LA MODE

Quand cette route muletière fut assez avancée, elle servit à apporter les rails du chemin de fer qu'on ne pouvait pas monter à dos d'hommes par les glissoirs des avalanches et l'on commença le traitement de la combe.La première chose à entreprendre était de la débarrasser des blocs instables, déjà en mouvement ou menaçant de se détacher; et cette opération était celle qui exigeait le plus de coup d'œil et de prudence, car on s'exposait à mettre tout le sommet de la montagne en marche, sans trop prévoir où les morceaux iraient.Attachés par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils précipitèrent, en commençant par le sommet, tous les blocs qu'on ne pouvait pas consolider; puis, le terrain déblayé, pour soutenir les blocs plus solides et les pierrailles ou même les parties déclives sur lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des murs de soutènement en maçonnerie sèche, de 5 à 6 mètres de hauteur, s'étageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes les pentes avec des gazons bien feutrés dans lesquels on respectait soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu'à ce que les racines se fussent implantées dans le sable.Depuis que le travail est commencé avec cette double combinaison de murs et de gazonnements, c'est-à-dire depuis quatre ans, il est arrivé à la moitié de la combe à peu près; mais, comme les difficultés ont beaucoup diminué par cette raison que la combe se rétrécit vers son goulot, il semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour l'amener au point où l'on en est. Le chemin muletier va être terminé; on connaît la montagne; et les ouvriers qui, au début, étaient rares pour travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi résolus qu'on peut le désirer.Car, malgré le danger très réel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a été blessé; et, dans la saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a été effrayé par la chute d'un bloc maladroitement échappé. C'est alors à de certaines heures où les buvettes et les bains sont habituellement fermés qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la route est barrée; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent là tranquillement en digérant leur verre d'eau ne se doutent qu'à 1,000 ou 1,100 mètres au-dessus de leur tête s'exécutent des travaux considérables, qui à Paris ou dans un rayon moins éloigné solliciteraient la curiosité générale et la visite de tous les reporters du monde; mais c'est dans les Pyrénées qu'ils s'accomplissent, et vous savez, les Pyrénées, ça n'est pas précisément parisien.Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait à entreprendre et l'autre le résultat obtenu. Dans la première un ouvrier retient le wagon chargé, la voie étant légèrement inclinée de manière à ne rendre la traction nécessaire qu'au retour des wagons vides. Dans l'autre, les travaux de soutènement sont à peu près terminés. La photographie a été prise au moment où un des ouvriers va donner, au moyen de la corne d'appel, le signal d'arrêt de la circulation sur la route de la Raillière, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge réglementaire.** *Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu'à un certain point, l'idée des travaux entrepris, car à l'Exposition, dans le pavillon des forêts, un diorama en représentait une petite partie, celle du sommet, en ce moment terminée. Mais, bien que rendu avec beaucoup de chic, ce diorama ne parlait pas, et c'était là son tort, puisque la plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien à ce qu'il voulait représenter.Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lâchée devant ce diorama;--C'est pitié de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de pareils travaux de fortification, exécutés par des forestiers.Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant à celui-là et représentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un président de section, s'adressant à ses jurés, leur disait:--Maintenant, messieurs, nous arrivons à un curieux exemple de la culture de la vigne dans les Alpes.Je sens que cette observation, qui a cependant été entendue par de nombreux témoins, peut paraître un peu forte; est-ce la rendre vraisemblable de dire quelle appartient à un architecte... parisien?Hector Malot.UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Commencement des travaux desoutènement de la combe de Péguère (Pyrénées).UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Vue prise au cours destravaux de soutènement. (Voir l'article page 35.)LA MODEOn a dîné beaucoup en décembre: on dansera beaucoup en janvier, les fêtes officielles préludant aux fêtes mondaines qui attendent le dernier glas du carnaval pour chanter leurs premiers fredons.La robe du soir est donc à l'ordre de l'année nouvelle. Déjà habillées d'hiver pour les visites du matin, les Parisiennes songent désormais aux robes de gala par lesquelles, cet hiver, elles conquerront une beauté nouvelle, une séduction neuve et originale.Elles sont bien jolies, les robes du soir qui s'achèvent dans l'atelier de nos grands faiseurs, avec leur grâce souple de fourreaux chatoyants, le long desquels glissent les pierreries. Jolies, à une seule critique près: je veux parler de la manche que quelques femmes portent, avec le corsage décolleté, tout à fait longue et boutonnée au poignet. C'est là une erreur regrettable et une incontestable faute de goût. Car, pour garder sa ligne pure, le corsage du soir devrait être absolument sans manches. Moins il est empâté d'étoffe, plus le bras s'allonge élégant, et la simple épaulette, sertissant la blancheur des épaules de sa ligne lumineuse, suffit à l'encadrer, en ce genre de toilette. Ou bien, pour le demi-décolleté--la demi-peau!--la manche Louis XV, arrêtée au-dessus du coude et l'enchâssant d'une mousse de dentelle, de façon à laisser libre l'avant-bras que moule le long gant de saxe.Tout ce qui, en dehors de cela, engonce le bras et en rompt la ligne, est assurément de goût médiocre. Le «gigot» a été, sous Louis-Philippe, une mauvaise plaisanterie de quelque couturière naturaliste--le couturier n'était pas encore inventé!...--Et la manche Valois, bouffante du haut, boutonnée au poignet, qui s'accordait peut-être avec l'époque, est aujourd'hui due aux ultra-maigres qui possèdent, pour bras, une paire d'échalas.La robe du soir, donc, pour être logique et gracieuse, doit être sans manches; ou, du moins, avoir le moins de manches possible. Elle se fait de deux sortes: légère pour les très jeunes femmes, lourde pour celles qui ont passé vingt-cinq ans ou qui ne dansent plus.** *La robe lourde est en velours, en satin ou en lampas. Le satin est très à la mode, cette année. Aussi le velours de nuance tendre, bleu clair, vert pâle ou maïs. Peu de garniture, bien entendu. Mais des broderies d'or ou de pierreries au corsage et en panneau à la jupe assez longue, unie derrière, drapée devant.Le satin et les velours mêlés sont d'un effet fort heureux. Le velours, alors, forme le dos du corsage, s'allonge sur la jupe en ailes étroites, ainsi que les pans d'un très long habit. Le satin est couvert de broderies.Mais il y a toujours, dans le mélange des étoffes, beaucoup de fantaisie, partant beaucoup d'imprévu. La robe tout en satin, comme la robe tout en velours, est bien plus correcte, bien plus classique. Combien est élégant du satin rose de Chine, avec une fine broderie d'or et d'argent en entredeux, au-dessus de l'ourlet, courant sur le côté, en fermeture au petit corsage, tout brodé, comme une cuirasse! Ou, sur du satin jaune d'or, l'ourlet brodé et pailleté d'or, avec l'étoffe ramagée, en relief, de tout petits bouquets également brodés d'or. Encore bien aristocratique en sa simplicité somptueuse, une robe en peau de soie blanche que garnit, en fichu, enchâssant la gorge, du vieux point de Venise.Le même point de Venise, rattaché en godets, forme draperie autour de la jupe et il enferme les hanches, noué à la pointe du corsage, comme le fichu l'est à la poitrine.Les robes lourdes, portées aux premières fêtes, sont celles d'aujourd'hui. Les robes légères seront celles de demain. En voici une de crêpe blanc, que rayent d'étroits rubans de même nuance. Par derrière, la jupe ronde, comme presque toutes les jupes légères, est montée à gros plis plats, et le ruban, passé en sens inverse, coupe en travers chaque pli, de haut en bas. Le corsage décolleté, à longue pointe, est en satin crème avec un fichu noué de crêpe. Pour manches, des branches de cerisier en épaulières. Les mêmes branches, en grappes, retiennent la jupe sur le côté. Dans les cheveux, petite couronne de cerises sertissant le chignon.** *Une autre toilette est de satin rose. Une draperie de crêpe hortensia festonne au bord de la jupe, toute frangée de violettes: le tout voilé par une jupe de crêpe rose, tout unie et ourlée, en bas, de plusieurs plis plats. Le corsage en crêpe, froncé à la vierge, avec gorgerette de violettes. Une robe de crêpe blanc, avec fond de peau de soie, est plus simple encore: pour toute garniture, à la jupe, trois rangs de broderie, pointillée d'argent, cerclant l'ourlet. Au corsage, la gorgerette, aussi de broderie, descend en pointe devant et derrière. Les manches, nouées de satin, faites d'un seul bouillon de crêpe. Une autre, en tuile lilas, est couverte, devant, de larges chevrons de satin lilas qui forment comme un corps d'abeille; tandis que, derrière, les bandes de satin descendent toutes droites. Le corsage tout en satin, avec draperie de crêpe et guirlande-sautoir de lilas. Des lilas aussi dans la jupe, en longues grappes.Je finis par une toilette en quelque sorte intermédiaire, le crêpe de Chine tenant le milieu entre la robe lourde et la robe légère, plus souple que la première, moins habillée que la seconde, très facile à porter et convenant aux réceptions de demi-gala. Celui-ci de nuance mauve, la jupe drapée, plissée en bas comme un tablier d'enfant. Des nœuds de velours lilas soutiennent les draperies, formant sur le côté des demi-guirlandes. Le dos et la traîne en tulle mauve, coupé de bandes de crêpe de Chine, le devant du corsage tout drapé, en crêpe de Chine, noué de velours lilas.Violette.Les élections sénatoriales.--On a procédé dimanche dernier, conformément à la Constitution, au renouvellement d'un tiers du Sénat. Il y avait à pourvoir à la vacance de 81 sièges, sur lesquels 65 étaient occupés par des républicains et 16 par des conservateurs. Le scrutin a donné les résultats suivants: 75 républicains, 6 conservateurs.Les républicains ont donc gagné 10 sièges, qui se répartissent ainsi: 2 dans le Pas-de-Calais, 1 dans la Seine-Inférieure. 1 dans le Tarn-et-Garonne et 3 dans la Vienne.En conséquence, sur les 300 membres qui composent le Sénat, on comptera 238 républicains et 55 monarchistes. Il y a encore une élection à venir, celle de l'Inde, qui aura lieu demain, et six sièges à pourvoir par suite de décès. Comme il est probable que ces derniers seront occupés par des sénateurs appartenant à la même opinion que ceux dont ils prendront la succession, le Sénat sera définitivement constitué de la façon suivante: 244 républicains et 56 monarchistes.Le scrutin du 4 janvier a fait entrer à la Chambre Haute sept députés: MM. Maxime Lecomte, Deprez, Vignancourt, Vilar, Dautresme, R. Waddington, Brugnot.Sur les 74 républicains élus, 29 sont nouveaux. Ce sont, outre les 7 députés qui viennent d'être cités: MM. Camescasse. ancien préfet de police, Gomot, Barrière, Jean Dupuy, directeur duPetit Parisien, Levrey, Brusset, Leporché, Gravier, Ranc, Lefèvre, Lesouef, P. Casimir Périer, Regismantet, Léo Aymé, Rolland, Angles, Edmond Magnier, directeur de l'Événement, Couteaux, Thezard, Salomon, Jules Ferry, Joigneaux.Dans le département de la Seine, seuls M. de Freycinet, président du Conseil, et M. Poirier ont été nommés au premier tour. Ont été élus ensuite, au troisième tour, MM. Tolain, Ranc et Alexandre Lefèvre.La première chose à constater, c'est que depuis 1876, année à laquelle remonte l'institution du Sénat, la majorité républicaine de cette assemblée n'a fait que progresser.Aux élections des inamovibles en décembre 1876 et aux élections générales de janvier 1877, il y eut 114 républicains élus et 156 conservateurs.Aux élections de janvier 1879, lors du premier renouvellement par tiers des sénateurs élus par les départements, il y eut 82 élections qui donnèrent la majorité aux républicains. Ceux-ci se trouvèrent alors au nombre de 160 et les conservateurs au nombre de 140.En janvier 1882, les républicains enlevèrent 66 sièges sur 79 et la majorité républicaine du Sénat atteignit alors 190 membres. En 1885, les républicains gagnèrent encore 25 sièges, en sorte que la minorité conservatrice fut réduite à 90 membres.Enfin, en tenant compte des élections partielles de 1888 et des résultats de dimanche dernier, on constate que, depuis 1876, les républicains ont gagné 99 sièges perdus par les conservateurs.Il y là un mouvement intéressant à signaler; cependant l'opinion publique se montre généralement moins frappée des questions d'ordre général que de celles qui concernent les personnes. Aussi l'attention s'est-elle portée cette fois moins sur l'ensemble des élections que sur deux candidats qui, à des titres divers, occupent une place importante sur la scène politique, M. de Freycinet et M. Jules Ferry.On ne doutait pas de l'élection de M. de Freycinet, qui ne compte plus ses victoires, quel que soit le terrain sur lequel il se présente. Si, à l'Académie, il ne l'a emporté qu'au troisième tour--et on n'a vu là qu'une suprême coquetterie de l'illustre compagnie qui a voulu laisser croire que cette candidature était discutée--ici le président du Conseil a triomphé, et haut la main, au premier tour. Il obtient 579 suffrages sur 654 votants, c'est-à-dire une majorité inconnue dans les précédentes élections de la Seine. C'est presque l'unanimité. Elle s'explique par les séductions qu'exerce le talent de cet homme politique habitué à résoudre tous les problèmes en mathématicien doublé d'un orateur, mais on assure aussi que les délégués sénatoriaux ont voulu surtout acclamer en lui le ministre de la guerre, c'est-à-dire celui qui personnifie aujourd'hui la défense nationale. S'il en est ainsi, il n'y a qu'à s'incliner, le mobile principal des électeurs de la Seine étant de ceux qui ne sauraient être discutés, et on ne peut que constater une fois de plus, avec une nouvelle allégresse, la promptitude avec laquelle s'apaisent toutes les querelles de partis quand le patriotisme est en jeu.L'élection de M. Jules Ferry a une réelle importance à un tout autre point de vue. Il représente la politique coloniale inaugurée par la nouvelle république et, en ce qui concerne la politique intérieure, il a été considéré longtemps comme l'homme d'État le mieux armé pour résister aux prétentions excessives des radicaux ou des socialistes. Plus d'une fois, le sénateur des Vosges sera amené à prendre la parole pour s'expliquer sur ce qu'on appelle les «aventures» de notre politique coloniale dont on le rend, avec injustice parfois, personnellement responsable. Mais il est permis de se demander si l'attente générale ne sera pas trompée, quand M. Jules Ferry sera appelé à prendre rang dans les questions qui divisent les esprits. Depuis le moment où il a dû se tenir à l'écart, bien des événements se sont produits qui ont modifié profondément la classification des partis et il est probable que l'ancien ministre aura quelque peine à reconnaître lui-même la voie dans laquelle il doit s'engager, s'il veut remplir le rôle pour lequel l'opinion s'imagine qu'il a été créé. Quoi qu'il en soit, son intervention dans les débats parlementaires est attendue avec curiosité.Election législative.--L'élection de l'arrondissement de Saint-Flour, (Cantal), a donné les résultats suivants: M. Bory, vice-président du conseil général, républicain, élu par 6.353 voix, contre 3.165 à M. Andrieux, ancien député.Conseil municipal de Paris.--La commission des finances du conseil municipal avait fait croire que, rompant avec de vieilles habitudes, cette assemblée discuterait et voterait le budget de la préfecture de police. Il n'en a rien été et, en séance, le conseil a émis son vote annuel, c'est-à-dire qu'il a refusé les crédits nécessaires à la police de la capitale.Ce n'est pas tout, le conseil a voté le rétablissement d'un chapitre du budget qui, sous couleur de bonne comptabilité, détache une partie des services administratifs qui doivent dépendre de la direction préfectorale pour la placer sous le contrôle immédiat du consul.Le ministre de l'intérieur a fait signer dès le lendemain par le président de la République deux décrets qui annulent ces deux décisions. Le conflit que l'on croyait écarté se trouve donc renaître avec plus de violence que jamais.Mais, en revanche, il n'est que juste de porter à l'actif du conseil municipal une décision qui sera très généralement approuvée. La majorité a réduit de 146,000 francs à 20,000 le crédit affecté aux bataillons scolaires. C'est leur suppression à brève échéance, car ce crédit de 20,000 fr. ne peut servir qu'à couvrir les frais de liquidation de cette fâcheuse institution. Elle disparaîtra sans laisser de vifs regrets, même parmi ceux qui l'ont inventée, ou patronnée au début.Amérique du Nord.La récolte des Sioux.