L'amour, l'amour est comme une montagne;On y monte en chantant, on pleure en descendant.Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses dépens l'exactitude de ce vieux refrain.Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus intervenir dans l'administration des biens dotaux.Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris. Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter. Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser. Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles acquisitions. En outre, il avait à cœur de ne point faire tache parmi les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et leur avait demandé quelques avances sur des œuvres qu'il promettait d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe.Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne. Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses. Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions longuement méditées et dont il voulait faire l'œuvre capitale de sa vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément.Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les dissipations de la veille.Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même des idées nécessaires à l'exécution d'une œuvre d'art; dès qu'on en trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations revenaient par accès plus rapprochés, l'action du cœur était précipitée et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et sortait pour respirer plus librement au grand air.Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses découragements. Au milieu des amusements et des conversations de l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête.--Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre, il éteint le feu...Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête. Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?... Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse, mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans l'esprit et dans le cœur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher ses défaillances et ses découragements...Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe, c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette; peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée, sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et j'aurai ma revanche!...»Poussée par un revif de jalousie, elle manœuvrait alors avec cette douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques. Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir reconquis ce cœur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles, blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui imposait durement silence.Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir, en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice. Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?... Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette, pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont inhérents à l'exécution d'une œuvre; elle goûtait et admirait la peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit aigri, une humeur assombrie.A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling. Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire avec des compagnons plus aimables.Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui l'humiliaient comme une mésalliance.Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit le repos.Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part, matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue de la Paix, l'esprit troublé, le cœur ulcéré, avec la résolution de provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher; et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes rancunes.Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling, après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet de pied s'avança vers lui.--Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin, Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.--Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance d'un goût douteux.--Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est peut-être chez la princesse Koloubine.Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et une pointe aiguë lui meurtrit le cœur. Il courut chez Mme Koloubine où il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre la grille de l'hôtel se refermer. Son cœur sursauta, il revint sur ses pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania. Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se présenta au rendez-vous assigné.Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la conscience.--Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir.--Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton sarcastiquement incrédule.--Du moment où je vous le dis, répliqua-t-elle avec une hauteur dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.--Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était permis, car votre concierge avait donné le coup de timbre comme lorsque vous êtes chez vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc sortie à pied?--Que vous importe! repartit-elle en se contenant à grand'peine, je suis sortie, voilà tout.--Vous n'êtes pas allée chez Mme Koloubine, comme le prétendait votre domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir.Mania haussa les épaules; son familier sourire ironique retroussa les coins de sa bouche, et, d'une voix agacée:--Mes compliments! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.--Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux.--Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît?--De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort plus d'ici.Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son silence comme un aveu, continua avec rage:--Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!--Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser. Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions, de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble, je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va!Par une manœuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait accusatrice et prenait hardiment l'offensive.--Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé, vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car, sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant plus en place, il changeait à vue d'œil, et son état alarmait gravement Francis Lechantre.Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le paysagiste arriva rue Carabacel.--Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu des commissions pour Paris?--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.--Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison, puisque toi-même tu pars.--Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela?--Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew?--Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.--Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan, villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et, comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu l'accompagneras.Jacques était devenu très pâle.--Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien.--Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures.--Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!--Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.--Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en empêcher.--Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire, quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!--M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle est du voyage?--Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.--J'y vais!--Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non, viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.--Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul: comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte ouverte, je te ferai signe.Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue. Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le salon où Mme Liebling se trouvait seule.En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.--Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda brusquement Moret en la regardant en face.--D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.--Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé?--Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.--Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable invitation!--Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.--Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne partirez pas!--Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.--Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!--Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement, sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma guise.Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:--Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le regret de vous quitter...Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras brutalement:--Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que...Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.XVIILa maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée, enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers, s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du village et de la forêt.La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.--Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand ils furent seuls.Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.--Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes et les petites dames brochant sur le tout, hein?...--Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.--Souffrait-il depuis longtemps?--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet état, c'est navrant à voir.--Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...--C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre; il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le long du bras gauche.--Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs gastriques et alors nausées, vomissements...--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en croisant les bras et en se posant en face du docteur.Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua lentement:--Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie cardiaque...--Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite... Qu'entendez-vous par là?--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs de l'amour, et quelquefois de tous les deux.--Et c'est grave?--Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai observés me font redouter une angine de poitrine.--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?--Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu d'un accès.--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez: la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?--Je vais l'aller voir en vous quittant.--Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?--Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon cœur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le sauvera!Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur Lechantre!...Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son cœur battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui tendit la main.--Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous revoir.--Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?--Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune femme l'interrompit:--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... et vous me désobligeriez en insistant.--J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu d'être irritée; mais il y a des circonstances où les cœurs les plus rancuniers doivent se montrer généreux.--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.--Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié de ceux même qu'il a le plus offensés.Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton âpre:--S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!--Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah! parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais: «Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est encore plus implacable que vous...La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à l'attention de Lechantre.--Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser le peintre de laRentrée des avoinesmourir comme le premier venu!Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat humide.--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce que je dois faire... Excusez-moi!Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.--Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de l'espoir?--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela unrisottoet je suis en train de me creuser la tête pour voir si je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et Lechantre furieux s'emporta:--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche vue de la route de Beaulieu.--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux de son interlocuteur, que pense Langlois?--Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins, avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.--Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau. Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges!--Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment inopportun.Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le paysagiste du fond de sa cuisine.--Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur.--Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi ça!Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère, réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait des tranches de pain.Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto, les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.--Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret consternée.--Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me répugne et je n'ai plus faim.Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs du village.--Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...--Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps ne peut se guérir ici, parce que mon cœur est resté au bord de la mer bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler d'elle depuis notre départ?--Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y reviendra plus.--Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera! Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...--Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas bougé.--Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé rancune, mais, au fond du cœur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon Lechantre!...--Quoi, entêté gamin?--Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi que vous écrirez... aujourd'hui!--Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.--Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine:--Venez, venez, M. Lechantre!Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.--M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à votre ami?Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant, le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance:--Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah! Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu!En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes s'embrassèrent en sanglotant.--Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.--Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un moment dans le couloir; ce ne sera pas long!Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement, la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets, les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé dans sa songerie.--Monfi, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude... M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...--Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.--Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...--Une dame?...Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit brusquement.--Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement, promets-moi de ne pas t'agiter!Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien. Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid, rajustait sa cravate, boutonnait son veston.--Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.--Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui. Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta:--Thérèse!...Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et, comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.--Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et à te guérir.Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé» évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...--Merci, murmura-t-il dans un sanglot.Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et la tendresse d'autrefois lui amollit le cœur. Sur un signe qu'elle leur fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit les mains:--Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le bonheur t'y attend comme jadis...Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé autrefois:--lesquoichiersdu verger donnaient toujours leurs exquises prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux sur l'Aujon; l'ancien berger, leRat d'eau, prenait de l'âge, mais il se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et demandait souvent des nouvelles de Jacques...Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque d'insensibilité lui perça le cœur et elle s'interrompit avec un geste douloureux.Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un écolier pris en faute, il balbutia:--Pardon!... Je suis indigne!...Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la syncope arriva.Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:--Vous avez écrit, n'est-ce pas?--Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne coûtaient plus.--Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse...Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes. Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source d'affliction et de nouveaux navrements de cœur. Le milieu de Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec exaltation.Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond.Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration, qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la cadence d'une musique imaginaire...Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une rivale mortellement haïe.--Oui, murmurait-elle le cœur meurtri, je te le promets, nous retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons. Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement, ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour le voyage...Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées, et à qui elles étaient cruellement odieuses...Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un tintement de grelots résonna soudain sur la route.--C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre, descendez vite... plus vite donc!Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé, ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà suffoquant:--Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant la porte.Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois. Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se réveillait; le pâtre de Rochetaillée, leRat d'eau, toujours robuste et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le peintre de laRentrée des avoiness'éteignait, les yeux encore pleins de la décevante et ensorcelante vision de Nice.André Theuriet.FIN
L'amour, l'amour est comme une montagne;On y monte en chantant, on pleure en descendant.
L'amour, l'amour est comme une montagne;On y monte en chantant, on pleure en descendant.
L'amour, l'amour est comme une montagne;
On y monte en chantant, on pleure en descendant.
Depuis le départ de sa mère et de Thérèse, le peintre vérifiait à ses dépens l'exactitude de ce vieux refrain.
Peu de jours après cet événement, il avait reçu une courte lettre, datée du Prieuré, par laquelle sa femme lui annonçait qu'elle s'était retirée à Rochetaillée et qu'elle comptait y vivre désormais. Elle ajoutait qu'elle avait cru devoir informer Mme Moret de sa résolution, et que celle-ci l'approuvait entièrement. En effet, le même courrier apportait au peintre une lettre de la petite mère. La pauvre femme était consternée. Dans son désarroi et sa désolation, elle ne se sentait pas la force d'adresser des reproches à son fils. Elle déplorait seulement que le bon Dieu l'eût fait vivre assez longtemps pour voir ses enfants désunis, et elle souhaitait de quitter ce monde au plus vite. Il lui était impossible de rester dans ce Paris qui ne lui rappelait que des choses pénibles, et elle se préparait à retourner à Rochetaillée.
Jacques était alors trop ébloui et enivré par les premières félicités de sa liaison avec Mania pour que ces nouvelles le touchassent profondément. Il les avait prévues, d'ailleurs, et les regardait comme les conséquences fatales de sa liberté reconquise. Il répondit à Mme Moret d'une façon respectueuse et évasive, en regrettant le chagrin qu'il lui causait, mais sans s'expliquer sur ses projets pour l'avenir ni sur l'époque de son retour à Paris. Il lui envoyait une procuration permettant à Thérèse de toucher directement les revenus qui lui étaient personnels, et il la priait de veiller à ce que les intérêts de sa femme n'eussent rien à souffrir de la rupture de la vie commune. C'était pour lui une question de dignité, et il mettait son amour-propre à ne plus intervenir dans l'administration des biens dotaux.
Lorsqu'il était parti pour Nice, il avait emporté tous ses fonds disponibles. Il avait vendu un certain nombre de petites toiles et touché une avance considérable sur un plafond qu'il devait exécuter à la Ville, et dont l'esquisse était achevée. A l'aide de ces ressources, il espérait atteindre sans difficulté le moment où il rentrerait à Paris. Mais les incidents de la séparation dérangèrent forcément l'équilibre de son budget. Jusqu'alors il avait mené une vie régulière, qui, tout en étant large et honorable, se trouvait proportionnée à sa modeste fortune d'artiste. Il n'en fut plus de même, lorsque son existence devint intimement associée à celle de Mme Liebling. Mania faisait partie d'une société où l'on aimait à s'amuser, et où l'on dépensait sans compter. Elle-même vivait en grande dame, habituée dès son enfance à ne se priver de rien. Satisfaire un caprice, si coûteux qu'il fût, lui paraissait une chose d'autant plus naturelle que les gens de son monde avaient les mêmes manières de voir et d'agir. Insoucieuse ou ignorante des questions d'argent, elle ne supposait pas que parmi ses intimes il se trouvât quelqu'un obligé de calculer ou de modérer sa dépense. Presque chaque jour, au gré de sa fantaisie, elle organisait des parties de campagne ou de théâtre auxquelles Jacques était convié. Non seulement il ne déclinait aucune de ces invitations, mais il les recherchait comme le moyen le plus commode de voir son amie fréquemment et sans faire jaser. Tous ces plaisirs, quotidiennement renouvelés, lui revenaient d'autant plus cher qu'il mettait une certaine ostentation à s'y montrer particulièrement généreux. Ayant peu l'expérience de ce genre de vie, et craignant toujours d'être considéré comme un intrus sans usage par les gens avec lesquels il frayait, il s'efforçait de paraître plus libéral qu'eux, et souvent dépassait la mesure. Puis Mania, à son insu, était à chaque instant pour lui une occasion de dépenses imprévues. Tantôt c'étaient des orchidées, convoitées à l'étalage d'une fleuriste et qu'il s'empressait de lui offrir; tantôt un bibelot rare, entrevu chez un marchand de curiosités et dont elle avait fantaisie: tantôt une vente de charité où elle tenait un comptoir, et où Jacques se ruinait en futiles acquisitions. En outre, il avait à cœur de ne point faire tache parmi les jeunes gens riches qui fréquentaient rue de la Paix, et il luttait d'élégance avec eux. Les voitures, les gants, le tailleur et le chemisier achevaient ainsi de vider sa bourse.
