Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en arrondissant sa main en porte-voix:--Tu sais, méfie-toi, ton mari est là!...Jacques riait du bout des lèvres, en s'émerveillant de cette sève de gaminerie verveuse qui pétillait encore sur les lèvres du vieux maître. Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dévisageait d'un œil anxieux les femmes qui descendaient de voiture.--Mania viendrait-elle à la redoute, et, s'il l'y retrouvait, que lui dirait-il?--A la pensée de cette rencontre possible, son cœur se serrait, un frisson le secouait, il ne tenait plus en place. Onze heures sonnèrent.--Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.--Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orné d'une gourde, allons prêcher la parole de vie aux gentils!...Ils s'acheminèrent vers le casino. Dès les premiers pas qu'ils firent dans le vestibule, de joyeuses bouffées de musique achevèrent de griser Francis. Tout le jardin d'hiver était illuminé de girandoles alternativement blanches et rouges. Sous les fougères arborescentes et les palmiers en éventail, parmi les buissons de camélias en fleurs, des lumières assourdies brillaient doucement dans les verdures foncées; des globes blancs et rouges se reflétaient à ras de terre dans l'eau moirée d'un lac minuscule entouré de gazon. Au centre, sous le kiosque enguirlandé de lanternes aux blancheurs d'albâtre ou aux rougeurs d'aurore, un orchestre jouait des valses de Waldeufel. Le long des allées tournantes, des groupes de femmes et d'hommes costumés en blanc, avec des rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agréments blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de chaque espace vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement des couleurs uniformément blanches et écarlates; la musique tantôt assourdie et caressante, tantôt éclatante et cuivrée, dont les timbres semblaient reproduire pour l'oreille les deux tonalités dominantes qui charmaient les regards; le bariolage des travestissements à la fois dissemblables dans la forme et appariés par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain de tout ce inonde se donnant du plaisir à plein cœur; le mystère des loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles bleues ou brunes semblait phosphorescentes; le froufrou soyeux des étoffes, le voluptueux frôlement de quelques jeunes femmes montrant hardiment leurs épaules ou leurs bras nus;--toute cette féerie sensuelle était propre à troubler des têtes plus solides que celle de Jacques.--Chaque point sensible de son moi était chatouillé à son tour; il était pris par la chair aussi bien que par l'esprit, par ses préoccupations d'art, par le réveil de son animalité paysanne, par la curiosité d'émotions non encore goûtées. Au milieu de cette effervescence de tout son être, quelque chose de poignant et de très doux, de délicieux et d'amer,--l'attente anxieuse de Mania--éclosait au fond de lui comme une fleur diaprée de blanc et de rouge, au parfum à la fois irritant et suave...Viendrait-elle?... Fallait-il interpréter comme un défi, une ironie ou une promesse les paroles qu'elle lui avait jetées en fuyant, place Masséna? L'insistance quelle avait mise à attirer l'attention de Jacques à la bataille des fleurs et aux confetti était-elle un caprice ou un sérieux désir de le revoir? En tout cas, cette insistance révélait au moins un mystérieux intérêt?... Mania pensait-elle à lui de la même façon qu'il pensait à elle?.. Tandis qu'il se posait cette interrogation, une flambée d'espérance lui montait au cerveau, et, dans les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le tourbillon du bal masqué le soulevait de terre; au milieu du brouhaha des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pensée de Thérèse ne se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement très lointain.Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la cherchait au fond des allées les moins fréquentées, là où des touristes, débarqués du train de plaisir et fagotés en des dominos de lustrine, s'affalaient à demi-endormis sur les bancs; ou bien il rôdait autour des tables du restaurant, toutes rayonnantes de rires, de tintements de verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis Lechantre, il pénétra dans la salle du théâtre, où l'on dansait. Là, même musique entraînante, même affluence de masques emplissant les loges ou se trémoussant sur le parquet du bal, même fête de couleurs, même enivrement de plaisir. L'atmosphère y était étouffante, et Mania ne devait pas s'être risquée dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnèrent le jardin, où l'on pouvait se promener sans crainte d'être bousculé, et où l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de respirer plus à l'aise, ils avaient tous deux enlevé leur loup et se promenaient sans souci de montrer leur visage découvert.--C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperçois nulle part le bouquet d'œillets de ma petite Niçoise... M'aurait-elle fait faux-bond?...Comme ils longeaient la rangée des tables du café, installées dans le jardin, ils se trouvèrent non loin d'un groupe de dominos très élégants, assis autour d'un guéridon et occupés à prendre des glaces. Au même moment, un masque se détacha du groupe et s'avança vers eux. C'était une dame à la tournure très jeune. Une robe de crêpe de Chine blanc drapait sa taille souple et ses hanches, une robe taillée à la grecque, garnie de dentelles d'or et semée, sur le devant, de gros pavots rouges. Les manches, très larges, relevées au coude, permettaient de voir la blancheur délicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle d'or garnie de coquelicots était posé sur son épaisse chevelure d'un blond fauve. La dame portait un étroit loup de velours mi-partie cramoisi et blanc, laissant à nu le bas du visage, où éclatait le vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retroussés.Elle s'arrêta devant Jacques et Francis en s'éventant à petits coups, et contempla un instant avec un ironique pli des lèvres la haute taille robuste de Lechantre, auprès duquel Jacques paraissait un enfant.--Tiens! dit-elle railleusement,monsieuretbébé!... où est doncmadame?...--Nous l'avons oubliée au vestiaire, répliqua plaisamment Francis, mais nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien compléter le trio.--Merci, mon cher, riposta la dame aux pavots rouges, en toisant impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.--Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et en posant sa main sur le poignet de l'inconnue.Celle-ci se recula, et lui appliquant un coup d'éventail sur les doigts;--A bas les mains, fit-elle sèchement, tu es trop marqué pour mon goût, respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu veux me prêterbébé, j'ai deux mots à lui dire... Continue ton pèlerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout à l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!Francis s'inclinait comiquement, et, lâchant le bras de Jacques;--A vos ordres, duchesse! s'écria-t-il d'une voix gouailleuse; puis il se retourna vers son ami qui était devenu très pâle:--Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout à faitpschut!Il posa le bout de ses doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à la dame:--Au revoir, mes enfants, soyez sages!Puis il s'éloigna à pas comptés en balançant son bourdon d'un air majestueux et paterne.Jacques demeurait muet et presque décontenancé près de la dame masquée, dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin qu'elle prit pour déguiser sa voix.--Ainsi, l'occasion tant désirée était à portée de sa main. Il se trouvait face à face avec la femme qui depuis trois jours exaspérait sa curiosité et troublait son cœur; la liberté du bal masqué permettait tous les épanchements du tête-à-tête, et leur créait une quasi-solitude au milieu de la foule; cependant il était plus agité que réjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque chose de décisif allait résulter de cette entrevue, quelque chose d'irréparable, peut-être!... Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une liaison plus intime avec Mme Liebling était restée pour lui dans le domaine du rêve. Il avait maintenant conscience qu'après les premiers mots échangés il mettrait le pied dans la réalité, qu'après avoir péché en pensée il pécherait en action, et qu'un premier acte téméraire en provoquerait d'autres dont il ne serait plus maître... Et, en même temps, il constatait son impuissance à se ressaisir, il se sentait entraîné par une force mystérieuse, fasciné par l'aimant de ces deux yeux qui brillaient à travers les trous du masque et l'attiraient invinciblement... Ces réflexions se succédaient en lui avec une électrique rapidité, pendant que la dame aux pavots rouges le dévisageait, tout en secouant l'écran de plumes blanches qui lui servait d'éventail:--Tu as la mine mélancolique, maître, dit-elle de son ton railleur, regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te compromette?... Tu ne me demandes même pas pourquoi j'ai désiré te parler...--Au fait, répliqua Jacques, essayant de prendre un air dégagé... Quel caprice ou quelle curiosité me vaut cet honneur?--Une curiosité dont tu ne peux qu'être flatté... Je veux que tu me dises le sujet de ton prochain tableau.--Je n'ai pas de sujet en tête... Je ne travaille plus.--C'est grand dommage! Est-ce le soleil de Nice ou la vie pot-au-feu que tu mènes qui t'ôte le goût du travail?--Non... c'est toi, murmura Jacques en la regardant fixement.--Moi?... Tu ne m'as jamais vue! répondit-elle en riant.--A quoi bon mentir?... Je t'ai vue aux confetti... Tu étais jeudi à la bataille des fleurs où tu lançais aux gens des bouquets de jonquilles... Enfin, je t'ai rencontrée et admirée à la villa Endymion.--Tu te trompes.--Je ne me trompe pas... Quant on t'a vue une fois, on ne t'oublie plus, et lorsqu'on t'a entendue chanter des airs lithuaniens, on garde pour le restant de ses jours la musique de ta voix dans ses oreilles et dans son cœur... Tiens-tu à ce que je te dise ton nom?--Inutile! interrompit-elle avec vivacité... que tu le saches ou non, tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqué et nous n'en serons que plus à l'aise pour causer... Offre-moi le bras et promenons-nous.Elle passa son bras sur celui de Jacques et ils tournèrent lentement autour de la pièce d'eau. L'allée était étroite et Mania se serra contre lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le frôlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche de tubéreuse, fixée au corsage, lui montait à la tête. Un frisson le prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrêter dans sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la valse de l'Estudiantina, dont inconsciemment la jeune femme marquait le rythme par un léger balancement du buste. Elle ramena son luisant regard sur celui de son cavalier, et poursuivit;--Ainsi, il y a de par le monde niçois une dame qui lance des bouquets de jonquilles, qui chante des daïnos lithuaniennes et qui a le don de te troubler?... Est-elle jolie?--Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui ensorcellent, répondit-il d'une voix étranglée.--En vérité!... De quelle couleur sont-ils?--Ils ressemblent aux vôtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement banal du bal masqué.Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus respectueusement passionné à la déclaration de Jacques, sembla chasser l'ironie des lèvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda son interlocuteur avec une expression plus sérieuse, plus attendrie.--Oui, balbutia-t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vôtres, ses yeux donnent le vertige.--Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante à ce point, demanda-t-elle avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui toutes les occasions de la revoir?--Vous la connaissez donc? s'écria-t-il en souriant.--Peut-être... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.--Eh bien! puisqu'elle est votre amie, dites-lui que si je l'évite, c'est que j'ai peur.--Peur de quoi?--Peur de la trop aimer...--Quand on aime, on n'aime jamais trop.--Et peur aussi de n'être pas aimé... hasarda-t-il en baissant la voix.--Pour être aimé, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas votre amour, comme voulez-vous qu'elle y réponde?--Et si je vous confessais que je l'aime follement?Elle sourit et agita un moment son écran devant ses yeux.--Ce n'est pas à moi qu'il faut vous confesser, c'est à elle... à la chanteuse de daïnos.--Elle et vous ne font qu'une même personne, avouez-le donc! s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionné.--Calmez-vous, de grâce! répliqua-t-elle ironiquement.Puis elle ajouta en reprenant le ton sérieux:--Je crois qu'à force de tourner autour de cette flaque d'eau, nous perdons tous deux la tête...Elle lui lâcha le bras, marcha vers un banc inoccupé et s'y assit.--Vous êtes fatiguée? interrogea-t-il.--Non, mais je me sens devenir mélancolique... Je me demande si vous êtes sincère, si ce n'est pas votre tête qui a parlé au lieu de votre cœur, et ce que réellement vous devez penser de moi?--Je vous aime, répéta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.Elle demeurait méditative et le regardait avec une lueur tendre dans les yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lèvres. Jacques, penché vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait étourdi, comme s'il eût contemplé l'eau profonde et tournoyante d'un abîme. Il subissait une délicieuse fascination: les masques blancs et cramoisis qui dansaient sous la lumière changeante des girandoles, le rythme entraînant de l'orchestre, la lueur diamantée des yeux de la jeune femme et l'énigmatique sourire de ses lèvres empourprées, toutes ces choses formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont Mania était le motif dominant. Un voluptueux silence s'était fait entre eux, un silence d'enchantement, pendant lequel le peintre s'imaginait planer très haut, dans une idéale région toute résonnante de musiques lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...Mania se leva brusquement.--Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.--Adieu? répéta-t-il, réveillé en sursaut; non... restez encore.--Impossible, cher maître; d'ailleurs j'aperçois votre ami le pèlerin qui revient avec un enfant de chœur au bras et je ne me soucie pas de me trouver en aussi dévote compagnie... Adieu!--Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la main, quand vous reverrai-je?--Y tenez-vous beaucoup?--Puis-je maintenant vivre sans vous voir!--Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'êtes-vous pas resté un long mois sans rendre à Mania la visite que vous lui aviez promise?... Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous prenais à ceux qui vous sont chers?--Ah! c'est déjà fait! balbutia-t-il, complètement affolé.--Croyez-vous? demanda-t-elle en lui lançant un dernier coup d'œil ensorceleur.Elle réfléchit un moment:--Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera à neuf heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocéens...Good by!Elle ébaucha sa familière et moqueuse révérence, s'éloigna, se retourna encore avec un léger signe de tête, puis se confondit dans la foule des masques.--Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement Francis Lechantre.Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costumée en enfant de chœur. La jeune fille avait ôté son masque. Assez jolie, avec des yeux couleur d'encre et un nez retroussé, elle riait en montrant toutes ses dents. Une calotte rouge laissait déborder ses cheveux épais et crépus; une ceinture ponceau ceignait son buste orné d'un bouquet d'œillets rouges et mettait en saillie sa poitrine bien étoffée. Francis paraissait fier de sa conquête et la caressait paternellement. Comme Jacques, encore tout remué par la brusque disparition de Mania, restait taciturne, Lechantre continua:--Mon fils, je te présente Mlle Peppina, bouquetière de son métier et enfant de chœur pour son plaisir. Je l'ai enfin trouvée tout à l'heure aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontré que cette compagnie n'était pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramenée dans le sentier du devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmène souper... Veux-tu être des nôtres?--Grand merci, répliqua Jacques, je suis fatigué et je veux me coucher.--Déjà las!... Il n'y a plus de jeunes gens!... Au fait, tu me parais un peu battu de l'oiseau. Elle a donc été cruelle, la dame aux pavots rouges? Voilà ce que c'est de donner dans lehigh life!Va faire dodo, mon garçon; le sommeil est le grand guérisseur... Bonne nuit, à demain!Il entraîna allègrement Mlle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une fois seul, il parcourut précipitamment les allées du jardin; il inspecta ensuite l'intérieur de la salle et les loges, espérant toujours revoir Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car il ne l'aperçut nulle part.De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'Estudiantinaet par la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles de Mania Liebling.Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions reçues à la redoute avaient été si vives et si imprévues qu'il avait peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui, encore enveloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède jusque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui s'étendaient du côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les dernières musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme à travers les trous d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling était encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là, tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le suc, pour en pénétrer toute la signification.Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une intonation plus attendrie. Celles-là, il les triait précieusement, il les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait complaisamment le parfum. Alors, une bouffée d'espoir lui dilatait la poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux lèvres que lorsque le cœur est vraiment touché; ces mots, elle les avait murmurés ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été déterminée par un désir d'amour?--Ayant conservé un fonds de naïve crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du cœur féminin. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité, presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule, aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cour lui sautait jusque dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à demi-réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture, d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis. En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs, des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son cerveau encore embrumé une réflexion plus nette surgit: «Est-ce que Thérèse serait de retour?...» Et, tandis qu'il faisait péniblement cette supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la porte de la chambre fut brusquement poussée:--C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.--Oh! le paresseux, dit à son tour la petite mère, comment! tu es encore au lit par ce beau soleil!Tout en parlant, Mme Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.--Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!... Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.--Embrasse aussi Thérèse!... Tu peux te vanter, mon fils, d'avoir la plus brave femme et le meilleur cœur de la terre! Si tu savais comme elle a été bonne pour nous, n'est-ce pas, Christine?... Eh! bien, où es-tu donc?Christine, encore enveloppée dans un long paletot de drap couleur carmélite, se tenait sur le seuil et examinait à la dérobée le mobilier de la chambre à coucher; son regard chagrin s'était arrêté sur le fauteuil où la robe de moine à demi couverte de vêtements épars laissait apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche ornée de nœuds rouges.--Me voici, maman, répondit-elle, sans se distraire de sa contemplation.Jacques, qui s'était tourné vers elle, surprit tout à coup ce regard investigateur et vit en même temps qu'il était fixé sur la robe aux nœuds rouges. Un mouvement de dépit et de vexation le secoua dans son lit.--Eh! bien, ma fille, reprenait la maman Muret, est-ce que tu as peur d'embrasser ton frère?--Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de laisser d'abord la place à Thérèse.Elle s'avança d'un air pudibond entre sa mère et sa belle-sœur, qui s'étaient un peu écartées et, sans s'approcher trop près du lit, elle tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrière.Ce dernier, à la fois ému et nerveux, s'efforçait de racheter sa première impression d'effarement en prodiguant des caresses à Mme Moret et en serrant les mains de Thérèse.--Mes chères miennes, dit-il enfin, pardonnez-moi, je ne vous attendais pas ce matin et je donnais à poings fermés.--Tu n'a pas reçu mon télégramme? demanda Thérèse.--Non, murmura-t-il, inquiet, tu m'avais envoyé une dépêche?--Mais oui, hier, à la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais dû la recevoir vers midi au plus tard... Et tiens... la voici encore intacte sur la table de nuit.En même temps elle prenait un télégramme posé près du bougeoir, le décachetait et en lisait à voix haute le contenu: «Arriverons lundi matin. Embrassons.»--Comment ne l'as-tu point vu en rentrant? poursuivit Thérèse.--D'abord, j'ai été absent toute la journée, repartit Jacques en rougissant légèrement... Il raffermit sa voix et ajouta:--Au fait, vous ne savez pas!... M. Lechantre est à Nice; nous avons passé la soirée ensemble... Je suis rentré assez tard, la bonne dormait et je me suis couché sans lumière, ne me doutant pas que j'avais votre dépêche auprès de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais été vous chercher à la gare!...Thérèse était devenue pensive; elle semblait distraite par une préoccupation subite et Jacques se hâta de changer le cours de la conversation.--Eh! bien, maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous Nice?--Mon enfant, répondit Mme Moret, tout ça me danse un peu dans la tête, mais ce que j'ai vu m'a ébaubie... Ces fleurs partout, ces orangers couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas, Christine?--Moi, vous savez, répliqua dédaigneusement Christine, je n'ai pas trop bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans le paradis terrestre qu'Adam a été tenté... et je me méfie.Jacques ne put réprimer un geste d'agacement.--Maman, s'exclama-t-il, Thérèse va vous montrer votre chambre et vous installer. Pendant ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je serai à vous...Il fit le mouvement de quelqu'un qui s'apprête à sortir du lit et Christine effarouchée entraîna Thérèse dehors.--Dépêche-toi, Jacques, dit la maman Moret, mais avant, laisse-moi te baiser encore une fois tout mon saoûl...Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et sa bru.Quand la porte fut refermée, Jacques se leva, passa un pantalon et saisit rageusement la malencontreuse robe de moine.--«Quel guignon! pensait-il; avec son œil fureteur, Christine l'aura certainement aperçue sur le fauteuil... J'espère que ma femme ne se doute de rien, mais cette mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa découverte pour réveiller la jalousie de Thérèse!...» Il roula hâtivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna la domestique:--Donnez cela au concierge, dit-il à cette fille, et priez-le de le porter tout de suite chez le costumier du boulevard Dubouchage...«Dès que je serai habillé, songea-t-il, je courrai chez Lechantre et je lui ferai la leçon.»Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui créait déjà une situation embarrassante. Il allait être obligé de chercher des subterfuges et de recourir à d'humiliants mensonges. Et ce n'était pas tout: il avait accepté avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la conviction que l'absence de sa femme lui laisserait une complète liberté. Comment s'en tirerait-il maintenant? Sous quel prétexte, dès le soir de l'arrivée de la petite mère, fausserait-il compagnie à toute la famille? Resterait-il cloîtré à la maison, tandis que Mania se morfondrait à l'attendre dans sa voiture?... C'était se perdre à jamais dans son esprit et la seule pensée de s'aliéner le cœur de Mme Liebling le mettait hors de lui. Il était attiré vers elle par une poussée de passion plus irrésistible encore que la veille; aujourd'hui plus qu'hier, elle lui apparaissait désirable entre toutes les femmes. Elle l'avait enlacé de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne pouvait supporter l'idée de se détacher d'elle.--Non, coûte que coûte, il devait aller à ce rendez-vous!--Et, déjà rendu moins délicatement scrupuleux par l'entraînement de son désir, il songeait à s'assurer la complicité de Lechantre.Pendant ce temps, Thérèse avait installé la maman Moret dans la chambre qui lui était réservée, et qui communiquait avec un cabinet destiné à Christine, puis elle était rentrée dans le salon pour procéder, avec l'aide de sa belle-sœur, à l'ouverture des bagages.Tout en tirant hors des compartiments les vêtements et le linge de sa mère, Christine repensait à la robe de moine, et, ainsi que Jacques l'avait redouté, elle grillait d'en parler à Thérèse. D'avance elle éprouvait une joie maligne à se servir de cette découverte pour inquiéter la tendresse de la jeune femme.--Tout de même, remarqua-t-elle, c'est singulier que Jacques n'ait point eu votre télégramme, Thérèse!--Jacques vous en a donné lui-même la raison, Christine... Il est rentré tard et s'est couché sans voir la dépêche.--Il fallait qu'il fût bien fatigué par sa soirée pour avoir si grande hâte de se mettre au lit!... J'ai en idée, moi, qu'il avait passé sa nuit au bal masqué.--Je n'en sais rien, répliqua Thérèse avec un involontaire tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?--Oh! c'est peut-être un jugement téméraire, murmura hypocritement la dévote fille... N'avez-vous point vu dans sa chambre un costume de laine blanche garni de nœuds rouges?--Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thérèse.--Et cela ne vous a point choquée?--Mon Dieu non, ici tout le monde se déguise pendant le carnaval, et Jacques aura sans doute loué ce costume en vue de quelque spectacle auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant qu'il ait été à la redoute avec M. Lechantre, où est le mal?--Vous êtes tolérante, riposta aigrement Christine; pour moi, j'ai toujours entendu dire que ces bals masqués étaient des lieux de perdition.--Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.--Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux!--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!... Je suis sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en s'acheminant vers le salon, l'artiste s'était dit: «Si elle me parle du costume, je lui répondrai: Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y a-t-il là d'étonnant?» Une fois seul avec Thérèse, il commença par la questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait complaisamment de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le chapitre du froc aux nœuds écarlates. «Elle ne me parle de rien, songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent.» Loin de hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les faits et gestes de Thérèse ou de Mme Moret.Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui ramèneraient la conversation vers des points difficiles à toucher donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés après trois jours d'absence. Jacques, de son côté, était à la fois énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se tirer d'affaire tout seul et il méditait d'aller chercher Lechantre afin qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait nécessaire de lui recommander une prudente discrétion et de se concerter avec lui pour se ménager un moyen de passer la soirée dehors.--Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.--Assez loin... Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisinière de soigner le menu: je te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre ami...Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la porte, et il entendit la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.--Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste, je tombe à pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse par l'entrebâillement de la porte du salon.Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains:--Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...