--Les Indiens poursuivent la lutte avec cet acharnement et ce mépris de la vie dont l'Illustrationa donné une idée dans un de ses derniers numéros, en montrant les épreuves terribles par lesquelles consentent à passer ceux d'entre eux qui veulent acquérir le titre de guerrier. La guerre à laquelle ils se livrent sera d'autant plus meurtrière qu'elle ne répond en rien aux règles que se sont imposées les peuples civilisés. Les Indiens se postent sur un point, attendent au passage les troupes fédérales ou les attirent dans une embuscade, et, après avoir dirigé sur l'ennemi un feu bien nourri, n'hésitent pas à se retirer dans des régions à peu près inaccessibles.C'est un combat de ce genre qui a eu lieu la semaine dernière. Un courrier arrivé à Omaka avait apporté la nouvelle que les Indiens avaient entouré et incendié la mission de Clay Creek, ou se trouvaient des prêtres, des religieuses et plusieurs centaines d'enfants. Un régiment de cavalerie, envoyé immédiatement sur les lieux, a trouvé l'école en feu; la mission, qui est à une certaine distance de l'école, n'était pas encore atteinte.La cavalerie a failli être enveloppée par les Indiens, dont la plupart se tenaient en embuscade, tandis que cinq ou six cents d'entre eux occupaient l'attention des soldats. Au moment où l'enveloppement était presque complet, un autre régiment de cavalerie est arrivé et a pu disperser les révoltés qui ont pris la fuite dans toutes les directions. Les troupes ont dû rentrer à Pine Ridge, sans avoir, en somme, obtenu de résultats sérieux.Aussi le général qui commande l'expédition a-t-il été obligé d'adopter un plan dont l'exécution demandera un certain temps. Il se propose d'organiser un mouvement combiné, grâce auquel il pourra entourer complètement le camp principal des Peaux-Rouges et les mettre dans la nécessité de se soumettre en les réduisant par la famine.Déjà les Indiens souffrent terriblement de la faim, et aussi du froid. Les expéditions qu'ils entreprennent de temps à autre ont moins pour but de rencontrer les troupes fédérales que de piller les fermes afin de s'y approvisionner de bétail et de chevaux; en présence des difficultés, chaque jour plus grandes, qu'ils rencontrent, quelques-uns ont déjà été amenés à faire leur soumission, car tous ne sont pas des guerriers et il y a là des vieillards, des femmes, des enfants, qui cèdent aux souffrances qui leur sont imposées. Les guerriers eux-mêmes, d'ailleurs, eux qui ne craignent ni le fer ni le feu, résisteront-ils à la faim?La pêche dans la mer de Behring.--On a vu dernièrement, par le message du président des États-Unis, que la question de la pêche dans la mer de Behring était loin d'être résolue. Les négociations avec le gouvernement anglais continuent, mais sans amener des résultats appréciables, et la prochaine campagne va commencer sans qu'une solution soit intervenue.Or, on affirme que les armateurs anglais qui pratiquent cette pêche arment leur flottille, mais en prenant la précaution dangereuse d'embarquer sur leurs navires des armes et des munitions, de façon à permettre aux équipages de répondre par la force, s'ils étaient inquiétés dans l'exercice de ce qu'ils considèrent comme leur droit. Il y a donc à prévoir des conflits sérieux, si, comme on l'assure d'autre part, le gouvernement des États-Unis est décidé à la résistance.Chine: les réceptions diplomatiques. --Les mœurs de la Chine subissent peu à peu une transformation qui permet de croire que, dans un avenir, encore assez éloigné il est vrai, ce pays rentrera dans la loi commune qui règle les rapports qu'ont entre eux tous les peuples civilisés. Evidemment le grand empire d'Extrême-Orient reste encore fermé à l'étranger, mais petit à petit les points de contact s'établissent et par la force des choses la règle d'État en vertu de laquelle les étrangers sont tenus à l'écart devient moins absolue.A ce point de vue il convient de signaler le décret que vient de rendre l'empereur pour établir d'une façon définitive dans quelles conditions doivent avoir lieu les réceptions accordées au corps diplomatique. L'empereur dit notamment:«....Conformément aux précédents créés par S. M. l'empereur Tung-Tchen et désireux de montrer notre empressement à l'égard des puissances, nous voulons augmenter le nombre de nos réceptions. Nous décrétons donc qu'une réception en l'honneur des ministres et chargés d'affaires étrangers aura lieu dans le courant de la première lune de l'année prochaine et que le Tsong-Li-Yamen prendra d'avance les ordres nécessaires pour fixer le jour de cette réception. Le lendemain un banquet sera offert au corps diplomatique. Cette cérémonie sera répétée tous les ans à la même époque. De plus, à chacune des fêtes d'État qui doivent être des occasions de réjouissances pour tous, le Tsong-Li-Yamen recevra des ordres à l'effet d'offrir un banquet au corps diplomatique.«Ces dispositions montrent que nous avons le plus sincère désir d'entretenir et d'affermir continuellement nos bonnes relations avec les pays amis.»Sans exagérer la portée de ce document, il est permis de remarquer le ton de courtoisie et même de cordialité dans lequel il est écrit. A ce point de vue il a une signification qui méritait d'être notée au passage.La pêche des moules.--On sait que la pêche et le commerce des moules étaient interdits pendant plusieurs mois de l'année. D'une part, on espérait ainsi aider à la reproduction de ces mollusques; d'autre part on estimait qu'il y avait danger pour la santé publique à permettre le commerce des moules à l'époque du frai.L'administration vient de lever ces interdictions et dorénavant on pourra pratiquer toute l'année la pêche des moules, à pied et en bateau, sur les moulières dont le préfet maritime ou le chef de service de la marine aura autorisé l'exploitation.Ce décret est intéressant à mentionner, en ce qu'il tend à détruire un préjugé très répandu, comme on en jugera par le passage suivant du rapport adressé à ce sujet au président de la République par le ministre de la marine.«Quant à la toxicité des moules pendant le frai, elle méritait de retenir l'attention et je ne me suis décidé à écarter ce second motif par lequel se défendait subsidiairement le régime des décrets de 1853 et 1859 qu'après avoir eu recours aux lumières des savants les plus autorisés. Le comité consultatif des pêches maritimes, dans un rapport publié au Journal officiel du 26 mai 1889, a démontré que les accidents causés par l'ingestion des moules sont excessivement rares et qu'ils ne se produisent que lorsque ces mollusques ont séjourné dans les eaux stagnantes ou souillées des ports, mais qu'il n'y a aucune corrélation à établir entre l'époque du frai et la nocivité de ces coquillages. Le comité consultatif d'hygiène publique, consulté à son tour sur cette question, l'a résolue dans un sens absolument identique, à la date du 10 mars dernier.Nécrologie.--M. A. Peyrat, sénateur.Le vice-amiral Aube, ancien ministre de la marine.M. Charles Sanson, ancien commissaire-général de la section tunisienne à l'Exposition universelle.M. Andouillé, ancien inspecteur des finances, sous-gouverneur honoraire de la Banque de France.M. A. Saillard, ingénieur civil, président de l'association des anciens élèves de l'école des Hautes-Études commerciales.M. le baron Gustave Ambert, frère du général récemment décédé, ancien trésorier général.M. Boulart, ancien député, président du comité royaliste des Landes.M. de Cazaneuve, président du tribunal de Villeneuve-sur-Lot.Mme veuve Nathalie Vattier, née Barely, connue sous le pseudonyme de V. Vattier d'Ambroyse, auteur de plusieurs livres d'éducation pour les jeunes filles.M. Mackensie Grieves, membre du Jockey-Club, connu comme un des meilleurs cavaliers de Paris.LES THÉÂTRESOpéra-Comique: l'Amour vengé, deux actes, de M. Augé de Lassus, musique de M. de Meaupou.A la dernière soirée de l'an de grâce 1890, la direction de l'Opéra-Comique a payé sa dette envers M. Crescent, lequel, vous ne l'ignorez pas, a fondé un prix et pour les auteurs dramatiques, et pour les musiciens. Aux termes de l'acte de donation, le poésie et la partition couronnés doivent être représentés dans l'année. Le théâtre reçoit dix mille francs du ministère à la condition que l'ouvrage sera joué dix fois. Commercialement parlant, l'affaire est rémunératrice, et pourtant, on ne peut croire quelles difficultés elle rencontre dans son exécution. Il semble, à voir les résistances de l'administration, que ce soit là une des clauses les plus pénibles de son cahier des charges. A bien prendre la chose, le théâtre a le plus grand intérêt à ce concours dont le but est de lui révéler des auteurs inconnus. Les manuscrits arrivent en quantité invraisemblable. Par centaines. Les partitions sont moins nombreuses, mais les juges ont encore à décider entre une vingtaine d'ouvrages. Jusqu'à ce jour, les grandes espérances dans l'inconnu ont été déçues; les révélations subites ne se sont pas manifestées; mais qui sait? les surprises viendront peut-être; en tout cas, cette fois encore, la tentative n'a pas été sans succès, et le public a accueilli avec une grande faveur les deux actes de M. Augé de Lassus dont M. de Meaupou a écrit la musique.La pièce a pour titre: l'Amour vengé.Les méfaits commis par l'Amour contre les hommes et contre les dieux sont en si grand nombre que Jupiter, dans un accès de justice et de morale, fait prendre Éros, et l'attache à un arbre avec des chaînes de roses. Le captif fait retentir les bois de ses gémissements et de ses lamentations à ce point que le bon Silène, appelé par ses cris, s'approche du malheureux, et touché de ses larmes consent à le délivrer. Silène met pourtant une condition à cet acte généreux: il veut être aimé par la toute-puissance d'Éros. La chose est d'autant plus facile que l'Amour trouve un double bénéfice à cet acte: il paye sa dette de reconnaissance envers Silène d'abord, et il se venge ensuite du maître des dieux, qui a abusé de sa puissance envers lui, simple immortel. Éros inspire donc une folle passion pour Silène à la belle Antiope, que Jupiter poursuit. Aussi, quand le roi de l'Olympe déclare sa flamme à la belle, celle-ci lui répond-elle, avec tout le respect du à son rang, quelle le vénère, mais quelle aime Silène: le coup a porté, et l'amour-propre de Jupiter s'indigne d'un tel choix et d'une telle préférence.La vengeance d'Éros va plus loin encore: le dieu malin montre au dieu puissant le groupe amoureux dans la joie de leurs ébats; Jupiter ne se possède plus, et, pendant qu'Antiope va cherche des fruits pour déjeuner sur l'herbe en compagnie de Silène, Jupiter se saisit du maître ivrogne et lui ordonne de renoncer à l'amour d'Antiope, sinon il deviendra plus affreux encore que par le passé. Silène se le tient pour dit et, à son retour, Antiope, étonnée, ne trouve plus qu'un amoureux transi qui se refuse à ses caresses. L'humiliation est entrée au cœur de la femme dédaignée. Au fond, Éros est bon diable, et, à la prière de Jupiter, il se laisse toucher. Il parle à Antiope en faveur du maître des dieux, et elle oublie rapidement Silène qui, du reste, aura le vin pour se consoler.Sur ce poème mythologique M. de Meaupou a écrit une fort agréable partition, dont l'originalité peut être discutée, mais dont l'élégance et le goût, ne sauraient être mis en question. Il y a là un musicien des plus délicats et des plus distingués. Il serait fâcheux que le talent de M. de Meaupou ne fût pas mis une seconde fois à l'épreuve. Le succès me semble assuré d'avance après cette première expérience de la scène, j'en ai pour garant et les couplets de Silène, et les duos d'amour de Silène et de Jupiter avec Antiope, et lequartettotrès scénique qui a eu les honneurs de la soirée.C'est M. Fugère qui tient le rôle difficile de Silène. M. Fugère est à coup sûr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comédiens qu'ait eu, et depuis longtemps, l'Opéra-Comique. Chaque création nouvelle affirme son autorité. Il est parfait sous les traits de ce dieu des buveurs qui, avec un comédien moins sûr de lui-même, pouvait facilement tourner à la caricature. La majesté de Jupiter se perd dans le jeu hésitant de M. Carbone; mais la voix de ténor de ce chanteur ne manque ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernaërt, joue agréablement le rôle d'Antiope. Quant à Éros, il est représenté par Mlle Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comédienne des plus intelligentes; mais ces qualités de l'art auraient été insuffisantes, dans le rôle déshabillé de l'Amour, si la nature ne s'était chargée de parfaire le personnage. C'est complet.M. Savigny.L'ANTHROPOPLASTIE GALVANIQUELes hommes se sont toujours montrés jaloux de rendre à leurs morts un culte particulier et cependant ils n'ont jamais accordé qu'un intérêt très médiocre à la conservation des cadavres. Les Égyptiens assuraient, il est vrai, la conservation des morts par des soins méticuleux. Daubenton et plus récemment Czermak nous renseignent à cet égard. Il existait, dans l'ancienne Égypte, des officines spéciales où les cadavres étaient soumis à des manipulations plus ou moins compliquées: les corps étaient immergés dans des bains antiputrescibles, puis enveloppés par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on peut affirmer que l'embaumement égyptien était pour ainsi dire une exception: les riches seuls pouvaient y prétendre. A notre époque, l'art des embaumements n'a pas fait de grands progrès. On se contente le plus ordinairement de pousser dans les artères du cadavre une injection stérilisante dont la composition varie, et on se préoccupe peu de ce qui adviendra. Au surplus, de même qu'en Égypte, au temps de Ptolémée, ce mode de conservation n'est appliqué que très exceptionnellement.Faut-il rechercher dans l'imperfection des procédés le peu de goût que nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement? Obéissons-nous fatalement à une loi de la nature, à cette loi formulée dans ces paroles de l'évangile:pulvis es et in pulverem reverteris?Le docteur Variot, un des médecins les plus distingués des hôpitaux de Paris, répond à ces deux questions en proposant à ses contemporains l'emploi des procédés galvanoplastisques pour obtenir des momies indestructibles. Le Dr Variot métallise notre cadavre tout entier: il l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent. Donc plus de putréfaction et plus de poussière. Voilà une invention qui pique votre curiosité? Vous voulez savoir comment procède le Dr Variot?Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait exécuter dans le laboratoire de la Faculté de médecine où M. Variot poursuit ses recherches. Dans un double cadre à quatre montants, réunis en haut et en bas par des plateaux carrés, vous voyez le corps d'un enfant sur notre dessin de première page, le cadre est disposé sous une cloche pneumatique; sur celui ci-dessus il est placé dans un bain de sulfate de cuivre. Le corps de l'enfant a été perforé à l'aide d'une tige métallique. Une des extrémités de cette tige butte contre la voûte du crâne, tandis que l'autre est enfoncée comme un pivot dans une douille de métal de l'appareil située au centre du plateau inférieur du cadre. Le cadre support est un cadre conducteur de l'électricité. Les montants et les fils conducteurs ont été soigneusement isolés avec du caoutchouc, de la gutta ou de la paraphine. Le courant électrique est fourni par une petite batterie de trois piles thermo-électriques Chaudron. Un contact métallique dentelé, en couronne, descend du plateau supérieur et appuie légèrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des contacts ont été échelonnés sur les quatre montants métalliques du cadre, pour être appliqués aux points voulus, avec la possibilité de les déplacer à volonté.Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut rendre le corps bon conducteur de l'électricité. A cet effet, l'opérateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate d'argent, ou bien encore il pulvérise cette solution sur la surface cutanée au moyen d'un instrument très connu: le pulvérisateur dont vous vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opération faite, la peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pénétré jusque dans le derme. Mais ce sel d'argent il faut le réduire, c'est-à-dire le séparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficulté.Immersion du sujet dans le bain galvanique.Le double cadre est placé sous une cloche dans laquelle on fait le vide au moyen d'une trompe à eau et ou on fait pénétrer ensuite des vapeurs de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une opération dangereuse, comme toutes les opérations où le phosphore en dissolution jolie un rôle quelconque. C'est le détail de cette opération qui est fidèlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garçon de laboratoire veille au fonctionnement régulier de la trompe. Vous voyez à gauche de l'opérateur une sorte de marmite en fonte aux parois très épaisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen d'une petite lampe à gaz, à une température assez élevée pour en assurer la vaporisation.Quand les vapeurs phosphorées ont réduit la couche de nitrate d'argent, la peau du cadavre est d'un blanc grisâtre; elle est comparable à la surface d'une statue de plâtre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a plus qu'à procéder aussi rapidement que possible à la métallisation. A cet effet, le cadre double est immergé dans le bain de sulfate de cuivre. Nous n'avons pas à décrire cette opération que tout le monde connaît. Sous l'influence du courant, électrique, le dépôt métallique se fait d'une façon ininterrompue; les molécules de métal viennent se déposer sur la peau du cadavre, et y forment bientôt une couche continue, l'opérateur doit régler avec grand soin les envois d'électricité afin d'éviter un dépôt métallique grenu et sans cohérence. En déplaçant à propos les contacts, il substituera à la peau une écorce de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En surveillant attentivement l'épaisseur du dépôt jeté sur le visage, sur les mains, sur toutes les parties délicates du corps, il obtiendra un moule fidèle qui rappellera exactement les détails de conformation et les teintes de la physionomie. Un bon dépôt de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur offre une solidité suffisante pour résister au ploiement et aux chocs extérieurs. L'épaisseur de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur ne doit pas être dépassée pour l'enveloppement métallique du visage et des mains qui seront, ainsi rigoureusement moulés. Sur le tronc, l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation intégrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si on le juge utile pour consolider la momie métallique, on atteindra une épaisseur de dépôt de 1 millimètre à 1 millimètre et demi.Quel est l'avenir réservé à ce procédé de momification que le Dr Variot appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est infiniment probable que les cadavres métallisés ne figureront jamais qu'en très petit nombre dans nos nécropoles et que longtemps, longtemps encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en commençant:pulvis es et in pulverem reverteris. Nous sommes poussière, et nous retournerons en poussière! L'inventeur de l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs à la métallisation totale du cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches était surtout de donner aux musées et aux laboratoires de nos Facultés de médecine des pièces anatomiques en parfait état de conservation, des pièces très fidèles, très exactes, plutôt que d'arracher nos cadavres aux vers du tombeau.Marcel Edant.L'AMIRAL AUBELa mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle carrière de marin. Elle avait commencé en 1840. Le jeune Aube n'avait alors que quatorze ans. il était né en 1826 à Toulon, où son père était le fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général du Var. Il se distingua au Sénégal, étant lieutenant de vaisseau: de 1870 à 1878. il fit à bord duSeigneleyune remarquable campagne dans le Pacifique: il était capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda laSaôneen escadre: il fut promu contre-amiral en 1880 et fut nommé gouverneur de la Martinique. Il était à peine en fonctions quand éclata une terrible épidémie de fièvre jaune: le fléau, qu'il combattit avec courage, l'atteignit lui-même dans ses plus chères affections en emportant Mme Aube. L'amiral ne tarda pas à quitter son gouvernement pour commander en second l'escadre d'évolution. Il fut nommé vice-amiral.Mais la partie active et pratique de la carrière de l'amiral Aube n'est pas la partie essentielle, bien qu'il y ait déployé de grandes qualités d'énergie, de décision, de bravoure, et qu'il y ait montré une rare connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait été préoccupé d'idées de réformes importantes: il fut appelé à les mettre en lumière et à les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier 1886; il resta au ministère jusqu'en mai 1887.Nous vîmes alors à la tribune du parlement cette figure énergique de marin, nullement banale ni conforme au type courant du «loup-de-mer» classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin énergique était accusé encore par les cheveux blancs, plantés drus et taillés en brosse; son œil clair et net, sa haute stature, constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet éclat aigu et fixe qui illumine la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne passerait pas, indifférent et inactif, dans une administration qui ne lui semblait pas en harmonie avec les progrès modernes. Comme tous les novateurs, il fut ardemment discuté. Il avait des partisans très dévoués, il eut des adversaires irréconciliables, il était un voyant pour les premiers, il n'était qu'un visionnaire pour les seconds. L'expérience--j'entends: une expérience complète, longue et décisive--n'a pas encore terminé ce débat passionné et passionnant.LA MORT DU LIEUTENANT PLATL'infanterie de marine vient de faire une nouvelle perte au Tonkin: c'est celle du lieutenant Plat, tué à la prise de Long-Sat, le 13 novembre dernier.Notre gravure, exécutée d'après un croquis fait sur les lieux par un officier du corps expéditionnaire, le lieutenant Brezzi, représente le moment où ce malheureux jeune homme tombe mortellement frappé près du fortin où il s'était courageusement placé pour mieux prendre le dessin de l'intérieur du village, occupé par les pirates. M. Plat était officier d'ordonnance du général Godin, et, depuis son arrivée au Tonkin, il avait excité l'admiration de ses chefs et de ses camarades par son infatigable entrain et sa grande intelligence. Du reste, cet officier s'était déjà fait connaître par un remarquable voyage au Fouta-Djalon, qu'il avait fait en 1887-88 en Afrique. On peut lire le récit de cette belle exploration dans l'intéressant ouvrage:Deux compagnes au Soudan français, que vient de publier le colonel Gallieni, sous les ordres duquel le lieutenant Plat avait accompli ses travaux au Soudan. Cette mort fait un grand vide dans l'infanterie de marine, mais on sait que les trous sont vite comblés dans cette arme d'élite, qui cependant n'en est plus à compter ses pertes, depuis notre installation au Tonkin.LES BATEAUX DE PÊCHE PENDANT L'HIVERL'Illustrationconsacrait, dans son dernier numéro, une série de dessins à ceux pour qui les rigueurs de l'hiver sont la source d'une joie nouvelle, les patineurs, qui ne sont jamais si heureux que lorsque le thermomètre leur assure une «belle gelée.» Mais, à côté de ces privilégiés qui regardent comme un plaisir de trouver un climat sibérien à la porte du Bois de Boulogne, combien sont nombreux ceux qui souffrent de cette température exceptionnelle dans nos climats!Au premier rang de ces victimes du froid, il faut sans contredit placer les marins, pour qui la gelée, quand elle est assez forte pour agir sur l'eau de mer, est une véritable torture. Ceux qui ont passé le cap Horn dans la saison des glaces ou qui ont séjourné sur les bancs de Terre Neuve en hiver racontent, comme une des épreuves les plus pénibles de leur existence toujours si rude, les douleurs de ces terribles campagnes. Les embruns jaillissent sur l'avant du bateau: partout où ils viennent se projeter, la glace se forme; la voile et les focs ne sont plus qu'une masse compacte, ainsi que les haubans qui prennent l'aspect d'arcs-boutants de cristal.Nous n'en sommes pas tout à fait là encore sur nos côtes, mais nous en approchons et les amateurs de pittoresque n'ont qu'à se rendre sur notre littoral de Normandie pour avoir une idée de la navigation au Cap Horn. Les barques de pêche représente notre collaborateur Kœrner, rentrent au port, l'avant recouvert d'une véritable cuirasse de glace et ornées stalactites qui pendent le long du beaupré et des ralingues de foc, évoquant, dans ces régions que nous ne connaissons guère que sous l'aspect ensoleillé de l'été, le tableau d'une expédition au pôle Nord.CHARME DANGEREUXPARANDRÉ THEURIETIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.XIDès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare. Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe, il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur elle-même et le suivit.D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là, invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond, prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude. L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait rester cachée au fond de son cœur. L'humanité lui commandait d'éviter un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue Carabacel par le chemin le plus court.Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la rampe de la rue Saint-François-de-Paule.--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos, n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en obéissant.--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des vendeurs democcoletticirculaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; lesmoccolettijetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et semblable à une Nixe Scandinave.Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur desmoccoletti. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le cœur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté desmoccoletti, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle, étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes, heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts s'étreignaient...--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de plumes.--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux tournoiement mystérieux, son cœur s'alanguissait et s'en allait amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse et berceuse étreinte...Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique. Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante, les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de laComedia dell'arte. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre, pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation deDon Juan; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la Ludkoff chantaient «La ci darem la mano». Au moment où le landau passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui dit:--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart sans vous avoir devant les yeux.L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la tête:--Ah! soupira-t-elle.Don Juan!... Cette musique-là est l'image de la vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux, ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue, débouchait sur le quai presque désert.Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore une heure, je vous ai à peine parlé!--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne faut pas rêver deux fois le même rêve.--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu que je sois près de vous!--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher, conduisez-nous sur la route de Villefranche.Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.--Comme vous êtes belle! murmura Jacques, en se démasquant à son tour et en la contemplant de l'air d'un homme en extase.--De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non, parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos études. Voilà qui m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur son enfance, sur son village et ses années de début à Paris.--Jacques, dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il avait rêvé de remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations, il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui le touchaient intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans l'atelier de Lechantre. Il parla de la façon dont il comprenait son art, de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra ses projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles, retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait, ses traits irréguliers prenaient une originale expression de beauté intellectuelle, et Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve. Cette mondaine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour ses friches natales, embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-même les sensations d'une enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses yeux se mouillaient.--Au moment où il se dépitait du tour que prenait la conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le cœur de Mme Liebling que s'il lui eût adressé la plus brûlante des déclarations.Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces lignes noires surgissaient de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en fleurs et de villas endormies. Quand ils arrivèrent au sommet de la montée, la lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont-Gros et éclaira d'une tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du cap Ferrat. La mer très calme étalait sa nappe d'argent, estompée tout au fond par une brume légère. On la voyait ourler d'un liseré blanc les roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au-delà de cette langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses. Ça et là un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clarté vive mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou l'épanouissement d'une touffe de roses. Le vent s'était assoupi. Une paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air transparent.--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée, auprès de vous... si près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre corsage!En même temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries qui émergeaient dans l'entrebâillement de la pelisse, il la portait à ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.--Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me grisent comme un vin trop fort?--J'en suis désolée en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car vous ne devez pas vous enivrer de ce vin-là.--Et pourquoi? s'écria-t-il impétueusement.--Parce que vous n'êtes pas libre, répartit-elle.--Libre! murmura-t-il irrité, qui donc est libre en ce monde?... Il m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empêcher... Toute passion sincère est irrésistible.--Voilà de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant que quelqu'un soit très amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de l'honnête femme qu'il méditait de tromper, par celle qui avait provoqué cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque que la trahison elle-même. Puis, par un singulier dédoublement de sa propre pensée, il songeait avec ennui que l'évocation de la pure image de Thérèse au milieu de son galant tête-à-tête allait fatalement interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui, et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur les lèvres de Mme Liebling, il s'efforçait du moins en gardant un silence boudeur de laisser tomber la conversation.--Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez vous-même qu'il n'y a rien à répondre.Il eut un geste d'impatience.--En effet, madame, répliqua-t-il amèrement, vous êtes la logique en personne!... Il s'était rejeté dans le coin du landau et persistait dans son humeur taciturne, il regardait avec dépit les chevaux descendre au trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa maîtresse, le cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour, regrettait la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se désolait de ce silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de naïveté candide qui le rend moralement supérieur à la femme, et qui pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un état d'infériorité. Jacques était convaincu de la sincérité des objections de Mania, tandis que celui-ci ne les avait soulevées qu'avec le secret espoir de les voir réfutées. Elle observait le peintre du coin de l'œil et souriait énigmatiquement. Quand elle eut constaté que son compagnon s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le but.--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?--Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis...--Et a quoi pensez-vous?--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous, je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement ailleurs.--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous m'avez ensorcelé!--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer demeure dans le fond de votre cœur, pure, impeccable, religieusement adorée.--Qu'en savez-vous?--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la passion irrésistible.--Ce n'est pas la même chose.--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh! celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son cœur, on l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide statue»...Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!Dans le creux du rocher, la petite ville endormie étageait au-dessus de la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le landau tourna lentement, puis les chevaux effleurés par le fouet de Baptiste remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa Endymion?--Oui, vous m'avez avoué que vous aviez le cœur sensible... Je crois que vous vous vantiez un peu.--C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à moi sans arrière-pensée, sans compromission.En même temps elle le regardait d'un air de défi.--Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez celui qui satisferait à ces conditions?Le landau filait maintenant avec rapidité sur la route plane, et Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers un inconnu plein de promesses. Il était arrivé à ce degré d'exaltation où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais, j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour vous?--Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous aventurer.--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!--Vous vous donneriez sans regret?--Sans regret.--Sans partage?--Corps et âme... en esclave.Elle éclata de rire.--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'énervaient cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des larmes dans les yeux.--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous n'auriez pas le cœur de plaisanter en un pareil moment.Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à la campagne--et la mystérieuse source de la tendresse se rouvrit en elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.Il les serra avec emportement et ne les lâcha plus.--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?--Comment osez-vous en douter? répondit-elle très bas, et la sourdine caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.