A la fin d'avril, il ne possédait plus un sou et il se voyait contraint d'emprunter vingt louis à Lechantre, en attendant qu'il avisât aux moyens de battre monnaie. Il avait écrit à ses marchands de tableaux et leur avait demandé quelques avances sur des œuvres qu'il promettait d'exécuter pour eux. Mais ceux-ci, flairant un homme tourmenté par des besoins d'argent, s'étaient fait tirer l'oreille afin d'avoir sa peinture à meilleur compte. A grand'peine il obtenait d'eux quelques billets de mille francs en échange de traités fort durs, par lesquels il s'engageait à livrer un certain nombre de tableaux, à date fixe.
Maintenant il fallait tenir ces engagements et Jacques, pris d'inquiétude, se déterminait à se remettre à la besogne. Malheureusement, il n'avait ni cette liberté d'esprit ni cette facilité d'exécution qui permettaient à Lechantre de brosser rapidement de jolies pochades dont il trouvait le placement immédiat. Il travaillait péniblement; ce n'était que par une suite non interrompue de laborieux efforts qu'il se rendait maître de ses idées et leur donnait une forme définitive. D'ailleurs son genre de talent se prêtait moins à l'improvisation que celui de Lechantre. Ce dernier trouvait partout des motifs de paysages; il s'assimilait vite le caractère du site qu'il étudiait et il le rendait avec une grâce et une souplesse merveilleuses. Jacques, au contraire, se heurtait des le début à des difficultés presque insurmontables. Les tableaux qu'il projetait et dont il avait déjà esquissé la composition devaient représenter des scènes de la vie rustique et avoir pour objectif les paysans de ce terroir de Rochetaillée, dont le décor lui était familier. Quelles que fussent la vivacité de ses souvenirs et l'exactitude de ses croquis, il était trop consciencieux pour exécuter de chic quelqu'une de ces compositions longuement méditées et dont il voulait faire l'œuvre capitale de sa vie. Il comprenait que, pour mener à bien une pareille entreprise, il lui eût fallu le milieu et le plein air du pays natal. Et puis il était trop pressé par le temps pour s'atteler à une de ces grandes machines et, après réflexion, il se décidait à y renoncer momentanément.
Il se rejetait alors sur des sujets pris dans ce Midi où il vivait depuis tantôt six mois; mais là aussi il choppait contre des obstacles d'un autre ordre.--Précisément parce que la nature de ce pays nouveau l'avait fortement charmé, il était encore trop sous le coup de cet éblouissement pour coordonner ses sensations et les objectiver fidèlement sur la toile. Ces grands aspects de mer et de montagne, cette lumière victorieuse, ces colorations intenses, le désorientaient. Il ne les avait pas assez froidement étudiés pour en rendre la magie. Le paysage et les gens ne lui étaient pas familiers et, quand il se trouvait placé devant ses modèles, il avait de soudaines timidités et de cruelles hésitations; ses tâtonnements n'aboutissaient qu'à une exécution molle, sans précision et sans originalité. Il ne s'illusionnait pas sur la médiocre qualité du travail, et cette constatation de son impuissance le désespérait. Pour triompher de cet état d'infériorité, pour accoutumer peu à peu son pinceau à interpréter cette nature rebelle, il aurait fallu un labeur patient, une complète solitude, un calme absolu, et toutes ces conditions lui manquaient. Dès qu'il était loin de Mania, son esprit inquiet s'agitait. L'image de Mme Liebling troublait ses méditations et s'interposait entre lui et sa toile. Il se demandait ce qu'elle faisait en son absence, en quelle société elle se trouvait, quels étaient ceux qui cherchaient à lui plaire et comment elle les accueillait?... Alors une seule préoccupation, un seul désir, s'emparaient de lui:--se débarrasser en hâte de ce travail qu'il s'imposait comme une tâche et courir rejoindre sa maîtresse.--Quand, après une soirée dépensée au théâtre, rue de la Paix ou dans le salon de Mme Koloubine, il rentrait chez lui, fatigué de conversations creuses, agacé par les fâcheux qui papillonnaient autour de la jeune femme, irrité des coquetteries qu'elle se permettait sans scrupule, énervé par une attente trompée ou un rendez-vous ajourné, il avait le lendemain des réveils amers. Il reprenait avec ennui le travail commencé et ne rassemblait que malaisément les idées éparpillées par les dissipations de la veille.
Avez-vous observé parfois dans la campagne ces nids d'araignées suspendus à une broussaille? Là, dans une sorte de frêle hamac laineux vivent ramassées en boule des centaines de minuscules aragnes. Si vous effleurez d'une branchette ce petit monde assoupi, immédiatement toute la nitée s'effare avec un grouillement de fourmis, se désagrège, se disperse et ne retrouve plus sa cohésion première.--Il en est de même des idées nécessaires à l'exécution d'une œuvre d'art; dès qu'on en trouble la lente agglomération, elles s'enfuient et, malgré de pénibles efforts, on les rétablit rarement dans leur ordre et leur intégrité.--Après ces interruptions, Jacques se remettait à la besogne avec une douloureuse tension d'esprit et souvent le travail qu'il infligeait à son cerveau fatigué n'avait d'autre résultat que de déterminer un malaise physique, un retour exaspéré des désordres pour lesquels son médecin l'avait envoyé dans le Midi. Les palpitations revenaient par accès plus rapprochés, l'action du cœur était précipitée et irrégulière; il semblait que l'organe soudainement accru en volume envahit toute la cavité de la poitrine; la succession trop rapide des pulsations gênait la respiration; il pâlissait, s'angoissait et se sentait pris de défaillance. Alors il jetait sa brosse avec rage et sortait pour respirer plus librement au grand air.
