L'ILLUSTRATIONPrix du Numéro: 75 centimes.SAMEDI 3 JANVIER 189149e Année.--Nº 2497OCTAVE FEUILLET.D'après la photographie de Nadar.'ANNÉE 1801 aura commencé lorsque paraîtront ces lignes. Oh! elle ne sera pas bien âgée. Née à peine. Et déjà elle sera de l'histoire, ou plutôt elle aura son histoire. J'ai remarqué souvent--ce qui prouve que je ne suis plus tout jeune--oui, j'ai remarqué que les années nouvelles débutent par quelque événement à sensation. Est-ce une mort illustre, une naissance espérée, une révolution inattendue? Je n'en sais rien. Mais, pareilles à ces souverains qui veulent affirmer leur autorité dès le début de leur règne, les années encore vagissantes s'affirment, elles aussi, comme elles peuvent.Et déjà elle est oubliée, terriblement oubliée, l'année 90! Finie, abolie, emportée comme dans une hotte de chiffonniers. 90! Comme c'est loin! C'est hier, mais c'est loin. On ne se préoccupe pas du tout, mais du tout, de ce que 90 nous a donné. On ne s'occupe que de ce que nous promet 91.Les derniers jours de l'an passé ont été égayés par une aventure assez divertissante, l'aventure duchalet. Il ne s'agit pas de celui d'Adolphe Adam, qu'on ne joue plus guère à l'Opéra-Comique, mais bien d'un chalet en planches, artistiquement orné, qu'on avait trouvé bon d'installer, en plein cœur de Paris, devant la façade de l'Opéra. Il était hideux, ce joli chalet dont l'usage ne se pourrait dire, dirait une lady anglaise, et, en l'apercevant, tout Parisien s'écriait:--Pourquoi ce chalet? Je n'en vois pas la nécessité!Il a disparu, le chalet, sous le ridicule et sous les protestations des passants. Les Parisiens en étaient si outrés, qu'un moment ils avaient voulu l'enlever par la force. Des gardiens de la paix ont dû protéger contre la révolte artistique de la foule ce chalet si malencontreux.Quel drôle de peuple! On peut l'écraser d'impôts, le mener à la baguette, on ne peut pas lui imposer une baraque en bois dont il ne veut pas. On a jadis parlé de larévolution du mépris. Parisiens de 1890-91, nous avons frôlé larévolution du chalet!C'était, du reste, une idée bien étrange de déshonorer la place de l'Opéra par cette maisonnettead usum populi. Nous avons l'art dedésembellirParis. Nous l'avons orné de statues difformes, d'un Ledru-Rollin bizarre, d'un Shakespeare étrange, d'un Louis Blanc géant. Ces statues ne suffisent pas. Voilà les chalets maintenant. Celui-ci a disparu. Paix à sa mémoire! Mais on n'eût pas cru possible une idée d'architecte aussi saugrenue.Le chalet a été emporté par un vent de protestation, absolument comme nombre de gens célèbres par des congestions pulmonaires. Oh! le rude hiver! et que les fluxions de poitrine sont fréquentes! Je plains les pauvres humains et les malheureux qui n'ont ni boas ni pelisses. La bise est aigre, la gelée féroce, et le ciel a cette couleur grise du papier à la mode qu'on appellepapier ciel d'hiver. M. Émile Durier a été une des victimes de la température. Solide, souriant, aimable, il semblait robuste et jeune encore, quoique sexagénaire, l'ancien bâtonnier de l'ordre des avocats. Une physionomie ouverte, un accueil toujours agréable. C'était une figure parisienne plus encore qu'une figure politique. De la révolution qui avait porté au pouvoir tous ses amis, l'ex-secrétaire du gouvernement de la Défense nationale n'avait rien voulu, que le droit d'exercer plus librement la profession qui lui plaisait.Me Durier était un avocat écouté, autorisé, il avait la parole séduisante, et jamais la dent dure. Lorsqu'il attaquait un adversaire, il tâchait de le désarçonner, mais il ne le déchirait pas. Il y a des avocats dont on craint le venin. De Me Durier on aimait le sourire. C'est lui qui avait défendu Chambige, et il l'avait fait sans que M. Grille même pût s'en irriter. Ce Chambige, être complexe et inquiétant, Me Durier, lorsqu'il en parlait, lui faisait accorder, par des auditeurs curieux, un pardon que lui avait refusé le jury. L'avocat était fort intéressant sur ce point. On le sentait convaincu.Naguère il plaidait pour M. Erckmann contre Chatrian, celui-ci ayant accusé ou fait accuser son ancien collaborateur de complicité avec les Prussiens, ou quelque chose d'approchant. La plaidoirie de Me Durier ne put être publiée puisqu'il s'agissait d'un procès en diffamation, mais c'était, me dit-on, une admirable page d'histoire littéraire. Elle a été vite lacérée par la mort. Chatrian est parti, Durier s'en va: le seul Erckmann reste, fumant sa pipe au-delà des Vosges.Cette congestion pulmonaire, dont M. Durier est mort, on peut la prendre en allant faire le tour des baraques; mais ce tour, très en vogue cette année, vaut bien qu'on risque tout au moins un rhume. Les baraques brillent de tous leurs feux et elles sont particulièrement coquettes. Nous avons lesjouets fin de siècle, les questions nouvelles.--Demandez laquestion Boulanger!Celle-là paraît finie, bien que M. Déroulède s'apprête à la poser encore. Sur le boulevard, entre les doigts des camelots, elle consiste à faire passer un bout de laiton d'un cercle en fil de fer tordu de manière à donner le profil du général.--Voyez laquestion Carnot!dix centimes!Cette question est beaucoup plus simple. On vous vend pour deux sous un bout de carton--en forme de parallélogramme, pour parler comme M. de Freycinet (de l'Académie française)--et ce parallélogramme est découpé de telle sorte qu'en le présentant à la lumière l'ombre des découpures projette sur une surface plane, feuille de papier ou paroi de muraille, l'image de M. Carnot, du Carnot sommaire et géométrique inventé, je crois, par Gyp, ce ou cette Gyp qui a un si joli brin de crayon au bout de sa plume. L'Illustrationa publié, dans ses amusements scientifiques, plus d'une question pareille à la question Carnot qui divertit les badauds sur le boulevard. Le président de la République, en se promenant comme un bon bourgeois parmi la foule--comme un Aroun-al-Raschild dont l'aimable général Brugère serait le Giaffar--le président a pu en regardant les boutiques (tel le roi Louis-Philippe allait par les rues, avec son parapluie sous le bras) entendre le cri, l'appel des camelots:--Qu'est-ce queça dit?On regarde--etça ditSadi. M. Carnot a dû sourire. En réalité, ces plaisanteries d'un peuple bon enfant sont une des formes de la popularité et M. Carnot est populaire. La popularité ne se décrète pas. Elle est un peu comme la grâce et vient de certains dons, de certains souffles.Elle est aussi comme le charme. Qui le définira, le charme? On le subit sans l'analyser. Octave Feuillet avait le charme, Octave Feuillet, un des derniers coups qu'ait portés l'année défunte, mais un coup cruel et attristant. Tandis que le conseil municipal projetait de faire défiler devant M. Émile Richard, son président, exposé à l'Hôtel-de-Ville sur un lit de parade, toute la population de Paris aimant saluer son roi, M. Octave Feuillet, qui n'avait jamais régné que sur les cœurs, s'éteignait sans que nulle autorité municipale songeât à lui décerner de tels honneurs funèbres.Ah! c'est quelque chose que d'être fonctionnaire et de présider le conseil municipal! Honnête homme, M. Émile Richard, journaliste de talent, brave garçon, sans nul doute. Mais, dans l'ordre des choses humaines, parmi les gloires du pays, Octave Feuillet occupait un rang auquel nul conseiller municipal ne pourra jamais prétendre. C'était un maître conteur, un délicat, un féminin qui a montré plus d'une fois les qualités les plus mâles, une sorte de pécheur d'âmes.Il y a plus de psychologie, comme nous disons aujourd'hui, dans tel proverbe de Feuillet que dans bien des œuvres rénovatrices.Onesta--avez-vous luOnesta?c'est une nouvelle mise à la fin d'un volume qui s'appelle laPetite comtesse--Onesta est un admirable chef-d'œuvre, d'un dramatique achevé. On va s'apercevoir que M. Octave Feuillet en a écrit un certain nombre, de ces œuvres verveuses, puissantes, à la Musset, qui donnent tort au fameux mot des frères de Concourt: Feuillet, c'est le Musset des familles.Ce ne serait pas déjà si mal d'être le Musset des familles. Mais Octave Feuillet était mieux que cela. Il était Feuillet, c'est-à-dire un maître absolu dont les romans et le théâtre procèdent par des coups droits terribles après des feintes subtiles.Oui, oui, c'est un maître qui disparaît. Un maître en l'art de tout dire sans trop appuyer. Il préparait--les journaux l'avaient annoncé--un drame pour le Gymnase, un drame tiré de son dernier roman,Honneur d'artiste, et qui aurait eu le succès décisif qu'obtient en ce moment la pièce de M. Daudet, cette mâle étude de l'hérédité, l'Obstacle.L'obstacle, quelquefois, ce n'est pas seulement la folie, c'est la mort, et la mort a arraché la plume des doigts d'Octave Feuillet. Le romancier souffrait depuis longtemps, mais on le savait nerveux. On se disait qu'il résisterait à la souffrance. Il en avait supporté de cruelles, en ces dernières années, et la mort d'un fils lui laissait au cœur une blessure que ne cicatrisait pas le mariage et le bonheur du second, le brillant officier dont il était fier.M. Octave Feuillet était demeuré fidèle à l'empire, à l'impératrice qu'il avait charmée autrefois aux fêtes de Compiègne lorsqu'il écrivait pour elle lesPortraits de la marquisequ'elle jouait en costume du temps passé. Compiègne! Les Tuileries! Toutes ces splendeurs, c'était, pour Octave Feuillet, le temps heureux. Il était, à la cour, choyé sans être courtisan. Sans doute cherchait-il à plaire, mais c'est surtout lui qui séduisait. On l'avait nommé bibliothécaire de Fontainebleau. Une sinécure. Mais pourquoi ne donnerait-on pas des postes aux gens de talent quand on en donne tant par faveur, aux intrigants?Lorsque le 4 septembre arriva, M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique du gouvernement républicain, écrivait à Octave Feuillet:--Il y a toujours des livres à Fontainebleau et vous êtes toujours bibliothécaire!Octave Feuillet répondit:--Les livres sont toujours là, mais ceux qui me les demandaient n'y sont plus. Je donne ma démission.On dit volontiers: unhomme de Balzac. On pourrait dire: unefemme de Feuillet. Mais ce peintre des femmes fut un homme et comme un gentilhomme. Il touche, d'une main légère, aux crises du cœur. Il en a calmé plus d'une, de ces crises du mariage. On raconte qu'un jour M. Scribe, après la représentation deMalvina, reçut de la main d'une mère ce petit billet: «Merci, monsieur, je vous dois ma fille, votre comédie lui a rendu la raison.»--Que de confidences de ce genre, disait M. Vitet à M. Feuillet en le recevant à l'Académie, vous auriez droit à recevoir! Si la gratitude des maris écrit aussi de tels billets, vous devez en être accablé!Hélas! ces billets qu'attire la gloire, ils finissent tous par le dernier billet: le billet de faire-part!Rastignac.NOTES ET IMPRESSIONSLa taquinerie est la méchanceté des bons.Victor Hugo.** *Le sang d'un homme mort est plus lourd encore sur la conscience qu'un soufflet sur la joue.Comtesse de Bassanville.** *Les articles du journal sont comme les feuilles d'automne qui, vertes et fraîches hier, sont aujourd'hui entassées au pied de l'arbre, sans couleur et sans vie.Edmond Scherer.** *L'amour est le poison du génie; les artistes de tempérament robuste l'éliminent, les faibles en meurent.Jean Carol.** *Les illusions sont le pain quotidien des malheureux.Ferdinand Fabre.** *Considérée dans son ensemble, l'humanité n'est point sortie de la barbarie primitive.El. Reclus.** *La tolérance est une vertu que les opprimés savent seuls bien définir.(Pensées d'automne.)A. Tournier.** *Ce qui amuse l'enfant, c'est le pantin; ce qui intéresse l'homme, ce sont les ficelles.(Ibid.)A. Tournier.** *Sensible et cruel, vaniteux et jaloux, craintif et téméraire, curieux et inappliqué l'enfant est homme par ses contradictions.** *La vieillesse apporte moins de qualités qu'elle n'emporte de défauts. Elle est l'âge d'or des vertus négatives.G.-M. Valtour.OCTAVE FEUILLETctave Feuilletvient de mourir à l'âge de soixante-neuf ans. Il produisait encore; mais il y avait déjà quelques années que l'on n'attendait plus de lui une révélation nouvelle de son talent.C'est le malheur des artistes qui vieillissent de ne plus piquer la curiosité des générations qui poussent. Elles sentent qu'ils ont déjà donné le meilleur de leur esprit; que tous les ouvrages qui sortiront de leur plume ne feront que répéter, avec des variations plus ou moins brillantes, ceux qu'ils ont autrefois marqués de traits distinctifs.J'ai vu Mme Sand, en ses dernières années, pondre à chaque trimestre avec une régularité merveilleuse le roman accoutumé; on le lisait encore; on n'en parlait pas. Il n'excitait ni passion ni controverses. Tous les critiques l'annonçaient au public avec une sorte de déférence aimable; plus d'éreintements ni de querelle. Un grand apaisement s'était fait autour de ses œuvres et de son nom.J'imagine que pour un écrivain de premier ordre ce doit être là une phase très pénible à traverser; qu'il doit parfois lui prendre des envies de s'écrier comme Calchas: «Trop de fleurs! trop de fleurs!» Ces louanges indifférentes risquent de l'exaspérer plus que n'avaient fait les attaques passionnées subies à la glorieuse aurore des débuts. Mme Sand, elle, planait au-dessus de ces misères.Il ne semble pas que M. Octave Feuillet en ait pris si paisiblement son parti. Il a cherché à diverses reprises à renouveler sa manière; il n'a cessé d'affronter le théâtre, le seul endroit où le respect dû aux vieilles illustrations ne les préserve pas d'un échec; je suis convaincu que cette nervosité, dont tout le monde parle, n'était pas seulement congéniale; elle était entretenue, avivée, douloureusement avivée par ce goût, par cet appétit, qui était chez lui extraordinairement délicat, de séduire le public, de le posséder, de le retenir...Il y avait chez lui de l'instinct de coquetterie. Célimène ne songe qu'à grouper autour d'elle des empressements et des adorations; imaginez Célimène vieillissante; quel chagrin! quel désespoir! M. Feuillet, qui voyait le public lui échapper et se tourner vers d'autres, a éprouvé quelque chose de cette mélancolie qui a attristé la fin de quelques grands artistes.Il était d'une sensibilité prodigieuse: la moindre piqûre, la moindre critique, alors même qu'on la ouatait des compliments les plus aimables, s'enfonçait au plus vif de son être et lui arrachait des tressaillements de douleur. J'en parle, hélas! savamment. Comme il a beaucoup écrit pour le théâtre et que tout ce qu'il y a donné n'a pas également réussi, j'ai plus d'une fois été obligé de signaler dans ces œuvres, toutes pleines de coins charmants, les défauts que j'avais cru y voir. Il me tenait pour un ennemi, et cet homme d'infiniment de sens et d'esprit demandait à ses amis et aux miens quel motif j'avais de le persécuter. Il était convaincu que je poursuivais en lui le familier des réceptions de Compiègne. J'avais beau protester que je ne me souciais point de politique, et que je préférais une belle œuvre signée d'un bonapartiste à quelque rogaton servi par un républicain, il aimait mieux n'en rien croire.Je n'ai eu que deux fois le plaisir de le voir: il était venu chez moi me remercier de feuilletons qui l'avaient surpris et charmé, car il ne s'y attendait point. C'était bien l'homme qu'a si joliment peint Alphonse Daudet en deux coups de crayon: long, fin, nerveux, de manières exquises, une préoccupation de mondanité sous laquelle on sentait vibrer et palpiter des fibres d'artiste. Il parlait d'un ton posé, avec une douceur lente; le visage et la voix étaient chez lui d'une séduction irrésistible. Je lui assurai que je n'étais jamais plus heureux que lorsqu'il me fournissait un prétexte à le louer sans restriction; je lui contai naïvement, et avec cette chaleur que je porte dans tout ce que je dis, mes impressions à la lecture de ses premiers romans. Il eut l'air de me croire, et je pense qu'en effet il s'en alla convaincu de ma bonne foi. Mais il était méfiant; au premier coup d'épingle, il oubliait tout pour ne sentir que l'affreuse douleur de la déchirure.Je ne lui mentais point cependant, en lui disant l'admiration que nous avions sentie pour ses premières œuvres. Bien qu'à l'École normale nous fussions passionnés, et très exclusivement passionnés pour Balzac et Stendhal, il nous restait encore de quoi goûter Feuillet, dont la jeune renommée était (vers 1850) dans tout l'éclat de son premier épanouissement. Il me souvient d'un roman de lui,Bellah, qui me paraît fort oublié aujourd'hui; il a fait nos délices. Il y avait là des scènes de gaieté soldatesque, dont je n'ai plus, depuis, retrouvé l'équivalent dans aucune des œuvres qui ont suivi. Octave Feuillet me paraissait y avoir déployé un sens du comique, qu'il a remisé ensuite, le jugeant sans doute peu en harmonie avec l'extérieur de sa personne et le genre de son talent.C'était l'époque aussi où il avait coup sur coup, dans laRevue des Deux-Mondes, publié avec un succès prodigieux tous ces proverbes qui devaient plus tard être portés presque tous au théâtre:la Crise, le Cheveu blanc, le Pour et le Contre, le Village, la Fée, la Clé d'or. En France où l'on juge tout d'un mot plaisant, on a appelé M. Feuillet le petit Musset des familles et l'on crut sérieusement avoir défini, dans cette formule, la manière de M. Octave Feuillet.La vérité, c'est que si, au lieu de s'arrêter aux apparences, on avait pénétré jusqu'au fond de ces proverbes, si on les avait examinés dans leur essence, on se serait aperçu que ces prétendues glorifications de la morale bourgeoise étaient, au contraire, des plaidoyers en faveur de la passion. Le moraliste disait aux jeunes gens: «Aimez, puisque vous avez un cœur; et faites des bêtises, puisque c'est le lot de tout homme, mais faites-les avec votre femme, et arrangez-vous pour qu'elle soit votre maîtresse.» Et il disait ensuite aux jeunes femmes: «Vous avez des caprices, rien de plus naturel, de plus avouable, de plus charmant même; passez-les avec votre mari. Il y a presque toujours dans votre vie une heure de crise où votre imagination s'envole autour d'un idéal vaguement entrevu. Vous avez droit à posséder cet idéal; mais ne vous dérangez pas, vous l'avez là, sous la main, c'est votre mari. Il ne s'agit que de le regarder avec d'autres yeux, vous réaliserez votre rêve et resterez vertueuses.»C'est la morale du plaisir ajustée aux exigences du ménage. De devoir, il n'en est pas question dans les proverbes d'Octave Feuillet. Je ne lui en fais pas un reproche. Car ce sont des petits chefs-d'œuvre. Mais ce qui m'amuse, c'est de voir qu'on les a mis entre les mains des femmes et des jeunes filles, comme des conseillers de vertu. Je ne sais pas d'ouvrages au théâtre qui soient mieux faits, au contraire, pour inviter doucement les femmes à la passion. Car enfin, si le mari décidément n'est pas l'idéal rêvé, comme il faut que la crise ait son cours, où croyez-vous qu'elle aboutisse?