Quand cette route muletière fut assez avancée, elle servit à apporter les rails du chemin de fer qu'on ne pouvait pas monter à dos d'hommes par les glissoirs des avalanches et l'on commença le traitement de la combe.

La première chose à entreprendre était de la débarrasser des blocs instables, déjà en mouvement ou menaçant de se détacher; et cette opération était celle qui exigeait le plus de coup d'œil et de prudence, car on s'exposait à mettre tout le sommet de la montagne en marche, sans trop prévoir où les morceaux iraient.

Attachés par des cordes aux parties solides, les ouvriers--qui tout d'abord se firent prier--entreprirent cette besogne, et au moyen du levier, de la poudre ou de la dynamite selon les circonstances, ils précipitèrent, en commençant par le sommet, tous les blocs qu'on ne pouvait pas consolider; puis, le terrain déblayé, pour soutenir les blocs plus solides et les pierrailles ou même les parties déclives sur lesquelles l'herbe n'avait pas chance de reprendre, on construisit des murs de soutènement en maçonnerie sèche, de 5 à 6 mètres de hauteur, s'étageant les uns au-dessus des autres; et, cela fait, on plaqua toutes les pentes avec des gazons bien feutrés dans lesquels on respectait soigneusement les touffes de rhododendrons et d'airelles qui s'y trouvaient; on les fixa avec des piquets jusqu'à ce que les racines se fussent implantées dans le sable.

Depuis que le travail est commencé avec cette double combinaison de murs et de gazonnements, c'est-à-dire depuis quatre ans, il est arrivé à la moitié de la combe à peu près; mais, comme les difficultés ont beaucoup diminué par cette raison que la combe se rétrécit vers son goulot, il semble qu'il faudra moins de temps pour l'achever qu'on en a pris pour l'amener au point où l'on en est. Le chemin muletier va être terminé; on connaît la montagne; et les ouvriers qui, au début, étaient rares pour travailler dans la combe, sont aussi nombreux maintenant et aussi résolus qu'on peut le désirer.

Car, malgré le danger très réel, il n'y a jamais eu d'accidents depuis le premier jours des travaux: pas un ouvrier n'a été blessé; et, dans la saison des bains, pas un des nombreux baigneurs qui se suivent en procession sur le chemin qui longe la base du couloir n'a été effrayé par la chute d'un bloc maladroitement échappé. C'est alors à de certaines heures où les buvettes et les bains sont habituellement fermés qu'on fait partir les blocs qui doivent tomber, et pendant ces heures la route est barrée; lorsqu'elle est ouverte aucun de ceux qui circulent là tranquillement en digérant leur verre d'eau ne se doutent qu'à 1,000 ou 1,100 mètres au-dessus de leur tête s'exécutent des travaux considérables, qui à Paris ou dans un rayon moins éloigné solliciteraient la curiosité générale et la visite de tous les reporters du monde; mais c'est dans les Pyrénées qu'ils s'accomplissent, et vous savez, les Pyrénées, ça n'est pas précisément parisien.

Les deux vues que nous donnons montrent l'une la besogne qu'il y avait à entreprendre et l'autre le résultat obtenu. Dans la première un ouvrier retient le wagon chargé, la voie étant légèrement inclinée de manière à ne rendre la traction nécessaire qu'au retour des wagons vides. Dans l'autre, les travaux de soutènement sont à peu près terminés. La photographie a été prise au moment où un des ouvriers va donner, au moyen de la corne d'appel, le signal d'arrêt de la circulation sur la route de la Raillière, tandis qu'un autre dresse le drapeau rouge réglementaire.

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Quoi que nous ayons dit, Paris aurait pu se faire, jusqu'à un certain point, l'idée des travaux entrepris, car à l'Exposition, dans le pavillon des forêts, un diorama en représentait une petite partie, celle du sommet, en ce moment terminée. Mais, bien que rendu avec beaucoup de chic, ce diorama ne parlait pas, et c'était là son tort, puisque la plupart de ceux qui passaient devant lui ne comprenaient rien à ce qu'il voulait représenter.

Est-ce qu'un jour, dans un groupe de visiteurs qui certainement avaient souci de la fortune de la France, cette exclamation ne fut pas lâchée devant ce diorama;

--C'est pitié de voir gaspiller l'argent des contribuables dans de pareils travaux de fortification, exécutés par des forestiers.

Il est vrai que devant le diorama qui faisait pendant à celui-là et représentait la canalisation de torrents dans les Basses-Alpes, un président de section, s'adressant à ses jurés, leur disait:

--Maintenant, messieurs, nous arrivons à un curieux exemple de la culture de la vigne dans les Alpes.

Je sens que cette observation, qui a cependant été entendue par de nombreux témoins, peut paraître un peu forte; est-ce la rendre vraisemblable de dire quelle appartient à un architecte... parisien?Hector Malot.

UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Commencement des travaux desoutènement de la combe de Péguère (Pyrénées).

UNE MONTAGNE QUI S'ÉCROULE.--Vue prise au cours destravaux de soutènement. (Voir l'article page 35.)

On a dîné beaucoup en décembre: on dansera beaucoup en janvier, les fêtes officielles préludant aux fêtes mondaines qui attendent le dernier glas du carnaval pour chanter leurs premiers fredons.

La robe du soir est donc à l'ordre de l'année nouvelle. Déjà habillées d'hiver pour les visites du matin, les Parisiennes songent désormais aux robes de gala par lesquelles, cet hiver, elles conquerront une beauté nouvelle, une séduction neuve et originale.

Elles sont bien jolies, les robes du soir qui s'achèvent dans l'atelier de nos grands faiseurs, avec leur grâce souple de fourreaux chatoyants, le long desquels glissent les pierreries. Jolies, à une seule critique près: je veux parler de la manche que quelques femmes portent, avec le corsage décolleté, tout à fait longue et boutonnée au poignet. C'est là une erreur regrettable et une incontestable faute de goût. Car, pour garder sa ligne pure, le corsage du soir devrait être absolument sans manches. Moins il est empâté d'étoffe, plus le bras s'allonge élégant, et la simple épaulette, sertissant la blancheur des épaules de sa ligne lumineuse, suffit à l'encadrer, en ce genre de toilette. Ou bien, pour le demi-décolleté--la demi-peau!--la manche Louis XV, arrêtée au-dessus du coude et l'enchâssant d'une mousse de dentelle, de façon à laisser libre l'avant-bras que moule le long gant de saxe.

Tout ce qui, en dehors de cela, engonce le bras et en rompt la ligne, est assurément de goût médiocre. Le «gigot» a été, sous Louis-Philippe, une mauvaise plaisanterie de quelque couturière naturaliste--le couturier n'était pas encore inventé!...--Et la manche Valois, bouffante du haut, boutonnée au poignet, qui s'accordait peut-être avec l'époque, est aujourd'hui due aux ultra-maigres qui possèdent, pour bras, une paire d'échalas.

La robe du soir, donc, pour être logique et gracieuse, doit être sans manches; ou, du moins, avoir le moins de manches possible. Elle se fait de deux sortes: légère pour les très jeunes femmes, lourde pour celles qui ont passé vingt-cinq ans ou qui ne dansent plus.

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La robe lourde est en velours, en satin ou en lampas. Le satin est très à la mode, cette année. Aussi le velours de nuance tendre, bleu clair, vert pâle ou maïs. Peu de garniture, bien entendu. Mais des broderies d'or ou de pierreries au corsage et en panneau à la jupe assez longue, unie derrière, drapée devant.

Le satin et les velours mêlés sont d'un effet fort heureux. Le velours, alors, forme le dos du corsage, s'allonge sur la jupe en ailes étroites, ainsi que les pans d'un très long habit. Le satin est couvert de broderies.

Mais il y a toujours, dans le mélange des étoffes, beaucoup de fantaisie, partant beaucoup d'imprévu. La robe tout en satin, comme la robe tout en velours, est bien plus correcte, bien plus classique. Combien est élégant du satin rose de Chine, avec une fine broderie d'or et d'argent en entredeux, au-dessus de l'ourlet, courant sur le côté, en fermeture au petit corsage, tout brodé, comme une cuirasse! Ou, sur du satin jaune d'or, l'ourlet brodé et pailleté d'or, avec l'étoffe ramagée, en relief, de tout petits bouquets également brodés d'or. Encore bien aristocratique en sa simplicité somptueuse, une robe en peau de soie blanche que garnit, en fichu, enchâssant la gorge, du vieux point de Venise.

Le même point de Venise, rattaché en godets, forme draperie autour de la jupe et il enferme les hanches, noué à la pointe du corsage, comme le fichu l'est à la poitrine.

Les robes lourdes, portées aux premières fêtes, sont celles d'aujourd'hui. Les robes légères seront celles de demain. En voici une de crêpe blanc, que rayent d'étroits rubans de même nuance. Par derrière, la jupe ronde, comme presque toutes les jupes légères, est montée à gros plis plats, et le ruban, passé en sens inverse, coupe en travers chaque pli, de haut en bas. Le corsage décolleté, à longue pointe, est en satin crème avec un fichu noué de crêpe. Pour manches, des branches de cerisier en épaulières. Les mêmes branches, en grappes, retiennent la jupe sur le côté. Dans les cheveux, petite couronne de cerises sertissant le chignon.

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Une autre toilette est de satin rose. Une draperie de crêpe hortensia festonne au bord de la jupe, toute frangée de violettes: le tout voilé par une jupe de crêpe rose, tout unie et ourlée, en bas, de plusieurs plis plats. Le corsage en crêpe, froncé à la vierge, avec gorgerette de violettes. Une robe de crêpe blanc, avec fond de peau de soie, est plus simple encore: pour toute garniture, à la jupe, trois rangs de broderie, pointillée d'argent, cerclant l'ourlet. Au corsage, la gorgerette, aussi de broderie, descend en pointe devant et derrière. Les manches, nouées de satin, faites d'un seul bouillon de crêpe. Une autre, en tuile lilas, est couverte, devant, de larges chevrons de satin lilas qui forment comme un corps d'abeille; tandis que, derrière, les bandes de satin descendent toutes droites. Le corsage tout en satin, avec draperie de crêpe et guirlande-sautoir de lilas. Des lilas aussi dans la jupe, en longues grappes.

Je finis par une toilette en quelque sorte intermédiaire, le crêpe de Chine tenant le milieu entre la robe lourde et la robe légère, plus souple que la première, moins habillée que la seconde, très facile à porter et convenant aux réceptions de demi-gala. Celui-ci de nuance mauve, la jupe drapée, plissée en bas comme un tablier d'enfant. Des nœuds de velours lilas soutiennent les draperies, formant sur le côté des demi-guirlandes. Le dos et la traîne en tulle mauve, coupé de bandes de crêpe de Chine, le devant du corsage tout drapé, en crêpe de Chine, noué de velours lilas.Violette.

Les élections sénatoriales.--On a procédé dimanche dernier, conformément à la Constitution, au renouvellement d'un tiers du Sénat. Il y avait à pourvoir à la vacance de 81 sièges, sur lesquels 65 étaient occupés par des républicains et 16 par des conservateurs. Le scrutin a donné les résultats suivants: 75 républicains, 6 conservateurs.

Les républicains ont donc gagné 10 sièges, qui se répartissent ainsi: 2 dans le Pas-de-Calais, 1 dans la Seine-Inférieure. 1 dans le Tarn-et-Garonne et 3 dans la Vienne.

En conséquence, sur les 300 membres qui composent le Sénat, on comptera 238 républicains et 55 monarchistes. Il y a encore une élection à venir, celle de l'Inde, qui aura lieu demain, et six sièges à pourvoir par suite de décès. Comme il est probable que ces derniers seront occupés par des sénateurs appartenant à la même opinion que ceux dont ils prendront la succession, le Sénat sera définitivement constitué de la façon suivante: 244 républicains et 56 monarchistes.

Le scrutin du 4 janvier a fait entrer à la Chambre Haute sept députés: MM. Maxime Lecomte, Deprez, Vignancourt, Vilar, Dautresme, R. Waddington, Brugnot.