Lorsqu'à la suite de ces crises il se retrouvait dans la société de Mania, il y apportait malgré lui la trace de ses souffrances et de ses découragements. Au milieu des amusements et des conversations de l'entourage de Mme Liebling, il restait longtemps sous le coup d'une lassitude générale et s'enfermait dans une maussaderie taciturne. Tandis qu'autour de lui bourdonnaient les rires et les bavardages frivoles de ce monde d'oisifs, il demeurait abattu et indifférent: aussi son arrivée jetait un froid; on s'accordait à le considérer comme un trouble-fête.
--Ma chère, disait la petite baronne Pepper à son amie, votre peintre pourrait avantageusement remplacer une pompe à incendie: quand il entre, il éteint le feu...
Mania, à son tour, commençait à se froisser et à s'impatienter de ces accès de tristesse, qui se produisaient même dans le tête-à-tête. Parfois, lorsqu'ils étaient ensemble et que la jeune femme interrogeait l'artiste sur ses travaux, il répondait d'un air de mauvaise humeur et peu à peu tombait dans un morne silence. Après avoir en vain essayé de lutter contre cette tristesse inexpliquée, Mania, de guerre lasse, se mettait au piano. La musique remplaçait la conversation et, bercé par le rythme, Jacques s'enfonçait plus avant dans sa rêverie désenchantée.--«Décidément, songeait-il, je ne sais plus peindre... D'où me vient cette impuissance à rendre la physionomie de ce pays-ci?... Est-ce mon cerveau qui se dessèche? Est-ce la souffrance physique qui me fausse la vue ou m'alourdit la main?... Ou bien ai-je le sort des talents précoces; qui donnent d'un seul coup ce qu'ils ont dans la tête et ne peuvent plus se renouveler?... Suis-je réellement vidé, fini?» Il sentait combien sa maussaderie devait paraître étrange à sa maîtresse, mais il ne se souciait pas de lui en révéler la cause. Son amour-propre et une sorte de méfiance superstitieuse l'empêchaient de confesser son état maladif et ses misérables avortements. Il craignait de déchoir dans l'esprit et dans le cœur de cette femme, qui ne l'avait aimé que pour son talent et sa notoriété. Il mettait une fierté farouche à lui cacher ses défaillances et ses découragements...
Et, tandis qu'il s'absorbait dans sa songerie, Mania, par-dessus le piano, l'épiait d'un air vexé et l'étudiait à la dérobée. Ignorant les motifs de sa tristesse, elle l'attribuait à d'offensants regrets. Elle s'imaginait qu'il repensait à Thérèse et que le fantôme de l'épouse abandonnée revenait déjà le hanter. Ce soupçon une fois entré dans son âme exclusive y réveillait les rancunes provoquées jadis par la présence de Mme Moret. A son tour, sa fierté s'indignait de cette tendresse rétrospective, dont elle croyait surprendre des indices dans l'attitude de Jacques. «Cette femme, se disait-elle avec un violent dépit, a conservé sur lui son ancienne influence. Là, dans mon salon, seul avec moi, c'est à elle qu'il pense. Ce n'est pas ma figure qui l'occupe, c'est le froid profil de cette madone de village! Il la regrette; peut-être même est-il repris d'un caprice pour elle et songe-t-il à l'aller retrouver?... Et moi qui me suis oubliée au point de me donner à ce peintre de paysanneries, j'ai l'humiliation de me voir négligée, sacrifiée à un revenez-y d'amour rustique... Non, ce ne sera pas et j'aurai ma revanche!...»
Poussée par un revif de jalousie, elle manœuvrait alors avec cette douceur féline et caressante où excelle la race slave, pour dépister ce revenant détesté et reprendre un empire absolu sur l'esprit de Jacques. Elle y parvenait sans peine, puisqu'en réalité l'artiste l'aimait toujours avec la même aveugle passion. Mais, quand elle supposait avoir reconquis ce cœur qui n'avait jamais cessé d'être à elle, elle se vengeait de ses humiliations et du mal qu'elle s'était donné, en criblant de sarcasmes acérés l'épouse abandonnée qu'elle traitait encore n rivale; les allusions désobligeantes, les récriminations inutiles, blessaient Jacques qui y voyait un manque de générosité. Parfois les choses allaient si loin qu'il s'emportait contre Mme Liebling et lui imposait durement silence.
Cet acharnement contre la mémoire de Thérèse eut pour résultat de ramener la pensée de Jacques vers l'humble monde de Rochetaillée, avec lequel il avait si brusquement rompu toute relation. Jusqu'alors il s'était efforcé de l'oublier; mais maintenant son esprit tourmenté y faisait de mélancoliques pèlerinages. Il revoyait avec un regret attendri ces rues campagnardes où il avait tant de fois erré, le soir, en rêvant à un tableau commencé; ces sentiers au bord de l'Aujon où il avait trouvé ses meilleures inspirations. Il songeait que là-bas, en ce pays pacifiquement obscur, il n'eût certes pas été arrêté dans son travail par les difficultés et les doutes dont il souffrait à Nice. Fatalement, à l'extrémité de chacun de ces sentiers, au détour de chacune de ces rues du pays natal, revisité en imagination, se dressait l'image de celle qu'il avait si cruellement trahie, de celle qu'il avait si longtemps nommée «sa muse et sa flamme». Alors une sourde irritation le prenait et opérait en lui un revirement bizarre. Son orgueil se refusait à reconnaître l'action salutaire de Thérèse sur son talent. Il se révoltait contre cet asservissement au passé. N'avait-il pas encore la pleine possession de tous ses moyens? La nature du midi n'était-elle pas aussi suggestive que celle de Rochetaillée? L'amour de Mania et son esprit original ne pouvaient-ils pas lui aider à renouveler et à agrandir sa manière?... Pourquoi cette patricienne n'exercerait-elle pas, elle aussi, une influence heureuse sur ses futures productions?... Pourquoi?... Hélas! tout simplement parce qu'il ne sentait pas entre elle et lui cette incessante communion d'idées, cette sollicitude de toutes les minutes, cette tendre abnégation, qui réchauffent et soutiennent les efforts d'un artiste. La vie de Mme Liebling était trop prise par les visites, les plaisirs, les préoccupations de toilette, pour qu'elle s'intéressât sérieusement, patiemment, au travail lent, aux fréquents recommencements, aux continuels hauts et bas, qui sont inhérents à l'exécution d'une œuvre; elle goûtait et admirait la peinture, mais en mondaine et en dilettante, à ses heures, quand le tableau était achevé et dans son cadre. Tout ce qui précédait n'avait pour elle aucun attrait. «Elle n'aimait pas, disait-elle, voir faire la cuisine.» Elle ne pouvait être ni une auxiliaire ni une conseillère utile. Jacques était forcé de le reconnaître; il en concevait un secret dépit et apportait plus que jamais dans son commerce avec elle un esprit aigri, une humeur assombrie.