** *Ces proverbes établiront la réputation d'Octave Feuillet; mais le meilleur de sa gloire n'est pas là.Il a écrit le chef-d'œuvre du roman purement romanesque, et, de ce chef-d'œuvre, il a tiré une pièce qui est également un des chefs-d'œuvre du genre romanesque au théâtre:Le Roman d'un jeune homme pauvre.C'est, je crois, de tous les ouvrages du maître, celui qui durera le plus longtemps. Il repose sur une donnée qui est aussi vieille que l'humanité et qui ne s'éteindra qu'avec elle. Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, on prendra du plaisir à voir des rois épouser des bergères et par contre on aimera à voir un jeune homme paré de toutes les qualités du cœur, de tous les dons de l'esprit, mais pauvre, inspirer de l'amour à une jeune fille aussi noble, aussi spirituelle que lui, mais riche; la refuser précisément à cause de cette fortune, jusqu'au jour où il est vaincu dans sa résistance, où ces deux êtres jeunes et beaux, dignes l'un de l'autre, s'épousent enfin, unis par la toute-puissance de l'amour. Remarquez que c'est le sujet desFausses confidences, une des plus délicieuses comédies de Marivaux, un sujet que l'on reprend tous les siècles sous une nouvelle forme.Jamais on ne fera mieux quele Roman d'un jeune homme pauvre. C'est d'une imagination riante et le style est d'une fluidité merveilleuse. Les personnages vivent, bien qu'ils vivent dans le bleu, et ceux même qui ne jouent qu'un rôle épisodique sont d'une charmante fantaisie. Rien de plus délicieux que cette vieille douairière bretonne qui rêve la reconstruction d'une cathédrale gothique.M. Octave Feuillet a bien des fois depuis traité des thèses romanesques. Il a écrit en ce genre beaucoup d'ouvrages, qui sont pleins d'agrément; aucun ne vaut, ni pour la force de la conception, ni pour la belle ordonnance du récit, ni pour la grâce des épisodes, ni même pour le charme du style, cette œuvre maîtresse, qui demeurera au jour de la postérité son plus beau titre de gloire.A côté duRoman d'un jeune homme pauvre, on peut placerDalila. Dalila, c'est le roman de passion. M. Octave Feuillet s'est plu souvent à peindre la femme perverse, tourmentant l'homme faible et annihilant l'artiste qui est tombé entre ses mains.Dalilaest le chef-d'œuvre de ce genre. Le succès en a été énorme autrefois; la pièce a été plus d'une fois reprise, toujours avec succès; il y a là un rôle de princesse, qui est une des conceptions les plus fortes de l'auteur. Elle est de tempérament impétueux et violent, facile à s'amouracher, plus facile à se déprendre, hautaine, impertinente, dédaigneuse, et cravachant avec rage tous ceux qui se trouvent sur le chemin d'une de ses fantaisies et lui barrent la route. C'est une figure inoubliable.M. Octave Feuillet s'est repris plus d'une fois à peindre ce caractère, dont laPetite comtesse, une œuvre exquise, semble être la première ébauche.Je ne sais pourquoi le bruit s'était répandu que M. Feuillet ne pouvait écrire que des romans et des pièces à l'eau de rose: car laPetite ComtesseetDalilasont des ouvres de jeunesse. Mais que voulez-vous? on l'avait nommé leMusset des familles, et vous savez la force d'une légende.Il voulut réagir contre cette légende, qu'il trouvait avec raison fausse et absurde. C'est alors qu'il entreprit d'écrire des ouvrages plus pimentés de sujet et de forme, et nous devons à cet effortM. de Camors, Julia Trécœurdans le roman,Mont joieet un Roman parisien dans le drame.Aucun de ces ouvrages n'est aussi complet en son genre que l'était dans le sien leRoman d'un jeune homme pauvre. Toute la première partie deM. de Camorsest admirable d'énergie sombre; on dirait pour le reste que la main de l'écrivain s'est lassée. Les deux premiers actes deMontjoiesont peut-être ce qu'il a écrit de plus achevé: c'est une pure merveille. Le drame ensuite tourne court et le dénouement est si piteux, qu'à la dernière reprise qui en a été faite la pièce n'a pu se maintenir longtemps sur l'affiche. Il y a deux belles scènes dansUn roman parisien, mais l'œuvre ne se tient pas, et je ne crois pas qu'elle puisse jamais être remontée.C'estJulia Trécœurqui, de ces quatre ouvrages, donne le mieux la sensation d'une œuvre achevée et parfaite; il plane sur tout ce récit une mystérieuse horreur, et le dénouement en est d'une mélancolie grandiose. Mais le roman me semble manquer de variété; les personnages semblent non des êtres vivants, mais des ombres transportées dans le brouillard vers une fatalité inexorable.Il serait inutile de passer en revue les innombrables ouvrages échappés de cette plume féconde. Tous peuvent se rattacher à l'un des trois types que nous avons caractérisés. Je ne ferai d'exception que pour leSphinx, parce que M. Octave Feuillet, dans cette pièce de forme romanesque, mais très passionnée, avait mis en présence l'un de l'autre les deux types de femme qu'il a partout reproduits avec des variantes de visage et de costume, et qui étaient représentées au Théâtre-Français par deux admirables artistes: Mme Croizette et Mme Sarah Bernhardt. Ce fut entre les deux comédiennes un duel auquel tout Paris s'intéressa: la palme resta à Mme Sarah Bernhardt; mais personne n'a oublié la scène effrayante d'agonie que M. Octave Feuillet avait ménagée à sa rivale.M. Feuillet n'avait pas, nous dit M. Daudet, le mal du style dont meurent quelques-uns de nos auteurs contemporains. Je ne puis que l'en louer. Il écrivait une langue facile, harmonieuse, d'une élégance très mondaine; mais, sous cette élégance, il cachait beaucoup de force et même beaucoup de fougue. Il aimait à représenter des gens du monde qui dérobaient sous un masque impassible de mondanité froide ou légère des passions ardentes et parfois brutales. Eh bien! lui aussi il jetait sur les emportements et les fureurs qu'il avait à peindre d'aimables glacis de style qui ont fait illusion sur son tempérament d'artiste.C'était un affiné et un nerveux, homme de bonne compagnie et qui voulut partout, toujours et quand même, rester de bonne compagnie. Ce fut là son originalité propre. Il sentait avec une vivacité singulière; mais il exprimait ses sensations en homme bien élevé et résolu à être bien élevé.Aussi y a-t-il un désaccord dans sa manière quand il aborde les sujets qui font craquer le vernis des bienséances. Il est lui-même, c'est-à-dire aimable, harmonieux, distingué sans fadeur, quand il nous peint son jeune homme pauvre.Francisque Sarcey.A L'HOTEL-DES-INVALIDES.--La décoration du 1er janvierTHÉÂTRE DU GYMNASE.--«L'Obstacle», pièce en quatre actes, de M. Alphonse Daudet. La scène d'explications entre Didier (M. Duflos) et Madeleine (Mlle Sisos) dans le jardin du cloître des Dames-Bleues (troisième acte).VOYAGESURLA PLANÈTE MARSL se passe en ce moment des choses tout à fait extraordinaires sur notre voisine la planète Mars. On s'en occupe un peu partout dans le monde de la science. Un certain nombre de nos lecteurs peuvent s'y intéresser. Sans autre préambule, transportons-nous directement sur ce petit monde et décrivons les phénomènes qui viennent d'être observés cette année dans sa géographie.IDepuis quelques années déjà, nous avions été tous assurément fort surpris de voir que les lignes droites qui traversent ses continents et mettent en communication mutuelle toutes ses mers se dédoublent en certaines saisons. Que sont ces tracés rectilignes? Des canaux? On le croit, en général, et pourtant comment s'expliquer des cours d'eau se traversant les uns les autres? Il y a là un immense réseau de lignes droites plus ou moins foncées. Seraient-ce des crevasses? Elles changent de largeur. De la végétation? C'est bien rectiligne. Des Brouillards, des brumes? L'explication est difficile. Mais elle devient plus difficile encore lorsque nous voyons ces lignes énigmatiques se dédoubler en certaines saisons. Aucun phénomène terrestre ne peut nous mettre sur la voie de l'explication.Or voici que cette année ce ne sont pas seulement les canaux qui ont été vus dédoublés, mais encore des lacs et des mers!Le lac du Soleil, par exemple, est une petite mer intérieure fort remarquable, située à l'intersection du 90e degré de longitude et du 25e degré de latitude australe (voy. fig. 1). Il mesure 17 degrés de longueur sur 14 de largeur, soit 1,020 kilomètres sur 840, c'est-à-dire que sa superficie est un peu supérieure à celle de la France. Sa forme est presque circulaire, souvent allongée de l'ouest à l'est. Eh bien, ce lac a été vu cette année nettement séparé en deux parties distinctes, comme par un banc de sable ou par un pont gigantesque (voy. fig. 4).On pourrait penser un instant que c'est peut-être un nuage qui s'est posé dessus. Mais l'hypothèse est insoutenable, parce qu'un nuage ainsi rectiligne, immobile et durable, serait déjà un phénomène, ensuite parce que justement de chaque côté de la séparation on voit cette année une sorte de prolongement du lac, et que le canal qui aboutit à cette région est également dédoublé, ainsi qu'un autre petit lac voisin auquel on a donné le nom de lac Tithonius.Il y a plus, ce grand lac du Soleil se montre souvent rattaché à une mer voisine et à des eaux environnantes par trois affluents, dont deux en haut et à gauche ont reçu les noms d'Ambrosia et de Nectar. Or, cette année, on n'a vu ni l'un ni l'autre de ces deux affluents, seulement le troisième, et l'on en distingue quatre autres, ce qui change toute la configuration de ce pays! Que l'on en juge, du reste, par les dessins que nous reproduisons ici.Afin que nos lecteurs puissent se rendre compte exactement des changements observés, nous mettons sous leurs yeux les cartes de ces régions, d'après les meilleures observations, celles de M. Schiaparelli, directeur de l'Observatoire de Milan.Voici d'abord (fig. 1) l'état de 1877. Le lac est circulaire, un affluent le rattache à droite, au petit lac du Phénix, et un second affluent, plus large, mais plus pâle, le relie en haut à la mer australe. L'auteur a examiné cette région avec un soin tout spécial, parce qu'elle différait déjà sensiblement des dessins faits par Dawes, Lockyer et Kaiser en 1802 et 1804: le lac était alors ovale, allongé dans le sens est-ouest.. Au contraire, en 1877, il était «parfaitement circulaire, avec le bord légèrement ondulé», et quelquefois même il paraissait plutôt allongé dans le sens vertical. De plus, en 1802 et 1803, en voyait un large affluent relier à gauche le lac à l'Océan voisin. Au lieu de cela, l'observateur milanais vit la place tout à fait nette et découvrit en 1877 le petit cercle inscrit sous le nom de Fontaine du Nectar.PHÉNOMÈNES OBSERVÉS SUR LA PLANÈTE MARSFig. 1.--Le Lac du Soleil en 1877.Fig. 2.--La même région en 1879.Fig. 3.--La même région en 1881.Fig. 4.--La même région en 1890.Mars revient vers la Terre en 1879, et on l'observe de nouveau. Des changements évidents sont constatés. L'affluent dont nous venons de parler, qui était tout à fait invisible en 1877, est maintenant perceptible, quoique très mince, et reçoit le nom de Canal du Nectar; l'Aurea cherso est élargie, le Chrysorrhoas a changé de place: au lieu de descendre verticalement le long du 80e degré, il part du 78e pour aller rejoindre le 77e. Le lac est légèrement allongé vers le canal du Nectar, «ce qui lui donne la forme d'une poire» dont la queue monterait de 15° à 20°. L'affluent supérieur est incomparablement moins large qu'en 1877 et a reçu le nom d'Ambrosia. Le lac du Phénix est très diminué. On cherche en vain laFons Juventæ.Nouvelles études en 1881, et nouvelles transformations. Le lac se montre décidément allongé dans le sens est-ouest, concentrique avec le contour de la Thaumasia. Le lac du Phénix est devenu un centre d'affluents nombreux. L'Agathodémon donne naissance à un lac déjà indiqué en 1877, mais aujourd'hui très développé, et qui reçoit le nom de lac Tithonius. Cette vue correspond à celles de 1862 et 1864. La «Fontaine de Jeunesse», qui avait disparu en 1879, est revenue.«Che il Lago del Sole cambi di forma e i grandezza, écrit l'éminent observateur, e cosa indubittabile». Sa coloration a été très sombre, et plus sombre lorsque la rotation l'amenait au bord du disque que lorsqu'il passait au méridien central.C'est sans doute, comme dans plusieurs autres cas, parce que les régions environnantes deviennent alors plus blanches.L'Araxes s'est montré net, allant droit de la mer Sirenum au lac du Phénix, et non plus tortueux comme en 1877.Ainsi voilà un lac (ou tout au moins quelque chose qui y ressemble) qui était ovale en 1862 et 1881, et rond en 1877, et tous ses environs changeant également.Ces trois dessins suffisent pour établir sans contestation possible l'état de la planète pendant ces observations. Eh bien, voici maintenant 1890 (fig. 4).Le lac est fendu en deux;--le petit lac Tithonius I est également partagé en deux;--le grand affluent du lac, ce que nous avons appelé plus haut la queue de la poire, vient du nord-est au lieu de venir du sud-est (dans tous ces dessins le nord est en bas);--l'ambrosia incline à droite du méridien au lieu d'incliner à gauche;--le canal Chrysorrhoas est double, jusqu'au lac de la Lune, et au-delà jusqu'à la mer Acidalium.Du lac du Soleil descendent deux nouveaux affluents inconnus jusqu'ici.Voilà l'état de la question. Il n'y a pas à le dissimuler. Des changements réels, incontestables, et considérables, s'accomplissent à la surface de ce monde voisin.Sans doute, nous ne pensons pas que ces événements martiens empêchent personne de dormir, et, tout le monde peut même y rester absolument indifférent.Cependant la question ne manque pas d'intérêt.Outre qu'il est déjà curieux de savoir que nous pouvons voir d'ici ce qui se passe sur Mars, il ne l'est pas moins de constater que, tout en ressemblant beaucoup à notre planète par sa constitution générale, son atmosphère, ses eaux, ses neiges, ses continents, ses climats, ses saisons, ce globe voisin en diffère cependant de la manière la plus bizarre par sa configuration géographique, ses canaux dédoublés, et surtout par cette faculté de transformation superficielle et de dédoublement des lacs eux-mêmes, de lacs grands comme la France!Comment expliquer ces variations?IIL'hypothèse la plus simple serait d'imaginer que la surface de Mars est plate et sablonneuse, que les lacs et les canaux n'ont pas de lits, pour ainsi dire, sont très peu profonds, et n'ont qu'une très faible épaisseur d'eau, et qu'ils peuvent facilement, suivant les circonstances atmosphériques, les pluies, les marées peut-être, se rétrécir, s'élargir, déborder, et même changer de place. L'atmosphère peut être légère, l'évaporation et la condensation des eaux facile. Nous assisterions d'ici à des inondations plus ou moins vastes et plus ou moins durables. La séparation du lac du Soleil cette année serait due, par exemple, à une diminution ou à un déplacement de l'eau de ce lac, la ligne de séparation pouvant être considérée comme un banc de sable mis à découvert.Il y a plus d'une objection à cette hypothèse.La première est qu'il ne me semble pas qu'il y ait moins d'eau, puisque les affluents sont plus nombreux, et que celui de gauche a la longueur d'un bras de mer.Déplacement d'eau dû à des marées? Ce serait périodique, ne durerait que quelques heures, et ne caractériserait pas comme ici des saisons entières.Devons-nous plutôt admettre que le banc de sable s'est élevé au-dessus du niveau des eaux et qu'en général, les déplacements d'eaux soient dûs à des soulèvements du sol?Il est également difficile d'accepter cette interprétation, d'abord parce qu'une telle instabilité du sol serait bien extraordinaire, ensuite parce qu'il faudrait que ces boursoufflements du sol fussent en général rectilignes; enfin parce que les aspects reviennent après plusieurs années, tels qu'on les a vus d'abord. Et puis, cette hypothèse n'expliquerait pas le fait capital, on pourrait dire caractéristique des changements observés sur Mars: la tendance au dédoublement.Fig. 5.