XV

--Vous, murmura-t-il subjugué, mais vous tout entière!--Soit, reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je veux être assurée contre le retour possible de scènes pareilles à celle de tout à l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi... Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez complètement libre... Le pourrez-vous?Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volonté, acheva chez Jacques ce que le magnétisant regard de Mania avait commencé. Il releva ce défi jeté à son énergie virile, et s'écria impétueusement:--Demain, je serai libre!Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans ses bras et boire de nouveau sur ses lèvres l'oubli de ce passé dont il allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et le tenant à distance:--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en même temps, quand vous aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!... Maintenant partons.Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait congé de l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction de Villefranche et ouvert la portière.--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques, rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.--Vous m'y verrez dès demain!--Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière, je ne pense pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi... Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à six heures...Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui crier:--Souvenez-vous!Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins cette résonance du passé ne réussit ni à toucher son cœur ni à amortir sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices interrompues par la brusque apparition de Thérèse.--Par quel hasard maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait rompre sans retard; il était las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des scrupules de fausse délicatesse? Thérèse n'avait-elle pas la première manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue, maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides changements qui s'étaient opérés dans sa vie depuis la soirée où il avait pour la première fois suivi ce sentier. Quand il y était venu, quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine en lui comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement chimérique. Il n'en considérait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce château aérien, il lui faudrait oublier la foi jurée, tromper une femme qui se reposait sur sa loyauté, mentir à toute heure et, finalement, rompre avec tout son passé, certes, il se fut récrié, il aurait déclaré la chose indigne de lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru inadmissibles étaient devenues la réalité. Il avait suffi d'une première faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des actes irréparables se succédassent fatalement les uns aux autres, comme ces générations d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...En sortant de la gare, Jacques se fit conduire au port Lympia. A peine eut-il mis le pied sur la passerelle de l'Hébé, qu'il aperçut Lechantre se promenant sur le pont d'un air soucieux. Le paysagiste agita les bras et courut au-devant de son élève:--Je t'attendais, dit-il laconiquement.Il quitta le yacht et entraîna Jacques vers la partie la plus déserte du quai.--Mon cher, poursuivit-il, je suis désolé de ce qui est arrivé... C'est moi qui, sans penser à mal, ai emmené ces dames à Saint-Jean... Mais aussi pourquoi diable ne me prévenais-tu pas? Quand on commet d'aussi dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis... Pouvais-je prévoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner tes rendez-vous?--D'abord je n'en savais rien moi-même... Enfin le mal est fait et il s'agit maintenant de prendre une résolution... Où est Thérèse?--Je viens de la reconduire chez toi avec ta mère et ta sœur.--Que vous a-t-elle dit?--Absolument rien... Devant Mme Moret et Christine elle a jugé naturellement à propos de se taire. Elle a même affecté pendant le trajet une sérénité que j'admirais, mais qui me serrait le coeur, car, telle que je la connais, elle a dû souffrir atrocement... Ah! c'est une vaillante, celle-là, et les belles dames que tu fréquentes ne lui vont pas à la cheville!Jacques eut un geste d'impatience.--Fâche-toi tant que tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de te parler net... Mon garçon, je comprends tous les emballements... Je les comprends d'autant mieux que moi-même, malgré mon âge, je suis toqué de cette friponne de Peppina qui me mène par le bout du nez; mais moi, du moins, je suis célibataire, tandis que tu es marié à une respectable et adorable femme... Et puis, sacrédié, il y a un terme à toutes les folies!... Si tu as été grisé par ton Autrichienne, l'aventure de tantôt a dû vous jeter à tous deux un joli seau d'eau sur la tête. Comment vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes? Es-tu venu me trouver pour que je te donne un coup d'épaule et un bon avis?... En ce cas, écoute-moi: tu n'as qu'un parti à prendre... Va rejoindre Thérèse, jette-toi à ses pieds et humilie-toi; puis, dès demain, file sur Paris avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame, après ce qui s'est passé, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au fond, et quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constaté ton repentir et ta ferme résolution de ne plus pécher, elle trouvera encore dans son cœur assez de tendresse pour te pardonner... Ça y est-il et dois-je l'aller préparer à ta visite?--Non, répondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais Thérèse, elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible... D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop tard... Je suis amoureux de Mania et j'ai lié ma vie à la sienne.Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une beauté!...Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse. Elle a pris dans mon cœur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de bravade.--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible serrement de cœur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.--C'est ton dernier mot?--Oui.--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler.--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa sœur.Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le cœur.--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.--Je reconnais la votre grand cœur et votre force d'âme, Thérèse, mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime... Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne pas vous montrer implacable.--Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main glacée, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pâte à martyre et je ne sais pas me résigner... Dès les premiers soupçons qui m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon cœur s'est fermé, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec moi-même et c'est pourquoi je vous le déclare nettement ce soir, je ne pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de Mme Moret... N'exigez pas davantage.--Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec Jacques?--Après? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien «après». Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prétexte pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à Mme Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore. Je les reconduirai à Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non, s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!... J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui procurera sans doute un agréable soulagement!...Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.--Une fois à Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester près de Mme Moret?--Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieuré, pourquoi n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...En dépit de ses efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste:--A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dîner avec nous!Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait, inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa sœur sur l'emploi de leur après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient choisi comme but de promenade.Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres milices.Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa sœur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son cœur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante:--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques!Thérèse tressaillait et répondait sèchement:--Vous rêvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!A quoi sa belle-sœur repartait piquée:--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas!Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et Lechantre conduisirent les voyageuses à la gare. Les instants qui précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée, était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis, qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leur angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il à la maman Moret en lui serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice et je me charge de veiller sur lui...Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs. Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit, trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse.--C'était le même aspect des choses: le même paysage vert et ensoleillé dans l'encadrement de la nef, les mêmes cris des facteurs, la même indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. «En voiture!» criait-on comme jadis...Son cœur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine, puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement à l'écart:--Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...Il était sur le point de lui crier: «Reste... Ne t'en va pas!» Mais, tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée et il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix étouffée il se borna à murmurer:--Pardonne-moi!Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car elle le transperça d'un regard de mépris:--Adieu! répondit-elle, vous me faites pitié!Et fière, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son Benjamin, Thérèse appuya son front contre la paroi capitonnée et éclata en sanglots...Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques, tout pâle encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.Mania était seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin des lèvres et l'interrogea silencieusement des yeux.--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre... Désormais je suis à vous tout entier!Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lèvres. Jacques la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers remords dans un baiser qui n'en finissait plus.XV--Christos vaskress!(Christ est ressuscité.)--Voistina vaskress!(Il est vraiment ressuscité.)On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides: galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection deszakouski(hors d'œuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:--Christos vaskress!--Voistina vaskress!Puis de nouvelles embrassades.La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Rœderer.--Sonia Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite condamne à la diète.--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvez-vous le cochon de lait?--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout Nice sans rien trouver; ma sœur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup-d'œil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe, avait l'intention de rester seulement quelques semaines à Nice, y était maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la séduction des plaisirs niçois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses soixante ans sonnés, et le rajeunissement, dont il attribuait tout l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un état psychologique inquiétant, il était pris de scrupules, avait des accès de rigorisme, et, pendant quelques heures, déblatérait contre l'influence débilitante de cette ville, qu'il appelait «la Capoue moderne.» Il jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner à l'indulgence et le plonger en une béatitude épicurienne. S'étant constituéin pettole mentor de son ancien élève, il devenait mondain. Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier, étaient fort choyées dans les salons où Jacques l'entraînait très souvent. Ce dernier avait repris goût aux distractions de la haute vie. On le rencontrait dans la plupart des réunions de la colonie russe, et notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilité. Il semblait y traîner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait, en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y retrouver Mania.Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifié les façons de vivre de Mme Liebling. Elle était restée foncièrement mondaine, et, contrairement aux espérances du peintre, l'amour ne lui avait inspiré ni le désir de l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance dont elle était coutumière. En se donnant à Jacques, elle n'entendait rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un ton câlin:--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer, comme vous le désirez, on ne manquerait pas de s'en étonner, d'en chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma porte: «Mania Liebling a un amant.» Avec vos idées d'artiste, vous ne savez pas à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde... Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empêche-t-il de nous voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous nous imposons, dans le mystère qui enveloppe notre amour?... Quand nous sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas être heureux de vous dire: «C'est moi seul qu'elle aime?...» Soyez bien convaincu que ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop continuels tête-à-tête!...Mais Jacques n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle Mme Liebling accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait à l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier, pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi inégal?--Ces rendez-vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait, avide d'une heure de tendres épanchements; ces parties de plaisir où il voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en rage et le poussaient à des accès d'humeur noire.--L'Ecclésiaste a raison! «Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil.» Dès que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion seule nous donne des joies pures.--Ces délices de la passion qui, de loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée; de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en désirer le retour incertain.--C'étaient là les fruits gâtés d'un amour pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en maître absolu dans son cœur.En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence, l'eût revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été frappé de l'altération de ses traits:--la figure paraissait bouffie, l'œil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété, Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès d'irritabilité, les battements de son cœur devenaient tumultueux, intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la suffocation.--Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion, comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Après avoir salué la princesse, il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir, et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de ce sourire apprêté, cherchant à y lire à l'avance la satisfaction provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment. Tout à coup les lèvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable épanouissement que le cœur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est elle!» pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand un cruel désappointement l'arrêta...La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, élégamment vêtu et remarquablement proportionné; un superbe échantillon du type slave dans sa beauté mâle:--brun, le nez un peu gros, mais la bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts, hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de vous voir et de vous présenter à mes amis!En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables, stationnait un instant près de chaque groupe:--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis son expédition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la Mésopotamie et découvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince, un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine continuait sa tournée.--Jacques les connaissait, ces présentations ou plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au bras de la princesse et avoir été, de la même façon pompeuse, expliqué aux notables habitués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur ces succès de curiosité, il ne put s'empêcher de faire un mélancolique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune voyageur aux robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopotamie», accaparait maintenant les regards. Il allait devenir lagreat attractiondu salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de laRentrée des avoines, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de Flaminius Ossola.--Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à l'encontre du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main, il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'un air maussade autour des petites tables où la présentation avait déjà eu lieu.Assise devant un guéridon, Mme Acquasola, après s'être lestée de viandes froides et de gâteaux, achevait la digestion de cette collation copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la princesse Koloubine.--Hein? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau garçon!... Maman l'a connu à Pétersbourg, lorsqu'il était chevalier-garde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de lui et la liste de ses bonnes fortunes était aussi longue que celle de Don Juan.--Hé! hé! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes à Nice et il pourra ajouter quelques numéros à son catalogue.--Mes enfants, je crois que c'est déjà commencé, chuchota Mme Acquasola d'un ton confidentiel.Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par hasard?--Non, ma chère, ce n'est pas moi... Ces choses-là ne sont plus de mon âge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais été.--Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!--Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.--Mania? répéta Sonia en ricanant, impossible, la place est prise!--Petite, répliqua ingénument Mme Acquasola, lorsqu'une place a été prise une première fois, il n'y a pas de raison pour quelle ne le soit pas une seconde... Vous saurez ça, quand vous aurez mon expérience.Cette allusion de la bonne dame à son expérience amusait fort le groupe, et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:--Comment! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a déjà fait un voyage à Cythère avec Mme Liebling?--Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit naïvement la comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le prince d'un œil très doux... Ils se sont rencontrés vendredi chez Mme Nicolaïdès et ne se sont guère quittés de la soirée; tout le monde a pu l'observer aussi bien que moi. Quand Mme Liebling est partie, le prince lui a offert son bras pour la reconduire jusqu'à sa voiture, d'où j'ai conclu...Un coup de coude de Sonia l'arrêta en chemin; d'un clin d'œil espiègle, la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'était approché de la table et prêtait l'oreille. Mme Acquasola devint cramoisie et s'empressa d'ajouter très haut:--Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver à redire, cela ne prouve rien, et le prince s'est montré simplement poli...--Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous êtes la logique en personne!Jacques avait déjà tourné les talons, mais pas un des propos de la petite table n'avait échappé à son attention, et comme une lave bouillante, un flot de jalousie lui brûlait le cœur. Ce même vendredi soir, Mania lui avait écrit qu'elle ne pourrait le recevoir, «parce qu'une ennuyeuse corvée l'obligeait à sortir», et il apprenait maintenant en quoi consistait cette prétendue corvée. Mme Liebling s'était gardée de le prévenir qu'elle irait chez Mme Nicolaïdès. Elle craignait sans doute qu'il ne vînt l'y surprendre, et qu'il ne gênât ses coquetteries avec le prince Gregoriew!--Jacques se voyait déjà négligé pour le nouveau héros du jour, et, furieux d'avoir été joué, il mordait jusqu'au sang ses lèvres pâles. Dans sa pensée, cette rencontre chez Mme Nicolaïdès était préméditée, et il fallait que cette odieuse flirtation eût été poussée très loin pour qu'on en fît déjà des gorges chaudes!... La colère le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite table, et l'envie le prenait de chercher querelle à quelqu'un.--Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait Mme Acquasola, tandis qu'il s'éloignait.--Dame! répondait méchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut, et à moins qu'il ne soit sourd...--Ne pouviez-vous me faire signe?--Pourquoi? demanda le médecin en feignant une ignorance absolue; en quoi les attentions de Mme Liebling pour le prince peuvent-elles offenser M. Moret?--Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitté sa femme pour elle... Ah! je suis désolée!... Si je courais lui dire qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire?--Entre nous, ce serait un mauvais moyen de raccommoder les choses... Laissez M. Moret s'en expliquer avec Mme Liebling... Je vous promets qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, précisément la voici...Mania venait en effet d'entrer, éblouissante comme une tombée de neige, dans sa robe de crêpe de Chine blanc garnie de dentelles. Dès que Jacques l'eut aperçue, il se dirigea précipitamment vers elle, mais il fut prévenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'était avancé d'un air empressé, et saluant Mme Liebling:--Christos vaskress!murmura-t-il d'une voix très douce.--Oh! prince, répondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catholique romaine?... Pour moi, le Christ est ressuscité depuis treize jours, et vous arrivez un peu tard.--Mieux vaux tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.--Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle en continuant de plaisanter; en ce cas, je n'ai rien à refuser à un homme qui a campé entre le Tigre et l'Euphrate, sur remplacement même du paradis terrestre... et je m'exécute...Voistina vaskress!En même temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince déposait un respectueux baiser.--Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse Koloubine, qui survint; j'allais justement vous présenter l'un à l'autre.--J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez Mme Nicolaïdès, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.--A merveille... Puisque vous n'êtes plus deux étrangers, Serge Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a là justement une table vacante... Mania chérie, du champagne ou du vin de Tokay?--Non, princesse, merci; une simple tasse de thé et des sandwichs.Sur un signe de Mme Koloubine, un maître d'hôtel avait apporté des viandes froides, du champagne et du thé sur la petite table, et le prince, après avoir offert une chaise a Mme Liebling, s'était assis en face d'elle.Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup-d'œil circulaire sur les groupes épars dans le salon et cherchait à découvrir Jacques, mais le peintre, exaspéré par le baiser accordé à Serge Gregoriew, n'avait pu supporter le spectacle de Mania attablée avec celui qu'il considérait déjà comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux sincères, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilité avec cet étranger, et il s'était retiré dans la salle de billard où les hommes fumaient.Là, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de champagne pour arroser lesZakouskiservis à profusion. Hors de la présence des dames, la conversation s'égayait de propos plus libres.Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le Rœderer de la princesse, s'amusait à ébaudir l'auditoire cosmopolite groupé autour de lui, en lâchant la bride à sa blague parisienne.--Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur, vous voyez les choses par les petits côtés... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des Anglais avec ses palmiers pareils à des plumeaux, ni les orangers dont les fruits sont aigres comme des pommes à cidre. Les, salles de jeu toutes reluisantes d'or, nous les avions déjà vues à Bade; les palmiers, nous en possédons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges, tous les épiciers en vendent... Non, ça n'est pas ça qui nous grise... C'est l'air et la lumière, c'est la joie de vivre qui éclate dans les yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satanée odeur d'amour qui monte à la tête, qui fait trouver toutes les femmes jolies et qui rajeunit tous les visages. Voilà le vrai charme qui vous emballe, vous retourne comme un gant et qui nous fait battre la campagne!... Tenez, moi qui vous parle et qui ai passé l'âge des sottises, j'ai été déjeuner hier à la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-là!... Mais j'y accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et le diable au corps... Elle s'est pâmée devant les miroirs courbes où l'on se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a obligé à donner à manger aux cygnes et m'a attablé au jeu desNationsoù j'ai perdu un billet de cent francs! Il prononçait ces derniers mots avec une emphase naïve, comme si cette perte de cent francs pouvait ébaudir des gens habitués à considérer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en vidant son verre;--Eh! bien, j'ai trouvé tout ça délicieux... L'air de Nice, messieurs l'air de Nice!En entendant cette enfantine confession, chacun éclatait de rire. Seul, Jacques ne se déridait pas. Il écoutait les charges de Lechantre sans les comprendre; regrettant déjà de s'être exilé du salon, il songeait qu'en ce moment Mania et le prince étaient assis l'un près de l'autre; une angoisse l'empoignait et il se demandait ce qui devait se passer entre eux, en son absence, ce qu'ils se disaient à mi-voix pendant ce tête-à-tête adroitement ménagé.Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pût l'inquiéter et motiver sa bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu être entendue par toutes les oreilles. C'était la causerie décousue, légère, des gens du monde, relevée seulement de temps à autre par une fine pointe de flirtation entre deux sourires. Mania interrogeait Serge Gregoriew sur ses voyages et celui-ci lui répondait avec un mélange de condescendance et de galanterie:--Dites-moi, prince, avez-vous rencontré de jolies femmes dans votre expédition?--Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je vois ici aujourd'hui, répliquait Gregoriew en enveloppant Mme Liebling du regard admiratif de ses yeux bruns, deux yeux foncés et lumineux, que l'habitude de contempler des cieux et des pays divers semblait avoir encore colorés et agrandis.A suivre.André Theuriet.