A la longue, cette maussaderie croissante devait fatiguer Mme Liebling. Pour la supporter avec résignation, il lui aurait fallu une mansuétude qu'elle ne possédait pas. Elle s'en était alarmée d'abord, elle s'en énerva ensuite, puis peu à peu s'en désintéressa. Elle prit le parti de laisser le peintre bouder dans son coin et de chercher à se distraire avec des compagnons plus aimables.
Ces derniers ne manquèrent pas, et parmi eux le plus assidu et le mieux accueilli fut le prince Gregoriew. Il était élégant, très homme du monde, beau garçon et brillant causeur; toutes qualités qui devaient le rendre agréable à Mania. Il devina promptement qu'il était sympathique et redoubla d'attention. Mania trouvait du plaisir en sa société et ne le dissimulait pas. Les orageuses péripéties de sa liaison avec Moret et le progressif désenchantement qui s'en était suivi lui causaient une lassitude à laquelle la galanterie courtoise et bonne enfant du prince apportait une heureuse diversion. Elle ne songeait nullement à donner un successeur à Jacques, ayant eu trop peu à se louer de son essai de passion pour être tentée d'en renouveler l'expérience. Mais, tout en restant fidèle à sa parole, elle n'était pas fâchée de nouer des relations d'amicale camaraderie avec un homme jeune, bien né, spirituel et pouvant lui faire honneur. Ils étaient du même monde, ils parlaient la même langue et, avec Serge Gregoriew, elle n'avait pas à craindre cette sauvage humeur, ces emportements, ce manque de correction, qui l'humiliaient comme une mésalliance.
Bientôt le prince devint le cavalier préféré de Mme Liebling. Chaque après-midi, entre cinq et six heures, Jacques le voyait arriver rue de la Paix et constatait, en enrageant, l'accueil affectueux qu'il y recevait. Il avait toujours supporté avec ennui les jeunes oisifs qui meublaient le salon de Mania, mais il ne les avait jamais considérés comme dangereux; ils lui semblaient pour cela trop insignifiants. Il n'en alla plus de même avec le prince Gregoriew. Jacques était assez perspicace pour reconnaître en lui un homme d'une valeur réelle, une intelligence et un caractère. L'assiduité de Serge chez Mania et l'empressement de cette dernière ressuscitèrent rapidement les soupçons que l'artiste avait déjà conçus chez Mme Koloubine, le jour de la fête de Pâques. A partir de ce moment, tout lui devint suspect et il perdit le repos.
Il connut à son tour les méfiances, les mortifications et les harcèlements de la jalousie. Il surveillait anxieusement les gestes et les paroles de la jeune femme et de Gregoriew. Les moindres propos aimables, les plus innocentes familiarités, devenaient, de sa part, matière à de fâcheuses conjectures. Rentré chez lui, il se torturait le cerveau et passait une partie de ses nuits à se remémorer les faits qui l'avaient désagréablement frappé, afin d'y découvrir des symptômes de trahison. Les incidents les plus insignifiants prenaient de l'importance à ses yeux et surexcitaient son imagination malade. Les heures d'absence lui paraissaient odieusement longues et, brusquement, il accourait rue de la Paix, l'esprit troublé, le cœur ulcéré, avec la résolution de provoquer une explication. Mais, dès qu'il entrait dans le salon, les fantômes qu'il s'était créés de loin semblaient n'avoir plus la même consistante. La sérénité enjouée de Mania, l'exquise politesse et l'air bon enfant du prince, ôtaient tout prétexte aux récriminations. Ils n'avaient ni l'un ni l'autre la mine de gens qui ont un secret à cacher; et Jacques, à défaut de griefs sérieux, était obligé, sous peine de paraître ridicule, de renfermer en lui ses soupçons et ses grondantes rancunes.
Un après-midi de mai, comme il gravissait le perron de Mme Liebling, après que le concierge eût fait tinter le timbre, il vit la porte du vestibule s'ouvrir avant même qu'il n'eût atteint le palier et un valet de pied s'avança vers lui.
--Mme la baronne est sortie, dit le laquais avec cette impassible et sournoise déférence qui distingue les domestiques bien stylés.
Rien qu'en examinant la figure circonspecte et finaude du larbin, Jacques crut deviner qu'il obéissait à une consigne.
--Savez-vous où Mme Liebling est allée? demanda-t-il avec une insistance d'un goût douteux.
--Non, monsieur... c'est jeudi aujourd'hui... Mme la baronne est peut-être chez la princesse Koloubine.
