qui les promène à travers les pays civilisés et bien payants. Ajoutez que les savants y perdent leur grimoire. Ils ne savent plus que dire. Les savants! ils sont justement le désespoir des deux petites négresses. Il n'est pas de torture à laquelle ils ne les soumettent. J'ai dit qu'ils les pinçaient. Pincer, c'est le prélude obligé à leurs expériences. Tous les pincent donc, chacun à son tour. Cinq ou six les ont frappées sur le dos ou sur le ventre. On en voit de plus zélés, de plus enragés, devrais-je dire: ceux-là leur enfoncent des aiguilles dans la chair. En en voyant entrer tout à coup une demi-douzaine dans l'enceinte, un homme d'esprit disait au Barnum:
--Voilà les académiciens: serrez votre phénomène!
Paris s'amuse de tout. Cette monstruosité ne lui déplaît pas, au contraire. Au fond, il n'y a pas à s'étonner. On a vu mieux que ça. En d'autres temps, pas fort éloignés du nôtre, les mêmes aberrations anthropologiques pullulaient. Nous n'avons pas oublié Ritta-Christina, le monstre de Sassari, comme on l'appelait. A la même époque, on amenait par ici de l'extrême Orient les jumeaux Siamois, lesquels ont laissé une trace encore plus profonde dans le souvenir des contemporains.
Ils n'étaient reliés l'un et l'autre que par une membrane, ces deux frères. Henri Meunier, sérieux ce jour-là, les a dessinés d'après nature. Chacun avait sa pleine liberté d'esprit au point d'exclure tout soupçon d'une unité intellectuelle.
Si on parlait à l'oreille de l'un, l'autre n'entendait pas. Des sels volatils appliqués aux narines de l'un n'émoustillaient en rien l'odorat de l'autre. En pinçant la jambe de l'un, on ne faisait ressentir aucune sensation à l'autre.
Mais les savants ne perdaient pas de vue la membrane. Le même docteur Nélaton qui vient de mourir, n'étant alors qu'un simple disciple de Dupuytren, demanda la permission de piquer la membrane rien qu'avec la pointe d'une épingle. Les Siamois confessèrent alors qu'on les blessait tous deux.
--Est-ce que cette membrane communique au cerveau et au cœur? demandait la science.
D'ordinaire les simples jumeaux, ceux que George Sand appelle lesbessons, se ressemblent fortement, aussi bien au moral qu'au physique. Les deux Asiatiques confirmaient absolument cette règle. Même figure, même son de voix, même découpure de membres. En regard de ces analogies, ajoutez l'habitude qu'ils avaient contractée d'agir simultanément. Rendant la traversée, en arrivant de Siam en Europe, ils couraient et sautaient sur le navire avec une excessive agilité, sans s'embarrasser jamais. Bien mieux, ils montaient aux mâts aussi vite qu'aucun matelot du bord. On les voyait rarement se parler, et le concert avec lequel ils agissaient était presque instinctif. En jouant aux dames, jeu qu'ils avaient appris avec une grande facilité, ils décidaient leurs coups sans aucune hésitation. Dans le cours de la partie contre un adversaire, c'était tantôt l'un, tantôt l'autre qui poussait les pions. Ils paraissaient donc avoir les mêmes plans et ils s'accordaient toujours sur la dame à jouer. On voulut les faire jouer l'un contre l'autre, ils s'y mirent; cela allait, mais cela allait mal, lentement, sans vigueur. Un des esprits les plus brillants de l'époque fut frappé de ces faits et s'en empara. J'ai nommé Jules Janin, qui a écrit alors le joli roman:Un cœur pour deux amours, l'un des succès de laRevue de Paris.
Ces pauvres Siamois ont été, comme les deux mulâtresses, martyrisés par la science.--«Si nous coupions la membrane qui les réunit?» disaient sans cesse les savants, qui ont la monomanie de couper toujours quelque chose. Mais l'honnête personnage qui exhibait les deux frères, effrayé à bon droit, intervenait avec énergie afin de s'opposer à l'opération.
--Messieurs, disait-il, ce serait m'enlever mon pain!
M. Bischoffsheim, un des plus riches banquiers de Paris, vient de mourir à la suite d'une opération douloureuse. Tout son or n'a pu le garantir d'une maladie d'entrailles. Les soixante millions du personnage faisaient naturellement grand bruit dans le monde où l'on s'amuse. C'était à qui leur ferait les yeux doux. En prenant de l'âge, le financier tournait quelque peu au protecteur des arts, ce qui revient à dire qu'il achetait, chaque année, pour cent mille francs de tableaux, se montrait aux pièces en vogue, aux courses, à l'Hôtel des ventes, et donnait de temps en temps à dîner à une petite poignée de reporters. Il n'en faut pas plus à présent pour jouir de son vivant du renom de Mécène. C'est M. Bischoffsheim qui a fait construire, rue Scribe, le petit théâtre de l'Athénée, le même où ce pauvre gros Désiré était si amusant dans une bluette lyrique intituléeFleur-de-Thé.
Moitié Français, moitié Allemand, comme presque tous les hébreux qui touchent à la finance (c'était un israélite, et un des mieux entendus en affaires), on faisait son éloge au moyen de la formule banale: «Ah! dame, c'est un fils de ses œuvres.» Sous ces quelques mots, il y avait bien quelques sous-entendus. La chronique du dard de vipère voulait donner à comprendre qu'il avait commencé l'édifice de son immense fortune par un négoce et par des astuces de gagne-petit. Le négoce, c'aurait été d'abord l'action de porter sur le dos une balle de colporteur; les ruses, elles auraient consisté à donner un très-rapide et très-profitable essor à l'art du courtage.
Enfin les bonnes langues dont Paris est pavé ne manquaient point d'ajouter que ce prodigue tardif avait commencé par être un héroïque Harpagon. Jusqu'au jour où il est devenu sérieusement millionnaire, le vin n'aurait jamais figuré sur sa table. Poussant la patience jusqu'au génie, il se contentait de la pure et claire liqueur que la baguette d'Aaron fit jadis sortir du rocher d'Horeb.
Au joli temps où nous voilà, aussitôt qu'il vient à disparaître un homme qui tenait un peu de place dans le monde, la mode veut qu'on le dissèque pendant huit jours au moins à l'aide de tous les procédés de l'analyse. Le bistouri de la médisance ne s'arrête plus. Comme on cause à tort et à travers! Peu importe qu'on ne débite que des fables, pourvu qu'on dise du mal! Les intrépides divulgateurs de secrets que les bons amis de la veille! Plusieurs ont donc raconté les débuts financiers de ce Crésus. Savez-vous d'où seraient venus ses premiers bénéfices? D'une association avec le monde diplomatique. En France, un préjugé bizarre permet pour ainsi dire de frauder les droits de douane et d'octroi. C'est bien jouer que de duper le fisc. Le futur banquier, graissant la patte aux plénipotentiaires, aurait obtenu de tels et tels ambassadeurs de mettre sous enveloppe des cachemires au lieu de dépêches internationales. Quel joli coup, sceller la contrebande avec le cachet des protocoles! Mais il y aurait près de quarante ans de ça; c'est presque aussi éloigné de nous que l'histoire de Riquet-à-la-Houppe ou que la légende du Chat-Botté!