--Vous, murmura-t-il subjugué, mais vous tout entière!

--Soit, reprit-elle en lui serrant violemment les mains; seulement je veux être assurée contre le retour possible de scènes pareilles à celle de tout à l'heure. Personne ne doit avoir de droits sur vous que moi... Me donnant librement, j'exige que vous vous rendiez complètement libre... Le pourrez-vous?

Cette interrogation, qui semblait mettre en doute sa force de volonté, acheva chez Jacques ce que le magnétisant regard de Mania avait commencé. Il releva ce défi jeté à son énergie virile, et s'écria impétueusement:

--Demain, je serai libre!

Comme pour sceller sa promesse, il voulut reprendre Mme Liebling dans ses bras et boire de nouveau sur ses lèvres l'oubli de ce passé dont il allait se détacher, mais elle se dégagea vivement, et le tenant à distance:

--Non, dit-elle d'une voix ferme et caressante en même temps, quand vous aurez rompu vos liens, je vous rendrai mes lèvres... Pas avant!... Maintenant partons.

Tandis qu'elle descendait l'escalier, Jacques prenait congé de l'hôtesse. Il rejoignit Mania à vingt pas du landau. Le cocher, en voyant revenir sa maîtresse, avait tourné les chevaux dans la direction de Villefranche et ouvert la portière.

--Adieu! murmura la jeune femme en serrant la main de Jacques, rappelez-vous ce que vous m'avez promis, et ne revenez chez moi que lorsque vous pourrez y rentrer sans scrupule.

--Vous m'y verrez dès demain!

--Croyez-vous? répliqua-t-elle avec son ironie coutumière, je ne pense pas que les choses aillent si vite, et je vous donne jusqu'à samedi... Samedi, je serai seule, et je vous attendrai à six heures...

Elle sauta légèrement dans le landau. Tandis que les chevaux prenaient le trot elle se retourna encore vers Jacques, et ses yeux semblèrent lui crier:

--Souvenez-vous!

Dès que la voiture eut disparu, le peintre regagna la station de Beaulieu par le raccourci qui longe le rivage. Son retour avec Thérèse par le même sentier avait eu lieu trop récemment pour que le souvenir de cette nocturne promenade ne se représentât pas à son esprit. Néanmoins cette résonance du passé ne réussit ni à toucher son cœur ni à amortir sa passion. Il frissonnait d'amour rien qu'en se rappelant la saveur des lèvres de Mania, et il ne pensait qu'avec irritation à ces délices interrompues par la brusque apparition de Thérèse.--Par quel hasard maudit ou par quelle préméditation agressive avait-elle choisi pour but de promenade ce village de Saint-Jean? Lechantre seul pouvait lui donner l'explication de cette malencontreuse fantaisie, et il résolut d'aller la lui demander sur-le-champ. D'après ce que lui apprendrait le paysagiste, il dresserait un plan de conduite et chercherait le moyen le plus sûr d'arriver à une séparation, sans éclat. Il désirait rompre sans retard; il était las de biaiser et de mentir, il voulait sortir a tout prix de cette situation équivoque. Pourquoi, d'ailleurs, se laisserait-il arrêter par des considérations sentimentales ou des scrupules de fausse délicatesse? Thérèse n'avait-elle pas la première manifesté des intentions hostiles? Ne lui avait-elle pas nettement déclaré qu'elle se détachait de lui?... Elle serait mal venue, maintenant, à s'étonner de ce qu'il la prenait au mot.--Toutes ces réflexions lui montaient impétueusement au cerveau avec des soubresauts pareils à ceux d'un liquide qui entre en ébullition. Puis, dans des intervalles d'accalmie, à l'aspect de cette paisible côte de Beaulieu où les ombres du couchant s'allongeaient déjà, il songeait aux rapides changements qui s'étaient opérés dans sa vie depuis la soirée où il avait pour la première fois suivi ce sentier. Quand il y était venu, quelques semaines auparavant, l'amour de Mania se remuait à peine en lui comme le germe dans la semence. Il ne l'envisageait que comme une romanesque hypothèse, un château en Espagne doucement chimérique. Il n'en considérait que les lignes aimables, les vaporeux contours et les sommets idéalement éclairés. Si on lui eût dit alors que, pour réaliser ce rêve séduisant, pour asseoir en terre ferme ce château aérien, il lui faudrait oublier la foi jurée, tromper une femme qui se reposait sur sa loyauté, mentir à toute heure et, finalement, rompre avec tout son passé, certes, il se fut récrié, il aurait déclaré la chose indigne de lui... Et pourtant un mois s'était écoulé à peine; les mêmes géraniums qui avaient frôlé la robe de Thérèse poussaient encore dans le chemin leurs tiges fleuries, et toutes ces suppositions qui lui avaient paru inadmissibles étaient devenues la réalité. Il avait suffi d'une première faiblesse, d'une abdication momentanée de sa volonté, pour que des actes irréparables se succédassent fatalement les uns aux autres, comme ces générations d'insectes dont on ne peut plus arrêter la fécondité...

En sortant de la gare, Jacques se fit conduire au port Lympia. A peine eut-il mis le pied sur la passerelle de l'Hébé, qu'il aperçut Lechantre se promenant sur le pont d'un air soucieux. Le paysagiste agita les bras et courut au-devant de son élève:

--Je t'attendais, dit-il laconiquement.

Il quitta le yacht et entraîna Jacques vers la partie la plus déserte du quai.

--Mon cher, poursuivit-il, je suis désolé de ce qui est arrivé... C'est moi qui, sans penser à mal, ai emmené ces dames à Saint-Jean... Mais aussi pourquoi diable ne me prévenais-tu pas? Quand on commet d'aussi dangereuses sottises, c'est bien le moins qu'on en avise ses amis... Pouvais-je prévoir que tu choisirais une salle d'auberge pour y donner tes rendez-vous?

--D'abord je n'en savais rien moi-même... Enfin le mal est fait et il s'agit maintenant de prendre une résolution... Où est Thérèse?

--Je viens de la reconduire chez toi avec ta mère et ta sœur.

--Que vous a-t-elle dit?

--Absolument rien... Devant Mme Moret et Christine elle a jugé naturellement à propos de se taire. Elle a même affecté pendant le trajet une sérénité que j'admirais, mais qui me serrait le coeur, car, telle que je la connais, elle a dû souffrir atrocement... Ah! c'est une vaillante, celle-là, et les belles dames que tu fréquentes ne lui vont pas à la cheville!

Jacques eut un geste d'impatience.

--Fâche-toi tant que tu voudras, tu ne m'empêcheras pas de te parler net... Mon garçon, je comprends tous les emballements... Je les comprends d'autant mieux que moi-même, malgré mon âge, je suis toqué de cette friponne de Peppina qui me mène par le bout du nez; mais moi, du moins, je suis célibataire, tandis que tu es marié à une respectable et adorable femme... Et puis, sacrédié, il y a un terme à toutes les folies!... Si tu as été grisé par ton Autrichienne, l'aventure de tantôt a dû vous jeter à tous deux un joli seau d'eau sur la tête. Comment vas-tu te tirer du pot au noir dans lequel tu barbotes? Es-tu venu me trouver pour que je te donne un coup d'épaule et un bon avis?... En ce cas, écoute-moi: tu n'as qu'un parti à prendre... Va rejoindre Thérèse, jette-toi à ses pieds et humilie-toi; puis, dès demain, file sur Paris avec toute ta famille. D'abord ta femme te tiendra rigueur, et dame, après ce qui s'est passé, elle en a bien le droit; mais elle t'aime, au fond, et quand vous serez loin d'ici, quand elle aura constaté ton repentir et ta ferme résolution de ne plus pécher, elle trouvera encore dans son cœur assez de tendresse pour te pardonner... Ça y est-il et dois-je l'aller préparer à ta visite?

--Non, répondit Jacques violemment, c'est impossible!... Je connais Thérèse, elle m'a condamné dans son esprit et elle restera inflexible... D'ailleurs, se laissât-elle fléchir, il serait trop tard... Je suis amoureux de Mania et j'ai lié ma vie à la sienne.

Toi! se récria Lechantre en haussant les épaules, toi, Jacques Moret, fils d'un cultivateur de Rochetaillée, peintre de ton métier et l'espoir de l'école française, tu prétends enchaîner ta vie à celle de cette grande dame nomade, qui était hier à Vienne, et qui sera demain à Florence on à Naples?... Ah! elle est bien bonne!... Innocent! c'est comme si tu voulais lier intimité avec l'eau d'un torrent ou avec le vent qui passe!... Parce qu'elle a bien voulu t'honorer de ses faveurs, tu t'imagines qu'elle va se considérer comme engagée dans des liens indissolubles!... Mais, mon pauvre garçon, il n'y a rien de commun entre toi et elle. Tout vous sépare: la naissance, l'éducation et le milieu. En ce moment tu amuses sa curiosité et sa vanité: elle n'est pas fâchée de se payer pour amant un peintre en renom et de vérifier si les artistes font l'amour autrement que les grands seigneurs. Seulement, quand son caprice sera satisfait, elle te lâchera comme un article qui a cessé de plaire. Elle te remplacera par une nouvelle fantaisie et un beau matin elle partira pour des pays inconnus... Ah! malheureux, ces grandes coquettes-là sont les pires femmes auxquelles on puisse s'attacher... Si tu prends ta baronne au sérieux, tu n'es pas au bout de tes peines et tu t'apprêtes de la misère pour le restant de tes jours!