Le valet de pied rentra dans le vestibule dont la porte vitrée se referma au nez de Jacques et l'artiste redescendit lentement les marches du perron.--Les airs réservés du laquais lui semblaient louches et il s'étonnait que Mania ne l'eût pas prévenu de son absence. En traversant la cour, il aperçut dans la remise le cocher occupé à laver la voiture de Mme Liebling.--Elle n'avait donc pas fait atteler pour se rendre à la villa Endymion!--Cette circonstance lui parut plus suspecte encore et une pointe aiguë lui meurtrit le cœur. Il courut chez Mme Koloubine où il ne trouva ni Mania ni le prince Gregoriew. Jacques passa une heure mortelle à attendre et, ne voyant rien venir, se fit conduire de nouveau rue de la Paix. Là, il renvoya sa voiture et se promena devant l'hôtel de Mme Liebling. Bien que la soirée fût très chaude, les fenêtres étaient closes et le logis semblait désert. Après une demi-heure d'attente, il eut honte de son manège et résolut de rentrer chez lui. Au moment où il tournait déjà l'angle d'une rue latérale, il crut entendre la grille de l'hôtel se refermer. Son cœur sursauta, il revint sur ses pas et distingua--mais de trop loin--une silhouette masculine qui s'éloignait dans une direction opposée. Sa jalousie s'envenima et il revint furieux rue Carabacel. Le soir même, il reçut un billet de Mania. Elle s'excusait d'avoir été absente et lui indiquait pour le lendemain une heure où elle serait seule. Loin de le calmer, cette attention lui parut une ruse imaginée pour détourner ses soupçons et lui donner le change. Ce fut avec un visage rembruni et un esprit prévenu qu'il se présenta au rendez-vous assigné.
Mania était seule, en effet, et elle reçut le peintre avec la sérénité souriante d'une personne qui n'a pas le plus petit méfait sur la conscience.
--Je suis désolée de vous avoir manqué hier, commença-t-elle, et surtout de m'être absentée sans avoir eu le temps de vous prévenir.
--Vous étiez donc réellement sortie? demanda Jacques d'un ton sarcastiquement incrédule.
--Du moment où je vous le dis, répliqua-t-elle avec une hauteur dédaigneuse, rien ne vous donne le droit d'en douter.
--Excusez-moi, reprit-il amèrement, le doute m'était permis, car votre concierge avait donné le coup de timbre comme lorsque vous êtes chez vous, et votre voiture n'avait pas quitté la remise... Vous êtes donc sortie à pied?
--Que vous importe! repartit-elle en se contenant à grand'peine, je suis sortie, voilà tout.
--Vous n'êtes pas allée chez Mme Koloubine, comme le prétendait votre domestique... je vous y ai attendue en vain pendant une heure. De guerre lasse, je suis revenu devant votre hôtel, et j'ai vu un homme en sortir.
Mania haussa les épaules; son familier sourire ironique retroussa les coins de sa bouche, et, d'une voix agacée:
--Mes compliments! vous faites un joli métier!... Savez-vous comment cela s'appelle dans toutes les langues?... De l'espionnage.
--Appelez-le comme vous voudrez... C'était mon droit d'agir ainsi, parce que je vous aime follement et que j'ai des raisons d'être jaloux.
--Jaloux! Et de qui, s'il vous plaît?
--De ce prince Gregoriew dont vous vous êtes entichée, et qui ne sort plus d'ici.
Elle se mordit les lèvres sans répliquer, et Jacques, interprétant son silence comme un aveu, continua avec rage:
--Vous le voyez, vous n'osez pas dire non!
--Je n'ai pas coutume de répondre à des sottises... Le prince Gregoriew est reçu ici en ami, et c'est tout. Rien dans ma conduite, rien dans son attitude, ne vous autorise à m'adresser des questions injurieuses... Le prince s'est toujours comporté avec la correction d'un homme de bonne compagnie, d'un homme bien élevé, et certaines gens de ma connaissance gagneraient à se modeler sur lui... Quant à vos prétendus griefs, ils sont ridicules... En vérité, je vous trouve bien exigeant pour les autres et bien indulgent pour vous! Si j'étais, moi aussi, d'humeur querelleuse, j'aurais de plus sérieux reproches à vous adresser. Croyez-vous, par exemple, que je ne m'aperçoive pas de vos distractions, de vos tristesses et de vos airs ennuyés?... Quand nous sommes ensemble, je ne puis vous arracher une parole.--Votre corps est ici, mais votre pensée voyage ailleurs, et je sais parfaitement où elle va!
Par une manœuvre habile et très féminine, d'accusée elle devenait accusatrice et prenait hardiment l'offensive.
--Oui, poursuivit-elle sarcastiquement, vous regrettez le temps passé, vous avez la nostalgie de votre province et des personnes qui l'habitent... Mon Dieu, je le comprends, et cela part d'un bon naturel... Mais vous devriez au moins l'avouer franchement, car, sachez-le bien, mon cher, je ne me soucie point de retenir les gens malgré eux, et si vous vous sentez dépaysé chez moi, vous êtes libre!...
Devant ce congé si hautainement signifié, toute la colère de Jacques tomba pour faire place à un sentiment de détresse. La peur de perdre Mania à tout jamais le rendit lâche. Il s'humilia, se jeta aux genoux de Mme Liebling, sollicita son pardon et l'obtint. Mais cette capitulation le mettait désormais à la merci de celle qu'il aimait si aveuglément, et la situation ne fit que s'aggraver. Son prestige était diminué; il n'avait plus, pour imposer à Mania, cette autorité virile devant laquelle les femmes se plaisent à trembler. Comme elle le lui avait déclaré elle-même, elle ne supportait pas la faiblesse chez autrui et n'estimait que les gens qui lui tenaient tête. A partir de ce jour, elle n'usa plus d'aucun ménagement, et, loin de modifier ses façons de vivre, elle reprit toute son indépendance. Jacques en souffrit atrocement sans avoir le courage de formuler de nouvelles plaintes; mais ces muettes souffrances, jointes à des inquiétudes d'argent, altérèrent davantage sa santé et le déséquilibrèrent complètement. Dévoré de jalousie, ne tenant plus en place, il changeait à vue d'œil, et son état alarmait gravement Francis Lechantre.
Tout en partageant sa vie entre de faciles plaisirs et des travaux fructueux, ce dernier commençait à s'ennuyer de Paris. Seule, son amitié pour Jacques le retenait à Nice. Il se faisait scrupule d'abandonner son ancien élève dans l'état de dépression physique et morale où il le voyait et de temps à autre il hasardait de timides allusions à un départ possible. Mais Jacques détournait la conversation ou se refusait net à quitter Nice. On avait ainsi atteint le milieu de mai, quand un matin le paysagiste arriva rue Carabacel.