--Mars en 1890.Fig. 6.--La même région en 1888.Examinons encore, par exemple, un dessin de cette année, et comparons-le aussi à quelque autre d'une année précédente. Voici (fig. 5.) un disque de Mars dessiné l'été dernier, sur lequel on voit plusieurs canaux dédoublés. Le supérieur, horizontal, n'a jamais été, jusqu'à ce jour, considéré comme un canal double: c'était un détroit, venant de la mer triangulaire nommée Mer du Sablier, et conduisant au golfe ou à la baie du Méridien. Comme comparaison, nous mettons en regard (fig. 6) la carte publiée en 1888 par M. Schiaparelli.L'aspect topographique est entièrement transformé. Au lieu d'être sinueuse, la ligne du rivage est droite et double, partagée par un sillon blanc longitudinal. Double aussi, comme d'habitude d'ailleurs, la baie du Méridien. Double également un petit lac inférieur.C'est cette tendance au dédoublement qu'il s'agit surtout d'expliquer.Si ces canaux dédoublés sont les deux côtés d'une bande d'eau, comme on serait porté à le croire par l'aspect comparatif du détroit, qui a déjà été vu maintes fois plus clair dans sa ligne médiane que le long des bords, reste à expliquer comment cette transformation s'opère. Admettre qu'un banc de sable s'élève ainsi, nous semblerait un peu téméraire, et d'ailleurs ce soulèvement ferait écouler l'eau de part et d'autre, sans donner nécessairement naissance à des bords rectilignes.Il est donc, reconnaissons-le, extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer ces transformations par les forces naturelles que nous connaissons. Songeons aussi que nous ne connaissons pas toutes ces forces, et que des choses très proches de nous restent souvent ignorées. Les habitants des tropiques qui viennent à Paris en hiver pour la première fois, et qui n'ont jamais vu d'arbres sans feuilles ni de neige, sont stupéfaits de nos climats. C'est une curiosité toute nouvelle pour eux de prendre dans leurs mains de l'eau solidifiée, de cette éclatante blancheur, et ils doutent un instant que ces squelettes tout noirs des arbres doivent quelques mois plus tard être couverts d'un luxuriant feuillage. Supposons un habitant de Vénus n'ayant jamais vu de neige. Arriverait-il, en observant la Terre, à comprendre ce que sont les taches blanches qui recouvrent nos pôles? Certainement non. Nous le pouvons, nous, habitants de la Terre, pour les neiges de Mars. Mais nous ne nous expliquons pas ces variations de rivages, ces déplacements d'eau, ces canaux rectilignes et leurs dédoublements, parce que nous n'avons ici-bas rien d'analogue.Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.On peut admettre des inondations pour les extension de rivages, comme on en a observé le long de la mer du Sablier, et sur la Libye, au-dessous de la mer Flammarion. On peut les admettre aussi pour les régions qui deviennent de temps en temps un peu plus sombres. Mais les déplacements et les transformations semblent d'un autre ordre.Ces lignes droites ne sont pas naturelles pour nous autres habitants de la Terre. De plus, elles s'entrecroisent mutuellement sous toutes sortes d'angles. On n'a jamais vu de fleuves s'entrecroiser. Admettrons-nous que le sol soit parfaitement de niveau, que ces eaux n'aient pas de cours, et que ce réseau ait quelque rapport avec des canaux d'irrigation?Mais tout cela varie si étrangement d'aspect et de largeur que nous restons confondus, et que l'opinion de véritables cours d'eau perd graduellement de sa vraisemblance, quoique le ton soit souvent aussi foncé que celui des mers, mais plutôt en rougeâtre qu'en verdâtre ou bleuâtre. Considérons encore, par exemple, les petites cartes ci-dessous (fig. 7 à 10). En 1877, la mer du Sablier était très étroite, et aucun canal n'a été vu dédoublé. On en remarquait un, entre autres, auquel on a donné le nom de Phison. En 1879, mer plus large, le Nil semble avoir changé de cours, et l'on voit deux canaux au lieu d'un. En 1882, nouveau changement au cours du Nil et dédoublement; les deux canaux de 1879 se montrent également dédoublés, et l'on en découvre cinq autres. En 1888, l'Euphrate, le Phison, le Nil (appelé maintenant Protonilus), se montrent dédoublés comme en 1882, mais on voit un nouveau dédoublement, l'Astaboras, et un autre canal (voy. fig. 6). Ce sont encore là des changements. En 1890 (fig. 10) l'Euphrate et le Phison se montrent dédoublés, ainsi qu'une partie seulement du Protonilus, mais l'Astaboras ne l'est pas, le canal de 1888 a disparu, et, comme nous l'avons déjà remarqué, le détroit supérieur s'est partagé en deux dans le sens de sa longueur.Il est bien difficile de se refuser à admettre que ces lignes droites qui varient ainsi représentent de l'eau ou quelque élément mobile analogue. Elles aboutissent toutes, sans exception, par leurs deux extrémités, à une mer, à un lac ou à un canal, et, par conséquent, l'eau ne doit pas y être étrangère. De plus, on voit quelquefois pendant l'hiver de longues traînées de neige les traverser: or, ces neiges sont fondues sur ces canaux, comme le ferait la neige en tombant sur de l'eau. Auraient-elles pour origine des crevasses géométriques dues à quelque procédé naturel dans la formation du globe de Mars? Peut-être; mais des crevasses seules, même remplies d'eau, n'expliqueraient pas les variations observées, sur lesquelles nous devons encore donner quelques détails. Si nous n'abusons pas de l'attention de nos lecteurs, en les transportant ainsi brusquement sur un autre monde... Mais une fois n'est pas coutume, et, quoique céleste et lointain, le sujet ne manque pas d'intérêt.(A suivre.)Camille Flammarion.Au Cercle des Patineurs.A deux. A trois.Un débutant. La barre.La galerie.LE LIVRE D'ÉTRENNESDepuis quelques années, la mode est de donner aux jeunes gens et aux jeunes filles, à l'occasion du jour de l'an, des livres spécialement écrits, illustrés, imprimés et reliés pour ce but. Du vingt décembre au premier janvier, les étalages des libraires sont remplis presque exclusivement de ces ouvrages, aux couvertures affriolantes et aux tranches dorées; et les magasins de nouveautés eux-mêmes ont pris l'habitude de leur réserver un emplacement. Le livre a tué le jouet.Cette vogue, tout le monde la connaît. Mais ce que tout le monde ne connaît pas, ce que savent seuls les gens du métier, comme nous disons dans notre argot littéraire, ce sont les difficultés multiples auxquelles sont en butte les écrivains et les éditeurs qui s'occupent de livres d'étrennes. Que de soucis avant que l'idée première d'un volume ait pris un corps, avant qu'elle ait passé par la série des élaborations qui doivent lui donner la vie!Autrefois, le public se montrait beaucoup moins exigeant pour le volume d'étrennes qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce volume coûtait plus cher et il était moins bien fait. Tout ce qu'on lui demandait, c'était de ne rien contenir de nature à éveiller des curiosités malsaines. Des aventures banales, racontées dans une langue lâchée, sinon incorrecte; des compilations pseudo-scientifiques, émaillées d'erreurs; ou bien de prétendus récits historiques, dans lesquels l'histoire était la plupart du temps travestie de façon lamentable; il n'en fallait pas davantage pour satisfaire l'acheteur bénévole.Ce fut l'éditeur Hetzel qui créa la littérature de la jeunesse, une littérature de valeur, intéressante et artistique, où le bon sens cessa d'être martyrisé, où l'imagination trouva son compte, où le style avait le charme et la fraîcheur, où la science était respectée. Avant qu'il ne montrât la voie, le livre d'enfant avait été l'apanage presque exclusif de bas-bleus prétentieux et de fruits secs du roman; il chassa tous ces larrons du temple et mit à leur place des hommes d'un talent réel, auxquels il donna lui-même l'exemple.Cette Renaissance au petit pied date de trente ans, pas davantage.Il se forma alors une petite pléiade de gens de lettres qui écrivirent pour l'enfant, sans marchander le travail et l'effort, et les auteurs de mérite ne considérèrent plus comme un manquement à leur dignité professionnelle de consacrer leur temps à amuser les petits.Ce fut un progrès qui alla sans cesse en s'accentuant, une révolution bienfaisante qui a porté des fruits magnifiques. Aujourd'hui, l'étiquette des beaux volumes du jour de l'an ne ment pas: le texte vaut la reliure. En général, au moins. Certes, il y a encore, parmi eux, des ouvrages mal venus; mais la grande majorité est parfaitement recommandable et beaucoup sont excellents.Le genre, cependant, est ardu. D'abord, il n'admet qu'un nombre restreint de sujets. Pas d'amour, à moins qu'il ne soit dépeint avec une scrupuleuse délicatesse d'expression et encadré dans des faits d'une chasteté absolue. Pas de politique. Pas de philosophie, ou fort peu. Pas de matières arides, ou trop difficiles à comprendre; la science, si elle apparaît, doit se faire aimable. Toutes ces exclusions systématiques s'imposent. Il faut choisir dans le reste: romans sans passions, voyages, œuvres de vulgarisation. Pas de contes de fée; on ne veut plus du merveilleux.Et encore, en se cantonnant ainsi, y a-t-il à craindre de blesser des susceptibilités. Certains papas se fâchent s'il y a de la religion dans un livre, d'autres se fâchent s'il n'y en a pas. On ne sait trop à quelle aune mesurer la quantité qu'il convient d'en donner.Et, ici, une considération se place, que le public ignore, mais qui touche fort les éditeurs. Tous les ans, le ministère de l'Instruction publique et le Conseil municipal de Paris achètent un certain nombre de livres destinés à être distribués en prix ou donnés aux bibliothèques scolaires et publiques. Or, avant d'être adoptés, ces volumes sont épluchés par des commissions nommées spécialement à cet effet; et une phrase qui déplaît, un mot seulement, suffit pour déterminer le rejet d'un ouvrage, quelle que soit du reste sa valeur. Aussi MM. les éditeurs, naturellement soucieux de leurs intérêts, exigent-ils des auteurs auxquels ils demandent un manuscrit une prudence excessive. Il s'agit de ne blesser personne, il s'agit d'avoir une commande.Et comme c'est difficile de ne blesser personne! surtout de ne blesser aucun des membres de la commission instituée par le conseil municipal! Qu'on en juge par un fait.L'année dernière, je publie un livre intitulé: Voyage en zigzags de deux jeunes Français en France. Mon éditeur, cela va de soi, soumet mon ouvrage à messieurs de la Commission.«C'est un chef-d'œuvre», dit-il à tous en général et à chacun en particulier. (N. B. Quand un éditeur a édité, ce qu'il a édité est toujours un chef-d'œuvre; au contraire, avant qu'il se décide à éditer, ce qu'on lui propose d'éditer ne vaut jamais les quatre fers d'un chien.)Mon livre fut rejeté. A la bonne heure! Mais pourquoi? Je le donne en mille.--Parce qu'il contenait des descriptions d'églises!...C'est invraisemblable, et cependant c'est vrai. Il aurait fallu, pour êtreorthodoxe, passer sous silence, dans une énumération des merveilles de l'architecture française, les plus merveilleuses de ces merveilles.Crimine ab uno disce omnes.Le public, du reste, n'est pas sans avoir, lui aussi, des partis pris. Jamais il n'admettra, par exemple, qu'un romancier habitué à l'étude des peintures de mœurs, avec toutes leurs brutalités, puisse écrire un livre d'enfant. Qu'on offre demain, pour la jeunesse, un volume signé Zola ou Daudet, personne ne l'achètera, ou, si on l'achète, il n'ira pas à ceux-là pour qui il a été composé.Je sais un éditeur qui, récemment, avait quelque velléité de publier leRêveen livre d'étrennes. Il fit part de son projet à ceux de ses amis dont il prend volontiers conseil. Tous le dissuadèrent de le mettre à exécution.«Vous n'y pensez pas! lui dirent-ils avec une unanimité bien faite pour convaincre; le nom de Zola sur la couverture d'un volume de jour de l'an, ce serait l'abomination de la désolation!»L'éditeur baissa pavillon, et, à mon humble avis, il fit bien.Mais voici un manuscrit qui répond à toutes les conditions possibles et impossibles de succès. Vous croyez peut-être que l'éditeur n'a plus qu'à l'envoyer à l'imprimeur et à dormir sur ses deux oreilles? Quelle erreur!Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures sur bois, ou aura-t-il des dessins à la plume reproduits par l'héliogravure? Grave question. La gravure sur bois est incontestablement supérieure au dessin à la plume, que celui-ci soit sur papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procédé; mais elle coûte les yeux de la tête. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze centimes à un franc le centimètre carré, tandis que la reproduction par l'héliogravure ne se paie que cinq centimes le centimètre carré.Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait très bien le paysage, mais il ne sait pas faire les personnages. Celui-là excelle dans les marines, mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrège. Voici le dessinateur trouvé. On lui a indiqué les sujets à traiter.Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualité d'artiste habitué à rêver aux étoiles ou à autre chose, il sera en retard. Il s'était engagé à livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le manuscrit est à l'imprimerie et la composition est arrêtée parce que l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre éditeur de se faire du mauvais sang.Toutefois, à force de secouer ses gens, de presser son imprimeur, d'envoyer chaque matin, à huit heures, un commis éveiller son dessinateur, il est prêt, le malheureux. C'est-à-dire que son ouvrage est entièrement tiré.Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier d'autres, et cela va lentement. On lui a dessiné et colorié par avance le modèle de sa couverture, et, ce modèle, il l'a envoyé à un graveur qui lui a fabriqué les fers destinés à la reproduction du sujet. Cela a pris du temps: d'abord, parce qu'il a été obligé de s'adresser à un spécialiste, et que les spécialistes en cette matière sont rares et, par conséquent, surchargés de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers qu'il y a de couleurs dans le modèle, et que la confection de chacun de ces fers demande un long travail.Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande partie du labeur s'exécute à la machine, et l'autre par des procédés particulièrement rapides. Or, il n'y a guère à Paris qu'une demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hâter, augmenter leur personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui au même moment.Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis et les causes secondaires de retard: mise en pages défectueuse, remaniements demandés par l'auteur, épreuves imparfaitement corrigées, gravures mal venues au tirage, etc., etc.Enfin, voici le livre! Le voici, habillé de sa belle robe de toile et doré sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.On l'expédie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez quelques libraires de l'étranger. Et, comme ces exemplaires sont fragiles, il est nécessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.Puis, il faut s'occuper de la publicité. Sans réclame dans les journaux, pas de succès possible. Et l'éditeur de faire leur service à MM. les critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprimée, où, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consigné, à grand renfort de rhétorique, les mérites de sa publication. Ceci, bien entendu, indépendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez les libraires, il faut que l'éditeur s'assure qu'il est mis à l'étalage, au lieu de rester enfoui dans le magasin, à l'abri de la curiosité publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron soit en bonne place à la vitrine. Il y a même beaucoup de libraires qui prennent la peine de se déranger eux-mêmes.Voilà!