--Possible... J'ai déjà souffert par elle et je prévois qu'elle me fera souffrir encore, car elle est violente et fantasque... Mais, dussé-je endurer mille peines plus cruelles, je persisterais dans ma folie, parce qu'un instant de bonheur auprès de Mania rachète des journées d'angoisse... Parce que je l'aime enfin!

Sacrebleu! s'exclama Lechantre furieux, qu'a-t-elle donc de si extraordinaire? Quel philtre t'a-t-elle fait boire pour te mettre dans cet état d'insanité?... Je l'ai vue, moi, cette Mania, et elle ne m'a nullement ébaubi. Un nez trop court, des pommettes saillantes, des yeux de chat sauvage et un sourire traître... Ma parole d'honneur, voilà bien de quoi se monter le coup! J'en suis encore à me demander pourquoi tu la préfères à Thérèse, qui est charmante et qui a des lignes d'une beauté!...

Pourquoi?... Comment pouvez-vous m'adresser de pareilles questions?... Pourquoi? Mais je vous l'ai déjà dit, parce qu'elle ne ressemble en rien à Thérèse. Elle a pris dans mon cœur une place jusque-là inoccupée... Thérèse est la sagesse et la pureté en personne, mais Mania est la passion même avec tous ses enchantements. Elle a donné à mon esprit et à ma chair des émotions non encore éprouvées; elle a ouvert mes yeux sur un monde qu'ils n'avaient jamais entrevu qu'en rêve. Elle exerce sur moi une séduction pareille à celle de ce pays-ci, une séduction où les sens ont autant de part que l'âme et où cependant il n'entre rien de grossier ni de brutal, où tout est rare et exquis. En un mot comme en cent, elle me possède et je suis prêt à tout quitter pour la suivre.

A mesure que Jacques parlait, la joviale figure de Lechantre se rembrunissait et exprimait une consternation indignée.

--Ce que je vous dis vous scandalise? ajouta l'artiste d'un air de bravade.

--Non pas, ça me dégoûte seulement! répondit Francis; tes effusions me rappellent les confidences de certains camarades, qui étaient comme toi très ensorcelés par une femme, et qui en ont pâti... Je reconnais les mêmes raisonnements, et cette ressemblance m'amène à conclure que ton caractère n'est pas à la hauteur de ton talent... Mon garçon, tu dérailles... Je ne m'esquinterai pas à te faire de la morale, je sais à quel point c'est inutile... Mais, puisque tu repousses toute tentative de réconciliation, que veux-tu de moi et quels sont tes projets?

--Avant tout, je veux éviter un éclat qui serait désastreux pour tout le monde... Maman et Christine partent après-demain matin et il est inutile que leur départ soit attristé par des scènes pénibles. Il faut quelles s'en retournent à Paris avec la conviction que nous sommes toujours heureux ici... Après... après, répéta Jacques avec un invincible serrement de cœur, Thérèse et moi nous reprendrons mutuellement notre liberté. Elle a assez de fortune pour vivre indépendante, et si elle désire retourner au Prieuré, je n'y mettrai aucune opposition. Soyez assez bon pour me servir d'intermédiaire auprès d'elle. Dites-lui que la seule grâce que je lui demande, c'est de dissimuler jusqu'au départ de maman... mais ne lui laissez pas ignorer ma résolution de recouvrer ensuite ma pleine et entière liberté d'action.

--C'est ton dernier mot?

--Oui.

--Tu es un misérable inconscient, et tout autre que moi t'abandonnerait à tes sottises!... Mais il y a d'autres intérêts en jeu que les tiens et je suis le seul qui puisse m'entremettre pour amortir le coup que ton égoïsme et ta folie vont porter à ceux qui t'aiment. J'accepte donc la mission, si désagréable quelle soit... Va m'attendre sur le boulevard Dubouchage; je t'y rejoindrai dès que j'aurai vu Thérèse...

Il héla un cocher qui passait et se fit conduire rue Carabacel, tandis que Jacques gagnait à pied le boulevard.

Lechantre trouva Thérèse dans le salon sans lumière. Christine et Mme Moret s'étaient retirées dans leur chambre pour commencer les préparatifs du départ et la jeune femme, étendue dans un fauteuil, les yeux brûlants, la tête enfiévrée, regardait machinalement le jardinet s'enténébrer peu à peu. Le paysagiste lui serra silencieusement la main et l'entraîna sur le perron.

--Jacques est près d'ici, commença-t-il, je le quitte à l'instant... Il m'a chargé de venir vous parler.

--Que me veut-il encore? demanda-t-elle d'un ton âpre; s'il espère me toucher par de nouvelles scènes hypocrites, prévenez-le qu'il perd son temps... Je suis fixée maintenant sur la sincérité de ses désespoirs et la facilité de ses parjures... Ma crédulité est à bout.

--Il ne s'agit malheureusement de rien de pareil, repartit Francis; Jacques a le sentiment de ses torts et il reconnaît que vous avez le droit de vous montrer implacable... Il vous supplie seulement d'éviter un éclat et de ne rompre ouvertement avec lui qu'après le départ de sa mère et de sa sœur.

Thérèse se mordit les lèvres pour comprimer un sanglot. En dépit de sa légitime indignation, à la vue de Lechantre, elle avait espéré qu'il venait lui apporter des paroles de repentir et que Jacques essaierait une dernière fois de rentrer en grâce. L'injurieuse indifférence avec laquelle ce mari infidèle supportait l'idée d'une séparation imminente acheva de lui ulcérer le cœur.

--Ah! murmura-t-elle avec amertume, il craint un éclat!... Il a peur pour la réputation de sa maîtresse... Vous pouvez le rassurer; j'ai trop souci de ma dignité pour ébruiter son aventure. Le scandale me répugne autant que la trahison et personne ne saura que j'ai surpris mon mari avec cette femme, dans une chambre d'auberge. Je me tairai comme je me suis tue jusqu'à présent... Je pousserai même l'indulgence... ou le mépris, comme vous voudrez, jusqu'à lui faire bon visage en présence de sa mère et de Christine.

--Je reconnais la votre grand cœur et votre force d'âme, Thérèse, mais, si vous m'en croyez, vous vous montrerez encore plus magnanime... Jacques est affolé en ce moment; non seulement il compromet son caractère dans cette aventure, mais il risque d'y perdre ses meilleures qualités d'artiste et de gâcher sa vie... Or, vous qui êtes la plus forte, vous devez être aussi la plus généreuse... oh! ajouta-t-il en répondant à un véhément geste de dénégation de la jeune femme, je ne vous demande pas de pardonner sur-le-champ!... mais un jour, quand il aura pâti de sa sottise, ce qui ne tardera guère, promettez-moi de ne pas vous montrer implacable.

--Monsieur Lechantre, répliqua Thérèse en lui posant sur la main sa main glacée, ne me parlez point de pardon... Je ne suis pas une pâte à martyre et je ne sais pas me résigner... Dès les premiers soupçons qui m'ont tourmentée, j'ai prévenu votre ami... Une fois que mon cœur s'est fermé, il ne se rouvre plus. Je vous promettrais d'oublier, que je mentirais... Non, je veux rester sincère avec les autres comme avec moi-même et c'est pourquoi je vous le déclare nettement ce soir, je ne pardonnerai pas... Je dissimulerai jusqu'au départ de Mme Moret... N'exigez pas davantage.

--Et après, ma pauvre enfant, quand vous resterez face à face avec Jacques?

--Après? murmura-t-elle avec un accent navrant, il n'y aura rien «après». Des ce soir, je commencerai mes malles... J'ai un bon prétexte pour m'éloigner sans esclandre... Ayant déjà servi de chaperon à Mme Moret et à Christine, il est tout simple que je les accompagne encore. Je les reconduirai à Paris, mais je ne rentrerai plus a Nice... Oh! non, s'exclama-t-elle, je ne reviendrai plus dans cette misérable ville!... J'y ai trop souffert... Vous pouvez en informer votre ami... Cela lui procurera sans doute un agréable soulagement!...

Elle continuait de parler avec une sarcastique âpreté; mais dans ses yeux étincelants on devinait des larmes sur le point de jaillir et Lechantre se sentait lui-même gagné par l'émotion.

--Une fois à Paris, demanda-t-il, comptez-vous rester près de Mme Moret?

--Non, répondit-elle résolument, cela ne serait pas possible; je trouverai un prétexte pour m'éloigner... Je retournerai à Rochetaillée et je redeviendrai une paysanne. C'était mon lot, voyez-vous, et je n'étais pas faite pour vivre ailleurs. Ah! mon pauvre Prieuré, pourquoi n'y suis-je pas restée avec mes préjugés et mes illusions?...