Sur les 74 républicains élus, 29 sont nouveaux. Ce sont, outre les 7 députés qui viennent d'être cités: MM. Camescasse. ancien préfet de police, Gomot, Barrière, Jean Dupuy, directeur duPetit Parisien, Levrey, Brusset, Leporché, Gravier, Ranc, Lefèvre, Lesouef, P. Casimir Périer, Regismantet, Léo Aymé, Rolland, Angles, Edmond Magnier, directeur de l'Événement, Couteaux, Thezard, Salomon, Jules Ferry, Joigneaux.

Dans le département de la Seine, seuls M. de Freycinet, président du Conseil, et M. Poirier ont été nommés au premier tour. Ont été élus ensuite, au troisième tour, MM. Tolain, Ranc et Alexandre Lefèvre.

La première chose à constater, c'est que depuis 1876, année à laquelle remonte l'institution du Sénat, la majorité républicaine de cette assemblée n'a fait que progresser.

Aux élections des inamovibles en décembre 1876 et aux élections générales de janvier 1877, il y eut 114 républicains élus et 156 conservateurs.

Aux élections de janvier 1879, lors du premier renouvellement par tiers des sénateurs élus par les départements, il y eut 82 élections qui donnèrent la majorité aux républicains. Ceux-ci se trouvèrent alors au nombre de 160 et les conservateurs au nombre de 140.

En janvier 1882, les républicains enlevèrent 66 sièges sur 79 et la majorité républicaine du Sénat atteignit alors 190 membres. En 1885, les républicains gagnèrent encore 25 sièges, en sorte que la minorité conservatrice fut réduite à 90 membres.

Enfin, en tenant compte des élections partielles de 1888 et des résultats de dimanche dernier, on constate que, depuis 1876, les républicains ont gagné 99 sièges perdus par les conservateurs.

Il y là un mouvement intéressant à signaler; cependant l'opinion publique se montre généralement moins frappée des questions d'ordre général que de celles qui concernent les personnes. Aussi l'attention s'est-elle portée cette fois moins sur l'ensemble des élections que sur deux candidats qui, à des titres divers, occupent une place importante sur la scène politique, M. de Freycinet et M. Jules Ferry.

On ne doutait pas de l'élection de M. de Freycinet, qui ne compte plus ses victoires, quel que soit le terrain sur lequel il se présente. Si, à l'Académie, il ne l'a emporté qu'au troisième tour--et on n'a vu là qu'une suprême coquetterie de l'illustre compagnie qui a voulu laisser croire que cette candidature était discutée--ici le président du Conseil a triomphé, et haut la main, au premier tour. Il obtient 579 suffrages sur 654 votants, c'est-à-dire une majorité inconnue dans les précédentes élections de la Seine. C'est presque l'unanimité. Elle s'explique par les séductions qu'exerce le talent de cet homme politique habitué à résoudre tous les problèmes en mathématicien doublé d'un orateur, mais on assure aussi que les délégués sénatoriaux ont voulu surtout acclamer en lui le ministre de la guerre, c'est-à-dire celui qui personnifie aujourd'hui la défense nationale. S'il en est ainsi, il n'y a qu'à s'incliner, le mobile principal des électeurs de la Seine étant de ceux qui ne sauraient être discutés, et on ne peut que constater une fois de plus, avec une nouvelle allégresse, la promptitude avec laquelle s'apaisent toutes les querelles de partis quand le patriotisme est en jeu.

L'élection de M. Jules Ferry a une réelle importance à un tout autre point de vue. Il représente la politique coloniale inaugurée par la nouvelle république et, en ce qui concerne la politique intérieure, il a été considéré longtemps comme l'homme d'État le mieux armé pour résister aux prétentions excessives des radicaux ou des socialistes. Plus d'une fois, le sénateur des Vosges sera amené à prendre la parole pour s'expliquer sur ce qu'on appelle les «aventures» de notre politique coloniale dont on le rend, avec injustice parfois, personnellement responsable. Mais il est permis de se demander si l'attente générale ne sera pas trompée, quand M. Jules Ferry sera appelé à prendre rang dans les questions qui divisent les esprits. Depuis le moment où il a dû se tenir à l'écart, bien des événements se sont produits qui ont modifié profondément la classification des partis et il est probable que l'ancien ministre aura quelque peine à reconnaître lui-même la voie dans laquelle il doit s'engager, s'il veut remplir le rôle pour lequel l'opinion s'imagine qu'il a été créé. Quoi qu'il en soit, son intervention dans les débats parlementaires est attendue avec curiosité.

Election législative.--L'élection de l'arrondissement de Saint-Flour, (Cantal), a donné les résultats suivants: M. Bory, vice-président du conseil général, républicain, élu par 6.353 voix, contre 3.165 à M. Andrieux, ancien député.

Conseil municipal de Paris.--La commission des finances du conseil municipal avait fait croire que, rompant avec de vieilles habitudes, cette assemblée discuterait et voterait le budget de la préfecture de police. Il n'en a rien été et, en séance, le conseil a émis son vote annuel, c'est-à-dire qu'il a refusé les crédits nécessaires à la police de la capitale.

Ce n'est pas tout, le conseil a voté le rétablissement d'un chapitre du budget qui, sous couleur de bonne comptabilité, détache une partie des services administratifs qui doivent dépendre de la direction préfectorale pour la placer sous le contrôle immédiat du consul.

Le ministre de l'intérieur a fait signer dès le lendemain par le président de la République deux décrets qui annulent ces deux décisions. Le conflit que l'on croyait écarté se trouve donc renaître avec plus de violence que jamais.

Mais, en revanche, il n'est que juste de porter à l'actif du conseil municipal une décision qui sera très généralement approuvée. La majorité a réduit de 146,000 francs à 20,000 le crédit affecté aux bataillons scolaires. C'est leur suppression à brève échéance, car ce crédit de 20,000 fr. ne peut servir qu'à couvrir les frais de liquidation de cette fâcheuse institution. Elle disparaîtra sans laisser de vifs regrets, même parmi ceux qui l'ont inventée, ou patronnée au début.

Amérique du Nord.La récolte des Sioux.--Les Indiens poursuivent la lutte avec cet acharnement et ce mépris de la vie dont l'Illustrationa donné une idée dans un de ses derniers numéros, en montrant les épreuves terribles par lesquelles consentent à passer ceux d'entre eux qui veulent acquérir le titre de guerrier. La guerre à laquelle ils se livrent sera d'autant plus meurtrière qu'elle ne répond en rien aux règles que se sont imposées les peuples civilisés. Les Indiens se postent sur un point, attendent au passage les troupes fédérales ou les attirent dans une embuscade, et, après avoir dirigé sur l'ennemi un feu bien nourri, n'hésitent pas à se retirer dans des régions à peu près inaccessibles.

C'est un combat de ce genre qui a eu lieu la semaine dernière. Un courrier arrivé à Omaka avait apporté la nouvelle que les Indiens avaient entouré et incendié la mission de Clay Creek, ou se trouvaient des prêtres, des religieuses et plusieurs centaines d'enfants. Un régiment de cavalerie, envoyé immédiatement sur les lieux, a trouvé l'école en feu; la mission, qui est à une certaine distance de l'école, n'était pas encore atteinte.

La cavalerie a failli être enveloppée par les Indiens, dont la plupart se tenaient en embuscade, tandis que cinq ou six cents d'entre eux occupaient l'attention des soldats. Au moment où l'enveloppement était presque complet, un autre régiment de cavalerie est arrivé et a pu disperser les révoltés qui ont pris la fuite dans toutes les directions. Les troupes ont dû rentrer à Pine Ridge, sans avoir, en somme, obtenu de résultats sérieux.

Aussi le général qui commande l'expédition a-t-il été obligé d'adopter un plan dont l'exécution demandera un certain temps. Il se propose d'organiser un mouvement combiné, grâce auquel il pourra entourer complètement le camp principal des Peaux-Rouges et les mettre dans la nécessité de se soumettre en les réduisant par la famine.

Déjà les Indiens souffrent terriblement de la faim, et aussi du froid. Les expéditions qu'ils entreprennent de temps à autre ont moins pour but de rencontrer les troupes fédérales que de piller les fermes afin de s'y approvisionner de bétail et de chevaux; en présence des difficultés, chaque jour plus grandes, qu'ils rencontrent, quelques-uns ont déjà été amenés à faire leur soumission, car tous ne sont pas des guerriers et il y a là des vieillards, des femmes, des enfants, qui cèdent aux souffrances qui leur sont imposées. Les guerriers eux-mêmes, d'ailleurs, eux qui ne craignent ni le fer ni le feu, résisteront-ils à la faim?

La pêche dans la mer de Behring.--On a vu dernièrement, par le message du président des États-Unis, que la question de la pêche dans la mer de Behring était loin d'être résolue. Les négociations avec le gouvernement anglais continuent, mais sans amener des résultats appréciables, et la prochaine campagne va commencer sans qu'une solution soit intervenue.

Or, on affirme que les armateurs anglais qui pratiquent cette pêche arment leur flottille, mais en prenant la précaution dangereuse d'embarquer sur leurs navires des armes et des munitions, de façon à permettre aux équipages de répondre par la force, s'ils étaient inquiétés dans l'exercice de ce qu'ils considèrent comme leur droit. Il y a donc à prévoir des conflits sérieux, si, comme on l'assure d'autre part, le gouvernement des États-Unis est décidé à la résistance.

Chine: les réceptions diplomatiques. --Les mœurs de la Chine subissent peu à peu une transformation qui permet de croire que, dans un avenir, encore assez éloigné il est vrai, ce pays rentrera dans la loi commune qui règle les rapports qu'ont entre eux tous les peuples civilisés. Evidemment le grand empire d'Extrême-Orient reste encore fermé à l'étranger, mais petit à petit les points de contact s'établissent et par la force des choses la règle d'État en vertu de laquelle les étrangers sont tenus à l'écart devient moins absolue.

A ce point de vue il convient de signaler le décret que vient de rendre l'empereur pour établir d'une façon définitive dans quelles conditions doivent avoir lieu les réceptions accordées au corps diplomatique. L'empereur dit notamment:

«....Conformément aux précédents créés par S. M. l'empereur Tung-Tchen et désireux de montrer notre empressement à l'égard des puissances, nous voulons augmenter le nombre de nos réceptions. Nous décrétons donc qu'une réception en l'honneur des ministres et chargés d'affaires étrangers aura lieu dans le courant de la première lune de l'année prochaine et que le Tsong-Li-Yamen prendra d'avance les ordres nécessaires pour fixer le jour de cette réception. Le lendemain un banquet sera offert au corps diplomatique. Cette cérémonie sera répétée tous les ans à la même époque. De plus, à chacune des fêtes d'État qui doivent être des occasions de réjouissances pour tous, le Tsong-Li-Yamen recevra des ordres à l'effet d'offrir un banquet au corps diplomatique.

«Ces dispositions montrent que nous avons le plus sincère désir d'entretenir et d'affermir continuellement nos bonnes relations avec les pays amis.»

Sans exagérer la portée de ce document, il est permis de remarquer le ton de courtoisie et même de cordialité dans lequel il est écrit. A ce point de vue il a une signification qui méritait d'être notée au passage.

La pêche des moules.--On sait que la pêche et le commerce des moules étaient interdits pendant plusieurs mois de l'année. D'une part, on espérait ainsi aider à la reproduction de ces mollusques; d'autre part on estimait qu'il y avait danger pour la santé publique à permettre le commerce des moules à l'époque du frai.

L'administration vient de lever ces interdictions et dorénavant on pourra pratiquer toute l'année la pêche des moules, à pied et en bateau, sur les moulières dont le préfet maritime ou le chef de service de la marine aura autorisé l'exploitation.

Ce décret est intéressant à mentionner, en ce qu'il tend à détruire un préjugé très répandu, comme on en jugera par le passage suivant du rapport adressé à ce sujet au président de la République par le ministre de la marine.

«Quant à la toxicité des moules pendant le frai, elle méritait de retenir l'attention et je ne me suis décidé à écarter ce second motif par lequel se défendait subsidiairement le régime des décrets de 1853 et 1859 qu'après avoir eu recours aux lumières des savants les plus autorisés. Le comité consultatif des pêches maritimes, dans un rapport publié au Journal officiel du 26 mai 1889, a démontré que les accidents causés par l'ingestion des moules sont excessivement rares et qu'ils ne se produisent que lorsque ces mollusques ont séjourné dans les eaux stagnantes ou souillées des ports, mais qu'il n'y a aucune corrélation à établir entre l'époque du frai et la nocivité de ces coquillages. Le comité consultatif d'hygiène publique, consulté à son tour sur cette question, l'a résolue dans un sens absolument identique, à la date du 10 mars dernier.

Nécrologie.--M. A. Peyrat, sénateur.

Le vice-amiral Aube, ancien ministre de la marine.

M. Charles Sanson, ancien commissaire-général de la section tunisienne à l'Exposition universelle.

M. Andouillé, ancien inspecteur des finances, sous-gouverneur honoraire de la Banque de France.

M. A. Saillard, ingénieur civil, président de l'association des anciens élèves de l'école des Hautes-Études commerciales.

M. le baron Gustave Ambert, frère du général récemment décédé, ancien trésorier général.

M. Boulart, ancien député, président du comité royaliste des Landes.

M. de Cazaneuve, président du tribunal de Villeneuve-sur-Lot.

Mme veuve Nathalie Vattier, née Barely, connue sous le pseudonyme de V. Vattier d'Ambroyse, auteur de plusieurs livres d'éducation pour les jeunes filles.

M. Mackensie Grieves, membre du Jockey-Club, connu comme un des meilleurs cavaliers de Paris.

Opéra-Comique: l'Amour vengé, deux actes, de M. Augé de Lassus, musique de M. de Meaupou.

A la dernière soirée de l'an de grâce 1890, la direction de l'Opéra-Comique a payé sa dette envers M. Crescent, lequel, vous ne l'ignorez pas, a fondé un prix et pour les auteurs dramatiques, et pour les musiciens. Aux termes de l'acte de donation, le poésie et la partition couronnés doivent être représentés dans l'année. Le théâtre reçoit dix mille francs du ministère à la condition que l'ouvrage sera joué dix fois. Commercialement parlant, l'affaire est rémunératrice, et pourtant, on ne peut croire quelles difficultés elle rencontre dans son exécution. Il semble, à voir les résistances de l'administration, que ce soit là une des clauses les plus pénibles de son cahier des charges. A bien prendre la chose, le théâtre a le plus grand intérêt à ce concours dont le but est de lui révéler des auteurs inconnus. Les manuscrits arrivent en quantité invraisemblable. Par centaines. Les partitions sont moins nombreuses, mais les juges ont encore à décider entre une vingtaine d'ouvrages. Jusqu'à ce jour, les grandes espérances dans l'inconnu ont été déçues; les révélations subites ne se sont pas manifestées; mais qui sait? les surprises viendront peut-être; en tout cas, cette fois encore, la tentative n'a pas été sans succès, et le public a accueilli avec une grande faveur les deux actes de M. Augé de Lassus dont M. de Meaupou a écrit la musique.