Au fait, dans ce Paris où il se fait de si gros coffres-forts, plus d'une maison opulente a, comme le Nil, des sources lointaines et mystérieuses. On nous a dit, par exemple, qu'un autre gros banquier (celui-là est Suisse) a dù le point de départ de ses quarante millions à un stratagème de Scapin. La chose est plaisante. On ne nous en voudra probablement pas de la reproduire ici, surtout si nous épaississons si bien le voile de l'anonyme que nul ne parvienne à le soulever.
En 1835 donc, M. Z*** acheta pour dix mille francs de gants de Paris, qu'il voulait revendre à Londres. La douane anglaise taxait alors les marchandises étrangères selon leur valeur et sur l'estimation faite et déclarée par le propriétaire. Si, pour payer de moindres droits, on fait une déclaration inférieure à la valeur réelle, la douane, pour prévenir et punir la fraude, prend le propriétaire au mot; elle s'empare de sa marchandise en la payant au prix qu'il l'a estimée. M. Z***, ayant déclaré que ses gants valaient cinq mille francs, on lui compta la somme et on garda les gants.
C'était une mauvaise affaire. M. Z*** inscrivit à son actif cinq mille francs de perte et les frais de voyage; puis il songea au moyen de se rattraper et de faire rendre gorge à la douane britannique. Ce moyen il le trouva, et voici comment il s'y prit pour l'exécuter. II s'associa avec un de ses amis, car il fallait être deux pour bien conduire l'entreprise. Les deux associés achetèrent donc pour quarante mille francs de gants. Après s'être partagé la marchandise d'une certaine façon et par égale portion, ils partirent pour l'Angleterre, chacun de son côté. L'un débarqua à Douvres, l'autre à Bristol. A Douvres, on ouvrit le ballot de gants et on demanda à M. Z*** pour combien il y en avait.
--Pour quinze mille francs, répondit-il.
La douane examine à la loupe la qualité des gants, compte les paquets et les garde en payant les quinze mille francs déclarés.
A Bristol, même histoire.
L'affaire faite, M. Z***, qui était à Douvres, partit pour Bristol et se croisa à moitié chemin avec son associé qui se rendait à Douvres. Chacun avait quinze mille francs anglais dans son portefeuille.
Au bout d'un temps déterminé, la douane vend aux enchères les marchandises saisies et achetées. M. Z***, arrivé à Bristol, attend patiemment le jour de la vente. Ce jour venu, il se rend à la salle des enchères; les gants sont proposés sur la mise à prix de quinze mille francs; les enchérisseurs se présentent; M. Z*** fait son offre et prend un paquet de gants qu'il examine avec une grande attention; puis il s'écrie:
--Voilà une chose étrange! Ce paquet ne renferme que des gants de la main gauche; voyez, messieurs, et montrez-moi un autre paquet? Celui-là de même, et ce troisième aussi!
On examine tous les paquets; ils ne contiennent que des gants de la main gauche.
--Que voulez-vous que nous fassions de ça? reprend le spéculateur. Il n'y a pas assez de manchots dans la Grande-Bretagne pour placer vingt mille gants de la même main. D'un autre côté, il serait bien difficile et bien coûteux d'aller les appareiller à Paris, où ils ont été fabriqués.
Cela étant dit, les enchérisseurs se retirent; les offres cessent. On met lesdits gants au rabais et M. Z*** se les fait adjuger pour six mille francs.
A Douvres, mêmes scènes. Tous les gants de Douvres étaient de la main droite.
Après avoir conclu leur double marché, les deux spéculateurs se retrouvent à Londres; les gants de la main droite rejoignent ceux de la main gauche. Dix-huit mille francs ont été bénéficiés sur la douane. De plus, les vingt mille paires de gants n'ont pas payé un penny de droit et ont été vendues très-avantageusement pour servir de complément de toilette aux belles ladies et aux jolies misses aux yeux bleu de mer.
Et voilà comment M. Z... a commencé la série de ses quarante millions.
Il n'est bruit dans le monde littéraire que des lettres posthumes de Prosper Mérimée, lesquelles vont paraître très-prochainement. On est déjà fort occupé à lire la dernière œuvre de l'incomparable conteur: Dernières nouvelles. Quant à la correspondance en question, elle abonde, paraît-il, en révélations piquantes et inattendues. On y apprend, par exemple, que, dès l'année 1864, l'auteur deColombaavait épousé, en secret, la comtesse de Montijo, mère de l'impératrice Eugénie. A la vérité, on soupçonnait depuis longtemps le fait. Trois lettres l'établissent formellement. Tout cela fait d'autant mieux comprendre ce qu'on lit sur le manuscrit de laChambre bleue, ce conte à la Boccace qui nous vient par lesPapier trouvés aux Tuileries. Je veux parler de cette signature curieuse:Le fou de l'impératrice,Prosper Mérimée.
A l'adresse des peintres de notre temps.
Un travers, une faiblesse de ces artistes consiste à ne vouloir être critiqués que par ceux qui se connaissent expressément en peinture. La chose date de loin, dira-t-on, puisqu'il en est déjà question dans la biographie d'Apelle. Mais de nos jours elle a réellement pris trop d'importance.--Voici un trait, tout récent, qui démontre combien ce préjugé des peintres est peu fondé. Le premier venu peut juger un tableau et le bien juger.
Dimanche dernier, en parcourant les galeries du Louvre, X... se trouvait derrière un groupe degens de maison, domestiques de tout calibre émerveillés à l'aspect de tant de belles toiles.
Le tableau de Drolling père,Un intérieur de cuisiney fixa longtemps les regards des visiteurs en livrée.
--Quelles marmites à donner envie de tâter au pot-au-feu!
--Quelles belles casseroles bien étamées et bien reluisantes!
--Voilà des carottes comme il n'y en a pas sur la table d'un roi!
--C'est fâcheux, observa une chambrière: le manche de ce balai est trop long et trop gros; on ne pourrait s'en servir.
Vérification faite, la critique est exacte.
Exégèse, où vas-tu?
Philibert Audebrand.
(Agrandissement)LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Panorama de Gravelotte et de Rezonville.
Le gros de l'armée française était établi sur le plateau ondulé et parsemé de gros bouquets de bois, limité à l'est par le ravin de la Mance qui débouche à Ars, et à l'ouest par une ligne légèrement concave allant de Vionville à Doncourt par Saint-Marcel, et qui marquait le front des bivouacs. Au nord, les ondulations continuent à perte de vue jusqu'au ruisseau de l'Orne; mais au sud, sur la gauche de la route de Verdun par Mars-la-Tour, le terrain est plus accidenté. Des bois épais couvrent les pentes qui descendent vers la Moselle, ainsi que les deux gorges profondes qui, après leur réunion à Gorze, se prolongent jusqu'à Novéant; toutefois, à hauteur de la route, ces gorges ne présentent aucun obstacle et ne forment encore que deux grandes rives à contours adoucis, dans lesquelles la cavalerie et l'artillerie peuvent évoluer aux allures vives jusqu'à plus de 2 kilomètres au sud de Rezonville. Le ravin de la Mance est profond et encaissé; les pentes comprises entre la lisière des bois de Saint-Arnould et des Ognons, les ravins de Gorze et d'Ars sont inaccessibles à des troupes nombreuses, obligées de suivre les deux routes qui longent les ravins ou les chemins peu praticables qui sillonnent les bois.