--La maman va très bien, répondit Mme Moret d'une voix guillerette en soulevant la portière de la pièce contigüe et en se montrant avec Christine.On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... Où donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?--Je vous conterai cela à déjeuner, madame Moret, répliqua Francis en riant, car je m'invite sans cérémonie...--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré, dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à Lechantre la plus rigoureuse réserve; mais il se sentit à la fois observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêts du déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement les choses ne marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse sortit pour jeter un coup d'œil à la cuisine et à la salle à manger, Mme Moret et Christine crurent devoir tenir compagnie à leur hôte.--Christine surtout s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne satisfaction à demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il avait beau s'efforcer de prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front, la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute superficielle. Elle trouvait à Jacques l'œil inquiet et le geste agité d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité et, à mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une croissante tristesse lui embrumait le cœur.--Au moment où la bonne vint dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin de l'emmener à l'écart, mais Thérèse s'était déjà emparée du bras du paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même temps, Mme Moret réclama celui de «son garçon», et Jacques, déconcerté, vit ainsi s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre amis.Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon et préparé avec sollicitude. Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre lui avait expédié un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du pays, la présence de ses compatriotes, la délicatesse du menu, commençait à bavarder à cœur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son énervement redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain du «cher maître».Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les talents du cordon bleu qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement interrompu par la voix acide de Christine:--M. Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la façon dont vous avez passé votre soirée avec Jacques!--A vos ordres, mademoiselle, répondit le peintre en élevant son verre à hauteur de l'œil et en dégustant à petits coups son cher vin de Bazincourt;--d'abord vous saurez que nous sommes allés aux confetti et que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dîné au cabaret, puis...--M. Lechantre, dit avec une ironie affectée Jacques qui se sentait sur des charbons ardents, souvenez-vous que Christine est fort dévote; ne la scandalisez pas par le récit de vos exploits!--Sois tranquille, gamin, je connais les égards dus aux demoiselles et je glisserai discrètement sur l'épisode de l'enfant de chœur...--Un enfant de chœur, répéta Christine d'un air faussement candide, vous êtes donc allés à l'église?--O naïveté biblique! s'exclama Lechantre, non, pas tout à fait... Il s'agit du déguisement d'une jeune personne qui faisait ses dévotions à la redoute.--Quelle horreur! murmura Mlle Moret en baissant les yeux, comment ose-t-on commettre de pareilles profanations?... Et c'est à ce bal que vous avez tous deux passé votre soirée?--Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques était fort attristé de sa solitude et j'ai voulu le distraire en le conduisant à cette redoute... Toutes les belles dames de Nice y étaient et votre garçon, maman Moret, y a eu un joli succès.--Ne vous moquez donc pas de moi, M. Lechantre, interrompit Jacques agacé, en voilà assez là-dessus!...Thérèse avait relevé la tête et observait douloureusement le trouble de son mari. Quant à la petite mère, toujours enchantée d'entendre l'éloge de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoudée à la nappe, les yeux fixés sur ceux de Francis, elle approuvait de la tête et répétait complaisamment:--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous ça!--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la redoute blanche et rouge était positivement une jolie chose et je regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ça se devinait à sa toilette et au son de sa voix.--Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thérèse en affectant une parfaite indifférence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en avait pas soufflé mot.--Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal masqué et la dame n'avait rien d'intéressant.--Mazette! se récria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le goût difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait distinguée.--Comment était-elle mise? demanda Thérèse.--Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque avec une garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui brillaient comme des diamants, et une voix!... Une musique à la fois mordante et câline, avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie, et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lançant un regard furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et c'étaient des banalités!--Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire, ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons bien que personne ne les prend au sérieux...Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme et surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface. Chacun des mots prononcés par le paysagiste produisait en elle une secousse suivie de cruelles réflexions. Elle rapprochait les révélations de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette rencontre où Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante perspicacité de Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait été préméditée. Que s'y était-il passé? Quelles confidences s'y étaient échangées? Dans quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux moyens de revoir cette dangereuse créature; il n'avait pas rougi de profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts d'indignation, était tentée décrier à l'infidèle: «Pourquoi mentir? Je devine tout et je ne suis pas ta dupe!» Mais en cette âme vaillante, le sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère l'emportèrent sur l'amour-propre blessé et elle sut se contraindre à rester calme.Néanmoins cette contrainte ne s'imposait point sans une lutte dont l'effort transparaissait sur les traits de Thérèse, et Lechantre, qui était observateur, ne manqua pas de remarquer l'altération que ses confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune Mme Moret. Il comprit qu'il l'avait involontairement froissée et se tut brusquement.--Pendant la fin du repas, un silence gênant pesa sur les convives. Francis, redevenu sérieux, examinait avec surprise le noir regard pensif de Thérèse, la mine vaguement inquiète de Jacques, le méchant sourire de Christine, et il commençait à se demander: «Que diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jeté un froid...»On se leva enfin de table, on prit le café sur le perron et, tandis que les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraîner son ami dans le jardinet, sous prétexte de fumer en plein air.--Ah ça, que se passe-t-il? interrogea Lechantre à mi-voix, dès qu'ils furent cachés par les massifs d'orangers, est-ce que j'aurais fait une gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?--Absolument! répondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matinée, il m'a été impossible de vous prendre en particulier pour vous recommander le silence... A la façon dont vous avez dépeint la dame aux pavots rouges, Thérèse a dû reconnaître une femme dont elle est déjà jalouse, et je crains que cela n'ait tout gâté.--Comment! ce n'était donc pas la première fois que tu rencontrais cette dame?--Non, je la connais depuis six semaines; c'est une étrangère, une femme du meilleur monde.--Diantre soit des femmes du monde! s'écria le paysagiste désolé, je croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de chœur, mais du moment où c'est sérieux, je n'en suis plus... Est-ce que tu as l'intention de la revoir?--Oui, avoua Jacques, ce soir... au Corso blanc... Et même j'ai compté sur votre amitié pour...--Pour conter à ta femme que nous devons passer la soirée ensemble, n'est-ce pas?... Merci! tu me fais jouer un joli rôle, galopin!... Tu oublies que j'ai une vive admiration pour Thérèse, et que je l'aime...--Eh! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...--Elle est propre, ta façon d'aimer... à coups de canif dans le contrat!... Je ne veux pas être ton complice et tu vas me faire le plaisir de planter là ton étrangère!--Impossible!... J'ai donné ma parole pour ce soir... C'est une question de délicatesse et d'honneur.--Voilà de l'honneur bien placé... A d'autres!... ne compte pas sur moi.--Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernière entrevue, d'une de ces explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.--Ah! ah! La scène des adieux, les lettres à restituer... C'est une liquidation, alors?--Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir l'assistance de Lechantre, n'hésita pas à se charger la conscience d'un nouveau mensonge.--Si c'est pour brusquer le dénouement, je veux bien t'aider à sortir d'un mauvais pas, mais liquide, mon garçon, tranche dans le vif, et méfie-toi... Ces histoires-là finissent toujours mal!Ils remontèrent ensemble au salon. Thérèse s'était rendue assez maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave Lechantre, afin de racheter son impair de la matinée, s'évertuait à donnera la conversation une tournure moins dangereuse, en évitant les sujets brûlants, et en évoquant de joyeux souvenirs communs à toute la famille. Il parla de Rochetaillée, taquina Christine sur ses goûts sédentaires, entreprit la petite mère à propos de sa basse-cour et de son étable, raconta de comiques histoires de village et fit tant qu'il dérida Thérèse. Elle lui répondait avec enjouement et paraissait prendre un plaisir d'enfant à entendre Francis parler le patois du pays. Sa gaieté factice fit illusion à Jacques. Il se persuada qu'elle avait oublié l'incident du bal masqué, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la réplique à son ancien maître.Quand Lechantre prit congé des trois femmes, il dit négligemment à son ami:--A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir, pour prendre le thé. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures... Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin dès le premier jour de votre arrivée, mais vous devez être fatiguées, et vous aurez sans doute besoin de vous coucher de bonne heure.Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de Thérèse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il détourna la tête. Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis à Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air distrait; leur attitude à tous deux lui parut suspecte.--Ils s'entendent pour me tromper, songea-t-elle. Et de nouveau un froid lui glaça les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la main à Lechantre.Après le départ du paysagiste, l'après-midi se traîna péniblement entre Christine, qui tricotait un châle de laine, la maman Moret, qui sommeillait de temps à autre, et Thérèse, qui semblait replongée dans ses réflexions.--En dépit des graves présomptions fondées sur la froideur de Jacques et les révélations de Lechantre, il y avait encore des moments où elle se refusait à croire à une trahison, à admettre comme possible le navrant écroulement de son bonheur. «Non, pensait-elle, il ne peut être devenu déloyal à ce point!» Elle attendait toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de tendresse qui mettent un aveu aux lèvres du coupable et lui font tout pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience mal contenue. Lorsqu'on se mit à table pour dîner, il mangea à peine, la fièvre de l'attente lui coupait l'appétit, il trouvait que la domestique enlevait les plats avec une lenteur agaçante; il l'accusait de pontifier en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre à la dérobée.Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'échappaient à Thérèse. Ils lui perçaient le cœur, et sa souffrance était d'autant plus aigüe qu'elle cherchait à la dissimuler.Dès que le dessert apparut, l'impatience à peine déguisée de Jacques redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules et il calculait avec agacement qu'il serait obligé de perdre encore quelque temps chez le costumier... «Ce dîner n'en finira jamais!» se disait-il rageusement. Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions des trois femmes, de peur qu'une réponse plus explicite ne redonnât un nouvel essor à la conversation qui languissait, et ne le retînt plus longtemps dans la salle à manger.--A la fin, il se leva brusquement et alla embrasser la petite mère.--Bonsoir, maman, murmura-t-il, il ne faut pas que je fasse attendre le baron Herder, et d'ailleurs vous devez avoir toutes trois grand besoin de dormir.Thérèse s'était levée en même temps que lui et le précédait dans l'antichambre avec une bougie.--Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut près de la porte.--Non... Je l'espère, du moins, mais je ne puis te fixer une heure précise... quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au revoir, Thérèse!Il lui prit la main et la serra précipitamment.--Ta main est glacée, dit-il, tu es fatiguée et un bon somme te fera du bien... Couche-toi vite!Là-dessus il s'esquiva.--Dès que la porte fut refermée, Thérèse gagna sa chambre, dont la fenêtre restée ouverte donnait sur la rue. Elle vit Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction opposée à celle qu'il aurait dû prendre pour aller au port.--Avec quel aplomb il ment déjà! pensa-t-elle... Non, je ne puis supporter cet état de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!Son manteau de voyage et son chapeau étaient encore sur le lit; elle se coiffa, s'encapuchonna à la hâte, puis, rouvrant avec précaution la porte d'entrée, elle se glissa dans la rue et se précipita vers le boulevard.(A suivre).André Theuriet.