En dépit de ses efforts, les larmes rebelles s'échappèrent; mais elle eut honte de montrer sa faiblesse. Reprise d'un accès de fierté, elle s'essuya les yeux avec dépit, et tendant la main au paysagiste:

--A tout à l'heure, n'est-ce pas? balbutia-t-elle, vous viendrez dîner avec nous!

Puis elle rentra précipitamment dans le salon et disparut.

Lechantre quitta le jardin et alla rejoindre Jacques qui piétinait, inquiet, sur le trottoir du boulevard. Il lui rendit compte du résultat de son entrevue et lui annonça les résolutions prises par Thérèse.

--Tu es une brute, ajouta-t-il, et ta femme est un ange...

Bien que les progrès de sa passion eussent singulièrement endurci sa sensibilité et développé son indifférence pour tout ce qui ne se rapportait point à Mania, le peintre frissonna en apprenant l'imminence de ce déchirement qu'il avait provoqué. La rapidité avec laquelle se précipitaient les événements, et la décision énergique de Thérèse l'accablaient de confusion en même temps qu'elles remuaient en lui un mélange de regrets et de remords. Lorsqu'il rentra en compagnie de son ami dans le salon de la rue Carabacel et qu'il revit, à la lumière assourdie des lampes, à côté de la petite mère et de Christine, l'épouse qu'il venait d'offenser si grièvement, une rougeur lui monta au front et il lui fut impossible de dissimuler son malaise.--Thérèse avait eu le temps d'effacer la trace de ses larmes et de se composer une physionomie impassible. Elle reçut son mari avec cette gravité calme sous laquelle, depuis quelques semaines, elle déguisait les agitations de son âme; mais l'apparente sérénité de cet accueil, loin de diminuer la gêne de Jacques, la rendit encore plus pénible. Il ne savait guère dissimuler et son embarras n'échappa ni à la sollicitude de Mme Moret ni aux malignes investigations de Christine. Il s'efforça de feindre néanmoins et cet effort acheva de le mettre à la torture. Il lui fallut, pour sauver les apparences, questionner sa mère et sa sœur sur l'emploi de leur après-midi et s'informer hypocritement de l'endroit quelles avaient choisi comme but de promenade.

Nous sommes allées à Saint-Jean, dit Christine; c'était une mauvaise inspiration... L'auberge où nous voulions nous arrêter était fort mal fréquentée, à ce qu'il paraît, et Thérèse elle-même, malgré ses préventions en faveur de Nice, a été obligée de battre en retraite...

Pendant qu'elle s'étendait avec complaisance sur cet incident de la promenade, Jacques changeait de couleur et n'osait plus lever les yeux, de peur qu'on ne s'aperçut de son trouble. Mais, s'il ne regardait personne, il n'échappait point pour cela aux regards des autres. Christine avait remarqué son attitude embarrassée, et, tout en l'observant en dessous, elle songeait: «Il se passe ici quelque chose de louche et certainement Jacques a un méfait sur la conscience. Est-ce que, par hasard, il tromperait sa femme?...» Cette supposition la réjouissait sourdement, et un sourire équivoque effleurait ses lèvres milices.

Lechantre, ayant conscience du trouble de Jacques et des tortures de Thérèse, se mettait en quatre pour rompre les chiens, et, grâce à lui, la soirée se termina sans encombre. Mais le lendemain le supplice se renouvela pour Jacques, obligé par décence à consacrer entièrement à sa famille cette dernière journée. Il errait comme une âme en peine dans l'appartement où baillaient des malles entrouvertes. Il évitait peureusement les occasions de se trouver seul à seul avec Thérèse, et cependant une despotique attirance le ramenait à chaque instant dans la pièce où la jeune femme vaquait à ses préparatifs. Ces tiroirs vidés, ce déménagement de menus objets à l'usage particulier de la jeune femme, disaient trop clairement un départ sans espoir de retour pour qu'il n'en éprouvât point une douloureuse émotion. La figure maintenant tragique de Thérèse lui semblait pleine de méprisants reproches. La comédie qu'il était tenu de jouer devant sa mère et sa sœur l'humiliait et le dégradait à ses propres yeux. Il souhaitait que cette lamentable journée tirât à sa fin et en même temps il redoutait de la voir s'achever en songeant aux adieux du lendemain. Ces angoisses, ces remords et ces appréhensions l'enfiévraient. Les battements de son cœur s'arrêtaient, des suffocations le prenaient, et, le malaise physique se joignant au malaise moral, il devenait irritable et, hargneux avec Christine. La petite mère, stupéfaite de ces brusques coups de boutoir, levait timidement des yeux navrés vers son Benjamin, qu'elle ne reconnaissait plus, et s'effrayant de la livide pâleur de son visage:

Qu'as-tu, mon fils? demandait-elle avec inquiétude en lui saisissant les mains, je ne t'ai jamais vu si irascible?... Te sens-tu malade ou est-ce le départ de Thérèse qui te contrarie? Parle-moi franchement, sinon je finirai par croire, comme Christine, que tu nous caches quelque gros chagrin.

Alors Jacques, honteux d'être si peu maître de lui, essayait de la rassurer avec des caresses, mais dans ses protestations comme dans ses démonstrations tendres il y avait je ne sais quoi de forcé et d'excessif qui sonnait faux: de sorte que la petite mère s'éloignait en hochant la tête et en gardant ses pensées chagrines.

Christine, à son tour, se vengeait des accès d'humeur de son frère en emmenant Thérèse à l'écart et en murmurant d'une voix perfidement compatissante:

--Voyons, vous pouvez bien me dire ça, à moi... Avouez qu'il y a de la brouille entre vous et Jacques!

Thérèse tressaillait et répondait sèchement:

--Vous rêvez... Vous avez trop d'imagination, Christine!

A quoi sa belle-sœur repartait piquée:

--Non, je n'ai pas d'imagination, mais j'ai de bons yeux, et je m'aperçois bien que ni l'un ni l'autre vous n'êtes d'accord comme autrefois. Mais quoi! nous avons tous en ce monde nos croix à porter et j'avais bien prédit que ce beau feu ne durerait pas!

Enfin cette longue journée se termina. Le lendemain matin, Jacques et Lechantre conduisirent les voyageuses à la gare. Les instants qui précédèrent le départ furent d'une tristesse morne. La petite mère s'éloignait avec de noirs pressentiments; Thérèse, tout en s'opiniâtrant dans sa rancune, songeait que sa vie était à jamais perdue; Jacques, au moment de recouvrer cette liberté qu'il avait si ardemment convoitée, était pris de peur. Ayant conscience de l'odieux de sa conduite envers sa femme, il se demandait avec effarement si cette mystérieuse Némésis, qui est comme latente au fond des choses, n'allait pas s'éveiller pour le punir férocement de sa déloyauté. Mais, tout en traînant leur tourment, ces trois êtres malheureux s'efforçaient de cacher leur angoisses et de se faire illusion l'un à l'autre. Leur maladroite dissimulation était navrante. Lechantre seul s'évertuait à jeter un peu de cordiale bonne humeur parmi cette tristesse.

--Ne vous faites pas de mauvais sang, disait-il à la maman Moret en lui serrant les mains, Jacques vous reviendra en bon état... Je reste à Nice et je me charge de veiller sur lui...

Immobile, un peu en arrière du groupe, Jacques contemplait machinalement le spectacle de la gare avec son tumultueux va-et-vient de voyageurs. Invinciblement, il se rappelait les sensations éprouvées en cet endroit, trois semaines auparavant, lors du premier départ de Thérèse.--C'était le même aspect des choses: le même paysage vert et ensoleillé dans l'encadrement de la nef, les mêmes cris des facteurs, la même indifférence souriante de la marchande de livres devant son échoppe aux volumes multicolores; le même fracas de portières refermées. «En voiture!» criait-on comme jadis...

Son cœur se déchira, un accès de sensibilité maladive lui mit des larmes dans les yeux. Il embrassa d'abord la petite mère et Christine, puis, quand il se trouva devant sa femme, il la tira brusquement à l'écart:

--Thérèse, balbutia-t-il, Thérèse...

Il était sur le point de lui crier: «Reste... Ne t'en va pas!» Mais, tandis qu'elle le regardait tristement, tout d'un coup l'image charmeresse de Mania passa de nouveau entre lui et l'épouse offensée et il ne se sentit pas le courage d'achever sa supplication. D'une voix étouffée il se borna à murmurer:

--Pardonne-moi!

Elle devina sans doute l'injurieux combat qui se livrait en lui, car elle le transperça d'un regard de mépris:

--Adieu! répondit-elle, vous me faites pitié!

Et fière, impassible, elle monta dans le wagon. Seulement, quand, la portière une fois fermée, le train se mit en marche, tandis que la maman Moret penchée en dehors envoyait un dernier signe de tête à son Benjamin, Thérèse appuya son front contre la paroi capitonnée et éclata en sanglots...