Plan de la bataille de Rezonville.
Cette courte description du terrain fait comprendre les difficultés que les Allemands avaient à vaincre pour oser tenter un grand mouvement tournant, afin de venir se placer sur les communications de l'armée française, après avoir sacrifié plus de vingt mille hommes pour l'arrêter dans sa marche sur Verdun. L'insistance que M. le duc d'Aumale a mise à faire ressortir les négligences ou les fautes qui ont rendu possible le mouvement des Prussiens, nous dispense de revenir sur ce triste sujet; mais, pour l'édification du public, nous allons exposer succinctement les mesures prises par le comte de Moltke pour assurer la réussite d'une marche de flanc des plus audacieuses et profiter ainsi du retard apporté à la retraite de l'armée du Rhin par la sanglante bataille de Borny, livrée le 14 août et qui s'est prolongée jusqu'à neuf heures du soir.
Le 1er corps Manteuffel et la 3e division de cavalerie Grœben furent laissés sur la rive droite de la Moselle pour former le cordon d'investissement et s'opposer à toute tentative d'attaque de ce côté, tentative devenue improbable à cause de l'armistice consenti par le gouverneur de Metz, général Coffinières, pour procéder à l'inhumation des braves tombés à Borny. Les 7e et 8e corps, Zastrow et Grœben, de la 1re armée de Steinmetz, et la 1re division de cavalerie Hartmann prirent position à cheval sur la Seille, au sud de Metz, pour couvrir le mouvement tournant dont l'exécution était confiée à la deuxième armée, prince Frédéric-Charles. Cette deuxième armée comprenait, en commençant par le corps le plus rapproché de Metz: le 3e corps d'Alvensleben II, le 10e corps Voigts-Rhetz, les 5e et 6e divisions de cavalerie Rheinbaben et Mecklembourg, la garde royale commandée par le prince Auguste de Wurtemberg, le 4e corps d'Alvensleben I, le 12e corps saxon sous les ordres du prince royal de Saxe, en réserve derrière le 10e.
LE PROCÈS DU MARÉCHAL BAZAINE.--Carrières du Caveau, près de Gravelotte.
Par suite d'une négligence vivement relevée dans l'acte d'accusation et par M. le duc d'Aumale, mais dont la responsabilité est surtout imputable à d'autres qu'au maréchal Bazaine, les quatre ponts permanents de la Moselle, en amont de Metz, savoir: le pont suspendu de Novéant et les ponts en pierre de Pont-à-Mousson, Dieulouard et Marbache restèrent intacts. Les Prussiens avouent dans leurs documents officiels que les ponts de Novéant et de Pont-à-Mousson leur furent de la plus grande utilité, et qu'ils doivent en partie à leur conservation d'avoir pu lutter pendant toute la journée du 16 entre Mars-la-Tour et Gravelotte. Les débats de Trianon nous ont appris que pendant la journée du 15 les Prussiens défilèrent en masses profondes sur ces deux ponts et que le lendemain ils furent utilisés pour l'évacuation de leurs nombreux blessés.
De Pont-à-Mousson à Novéant, les Prussiens jetèrent huit ponts de campagne; le 13 août, un à Pont-à-Mousson; le 15, un à Champey; le 16, trois en aval de Champey et deux en amont et en aval de Novéant; dans la nuit du 16 au 17, un huitième pont fut jeté à hauteur d'Arry, à 2 kilomètres en amont de Novéant.
Mêlée de cavalerie à Rezonville.
Le 15 août, le corps d'Alvensleben II et la division de cavalerie Mecklembourg traversèrent la Moselle à Novéant et poussèrent jusqu'à Gorze; le corps Voigts-Rhetz, la cavalerie Rheinbaben et la brigade des dragons de la garde franchirent la rivière à Pont-à-Mousson pour aller coucher à Thiancourt. Le général Rheinbaben poussa ses cavaliers jusqu'à Puxieux et Chambley, à moins d'une lieue au sud de Mars-la-Tour et de Vionville, où ils eurent un engagement avec la division de cavalerie du marquis de Forton. L'ensemble des forces prussiennes sur la rive gauche de la Moselle formait, le 15 au soir, un effectif total de 70,000 hommes avec 192 canons.
Pendant que les Allemands, parfaitement dirigés par leur habile chef d'état-major, avançaient avec une merveilleuse rapidité, l'armée française cheminait dans le désordre le plus regrettable à travers les rues tortueuses de Metz ou sur l'unique route de Longeville à Gravelotte, assignée par Bazaine à tous ses corps d'armée. Cette fatale journée du 15, plus funeste qu'une bataille perdue, marque le commencement de cette série de malheurs inouïs qui devaient accabler l'armée du Rhin et la faire disparaître dans une catastrophe sans précédents. Les débats du conseil de guerre ont appris que, pour divers motifs, les positions occupées par les troupes de Bazaine, le 15 au soir, étaient les suivantes: la division de cavalerie de Forton à Vionville, poussant ses avant-postes vers Mars-la-Tour, Puxieux et Trouville; en arrière d'elle, la division de cavalerie de Valabrègue, placée de façon à pouvoir soutenir celle de Forton; le 2e corps Frossard avait la division Bataille le long des crêtes qui s'étendent de Flavigny vers Vionville, presque perpendiculairement à la grande route; à sa gauche, la 1re brigade de la division Vergé, avec la 2e brigade en retour d'équerre, face au bois de Saint-Arnould et se reliant à la brigade Lapasset qui forme l'aile gauche du général Frossard. Le 6e corps, Canrobert, formé sur deux lignes, couvre l'espace compris entre la droite de la division Bataille et le village de Saint-Marcel; la division Lafont-Villiers à sa gauche à la route de Verdun et se relie par le seul régiment du général Bisson à la division Tixier, postée entre la voie romaine et Saint-Marcel; la division Levassor-Sorval est tenue en réserve derrière Rezonville; l'artillerie des deux corps couvre les ailes et remplit tous les intervalles, mais Canrobert n'a que cinquante-quatre pièces au lieu de cent vingt et pas une seule mitrailleuse. Les grenadiers de la garde étaient à gauche de Gravelotte, les voltigeurs à droite, près d'une grande ferme appelée la Malmaison.
Le 16 août, à 9 heures 1/2 du matin, la bataille commençait par l'attaque de la division de Forton qui se repliait devant des forces supérieures pour prendre position devant le bois de Villers, le dos à la chaussée romaine. Le corps d'Alvensleben se déploie alors suivant un grand arc de cercle enveloppant l'angle formé par le corps Frossard; de nombreuses batteries écrasent de feux la division Bataille qui a son chef grièvement blessé et se voit dans la nécessité de battre en retraite. Ce mouvement de retraite découvre la droite de la division Vergé qui recule à son tour derrière Rezonville; la brigade Lapasset put conserver ses positions.