--Et maintenant savez-vous ce que coûte un livre d'étrennes et ce qu'il peut rapporter?--L'édition de deux mille exemplaires d'un ouvrage in-8° jésus, d'environ 400 pages, convenablement illustré de gravures sur bois et tiré sur du beau papier, revient à une quinzaine de mille francs, soit à 7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par l'héliogravure.Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le prix marqué--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mêmes affichent un prix inférieur, espérant vendre davantage en rognant sur leur remise, obligés du reste à des concessions par la concurrence que leur font les magasins de nouveautés, qui se contentent d'un bénéfice minime.L'éditeur, lui, ne vend guère directement à l'acheteur. D'ailleurs, même quand cela arrive, l'acheteur réclame une remise qui ne lui est jamais refusée. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%; même, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de métier, faire le treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire de douze francs est vendu, net, par l'éditeur huit francs. Pour couvrir les frais d'une première édition de deux mille exemplaires, il faut donc vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'édition entière est épuisée, le bénéfice ne dépasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde édition coûte moins cher que la première; il n'y a plus, alors, de frais de gravure, et, si l'ouvrage a été cliché, plus de composition à payer. Mais il n'y a pas toujours une seconde édition.On le voit, les risques sont gros et les bénéfices faibles. Que de mal pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!Les chiffres sur lesquels je me suis basé s'appliquent, je le reconnais, aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils coûtent moins cher, et la proportion des risques et des bénéfices reste la même. A moins que... à moins que...J'hésite à poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais être contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint éditeur, et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis; j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.Donc, certains éditeurs se servent d'un truc approprié à leurs besoins d'économie. Il est très simple, ce truc. Il consiste à illustrer un livre, autant que faire se peut, avec des dessins déjà publiés. On achète des clichés aux journaux illustrés de la France ou de l'étranger, à raison de dix ou quinze centimes le centimètre carré, et l'on fabrique ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orné de copieuses gravures. C'est surtout à l'Illustration, auMonde illustréet auMagasin pittoresqueque se font ces emprunts; il est rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne découvre pas nombre de dessins qui s'adaptent à un texte quelconque.Il existe, du reste, à Paris, une maison fort bien achalandée, qui évite aux éditeurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de prix, tout ce dont ils ont besoin.Mais, dira-t-on, les clichés ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage à illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et, s'ils sont trop grands, on les coupe.On a, d'ailleurs, inventé mieux encore: au lieu d'illustrer le livre, quelques éditeurs font écrire le livre sur des clichés achetés d'avance. De cette manière, on est sûr que les illustrations s'adapteront parfaitement au texte; le tout est que l'auteur à qui est confiée la besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son œuvre les scènes dont on lui impose la représentation.On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une telle concurrence que les petits éditeurs sont bien pardonnables, quand ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison et vivre de leur commerce, quand ils préfèrent une prudente parcimonie à d'imprudentes libéralités.Il existe, à Paris seulement, près de cent éditeurs qui publient chaque année des livres d'étrennes. Le volume duJournal de la librairiespécialement destiné à annoncer ces livres comprend, pour l'année 1890, 2,692 ouvrages. J'ai compté, je garantis l'exactitude du chiffre. En admettant que ces ouvrages aient été, en moyenne, tirés à 2.000 exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement, mais toujours sur le marché, ne figurent pas dans ce nombre.N'avais-je pas raison de dire, en commençant, que les livres sont des étrennes à la mode?Gaston Bonnefont.HISTOIRE DE LA SEMAINELe cardinal Lavigerie et la République.--La déclaration formulée par le cardinal Lavigerie, dans son toast à l'état-major de l'escadre d'évolutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en préciser le sens et la portée. Au lendemain même de la publication de ce document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un personnage aussi haut placé dans l'épiscopat eût pu formuler une déclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas désavouée par le chef suprême de l'Église. Et, en effet, tout, depuis, est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, que l'on trouve la preuve à peu près décisive que le langage du prélat n'a encouru aucune désapprobation au Vatican.Dans cette lettre, qui est adressée à un évêque français, le cardinal Rampolla reproduit avec complaisance les théories politiques développées par Léon XIII dans de récentes encycliques: «que l'Église catholique ne répugne à aucune forme de gouvernement; qu'elle s'élève au-dessus des querelles et des rivalités de partis; qu'elle entretient des relations avec tous les États, qu'ils soient monarchiques ou démocratiques, etc.»Si l'on tient compte des atténuations et des réserves que commandent la prudence diplomatique et les traditions de la papauté, et si l'on considère que la lettre du cardinal Rampolla était écrite précisément à l'occasion des déclarations de l'archevêque d'Alger, on est autorisé à en conclure que celui-ci a traduit, en y apportant, il est vrai, la fougue naturelle à son tempérament, et du moins en partie, la pensée secrète du Vatican.Le cardinal Lavigerie a d'ailleurs voulu s'en expliquer lui-même, et il vient d'adresser à son tour, dans ce but, une lettre auBulletin des missions d'Afrique, dans laquelle il dit en propre termes:.... «La publication récente de la lettre de S. Em. le cardinal Rampolla vous a montré, connaissant comme vous connaissez les règles de langage du Saint-Siège, la parfaite conformité, quant au fond des choses, entre les doctrines du Pape et mes actes récents, dont on a voulu faire tant de bruit.»Ainsi donc le cardinal Lavigerie n'hésite pas à invoquer l'autorité du Saint-Père lui-même et à s'abriter derrière son approbation. Aurait-il cette imprudence, si peu conforme aux traditions de l'Église, s'il avait la moindre crainte d'être désavoué? Ce n'est pas probable. On peut donc prévoir, sans prendre parti dans cette délicate question, que l'année 1891 marquera un changement considérable dans l'attitude du parti catholique, et, par conséquent, du parti conservateur, car c'est là le point de départ d'une évolution qui peut être grosse de conséquences.Afrique:Soudan français.--Le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, a quitté Kayes le 11 décembre, se dirigeant vers Nioro, dans le Kaarta, dernier refuge d'Ahmadou. Il est probable qu'à l'heure actuelle il a pris contact avec l'ennemi.Nioro est situé dans le nord-est de Kayes et de Koniakary, à environ 200 kilomètres de ce dernier point. La ville est défendue par une forteresse qui forme un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. La muraille a 2 m. 50 d'épaisseur et 10 à 12 mètres de hauteur. C'est donc une place imprenable sans artillerie. Aussi le colonel Archinard a-t-il d'excellents canons et des projectiles à la mélinite.En quittant Kayes, le commandant supérieur a donné pour instructions aux chefs de poste de surveiller avec la plus grande rigueur les Toucouleurs qui viennent faire leur soumission et qui profitent de l'accueil hospitalier qui leur est fait pour se renseigner sur nos forces et sur nos dispositions, se réservant de gagner ensuite le Fouta, le Macina ou le Dinguiray, où nous les retrouvons ensuite comme ennemis.Tout porte à croire que le colonel Archinard va engager sous peu une action décisive.La Mission Mizon.--On se rappelle que la mission commerciale qui remontait le Niger sous les ordres de M. Mizon avait été attaquée par les indigènes, pour ainsi dire aux portes mêmes des établissements de la Royal Niger Company, à laquelle le gouvernement anglais a délégué une sorte de souveraineté sur cette région de l'Afrique.M. Mizon, qui avait été blessé dans cette agression, a vivement protesté et a obtenu satisfaction. Nous apprenons, en effet, que la mission dont il a repris le commandement va pouvoir poursuivre sa route vers le lac Tchad, par le Benoué. La Royal Niger Company s'est formellement engagée à sauvegarder sa marche à travers le territoire soumis à son influence.La question irlandaise.--On attendait avec une légitime curiosité le résultat de l'élection du comté de Kilkenny, dans laquelle parnellistes et anti-parnellistes se livraient une bataille qui paraissait devoir être décisive. Personnellement, Parnell était fortement engagé, car, ayant abandonné l'action purement parlementaire à laquelle il s'était consacré jusqu'ici pour en appeler au verdict populaire, il avait en quelque sorte transformé l'élection de Kilkenny en véritable plébiscite. C'est du reste la portée qu'il avait donnée lui-même à cette élection dans une déclaration qu'il avait faite quelques jours avant la date du scrutin. Il est vrai que, depuis, il s'était ravisé et, probablement à la suite de renseignements défavorables sur les dispositions des électeurs, il a fait entendre qu'il était décidé à contester les résultats de l'élection de Kilkenny, aussi bien que ceux de toutes les autres circonscriptions nationalistes d'Irlande.En attendant, voici un premier scrutin populaire dont M. Parnell peut nier la valeur, mais qui n'en est pas moins acquis. Sir John Pope Hennessy, le candidat nationaliste anti-parnelliste, a été élu par 2.527 suffrages, contre 1,356 donnés au candidat parnelliste, M. Vincent Scully. Parnell est donc battu à une assez forte majorité On voit que nous avions raison de prévoir que si le grand agitateur peut encore compter sur son indiscutable popularité, il aura quelque peine à déraciner de l'esprit de ses partisans la doctrine qu'il a préconisée lui-même, c'est-à-dire que la cause de l'Irlande ne pouvait triompher que par la voie de la persuasion, en d'autres termes par la voie parlementaire. Le tribun a été si éloquent dans le développement de cette thèse, que sa théorie reste victorieuse, même lorsqu'il y renonce pour son compte.Est-ce à dire pour cela que c'en est fait de son influence? Loin de là! Battu sur un point, Parnell peut remporter sur d'autres des victoires de nature à compenser la défaite, et dans un pays ravagé par la misère et la famine on ne sait jamais quelles peuvent être les conséquences d'un soulèvement populaire, même quand, au début, il ne paraît pas avoir grande importance.La Société des artistes français.--Lundi de la semaine dernière a été tenue au palais de l'Industrie l'assemblée générale de la Société des artistes, sous la présidence de M. Bailly.M. Daumet a rendu compte de la situation financière de l'association, qui possède aujourd'hui un peu plus d'un million.M. Tony Robert-Fleury a exposé ensuite le résultat des travaux du comité et des commissions. Il a parlé notamment de l'exposition de Buenos-Ayres qui fut, on le sait, un désastre. Huit cents œuvres environ d'artistes français furent saisies à la demande des créanciers de M. Delpech, l'organisateur. Or, la question est de savoir si «les œuvres d'art, prêtées par leurs auteurs pour figurer dans une exposition particulière, peuvent être saisies par des tiers, quoique n'étant pas la propriété de l'organisateur de ces expositions.»Le tribunal de commerce s'est prononcé pour l'affirmative, mais la Société des artistes a porté l'affaire devant la cour, et espère faire modifier cette jurisprudence qui, si elle était définitivement admise, rendrait impossibles toutes les expositions particulières en France et à l'étranger.Le samedi suivant a eu lieu l'assemblée dans laquelle il a été procédé au renouvellement du comité des 90, qui se subdivise ainsi: Peinture 50 membres; sculpture, 20 membres; architecture, 10 membres, et gravure, 10 membres.Dans la section de peinture, MM. Bonnat, Tony Robert-Fleury, Jules Lefebvre, Benjamin Constant, J.-P. Laurens, Cormon, Henner, Bouguereau, occupent toujours la tête de liste. Parmi les membres nouveaux, on remarque les noms de MM. Raphaël Collin, Tategrain, François Flameng, Dantan, Julien Dupré, etc.En somme la composition du comité reste ce qu'elle était et tout porte à croire que la scission qui s'est produite l'année dernière, et qui a eu pour conséquence la création du salon du Champ-de-Mars, subsistera cette année encore.Dans les deux réunions que vient de tenir la société des artistes, il n'a nullement été question de modifier les articles des statuts concernant l'admission des œuvres et la distribution des médailles, c'est-à-dire les deux points sur lesquels portait le désaccord. Les choses restent donc en l'état et nous continuerons à avoir deux salons comme par le passé.La Société d'encouragement et la Ville de Paris. --Une difficulté, qui ne sera pas bien sérieuse--tout porte à le croire--s'est élevée entre la Société d'encouragement et la Ville de Paris, au sujet du bail relatif à l'hipoodrome de Longchamps. D'après l'inspecteur des caisses municipales, la Société ne se serait pas strictement conformée à certaines clauses du contrat, en sorte que la Ville serait en droit de demander la résiliation du bail. Mais il est probable qu'en raison des services que rend la Société d'encouragement et des graves inconvénients que présenterait la déchéance prononcée contre elle, on n'en arrivera pas à cette extrémité, d'autant plus que tout le monde reconnaît les avantages immenses que procure à la ville l'excellente gestion de cette société.Comme bases des nouvelles négociations, les représentants de la Société d'encouragement proposent: Prorogation du bail de 1906 à 1940; augmentation du loyer de Longchamps porté de 12,000 à 50,000 francs; versement à la caisse municipale d'une somme qui pourra s'élever jusqu'à 1% à prendre sur les 3% du produit brut des paris faits sur les hippodromes, sans toutefois que cette somme puisse dépasser 300,000 francs par an.
L'ILLUSTRATION
Prix du Numéro: 75 centimes.SAMEDI 3 JANVIER 189149e Année.--Nº 2497
OCTAVE FEUILLET.D'après la photographie de Nadar.
'ANNÉE 1801 aura commencé lorsque paraîtront ces lignes. Oh! elle ne sera pas bien âgée. Née à peine. Et déjà elle sera de l'histoire, ou plutôt elle aura son histoire. J'ai remarqué souvent--ce qui prouve que je ne suis plus tout jeune--oui, j'ai remarqué que les années nouvelles débutent par quelque événement à sensation. Est-ce une mort illustre, une naissance espérée, une révolution inattendue? Je n'en sais rien. Mais, pareilles à ces souverains qui veulent affirmer leur autorité dès le début de leur règne, les années encore vagissantes s'affirment, elles aussi, comme elles peuvent.
Et déjà elle est oubliée, terriblement oubliée, l'année 90! Finie, abolie, emportée comme dans une hotte de chiffonniers. 90! Comme c'est loin! C'est hier, mais c'est loin. On ne se préoccupe pas du tout, mais du tout, de ce que 90 nous a donné. On ne s'occupe que de ce que nous promet 91.
Les derniers jours de l'an passé ont été égayés par une aventure assez divertissante, l'aventure duchalet. Il ne s'agit pas de celui d'Adolphe Adam, qu'on ne joue plus guère à l'Opéra-Comique, mais bien d'un chalet en planches, artistiquement orné, qu'on avait trouvé bon d'installer, en plein cœur de Paris, devant la façade de l'Opéra. Il était hideux, ce joli chalet dont l'usage ne se pourrait dire, dirait une lady anglaise, et, en l'apercevant, tout Parisien s'écriait:
--Pourquoi ce chalet? Je n'en vois pas la nécessité!
Il a disparu, le chalet, sous le ridicule et sous les protestations des passants. Les Parisiens en étaient si outrés, qu'un moment ils avaient voulu l'enlever par la force. Des gardiens de la paix ont dû protéger contre la révolte artistique de la foule ce chalet si malencontreux.