Trois ou quatre femmes se retournaient du même coup et il continuait en arrondissant sa main en porte-voix:
--Tu sais, méfie-toi, ton mari est là!...
Jacques riait du bout des lèvres, en s'émerveillant de cette sève de gaminerie verveuse qui pétillait encore sur les lèvres du vieux maître. Il s'agitait nerveusement sur sa chaise et dévisageait d'un œil anxieux les femmes qui descendaient de voiture.--Mania viendrait-elle à la redoute, et, s'il l'y retrouvait, que lui dirait-il?--A la pensée de cette rencontre possible, son cœur se serrait, un frisson le secouait, il ne tenait plus en place. Onze heures sonnèrent.
--Si nous entrions? murmura-t-il en tirant Francis par la manche.
--Soit, dit Lechantre en s'appuyant sur son bourdon orné d'une gourde, allons prêcher la parole de vie aux gentils!...
Ils s'acheminèrent vers le casino. Dès les premiers pas qu'ils firent dans le vestibule, de joyeuses bouffées de musique achevèrent de griser Francis. Tout le jardin d'hiver était illuminé de girandoles alternativement blanches et rouges. Sous les fougères arborescentes et les palmiers en éventail, parmi les buissons de camélias en fleurs, des lumières assourdies brillaient doucement dans les verdures foncées; des globes blancs et rouges se reflétaient à ras de terre dans l'eau moirée d'un lac minuscule entouré de gazon. Au centre, sous le kiosque enguirlandé de lanternes aux blancheurs d'albâtre ou aux rougeurs d'aurore, un orchestre jouait des valses de Waldeufel. Le long des allées tournantes, des groupes de femmes et d'hommes costumés en blanc, avec des rappels de notes cramoisies, ou en rouge avec des agréments blancs, se croisaient, s'interpellaient et profitaient de chaque espace vide pour organiser des rondes tourbillonnantes. Le gai chatoiement des couleurs uniformément blanches et écarlates; la musique tantôt assourdie et caressante, tantôt éclatante et cuivrée, dont les timbres semblaient reproduire pour l'oreille les deux tonalités dominantes qui charmaient les regards; le bariolage des travestissements à la fois dissemblables dans la forme et appariés par les couleurs; la bonne humeur et l'entrain de tout ce inonde se donnant du plaisir à plein cœur; le mystère des loups de velours blanc ou cramoisi, aux trous desquels les prunelles bleues ou brunes semblait phosphorescentes; le froufrou soyeux des étoffes, le voluptueux frôlement de quelques jeunes femmes montrant hardiment leurs épaules ou leurs bras nus;--toute cette féerie sensuelle était propre à troubler des têtes plus solides que celle de Jacques.--Chaque point sensible de son moi était chatouillé à son tour; il était pris par la chair aussi bien que par l'esprit, par ses préoccupations d'art, par le réveil de son animalité paysanne, par la curiosité d'émotions non encore goûtées. Au milieu de cette effervescence de tout son être, quelque chose de poignant et de très doux, de délicieux et d'amer,--l'attente anxieuse de Mania--éclosait au fond de lui comme une fleur diaprée de blanc et de rouge, au parfum à la fois irritant et suave...
Viendrait-elle?... Fallait-il interpréter comme un défi, une ironie ou une promesse les paroles qu'elle lui avait jetées en fuyant, place Masséna? L'insistance quelle avait mise à attirer l'attention de Jacques à la bataille des fleurs et aux confetti était-elle un caprice ou un sérieux désir de le revoir? En tout cas, cette insistance révélait au moins un mystérieux intérêt?... Mania pensait-elle à lui de la même façon qu'il pensait à elle?.. Tandis qu'il se posait cette interrogation, une flambée d'espérance lui montait au cerveau, et, dans les flammes assourdies des girandoles blanches et rouges, il lui semblait voir s'allumer l'aube exquise de l'amour qui commence. Le tourbillon du bal masqué le soulevait de terre; au milieu du brouhaha des danseurs et des vibrations de l'orchestre, la pensée de Thérèse ne se manifestait plus que comme une confuse image dans un enfoncement très lointain.
Oui, quelque chose lui disait que Mania viendrait certainement. Il la cherchait au fond des allées les moins fréquentées, là où des touristes, débarqués du train de plaisir et fagotés en des dominos de lustrine, s'affalaient à demi-endormis sur les bancs; ou bien il rôdait autour des tables du restaurant, toutes rayonnantes de rires, de tintements de verres, de bruyants appels et de hardies flirtations. Suivi de Francis Lechantre, il pénétra dans la salle du théâtre, où l'on dansait. Là, même musique entraînante, même affluence de masques emplissant les loges ou se trémoussant sur le parquet du bal, même fête de couleurs, même enivrement de plaisir. L'atmosphère y était étouffante, et Mania ne devait pas s'être risquée dans cette tumultueuse cohue. Ils regagnèrent le jardin, où l'on pouvait se promener sans crainte d'être bousculé, et où l'on avait plus de chance de rencontrer ceux qu'on cherchait. Afin de respirer plus à l'aise, ils avaient tous deux enlevé leur loup et se promenaient sans souci de montrer leur visage découvert.
--C'est curieux, murmurait Lechantre, je n'aperçois nulle part le bouquet d'œillets de ma petite Niçoise... M'aurait-elle fait faux-bond?...
Comme ils longeaient la rangée des tables du café, installées dans le jardin, ils se trouvèrent non loin d'un groupe de dominos très élégants, assis autour d'un guéridon et occupés à prendre des glaces. Au même moment, un masque se détacha du groupe et s'avança vers eux. C'était une dame à la tournure très jeune. Une robe de crêpe de Chine blanc drapait sa taille souple et ses hanches, une robe taillée à la grecque, garnie de dentelles d'or et semée, sur le devant, de gros pavots rouges. Les manches, très larges, relevées au coude, permettaient de voir la blancheur délicate de deux bras de statue; un mignon bonnet de dentelle d'or garnie de coquelicots était posé sur son épaisse chevelure d'un blond fauve. La dame portait un étroit loup de velours mi-partie cramoisi et blanc, laissant à nu le bas du visage, où éclatait le vermeil sourire d'une bouche moqueuse aux coins retroussés.
Elle s'arrêta devant Jacques et Francis en s'éventant à petits coups, et contempla un instant avec un ironique pli des lèvres la haute taille robuste de Lechantre, auprès duquel Jacques paraissait un enfant.
--Tiens! dit-elle railleusement,monsieuretbébé!... où est doncmadame?...
--Nous l'avons oubliée au vestiaire, répliqua plaisamment Francis, mais nous nous contenterons de toi, ma belle, si tu veux bien compléter le trio.
--Merci, mon cher, riposta la dame aux pavots rouges, en toisant impertinemment le paysagiste, je n'aime pas les trios.
--Un duo, alors? reprit Lechantre en arrondissant galamment le bras et en posant sa main sur le poignet de l'inconnue.
Celle-ci se recula, et lui appliquant un coup d'éventail sur les doigts;
--A bas les mains, fit-elle sèchement, tu es trop marqué pour mon goût, respectable vieillard, et je me soucie peu de ta compagnie... Mais si tu veux me prêterbébé, j'ai deux mots à lui dire... Continue ton pèlerinage, brave homme, et viens reprendre ton nourrisson tout à l'heure... Ne crains rien, je te le rendrai intact!
Francis s'inclinait comiquement, et, lâchant le bras de Jacques;
--A vos ordres, duchesse! s'écria-t-il d'une voix gouailleuse; puis il se retourna vers son ami qui était devenu très pâle:
--Tous mes compliments, gamin, tu donnes dans la haute... Tu es tout à faitpschut!
Il posa le bout de ses doigts sur ses lèvres et envoya un baiser à la dame:
--Au revoir, mes enfants, soyez sages!
Puis il s'éloigna à pas comptés en balançant son bourdon d'un air majestueux et paterne.
Jacques demeurait muet et presque décontenancé près de la dame masquée, dans laquelle il avait parfaitement reconnu Mania, quelque soin qu'elle prit pour déguiser sa voix.--Ainsi, l'occasion tant désirée était à portée de sa main. Il se trouvait face à face avec la femme qui depuis trois jours exaspérait sa curiosité et troublait son cœur; la liberté du bal masqué permettait tous les épanchements du tête-à-tête, et leur créait une quasi-solitude au milieu de la foule; cependant il était plus agité que réjoui de cette bonne fortune. Il pressentait que quelque chose de décisif allait résulter de cette entrevue, quelque chose d'irréparable, peut-être!... Jusqu'à ce moment, la possibilité d'une liaison plus intime avec Mme Liebling était restée pour lui dans le domaine du rêve. Il avait maintenant conscience qu'après les premiers mots échangés il mettrait le pied dans la réalité, qu'après avoir péché en pensée il pécherait en action, et qu'un premier acte téméraire en provoquerait d'autres dont il ne serait plus maître... Et, en même temps, il constatait son impuissance à se ressaisir, il se sentait entraîné par une force mystérieuse, fasciné par l'aimant de ces deux yeux qui brillaient à travers les trous du masque et l'attiraient invinciblement... Ces réflexions se succédaient en lui avec une électrique rapidité, pendant que la dame aux pavots rouges le dévisageait, tout en secouant l'écran de plumes blanches qui lui servait d'éventail:
--Tu as la mine mélancolique, maître, dit-elle de son ton railleur, regrettes-tu le coin de feu conjugal ou crains-tu que je ne te compromette?... Tu ne me demandes même pas pourquoi j'ai désiré te parler...
--Au fait, répliqua Jacques, essayant de prendre un air dégagé... Quel caprice ou quelle curiosité me vaut cet honneur?
--Une curiosité dont tu ne peux qu'être flatté... Je veux que tu me dises le sujet de ton prochain tableau.
--Je n'ai pas de sujet en tête... Je ne travaille plus.
--C'est grand dommage! Est-ce le soleil de Nice ou la vie pot-au-feu que tu mènes qui t'ôte le goût du travail?
--Non... c'est toi, murmura Jacques en la regardant fixement.
--Moi?... Tu ne m'as jamais vue! répondit-elle en riant.
--A quoi bon mentir?... Je t'ai vue aux confetti... Tu étais jeudi à la bataille des fleurs où tu lançais aux gens des bouquets de jonquilles... Enfin, je t'ai rencontrée et admirée à la villa Endymion.