--Mon petit, dit-il d'un ton bref et décidé, je fais mes paquets--As-tu des commissions pour Paris?
--Comment! vous me laissez? demanda Jacques attristé.
--Dame! je n'ai pas l'intention de m'éterniser à Nice où la chaleur devient intolérable. Comme je le répétais hier à Peppina: il n'est si bonne compagnie qui ne se sépare... Mes affaires me rappellent; j'ai patienté jusqu'à présent, j'ai même fâché le jury et raté le Salon pour rester plus longtemps avec toi; mais mon séjour ici n'a plus de raison, puisque toi-même tu pars.
--Moi, je pars? s'écria Jacques stupéfait, où avez-vous pris cela?
--Où?... Chez la princesse Koloubine, hier soir... N'es-tu pas du voyage au lac de Côme organisé par le prince Gregoriew?
--Je ne sais pas seulement ce que vous voulez dire.
--Vraiment! reprit Lechantre en feignant la surprise; il paraît que ce sera tout à fait princier... Départ pour Gênes en yacht, halte à Milan, villégiature à Bellagio, puis retour par Lugano et le lac Majeur... La baronne Pepper, Jacobsen et Mlle Sonia préparent déjà leurs malles, et, comme Mme Liebling est de la partie, il n'est pas douteux que tu l'accompagneras.
Jacques était devenu très pâle.
--Je l'ai vue hier... elle ne m'a parlé de rien.
--Pas possible!--Ils partent tous demain matin à neuf heures.
--Alors, balbutia le malheureux, c'est... qu'elle me trompe!
--Ceci est un autre point de vue, répondit Francis d'un ton apitoyé, et je crois Mme Liebling fort capable d'une infidélité... Même, à te parler franchement, mon garçon, en écoutant hier ces belles dames deviser du voyage, je me suis douté de quelque manigance et j'ai voulu te prévenir pour que ta Viennoise ne se moque pas de toi.
--Oh! elle ne partira pas, grommela Jacques, je saurai bien l'en empêcher.
--Ça, c'est bon pour le discours... Si elle veut filer, je te défie bien d'y mettre obstacle!... Non, sacrebleu, tu as autre chose à faire, quelque chose de plus digne de toi: c'est de prendre la balle au bond et de rompre une liaison qui ruinera ton avenir!
--M. Lechantre, dit le peintre en lui étreignant le bras, jurez-moi que vous ne cherchez pas à m'indisposer contre elle!... Vous êtes sur quelle est du voyage?
--Parbleu, si tu doutes de mes paroles, tu as un moyen bien simple de les vérifier: va trouver ta Mania et pose-lui nettement la question.
--J'y vais!
--Un instant!... Il est trop matin et elle ne te recevra pas... Non, viens déjeuner avec moi en attendant l'heure où l'on peut décemment se présenter chez elle. Je lui dois une visite d'adieu, je t'accompagnerai et nous saurons immédiatement à quoi nous en tenir...
Il entraîna Jacques dehors. Celui-ci se laissa conduire comme un enfant.
La colère et l'abattement se succédaient en lui par à-coups et il assista sans desserrer les dents au déjeuner de Lechantre. Quand l'heure fut venue de se rendre rue de la Paix, Francis fut obligé de le faire monter dans une voiture, tant sa surexcitation devenait inquiétante.
--Allons, murmurait ce dernier, sois un homme!... montre à cette grande darne qu'on ne joue pas sous jambes un artiste de ta valeur... Dis-lui son fait et signifie-lui carrément son congé... Je me présenterai seul: comme on ne se méfie pas de moi, on me recevra... Une fois la porte ouverte, je te ferai signe.
Lechantre gravit en effet seul le perron, tandis que Jacques restait dans la cour derrière un massif d'orangers. Le valet de pied porta la carte du paysagiste à Mme Liebling et, comme Francis l'avait prévu, elle donna l'ordre de le recevoir; mais, quand le laquais revint et se trouva en face d'un second visiteur, il comprit qu'il avait commis une bévue. Néanmoins, ne se croyant pas le droit de barrer le passage à un familier de la maison, il introduisit flegmatiquement les deux artistes dans le salon où Mme Liebling se trouvait seule.
En apercevant Jacques qui s'avançait farouchement, les yeux enflammés et les traits contractés, Mania devina qu'il était au courant de ses projets de départ et résolut d'attendre bravement le premier choc.
--Est-il vrai que vous partez demain avec le prince Gregoriew? demanda brusquement Moret en la regardant en face.
--D'abord, répondit-elle sans se déconcerter, je ne pars pas avec le prince... il nous prête son yacht jusqu'à Gênes et nous accompagne au lac de Côme, ce qui est bien différent... C'est une excursion projetée depuis longtemps avec Jacobsen et la baronne Pepper.
--Comment se fait-il qu'on ne m'en ait point parlé?
--Je n'en sais rien, répliqua-t-elle en haussant les épaules; la partie a été organisée par d'autres que par moi et je n'ai pas eu à intervenir dans le choix des invités... Du reste, il est temps encore de réparer un oubli et, si vous le désirez, j'en parlerai à ces messieurs.
--Vous savez parfaitement que je n'accepterai pas une semblable invitation!
--Ceci est votre affaire, cher maître, et je n'entends ni violenter votre conscience, ni modifier mes projets... Je suivrai mes amis.
--Mania, s'écria-t-il d'un ton d'abord suppliant, puis graduellement impérieux, vous ne ferez pas cela... Vous m'écouterez... Vous ne partirez pas!
--Et qui m'en empêchera? riposta-t-elle avec hauteur.
--Moi!... moi qui vous aime, qui ai tout abandonné pour vous et qui ai le droit d'exiger que vous me sacrifiiez un caprice!
--Je vous en prie, ne vous exaltez pas, interrompit-elle froidement, sinon cette conversation risquera de se changer en une scène de mauvais goût... Je n'ai d'ordre à recevoir de personne et j'entends agir à ma guise.
Elle se retourna vers Lechantre et ajouta sarcastiquement:
--Rappelez votre ami aux convenances, monsieur, sans quoi j'aurai le regret de vous quitter...