Bazaine est au milieu du danger et dirige ses troupes avec un calme auquel le général de Rivières lui-même rend un éclatant hommage dans son rapport, et une intrépidité que le vaillant Bourbaki a taxée de témérité devant le conseil de guerre. Pour ralentir l'attaque des Prussiens, le maréchal fait avancer le 3e lanciers, puis les cuirassiers de la garde qui chargent avec un courage admirable et perdent vingt-deux officiers, deux cent huit cavaliers et deux cent quarante-trois chevaux. Pendant que la cavalerie se dévoue avec son abnégation ordinaire, les grenadiers et zouaves de la garde marchent rapidement sur Rezonville pour remplacer le corps Frossard. Mais avant leur arrivée, le maréchal Bazaine et le général Frossard ont failli être enlevés par une charge des 11e hussards prussiens et 17e hussards de Brunswick de la division Rheinbaben. Les grenadiers n'étant pas assez nombreux pour remplir l'espace laissé vide par les divisions Bataille et Vergé, on leur adjoint une brigade de la division Levassor-Sorval. Les voltigeurs de la garde, sous les ordres du général Deligny, quittent la Malmaison et se placent face au bois des Ognons pour protéger la gauche de la ligne de bataille que Bazaine croit, à tort, fortement menacée.
Vers les 2 heures de l'après-midi, il se passa un incident des plus remarquables qui mérite d'être signalé. Le général d'Alvensleben, dont l'infanterie était très-incommodée par des batteries du 6e corps établies le long de la chaussée romaine, prescrivit au général de Bredow de les faire taire avec sa brigade de cavalerie. En exécution de cet ordre, M de Bredow traverse la route de Verdun, en arrière de Vionville, forme sa brigade en deux échelons perpendiculairement à la voie romaine; trois escadrons du 7e cuirassiers constituent le premier échelon de gauche; trois escadrons du 16e uhlans l'échelon de droite. En un clin d'œil ils sont sur les batteries dont ils saluent les servants; puis ils traversent les lignes du 6e corps au milieu des fantassins étourdis d'une pareille impétuosité. Au moment où ils remontent sur leurs chevaux essoufflés la pente gauche du ravin de Gorze, le général de Forton les aperçoit et lance contre eux ses cuirassiers et ses dragons. Complètement entourés, les cavaliers prussiens sont taillés en pièces; sur plus de huit cents hommes, treize officiers, soixante-dix cuirassiers et quatre-vingts uhlans échappent seuls au carnage. Telle est, pour les Français, l'origine de la légende des cuirassiersblancsde Bismark détruits à Rezonville. Les Allemands appellent cette charge audacieuse lachevauchée de la mort.
Le 3e corps prussien et la cavalerie étaient à bout de forces quand; un peu après 2 heures, le corps Voigts-Rhetz arrivant à tire-d'aile de Thiancourt entrait en ligne pour sauver son voisin d'un désastre. La lutte acharnée, mais circonscrite autour de Rezonville, allait se transformer en une bataille gigantesque par l'arrivée successive de nombreux renforts qui vinrent prolonger la ligne de bataille sur une étendue de plus de 8 kilomètres, du bois des Ognons à la ferme de Greyères. Nous allons entrer dans quelques détails, car il a été beaucoup parlé à Trianon de tous ces mouvements et du retard que les corps Lebœuf et Ladmirault, qui avaient combattu à Borny, mirent à paraître sur le champ de bataille du 16.
Par suite de l'encombrement des routes, le 3e corps Lebœuf n'avait pu gagner Verneville dans la soirée du 15. Obligé de passer par le mauvais chemin qui, du ban Saint-Martin passe par le col de Lessy, remonte à partir de Châtel-Saint-Germain le ravin de ce nom jusqu'à hauteur de la ferme de Leipzig, d'où il gagne obliquement le village de Verneville, le maréchal Lebœuf avait arrêté ses soldats exténués à la nuit tombante. Les divisions Monlaudon, Aymard et Navral s'établirent pêle-mêle entre Verneville et le mont Saint-Quentin, la division Metman coucha au milieu des charrois de toute nature au ban Saint-Martin et à la maison de Planche sur la route de Thionville.
Le 16 août, à 11 heures du malin, la tête de colonne du 3e corps cheminait péniblement en avant de Verneville quand son chef entendit le canon de Rezonville. Aussitôt il dirige la division Aymard sur Saint-Marcel et la place à l'aile droite de Canrobert; la division Navral se range en bataille sur le prolongement de celle du général Aymard. A peine en position, ces deux divisions engagent une lutte des plus vives avec la brigade Lehmann du corps Voigts-Rhetz. Le maréchal Bazaine, toujours inquiet de sa gauche, arrête la division Monlaudon et l'envoie reconnaître le ravin d'Ars dans lequel, suivant la pittoresque expression du général, elle ne rencontra pas un chat.
Le général Ladmirault avait fait bivouaquer son corps d'armée à Woippy, à l'exception de la division Lorencez qui, conformément aux ordres fâcheux du commandant en chef, s'était empêtrée au col de Lessy au milieu des convois de l'administration. Parti au jour, Ladmirault prit sur lui de ne pas suivre le mauvais itinéraire qui lui était indiqué et se dirigea, précédé de sa cavalerie, par la bonne route de Saulny sur Saint-Privat-la-Montagne et Sainte-Marie-aux-Chèvres. Vers 11 heures, la division Grenier, arrivée à Saint-Ail, fut tout étonnée d'entendre une furieuse canonnade, car aucun avis ne lui était parvenu des graves événements qui se passaient sur la gauche de l'armée. Néanmoins, Ladmirault, en homme de cœur et d'expérience, modifia encore son itinéraire et, au lieu de marcher sur Doncourt, il marcha sans hésitation sur Bruville; en même temps, il fait prévenir le général de Cissey, dont les troupes se reposaient un peu à Sainte-Marie-aux-Chênes. Celles-ci accourent à marche forcée et suivent de près la division Grenier qui a déposé ses sacs pour aller encore plus vite. Un peu après 4 heures, les deux divisions du 4e corps occupent, en bel ordre de bataille, la crête un peu accidentée qui s'étend de Saint-Marcel à Bruville, et s'avancent de là vers la ferme de Greyères et Mars-la-Tour.
A la même heure, le corps Voigts-Rhetz tout entier vient appuyer la gauche d'Alvensleben et recueillir les débris de la brigade Lehmann écrasée. La brigade Wedell, composée des 16e et 57e d'infanterie prussienne, et qui faisait partie de la division Schwartzkoppen, marche sur la ferme de Greyères; écrasée par un feu terrible, elle tourbillonne et essuie des pertes fabuleuses: le 16e régiment a quarante-trois officiers sur quarante-huit et mille trois cent quarante et un hommes hors de combat; le 57e est presque aussi maltraité.
Pour sauver ce qui reste de cette malheureuse brigade, les dragons de la garde se dévouent et perdent à leur tour les deux tiers de leur effectif; avec les six escadrons qui chargèrent on put à peine en reconstituer deux le lendemain de la lutte. Le corps Ladmirault allait atteindre Mars-la-Tour quand le général de Redern réunit de vingt-sept à vingt-huit escadrons et se lança à corps perdu sur la droite des Français.