Quel drôle de peuple! On peut l'écraser d'impôts, le mener à la baguette, on ne peut pas lui imposer une baraque en bois dont il ne veut pas. On a jadis parlé de larévolution du mépris. Parisiens de 1890-91, nous avons frôlé larévolution du chalet!C'était, du reste, une idée bien étrange de déshonorer la place de l'Opéra par cette maisonnettead usum populi. Nous avons l'art dedésembellirParis. Nous l'avons orné de statues difformes, d'un Ledru-Rollin bizarre, d'un Shakespeare étrange, d'un Louis Blanc géant. Ces statues ne suffisent pas. Voilà les chalets maintenant. Celui-ci a disparu. Paix à sa mémoire! Mais on n'eût pas cru possible une idée d'architecte aussi saugrenue.
Le chalet a été emporté par un vent de protestation, absolument comme nombre de gens célèbres par des congestions pulmonaires. Oh! le rude hiver! et que les fluxions de poitrine sont fréquentes! Je plains les pauvres humains et les malheureux qui n'ont ni boas ni pelisses. La bise est aigre, la gelée féroce, et le ciel a cette couleur grise du papier à la mode qu'on appellepapier ciel d'hiver. M. Émile Durier a été une des victimes de la température. Solide, souriant, aimable, il semblait robuste et jeune encore, quoique sexagénaire, l'ancien bâtonnier de l'ordre des avocats. Une physionomie ouverte, un accueil toujours agréable. C'était une figure parisienne plus encore qu'une figure politique. De la révolution qui avait porté au pouvoir tous ses amis, l'ex-secrétaire du gouvernement de la Défense nationale n'avait rien voulu, que le droit d'exercer plus librement la profession qui lui plaisait.
Me Durier était un avocat écouté, autorisé, il avait la parole séduisante, et jamais la dent dure. Lorsqu'il attaquait un adversaire, il tâchait de le désarçonner, mais il ne le déchirait pas. Il y a des avocats dont on craint le venin. De Me Durier on aimait le sourire. C'est lui qui avait défendu Chambige, et il l'avait fait sans que M. Grille même pût s'en irriter. Ce Chambige, être complexe et inquiétant, Me Durier, lorsqu'il en parlait, lui faisait accorder, par des auditeurs curieux, un pardon que lui avait refusé le jury. L'avocat était fort intéressant sur ce point. On le sentait convaincu.
Naguère il plaidait pour M. Erckmann contre Chatrian, celui-ci ayant accusé ou fait accuser son ancien collaborateur de complicité avec les Prussiens, ou quelque chose d'approchant. La plaidoirie de Me Durier ne put être publiée puisqu'il s'agissait d'un procès en diffamation, mais c'était, me dit-on, une admirable page d'histoire littéraire. Elle a été vite lacérée par la mort. Chatrian est parti, Durier s'en va: le seul Erckmann reste, fumant sa pipe au-delà des Vosges.
Cette congestion pulmonaire, dont M. Durier est mort, on peut la prendre en allant faire le tour des baraques; mais ce tour, très en vogue cette année, vaut bien qu'on risque tout au moins un rhume. Les baraques brillent de tous leurs feux et elles sont particulièrement coquettes. Nous avons lesjouets fin de siècle, les questions nouvelles.
--Demandez laquestion Boulanger!
Celle-là paraît finie, bien que M. Déroulède s'apprête à la poser encore. Sur le boulevard, entre les doigts des camelots, elle consiste à faire passer un bout de laiton d'un cercle en fil de fer tordu de manière à donner le profil du général.
--Voyez laquestion Carnot!dix centimes!
Cette question est beaucoup plus simple. On vous vend pour deux sous un bout de carton--en forme de parallélogramme, pour parler comme M. de Freycinet (de l'Académie française)--et ce parallélogramme est découpé de telle sorte qu'en le présentant à la lumière l'ombre des découpures projette sur une surface plane, feuille de papier ou paroi de muraille, l'image de M. Carnot, du Carnot sommaire et géométrique inventé, je crois, par Gyp, ce ou cette Gyp qui a un si joli brin de crayon au bout de sa plume. L'Illustrationa publié, dans ses amusements scientifiques, plus d'une question pareille à la question Carnot qui divertit les badauds sur le boulevard. Le président de la République, en se promenant comme un bon bourgeois parmi la foule--comme un Aroun-al-Raschild dont l'aimable général Brugère serait le Giaffar--le président a pu en regardant les boutiques (tel le roi Louis-Philippe allait par les rues, avec son parapluie sous le bras) entendre le cri, l'appel des camelots:
--Qu'est-ce queça dit?
On regarde--etça ditSadi. M. Carnot a dû sourire. En réalité, ces plaisanteries d'un peuple bon enfant sont une des formes de la popularité et M. Carnot est populaire. La popularité ne se décrète pas. Elle est un peu comme la grâce et vient de certains dons, de certains souffles.
Elle est aussi comme le charme. Qui le définira, le charme? On le subit sans l'analyser. Octave Feuillet avait le charme, Octave Feuillet, un des derniers coups qu'ait portés l'année défunte, mais un coup cruel et attristant. Tandis que le conseil municipal projetait de faire défiler devant M. Émile Richard, son président, exposé à l'Hôtel-de-Ville sur un lit de parade, toute la population de Paris aimant saluer son roi, M. Octave Feuillet, qui n'avait jamais régné que sur les cœurs, s'éteignait sans que nulle autorité municipale songeât à lui décerner de tels honneurs funèbres.
Ah! c'est quelque chose que d'être fonctionnaire et de présider le conseil municipal! Honnête homme, M. Émile Richard, journaliste de talent, brave garçon, sans nul doute. Mais, dans l'ordre des choses humaines, parmi les gloires du pays, Octave Feuillet occupait un rang auquel nul conseiller municipal ne pourra jamais prétendre. C'était un maître conteur, un délicat, un féminin qui a montré plus d'une fois les qualités les plus mâles, une sorte de pécheur d'âmes.
Il y a plus de psychologie, comme nous disons aujourd'hui, dans tel proverbe de Feuillet que dans bien des œuvres rénovatrices.Onesta--avez-vous luOnesta?c'est une nouvelle mise à la fin d'un volume qui s'appelle laPetite comtesse--Onesta est un admirable chef-d'œuvre, d'un dramatique achevé. On va s'apercevoir que M. Octave Feuillet en a écrit un certain nombre, de ces œuvres verveuses, puissantes, à la Musset, qui donnent tort au fameux mot des frères de Concourt: Feuillet, c'est le Musset des familles.
Ce ne serait pas déjà si mal d'être le Musset des familles. Mais Octave Feuillet était mieux que cela. Il était Feuillet, c'est-à-dire un maître absolu dont les romans et le théâtre procèdent par des coups droits terribles après des feintes subtiles.
Oui, oui, c'est un maître qui disparaît. Un maître en l'art de tout dire sans trop appuyer. Il préparait--les journaux l'avaient annoncé--un drame pour le Gymnase, un drame tiré de son dernier roman,Honneur d'artiste, et qui aurait eu le succès décisif qu'obtient en ce moment la pièce de M. Daudet, cette mâle étude de l'hérédité, l'Obstacle.
L'obstacle, quelquefois, ce n'est pas seulement la folie, c'est la mort, et la mort a arraché la plume des doigts d'Octave Feuillet. Le romancier souffrait depuis longtemps, mais on le savait nerveux. On se disait qu'il résisterait à la souffrance. Il en avait supporté de cruelles, en ces dernières années, et la mort d'un fils lui laissait au cœur une blessure que ne cicatrisait pas le mariage et le bonheur du second, le brillant officier dont il était fier.
M. Octave Feuillet était demeuré fidèle à l'empire, à l'impératrice qu'il avait charmée autrefois aux fêtes de Compiègne lorsqu'il écrivait pour elle lesPortraits de la marquisequ'elle jouait en costume du temps passé. Compiègne! Les Tuileries! Toutes ces splendeurs, c'était, pour Octave Feuillet, le temps heureux. Il était, à la cour, choyé sans être courtisan. Sans doute cherchait-il à plaire, mais c'est surtout lui qui séduisait. On l'avait nommé bibliothécaire de Fontainebleau. Une sinécure. Mais pourquoi ne donnerait-on pas des postes aux gens de talent quand on en donne tant par faveur, aux intrigants?
Lorsque le 4 septembre arriva, M. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique du gouvernement républicain, écrivait à Octave Feuillet:
--Il y a toujours des livres à Fontainebleau et vous êtes toujours bibliothécaire!
Octave Feuillet répondit:
--Les livres sont toujours là, mais ceux qui me les demandaient n'y sont plus. Je donne ma démission.
On dit volontiers: unhomme de Balzac. On pourrait dire: unefemme de Feuillet. Mais ce peintre des femmes fut un homme et comme un gentilhomme. Il touche, d'une main légère, aux crises du cœur. Il en a calmé plus d'une, de ces crises du mariage. On raconte qu'un jour M. Scribe, après la représentation deMalvina, reçut de la main d'une mère ce petit billet: «Merci, monsieur, je vous dois ma fille, votre comédie lui a rendu la raison.»
--Que de confidences de ce genre, disait M. Vitet à M. Feuillet en le recevant à l'Académie, vous auriez droit à recevoir! Si la gratitude des maris écrit aussi de tels billets, vous devez en être accablé!
Hélas! ces billets qu'attire la gloire, ils finissent tous par le dernier billet: le billet de faire-part!Rastignac.
La taquinerie est la méchanceté des bons.Victor Hugo.
** *
Le sang d'un homme mort est plus lourd encore sur la conscience qu'un soufflet sur la joue.Comtesse de Bassanville.
** *
Les articles du journal sont comme les feuilles d'automne qui, vertes et fraîches hier, sont aujourd'hui entassées au pied de l'arbre, sans couleur et sans vie.Edmond Scherer.
** *
L'amour est le poison du génie; les artistes de tempérament robuste l'éliminent, les faibles en meurent.Jean Carol.
** *
Les illusions sont le pain quotidien des malheureux.Ferdinand Fabre.
** *
Considérée dans son ensemble, l'humanité n'est point sortie de la barbarie primitive.El. Reclus.
** *
La tolérance est une vertu que les opprimés savent seuls bien définir.
(Pensées d'automne.)A. Tournier.
** *
Ce qui amuse l'enfant, c'est le pantin; ce qui intéresse l'homme, ce sont les ficelles.
(Ibid.)A. Tournier.
** *
Sensible et cruel, vaniteux et jaloux, craintif et téméraire, curieux et inappliqué l'enfant est homme par ses contradictions.
** *
La vieillesse apporte moins de qualités qu'elle n'emporte de défauts. Elle est l'âge d'or des vertus négatives.G.-M. Valtour.
ctave Feuilletvient de mourir à l'âge de soixante-neuf ans. Il produisait encore; mais il y avait déjà quelques années que l'on n'attendait plus de lui une révélation nouvelle de son talent.
C'est le malheur des artistes qui vieillissent de ne plus piquer la curiosité des générations qui poussent. Elles sentent qu'ils ont déjà donné le meilleur de leur esprit; que tous les ouvrages qui sortiront de leur plume ne feront que répéter, avec des variations plus ou moins brillantes, ceux qu'ils ont autrefois marqués de traits distinctifs.
J'ai vu Mme Sand, en ses dernières années, pondre à chaque trimestre avec une régularité merveilleuse le roman accoutumé; on le lisait encore; on n'en parlait pas. Il n'excitait ni passion ni controverses. Tous les critiques l'annonçaient au public avec une sorte de déférence aimable; plus d'éreintements ni de querelle. Un grand apaisement s'était fait autour de ses œuvres et de son nom.
J'imagine que pour un écrivain de premier ordre ce doit être là une phase très pénible à traverser; qu'il doit parfois lui prendre des envies de s'écrier comme Calchas: «Trop de fleurs! trop de fleurs!» Ces louanges indifférentes risquent de l'exaspérer plus que n'avaient fait les attaques passionnées subies à la glorieuse aurore des débuts. Mme Sand, elle, planait au-dessus de ces misères.
Il ne semble pas que M. Octave Feuillet en ait pris si paisiblement son parti. Il a cherché à diverses reprises à renouveler sa manière; il n'a cessé d'affronter le théâtre, le seul endroit où le respect dû aux vieilles illustrations ne les préserve pas d'un échec; je suis convaincu que cette nervosité, dont tout le monde parle, n'était pas seulement congéniale; elle était entretenue, avivée, douloureusement avivée par ce goût, par cet appétit, qui était chez lui extraordinairement délicat, de séduire le public, de le posséder, de le retenir...
Il y avait chez lui de l'instinct de coquetterie. Célimène ne songe qu'à grouper autour d'elle des empressements et des adorations; imaginez Célimène vieillissante; quel chagrin! quel désespoir! M. Feuillet, qui voyait le public lui échapper et se tourner vers d'autres, a éprouvé quelque chose de cette mélancolie qui a attristé la fin de quelques grands artistes.
Il était d'une sensibilité prodigieuse: la moindre piqûre, la moindre critique, alors même qu'on la ouatait des compliments les plus aimables, s'enfonçait au plus vif de son être et lui arrachait des tressaillements de douleur. J'en parle, hélas! savamment. Comme il a beaucoup écrit pour le théâtre et que tout ce qu'il y a donné n'a pas également réussi, j'ai plus d'une fois été obligé de signaler dans ces œuvres, toutes pleines de coins charmants, les défauts que j'avais cru y voir. Il me tenait pour un ennemi, et cet homme d'infiniment de sens et d'esprit demandait à ses amis et aux miens quel motif j'avais de le persécuter. Il était convaincu que je poursuivais en lui le familier des réceptions de Compiègne. J'avais beau protester que je ne me souciais point de politique, et que je préférais une belle œuvre signée d'un bonapartiste à quelque rogaton servi par un républicain, il aimait mieux n'en rien croire.
Je n'ai eu que deux fois le plaisir de le voir: il était venu chez moi me remercier de feuilletons qui l'avaient surpris et charmé, car il ne s'y attendait point. C'était bien l'homme qu'a si joliment peint Alphonse Daudet en deux coups de crayon: long, fin, nerveux, de manières exquises, une préoccupation de mondanité sous laquelle on sentait vibrer et palpiter des fibres d'artiste. Il parlait d'un ton posé, avec une douceur lente; le visage et la voix étaient chez lui d'une séduction irrésistible. Je lui assurai que je n'étais jamais plus heureux que lorsqu'il me fournissait un prétexte à le louer sans restriction; je lui contai naïvement, et avec cette chaleur que je porte dans tout ce que je dis, mes impressions à la lecture de ses premiers romans. Il eut l'air de me croire, et je pense qu'en effet il s'en alla convaincu de ma bonne foi. Mais il était méfiant; au premier coup d'épingle, il oubliait tout pour ne sentir que l'affreuse douleur de la déchirure.
Je ne lui mentais point cependant, en lui disant l'admiration que nous avions sentie pour ses premières œuvres. Bien qu'à l'École normale nous fussions passionnés, et très exclusivement passionnés pour Balzac et Stendhal, il nous restait encore de quoi goûter Feuillet, dont la jeune renommée était (vers 1850) dans tout l'éclat de son premier épanouissement. Il me souvient d'un roman de lui,Bellah, qui me paraît fort oublié aujourd'hui; il a fait nos délices. Il y avait là des scènes de gaieté soldatesque, dont je n'ai plus, depuis, retrouvé l'équivalent dans aucune des œuvres qui ont suivi. Octave Feuillet me paraissait y avoir déployé un sens du comique, qu'il a remisé ensuite, le jugeant sans doute peu en harmonie avec l'extérieur de sa personne et le genre de son talent.
C'était l'époque aussi où il avait coup sur coup, dans laRevue des Deux-Mondes, publié avec un succès prodigieux tous ces proverbes qui devaient plus tard être portés presque tous au théâtre:la Crise, le Cheveu blanc, le Pour et le Contre, le Village, la Fée, la Clé d'or. En France où l'on juge tout d'un mot plaisant, on a appelé M. Feuillet le petit Musset des familles et l'on crut sérieusement avoir défini, dans cette formule, la manière de M. Octave Feuillet.