La pièce a pour titre: l'Amour vengé.

Les méfaits commis par l'Amour contre les hommes et contre les dieux sont en si grand nombre que Jupiter, dans un accès de justice et de morale, fait prendre Éros, et l'attache à un arbre avec des chaînes de roses. Le captif fait retentir les bois de ses gémissements et de ses lamentations à ce point que le bon Silène, appelé par ses cris, s'approche du malheureux, et touché de ses larmes consent à le délivrer. Silène met pourtant une condition à cet acte généreux: il veut être aimé par la toute-puissance d'Éros. La chose est d'autant plus facile que l'Amour trouve un double bénéfice à cet acte: il paye sa dette de reconnaissance envers Silène d'abord, et il se venge ensuite du maître des dieux, qui a abusé de sa puissance envers lui, simple immortel. Éros inspire donc une folle passion pour Silène à la belle Antiope, que Jupiter poursuit. Aussi, quand le roi de l'Olympe déclare sa flamme à la belle, celle-ci lui répond-elle, avec tout le respect du à son rang, quelle le vénère, mais quelle aime Silène: le coup a porté, et l'amour-propre de Jupiter s'indigne d'un tel choix et d'une telle préférence.

La vengeance d'Éros va plus loin encore: le dieu malin montre au dieu puissant le groupe amoureux dans la joie de leurs ébats; Jupiter ne se possède plus, et, pendant qu'Antiope va cherche des fruits pour déjeuner sur l'herbe en compagnie de Silène, Jupiter se saisit du maître ivrogne et lui ordonne de renoncer à l'amour d'Antiope, sinon il deviendra plus affreux encore que par le passé. Silène se le tient pour dit et, à son retour, Antiope, étonnée, ne trouve plus qu'un amoureux transi qui se refuse à ses caresses. L'humiliation est entrée au cœur de la femme dédaignée. Au fond, Éros est bon diable, et, à la prière de Jupiter, il se laisse toucher. Il parle à Antiope en faveur du maître des dieux, et elle oublie rapidement Silène qui, du reste, aura le vin pour se consoler.

Sur ce poème mythologique M. de Meaupou a écrit une fort agréable partition, dont l'originalité peut être discutée, mais dont l'élégance et le goût, ne sauraient être mis en question. Il y a là un musicien des plus délicats et des plus distingués. Il serait fâcheux que le talent de M. de Meaupou ne fût pas mis une seconde fois à l'épreuve. Le succès me semble assuré d'avance après cette première expérience de la scène, j'en ai pour garant et les couplets de Silène, et les duos d'amour de Silène et de Jupiter avec Antiope, et lequartettotrès scénique qui a eu les honneurs de la soirée.

C'est M. Fugère qui tient le rôle difficile de Silène. M. Fugère est à coup sûr un des meilleurs chanteurs et un des meilleurs comédiens qu'ait eu, et depuis longtemps, l'Opéra-Comique. Chaque création nouvelle affirme son autorité. Il est parfait sous les traits de ce dieu des buveurs qui, avec un comédien moins sûr de lui-même, pouvait facilement tourner à la caricature. La majesté de Jupiter se perd dans le jeu hésitant de M. Carbone; mais la voix de ténor de ce chanteur ne manque ni d'accent ni de chaleur. Une gracieuse personne, Mme Bernaërt, joue agréablement le rôle d'Antiope. Quant à Éros, il est représenté par Mlle Chevalier qui est une chanteuse de talent et une comédienne des plus intelligentes; mais ces qualités de l'art auraient été insuffisantes, dans le rôle déshabillé de l'Amour, si la nature ne s'était chargée de parfaire le personnage. C'est complet.M. Savigny.

Les hommes se sont toujours montrés jaloux de rendre à leurs morts un culte particulier et cependant ils n'ont jamais accordé qu'un intérêt très médiocre à la conservation des cadavres. Les Égyptiens assuraient, il est vrai, la conservation des morts par des soins méticuleux. Daubenton et plus récemment Czermak nous renseignent à cet égard. Il existait, dans l'ancienne Égypte, des officines spéciales où les cadavres étaient soumis à des manipulations plus ou moins compliquées: les corps étaient immergés dans des bains antiputrescibles, puis enveloppés par les parents avec des milliers de bandelettes. Mais on peut affirmer que l'embaumement égyptien était pour ainsi dire une exception: les riches seuls pouvaient y prétendre. A notre époque, l'art des embaumements n'a pas fait de grands progrès. On se contente le plus ordinairement de pousser dans les artères du cadavre une injection stérilisante dont la composition varie, et on se préoccupe peu de ce qui adviendra. Au surplus, de même qu'en Égypte, au temps de Ptolémée, ce mode de conservation n'est appliqué que très exceptionnellement.

Faut-il rechercher dans l'imperfection des procédés le peu de goût que nous paraissons avoir pour la momification ou l'embaumement? Obéissons-nous fatalement à une loi de la nature, à cette loi formulée dans ces paroles de l'évangile:pulvis es et in pulverem reverteris?Le docteur Variot, un des médecins les plus distingués des hôpitaux de Paris, répond à ces deux questions en proposant à ses contemporains l'emploi des procédés galvanoplastisques pour obtenir des momies indestructibles. Le Dr Variot métallise notre cadavre tout entier: il l'enferme dans une enveloppe de bronze, de cuivre, de nickel, d'or ou d'argent, suivant les caprices ou la fortune de ceux qui nous survivent. Donc plus de putréfaction et plus de poussière. Voilà une invention qui pique votre curiosité? Vous voulez savoir comment procède le Dr Variot?

Jetez les yeux sur les dessins que nous avons fait exécuter dans le laboratoire de la Faculté de médecine où M. Variot poursuit ses recherches. Dans un double cadre à quatre montants, réunis en haut et en bas par des plateaux carrés, vous voyez le corps d'un enfant sur notre dessin de première page, le cadre est disposé sous une cloche pneumatique; sur celui ci-dessus il est placé dans un bain de sulfate de cuivre. Le corps de l'enfant a été perforé à l'aide d'une tige métallique. Une des extrémités de cette tige butte contre la voûte du crâne, tandis que l'autre est enfoncée comme un pivot dans une douille de métal de l'appareil située au centre du plateau inférieur du cadre. Le cadre support est un cadre conducteur de l'électricité. Les montants et les fils conducteurs ont été soigneusement isolés avec du caoutchouc, de la gutta ou de la paraphine. Le courant électrique est fourni par une petite batterie de trois piles thermo-électriques Chaudron. Un contact métallique dentelé, en couronne, descend du plateau supérieur et appuie légèrement sur le vertex du petit cadavre; la face plantaire des deux pieds et la paume des mains reposent sur deux contacts. En outre, des contacts ont été échelonnés sur les quatre montants métalliques du cadre, pour être appliqués aux points voulus, avec la possibilité de les déplacer à volonté.

Avant de plonger cet appareil dans le bain galvanoplastique, il faut rendre le corps bon conducteur de l'électricité. A cet effet, l'opérateur badigeonne la peau du cadavre avec une solution de nitrate d'argent, ou bien encore il pulvérise cette solution sur la surface cutanée au moyen d'un instrument très connu: le pulvérisateur dont vous vous servez, mesdames, pour vous parfumer. Cette opération faite, la peau est devenue d'un noir opaque; le sel d'argent a pénétré jusque dans le derme. Mais ce sel d'argent il faut le réduire, c'est-à-dire le séparer de son oxyde. On y parvient avec beaucoup de difficulté.

Immersion du sujet dans le bain galvanique.

Le double cadre est placé sous une cloche dans laquelle on fait le vide au moyen d'une trompe à eau et ou on fait pénétrer ensuite des vapeurs de phosphore blanc dissous dans le sulfure de carbone. C'est une opération dangereuse, comme toutes les opérations où le phosphore en dissolution jolie un rôle quelconque. C'est le détail de cette opération qui est fidèlement rendu par notre grand dessin. A droite nu garçon de laboratoire veille au fonctionnement régulier de la trompe. Vous voyez à gauche de l'opérateur une sorte de marmite en fonte aux parois très épaisses et dans laquelle la solution de phosphore est soumise, au moyen d'une petite lampe à gaz, à une température assez élevée pour en assurer la vaporisation.

Quand les vapeurs phosphorées ont réduit la couche de nitrate d'argent, la peau du cadavre est d'un blanc grisâtre; elle est comparable à la surface d'une statue de plâtre qu'on aurait rendue conductrice. Il n'y a plus qu'à procéder aussi rapidement que possible à la métallisation. A cet effet, le cadre double est immergé dans le bain de sulfate de cuivre. Nous n'avons pas à décrire cette opération que tout le monde connaît. Sous l'influence du courant, électrique, le dépôt métallique se fait d'une façon ininterrompue; les molécules de métal viennent se déposer sur la peau du cadavre, et y forment bientôt une couche continue, l'opérateur doit régler avec grand soin les envois d'électricité afin d'éviter un dépôt métallique grenu et sans cohérence. En déplaçant à propos les contacts, il substituera à la peau une écorce de cuivre qui se moulera sur toutes les parties sous-jacentes. En surveillant attentivement l'épaisseur du dépôt jeté sur le visage, sur les mains, sur toutes les parties délicates du corps, il obtiendra un moule fidèle qui rappellera exactement les détails de conformation et les teintes de la physionomie. Un bon dépôt de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur offre une solidité suffisante pour résister au ploiement et aux chocs extérieurs. L'épaisseur de 1/2 à 3/4 de millimètre d'épaisseur ne doit pas être dépassée pour l'enveloppement métallique du visage et des mains qui seront, ainsi rigoureusement moulés. Sur le tronc, l'abdomen, les premiers segments des membres, le cou, la conservation intégrale des formes plastiques est beaucoup moins importante; aussi, si on le juge utile pour consolider la momie métallique, on atteindra une épaisseur de dépôt de 1 millimètre à 1 millimètre et demi.

Quel est l'avenir réservé à ce procédé de momification que le Dr Variot appelle l'anthropoplastie galvanique? On ne saurait le dire. Il est infiniment probable que les cadavres métallisés ne figureront jamais qu'en très petit nombre dans nos nécropoles et que longtemps, longtemps encore, nous subirons cette loi de la nature que nous rappelions en commençant:pulvis es et in pulverem reverteris. Nous sommes poussière, et nous retournerons en poussière! L'inventeur de l'anthropoplastie n'accorde d'ailleurs à la métallisation totale du cadavre qu'une importance mince. Le but de ses recherches était surtout de donner aux musées et aux laboratoires de nos Facultés de médecine des pièces anatomiques en parfait état de conservation, des pièces très fidèles, très exactes, plutôt que d'arracher nos cadavres aux vers du tombeau.Marcel Edant.

La mort, en enlevant l'amiral Aube, vient de clore cruellement une belle carrière de marin. Elle avait commencé en 1840. Le jeune Aube n'avait alors que quatorze ans. il était né en 1826 à Toulon, où son père était le fondé de pouvoirs du trésorier-payeur général du Var. Il se distingua au Sénégal, étant lieutenant de vaisseau: de 1870 à 1878. il fit à bord duSeigneleyune remarquable campagne dans le Pacifique: il était capitaine de vaisseau. Ensuite, il commanda laSaôneen escadre: il fut promu contre-amiral en 1880 et fut nommé gouverneur de la Martinique. Il était à peine en fonctions quand éclata une terrible épidémie de fièvre jaune: le fléau, qu'il combattit avec courage, l'atteignit lui-même dans ses plus chères affections en emportant Mme Aube. L'amiral ne tarda pas à quitter son gouvernement pour commander en second l'escadre d'évolution. Il fut nommé vice-amiral.

Mais la partie active et pratique de la carrière de l'amiral Aube n'est pas la partie essentielle, bien qu'il y ait déployé de grandes qualités d'énergie, de décision, de bravoure, et qu'il y ait montré une rare connaissance de la mer. Depuis sa jeunesse, l'amiral Aube avait été préoccupé d'idées de réformes importantes: il fut appelé à les mettre en lumière et à les appliquer comme ministre de la marine le 7 janvier 1886; il resta au ministère jusqu'en mai 1887.

Nous vîmes alors à la tribune du parlement cette figure énergique de marin, nullement banale ni conforme au type courant du «loup-de-mer» classique. Son visage aux traits saillants et droits, dont le dessin énergique était accusé encore par les cheveux blancs, plantés drus et taillés en brosse; son œil clair et net, sa haute stature, constituaient une physionomie qu'on n'oubliait point. Il avait dans son regard--l'avons-nous dit?--un peu de cet éclat aigu et fixe qui illumine la face des penseurs. Tout de suite, on vit que l'amiral Aube ne passerait pas, indifférent et inactif, dans une administration qui ne lui semblait pas en harmonie avec les progrès modernes. Comme tous les novateurs, il fut ardemment discuté. Il avait des partisans très dévoués, il eut des adversaires irréconciliables, il était un voyant pour les premiers, il n'était qu'un visionnaire pour les seconds. L'expérience--j'entends: une expérience complète, longue et décisive--n'a pas encore terminé ce débat passionné et passionnant.

L'infanterie de marine vient de faire une nouvelle perte au Tonkin: c'est celle du lieutenant Plat, tué à la prise de Long-Sat, le 13 novembre dernier.

Notre gravure, exécutée d'après un croquis fait sur les lieux par un officier du corps expéditionnaire, le lieutenant Brezzi, représente le moment où ce malheureux jeune homme tombe mortellement frappé près du fortin où il s'était courageusement placé pour mieux prendre le dessin de l'intérieur du village, occupé par les pirates. M. Plat était officier d'ordonnance du général Godin, et, depuis son arrivée au Tonkin, il avait excité l'admiration de ses chefs et de ses camarades par son infatigable entrain et sa grande intelligence. Du reste, cet officier s'était déjà fait connaître par un remarquable voyage au Fouta-Djalon, qu'il avait fait en 1887-88 en Afrique. On peut lire le récit de cette belle exploration dans l'intéressant ouvrage:Deux compagnes au Soudan français, que vient de publier le colonel Gallieni, sous les ordres duquel le lieutenant Plat avait accompli ses travaux au Soudan. Cette mort fait un grand vide dans l'infanterie de marine, mais on sait que les trous sont vite comblés dans cette arme d'élite, qui cependant n'en est plus à compter ses pertes, depuis notre installation au Tonkin.