A la vue de cet ouragan de chevaux, le général Ladmirault appelle à lui toute la cavalerie dont il peut disposer; le brave Legrand du 4e corps arrive avec les 2e, 7e hussards et 3e dragons; du Barail avec son seul régiment, le 2e chasseurs d'Afrique; de France avec les dragons et les lanciers de la garde; enfin Lebœuf prête généreusement la division Clérembault, composée des 2e, 3e et 10e chasseurs, 2e et 4e dragons. A 6 heures eut lieu, aux environs de la ferme de Greyères, le choc à jamais mémorable de ces deux masses comprenant au moins neuf mille cavaliers de toutes armes. Le résultat désiré fut obtenu par les deux partis en présence: les Prussiens arrêtèrent la marche victorieuse des divisions Cissey et Grenier; nos cavaliers empêchèrent l'ennemi de déborder la droite française et de gagner la roule de Conflans alors encombrée de bagages et de chevaux de main. Néanmoins, il est avéré que le succès de la droite française était complet; les Allemands avouent qu'ils ont dû se rallier en arrière de Trouville, à une lieue de la roule de Verdun, et le général Ladmirault a déclaré au conseil qu'il espérait recevoir l'ordre de continuer la bataille le 17 au point du jour. Laissé sans instructions, il se replia à la nuit sur la hauteur de Bruville et y bivouaqua sous la protection de la division Lorencez qui venait enfin de le rejoindre. Entre minuit et une heure, il reçut l'ordre de battre en retraite sur Amanvillers.
Le corps d'Alvensleben s'était maintenu entre Vionville et le bois de Saint-Arnould, malgré les pertes énormes qu'il subissait depuis le matin. Sa position n'en était pas moins critique et il allait être écrasé quand les 8e et 9e corps, qui avaient passé la Moselle à Novéant, envoyèrent à son secours onze bataillons, plusieurs batteries et des caissons pour réapprovisionner son artillerie à bout de ressources. Le 8e corps prit position sur la lisière du bois de Saint-Arnould, le 9e s'engagea dans le bois des Ognons; ils furent contenus par la brigade Lapasset, la garde impériale et des fractions du corps Frossard que l'on avait placé en réserve près de Gravelotte, face au bois des Ognons.
A 7 heures du soir, le prince Frédéric-Charles ordonna un suprême effort contre Rezonville, la clef de nos positions; mais il échoua, grâce à la ténacité de notre infanterie et à l'énergie des cavaliers de Valabrègue. La division Monlaudon, revenue du ravin d'Ars. prit une part glorieuse et sanglante à ce terrible épisode.
La nuit était déjà obscure lorsque, un peu avant 9 heures, un bruit de chevaux et des hurrahs se firent entendre au milieu du silence que troublaient seuls les gémissements de plus de vingt mille blessés. C'était une dernière charge exécutée par les hussards rouges de la brigade Rauch contre le malheureux village de Rezonville, à moitié détruit par l'incendie et par les obus.
La plume est impuissante à décrire une lutte dans laquelle les deux armées firent prouve d'une grande solidité et de brillantes qualités militaires; il faut parcourir ces champs funéraires pour en bien comprendre toute l'horreur. Nous avons publié, en 1871, dans l'Illustration, un récit de notre visite aux champs de bataille sous Metz, récit accompagné de dessins de notre ami Darjou. Aujourd'hui nous laisserons la parole aux chiffres qui ont une éloquence indiscutable. L'armée française perdit le 16 août huit cent trente-sept officiers et seize mille cent vingt-deux hommes; le corps Frossard réduit à deux divisions et demie est compris dans ce total pour cinq mille deux cent quatre-vingt-six hommes; celui de Canrobert pour cinq mille six cent cinquante-huit. Les pertes des Prussiens s'élevaient à sept cent deux officiers et environ seize mille hommes, sur lesquels les corps d'Alvensleben et Voigts-Rhetz en perdirent plus de douze mille. Récemment, les Allemands n'ont plus mentionné qu'une perte de cinq cent quatre-vingt-un officiers et quatorze mille deux cent trente-neuf hommes; sans doute ils auront défalqué quelques officiers et soldats portés disparus ou trop légèrement blessés pour entrer à l'ambulance ou lazaret de campagne, pour nous servir de l'expression allemande.
Dans la nuit, le maréchal Bazaine replia son armée sur la position de Rozérieulles-Saint-Privat par des motifs soumis en ce moment à l'appréciation du conseil de guerre. Au jour, le mouvement de retraite s'effectua sous la protection de la division Metman, non engagée la veille et qui prit position à Gravelotte.
Le maréchal Bazaine a mis en ligne: les 2e et 6e corps en entier, quarante-cinq mille hommes; le 3e corps, moins la division Metman, restée à Verneville, trente mille; le 4e corps, moins la division Lorencez, vingt mille; la garde et des batteries de la réserve générale, environ quinze mille; total cent-dix mille hommes. Les Prussiens ont engagé: les 3e et 19e corps en entier, soixante-quatre mille hommes; les quatorze régiments des 3e et 6e divisions de cavalerie, les deux régiments des dragons de la garde, dix mille; la brigade Bex du 8e corps, avec cavalerie et artillerie, six mille; le régiment de grenadiers nº 11 de la 18e division et la 1re brigade de la 25e division du 9e corps, huit mille; total quatre-vingt-huit mille hommes.
Il faut observer que la supériorité numérique des Français n'était manifeste qu'à leur aile droite, près de Mars-la-Tour et, le 17 au matin, il est hors de doute que les Allemands eussent reçu plus de cent mille homme de renfort, car dans les débats de Trianon, il semble que l'on n'ait pas songé aux huit ponts supplémentaires jetés par l'ennemi avant la matinée du 17.
A. Wachter.
L'amiral Tréhouart est mort, le 8 novembre dernier, à Arcachon, où le soin de sa santé l'avait conduit, il y a quelques mois.
Né à Vieuville dans l'avant-dernière année du XVIII siècle, il avait débuté comme mousse dans la marine. C'est en assistant aux derniers combats de l'Empire qu'il conquit ses premiers grades. En 1828, la bataille de Navarin le fit lieutenant de vaisseau. Capitaine de corvette en 1837 et de vaisseau en 1843, il fut alors appelé à commander la station navale de la Plata.
Ici se place un des faits les plus remarquables qui ait illustré notre marine de guerre.
De concert avec l'escadre anglaise, le capitaine Tréhouart força le passage d'Obligado, défendu par une forte estacade et des batteries formidables. Il avait son pavillon sur leFulton. Son état-major fut mis entièrement hors de combat et l'équipage réduit de plus de moitié. Dans une situation si critique, le commandant restant maître de lui, ordonna par signal à un des avisos de se porter sur l'estacade. Cette manœuvre décida du succès de la journée.
Sorti victorieux de ce combat, le capitaine Tréhouart nommé contre-amiral le 15 février 1846 et appelé au commandement d'une division navale lors de l'expédition de Rome. Vice-amiral le 2 avril 1851, préfet maritime du 2e arrondissement, un décret de l'Empereur l'appela le 31 octobre 1855 au commandement de l'escadre de Crimée en remplacement de l'amiral Bruat qui venait de mourir, et ce fut lui qui fut chargé du rapatriement de l'armée d'Orient, tâche dans laquelle il montra les plus hautes capacités.