Le même soir, à cinq heures, fidèle à sa promesse, Jacques, tout pâle encore des transes du matin, entrait dans le salon de Mme Liebling.

Mania était seule. Elle vint au-devant de lui avec un sourire au coin des lèvres et l'interrogea silencieusement des yeux.

--Mania, dit-il, j'ai rompu avec mon passé et me voilà libre... Désormais je suis à vous tout entier!

Sans parler elle se rapprocha encore et lui tendit ses lèvres. Jacques la serra convulsivement contre sa poitrine et oublia ses derniers remords dans un baiser qui n'en finissait plus.

--Christos vaskress!(Christ est ressuscité.)

--Voistina vaskress!(Il est vraiment ressuscité.)

On célébrait la Pâques russe chez la princesse Koloubine. Chacun des habitués de la villa Endymion répétait cette pieuse salutation sacramentelle et embrassait la maîtresse du logis, au seuil de l'un des salons, transformé pour la solennité en salle à manger. Les encoignures de la grande pièce tendue de soie jaune était décorées de plantes épanouies: azalées, rhododendrons et lilas. Au centre, sur une longue table garnie d'une nappe à broderies rouges, les couverts reliés par des semis de fleurs coupées entouraient des plats de viandes froides: galantine, foie gras, sterlets du Volga, au milieu desquels s'étalaient l'énorme gâteau pascal et le traditionnel cochon de lait dans sa gelée. Ça et là, de petites tables étaient pareillement dressées dans les coins et un massif buffet supportait, comme supplément de victuailles, toute la collection deszakouski(hors d'œuvre) chers aux palais moscovites, ainsi que des carafons de liqueurs et des bouteilles de Champagne. Chaque nouvel arrivant, après avoir donné et reçu l'accolade, s'attablait, mangeait et buvait à sa fantaisie, tandis que les maîtres d'hôtel en habit noir vaquaient silencieusement au service. L'éclatante blancheur du linge russe s'harmonisait doucement avec la pâleur des roses et le scintillement de la lourde argenterie de famille. La fragrance des lilas se mêlait à l'appétissante odeur des mets fortement aromatisés et aux senteurs anisées du kummel. Les convives d'âge mur se succédaient autour de la longue table où leur appétit sérieux trouvait amplement de quoi se satisfaire; les jeunes femmes et les jeunes gens choisissaient de préférence les petites tables plus intimes. On s'y contentait de gâteaux, de champagne ou de thé, mais on y fleuretait joyeusement. Le bruit des conversations médisantes ou tendres était accompagné en sourdine par le frémissement du samovar. Sur ce bourdonnement de ruche se détachaient des rires, des détonations de bouchons de champagne, et toujours, comme un refrain:

--Christos vaskress!

--Voistina vaskress!

Puis de nouvelles embrassades.

La fleur de la colonie russe était là.--Brune, le teint mat, les yeux noirs comme des mures, la belle Mme Nicolaïdès, vêtue de rouge, emplissait le salon des éclats de sa voix brève;--assise en face du vice-consul, la blonde comtesse Nadia de Combrières montrait hardiment dans l'échancrure carrée de son corsage bleu pâle sa gorge opulente à peine voilée de tulle;--puis, ça et là, de vieilles connaissances: la petite baronne Pepper et son fidèle Jacobsen: Flaminius Ossola se faufilant de groupe et groupe et baisant obséquieusement la main aux dames; Mme Acquasola, se remettant des émotions de la roulette en face d'une large tranche de cochon de lait et d'une coupe de Rœderer.--Sonia Nakwaska rôdait à l'entrée du salon, tendant sa pâle frimousse de gavroche à chaque visiteur, et profitant vicieusement de la solennité pascale pour se faire embrasser sur la bouche. Ayant l'air de grelotter dans sa robe de damas héliotrope, la frileuse et frêle Mme Nakwaska s'était assise près de la cheminée et regardait manger Mme Acquasola, en suivant ses moindres gestes du regard jaloux d'une femme que sa gastrite condamne à la diète.

--Êtes-vous heureuse, comtesse, d'avoir bon appétit!... Moi, disait-elle de sa voix nasillarde, je n'ai d'estomac qu'au jeu... Comment trouvez-vous le cochon de lait?

--Exquis, Anna Egorowna, tout à fait savoureux! répondait l'autre, la bouche pleine.

--Remerciez-moi, ma chère, c'est à moi que vous le devez. Si je n'avais été là, nous aurions eu une Pâques sans cochon de lait... Le cuisinier avait couru tout Nice sans rien trouver; ma sœur se désolait, mais dans les questions de ménage elle n'est d'aucune ressource, elle plane trop haut dans les nuages. Donc, j'ai fait atteler, j'ai battu la campagne, et j'ai enfin déterré dans une ferme cet animal que j'ai rapporté tout vif... Même je lui ai coupé sur la queue un bouquet de poils que je garde au fond de mon porte-monnaie. C'est un fétiche, vous savez, et j'irai demain à Monte-Carlo jouer cinq louis sur le zéro...

Mme Nakwaska riait de son rire de chèvre, tout en regardant à travers la glace sans tain le coup-d'œil des voitures qui prenaient la file sous la marquise. Au loin, dans la perspective des allées fraîchement ratissées, on voyait les coupés et les landaus gravir au pas les rampes en pente douce et contourner les pelouses semées de boutons d'or. Bien qu'on fut au 13 avril, le mistral soufflait, et les massifs d'oliviers, fouettés par le vent, détachaient le retroussis argenté de leur feuillage sur le bleu cru du ciel. Les visiteurs descendaient de voiture, frileusement boutonnés dans leur pardessus au col relevé; les dames, emmitouflées dans leur pelisse, se précipitaient frissonnantes vers le vestibule. A chaque instant, le valet de pied annonçait de nouveaux hôtes. Parmi les derniers arrivants se trouvaient Jacques Moret et Francis Lechantre.

En dépit de ses sages résolutions, Lechantre, qui, dans le principe, avait l'intention de rester seulement quelques semaines à Nice, y était maintenant depuis plus de deux mois. Il avait laissé partir le yacht de son ami; chaque jour il se jurait de regagner Paris, et chaque jour aussi il ajournait son départ sous le prétexte de tenir compagnie à Jacques. Au fond, le brave paysagiste subissait comme les autres la séduction des plaisirs niçois, et les yeux de Mlle Peppina le tenaient enchaîné au littoral. Il avait toujours été très enfant, malgré ses soixante ans sonnés, et le rajeunissement, dont il attribuait tout l'honneur à Nice, se manifestait en lui, surtout, par une recrudescence de voluptuosité et de gaminerie naïves. D'ailleurs, il avait découvert dans les environs de nombreux motifs de tableaux, et, comme il était doué d'une rare puissance de travail, il abattait de la besogne tout en faisant la fête. Parfois seulement, en constatant chez Jacques un état psychologique inquiétant, il était pris de scrupules, avait des accès de rigorisme, et, pendant quelques heures, déblatérait contre l'influence débilitante de cette ville, qu'il appelait «la Capoue moderne.» Il jurait alors ses grands dieux qu'il allait boucler ses malles et qu'il partirait seul, si Jacques refusait de le suivre; mais il suffisait d'un beau coucher de soleil sur la mer, d'un souper avec Peppina, d'une promenade parmi les citronniers en fleurs de Beaulieu, pour l'incliner à l'indulgence et le plonger en une béatitude épicurienne. S'étant constituéin pettole mentor de son ancien élève, il devenait mondain. Sa verve communicative, sa jeunesse d'esprit, ses charges d'atelier, étaient fort choyées dans les salons où Jacques l'entraînait très souvent. Ce dernier avait repris goût aux distractions de la haute vie. On le rencontrait dans la plupart des réunions de la colonie russe, et notamment chez la princesse Koloubine. Seulement, au rebours de Lechantre, il n'y brillait ni par la bonne humeur ni par l'amabilité. Il semblait y traîner une lourde et irritante lassitude, et s'y ennuyait, en effet, y venant non pour son plaisir, mais uniquement pour y retrouver Mania.