--Tu te trompes.
--Je ne me trompe pas... Quant on t'a vue une fois, on ne t'oublie plus, et lorsqu'on t'a entendue chanter des airs lithuaniens, on garde pour le restant de ses jours la musique de ta voix dans ses oreilles et dans son cœur... Tiens-tu à ce que je te dise ton nom?
--Inutile! interrompit-elle avec vivacité... que tu le saches ou non, tais-toi. L'incognito est un des charmes du bal masqué et nous n'en serons que plus à l'aise pour causer... Offre-moi le bras et promenons-nous.
Elle passa son bras sur celui de Jacques et ils tournèrent lentement autour de la pièce d'eau. L'allée était étroite et Mania se serra contre lui. Il sentait sur sa poitrine le frais contact de ce bras nu, le frôlement de ce souple corps de femme, tandis que l'odeur d'une branche de tubéreuse, fixée au corsage, lui montait à la tête. Un frisson le prenait, il perdait son sang-froid et sentait les paroles s'arrêter dans sa gorge. Et, tandis qu'ils marchaient, l'orchestre du jardin jouait la valse de l'Estudiantina, dont inconsciemment la jeune femme marquait le rythme par un léger balancement du buste. Elle ramena son luisant regard sur celui de son cavalier, et poursuivit;
--Ainsi, il y a de par le monde niçois une dame qui lance des bouquets de jonquilles, qui chante des daïnos lithuaniennes et qui a le don de te troubler?... Est-elle jolie?
--Elle est plus que jolie, elle est adorable; elle a des yeux qui ensorcellent, répondit-il d'une voix étranglée.
--En vérité!... De quelle couleur sont-ils?
--Ils ressemblent aux vôtres, murmura-t-il en quittant le tutoiement banal du bal masqué.
Ce soudain changement de ton, qui donnait quelque chose de plus respectueusement passionné à la déclaration de Jacques, sembla chasser l'ironie des lèvres de la jeune femme; elle cessa de sourire et regarda son interlocuteur avec une expression plus sérieuse, plus attendrie.
--Oui, balbutia-t-il, c'est ainsi qu'elle regarde, et, comme les vôtres, ses yeux donnent le vertige.
--Ah!... Mais, puisqu'elle est captivante à ce point, demanda-t-elle avec un accent de reproche, expliquez-moi pour quel motif vous avez fui toutes les occasions de la revoir?
--Vous la connaissez donc? s'écria-t-il en souriant.
--Peut-être... Supposez qu'elle est une de mes plus intimes amies.
--Eh bien! puisqu'elle est votre amie, dites-lui que si je l'évite, c'est que j'ai peur.
--Peur de quoi?
--Peur de la trop aimer...
--Quand on aime, on n'aime jamais trop.
--Et peur aussi de n'être pas aimé... hasarda-t-il en baissant la voix.
--Pour être aimé, il faut d'abord aimer... Si vous ne lui montrez pas votre amour, comme voulez-vous qu'elle y réponde?
--Et si je vous confessais que je l'aime follement?
Elle sourit et agita un moment son écran devant ses yeux.
--Ce n'est pas à moi qu'il faut vous confesser, c'est à elle... à la chanteuse de daïnos.
--Elle et vous ne font qu'une même personne, avouez-le donc! s'exclama-t-il en lui serrant le bras avec un emportement passionné.
--Calmez-vous, de grâce! répliqua-t-elle ironiquement.
Puis elle ajouta en reprenant le ton sérieux:
--Je crois qu'à force de tourner autour de cette flaque d'eau, nous perdons tous deux la tête...
Elle lui lâcha le bras, marcha vers un banc inoccupé et s'y assit.
--Vous êtes fatiguée? interrogea-t-il.
--Non, mais je me sens devenir mélancolique... Je me demande si vous êtes sincère, si ce n'est pas votre tête qui a parlé au lieu de votre cœur, et ce que réellement vous devez penser de moi?
--Je vous aime, répéta-t-il, c'est tout ce que je puis vous dire.
Elle demeurait méditative et le regardait avec une lueur tendre dans les yeux, tandis qu'un sourire sceptique effleurait ses lèvres. Jacques, penché vers elle, fixait son regard sur le sien et se sentait étourdi, comme s'il eût contemplé l'eau profonde et tournoyante d'un abîme. Il subissait une délicieuse fascination: les masques blancs et cramoisis qui dansaient sous la lumière changeante des girandoles, le rythme entraînant de l'orchestre, la lueur diamantée des yeux de la jeune femme et l'énigmatique sourire de ses lèvres empourprées, toutes ces choses formaient pour lui une amoureuse symphonie en blanc et en rouge, dont Mania était le motif dominant. Un voluptueux silence s'était fait entre eux, un silence d'enchantement, pendant lequel le peintre s'imaginait planer très haut, dans une idéale région toute résonnante de musiques lointaines, toute chatoyante de couleurs lumineuses...
Mania se leva brusquement.
--Adieu, dit-elle, il faut que j'aille retrouver mes amis.
--Adieu? répéta-t-il, réveillé en sursaut; non... restez encore.
--Impossible, cher maître; d'ailleurs j'aperçois votre ami le pèlerin qui revient avec un enfant de chœur au bras et je ne me soucie pas de me trouver en aussi dévote compagnie... Adieu!
--Ne prononcez pas ce triste mot, supplia-t-il en lui saisissant la main, quand vous reverrai-je?
--Y tenez-vous beaucoup?
--Puis-je maintenant vivre sans vous voir!
--Bah! riposta-t-elle en redevenant railleuse, n'êtes-vous pas resté un long mois sans rendre à Mania la visite que vous lui aviez promise?... Je ne veux pas vous induire en tentation... Que dirait-on si je vous prenais à ceux qui vous sont chers?
--Ah! c'est déjà fait! balbutia-t-il, complètement affolé.
--Croyez-vous? demanda-t-elle en lui lançant un dernier coup d'œil ensorceleur.
Elle réfléchit un moment:
--Eh bien! reprit-elle, demain, au Corso blanc... Ma voiture sera à neuf heures au coin du boulevard du Midi et de la place des Phocéens...Good by!
Elle ébaucha sa familière et moqueuse révérence, s'éloigna, se retourna encore avec un léger signe de tête, puis se confondit dans la foule des masques.
--Est-ce moi qui ai fait fuir ce bel oiseau blanc? demanda gaiement Francis Lechantre.
Il brandissait victorieusement son bourdon d'une main, et de l'autre il serrait la taille rebondie d'une brunette de vingt ans, costumée en enfant de chœur. La jeune fille avait ôté son masque. Assez jolie, avec des yeux couleur d'encre et un nez retroussé, elle riait en montrant toutes ses dents. Une calotte rouge laissait déborder ses cheveux épais et crépus; une ceinture ponceau ceignait son buste orné d'un bouquet d'œillets rouges et mettait en saillie sa poitrine bien étoffée. Francis paraissait fier de sa conquête et la caressait paternellement. Comme Jacques, encore tout remué par la brusque disparition de Mania, restait taciturne, Lechantre continua:
--Mon fils, je te présente Mlle Peppina, bouquetière de son métier et enfant de chœur pour son plaisir. Je l'ai enfin trouvée tout à l'heure aux bras de deux mousquetaires. Je lui ai remontré que cette compagnie n'était pas digne d'un jeune clerc et je l'ai ramenée dans le sentier du devoir. Maintenant, pour achever sa conversion, je l'emmène souper... Veux-tu être des nôtres?
--Grand merci, répliqua Jacques, je suis fatigué et je veux me coucher.
--Déjà las!... Il n'y a plus de jeunes gens!... Au fait, tu me parais un peu battu de l'oiseau. Elle a donc été cruelle, la dame aux pavots rouges? Voilà ce que c'est de donner dans lehigh life!Va faire dodo, mon garçon; le sommeil est le grand guérisseur... Bonne nuit, à demain!
Il entraîna allègrement Mlle Peppina, et Jacques, resté immobile à sa place, les regarda s'enfoncer sous la voûte illuminée du vestibule. Une fois seul, il parcourut précipitamment les allées du jardin; il inspecta ensuite l'intérieur de la salle et les loges, espérant toujours revoir Mania, mais elle avait sans doute aussi quitté le bal avec ses amis, car il ne l'aperçut nulle part.
De guerre lasse, il prit à son tour le parti de sortir du casino et regagna la rue Carabacel, poursuivi par le rythme de l'Estudiantinaet par la musique, encore bruissante à ses oreilles, des dernières paroles de Mania Liebling.
Jacques rentra sans bruit dans son appartement désert. La domestique s'était couchée, et la maison dormait silencieuse. Les impressions reçues à la redoute avaient été si vives et si imprévues qu'il avait peine à reprendre pied dans la réalité. Il restait debout au milieu de sa chambre, sans songer à allumer une bougie. L'obscurité lui agréait mieux; elle lui permettait de prolonger en imagination le plaisir des sensations nouvelles qu'il venait d'éprouver. A tâtons, il ouvrit sa croisée, poussa les persiennes et resta accoudé à la barre d'appui, encore enveloppé de cette robe de moine qu'avait frôlée le vêtement de Mania et qui gardait de ce contact un subtil parfum. La nuit, tiède jusque-là, commençait à fraîchir; à travers les massifs d'orangers qui s'étendaient du côté de la rue Pastorelli, le vent d'est apportait les dernières musiques de la redoute, et le cris des masques au sortir du bal. Parmi ces rumeurs de la fête finissante, la figure de Mania passait constamment devant lui comme une hallucination. Partout, dans l'ombre grise de la rue, dans les ténèbres plus opaques de la chambre, dans le feuillage léger des mimosas, il voyait luire comme à travers les trous d'un loup de velours les deux grands yeux verts ensorceleurs, pleins d'ironie et pleins de promesse. Il lui semblait que Mme Liebling était encore à son côté, accoudée comme lui à la barre de la fenêtre, et là, tout près, il croyait entendre la voix de l'enchanteresse vibrer avec une sonorité étrange. Il se répétait ses moindres paroles, il les dégustait comme un buveur savoure le bouquet d'un vin de choix, il les soumettait mentalement à une minutieuse analyse pour en extraire tout le suc, pour en pénétrer toute la signification.