Appelé en 1858 au conseil d'amirauté, Tréhouart fut élevé en 1809 à la dignité d'amiral de France. Du 13 août 1859 au 4 septembre 1871, il siégea au Sénat, et un décret impérial l'avait le 12 août 1860 nommé grand'croix de la Légion d'honneur.
On sait que l'amiral Tréhouart avait été désigné pour présider le premier conseil de guerre chargé de juger le maréchal Bazaine. L'état de sa santé depuis longtemps affaiblie l'obligea de décliner cette mission.
Immédiatement après la mort de l'amiral, son corps a été transporté d'Arcachon à Paris, où on le déposa dans la crypte de l'église Saint-Louis des Invalides, en attendant la cérémonie des obsèques, qui a eu lieu lundi dernier. C'est M. l'archevêque de Paris qui a donné l'absoute. Les cordons du char funèbre étaient tenus par le maréchal Canrobert, les vice-amiraux de Dompierre d'Hornoy et Larrieu et le général Pélissier.
Parmi les personnages qui ont assisté à la cérémonie, citons MM. le prince de Joinville, les vice-et contre-amiraux Lafont de Ladébat, Touchart-Lafosse, Jurien de la Gravière, La Roncière le Nourry, Coupvent des Bois, de Lapelin, Duperré, Pothuau, Jaurès, Saisset, Krantz et Chopart; le ministre de la guerre; les maréchaux Canrobert et Lebœuf; les généraux de Cissey, de Ladmirault, de Geslin, Frébault, Vinoy; le colonel d'état-major d'Abzac, représentant le maréchal de Mac-Mahon; MM. Léon Renault, Ferdinand Duval, F. Barrot, de Royer, Schneider, de Quatrefages, Leverrier, etc.
Le défilé des troupes s'est effectué suivant l'ordre accoutumé devant la grille d'honneur de l'esplanade des Invalides. A une heure et un quart, une salve de onze coups de canon annonçait la fin de la cérémonie.
L'art a ses époques glorieuses, ses temps heureux et féconds qui voient éclore par groupes les génies qui l'illustrent. Si le XVIe siècle a eu en Italie sa pléiade de peintres et de sculpteurs, si la France de Louis XIV a salué cette foule d'écrivains qui la font si grande que nous doutons que l'avenir puisse jamais l'atteindre dans sa poétique grandeur, la musique a eu à son tour son avènement, son incomparable expansion. Dans le demi-siècle compris de 1790 à 1840, elle compte des hommes comme Mozart, Cimarosa, Spontini, Rossini, Beethoven, Weber, Mendelsohn, Meyerbeer: jours bénis dans lesquels Boieldieu, Hèrold et Auber n'apparaissent qu'au second rang. Ces grandes individualités ont disparu; la musique n'a plus de nos jours un nom qui égale ces maîtres d'un passé si près de nous, mais nous nous consolons en songeant que cet art ne s'est pas éteint puisqu'il se glorifie encore des opéras de Félicien David, de Thomas et de Ch. Gounod, et que leurs œuvres acclamées par nous affirment à l'étranger la supériorité actuelle de notre école française.
Nul plus que Charles Gounod n'a contribué à ce mouvement. Ses ouvrages ont trouvé en Angleterre, en Allemagne, en Italie, l'accueil chaleureux qu'ils ont eu chez nous. LeMédecin malgré lui, Faust, Roméo et Juliette, ont pris le premier rang dans le répertoire de tous les théâtres. Ils ont conquis la popularité qui était due à cet esprit fin et délicat, à ce génie tout de tendresse et de poésie qui a traduit dans un art chaleureux et émouvant l'âme de Goethe et de Shakespeare dans l'amour de Marguerite et dans la passion de Roméo et de Juliette. L'inspiration du maître s'est emparée du public, mais en dehors même de cette foule qui applaudit à son œuvre, les gens de goût, ce que j'appellerai les lettrés de la musique, font une place exceptionnelle dans l'art à l'auteur deFaust.
Il la mérite par le soin avec lequel est traitée chaque partie de ses ouvrages, par la science qui les dirige, par le travail exquis qui relève et vivifie son orchestre plein de lumière, et animé de délicatesses infinies.
De sa première œuvre à sa dernière,Jeanne d'Arc,le talent de M. Gounod ne s'est pas une fois démenti dans son respect pour l'art et pour lui-même. Le succès n'a pas toujours été égal, mais la réputation du maître n'a jamais été compromise: elle a grandi d'œuvre en œuvre, depuis laSapho, jouée en 1850, jusqu'à ces chœurs et ces morceaux d'orchestre très-chaleureusement applaudis dansJeanne d'Arc, en passant par les chœurs d'Ulysse, par laNonne sanglante, la Reine de. Saba, le Médecin malgré lui, Philémon et Baucis, Faust, Mireille, Roméo et Juliette, la Colombe, GalliaetJeanne d'Arc.
M. Charles Gounod, membre de l'Institut, est né à Paris, le 17 juin 1818.
M. Savigny.
Nous donnons dans le présent numéro le portrait de Mlle Millie-Christine, le nouveau phénomène qui fait en ce moment courir tout Paris, D'abord nous avions cru à quelque supercherie, mais, après avoir vu, nous avons été convaincus. Ce phénomène est donc bien réel, et, pour ce qui le concerne, nous renvoyons le lecteur à notreCourrier de Paris.
TABLEAU DE M. TOULMOUCHE.
Artistes et poètes ont célébré à l'envie les blancs frimas et les forêts couronnées des neiges de décembre: pour M. Toulmouche, le peintre des intérieurs mondains, l'hiver, c'est Paris avec ses joies, ses soirées et ses fêtes, c'est la richesse et le luxe promenant leurs élégances sur les tapis moelleux des salons étincelants de mille lumières. Voyez cette jeune femme magnifiquement parée, qui attend le moment de monter en voiture pour se rende au bal; elle avance vers la cheminée le bout d'un pied mignon, tandis que de son éventail ouvert elle s'abrite contre les ardeurs d'un foyer trop vif: les cheveux négligemment relevés et ornés d'une simple fleur, les épaules nues, pourquoi laisse-t-elle pendre ainsi ce joli bras qui n'est pas encore ganté? Entend-elle déjà le murmure approbateur qui saluera son entrée ou bien regrette-t-elle l'absence de celui à qui seul elle aurait été heureuse de paraître belle et digne d'être admirée?--Coquetterie ou amour, deux sentiments qui sont bien de la femme, et auxquels fait involontairement songer la vue de cette jeune personne, représentée ainsi pensive dans tout l'éclat de sa parure et de sa beauté.
(Suite)
Le chef lui-même s'était chargé de placer sa captive sous le vent et la dernière de tous. D'un geste vif, mais cependant respectueux, il l'avait enlevée de son cheval et couchée sur le sol, en lui disant dans son langage, qu'elle comprenait:
«Ne bougez pas, ne remuez pas, tournez votre visage contre la terre et ne craignez rien: ceci vous protégera.»
Tout en parlant, il avait ôté de dessus ses épaules son manteau de plumes; il en tourna l'extérieur en dedans et l'étendit sur la tête et les épaules de la jeune fille.