Sa liaison avec Jacques n'avait nullement modifié les façons de vivre de Mme Liebling. Elle était restée foncièrement mondaine, et, contrairement aux espérances du peintre, l'amour ne lui avait inspiré ni le désir de l'isolement ni le renoncement à ces succès de coquetterie et d'élégance dont elle était coutumière. En se donnant à Jacques, elle n'entendait rompre ni avec ses habitudes ni avec ses relations. Elle avait conservé ses heures de réception, visitait comme devant ses nombreux amis, ne manquait ni un bal, ni un pique-nique, ni un spectacle. Au milieu de ces dissipations quotidiennes, dans cette vie en l'air, dont chaque indifférent prenait un morceau, c'était à peine si l'homme qu'elle aimait pouvait, de loin en loin, jouir de quelques heures de tranquille tête-à-tête. Il s'en plaignait parfois amèrement. Mania écoutait ses reproches avec son moqueur sourire au coin des lèvres, et répondait d'un ton câlin:

--Vous raisonnez comme un enfant!... Parce que je vous aime, est-ce un motif pour que je me fasse montrer au doigt? Si je changeais brusquement mon genre de vie, si je tournais le dos à mes amis pour me claquemurer, comme vous le désirez, on ne manquerait pas de s'en étonner, d'en chercher la raison, et, en vous voyant seul chez moi, on aurait vite résolu le problème... Autant vaudrait tout de suite afficher sur ma porte: «Mania Liebling a un amant.» Avec vos idées d'artiste, vous ne savez pas à quelle prudence est tenue une femme qui vit dans le monde... Sérieusement, de quoi vous plaignez-vous? Cela nous empêche-t-il de nous voir? N'avez-vous pas accès dans tous les salons où je fréquente et ne pouvons-nous nous y retrouver chaque jour?... Ingrat, ne sentez-vous pas, comme moi, ce qu'il y a de délicieux dans cette réserve que nous nous imposons, dans le mystère qui enveloppe notre amour?... Quand nous sommes dans le monde, au lieu de vous tracasser des indifférents qui m'entourent et souvent me fatiguent, ne devriez-vous pas être heureux de vous dire: «C'est moi seul qu'elle aime?...» Soyez bien convaincu que ces obstacles et cette contrainte donnent une saveur plus aiguë à la passion et qu'elle risquerait de s'attiédir dans la monotonie de trop continuels tête-à-tête!...

Mais Jacques n'était pas convaincu. Il avait rêvé une intimité plus étroite, où Mania serait toute à lui. Quand, bouillant de désir, il aurait voulu l'emporter dans une solitude murée, il s'accommodait mal de cette promiscuité mondaine, de cette sérénité avec laquelle Mme Liebling accordait aux exigences sociales la plus large part de sa vie. Il criait à l'injustice.--Elle, si exclusive, et qui l'avait voulu tout entier, pourquoi ne comprenait-elle pas qu'il s'irritait d'un partage aussi inégal?--Ces rendez-vous décommandés au dernier moment, cet hôtel de la rue de la Paix toujours encombré de visiteurs quand Jacques y accourait, avide d'une heure de tendres épanchements; ces parties de plaisir où il voyait Mania entourée d'adorateurs auxquels elle prodiguait ses sourires; tous ces déboires qu'il n'avait pas prévus le mettaient en rage et le poussaient à des accès d'humeur noire.--L'Ecclésiaste a raison! «Tout n'est que vanité et tourment d'esprit sous le soleil.» Dès que nos plus beaux rêves sont réalisés, ils fondent sous nos doigts comme de la neige et s'écoulent avec la rapidité de l'eau. L'illusion seule nous donne des joies pures.--Ces délices de la passion qui, de loin, apparaissaient à l'artiste semblables à un paradis enchanté, de quoi se composaient-elles en dernière analyse? De beaucoup d'heures d'anxieuse attente suivies de mortelles déconvenues; de quelques brèves minutes de volupté troublées par le pressentiment de leur courte durée; de longues journées énervantes, passées à en regretter la fuite ou à en désirer le retour incertain.--C'étaient là les fruits gâtés d'un amour pour lequel il avait sacrifié Thérèse et la petite mère et auquel il s'attachait néanmoins obstinément, espérant toujours, à force de fougueuse tendresse, vaincre les résistances de Mania et s'établir en maître absolu dans son cœur.

En attendant, ces énervements et ces émotions commençaient à compromettre sa santé. Quelqu'un qui, après plusieurs mois d'absence, l'eût revu entrant dans le salon de la princesse Koloubine, eût été frappé de l'altération de ses traits:--la figure paraissait bouffie, l'œil brillait d'un éclat fébrile; le teint avait pâli, les lèvres étaient parfois d'une lividité bleuâtre. Pour la moindre contrariété, Jacques s'emportait et, quand il s'abandonnait à ces accès d'irritabilité, les battements de son cœur devenaient tumultueux, intermittents, et l'oppression allait souvent jusqu'à la suffocation.--Ce jour-là, il avait assisté aux cérémonies de l'église russe, y avait aperçu Mania sans pouvoir l'aborder et, immédiatement après le déjeuner, avait entraîné Lechantre à la villa Endymion, comptant bien y rencontrer Mme Liebling. Après avoir salué la princesse, il s'était isolé dans l'encoignure d'une fenêtre et là, indifférent aux propos échangés autour des tables, il fixait des regards impatients sur la baie qui faisait communiquer le salon où l'on lunchait avec celui par lequel accédaient les visiteurs. A quelques pas de cette baie, la princesse se tenait, droite et imposante dans sa robe de velours noir, et tendait la main ou la joue aux nouveaux venus. Ainsi placée, elle les voyait arriver de loin, et sa longue figure empâtée s'éclairait d'un sourire plus ou moins avenant, calculé d'après l'importance ou le rang de la personne annoncée. Jacques étudiait anxieusement les variations de ce sourire apprêté, cherchant à y lire à l'avance la satisfaction provoquée par l'entrée de Mania, qui était la grande favorite du moment. Tout à coup les lèvres grasses de Mme Koloubine eurent un si aimable épanouissement que le cœur du peintre sauta dans sa poitrine.--C'est elle!» pensa-t-il, et il s'acheminait déjà au-devant de son amie, quand un cruel désappointement l'arrêta...

La personne à laquelle s'adressait cette gracieuse bienvenue appartenait au sexe masculin. C'était un grand garçon d'une trentaine d'années, élégamment vêtu et remarquablement proportionné; un superbe échantillon du type slave dans sa beauté mâle:--brun, le nez un peu gros, mais la bouche finement modelée sous la barbe châtaine, les yeux bien ouverts, hardis et lumineux.--Il baisa galamment la main de la princesse qui lui rendit, à la mode russe, son baiser sur le front.

--Soyez le bienvenu, Serge Paulovitch, dit-elle, je suis heureuse de vous voir et de vous présenter à mes amis!

En même temps, elle lui prenait le bras et, faisant le tour des tables, stationnait un instant près de chaque groupe:

--Le prince Serge Gregoriew... Je suppose que son nom vous est déjà connu... Le prince est célèbre dans toute notre Russie depuis son expédition en Asie centrale. Il a parcouru les plateaux de la Mésopotamie et découvert le tumulus de Nemrod... N'est-ce pas, prince, un de ces soirs vous nous raconterez vos voyages?

Le prince souriait d'un air bon enfant, saluait, puis Mme Koloubine continuait sa tournée.--Jacques les connaissait, ces présentations ou plutôt ces exhibitions! Il se rappelait s'être promené de la sorte au bras de la princesse et avoir été, de la même façon pompeuse, expliqué aux notables habitués de la villa Endymion. Bien qu'il sût à quoi s'en tenir sur ces succès de curiosité, il ne put s'empêcher de faire un mélancolique retour en arrière et de songer que l'intérêt qu'il avait excité trois mois auparavant était déjà épuisé. Ce jeune voyageur aux robustes épaules, «qui avait parcouru les plateaux de la Mésopotamie», accaparait maintenant les regards. Il allait devenir lagreat attractiondu salon Koloubine, tandis que lui, le peintre de laRentrée des avoines, redescendrait au niveau de Jacobsen ou de Flaminius Ossola.--Il fut piqué d'une pointe de mesquine jalousie à l'encontre du prince voyageur. Pour éviter d'avoir à lui serrer la main, il quitta sa place, s'éloigna dans une direction opposée et rôda d'un air maussade autour des petites tables où la présentation avait déjà eu lieu.

Assise devant un guéridon, Mme Acquasola, après s'être lestée de viandes froides et de gâteaux, achevait la digestion de cette collation copieuse, en buvant du thé avec Jacobsen, la baronne Pepper et Sonia Nakwaska. Tout en vidant les tasses, on causait du nouvel hôte de la princesse Koloubine.

--Hein? murmurait Sonia en reluquant le prince Gregoriew, quel beau garçon!... Maman l'a connu à Pétersbourg, lorsqu'il était chevalier-garde... Toutes les dames de la cour tombaient amoureuses de lui et la liste de ses bonnes fortunes était aussi longue que celle de Don Juan.

--Hé! hé! insinuait Jacobsen, il ne manque pas de jolies femmes à Nice et il pourra ajouter quelques numéros à son catalogue.

--Mes enfants, je crois que c'est déjà commencé, chuchota Mme Acquasola d'un ton confidentiel.

Vraiment, comtesse! interrompit la petite baronne, serait-ce vous, par hasard?

--Non, ma chère, ce n'est pas moi... Ces choses-là ne sont plus de mon âge. Je parle d'une dame plus jolie que je ne l'ai jamais été.

--Son nom, comtesse!... Vite, ne nous faites pas languir!

--Eh bien! il s'agit de la charmante baronne Liebling.

--Mania? répéta Sonia en ricanant, impossible, la place est prise!

--Petite, répliqua ingénument Mme Acquasola, lorsqu'une place a été prise une première fois, il n'y a pas de raison pour quelle ne le soit pas une seconde... Vous saurez ça, quand vous aurez mon expérience.

Cette allusion de la bonne dame à son expérience amusait fort le groupe, et Jacobsen, avec son air de pince-sans-rire, reprenait:

--Comment! madame Acquasola, vous croyez que ce beau coureur de pays a déjà fait un voyage à Cythère avec Mme Liebling?