Était-il possible qu'elle eût de l'amour pour lui?... Dans le nombre de ses paroles, railleuses ou agressives pour la plupart, il en notait quelques-unes prononcées avec une douceur presque émue, avec une intonation plus attendrie. Celles-là, il les triait précieusement, il les rassemblait ainsi que des fleurs rares et il en respirait complaisamment le parfum. Alors, une bouffée d'espoir lui dilatait la poitrine.--Il est des mots, il est des accents qui ne viennent aux lèvres que lorsque le cœur est vraiment touché; ces mots, elle les avait murmurés ces inflexions de voix, il en retrouvait la musique troublante dans son oreille. D'ailleurs, ne lui avait-elle pas promis de le revoir au Corso blanc? Pourquoi lui aurait-elle assigné ce rendez-vous? Pourquoi serait-elle venue au-devant de lui dans l'allée tournante du jardin d'hiver? Pourquoi?... si elle n'y avait été déterminée par un désir d'amour?--Ayant conservé un fonds de naïve crédulité, malgré son rapide apprentissage de la vie parisienne, Jacques ne soupçonnait pas la complexité et les illogismes du cœur féminin. Il ne lui venait pas à l'esprit qu'une femme pût exposer sa réputation par bravade, par un caprice de curiosité ou tout simplement pour le plaisir de jouer avec le danger. Cette entrevue d'une heure à la redoute, ce rendez-vous au Corso blanc, lui semblaient des garanties de sincérité, presque des gages solennels d'attachement sérieux... Oh! cette rencontre promise, à la nuit, sous le masque, dans l'intime tête-à-tête de la voiture, son pouls battait avec violence rien qu'à cette perspective. Il s'en peignait d'avance le charme secret, le trouble délicieux, les voluptés voilées. Il aurait voulu que l'heure indiquée ne fût plus distante que de quelques brèves minutes. Il sentait qu'aucun scrupule, aucune considération, ne l'empêcheraient de courir au rendez-vous. Il se félicitait du hasard qui lui assurait pour ce lundi soir une entière liberté, Thérèse et la petite mère ne devant arriver que le lendemain mardi au plus tôt. Déjà, en imagination, il se voyait assis à côté de Mania, les mains dans ses mains, le regard fondu dans son regard... La tête lui tournait, ses paupières s'alourdissaient et le cour lui sautait jusque dans la gorge... Il ferma sa fenêtre, jeta son costume sur un fauteuil, pêle-mêle avec ses autres vêtements, et se mit au lit. Le sommeil vint difficilement, un sommeil traversé par le rayonnement de deux yeux verts, illuminés par les girandoles blanches et rouges de la redoute, bercé par de vagues musiques de danse; puis la fatigue l'emporta, et Jacques finit par s'assoupir complètement.
Il dormait serré depuis trois ou quatre heures environ, quand il fut à demi-réveillé par des rumeurs confuses. Dans l'état à peine conscient qui succède au sommeil, il eut la perception d'un roulement de voiture, d'un bruit de portes ouvertes et refermées. Il se frotta machinalement les paupières, écarquilla les yeux et vit, par la fenêtre dont il avait oublié de clore les persiennes, un rayon de soleil tomber sur le tapis. En même temps il crut entendre dans la chambre voisine des pas furtifs, des rires étouffés, des exclamations féminines. Tout à coup, en son cerveau encore embrumé une réflexion plus nette surgit: «Est-ce que Thérèse serait de retour?...» Et, tandis qu'il faisait péniblement cette supposition, la possibilité de ce retour prématuré le secoua désagréablement et lui rendit toute sa lucidité. Au même moment, la porte de la chambre fut brusquement poussée:
--C'est nous, s'écria joyeusement Thérèse.
--Oh! le paresseux, dit à son tour la petite mère, comment! tu es encore au lit par ce beau soleil!
Tout en parlant, Mme Moret s'élançait vers le chevet, prenait la tête de Jacques dans ses mains et la couvrait de baisers.
--Mon cher garçon, murmurait-elle à travers ses caresses, mon enfant!... Comme je suis contente!... Embrasse-moi encore!
Puis, comprenant qu'il fallait laisser à Thérèse sa part, elle attira cette dernière par la main et la jeta dans les bras de Jacques.
--Embrasse aussi Thérèse!... Tu peux te vanter, mon fils, d'avoir la plus brave femme et le meilleur cœur de la terre! Si tu savais comme elle a été bonne pour nous, n'est-ce pas, Christine?... Eh! bien, où es-tu donc?
Christine, encore enveloppée dans un long paletot de drap couleur carmélite, se tenait sur le seuil et examinait à la dérobée le mobilier de la chambre à coucher; son regard chagrin s'était arrêté sur le fauteuil où la robe de moine à demi couverte de vêtements épars laissait apercevoir un capuchon de laine blanche ainsi qu'une manche ornée de nœuds rouges.
--Me voici, maman, répondit-elle, sans se distraire de sa contemplation.
Jacques, qui s'était tourné vers elle, surprit tout à coup ce regard investigateur et vit en même temps qu'il était fixé sur la robe aux nœuds rouges. Un mouvement de dépit et de vexation le secoua dans son lit.
--Eh! bien, ma fille, reprenait la maman Muret, est-ce que tu as peur d'embrasser ton frère?
--Pardon, repartit froidement Christine, je croyais convenable de laisser d'abord la place à Thérèse.
Elle s'avança d'un air pudibond entre sa mère et sa belle-sœur, qui s'étaient un peu écartées et, sans s'approcher trop près du lit, elle tendit ses joues aux baisers de Jacques, puis se rejeta en arrière.
Ce dernier, à la fois ému et nerveux, s'efforçait de racheter sa première impression d'effarement en prodiguant des caresses à Mme Moret et en serrant les mains de Thérèse.
--Mes chères miennes, dit-il enfin, pardonnez-moi, je ne vous attendais pas ce matin et je donnais à poings fermés.
--Tu n'a pas reçu mon télégramme? demanda Thérèse.
--Non, murmura-t-il, inquiet, tu m'avais envoyé une dépêche?
--Mais oui, hier, à la gare de Lyon, avant de partir... Tu aurais dû la recevoir vers midi au plus tard... Et tiens... la voici encore intacte sur la table de nuit.
En même temps elle prenait un télégramme posé près du bougeoir, le décachetait et en lisait à voix haute le contenu: «Arriverons lundi matin. Embrassons.»
--Comment ne l'as-tu point vu en rentrant? poursuivit Thérèse.
--D'abord, j'ai été absent toute la journée, repartit Jacques en rougissant légèrement... Il raffermit sa voix et ajouta:--Au fait, vous ne savez pas!... M. Lechantre est à Nice; nous avons passé la soirée ensemble... Je suis rentré assez tard, la bonne dormait et je me suis couché sans lumière, ne me doutant pas que j'avais votre dépêche auprès de moi... Sans cela, vous pensez bien que j'aurais été vous chercher à la gare!...
Thérèse était devenue pensive; elle semblait distraite par une préoccupation subite et Jacques se hâta de changer le cours de la conversation.
--Eh! bien, maman, et toi, Christine, reprit-il, comment trouvez-vous Nice?
--Mon enfant, répondit Mme Moret, tout ça me danse un peu dans la tête, mais ce que j'ai vu m'a ébaubie... Ces fleurs partout, ces orangers couverts de fruits... C'est comme un paradis terrestre, n'est-ce pas, Christine?
--Moi, vous savez, répliqua dédaigneusement Christine, je n'ai pas trop bonne opinion de votre beau pays... Je me souviens que c'est dans le paradis terrestre qu'Adam a été tenté... et je me méfie.
Jacques ne put réprimer un geste d'agacement.
--Maman, s'exclama-t-il, Thérèse va vous montrer votre chambre et vous installer. Pendant ce temps, je m'habillerai et dans un quart d'heure je serai à vous...
Il fit le mouvement de quelqu'un qui s'apprête à sortir du lit et Christine effarouchée entraîna Thérèse dehors.
--Dépêche-toi, Jacques, dit la maman Moret, mais avant, laisse-moi te baiser encore une fois tout mon saoûl...
Derechef, elle l'embrassa avec effusion, puis alla rejoindre sa fille et sa bru.
Quand la porte fut refermée, Jacques se leva, passa un pantalon et saisit rageusement la malencontreuse robe de moine.--«Quel guignon! pensait-il; avec son œil fureteur, Christine l'aura certainement aperçue sur le fauteuil... J'espère que ma femme ne se doute de rien, mais cette mauvaise langue de Christine est capable de se servir de sa découverte pour réveiller la jalousie de Thérèse!...» Il roula hâtivement le costume en un paquet, l'enveloppa dans un journal et sonna la domestique:
--Donnez cela au concierge, dit-il à cette fille, et priez-le de le porter tout de suite chez le costumier du boulevard Dubouchage...
«Dès que je serai habillé, songea-t-il, je courrai chez Lechantre et je lui ferai la leçon.»
Il constatait avec irritation que sa fugue de la veille lui créait déjà une situation embarrassante. Il allait être obligé de chercher des subterfuges et de recourir à d'humiliants mensonges. Et ce n'était pas tout: il avait accepté avec joie ce rendez-vous au Corso blanc, dans la conviction que l'absence de sa femme lui laisserait une complète liberté. Comment s'en tirerait-il maintenant? Sous quel prétexte, dès le soir de l'arrivée de la petite mère, fausserait-il compagnie à toute la famille? Resterait-il cloîtré à la maison, tandis que Mania se morfondrait à l'attendre dans sa voiture?... C'était se perdre à jamais dans son esprit et la seule pensée de s'aliéner le cœur de Mme Liebling le mettait hors de lui. Il était attiré vers elle par une poussée de passion plus irrésistible encore que la veille; aujourd'hui plus qu'hier, elle lui apparaissait désirable entre toutes les femmes. Elle l'avait enlacé de mille liens souples et forts, il lui appartenait et ne pouvait supporter l'idée de se détacher d'elle.--Non, coûte que coûte, il devait aller à ce rendez-vous!--Et, déjà rendu moins délicatement scrupuleux par l'entraînement de son désir, il songeait à s'assurer la complicité de Lechantre.
Pendant ce temps, Thérèse avait installé la maman Moret dans la chambre qui lui était réservée, et qui communiquait avec un cabinet destiné à Christine, puis elle était rentrée dans le salon pour procéder, avec l'aide de sa belle-sœur, à l'ouverture des bagages.
Tout en tirant hors des compartiments les vêtements et le linge de sa mère, Christine repensait à la robe de moine, et, ainsi que Jacques l'avait redouté, elle grillait d'en parler à Thérèse. D'avance elle éprouvait une joie maligne à se servir de cette découverte pour inquiéter la tendresse de la jeune femme.
--Tout de même, remarqua-t-elle, c'est singulier que Jacques n'ait point eu votre télégramme, Thérèse!
--Jacques vous en a donné lui-même la raison, Christine... Il est rentré tard et s'est couché sans voir la dépêche.
--Il fallait qu'il fût bien fatigué par sa soirée pour avoir si grande hâte de se mettre au lit!... J'ai en idée, moi, qu'il avait passé sa nuit au bal masqué.
--Je n'en sais rien, répliqua Thérèse avec un involontaire tressaillement, et je me demande ce qui peut vous le faire supposer?
--Oh! c'est peut-être un jugement téméraire, murmura hypocritement la dévote fille... N'avez-vous point vu dans sa chambre un costume de laine blanche garni de nœuds rouges?
--Je l'ai vu, en effet, repartit froidement Thérèse.
--Et cela ne vous a point choquée?
--Mon Dieu non, ici tout le monde se déguise pendant le carnaval, et Jacques aura sans doute loué ce costume en vue de quelque spectacle auquel il veut nous conduire... D'ailleurs, ajouta-t-elle, en admettant qu'il ait été à la redoute avec M. Lechantre, où est le mal?
--Vous êtes tolérante, riposta aigrement Christine; pour moi, j'ai toujours entendu dire que ces bals masqués étaient des lieux de perdition.
--Tranquillisez-vous, Jacques ne s'y est pas perdu.