La vérité, c'est que si, au lieu de s'arrêter aux apparences, on avait pénétré jusqu'au fond de ces proverbes, si on les avait examinés dans leur essence, on se serait aperçu que ces prétendues glorifications de la morale bourgeoise étaient, au contraire, des plaidoyers en faveur de la passion. Le moraliste disait aux jeunes gens: «Aimez, puisque vous avez un cœur; et faites des bêtises, puisque c'est le lot de tout homme, mais faites-les avec votre femme, et arrangez-vous pour qu'elle soit votre maîtresse.» Et il disait ensuite aux jeunes femmes: «Vous avez des caprices, rien de plus naturel, de plus avouable, de plus charmant même; passez-les avec votre mari. Il y a presque toujours dans votre vie une heure de crise où votre imagination s'envole autour d'un idéal vaguement entrevu. Vous avez droit à posséder cet idéal; mais ne vous dérangez pas, vous l'avez là, sous la main, c'est votre mari. Il ne s'agit que de le regarder avec d'autres yeux, vous réaliserez votre rêve et resterez vertueuses.»
C'est la morale du plaisir ajustée aux exigences du ménage. De devoir, il n'en est pas question dans les proverbes d'Octave Feuillet. Je ne lui en fais pas un reproche. Car ce sont des petits chefs-d'œuvre. Mais ce qui m'amuse, c'est de voir qu'on les a mis entre les mains des femmes et des jeunes filles, comme des conseillers de vertu. Je ne sais pas d'ouvrages au théâtre qui soient mieux faits, au contraire, pour inviter doucement les femmes à la passion. Car enfin, si le mari décidément n'est pas l'idéal rêvé, comme il faut que la crise ait son cours, où croyez-vous qu'elle aboutisse?
** *
Ces proverbes établiront la réputation d'Octave Feuillet; mais le meilleur de sa gloire n'est pas là.
Il a écrit le chef-d'œuvre du roman purement romanesque, et, de ce chef-d'œuvre, il a tiré une pièce qui est également un des chefs-d'œuvre du genre romanesque au théâtre:Le Roman d'un jeune homme pauvre.
C'est, je crois, de tous les ouvrages du maître, celui qui durera le plus longtemps. Il repose sur une donnée qui est aussi vieille que l'humanité et qui ne s'éteindra qu'avec elle. Tant qu'il y aura des hommes sur la terre, on prendra du plaisir à voir des rois épouser des bergères et par contre on aimera à voir un jeune homme paré de toutes les qualités du cœur, de tous les dons de l'esprit, mais pauvre, inspirer de l'amour à une jeune fille aussi noble, aussi spirituelle que lui, mais riche; la refuser précisément à cause de cette fortune, jusqu'au jour où il est vaincu dans sa résistance, où ces deux êtres jeunes et beaux, dignes l'un de l'autre, s'épousent enfin, unis par la toute-puissance de l'amour. Remarquez que c'est le sujet desFausses confidences, une des plus délicieuses comédies de Marivaux, un sujet que l'on reprend tous les siècles sous une nouvelle forme.
Jamais on ne fera mieux quele Roman d'un jeune homme pauvre. C'est d'une imagination riante et le style est d'une fluidité merveilleuse. Les personnages vivent, bien qu'ils vivent dans le bleu, et ceux même qui ne jouent qu'un rôle épisodique sont d'une charmante fantaisie. Rien de plus délicieux que cette vieille douairière bretonne qui rêve la reconstruction d'une cathédrale gothique.
M. Octave Feuillet a bien des fois depuis traité des thèses romanesques. Il a écrit en ce genre beaucoup d'ouvrages, qui sont pleins d'agrément; aucun ne vaut, ni pour la force de la conception, ni pour la belle ordonnance du récit, ni pour la grâce des épisodes, ni même pour le charme du style, cette œuvre maîtresse, qui demeurera au jour de la postérité son plus beau titre de gloire.
A côté duRoman d'un jeune homme pauvre, on peut placerDalila. Dalila, c'est le roman de passion. M. Octave Feuillet s'est plu souvent à peindre la femme perverse, tourmentant l'homme faible et annihilant l'artiste qui est tombé entre ses mains.Dalilaest le chef-d'œuvre de ce genre. Le succès en a été énorme autrefois; la pièce a été plus d'une fois reprise, toujours avec succès; il y a là un rôle de princesse, qui est une des conceptions les plus fortes de l'auteur. Elle est de tempérament impétueux et violent, facile à s'amouracher, plus facile à se déprendre, hautaine, impertinente, dédaigneuse, et cravachant avec rage tous ceux qui se trouvent sur le chemin d'une de ses fantaisies et lui barrent la route. C'est une figure inoubliable.
M. Octave Feuillet s'est repris plus d'une fois à peindre ce caractère, dont laPetite comtesse, une œuvre exquise, semble être la première ébauche.
Je ne sais pourquoi le bruit s'était répandu que M. Feuillet ne pouvait écrire que des romans et des pièces à l'eau de rose: car laPetite ComtesseetDalilasont des ouvres de jeunesse. Mais que voulez-vous? on l'avait nommé leMusset des familles, et vous savez la force d'une légende.
Il voulut réagir contre cette légende, qu'il trouvait avec raison fausse et absurde. C'est alors qu'il entreprit d'écrire des ouvrages plus pimentés de sujet et de forme, et nous devons à cet effortM. de Camors, Julia Trécœurdans le roman,Mont joieet un Roman parisien dans le drame.
Aucun de ces ouvrages n'est aussi complet en son genre que l'était dans le sien leRoman d'un jeune homme pauvre. Toute la première partie deM. de Camorsest admirable d'énergie sombre; on dirait pour le reste que la main de l'écrivain s'est lassée. Les deux premiers actes deMontjoiesont peut-être ce qu'il a écrit de plus achevé: c'est une pure merveille. Le drame ensuite tourne court et le dénouement est si piteux, qu'à la dernière reprise qui en a été faite la pièce n'a pu se maintenir longtemps sur l'affiche. Il y a deux belles scènes dansUn roman parisien, mais l'œuvre ne se tient pas, et je ne crois pas qu'elle puisse jamais être remontée.
C'estJulia Trécœurqui, de ces quatre ouvrages, donne le mieux la sensation d'une œuvre achevée et parfaite; il plane sur tout ce récit une mystérieuse horreur, et le dénouement en est d'une mélancolie grandiose. Mais le roman me semble manquer de variété; les personnages semblent non des êtres vivants, mais des ombres transportées dans le brouillard vers une fatalité inexorable.
Il serait inutile de passer en revue les innombrables ouvrages échappés de cette plume féconde. Tous peuvent se rattacher à l'un des trois types que nous avons caractérisés. Je ne ferai d'exception que pour leSphinx, parce que M. Octave Feuillet, dans cette pièce de forme romanesque, mais très passionnée, avait mis en présence l'un de l'autre les deux types de femme qu'il a partout reproduits avec des variantes de visage et de costume, et qui étaient représentées au Théâtre-Français par deux admirables artistes: Mme Croizette et Mme Sarah Bernhardt. Ce fut entre les deux comédiennes un duel auquel tout Paris s'intéressa: la palme resta à Mme Sarah Bernhardt; mais personne n'a oublié la scène effrayante d'agonie que M. Octave Feuillet avait ménagée à sa rivale.
M. Feuillet n'avait pas, nous dit M. Daudet, le mal du style dont meurent quelques-uns de nos auteurs contemporains. Je ne puis que l'en louer. Il écrivait une langue facile, harmonieuse, d'une élégance très mondaine; mais, sous cette élégance, il cachait beaucoup de force et même beaucoup de fougue. Il aimait à représenter des gens du monde qui dérobaient sous un masque impassible de mondanité froide ou légère des passions ardentes et parfois brutales. Eh bien! lui aussi il jetait sur les emportements et les fureurs qu'il avait à peindre d'aimables glacis de style qui ont fait illusion sur son tempérament d'artiste.
C'était un affiné et un nerveux, homme de bonne compagnie et qui voulut partout, toujours et quand même, rester de bonne compagnie. Ce fut là son originalité propre. Il sentait avec une vivacité singulière; mais il exprimait ses sensations en homme bien élevé et résolu à être bien élevé.
Aussi y a-t-il un désaccord dans sa manière quand il aborde les sujets qui font craquer le vernis des bienséances. Il est lui-même, c'est-à-dire aimable, harmonieux, distingué sans fadeur, quand il nous peint son jeune homme pauvre.Francisque Sarcey.
A L'HOTEL-DES-INVALIDES.--La décoration du 1er janvier
THÉÂTRE DU GYMNASE.--«L'Obstacle», pièce en quatre actes, de M. Alphonse Daudet. La scène d'explications entre Didier (M. Duflos) et Madeleine (Mlle Sisos) dans le jardin du cloître des Dames-Bleues (troisième acte).
L se passe en ce moment des choses tout à fait extraordinaires sur notre voisine la planète Mars. On s'en occupe un peu partout dans le monde de la science. Un certain nombre de nos lecteurs peuvent s'y intéresser. Sans autre préambule, transportons-nous directement sur ce petit monde et décrivons les phénomènes qui viennent d'être observés cette année dans sa géographie.
Depuis quelques années déjà, nous avions été tous assurément fort surpris de voir que les lignes droites qui traversent ses continents et mettent en communication mutuelle toutes ses mers se dédoublent en certaines saisons. Que sont ces tracés rectilignes? Des canaux? On le croit, en général, et pourtant comment s'expliquer des cours d'eau se traversant les uns les autres? Il y a là un immense réseau de lignes droites plus ou moins foncées. Seraient-ce des crevasses? Elles changent de largeur. De la végétation? C'est bien rectiligne. Des Brouillards, des brumes? L'explication est difficile. Mais elle devient plus difficile encore lorsque nous voyons ces lignes énigmatiques se dédoubler en certaines saisons. Aucun phénomène terrestre ne peut nous mettre sur la voie de l'explication.
Or voici que cette année ce ne sont pas seulement les canaux qui ont été vus dédoublés, mais encore des lacs et des mers!
Le lac du Soleil, par exemple, est une petite mer intérieure fort remarquable, située à l'intersection du 90e degré de longitude et du 25e degré de latitude australe (voy. fig. 1). Il mesure 17 degrés de longueur sur 14 de largeur, soit 1,020 kilomètres sur 840, c'est-à-dire que sa superficie est un peu supérieure à celle de la France. Sa forme est presque circulaire, souvent allongée de l'ouest à l'est. Eh bien, ce lac a été vu cette année nettement séparé en deux parties distinctes, comme par un banc de sable ou par un pont gigantesque (voy. fig. 4).
On pourrait penser un instant que c'est peut-être un nuage qui s'est posé dessus. Mais l'hypothèse est insoutenable, parce qu'un nuage ainsi rectiligne, immobile et durable, serait déjà un phénomène, ensuite parce que justement de chaque côté de la séparation on voit cette année une sorte de prolongement du lac, et que le canal qui aboutit à cette région est également dédoublé, ainsi qu'un autre petit lac voisin auquel on a donné le nom de lac Tithonius.
Il y a plus, ce grand lac du Soleil se montre souvent rattaché à une mer voisine et à des eaux environnantes par trois affluents, dont deux en haut et à gauche ont reçu les noms d'Ambrosia et de Nectar. Or, cette année, on n'a vu ni l'un ni l'autre de ces deux affluents, seulement le troisième, et l'on en distingue quatre autres, ce qui change toute la configuration de ce pays! Que l'on en juge, du reste, par les dessins que nous reproduisons ici.
Afin que nos lecteurs puissent se rendre compte exactement des changements observés, nous mettons sous leurs yeux les cartes de ces régions, d'après les meilleures observations, celles de M. Schiaparelli, directeur de l'Observatoire de Milan.
Voici d'abord (fig. 1) l'état de 1877. Le lac est circulaire, un affluent le rattache à droite, au petit lac du Phénix, et un second affluent, plus large, mais plus pâle, le relie en haut à la mer australe. L'auteur a examiné cette région avec un soin tout spécial, parce qu'elle différait déjà sensiblement des dessins faits par Dawes, Lockyer et Kaiser en 1802 et 1804: le lac était alors ovale, allongé dans le sens est-ouest.. Au contraire, en 1877, il était «parfaitement circulaire, avec le bord légèrement ondulé», et quelquefois même il paraissait plutôt allongé dans le sens vertical. De plus, en 1802 et 1803, en voyait un large affluent relier à gauche le lac à l'Océan voisin. Au lieu de cela, l'observateur milanais vit la place tout à fait nette et découvrit en 1877 le petit cercle inscrit sous le nom de Fontaine du Nectar.
Fig. 1.--Le Lac du Soleil en 1877.Fig. 2.--La même région en 1879.Fig. 3.--La même région en 1881.Fig. 4.--La même région en 1890.
Mars revient vers la Terre en 1879, et on l'observe de nouveau. Des changements évidents sont constatés. L'affluent dont nous venons de parler, qui était tout à fait invisible en 1877, est maintenant perceptible, quoique très mince, et reçoit le nom de Canal du Nectar; l'Aurea cherso est élargie, le Chrysorrhoas a changé de place: au lieu de descendre verticalement le long du 80e degré, il part du 78e pour aller rejoindre le 77e. Le lac est légèrement allongé vers le canal du Nectar, «ce qui lui donne la forme d'une poire» dont la queue monterait de 15° à 20°. L'affluent supérieur est incomparablement moins large qu'en 1877 et a reçu le nom d'Ambrosia. Le lac du Phénix est très diminué. On cherche en vain laFons Juventæ.
Nouvelles études en 1881, et nouvelles transformations. Le lac se montre décidément allongé dans le sens est-ouest, concentrique avec le contour de la Thaumasia. Le lac du Phénix est devenu un centre d'affluents nombreux. L'Agathodémon donne naissance à un lac déjà indiqué en 1877, mais aujourd'hui très développé, et qui reçoit le nom de lac Tithonius. Cette vue correspond à celles de 1862 et 1864. La «Fontaine de Jeunesse», qui avait disparu en 1879, est revenue.
«Che il Lago del Sole cambi di forma e i grandezza, écrit l'éminent observateur, e cosa indubittabile». Sa coloration a été très sombre, et plus sombre lorsque la rotation l'amenait au bord du disque que lorsqu'il passait au méridien central.
C'est sans doute, comme dans plusieurs autres cas, parce que les régions environnantes deviennent alors plus blanches.
L'Araxes s'est montré net, allant droit de la mer Sirenum au lac du Phénix, et non plus tortueux comme en 1877.
Ainsi voilà un lac (ou tout au moins quelque chose qui y ressemble) qui était ovale en 1862 et 1881, et rond en 1877, et tous ses environs changeant également.
Ces trois dessins suffisent pour établir sans contestation possible l'état de la planète pendant ces observations. Eh bien, voici maintenant 1890 (fig. 4).
Le lac est fendu en deux;--le petit lac Tithonius I est également partagé en deux;--le grand affluent du lac, ce que nous avons appelé plus haut la queue de la poire, vient du nord-est au lieu de venir du sud-est (dans tous ces dessins le nord est en bas);--l'ambrosia incline à droite du méridien au lieu d'incliner à gauche;--le canal Chrysorrhoas est double, jusqu'au lac de la Lune, et au-delà jusqu'à la mer Acidalium.
Du lac du Soleil descendent deux nouveaux affluents inconnus jusqu'ici.
Voilà l'état de la question. Il n'y a pas à le dissimuler. Des changements réels, incontestables, et considérables, s'accomplissent à la surface de ce monde voisin.
Sans doute, nous ne pensons pas que ces événements martiens empêchent personne de dormir, et, tout le monde peut même y rester absolument indifférent.
Cependant la question ne manque pas d'intérêt.
Outre qu'il est déjà curieux de savoir que nous pouvons voir d'ici ce qui se passe sur Mars, il ne l'est pas moins de constater que, tout en ressemblant beaucoup à notre planète par sa constitution générale, son atmosphère, ses eaux, ses neiges, ses continents, ses climats, ses saisons, ce globe voisin en diffère cependant de la manière la plus bizarre par sa configuration géographique, ses canaux dédoublés, et surtout par cette faculté de transformation superficielle et de dédoublement des lacs eux-mêmes, de lacs grands comme la France!
Comment expliquer ces variations?
L'hypothèse la plus simple serait d'imaginer que la surface de Mars est plate et sablonneuse, que les lacs et les canaux n'ont pas de lits, pour ainsi dire, sont très peu profonds, et n'ont qu'une très faible épaisseur d'eau, et qu'ils peuvent facilement, suivant les circonstances atmosphériques, les pluies, les marées peut-être, se rétrécir, s'élargir, déborder, et même changer de place. L'atmosphère peut être légère, l'évaporation et la condensation des eaux facile. Nous assisterions d'ici à des inondations plus ou moins vastes et plus ou moins durables. La séparation du lac du Soleil cette année serait due, par exemple, à une diminution ou à un déplacement de l'eau de ce lac, la ligne de séparation pouvant être considérée comme un banc de sable mis à découvert.
Il y a plus d'une objection à cette hypothèse.