--Je ne connais pas ce voyage dont vous parlez, repartit naïvement la comtesse; tout ce que je puis vous dire, c'est que Mania regarde le prince d'un œil très doux... Ils se sont rencontrés vendredi chez Mme Nicolaïdès et ne se sont guère quittés de la soirée; tout le monde a pu l'observer aussi bien que moi. Quand Mme Liebling est partie, le prince lui a offert son bras pour la reconduire jusqu'à sa voiture, d'où j'ai conclu...

Un coup de coude de Sonia l'arrêta en chemin; d'un clin d'œil espiègle, la jeune fille l'avertissait que Jacques Moret s'était approché de la table et prêtait l'oreille. Mme Acquasola devint cramoisie et s'empressa d'ajouter très haut:

--Du reste, les mauvaises langues seules peuvent y trouver à redire, cela ne prouve rien, et le prince s'est montré simplement poli...

--Comtesse, remarqua ironiquement Jacobsen, vous êtes la logique en personne!

Jacques avait déjà tourné les talons, mais pas un des propos de la petite table n'avait échappé à son attention, et comme une lave bouillante, un flot de jalousie lui brûlait le cœur. Ce même vendredi soir, Mania lui avait écrit qu'elle ne pourrait le recevoir, «parce qu'une ennuyeuse corvée l'obligeait à sortir», et il apprenait maintenant en quoi consistait cette prétendue corvée. Mme Liebling s'était gardée de le prévenir qu'elle irait chez Mme Nicolaïdès. Elle craignait sans doute qu'il ne vînt l'y surprendre, et qu'il ne gênât ses coquetteries avec le prince Gregoriew!--Jacques se voyait déjà négligé pour le nouveau héros du jour, et, furieux d'avoir été joué, il mordait jusqu'au sang ses lèvres pâles. Dans sa pensée, cette rencontre chez Mme Nicolaïdès était préméditée, et il fallait que cette odieuse flirtation eût été poussée très loin pour qu'on en fît déjà des gorges chaudes!... La colère le secouait. Il tournait des regards ombrageux vers la petite table, et l'envie le prenait de chercher querelle à quelqu'un.

--Croyez-vous qu'il m'ait entendue? chuchotait Mme Acquasola, tandis qu'il s'éloignait.

--Dame! répondait méchamment Jacobsen, vous avez le verbe un peu haut, et à moins qu'il ne soit sourd...

--Ne pouviez-vous me faire signe?

--Pourquoi? demanda le médecin en feignant une ignorance absolue; en quoi les attentions de Mme Liebling pour le prince peuvent-elles offenser M. Moret?

--Mauvais plaisant!... Vous savez bien qu'il l'adore, et qu'il a quitté sa femme pour elle... Ah! je suis désolée!... Si je courais lui dire qu'il n'y a pas un mot de vrai dans cette histoire?

--Entre nous, ce serait un mauvais moyen de raccommoder les choses... Laissez M. Moret s'en expliquer avec Mme Liebling... Je vous promets qu'elle s'en tirera mieux que vous. Tenez, précisément la voici...

Mania venait en effet d'entrer, éblouissante comme une tombée de neige, dans sa robe de crêpe de Chine blanc garnie de dentelles. Dès que Jacques l'eut aperçue, il se dirigea précipitamment vers elle, mais il fut prévenu par le prince Gregoriew. Ce dernier s'était avancé d'un air empressé, et saluant Mme Liebling:

--Christos vaskress!murmura-t-il d'une voix très douce.

--Oh! prince, répondit Mania en riant, vous ne comptez pas que je vous embrasse, je suppose?... Ignorez-vous que je suis catholique romaine?... Pour moi, le Christ est ressuscité depuis treize jours, et vous arrivez un peu tard.

--Mieux vaux tard que jamais, insista galamment Serge Gregoriew.

--Vous y tenez donc beaucoup? reprit-elle en continuant de plaisanter; en ce cas, je n'ai rien à refuser à un homme qui a campé entre le Tigre et l'Euphrate, sur remplacement même du paradis terrestre... et je m'exécute...Voistina vaskress!

En même temps elle tendait sa joue sur laquelle le prince déposait un respectueux baiser.

--Vous connaissez donc notre incomparable Mania? s'exclama la princesse Koloubine, qui survint; j'allais justement vous présenter l'un à l'autre.

--J'ai eu l'honneur de rencontrer la baronne Liebling chez Mme Nicolaïdès, repartit Serge Gregoriew en s'inclinant.

--A merveille... Puisque vous n'êtes plus deux étrangers, Serge Paulovitch, je vous constitue le cavalier de ma petite amie... Il y a là justement une table vacante... Mania chérie, du champagne ou du vin de Tokay?

--Non, princesse, merci; une simple tasse de thé et des sandwichs.

Sur un signe de Mme Koloubine, un maître d'hôtel avait apporté des viandes froides, du champagne et du thé sur la petite table, et le prince, après avoir offert une chaise a Mme Liebling, s'était assis en face d'elle.

Tandis que le prince la servait, Mania jetait un coup-d'œil circulaire sur les groupes épars dans le salon et cherchait à découvrir Jacques, mais le peintre, exaspéré par le baiser accordé à Serge Gregoriew, n'avait pu supporter le spectacle de Mania attablée avec celui qu'il considérait déjà comme un rival. Maladroit, ainsi que tous les amoureux sincères, il avait pris le parti de bouder au lieu de lutter d'amabilité avec cet étranger, et il s'était retiré dans la salle de billard où les hommes fumaient.

Là, on ne fleuretait pas, mais on buvait beaucoup de champagne pour arroser lesZakouskiservis à profusion. Hors de la présence des dames, la conversation s'égayait de propos plus libres.

Francis Lechantre, mis en bonne humeur par le Rœderer de la princesse, s'amusait à ébaudir l'auditoire cosmopolite groupé autour de lui, en lâchant la bride à sa blague parisienne.

--Non, messieurs, disait-il d'un ton gouailleur, vous voyez les choses par les petits côtés... Ce qui vous attire dans ce pays-ci et vous y retient, ce n'est ni Monte-Carlo et sa roulette, ni la promenade des Anglais avec ses palmiers pareils à des plumeaux, ni les orangers dont les fruits sont aigres comme des pommes à cidre. Les, salles de jeu toutes reluisantes d'or, nous les avions déjà vues à Bade; les palmiers, nous en possédons d'aussi beaux au jardin d'Acclimatation; des oranges, tous les épiciers en vendent... Non, ça n'est pas ça qui nous grise... C'est l'air et la lumière, c'est la joie de vivre qui éclate dans les yeux, dans les fleurs et dans le ciel; c'est une satanée odeur d'amour qui monte à la tête, qui fait trouver toutes les femmes jolies et qui rajeunit tous les visages. Voilà le vrai charme qui vous emballe, vous retourne comme un gant et qui nous fait battre la campagne!... Tenez, moi qui vous parle et qui ai passé l'âge des sottises, j'ai été déjeuner hier à la Ferme bretonne... J'ai horreur de ces endroits-là!... Mais j'y accompagnais une certaine Peppina qui a du phosphore dans les yeux et le diable au corps... Elle s'est pâmée devant les miroirs courbes où l'on se voit ridiculement aplati ou agrandi; elle m'a obligé à donner à manger aux cygnes et m'a attablé au jeu desNationsoù j'ai perdu un billet de cent francs! Il prononçait ces derniers mots avec une emphase naïve, comme si cette perte de cent francs pouvait ébaudir des gens habitués à considérer cent louis comme une bagatelle, et il ajoutait en vidant son verre;--Eh! bien, j'ai trouvé tout ça délicieux... L'air de Nice, messieurs l'air de Nice!

En entendant cette enfantine confession, chacun éclatait de rire. Seul, Jacques ne se déridait pas. Il écoutait les charges de Lechantre sans les comprendre; regrettant déjà de s'être exilé du salon, il songeait qu'en ce moment Mania et le prince étaient assis l'un près de l'autre; une angoisse l'empoignait et il se demandait ce qui devait se passer entre eux, en son absence, ce qu'ils se disaient à mi-voix pendant ce tête-à-tête adroitement ménagé.

Ce qu'ils se disaient? Rien vraiment qui pût l'inquiéter et motiver sa bouderie jalouse. Leur conversation aurait pu être entendue par toutes les oreilles. C'était la causerie décousue, légère, des gens du monde, relevée seulement de temps à autre par une fine pointe de flirtation entre deux sourires. Mania interrogeait Serge Gregoriew sur ses voyages et celui-ci lui répondait avec un mélange de condescendance et de galanterie:

--Dites-moi, prince, avez-vous rencontré de jolies femmes dans votre expédition?

--Quelquefois, madame, mais jamais d'aussi charmantes que celles que je vois ici aujourd'hui, répliquait Gregoriew en enveloppant Mme Liebling du regard admiratif de ses yeux bruns, deux yeux foncés et lumineux, que l'habitude de contempler des cieux et des pays divers semblait avoir encore colorés et agrandis.

A suivre.André Theuriet.


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