L'Illustrationconsacrait, dans son dernier numéro, une série de dessins à ceux pour qui les rigueurs de l'hiver sont la source d'une joie nouvelle, les patineurs, qui ne sont jamais si heureux que lorsque le thermomètre leur assure une «belle gelée.» Mais, à côté de ces privilégiés qui regardent comme un plaisir de trouver un climat sibérien à la porte du Bois de Boulogne, combien sont nombreux ceux qui souffrent de cette température exceptionnelle dans nos climats!

Au premier rang de ces victimes du froid, il faut sans contredit placer les marins, pour qui la gelée, quand elle est assez forte pour agir sur l'eau de mer, est une véritable torture. Ceux qui ont passé le cap Horn dans la saison des glaces ou qui ont séjourné sur les bancs de Terre Neuve en hiver racontent, comme une des épreuves les plus pénibles de leur existence toujours si rude, les douleurs de ces terribles campagnes. Les embruns jaillissent sur l'avant du bateau: partout où ils viennent se projeter, la glace se forme; la voile et les focs ne sont plus qu'une masse compacte, ainsi que les haubans qui prennent l'aspect d'arcs-boutants de cristal.

Nous n'en sommes pas tout à fait là encore sur nos côtes, mais nous en approchons et les amateurs de pittoresque n'ont qu'à se rendre sur notre littoral de Normandie pour avoir une idée de la navigation au Cap Horn. Les barques de pêche représente notre collaborateur Kœrner, rentrent au port, l'avant recouvert d'une véritable cuirasse de glace et ornées stalactites qui pendent le long du beaupré et des ralingues de foc, évoquant, dans ces régions que nous ne connaissons guère que sous l'aspect ensoleillé de l'été, le tableau d'une expédition au pôle Nord.

Suite Voir nos numéros depuis le 13 décembre 1890.

Dès qu'elle eut tourné l'angle de la rue, Thérèse parcourut d'un regard anxieux la portion lumineuse du boulevard Dubouchage et tressaillit en apercevant une rapide silhouette qui s'élançait chez le costumier, dont le magasin encore éclairé s'ouvrait non loin de l'avenue de la Gare. Elle devina Jacques plutôt qu'elle ne le reconnut et elle résolut d'épier le moment où il reparaîtrait sur le trottoir.--En face du magasin, de l'autre côté de la chaussée, il y avait entre deux platanes un banc noyé dans l'ombre des façades voisines. Thérèse s'y assit et s'y dissimula de son mieux. Novice à ce métier d'espion dont elle avait honte, elle s'effarait au moindre bruit. Elle s'imaginait que le regard de chaque passant se fixait sur elle avec une curiosité soupçonneuse--injurieuse peut-être--et elle tremblait que quelque chercheur d'aventures, enhardi par l'obscurité, n'eût la tentation de s'arrêter et de lui parler. Un quart d'heure s'écoula, un quart d'heure d'angoisse, puis la porte du costumier se rouvrit; dans la projection blafarde produite par l'éclairage intérieur, Thérèse vit surgir un moine blanc et ses derniers doutes s'évanouirent. Jacques n'avait même pas pris la précaution de se masquer; il stationna un moment sur les marches pour rabattre son capuchon sur sa tête nue, puis, retroussant sa robe, il s'éloigna dans la direction de la place Masséna. Malgré l'émotion qui l'oppressait et lui paralysait les jambes, la jeune femme fit effort sur elle-même et le suivit.

D'un pas allègre il longeait les arcades, sans se douter de l'espionnage auquel il était soumis. Il traversa la place pleine d'un va-et-vient de masques et ne ralentit sa marche qu'à l'angle du pont et du quai. A quelque distance, derrière lui, l'ombre noire de Thérèse côtoyait prudemment le mur du parapet. Quand Jacques arriva au square des Phocéens, il resta un moment indécis et piétinant sur place comme quelqu'un qui attend avec impatience. Thérèse profita de ce qu'il lui tournait le dos pour se glisser parmi les massifs du square, et là, invisible, mais pouvant facilement distinguer ce qui se passait sur le quai, elle attendit à son tour. La solitude et le silence de ce jardin contrastaient avec les joyeuses rumeurs qui bourdonnaient dans la direction de la rue Saint-François-de-Paule. Les chants des masques montaient au loin, mêlés à des bouffées de musique; plus près, aux abords du pont des Anges, la plainte très douce de la Méditerranée sur les galets coupait mélancoliquement le brouhaha de la fête. Neuf heures sonnèrent. Le trot de deux chevaux retentit sur le pont et, entre les branches à demi-effeuillées des poivriers, Thérèse aperçut un équipage entièrement drapé de blanc, qui vint stopper sur le quai. En même temps elle vit Jacques se détacher du trottoir, traverser la chaussée et courir vers la mystérieuse voiture.--Blanche sur le fond blanc du landau, une femme se souleva à demi et fit un signe de la main; un valet de pied revêtu d'un domino ouvrit la portière au moine qui, d'un bond, prit place à côté de l'élégante forme féminine. Puis le laquais remonta sur son siège et, au pas, le landau gagna la rue Saint-François-de-Paule, tandis que Thérèse, dont les genoux fléchissaient, s'asseyait consternée sur l'un des bancs du square...

Etait-ce possible? Après quinze mois de mariage!... Être réduite, non plus même à se débattre contre de vagues soupçons, mais à constater dans les conditions les plus humiliantes le mensonge et l'infidélité de l'homme en qui elle avait religieusement placé toute sa confiance, toute sa tendresse! Elle tordait l'une dans l'autre ses mains glacées et cherchait à se faire du mal, comme si la douleur physique eût eu le don de chasser ce cauchemar atroce... Hélas! non, ce n'était pas un mauvais rêve, Thérèse vivait en pleine réalité--une réalité brutale dont l'étreinte la meurtrissait impitoyablement.--Elle entendait les bruits de fête du carnaval, elle distinguait encore le trot des chevaux qui emportaient Jacques et Mme Liebling vers le Corso, et le grincement des roues sur le sable se répercutait dans son cerveau endolori. Elle n'eut eu qu'à se lever et à courir pour rattraper les coupables et prendre Jacques en flagrant délit de traîtrise... Mais à quoi bon?... Elle en avait assez vu pour qu'il ne lui restât plus la moindre incertitude. L'écroulement était total; elle était saturée de souffrances et n'avait plus la force d'en supporter de nouvelles. D'ailleurs, elle ne pouvait laisser plus longtemps seules Mme Moret et Christine. Il ne fallait pas que les deux femmes se doutassent de ce qui passait; c'eût été pour la petite mère un coup trop rude, et pour Christine trop de satisfaction. A la pensée de ce qui arriverait si la conduite de Jacques était connue de Mme Moret, Thérèse se retrouvait courageuse.--Non, cette tragédie devait rester cachée au fond de son cœur. L'humanité lui commandait d'éviter un éclat capable de tuer cette vieille mère qui la chérissait comme sa fille et qui croyait en son fils comme en Dieu. L'explication aurait lieu avec Jacques seulement; ils auraient à chercher ensemble une solution qui ménagerait la tendresse de Mme Moret tout en sauvegardant la dignité de l'offensée. Et, d'un pas précipité, emportant sa désolation au milieu des rumeurs de la fête, Thérèse gagna la rue Carabacel par le chemin le plus court.

Pendant ce temps, le landau de Mme Liebling descendait lentement la rampe de la rue Saint-François-de-Paule.

--Vous le voyez, murmurait Mania, répondant par une légère pression à l'étreinte fiévreuse de Jacques, j'ai tenu parole... A propos, n'avez-vous point de loup?... Oui... Eh bien, masquez-vous.

--Vous avez peur d'être vue avec moi? demanda ce dernier tout en obéissant.

--Non, certes... Sachez que la peur du qu'en dira-t-on ne m'a jamais arrêtée. Ce que j'en fais est surtout dans votre intérêt... Croyez-vous bien utile que les journaux de Nice publient demain que vous vous êtes promené avec moi au Corso?... Vous devriez au contraire me remercier de ma générosité. Je vous épargne de la sorte sinon des remords, du moins les reproches... légitimes d'une personne qui vous est chère!

Tandis qu'elle lui parlait de ce ton demi-railleur et demi-sérieux qui lui était familier, Jacques haussait les épaules et se mordait les lèvres. En ce moment, cette allusion directe à ses devoirs de mari gâtait son bonheur en remuant au fond de lui de fâcheux scrupules. Il se renfonça avec humeur dans un coin du landau et garda un silence embarrassé.

La voiture prenait la file et s'engageait dans la piste du Corso, au milieu de la foule tassée de chaque côté de la chaussée et sur les gradins de l'amphithéâtre. La lune n'était pas levée, et sous un ciel diamanté d'étoiles les tribunes demeuraient enveloppées dans une ombre crépusculaire. Le fond de la place avait l'air d'un lac noir où s'agitaient des masses confuses. A travers les gradins de l'estrade, des vendeurs democcoletticirculaient, offrant leurs paquets de minces cierges emmanchés à des roseaux. Çà et là, une lueur trouait la nuit; lesmoccolettijetaient dans l'obscurité le scintillement falot de leurs lumignons soufflés à chaque instant, puis se rallumant pour s'éteindre encore. En bas, des pierrots blafards se trémoussaient au milieu de la piste où alternaient deux orchestres. En cette pénombre, des voitures de masques, vagues et silencieuses comme des fantômes, défilaient, drapées de blanc, éclairées de lanternes blanches, capricieusement décorées: l'une d'elles était enguirlandée de virginales fleurs d'amandier; une autre, vaste berceau tendu de mousseline, contenait un pâle foisonnement de nourrices et de bébés; une troisième, capitonnée de fourrures, traînait des hôtes disparaissant sous des pelisses neigeuses. Le landau de Mania, drapé de peluche, était couvert d'un tapis de juliennes et de violettes blanches; du milieu de cette jonchée odorante surgissait à demi la jeune femme, coiffée d'une toque de peau de cygne, emmitouflée dans sa pelisse de chèvre du Thibet et semblable à une Nixe Scandinave.

Les masques des voitures et les dominos des tribunes se lançaient des boules de papier qui s'émiettaient tout à coup en l'air, et des giboulées floconnantes s'éparpillaient sur les blanches apparitions de ce fantastique défilé. Les danses mêmes des masques autour des équipages prenaient des apparences de rêve sous la tremblante clarté des étoiles ou à la clignotante lueur desmoccoletti. Peu à peu Jacques se laissait gagner par cette voluptueuse fantasmagorie. L'aspect de ces blancheurs duvetées et fuyantes, la musique berceuse des valses, lui donnaient des sensations toutes neuves. Ces airs de danse, entendus autrefois et accompagnant maintenant de leur mélodie familière l'étrange défilé des masques pâlissants, lui remuaient mollement le cœur. Il lui semblait assister à la résurrection des heures de jeunesse dont il n'avait pas joui; les joies entrevues à vingt ans, ardemment convoitées et dont il avait fait son deuil, apparaissaient tout à coup à sa portée, comme évoquées par une baguette féerique, et facilement réalisables. Sous les blanches fourrures qui l'enveloppaient, il sentait le contact tiède du corps de Mania. A la discrète et brève clarté desmoccoletti, il distinguait le scintillement des yeux de la jeune femme et le mobile sourire de ses lèvres. Il n'osait point parler, comme s'il eût craint qu'au son de ses paroles tout ce délicieux rêve ne se fondit ainsi qu'un givre; mais sa main avait cherché celle de Mania, et, l'ayant rencontrée, ne la quittait plus.

Prise également sans doute par la nouveauté charmante du spectacle, étourdie par ce lent tournoiement à travers des ombres fuyantes, heureuse de savourer un plaisir non encore goûté, Mme Liebling ne retirait pas sa main. Les deux paumes se touchaient, les doigts s'étreignaient...

--Merci! murmura Jacques d'une voix étouffée.

--Rapidement elle lui posa sur les lèvres le bout de son éventail de plumes.

--Ne parlez pas! chuchota-t-elle, vous feriez envoler le charme.

Elle oubliait elle-même à ce moment son scepticisme à l'endroit de l'amour et se sentait mollement inclinée à s'attendrir; mais elle gardait sa répugnance pour les phrases sentimentales. Les déclarations sans cesse pareilles à l'aide desquelles les amoureux se croient obligés de traduire ce qu'ils éprouvent lui avaient toujours paru d'une banalité ridicule et, au milieu de cette blanche féerie du Corso, elle souhaitait que rien de vulgaire ne gâtât la joie exquise et rare qu'elle ressentait. Elle se trouvait dans cette disposition d'âme où la femme est remuée jusque dans le tréfonds de son être et où, pour un amant, le silence est le plus puissant des auxiliaires. A cet instant, sans que Jacques s'en doutât, sous cette lumière assoupie, dans ce doux tournoiement mystérieux, son cœur s'alanguissait et s'en allait amoureusement vers lui. Elle se livrait presque mentalement; ses yeux se fermaient, ses lèvres devenaient froides. Elle eût voulu être devinée et, sans qu'un mot fût prononcé, emportée dans une longue, silencieuse et berceuse étreinte...

Après avoir deux fois longé la piste, le landau gagnait le Cours où les pâles files de piétons et d'équipages se fondaient comme de la neige dissoute dans l'éblouissante phosphorescence de la lumière électrique. Les rayons incandescents traversaient dans toute sa longueur la rue Saint-François-de-Paule et baignaient d'une coulée d'argent en fusion la lente procession des voitures. Sous cette clarté métallique et vibrante, les jolies femmes emmitouflées de dentelles, les moines blafards et les pierrots enfarinés apparaissaient comme des personnages de laComedia dell'arte. Cela donnait une impression à la fois sensuelle et tendre, pareille à celle que laissent les comédies de Musset ou les mélodies de Mozart. Involontairement Jacques se remémora la représentation deDon Juan; il revit Mania entrant dans sa loge, tandis que Faure et la Ludkoff chantaient «La ci darem la mano». Au moment où le landau passait devant l'Opéra-Municipal, il se pencha vers Mme Liebling et lui dit:

--C'est là que je vous ai aperçue pour la première fois... Comme vous étiez belle, et comme le duo de Zerline et de Don Juan était en harmonie avec votre beauté!... Je n'entendrai plus jamais la musique de Mozart sans vous avoir devant les yeux.