Francesca s'était soumise machinalement à la volonté de son ravisseur; mais elle n'avait pu réprimer un frémissement de dégoût en se sentant dans les bras du misérable qui avait laissé accomplir et peut-être ordonné le meurtre de son père.
Ces précautions étaient à peine prises que l'ouragan éclatait dans toute sa furie et culbutait ceux des chevaux qui avaient refusé de s'accroupir.
L'avis du vaqueano à ses hommes de couvrir leurs yeux n'était pas superflu. En effet, la tormenta ne soulève pas seulement de la poussière, elle roule dans les airs, elle emporte avec elle jusqu'à du gravier et des pierres.
En outre, cet embrun solide, mêlé de particules salines, est tellement subtil et pénétrant qu'il produit tout à la fois la cécité et la suffocation.
L'ouragan augmenta de violence pendant une heure; le vent rugissait aux oreilles des voyageurs et le sable déchirait leur peau.
Parfois son souffle était tel qu'il était impossible aux gens de se maintenir à terre, même en s'y cramponnant avec les ongles; au-dessus et autour d'eux brillaient et s'entrecroisaient sans interruption les éclairs; l'atmosphère était en feu et le tonnerre grondait, tantôt en détonations courtes et rapides, tantôt en décharges mêlées de hurlements prolongés.
Puis arrivèrent des torrents d'une pluie froide comme si elle eût traversé les sommets neigeux des Cordillères.
Au bout d'une autre demi-heure, le nuage sombre avait disparu, le vent s'était apaisé aussi rapidement qu'il s'était levé: la tormenta était passée.
Le soleil brilla bientôt dans un ciel de saphir, aussi serein que s'il n'avait jamais été intercepté par l'ouragan.
Les jeunes Tovas, dont les corps ruisselaient d'eau, et dont beaucoup d'entre eux étaient meurtris et ensanglantés, se relevèrent. Avec l'insouciance de leur race, ils furent bientôt debout, se secouant, s'étirant à qui mieux mieux, visitant chacun des membres de leurs chevaux pour savoir s'ils étaient en état de reprendre leur course.--A un signal de leur chef, ils jetèrent leurs jergas sur le dos de leurs montures, et se tinrent prêts à recevoir l'ordre de se mettre en marche.
Francesca s'était tenue immobile et comme insensible à tout sous le manteau du jeune chef. Quand il vint à elle pour reprendre possession de cet insigne de sa grandeur, il n'obtint pas d'elle un regard. Ayant, avec l'aide d'un de ses hommes, fait mine de vouloir la replacer sur sa selle, d'un geste plein de dédain elle l'écarta, et légère comme un oiseau, elle se retrouva à cheval. Un cri d'admiration échappa à toute cette horde: elle était à leurs yeux digne d'être leur reine, celle sur laquelle l'effroyable tourmente avait pu passer comme sans la toucher.
Cependant tout était prêt, et ses ravisseurs, sautant sur leurs montures, poursuivirent leur route à travers la plaine balayée par les eaux, et continuèrent leur marche vers la tolderia de leur tribu, dans le même ordre de marche qu'auparavant. Abandonnons-les.
CHARLES GOUNOD
MILLIE-CHRISTINE ou LA FEMME A DEUX TÊTES.
L'HIVER.--D'après le tableau de M. Toulmouche.
Bien loin de là, sur la berge d'une rivière, se dresse un bivouac; un feu de campement brille gaiement; trois hommes sont assis autour de lui.
Ces hommes viennent de passer la nuit en cet endroit; quelques bagages sont épars çà et là, et près d'eux trois chevaux non sellés sont encore attachés à leurs piquets.
Deux de ces hommes sont à peine entrés dans l'âge de la virilité; le troisième est plus âgé, il a environ trente ans.
Il n'est pas besoin de dire quels sont ces trois voyageurs: le lecteur aura deviné Gaspardo, Ludwig et Cypriano.
Nous l'avons dit, Mme Halberger avait elle-même exigé que son fils accompagnât son cousin et Gaspardo. Ils ne seraient pas trop de trois pour la tâche qu'ils entreprenaient, et quant à elle, dans son estancia, sous la garde de ses fidèles péons, elle ne devait courir aucun danger.
Ils ne sont encore que sur le bord du Pilcomayo, à une journée de distance du point de départ de leur expédition. Ils sont arrivés en cet endroit en suivant les traces des assassins. Fatigués par leur marche rapide et par deux nuits sans sommeil, ils ont campé sur la piste.
Suffisamment reposés par leur halte, ils se préparent maintenant à reprendre leur route dès qu'ils auront achevé le déjeuner qui s'apprête.
Sur une pierre plate presque rougie par la chaleur des tisons, une certaine quantité d'épis de maïs est en train de griller (1). Enfilé dans unasadorou broche et rôtissant devant la flamme est un rôti qui, d'après nos usages européens, semblerait peu appétissant. C'est un singe, un desguaribas(2) qui, attirés par la flamme, ont eu pendant la nuit la témérité de s'approcher du feu de bivouac, comme pour se mettre à la portée de la carabine de Gaspardo. Il servira de pièce de résistance pour le repas matinal des voyageurs. Ils ne sont pas à court de vivres, car ils ont emporté avec eux du bœuf salé; mais Gaspardo a un faible pour le singe rôti et le préfère aucharqui.D'ailleurs, ils veulent ménager leurs provisions.
Note 1:Le maïs est une nourriture très en usage chez les Paraguayens et les autres habitants du pays du Parana.
Note 2:Une des nombreuses espères d'atelesou singes hurleurs.
Il y a aussi sur les cendres un vase dans lequel chante un liquide dont les bouillonnements menacent de renverser le couvercle. C'est de l'eau avec laquelle ils vont préparer leur thé, le véritablematédu Paraguay; trois tasses en noix de coco, munies de leursbombillasou tubes d'aspiration, sont placées sur l'herbe en attendant le moment de s'en servir.
Dispersés au milieu des bagages, recado, selles, jergas, caronas, caronillos, cinchas, cojinillos, ponchos et sobre-puestos (3), outre trois paires de bolas, trois lazos, trois couteaux de chasse et trois fusils», se trouvent des vivres de tout genre.
Note 3:Les articles compris dans le harnachement d'un cheval de gaucho forment un curieux catalogue. Sous le nom général de «recado» ou selle, nous avons: 1º Lecaronillo, peau de mouton placée directement sur le dos du cheval; 2º lajerga primera, morceau de tapis d'environ 1 mètre carré, déposé sur le caronillo; 3º lajerga secunda, morceau plus petit, de la même étoffe, étendu sur la partie inférieure de la jerga primera; 4º lacarona de vaca, environ 1 mètre carré de cuir de vache non tanné étendu sur les tapis; 5º la carona de suela, morceau de même grandeur de cuir tanné ornementé avec des estampages; 6º lerecadoproprement dit, qui est la charpente de la selle, rembourrée de paille et couverte de cuir estampé; 7º lacincha, ou sangle, faite d'une épaisse bande de cuir cru, et serrée, non par des bandes, mais par des anneaux de fer au travers desquels passe la courroie qui sert à la tirer; lecorrion. La cincha s'étend par-dessus la selle et embrasse tous les articles déjà mentionnés; 8º Lecojinillo, appelé quelquefoispellon, qui est un drap de laine, noir ou blanc, recouvrant le tout et recouvert lui-même par lesobre-puesto; 9º lesobre-puesto, petit morceau de tapis ou de peau de loup étalé sur le cojinillo; 10º lasobre-cincha, courroie resserrant le tout et attachée par une boucle. En outre, il y a lechapendo, bande d'argent qui traverse le front du cheval; le fiador ou bricole très-ornée autour de son cou, et lepretal, brillante ceinture argentée qui est de proportions colossales et passe devant sa poitrine. En ajoutant les étriers, on aura l'équipement complet de la monture d'un gaucho.