La première est qu'il ne me semble pas qu'il y ait moins d'eau, puisque les affluents sont plus nombreux, et que celui de gauche a la longueur d'un bras de mer.
Déplacement d'eau dû à des marées? Ce serait périodique, ne durerait que quelques heures, et ne caractériserait pas comme ici des saisons entières.
Devons-nous plutôt admettre que le banc de sable s'est élevé au-dessus du niveau des eaux et qu'en général, les déplacements d'eaux soient dûs à des soulèvements du sol?
Il est également difficile d'accepter cette interprétation, d'abord parce qu'une telle instabilité du sol serait bien extraordinaire, ensuite parce qu'il faudrait que ces boursoufflements du sol fussent en général rectilignes; enfin parce que les aspects reviennent après plusieurs années, tels qu'on les a vus d'abord. Et puis, cette hypothèse n'expliquerait pas le fait capital, on pourrait dire caractéristique des changements observés sur Mars: la tendance au dédoublement.
Fig. 5.--Mars en 1890.Fig. 6.--La même région en 1888.
Examinons encore, par exemple, un dessin de cette année, et comparons-le aussi à quelque autre d'une année précédente. Voici (fig. 5.) un disque de Mars dessiné l'été dernier, sur lequel on voit plusieurs canaux dédoublés. Le supérieur, horizontal, n'a jamais été, jusqu'à ce jour, considéré comme un canal double: c'était un détroit, venant de la mer triangulaire nommée Mer du Sablier, et conduisant au golfe ou à la baie du Méridien. Comme comparaison, nous mettons en regard (fig. 6) la carte publiée en 1888 par M. Schiaparelli.
L'aspect topographique est entièrement transformé. Au lieu d'être sinueuse, la ligne du rivage est droite et double, partagée par un sillon blanc longitudinal. Double aussi, comme d'habitude d'ailleurs, la baie du Méridien. Double également un petit lac inférieur.
C'est cette tendance au dédoublement qu'il s'agit surtout d'expliquer.
Si ces canaux dédoublés sont les deux côtés d'une bande d'eau, comme on serait porté à le croire par l'aspect comparatif du détroit, qui a déjà été vu maintes fois plus clair dans sa ligne médiane que le long des bords, reste à expliquer comment cette transformation s'opère. Admettre qu'un banc de sable s'élève ainsi, nous semblerait un peu téméraire, et d'ailleurs ce soulèvement ferait écouler l'eau de part et d'autre, sans donner nécessairement naissance à des bords rectilignes.
Il est donc, reconnaissons-le, extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer ces transformations par les forces naturelles que nous connaissons. Songeons aussi que nous ne connaissons pas toutes ces forces, et que des choses très proches de nous restent souvent ignorées. Les habitants des tropiques qui viennent à Paris en hiver pour la première fois, et qui n'ont jamais vu d'arbres sans feuilles ni de neige, sont stupéfaits de nos climats. C'est une curiosité toute nouvelle pour eux de prendre dans leurs mains de l'eau solidifiée, de cette éclatante blancheur, et ils doutent un instant que ces squelettes tout noirs des arbres doivent quelques mois plus tard être couverts d'un luxuriant feuillage. Supposons un habitant de Vénus n'ayant jamais vu de neige. Arriverait-il, en observant la Terre, à comprendre ce que sont les taches blanches qui recouvrent nos pôles? Certainement non. Nous le pouvons, nous, habitants de la Terre, pour les neiges de Mars. Mais nous ne nous expliquons pas ces variations de rivages, ces déplacements d'eau, ces canaux rectilignes et leurs dédoublements, parce que nous n'avons ici-bas rien d'analogue.
Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.
Fig. 7.--Changements dans le cours des fleuves.
Fig. 8.--Changements dans le cours des fleuves.
Fig. 9.--Changements dans le cours des fleuves.
Fig. 10.--Changements dans le cours des fleuves.
On peut admettre des inondations pour les extension de rivages, comme on en a observé le long de la mer du Sablier, et sur la Libye, au-dessous de la mer Flammarion. On peut les admettre aussi pour les régions qui deviennent de temps en temps un peu plus sombres. Mais les déplacements et les transformations semblent d'un autre ordre.
Ces lignes droites ne sont pas naturelles pour nous autres habitants de la Terre. De plus, elles s'entrecroisent mutuellement sous toutes sortes d'angles. On n'a jamais vu de fleuves s'entrecroiser. Admettrons-nous que le sol soit parfaitement de niveau, que ces eaux n'aient pas de cours, et que ce réseau ait quelque rapport avec des canaux d'irrigation?
Mais tout cela varie si étrangement d'aspect et de largeur que nous restons confondus, et que l'opinion de véritables cours d'eau perd graduellement de sa vraisemblance, quoique le ton soit souvent aussi foncé que celui des mers, mais plutôt en rougeâtre qu'en verdâtre ou bleuâtre. Considérons encore, par exemple, les petites cartes ci-dessous (fig. 7 à 10). En 1877, la mer du Sablier était très étroite, et aucun canal n'a été vu dédoublé. On en remarquait un, entre autres, auquel on a donné le nom de Phison. En 1879, mer plus large, le Nil semble avoir changé de cours, et l'on voit deux canaux au lieu d'un. En 1882, nouveau changement au cours du Nil et dédoublement; les deux canaux de 1879 se montrent également dédoublés, et l'on en découvre cinq autres. En 1888, l'Euphrate, le Phison, le Nil (appelé maintenant Protonilus), se montrent dédoublés comme en 1882, mais on voit un nouveau dédoublement, l'Astaboras, et un autre canal (voy. fig. 6). Ce sont encore là des changements. En 1890 (fig. 10) l'Euphrate et le Phison se montrent dédoublés, ainsi qu'une partie seulement du Protonilus, mais l'Astaboras ne l'est pas, le canal de 1888 a disparu, et, comme nous l'avons déjà remarqué, le détroit supérieur s'est partagé en deux dans le sens de sa longueur.
Il est bien difficile de se refuser à admettre que ces lignes droites qui varient ainsi représentent de l'eau ou quelque élément mobile analogue. Elles aboutissent toutes, sans exception, par leurs deux extrémités, à une mer, à un lac ou à un canal, et, par conséquent, l'eau ne doit pas y être étrangère. De plus, on voit quelquefois pendant l'hiver de longues traînées de neige les traverser: or, ces neiges sont fondues sur ces canaux, comme le ferait la neige en tombant sur de l'eau. Auraient-elles pour origine des crevasses géométriques dues à quelque procédé naturel dans la formation du globe de Mars? Peut-être; mais des crevasses seules, même remplies d'eau, n'expliqueraient pas les variations observées, sur lesquelles nous devons encore donner quelques détails. Si nous n'abusons pas de l'attention de nos lecteurs, en les transportant ainsi brusquement sur un autre monde... Mais une fois n'est pas coutume, et, quoique céleste et lointain, le sujet ne manque pas d'intérêt.
(A suivre.)
Au Cercle des Patineurs.
A deux. A trois.
Un débutant. La barre.
La galerie.
Depuis quelques années, la mode est de donner aux jeunes gens et aux jeunes filles, à l'occasion du jour de l'an, des livres spécialement écrits, illustrés, imprimés et reliés pour ce but. Du vingt décembre au premier janvier, les étalages des libraires sont remplis presque exclusivement de ces ouvrages, aux couvertures affriolantes et aux tranches dorées; et les magasins de nouveautés eux-mêmes ont pris l'habitude de leur réserver un emplacement. Le livre a tué le jouet.
Cette vogue, tout le monde la connaît. Mais ce que tout le monde ne connaît pas, ce que savent seuls les gens du métier, comme nous disons dans notre argot littéraire, ce sont les difficultés multiples auxquelles sont en butte les écrivains et les éditeurs qui s'occupent de livres d'étrennes. Que de soucis avant que l'idée première d'un volume ait pris un corps, avant qu'elle ait passé par la série des élaborations qui doivent lui donner la vie!
Autrefois, le public se montrait beaucoup moins exigeant pour le volume d'étrennes qu'il ne l'est aujourd'hui. Ce volume coûtait plus cher et il était moins bien fait. Tout ce qu'on lui demandait, c'était de ne rien contenir de nature à éveiller des curiosités malsaines. Des aventures banales, racontées dans une langue lâchée, sinon incorrecte; des compilations pseudo-scientifiques, émaillées d'erreurs; ou bien de prétendus récits historiques, dans lesquels l'histoire était la plupart du temps travestie de façon lamentable; il n'en fallait pas davantage pour satisfaire l'acheteur bénévole.
Ce fut l'éditeur Hetzel qui créa la littérature de la jeunesse, une littérature de valeur, intéressante et artistique, où le bon sens cessa d'être martyrisé, où l'imagination trouva son compte, où le style avait le charme et la fraîcheur, où la science était respectée. Avant qu'il ne montrât la voie, le livre d'enfant avait été l'apanage presque exclusif de bas-bleus prétentieux et de fruits secs du roman; il chassa tous ces larrons du temple et mit à leur place des hommes d'un talent réel, auxquels il donna lui-même l'exemple.
Cette Renaissance au petit pied date de trente ans, pas davantage.
Il se forma alors une petite pléiade de gens de lettres qui écrivirent pour l'enfant, sans marchander le travail et l'effort, et les auteurs de mérite ne considérèrent plus comme un manquement à leur dignité professionnelle de consacrer leur temps à amuser les petits.
Ce fut un progrès qui alla sans cesse en s'accentuant, une révolution bienfaisante qui a porté des fruits magnifiques. Aujourd'hui, l'étiquette des beaux volumes du jour de l'an ne ment pas: le texte vaut la reliure. En général, au moins. Certes, il y a encore, parmi eux, des ouvrages mal venus; mais la grande majorité est parfaitement recommandable et beaucoup sont excellents.
Le genre, cependant, est ardu. D'abord, il n'admet qu'un nombre restreint de sujets. Pas d'amour, à moins qu'il ne soit dépeint avec une scrupuleuse délicatesse d'expression et encadré dans des faits d'une chasteté absolue. Pas de politique. Pas de philosophie, ou fort peu. Pas de matières arides, ou trop difficiles à comprendre; la science, si elle apparaît, doit se faire aimable. Toutes ces exclusions systématiques s'imposent. Il faut choisir dans le reste: romans sans passions, voyages, œuvres de vulgarisation. Pas de contes de fée; on ne veut plus du merveilleux.
Et encore, en se cantonnant ainsi, y a-t-il à craindre de blesser des susceptibilités. Certains papas se fâchent s'il y a de la religion dans un livre, d'autres se fâchent s'il n'y en a pas. On ne sait trop à quelle aune mesurer la quantité qu'il convient d'en donner.
Et, ici, une considération se place, que le public ignore, mais qui touche fort les éditeurs. Tous les ans, le ministère de l'Instruction publique et le Conseil municipal de Paris achètent un certain nombre de livres destinés à être distribués en prix ou donnés aux bibliothèques scolaires et publiques. Or, avant d'être adoptés, ces volumes sont épluchés par des commissions nommées spécialement à cet effet; et une phrase qui déplaît, un mot seulement, suffit pour déterminer le rejet d'un ouvrage, quelle que soit du reste sa valeur. Aussi MM. les éditeurs, naturellement soucieux de leurs intérêts, exigent-ils des auteurs auxquels ils demandent un manuscrit une prudence excessive. Il s'agit de ne blesser personne, il s'agit d'avoir une commande.
Et comme c'est difficile de ne blesser personne! surtout de ne blesser aucun des membres de la commission instituée par le conseil municipal! Qu'on en juge par un fait.
L'année dernière, je publie un livre intitulé: Voyage en zigzags de deux jeunes Français en France. Mon éditeur, cela va de soi, soumet mon ouvrage à messieurs de la Commission.
«C'est un chef-d'œuvre», dit-il à tous en général et à chacun en particulier. (N. B. Quand un éditeur a édité, ce qu'il a édité est toujours un chef-d'œuvre; au contraire, avant qu'il se décide à éditer, ce qu'on lui propose d'éditer ne vaut jamais les quatre fers d'un chien.)
Mon livre fut rejeté. A la bonne heure! Mais pourquoi? Je le donne en mille.--Parce qu'il contenait des descriptions d'églises!...C'est invraisemblable, et cependant c'est vrai. Il aurait fallu, pour êtreorthodoxe, passer sous silence, dans une énumération des merveilles de l'architecture française, les plus merveilleuses de ces merveilles.Crimine ab uno disce omnes.
Le public, du reste, n'est pas sans avoir, lui aussi, des partis pris. Jamais il n'admettra, par exemple, qu'un romancier habitué à l'étude des peintures de mœurs, avec toutes leurs brutalités, puisse écrire un livre d'enfant. Qu'on offre demain, pour la jeunesse, un volume signé Zola ou Daudet, personne ne l'achètera, ou, si on l'achète, il n'ira pas à ceux-là pour qui il a été composé.
Je sais un éditeur qui, récemment, avait quelque velléité de publier leRêveen livre d'étrennes. Il fit part de son projet à ceux de ses amis dont il prend volontiers conseil. Tous le dissuadèrent de le mettre à exécution.
«Vous n'y pensez pas! lui dirent-ils avec une unanimité bien faite pour convaincre; le nom de Zola sur la couverture d'un volume de jour de l'an, ce serait l'abomination de la désolation!»
L'éditeur baissa pavillon, et, à mon humble avis, il fit bien.
Mais voici un manuscrit qui répond à toutes les conditions possibles et impossibles de succès. Vous croyez peut-être que l'éditeur n'a plus qu'à l'envoyer à l'imprimeur et à dormir sur ses deux oreilles? Quelle erreur!
Il faut d'abord qu'il s'occupe de l'illustration. Aura-t-il des gravures sur bois, ou aura-t-il des dessins à la plume reproduits par l'héliogravure? Grave question. La gravure sur bois est incontestablement supérieure au dessin à la plume, que celui-ci soit sur papier ordinaire ou qu'il soit sur papier procédé; mais elle coûte les yeux de la tête. La belle gravure se paie, en effet, de soixante-quinze centimes à un franc le centimètre carré, tandis que la reproduction par l'héliogravure ne se paie que cinq centimes le centimètre carré.
Puis, quel dessinateur choisir? Celui-ci fait très bien le paysage, mais il ne sait pas faire les personnages. Celui-là excelle dans les marines, mais il n'entend rien aux animaux. Un autre... J'abrège. Voici le dessinateur trouvé. On lui a indiqué les sujets à traiter.
Neuf fois sur dix (sinon plus), en sa qualité d'artiste habitué à rêver aux étoiles ou à autre chose, il sera en retard. Il s'était engagé à livrer un dessin le 12 juin, il l'apportera le 25 juillet. Cependant le manuscrit est à l'imprimerie et la composition est arrêtée parce que l'on attend l'illustration qu'il a promise. Et le pauvre éditeur de se faire du mauvais sang.
Toutefois, à force de secouer ses gens, de presser son imprimeur, d'envoyer chaque matin, à huit heures, un commis éveiller son dessinateur, il est prêt, le malheureux. C'est-à-dire que son ouvrage est entièrement tiré.
Il faut maintenant qu'il en fasse brocher un certain nombre d'exemplaires. Cela va vite. Mais il faut aussi qu'il en fasse relier d'autres, et cela va lentement. On lui a dessiné et colorié par avance le modèle de sa couverture, et, ce modèle, il l'a envoyé à un graveur qui lui a fabriqué les fers destinés à la reproduction du sujet. Cela a pris du temps: d'abord, parce qu'il a été obligé de s'adresser à un spécialiste, et que les spécialistes en cette matière sont rares et, par conséquent, surchargés de besogne; puis, parce qu'il faut autant de fers qu'il y a de couleurs dans le modèle, et que la confection de chacun de ces fers demande un long travail.
Cependant le livre va chez le relieur, non pas chez un relieur ordinaire, on n'en sortirait pas. Mais chez un relieur auquel son outillage permet d'aller vite, chez un relieur dont la plus grande partie du labeur s'exécute à la machine, et l'autre par des procédés particulièrement rapides. Or, il n'y a guère à Paris qu'une demi-douzaine de ces relieurs, et ils ont beau se hâter, augmenter leur personnel et surmener leurs machines, il leur est d'autant plus impossible de contenter tous leurs clients, que tous ont besoin de lui au même moment.
Et remarquez, je vous prie, que je passe sous silence les menus ennuis et les causes secondaires de retard: mise en pages défectueuse, remaniements demandés par l'auteur, épreuves imparfaitement corrigées, gravures mal venues au tirage, etc., etc.