L'intensité de la lumière, éclairant la rue comme en plein jour, avait tiré Mania de son rêve alangui. Elle dégagea sa main, et hochant la tête:

--Ah! soupira-t-elle.Don Juan!... Cette musique-là est l'image de la vie: le trio des masques, la chanson de Zerline, la sérénade, puis l'arrivée du Commandeur à travers les danses; les dominos et les musiciens qui s'enfuient épeurés; le séducteur qui s'enfonce dans les dessous et, finalement, le rideau qui tombe...--Elle eut un sourire désabusé, puis regardant Jacques droit dans les yeux:

--Voici également la fin de la fête et le moment des adieux, ajouta-t-elle pendant que le landau, après avoir gravi la rue, débouchait sur le quai presque désert.

Jacques tressaillit, et, lui saisissant brusquement le bras:

--Non, s'écria-t-il, ne nous quittons pas ainsi... Accordez-moi encore une heure, je vous ai à peine parlé!

--Le silence est d'or, interrompit Mania en secouant de nouveau la tête... Mais soit! promenons-nous encore une heure, puisque vous le désirez, et causons raisonnablement, comme des camarades... Où voulez-vous aller? Je ne vous propose pas de retourner au Corso; il ne faut pas rêver deux fois le même rêve.

--J'irai où vous voudrez, répondit-il enchanté, peu m'importe, pourvu que je sois près de vous!

--Baptiste, dit la jeune femme en se penchant vers le cocher, conduisez-nous sur la route de Villefranche.

Le cocher dirigea ses chevaux vers la place Garibaldi. Mania s'était enveloppée dans sa pelisse et avait ôté son loup.

--Comme vous êtes belle! murmura Jacques, en se démasquant à son tour et en la contemplant de l'air d'un homme en extase.

--De grâce, pas de compliments, sinon je rentre à la maison!... Non, parlez-moi de vous, de votre peinture et de vos études. Voilà qui m'intéressera bien plus que vos fleurettes à la française.

Et, commençant la première, elle se mit à l'interroger curieusement sur son enfance, sur son village et ses années de début à Paris.--Jacques, dérouté par ce caprice qui coupait court aux tendres effusions dont il avait rêvé de remplir cette heure de tête-à-tête, répondit d'abord très laconiquement, puis, peu à peu aiguillonné par les réflexions spirituellement suggestives dont Mania entremêlait ses interrogations, il s'échauffa et devint éloquent en causant des choses qui le touchaient intimement. Il conta ses premières impressions en face de la nature, et ses joies solitaires lorsqu'il étudiait au milieu des bois ou dans l'atelier de Lechantre. Il parla de la façon dont il comprenait son art, de ses luttes pour serrer de plus près la vérité, et il énuméra ses projets de tableaux. Il voulait, dans une série de grandes toiles, retracer toute la vie campagnarde: la fenaison, la moisson, les semailles, les amours villageois, un enterrement de jeune fille.

Tandis qu'il discourait, ses yeux pétillaient, son front s'illuminait, ses traits irréguliers prenaient une originale expression de beauté intellectuelle, et Mania, penchée vers lui, écoutait avec un intérêt croissant les confidences de cette âme d'artiste enthousiaste et naïve. Cette mondaine raffinée goûtait avec un renouveau d'émotion la verdeur sauvage, la sincérité absolue, d'un esprit à la fois élémentaire et merveilleusement doué. En entendant le peintre décrire avec amour ses friches natales, embaumées de serpolet, ou ses champs labourés exhalant au soleil leur bonne odeur de terre, elle retrouvait en elle-même les sensations d'une enfance passée au milieu des plaines galiciennes et ses yeux se mouillaient.--Au moment où il se dépitait du tour que prenait la conversation, Jacques, à son insu, agissait plus fortement sur le cœur de Mme Liebling que s'il lui eût adressé la plus brûlante des déclarations.

Pendant cette première partie de l'entretien, le landau descendait la rue Ségurane et longeait le port, dont les feux rouges et jaunes luisaient dans l'obscurité. On distinguait confusément un fouillis de mâts, de vergues et de cheminées. Toutes ces lignes noires surgissaient de l'ombre et s'entrecroisaient sur le ciel plus clair.--Maintenant les chevaux gravissaient la rampe de Montboron, bordée de jardins en fleurs et de villas endormies. Quand ils arrivèrent au sommet de la montée, la lune déjà échancrée se leva au-dessus du Mont-Gros et éclaira d'une tranquille lumière les découpures de la côte jusqu'à la presqu'île du cap Ferrat. La mer très calme étalait sa nappe d'argent, estompée tout au fond par une brume légère. On la voyait ourler d'un liseré blanc les roches de la presqu'île, puis reparaître, scintillante, au-delà de cette langue de terre et se confondre au loin avec les bleuâtres contours des montagnes. Sur cette blancheur laiteuse, l'architecture des terrasses et les massifs des jardins ressortaient en masses foncées et vigoureuses. Ça et là un rayon de lune piquant dans ce noir des taches d'une clarté vive mettait en lumière le feuillage vernissé d'un magnolia ou l'épanouissement d'une touffe de roses. Le vent s'était assoupi. Une paix profonde enveloppait la route solitaire et, par intervalles, une bouffée aromatique se répandait comme une caresse dans l'air transparent.

--Oui, certes, continuait Jacques, j'aime la peinture; elle m'a donné de grandes joies, mais aucune n'est comparable à celle que j'éprouve en ce moment sous ce beau ciel, par une nuit enchantée, auprès de vous... si près que la tête me tourne à l'odeur de ces tubéreuses qui sont à votre corsage!

En même temps, d'un geste hardi il s'empara de l'une des tiges fleuries qui émergeaient dans l'entrebâillement de la pelisse, il la portait à ses lèvres et la cachait dans son froc de moine.

--Vous retombez dans votre vieux péché, dit Mania en fronçant le sourcil; ne pouvez-vous donc causer une demi-heure avec une femme sans débiter des compliments ou sans commettre une inconvenance?

--Soit, je suis fou, balbutia-t-il, est-ce ma faute si vos yeux me grisent comme un vin trop fort?

--J'en suis désolée en ce cas, répliqua-t-elle gravement, car vous ne devez pas vous enivrer de ce vin-là.

--Et pourquoi? s'écria-t-il impétueusement.

--Parce que vous n'êtes pas libre, répartit-elle.

--Libre! murmura-t-il irrité, qui donc est libre en ce monde?... Il m'est impossible de ne pas vous aimer et vous ne pouvez m'en empêcher... Toute passion sincère est irrésistible.

--Voilà de beaux principes! reprit-elle en raillant; supposez un instant que quelqu'un soit très amoureux de Mme Jacques Moret et lui tienne ce même langage... Seriez-vous charmé qu'il mît votre théorie en pratique?

Jacques se mordait les lèvres et redevenait silencieux. Cette nouvelle allusion à Thérèse lui faisait éprouver un sentiment de honte et de gêne. Il était à la fois agacé et choqué. Tout ce qu'il y avait en lui de délicat et de loyal souffrait d'entendre prononcer le nom de l'honnête femme qu'il méditait de tromper, par celle qui avait provoqué cette trahison. Cela lui semblait une profanation plus coupable presque que la trahison elle-même. Puis, par un singulier dédoublement de sa propre pensée, il songeait avec ennui que l'évocation de la pure image de Thérèse au milieu de son galant tête-à-tête allait fatalement interrompre le courant amoureux qui s'était établi entre Mania et lui, et l'obliger à recommencer son siège. Il s'exaspérait de cette malencontreuse allusion et, n'ayant pu l'arrêter sur les lèvres de Mme Liebling, il s'efforçait du moins en gardant un silence boudeur de laisser tomber la conversation.

--Vous ne répondez pas, poursuivit malicieusement Mania, vous sentez vous-même qu'il n'y a rien à répondre.

Il eut un geste d'impatience.

--En effet, madame, répliqua-t-il amèrement, vous êtes la logique en personne!... Il s'était rejeté dans le coin du landau et persistait dans son humeur taciturne, il regardait avec dépit les chevaux descendre au trot la rampe de Villefranche. Il se disait que dans quelques minutes on atteindrait le bourg et que, docile aux ordres de sa maîtresse, le cocher rebrousserait chemin. Il calculait la rapidité du retour, regrettait la fuite de ces minutes précieuses qui ne se retrouveraient plus et, tout en s'obstinant dans son mutisme, il se désolait de ce silence et de l'occasion perdue.--Il y a chez l'homme un fonds de naïveté candide qui le rend moralement supérieur à la femme, et qui pourtant dans les luttes de la vie de tous les jours constitue un état d'infériorité. Jacques était convaincu de la sincérité des objections de Mania, tandis que celui-ci ne les avait soulevées qu'avec le secret espoir de les voir réfutées. Elle observait le peintre du coin de l'œil et souriait énigmatiquement. Quand elle eut constaté que son compagnon s'entêtait à garder le silence, elle comprit qu'elle avait dépassé le but.

--Qu'avez-vous? demanda-t-elle, vous boudez?

--Moi?... pas le moins du monde, seulement je réfléchis...

--Et a quoi pensez-vous?

--Je pense que vous êtes une froide statue et que vous ne m'aimez pas!

--Voilà une galante découverte!... Pour ne pas être en reste avec vous, je vais vous en confier une autre que j'ai faite: c'est que vous aimez trop votre femme pour qu'il vous soit possible d'aimer fortement ailleurs.

--Vous savez bien le contraire, protesta-t-il, vous savez bien que vous m'avez ensorcelé!

--Oui, je joue le rôle de la méchante fée, tandis que la fée du foyer demeure dans le fond de votre cœur, pure, impeccable, religieusement adorée.

--Qu'en savez-vous?

--Ne l'ai-je point vu tout à l'heure? Vous êtes devenu morose rien qu'à la pensée qu'elle put appliquer pour son compte vos théories sur la passion irrésistible.

--Ce n'est pas la même chose.

--Naturellement... Elle, la sainte madone, doit rester inattaquable et immaculée dans son sanctuaire... Mais Mme Liebling, une étrangère un peu coquette, un peu excentrique, et d'ailleurs séparée de son mari... oh! celle-là, on peut lui faire la cour sans scrupules, on peut chercher à la compromettre, et, en supposant qu'elle succombe, cela ne tire pas à conséquence!... Et si Mme Liebling, qui n'est pas une sotte et sait se défendre contre ses propres faiblesses, hésite à livrer sa personne à quelqu'un qui ne lui donnerait en échange qu'un morceau de son cœur, on l'accuse d'être incapable de tendresse, et on l'appelle «une froide statue»...

Elle s'interrompit pour s'adresser au cocher:

--Baptiste, voici Villefranche... Il est temps de rentrer!

Dans le creux du rocher, la petite ville endormie étageait au-dessus de la mer ses maisons dont le clair de lune blanchissait les façades. Le landau tourna lentement, puis les chevaux effleurés par le fouet de Baptiste remontèrent au petit trot la côte qu'ils venaient de descendre.

--Vous souvenez-vous, reprit Mania en plongeant ses yeux brillants dans ceux de Jacques, vous souvenez-vous de ce que je vous ai dit à propos de mon caractère, la première fois que nous avons causé ensemble à la villa Endymion?

--Oui, vous m'avez avoué que vous aviez le cœur sensible... Je crois que vous vous vantiez un peu.

--C'est possible... Mais j'ai ajouté que j'étais affreusement exclusive... Je n'ai pas changé... Tout ou rien, et, si je commettais la folie d'aimer, je n'admettrais pas le partage. Je voudrais qu'on fût à moi sans arrière-pensée, sans compromission.

En même temps elle le regardait d'un air de défi.

--Ainsi, murmura-t-il, captivé par cet attirant regard, vous aimeriez celui qui satisferait à ces conditions?

Le landau filait maintenant avec rapidité sur la route plane, et Jacques, les yeux attaches aux yeux de Mania, se sentait entraîné vers un inconnu plein de promesses. Il était arrivé à ce degré d'exaltation où les reniements ne coûtent plus rien, où l'âme maîtrisée par le désir est prête à tous les abandons, à toutes les apostasies.

--Permettez, rectifia Mme Liebling, j'ai simplement dit que si j'aimais, j'exigerais en retour qu'on m'appartint tout entier.

--M'aimeriez-vous, balbutia-t-il, si je vous jurais de tout oublier pour vous?

--Tout? répéta-t-elle avec un sourire incrédule, c'est beaucoup vous aventurer.

--Que m'importe tout ce qui n'est pas vous!

--Vous vous donneriez sans regret?

--Sans regret.

--Sans partage?

--Corps et âme... en esclave.

Elle éclata de rire.

--Vous ne me croyez pas? s'exclama-t-il, choqué.

--Si fait, mais j'ai peur que vous ne ressembliez aux enfants qui promettent tout ce qu'on veut pour avoir une dragée, et qui ne se souviennent plus de rien, dès qu'ils l'ont obtenue.

Il eut un geste irrité. Ce rire et ce sarcasme intempestifs l'énervaient cruellement. Le dépit lui serrait le gosier et lui mettait presque des larmes dans les yeux.

--Non, vous ne m'aimez pas! grommela-t-il avec rage, sans quoi vous n'auriez pas le cœur de plaisanter en un pareil moment.

Elle fut émue de l'expression tragique de ses traits et comprit qu'elle l'avait exaspéré. La colère et l'amour l'avaient transfiguré. La clarté lunaire pâlissait encore son visage et faisait mieux ressortir la carrure du front sous les cheveux noirs, l'amertume passionnée des lèvres sous la barbe frisante, le feu sombre des yeux humides. Mania le trouva vraiment beau; elle éprouva le même voluptueux frisson qui l'avait secouée lorsqu'une demi-heure avant il avait parlé de sa vie à la campagne--et la mystérieuse source de la tendresse se rouvrit en elle. Elle le regarda plus affectueusement et lui tendit les mains.

Il les serra avec emportement et ne les lâcha plus.

--Vrai! balbutia-t-il, vous ne vous moquez pas?... Vous m'aimez un peu?

--Comment osez-vous en douter? répondit-elle très bas, et la sourdine caressante de cette réponse à peine articulée en doubla encore le prix.


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