Malgré cette abondance, la joie ne règne pas dans le camp; bien que les voyageurs soient affamés, l'odeur de la viande rôtie et l'arôme de layerbane les égayent pas; tous les trois ont le cœur rempli de noires pensées.
Leur expédition n'est ni un divertissement, ni une promenade, ni une chasse. Ils poursuivent des assassins et des ravisseurs, ils ont hâte de continuer à les suivre. Aussi leur déjeuner est-il bientôt expédié. Les deux jeunes gens sont déjà debout, le pied sur l'étrier. Que fait donc le gaucho, son repas fini? Quelle raison pouvait-il avoir de s'attarder auprès du bivouac?
Les jeunes compagnons, impatients, se demandaient du regard le motif d'une lenteur à laquelle Gaspardo ne les avait pas habitués. Sans doute le soleil était à peine levé, car il ne dépassait pas encore la cime des arbres; mais dans un voyage de la nature de celui qu'ils avaient entrepris, cela ne justifiait pas une perte de temps inutile. Ils avaient bien remarqué pendant leur déjeuner que, tout en sellant les chevaux, les traits de Gaspardo, si ouverts d'ordinaire, avaient une expression inaccoutumée de souci ou de réflexion. Quelque chose le préoccupait, à côté même de la douleur qui leur était commune à tous, et certes ils savaient que le fidèle gaucho l'éprouvait aussi vivement qu'eux-mêmes. Mais qu'était-ce? Il avait à plusieurs reprises quitté le feu et même le déjeuner pour parcourir le terrain découvert qui s'étendait aux environs. Il s'était chaque fois arrêté auprès d'un certain arbre et avait semblé examiner cet arbre avec une attention singulière.
Au dernier moment même, le pied levé pour se mettre en selle, à leur grand étonnement, il s'était rendu une fois encore auprès de ce même arbre et, pendant qu'ils se faisaient part de leurs observations, il était encore occupé à l'examiner. Qu'avait donc cet arbre de si intéressant pour le gaucho?
C'était un arbre de taille médiocre avec de légères feuilles vertes qui le désignaient comme appartenant à l'espèce des mimosas, et aux longues branches duquel pendaient des grappes de belles fleurs jaunes. Le regard du gaucho s'arrêtait sur ces fleurs, et les jeunes gens pouvaient distinguer dans toute sa contenance les signes persistants de l'inquiétude.
«De quoi s'agit-il donc, Gaspardo? demanda enfin Cypriano cédant à son impatience, nous devrions déjà être loin d'ici, nos moments sont précieux.
--Je le sais, patron; mais si cet arbre dit vrai, s'il n'est pas un menteur, nous aurions tort de nous presser. Venez ici! Et regardez ces fleurs.»
Quittant leurs chevaux, les jeunes gens s'approchèrent de l'arbre et examinèrent ses grappes embaumées.
«Qu'ont donc de particulier ces fleurs? reprit Cypriano, je n'y vois rien d'étrange.
--Moi j'y vois quelque chose, dit Ludwig qui avait reçu de son père quelques leçons de botanique. Ces corolles sont à demi fermées et elles ne l'étaient pas il y a une demi-heure. Je les ai remarquées et elles étaient en plein épanouissement.
--Ne bougez pas, fit Gaspardo, et observons encore.»
Ses compagnons obéirent. Après cinq minutes d'examen ils virent que les corolles des fleurs s'étaient encore plus fermées, tandis que les pétales se recroquevillaient et se crispaient sur elles-mêmes.
«Ay Dios!s'écria le gaucho, il n'y a plus de doute, nous allons avoir une tempête, untemporalou une tormenta (4)!
Note 4:Ces ouragans ont un caractère diffèrent. Le «temporal» prévient de son approche et est toujours précédé de trois journées lourdes et pluvieuses. La «tormenta» éclate soudainement et est une espère de typhon.
--Ah! interrompit Ludwig, c'est, un arbreninay(5). J'ai souvent entendu mon père en parler.
Note 5:L'arbreninayde l'Amérique du Sud appartient à la famille des sensitives et prévient toujours de l'approche d'une tormenta en fermant les corolles de ses fleurs.]
--Oui, mon jeune maître. Regardez ces fleurs, elles se ferment encore; dans moins d'une heure nous n'en verrions plus une seule, il n'y aurait plus que des boutons. Que faire? il serait malsain pour nous de rester ici, et d'autre part cela n'avancerait en rien notre voyage. Nous ne savons pas au juste le moment où la tempête arrivent sur nous, mais, à la façon dont parle ce baromètre, elle promet d'être violente.
--Mais ne pouvons-nous pas nous abriter dans la forêt?
--Ce serait bon pour des Indiens d'aller chercher dans la forêt un remède pire que le mal. La forêt! patron! si c'est une tormenta, il vaut mieux cent fois nous trouver au milieu de la plaine. Nous n'y serons pas à l'aise, mais nous y serons toujours moins exposés que sous des arbres dont la chute pourrait nous écraser. J'ai vu les plus gros algarrobas déracinés, balayés par une tormenta et voltigeant en l'air comme des plumes d'autruche.
--Quel parti prendre alors?
--Vraiment, répondit le gaucho, mieux vaut encore monter sur nos chevaux et courir à toute vitesse devant nous. Voilà! ce sera toujours autant de chemin de fait, et après à la grâce de Dieu! Allons, mes enfants! en selle et suivez-moi. Je n'ai pas été pendant trois ans prisonnier des Indiens du Chaco sans connaître un peu leur pays. Si je ne me trompe, nous avons chance d'atteindre une grotte qui pourrait nous servir de refuge sur le bord du fleuve; c'est assez loin d'ici, malheureusement, mais qui ne risque rien n'a rien. C'est une affaire de temps; et pour cela prions d'abord la Vierge!»
En disant ces mots, le gaucho s'agenouilla, fit le signe de la croix, et récita unpaterauquel les jeunes gens répondirent par unamen.
«Maintenant,muchachos!cria le gaucho en se relevant, à cheval et sauvons-nous!...»
A ces mots il sauta en selle, les deux cousins l'imitèrent et tous trois, enfonçant leurs éperons dans les flancs de leurs montures, ils eurent bientôt laissé derrière eux le feu du bivouac qui pétillait encore.
Tout en hâtant de fuir le danger qui les menaçait et dont nous avons pu apprécier l'importance dans le précédent chapitre, les trois cavaliers suivaient toujours la piste des sauvages, qui, par bonheur, se dirigeait vers l'endroit où Gaspardo espérait trouver un abri contre la tempête. On ne quittait pas le bord du fleuve coupé çà et là par des hauteurs plus ou moins abruptes.