--Jacques est un homme, soupira la dévote, et tous les hommes sont faibles devant les tentations... Enfin, vous êtes confiante, tant mieux!
--Oui, j'ai confiance dans l'affection de mon mari, ma chère!... Je suis sûre que ce costume ne cache aucun mystère, et que Jacques nous expliquera tout lui-même, dès qu'il sera levé.
Jacques entra au même moment, et Christine, ayant achevé de vider la caisse, alla en porter le contenu dans la chambre de Mme Moret.--Tout en s'acheminant vers le salon, l'artiste s'était dit: «Si elle me parle du costume, je lui répondrai: Eh bien, oui, je suis allé à la redoute, qu'y a-t-il là d'étonnant?» Une fois seul avec Thérèse, il commença par la questionner sur les incidents du voyage. Celle-ci s'empressait complaisamment de satisfaire sa curiosité. Elle s'attendait à chaque instant à ce qu'il lui conterait, à son tour, comment il avait employé ses journées pendant son absence, et à quel propos il avait fait emplette du costume remarqué par Christine. Elle eût rougi de l'interroger la première et de lui laisser voir les vagues soupçons qui la tourmentaient depuis le matin. Mais le peintre restait muet sur le chapitre du froc aux nœuds écarlates. «Elle ne me parle de rien, songeait-il en tournant autour de Thérèse, par conséquent elle n'a rien vu. Laissons-la dans son ignorance, c'est le plus prudent.» Loin de hasarder la moindre allusion aux incidents de la veille, il s'évertuait à égarer la conversation sur des sujets qui intéressaient uniquement les faits et gestes de Thérèse ou de Mme Moret.
Néanmoins cet entretien où il y avait à chaque moment des trous, des intervalles de gêne et de silence, lui semblait pénible à alimenter. La préoccupation de prévenir des questions fâcheuses ou des allusions qui ramèneraient la conversation vers des points difficiles à toucher donnait aux paroles de Jacques un tour guindé, une froideur cérémonieuse, qui paraissaient étranges à Thérèse. Déjà attristée par le silence obstiné de son mari à l'égard de ce mystérieux costume, la jeune femme se sentait glacée par l'insolite banalité des propos échangés après trois jours d'absence. Jacques, de son côté, était à la fois énervé et inquiet. Tout en causant distraitement, il songeait à son rendez-vous et aux prétextes qu'il inventerait pour s'esquiver à l'heure indiquée; il constatait avec ennui combien il lui serait difficile de se tirer d'affaire tout seul et il méditait d'aller chercher Lechantre afin qu'il lui servit d'auxiliaire pendant le déjeuner. Il comptait sur la verve de son vieil ami pour réchauffer cette froideur qu'il ne se sentait pas maître de dissiper et pour remplir les vides de la conversation. D'ailleurs, plus que jamais il jugeait nécessaire de lui recommander une prudente discrétion et de se concerter avec lui pour se ménager un moyen de passer la soirée dehors.
--Je te quitte pour une heure, dit-il à Thérèse; je vais prévenir Lechantre de votre arrivée et l'inviter à déjeuner avec nous.
--Demeure-t-il loin d'ici? demanda Thérèse.
--Assez loin... Le baron Herder lui a donné l'hospitalité à bord de son yacht, et il me faut une bonne demi-heure pour aller jusqu'au port... A bientôt, Thérésinette, recommande à ta cuisinière de soigner le menu: je te ferai envoyer des huîtres, et à midi sonnant je t'amènerai notre ami...
Mais il était écrit que Jacques jouerait de malheur toute la matinée. Il venait à peine de terminer ces recommandations, qu'on sonna à la porte, et il entendit la voix joviale de Francis résonner dans l'antichambre.
--Comment! ces dames sont arrivées? s'exclamait le paysagiste, je tombe à pic alors!... Puis-je entrer? ajouta-t-il en passant sa tête rieuse par l'entrebâillement de la porte du salon.
Il s'élança vers Thérèse et lui prit les mains:
--Bonjour, Thérèse, embrassons-nous!... Bonjour, gamin, as-tu bien dormi?.. Et la maman, comment va-t-elle?...
--La maman va très bien, répondit Mme Moret d'une voix guillerette en soulevant la portière de la pièce contigüe et en se montrant avec Christine.
On n'eût pas cru, en effet, qu'elle venait de voyager pendant vingt-deux heures. Après avoir relevé et lissé ses cheveux gris, trempé sa figure dans l'eau fraîche, elle reparaissait allègre et vive comme une alouette. On lisait sur son visage combien elle était contente de revoir son garçon en bonne santé, et cette joie suffisait pour la défatiguer.
--Bonjour, M. Lechantre, continua-t-elle, je suis bien aise de vous retrouver ici avec mon Jacques... Et pourtant, je vous en veux de l'avoir fait veiller si tard qu'il n'a pu venir au-devant de nous... Où donc l'avez vous conduit, mauvais sujet?
--Je vous conterai cela à déjeuner, madame Moret, répliqua Francis en riant, car je m'invite sans cérémonie...
--Je partais justement pour aller vous chercher, quand vous êtes entré, dit Jacques en déposant sa canne et son chapeau.
Il aurait désiré trouver le moyen de recommander par un signe à Lechantre la plus rigoureuse réserve; mais il se sentit à la fois observé par Thérèse et par Christine, et il jugea prudent de rester coi afin de ne pas fortifier des suspicions dont il devinait le vague éveil autour de lui. Il espérait, du reste, que pendant les apprêts du déjeuner il aurait l'occasion d'être seul avec Francis et qu'alors il pourrait le chapitrer à son aise. Malheureusement les choses ne marchèrent pas comme il l'avait calculé. Lorsque Thérèse sortit pour jeter un coup d'œil à la cuisine et à la salle à manger, Mme Moret et Christine crurent devoir tenir compagnie à leur hôte.--Christine surtout s'obstinait à accaparer l'attention de Lechantre. On eût juré qu'elle avait pénétré les intentions de Jacques et qu'elle avait une maligne satisfaction à demeurer en tiers entre lui et le paysagiste. Elle ne lâcha prise que lorsqu'elle vit Thérèse rentrer dans le salon et annoncer qu'on ne tarderait pas à se mettre à table.
Jacques bouillait d'impatience et de dépit. Il avait beau s'efforcer de prendre un air enjoué et insouciant, les plis transversaux de son front, la fixité de son regard et le sourire contraint de ses lèvres trahissaient son irritation. Thérèse, habituée à lire sur la physionomie mobile de son mari, ne se laissait pas abuser par une gaieté toute superficielle. Elle trouvait à Jacques l'œil inquiet et le geste agité d'un homme qui dissimule quelque chose. Un subtil instinct de femme aimante et jalouse de conserver son bien affinait encore sa perspicacité et, à mesure que les doutes s'accumulaient dans son esprit, une croissante tristesse lui embrumait le cœur.--Au moment où la bonne vint dire que le déjeuner était servi, Jacques se dirigea vers Lechantre afin de l'emmener à l'écart, mais Thérèse s'était déjà emparée du bras du paysagiste pour passer dans la salle à manger. En même temps, Mme Moret réclama celui de «son garçon», et Jacques, déconcerté, vit ainsi s'évanouir son dernier espoir de communiquer secrètement avec son compagnon, avant l'heure redoutable des causeries intimes et des épanchements qui sont généralement la conséquence d'un repas pris entre amis.
Le déjeuner, bien qu'improvisé, était bon et préparé avec sollicitude. Thérèse avait fait servir le fameux pineau de Bazincourt dont Lechantre lui avait expédié un panier, et celui-ci, mis en verve par le vin du pays, la présence de ses compatriotes, la délicatesse du menu, commençait à bavarder à cœur ouvert. Dès qu'il se trouvait avec des amis et devant une bouteille de son vin favori, le paysagiste devenait un saint Jean bouche d'or; Jacques le savait et son énervement redoublait à mesure que pétillait la gaieté et que croissait l'entrain du «cher maître».
Tandis que ce dernier vantait avec son style familièrement imagé les talents du cordon bleu qui avait cuisiné le déjeuner, il fut brusquement interrompu par la voix acide de Christine:
--M. Lechantre, vous nous avez promis de nous conter la façon dont vous avez passé votre soirée avec Jacques!
--A vos ordres, mademoiselle, répondit le peintre en élevant son verre à hauteur de l'œil et en dégustant à petits coups son cher vin de Bazincourt;--d'abord vous saurez que nous sommes allés aux confetti et que nous y avons vaillamment combattu... Ensuite nous avons dîné au cabaret, puis...
--M. Lechantre, dit avec une ironie affectée Jacques qui se sentait sur des charbons ardents, souvenez-vous que Christine est fort dévote; ne la scandalisez pas par le récit de vos exploits!
--Sois tranquille, gamin, je connais les égards dus aux demoiselles et je glisserai discrètement sur l'épisode de l'enfant de chœur...
--Un enfant de chœur, répéta Christine d'un air faussement candide, vous êtes donc allés à l'église?
--O naïveté biblique! s'exclama Lechantre, non, pas tout à fait... Il s'agit du déguisement d'une jeune personne qui faisait ses dévotions à la redoute.
--Quelle horreur! murmura Mlle Moret en baissant les yeux, comment ose-t-on commettre de pareilles profanations?... Et c'est à ce bal que vous avez tous deux passé votre soirée?
--Mon Dieu, oui, mademoiselle... Jacques était fort attristé de sa solitude et j'ai voulu le distraire en le conduisant à cette redoute... Toutes les belles dames de Nice y étaient et votre garçon, maman Moret, y a eu un joli succès.
--Ne vous moquez donc pas de moi, M. Lechantre, interrompit Jacques agacé, en voilà assez là-dessus!...
Thérèse avait relevé la tête et observait douloureusement le trouble de son mari. Quant à la petite mère, toujours enchantée d'entendre l'éloge de son Benjamin, elle riait avec indulgence; accoudée à la nappe, les yeux fixés sur ceux de Francis, elle approuvait de la tête et répétait complaisamment:
--Si fait, si fait, M. Lechantre, contez-nous ça!
--Eh! bien, mesdames, reprit ce dernier, ravi de s'écouter parler, la redoute blanche et rouge était positivement une jolie chose et je regrette que vous ne l'ayez pas vue... Il y avait, il est vrai, des femmes de tous les mondes, depuis le fretin jusqu'au dessus du panier de la société cosmopolite; mais je vous donne mon billet que la dame qui a intrigué Jacques appartenait à la crème de la crème... Ça se devinait à sa toilette et au son de sa voix.
--Vraiment, Jacques a été intrigué? dit Thérèse en affectant une parfaite indifférence, voyez comme il cache son jeu!... Il ne nous en avait pas soufflé mot.
--Bah! repartit Jacques en haussant les épaules, M. Lechantre se laisse emporter par son imagination... Il s'agit d'une vulgaire aventure de bal masqué et la dame n'avait rien d'intéressant.
--Mazette! se récria Francis, tu es modeste, toi, ou tu as le goût difficile!... Une femme charmante!... Un peu hautaine, mais tout à fait distinguée.
--Comment était-elle mise? demanda Thérèse.