Enfin, voici le livre! Le voici, habillé de sa belle robe de toile et doré sur ses tranches. Il ne reste plus qu'a le mettre en vente.
On l'expédie un peu partout; il faut qu'il y en ait des exemplaires chez tous les principaux libraires de Paris et de la province, voire chez quelques libraires de l'étranger. Et, comme ces exemplaires sont fragiles, il est nécessaire de les empaqueter avec le plus grand soin.
Puis, il faut s'occuper de la publicité. Sans réclame dans les journaux, pas de succès possible. Et l'éditeur de faire leur service à MM. les critiques, et de joindre au volume qu'il leur adresse une note imprimée, où, afin de soulager ceux qui sont paresseux,--il y en a--il a consigné, à grand renfort de rhétorique, les mérites de sa publication. Ceci, bien entendu, indépendamment des annonces qu'il paiera de ses deniers.
Vous croyez que c'est tout? Non, pas encore. Quand son livre est chez les libraires, il faut que l'éditeur s'assure qu'il est mis à l'étalage, au lieu de rester enfoui dans le magasin, à l'abri de la curiosité publique. Livre point vu, livre point vendu. Tous les jours, un commis va faire la cour au boutiquier pour obtenir que le volume de son patron soit en bonne place à la vitrine. Il y a même beaucoup de libraires qui prennent la peine de se déranger eux-mêmes.
Voilà!--Et maintenant savez-vous ce que coûte un livre d'étrennes et ce qu'il peut rapporter?--L'édition de deux mille exemplaires d'un ouvrage in-8° jésus, d'environ 400 pages, convenablement illustré de gravures sur bois et tiré sur du beau papier, revient à une quinzaine de mille francs, soit à 7 fr. 50 l'exemplaire,--un peu moins si, au lieu de faire graver les dessins sur bois, on les a fait reproduire par l'héliogravure.
Cet ouvrage se vend, d'ordinaire, douze francs. Ou, du moins, tel est le prix marqué--ce qu'on appelle en librairie le prix fort. Mais ils sont rares, les acheteurs qui paient le prix fort; les libraires eux-mêmes affichent un prix inférieur, espérant vendre davantage en rognant sur leur remise, obligés du reste à des concessions par la concurrence que leur font les magasins de nouveautés, qui se contentent d'un bénéfice minime.
L'éditeur, lui, ne vend guère directement à l'acheteur. D'ailleurs, même quand cela arrive, l'acheteur réclame une remise qui ne lui est jamais refusée. Aux libraires, il accorde--c'est l'usage--une remise de 33%; même, souvent, il lui livre treize exemplaires quand il ne lui en facture que douze, ce qui s'appelle, en terme de métier, faire le treize-douze. En ne tenant pas compte de ce treize-douze, un exemplaire de douze francs est vendu, net, par l'éditeur huit francs. Pour couvrir les frais d'une première édition de deux mille exemplaires, il faut donc vendre 1,875 exemplaires. Et quand l'édition entière est épuisée, le bénéfice ne dépasse pas mille francs. Il est vrai que la seconde édition coûte moins cher que la première; il n'y a plus, alors, de frais de gravure, et, si l'ouvrage a été cliché, plus de composition à payer. Mais il n'y a pas toujours une seconde édition.
On le voit, les risques sont gros et les bénéfices faibles. Que de mal pour gagner mille francs, souvent pour perdre davantage!
Les chiffres sur lesquels je me suis basé s'appliquent, je le reconnais, aux livres de luxe; mais les autres livres se vendent moins cher s'ils coûtent moins cher, et la proportion des risques et des bénéfices reste la même. A moins que... à moins que...
J'hésite à poursuivre. C'est que, pour m'expliquer, je vais être contraint de livrer au public le secret de fabrication de maint éditeur, et je ne voudrais contrarier aucun d'entre eux. Mais, bah! tant pis; j'ai commencé, j'irai jusqu'au bout. Aussi bien je ne nommerai personne.
Donc, certains éditeurs se servent d'un truc approprié à leurs besoins d'économie. Il est très simple, ce truc. Il consiste à illustrer un livre, autant que faire se peut, avec des dessins déjà publiés. On achète des clichés aux journaux illustrés de la France ou de l'étranger, à raison de dix ou quinze centimes le centimètre carré, et l'on fabrique ainsi, moyennant une somme relativement modique, un volume orné de copieuses gravures. C'est surtout à l'Illustration, auMonde illustréet auMagasin pittoresqueque se font ces emprunts; il est rare qu'en feuilletant leurs collections, on ne découvre pas nombre de dessins qui s'adaptent à un texte quelconque.
Il existe, du reste, à Paris, une maison fort bien achalandée, qui évite aux éditeurs la perte de temps que leur occasionneraient des recherches minutieuses; on se charge d'y trouver pour eux, sans augmentation de prix, tout ce dont ils ont besoin.
Mais, dira-t-on, les clichés ainsi pris de droite et de gauche n'ont pas toujours des dimensions qui conviennent au format de l'ouvrage à illustrer.--C'est vrai. Mais, s'ils sont trop petits, peu importe: ou bien on les place au milieu de la page, ou bien on les habille. Et, s'ils sont trop grands, on les coupe.
On a, d'ailleurs, inventé mieux encore: au lieu d'illustrer le livre, quelques éditeurs font écrire le livre sur des clichés achetés d'avance. De cette manière, on est sûr que les illustrations s'adapteront parfaitement au texte; le tout est que l'auteur à qui est confiée la besogne ait assez d'imagination pour encadrer dans son œuvre les scènes dont on lui impose la représentation.
On fait ce qu'on peut, non ce qu'on veut. Il y a, en librairie, une telle concurrence que les petits éditeurs sont bien pardonnables, quand ils ont peur de ne pas vendre assez de livres pour soutenir leur maison et vivre de leur commerce, quand ils préfèrent une prudente parcimonie à d'imprudentes libéralités.
Il existe, à Paris seulement, près de cent éditeurs qui publient chaque année des livres d'étrennes. Le volume duJournal de la librairiespécialement destiné à annoncer ces livres comprend, pour l'année 1890, 2,692 ouvrages. J'ai compté, je garantis l'exactitude du chiffre. En admettant que ces ouvrages aient été, en moyenne, tirés à 2.000 exemplaires, cela donne le respectable total de 5,384,000 volumes offerts au public. Et notez que beaucoup de livres, parus anciennement, mais toujours sur le marché, ne figurent pas dans ce nombre.
N'avais-je pas raison de dire, en commençant, que les livres sont des étrennes à la mode?Gaston Bonnefont.
Le cardinal Lavigerie et la République.--La déclaration formulée par le cardinal Lavigerie, dans son toast à l'état-major de l'escadre d'évolutions, a eu un tel retentissement et avait en effet une telle importance, qu'on ne saurait passer sous silence tout ce qui peut en préciser le sens et la portée. Au lendemain même de la publication de ce document, nous disions qu'il nous paraissait difficile d'admettre qu'un personnage aussi haut placé dans l'épiscopat eût pu formuler une déclaration aussi nette, sans avoir l'assurance qu'elle ne serait pas désavouée par le chef suprême de l'Église. Et, en effet, tout, depuis, est venu confirmer cette opinion, mais c'est surtout dans une lettre du cardinal Rampolla, secrétaire d'État du Saint-Siège, que l'on trouve la preuve à peu près décisive que le langage du prélat n'a encouru aucune désapprobation au Vatican.
Dans cette lettre, qui est adressée à un évêque français, le cardinal Rampolla reproduit avec complaisance les théories politiques développées par Léon XIII dans de récentes encycliques: «que l'Église catholique ne répugne à aucune forme de gouvernement; qu'elle s'élève au-dessus des querelles et des rivalités de partis; qu'elle entretient des relations avec tous les États, qu'ils soient monarchiques ou démocratiques, etc.»
Si l'on tient compte des atténuations et des réserves que commandent la prudence diplomatique et les traditions de la papauté, et si l'on considère que la lettre du cardinal Rampolla était écrite précisément à l'occasion des déclarations de l'archevêque d'Alger, on est autorisé à en conclure que celui-ci a traduit, en y apportant, il est vrai, la fougue naturelle à son tempérament, et du moins en partie, la pensée secrète du Vatican.
Le cardinal Lavigerie a d'ailleurs voulu s'en expliquer lui-même, et il vient d'adresser à son tour, dans ce but, une lettre auBulletin des missions d'Afrique, dans laquelle il dit en propre termes:
.... «La publication récente de la lettre de S. Em. le cardinal Rampolla vous a montré, connaissant comme vous connaissez les règles de langage du Saint-Siège, la parfaite conformité, quant au fond des choses, entre les doctrines du Pape et mes actes récents, dont on a voulu faire tant de bruit.»
Ainsi donc le cardinal Lavigerie n'hésite pas à invoquer l'autorité du Saint-Père lui-même et à s'abriter derrière son approbation. Aurait-il cette imprudence, si peu conforme aux traditions de l'Église, s'il avait la moindre crainte d'être désavoué? Ce n'est pas probable. On peut donc prévoir, sans prendre parti dans cette délicate question, que l'année 1891 marquera un changement considérable dans l'attitude du parti catholique, et, par conséquent, du parti conservateur, car c'est là le point de départ d'une évolution qui peut être grosse de conséquences.
Afrique:Soudan français.--Le colonel Archinard, commandant supérieur du Soudan français, a quitté Kayes le 11 décembre, se dirigeant vers Nioro, dans le Kaarta, dernier refuge d'Ahmadou. Il est probable qu'à l'heure actuelle il a pris contact avec l'ennemi.
Nioro est situé dans le nord-est de Kayes et de Koniakary, à environ 200 kilomètres de ce dernier point. La ville est défendue par une forteresse qui forme un vaste carré de 250 pas de côté, construit régulièrement en pierres maçonnées avec de la terre. La muraille a 2 m. 50 d'épaisseur et 10 à 12 mètres de hauteur. C'est donc une place imprenable sans artillerie. Aussi le colonel Archinard a-t-il d'excellents canons et des projectiles à la mélinite.
En quittant Kayes, le commandant supérieur a donné pour instructions aux chefs de poste de surveiller avec la plus grande rigueur les Toucouleurs qui viennent faire leur soumission et qui profitent de l'accueil hospitalier qui leur est fait pour se renseigner sur nos forces et sur nos dispositions, se réservant de gagner ensuite le Fouta, le Macina ou le Dinguiray, où nous les retrouvons ensuite comme ennemis.
Tout porte à croire que le colonel Archinard va engager sous peu une action décisive.
La Mission Mizon.--On se rappelle que la mission commerciale qui remontait le Niger sous les ordres de M. Mizon avait été attaquée par les indigènes, pour ainsi dire aux portes mêmes des établissements de la Royal Niger Company, à laquelle le gouvernement anglais a délégué une sorte de souveraineté sur cette région de l'Afrique.
M. Mizon, qui avait été blessé dans cette agression, a vivement protesté et a obtenu satisfaction. Nous apprenons, en effet, que la mission dont il a repris le commandement va pouvoir poursuivre sa route vers le lac Tchad, par le Benoué. La Royal Niger Company s'est formellement engagée à sauvegarder sa marche à travers le territoire soumis à son influence.
La question irlandaise.--On attendait avec une légitime curiosité le résultat de l'élection du comté de Kilkenny, dans laquelle parnellistes et anti-parnellistes se livraient une bataille qui paraissait devoir être décisive. Personnellement, Parnell était fortement engagé, car, ayant abandonné l'action purement parlementaire à laquelle il s'était consacré jusqu'ici pour en appeler au verdict populaire, il avait en quelque sorte transformé l'élection de Kilkenny en véritable plébiscite. C'est du reste la portée qu'il avait donnée lui-même à cette élection dans une déclaration qu'il avait faite quelques jours avant la date du scrutin. Il est vrai que, depuis, il s'était ravisé et, probablement à la suite de renseignements défavorables sur les dispositions des électeurs, il a fait entendre qu'il était décidé à contester les résultats de l'élection de Kilkenny, aussi bien que ceux de toutes les autres circonscriptions nationalistes d'Irlande.
En attendant, voici un premier scrutin populaire dont M. Parnell peut nier la valeur, mais qui n'en est pas moins acquis. Sir John Pope Hennessy, le candidat nationaliste anti-parnelliste, a été élu par 2.527 suffrages, contre 1,356 donnés au candidat parnelliste, M. Vincent Scully. Parnell est donc battu à une assez forte majorité On voit que nous avions raison de prévoir que si le grand agitateur peut encore compter sur son indiscutable popularité, il aura quelque peine à déraciner de l'esprit de ses partisans la doctrine qu'il a préconisée lui-même, c'est-à-dire que la cause de l'Irlande ne pouvait triompher que par la voie de la persuasion, en d'autres termes par la voie parlementaire. Le tribun a été si éloquent dans le développement de cette thèse, que sa théorie reste victorieuse, même lorsqu'il y renonce pour son compte.
Est-ce à dire pour cela que c'en est fait de son influence? Loin de là! Battu sur un point, Parnell peut remporter sur d'autres des victoires de nature à compenser la défaite, et dans un pays ravagé par la misère et la famine on ne sait jamais quelles peuvent être les conséquences d'un soulèvement populaire, même quand, au début, il ne paraît pas avoir grande importance.
La Société des artistes français.--Lundi de la semaine dernière a été tenue au palais de l'Industrie l'assemblée générale de la Société des artistes, sous la présidence de M. Bailly.
M. Daumet a rendu compte de la situation financière de l'association, qui possède aujourd'hui un peu plus d'un million.
M. Tony Robert-Fleury a exposé ensuite le résultat des travaux du comité et des commissions. Il a parlé notamment de l'exposition de Buenos-Ayres qui fut, on le sait, un désastre. Huit cents œuvres environ d'artistes français furent saisies à la demande des créanciers de M. Delpech, l'organisateur. Or, la question est de savoir si «les œuvres d'art, prêtées par leurs auteurs pour figurer dans une exposition particulière, peuvent être saisies par des tiers, quoique n'étant pas la propriété de l'organisateur de ces expositions.»
Le tribunal de commerce s'est prononcé pour l'affirmative, mais la Société des artistes a porté l'affaire devant la cour, et espère faire modifier cette jurisprudence qui, si elle était définitivement admise, rendrait impossibles toutes les expositions particulières en France et à l'étranger.
Le samedi suivant a eu lieu l'assemblée dans laquelle il a été procédé au renouvellement du comité des 90, qui se subdivise ainsi: Peinture 50 membres; sculpture, 20 membres; architecture, 10 membres, et gravure, 10 membres.
Dans la section de peinture, MM. Bonnat, Tony Robert-Fleury, Jules Lefebvre, Benjamin Constant, J.-P. Laurens, Cormon, Henner, Bouguereau, occupent toujours la tête de liste. Parmi les membres nouveaux, on remarque les noms de MM. Raphaël Collin, Tategrain, François Flameng, Dantan, Julien Dupré, etc.
En somme la composition du comité reste ce qu'elle était et tout porte à croire que la scission qui s'est produite l'année dernière, et qui a eu pour conséquence la création du salon du Champ-de-Mars, subsistera cette année encore.
Dans les deux réunions que vient de tenir la société des artistes, il n'a nullement été question de modifier les articles des statuts concernant l'admission des œuvres et la distribution des médailles, c'est-à-dire les deux points sur lesquels portait le désaccord. Les choses restent donc en l'état et nous continuerons à avoir deux salons comme par le passé.
La Société d'encouragement et la Ville de Paris. --Une difficulté, qui ne sera pas bien sérieuse--tout porte à le croire--s'est élevée entre la Société d'encouragement et la Ville de Paris, au sujet du bail relatif à l'hipoodrome de Longchamps. D'après l'inspecteur des caisses municipales, la Société ne se serait pas strictement conformée à certaines clauses du contrat, en sorte que la Ville serait en droit de demander la résiliation du bail. Mais il est probable qu'en raison des services que rend la Société d'encouragement et des graves inconvénients que présenterait la déchéance prononcée contre elle, on n'en arrivera pas à cette extrémité, d'autant plus que tout le monde reconnaît les avantages immenses que procure à la ville l'excellente gestion de cette société.
Comme bases des nouvelles négociations, les représentants de la Société d'encouragement proposent: Prorogation du bail de 1906 à 1940; augmentation du loyer de Longchamps porté de 12,000 à 50,000 francs; versement à la caisse municipale d'une somme qui pourra s'élever jusqu'à 1% à prendre sur les 3% du produit brut des paris faits sur les hippodromes, sans toutefois que cette somme puisse dépasser 300,000 francs par an.