--Elle avait une robe de laine blanche taillée à la grecque avec une garniture de pavots rouges, et ses cheveux blonds étaient coiffés d'un bonnet de dentelle d'or. Ajoutez à cela des yeux qui brillaient comme des diamants, et une voix!... Une musique à la fois mordante et câline, avec un petit accent étranger... Comme elle m'avait nettement signifié que j'étais de trop, je n'ai pas assisté à la conversation, vous pensez bien; mais il m'a semblé que la dame était aussi spirituelle que jolie, et Jacques n'a pas dû s'ennuyer!
--Eh! bien, vous vous trompez! protesta celui-ci-ci en lançant un regard furieux à Francis, nous avons à peine échangé vingt paroles, et c'étaient des banalités!
--Pourquoi te défends-tu si fort? répliqua Thérèse avec un pâle sourire, ces aventures-là sont très naturelles dans un bal masqué, et nous savons bien que personne ne les prend au sérieux...
Malgré cela, les traits légèrement contractés de la jeune femme et surtout l'expression de ses yeux bruns devenus presque noirs donnaient un démenti à ses paroles. En effet, le calme qu'elle affectait en écoutant les appréciations de Lechantre n'existait qu'à la surface. Chacun des mots prononcés par le paysagiste produisait en elle une secousse suivie de cruelles réflexions. Elle rapprochait les révélations de Francis de l'obstination silencieuse de Jacques et elle en tirait des conclusions peu rassurantes. La description de la dame aux pavots rouges avait suffi pour éclairer d'une lumière suspecte cette rencontre où Lechantre ne voyait qu'une amusante plaisanterie. Aux indications rapidement esquissées par l'artiste, la pénétrante perspicacité de Thérèse lui avait fait deviner que cette inconnue devait être Mania Liebling, et toute sa jalousie s'était réveillée. Il était évident pour elle que cette entrevue de Mania et de Jacques avait été préméditée. Que s'y était-il passé? Quelles confidences s'y étaient échangées? Dans quelle mesure Jacques avait-il succombé à la tentation? En tout cas, il se sentait déjà coupable, puisqu'il cherchait des faux-fuyants, et rusait pour ne point rendre compte de ses actes. Thérèse se jugeait trahie, et trahie dans les conditions les plus offensantes. A peine avait-elle quitté Nice, que Jacques s'était empressé de songer aux moyens de revoir cette dangereuse créature; il n'avait pas rougi de profiter de ce voyage entrepris par dévouement, pour satisfaire sa curiosité ou sa passion. C'était odieux, et la jeune femme, blessée dans sa fierté et dans sa tendresse, agitée par des soubresauts d'indignation, était tentée décrier à l'infidèle: «Pourquoi mentir? Je devine tout et je ne suis pas ta dupe!» Mais en cette âme vaillante, le sens de la dignité et la crainte d'affliger cruellement la petite mère l'emportèrent sur l'amour-propre blessé et elle sut se contraindre à rester calme.
Néanmoins cette contrainte ne s'imposait point sans une lutte dont l'effort transparaissait sur les traits de Thérèse, et Lechantre, qui était observateur, ne manqua pas de remarquer l'altération que ses confidences avaient produite sur la physionomie de la jeune Mme Moret. Il comprit qu'il l'avait involontairement froissée et se tut brusquement.--Pendant la fin du repas, un silence gênant pesa sur les convives. Francis, redevenu sérieux, examinait avec surprise le noir regard pensif de Thérèse, la mine vaguement inquiète de Jacques, le méchant sourire de Christine, et il commençait à se demander: «Que diantre ont-ils tous?... On dirait que mon histoire leur a jeté un froid...»
On se leva enfin de table, on prit le café sur le perron et, tandis que les trois femmes s'occupaient de rangements, Jacques put entraîner son ami dans le jardinet, sous prétexte de fumer en plein air.
--Ah ça, que se passe-t-il? interrogea Lechantre à mi-voix, dès qu'ils furent cachés par les massifs d'orangers, est-ce que j'aurais fait une gaffe en racontant devant ta femme ton intrigue de la redoute?
--Absolument! répondit Jacques d'un ton amer. Pendant toute la matinée, il m'a été impossible de vous prendre en particulier pour vous recommander le silence... A la façon dont vous avez dépeint la dame aux pavots rouges, Thérèse a dû reconnaître une femme dont elle est déjà jalouse, et je crains que cela n'ait tout gâté.
--Comment! ce n'était donc pas la première fois que tu rencontrais cette dame?
--Non, je la connais depuis six semaines; c'est une étrangère, une femme du meilleur monde.
--Diantre soit des femmes du monde! s'écria le paysagiste désolé, je croyais qu'il s'agissait d'une passade comme celle de mon enfant de chœur, mais du moment où c'est sérieux, je n'en suis plus... Est-ce que tu as l'intention de la revoir?
--Oui, avoua Jacques, ce soir... au Corso blanc... Et même j'ai compté sur votre amitié pour...
--Pour conter à ta femme que nous devons passer la soirée ensemble, n'est-ce pas?... Merci! tu me fais jouer un joli rôle, galopin!... Tu oublies que j'ai une vive admiration pour Thérèse, et que je l'aime...
--Eh! moi aussi, je l'aime, protesta Jacques avec impatience, mais...
--Elle est propre, ta façon d'aimer... à coups de canif dans le contrat!... Je ne veux pas être ton complice et tu vas me faire le plaisir de planter là ton étrangère!
--Impossible!... J'ai donné ma parole pour ce soir... C'est une question de délicatesse et d'honneur.
--Voilà de l'honneur bien placé... A d'autres!... ne compte pas sur moi.
--Je vous en prie!... Il s'agit... d'une dernière entrevue, d'une de ces explications auxquelles un galant homme ne peut se soustraire.
--Ah! ah! La scène des adieux, les lettres à restituer... C'est une liquidation, alors?
--Oui, affirma Jacques, qui, ne voyant plus d'autre moyen d'obtenir l'assistance de Lechantre, n'hésita pas à se charger la conscience d'un nouveau mensonge.
--Si c'est pour brusquer le dénouement, je veux bien t'aider à sortir d'un mauvais pas, mais liquide, mon garçon, tranche dans le vif, et méfie-toi... Ces histoires-là finissent toujours mal!
Ils remontèrent ensemble au salon. Thérèse s'était rendue assez maîtresse d'elle-même pour ne plus laisser deviner son chagrin. Le brave Lechantre, afin de racheter son impair de la matinée, s'évertuait à donnera la conversation une tournure moins dangereuse, en évitant les sujets brûlants, et en évoquant de joyeux souvenirs communs à toute la famille. Il parla de Rochetaillée, taquina Christine sur ses goûts sédentaires, entreprit la petite mère à propos de sa basse-cour et de son étable, raconta de comiques histoires de village et fit tant qu'il dérida Thérèse. Elle lui répondait avec enjouement et paraissait prendre un plaisir d'enfant à entendre Francis parler le patois du pays. Sa gaieté factice fit illusion à Jacques. Il se persuada qu'elle avait oublié l'incident du bal masqué, ou du moins qu'elle lui pardonnait ses frasques de la veille. Il retrouva son aplomb et donna la réplique à son ancien maître.
Quand Lechantre prit congé des trois femmes, il dit négligemment à son ami:
--A propos, Jacques, tu sais que le baron Herder compte sur toi ce soir, pour prendre le thé. Nous t'attendrons entre huit et neuf heures... Pardon, mesdames, de vous enlever ce gamin dès le premier jour de votre arrivée, mais vous devez être fatiguées, et vous aurez sans doute besoin de vous coucher de bonne heure.
Comme il achevait ces derniers mots, il rencontra le profond regard de Thérèse et, trop franc pour le soutenir hardiment, il détourna la tête. Les yeux de la jeune femme allaient alternativement de Francis à Jacques: le premier fuyait son regard, le second affectait un air distrait; leur attitude à tous deux lui parut suspecte.
--Ils s'entendent pour me tromper, songea-t-elle. Et de nouveau un froid lui glaça les veines, tandis qu'elle essayait de sourire en tendant la main à Lechantre.
Après le départ du paysagiste, l'après-midi se traîna péniblement entre Christine, qui tricotait un châle de laine, la maman Moret, qui sommeillait de temps à autre, et Thérèse, qui semblait replongée dans ses réflexions.--En dépit des graves présomptions fondées sur la froideur de Jacques et les révélations de Lechantre, il y avait encore des moments où elle se refusait à croire à une trahison, à admettre comme possible le navrant écroulement de son bonheur. «Non, pensait-elle, il ne peut être devenu déloyal à ce point!» Elle attendait toujours un regard repentant de Jacques, un de ces bons mouvements de tendresse qui mettent un aveu aux lèvres du coupable et lui font tout pardonner. Mais l'artiste restait distrait, nerveux et taciturne. A mesure que la nuit s'approchait, il donnait des signes d'une impatience mal contenue. Lorsqu'on se mit à table pour dîner, il mangea à peine, la fièvre de l'attente lui coupait l'appétit, il trouvait que la domestique enlevait les plats avec une lenteur agaçante; il l'accusait de pontifier en servant, et, au cours de la conversation, il consultait sa montre à la dérobée.
Aucune de ces agitations, aucun de ces gestes, n'échappaient à Thérèse. Ils lui perçaient le cœur, et sa souffrance était d'autant plus aigüe qu'elle cherchait à la dissimuler.
Dès que le dessert apparut, l'impatience à peine déguisée de Jacques redoubla. Il entendait huit heures sonner aux pendules et il calculait avec agacement qu'il serait obligé de perdre encore quelque temps chez le costumier... «Ce dîner n'en finira jamais!» se disait-il rageusement. Il ne répondait plus que par monosyllabes aux questions des trois femmes, de peur qu'une réponse plus explicite ne redonnât un nouvel essor à la conversation qui languissait, et ne le retînt plus longtemps dans la salle à manger.--A la fin, il se leva brusquement et alla embrasser la petite mère.
--Bonsoir, maman, murmura-t-il, il ne faut pas que je fasse attendre le baron Herder, et d'ailleurs vous devez avoir toutes trois grand besoin de dormir.
Thérèse s'était levée en même temps que lui et le précédait dans l'antichambre avec une bougie.
--Rentreras-tu tard? demanda-t-elle, quand il fut près de la porte.
--Non... Je l'espère, du moins, mais je ne puis te fixer une heure précise... quand on est chez les autres, on ne s'appartient pas... Au revoir, Thérèse!
Il lui prit la main et la serra précipitamment.
--Ta main est glacée, dit-il, tu es fatiguée et un bon somme te fera du bien... Couche-toi vite!
Là-dessus il s'esquiva.--Dès que la porte fut refermée, Thérèse gagna sa chambre, dont la fenêtre restée ouverte donnait sur la rue. Elle vit Jacques courir vers le boulevard Dubouchage, dans une direction opposée à celle qu'il aurait dû prendre pour aller au port.
--Avec quel aplomb il ment déjà! pensa-t-elle... Non, je ne puis supporter cet état de doute et d'angoisse... J'aime mieux tout savoir!
Son manteau de voyage et son chapeau étaient encore sur le lit; elle se coiffa, s'encapuchonna à la hâte, puis, rouvrant avec précaution la porte d'entrée, elle se glissa dans la rue et se précipita vers le boulevard.
(A suivre).André Theuriet.