Mais Jacques ne l'écoutait plus. La colère l'aveuglait, son tempérament de paysan reprenait le dessus et lui faisait perdre toute mesure. Il marcha d'un air de menace vers Mme Liebling, et lui saisissant le bras brutalement:
--Mania! cria-t-il, tu ne me quitteras pas, entends-tu, et tu ne partiras pas!... Tu oublies que tu es ma maîtresse et que... et que...
Il ne put continuer. Son visage livide avait une tragique expression d'angoisse; le souffle lui manquait, les paroles ne venaient plus à ses lèvres; une syncope le prit et il s'affaissa dans les bras de Lechantre.
La maison de Mme Moret, à Rochetaillée, était l'une des dernières du village, la plus voisine du pont qui relie les deux versants de la gorge étroite où l'Aujon s'est frayé un passage entre deux parois de rocher. Les fenêtres de la façade postérieure s'ouvraient sur les terrasses d'un jardin aménagé dans les assises de la roche et suspendu comme un balcon au-dessus de la rivière. De là, on voyait, sur le versant opposé, le vieux château, masse grise flanquée d'une tourelle en éteignoir, qui se dressait isolément à mi-côte, puis le regard suivant les sinuosités du cours de l'Aujon s'arrêtait, en amont, à un fouillis d'arbres d'où surgissaient les toits de tuile et les colombiers du Prieuré.
On était au mois d'août; dans la clarté du matin, ce coin de vallée, enserré de tous côtés par des pâtis montueux aux cimes boisées, donnait une impression de sauvage et pacifique solitude. Parmi les arbres des vergers et les aunaies humides qui se croisaient au-dessus de la rivière çà et là ensoleillée; dans l'immobilité assoupie des bois qui fermaient l'horizon, l'on se sentait bien loin du tapage des grandes villes, à cent lieues des agitations de la vie mondaine. Les rares bruits que percevait l'oreille: martellements sur l'enclume d'un maréchal-ferrant, ronflements de batteuses, roucoulements de pigeons ramiers, s'harmonisaient avec l'intimité de ce frais paysage et n'en troublaient point la quiétude. Seul, à la tête du pont, dans la direction de la route d'Arc-en-Barrois, un break attelé de deux postiers ornés de grelots et sur les panneaux duquel on lisait: «Correspondance du chemin de fer,» suggérait l'idée d'une relation possible entre ce pays perdu et le monde civilisé, et jetait une note discordante dans le calme du village et de la forêt.
La porte du logis Moret s'entr'ouvrit et laissa voir la silhouette affairée de la petite mère, escortant jusqu'au milieu de la rue Francis Lechantre et le docteur Langlois. Le médecin, gros et court, coiffé d'un feutre gris et portant son pardessus sur le bras, serra la main de Mme Moret en lui murmurant de minutieuses recommandations, puis la petite mère rentra chez elle tandis que les deux hommes se dirigeaient vers le break, autour duquel des gamins stationnaient curieusement.
--Hé bien, docteur, que pensez-vous de Jacques? demanda Lechantre, quand ils furent seuls.
Les lèvres de Langlois se plissèrent en une moue mécontente.
--Il est très gravement touché, répondit-il, et je vous ai prié de m'accompagner pour vous poser certaines questions que je ne pouvais formuler là-haut, sous peine d'alarmer cette brave femme... En rentrant à Paris, j'ai trouvé votre carte avec un mot, puis avant-hier j'ai reçu votre télégramme et je suis accouru; mais j'ignore ce qui s'est passé à Nice et j'ai besoin d'être renseigné sur les débuts de la maladie... Au lieu de se reposer là-bas, je suppose que Jacques a mené une vie de bâton de chaise... Des veilles réitérées, des émotions trop excitantes et les petites dames brochant sur le tout, hein?...
--Vous avez deviné juste.... Il y a dans son affaire une satanée créature qui l'a brouillé avec sa femme et dont il s'est absurdement amouraché... Ah! elle l'a mené bon train!...
Rapidement, Lechantre raconta la séparation des deux époux, le départ de Thérèse, l'affolement de Jacques et ses amours avec Mme Liebling.
--Souffrait-il depuis longtemps?
--Oui, mais il n'en convenait pas et je n'en aurais rien su, si, devant moi, après une scène avec sa maîtresse, il n'avait été brusquement terrassé par une syncope. Je l'ai ramené chez lui, j'ai appelé un médecin qui l'a soigné tant bien que mal et a ordonné un changement de climat. Dès qu'il a été transportable, je l'ai conduit à Paris où je comptais vous trouver, mais vous étiez allé à je ne sais quel congrès... Il y a eu d'abord un mieux relatif, puis les crises ont reparu et, sur les conseils d'un de vos confrères, nous sommes partis pour Rochetaillée. Nous espérions que l'air natal le guérirait... Un leurre! Depuis son retour, il a eu déjà deux accès, et quand il est dans cet état, c'est navrant à voir.
--Je vous crois... Il devient très pâle, n'est-ce pas? sa figure exprime la terreur, il suffoque, puis la syncope arrive?...
--C'est cela, et, à chaque nouvelle crise, la douleur semble s'étendre; il se plaint maintenant de souffrances intolérables dans le cou et le long du bras gauche.
--Parfaitement... Il arrivera même que le désordre gagnera les nerfs gastriques et alors nausées, vomissements...
--Mais enfin, qu'est-ce que cette sacrée maladie? s'exclama Lechantre en croisant les bras et en se posant en face du docteur.
Celui-ci haussa les épaules, leva les yeux au ciel et répliqua lentement:
--Cher monsieur, l'état général est mauvais et il y a des complications... J'avais d'abord traité notre ami pour une hyperkinésie cardiaque...
--Hyperkinésie! interrompit Francis, parlez-moi hébreu tout de suite... Qu'entendez-vous par là?
--C'est, reprit Langlois en souriant, un trouble de l'innervation, la maladie des gens qui ont abusé des travaux intellectuels ou des plaisirs de l'amour, et quelquefois de tous les deux.
--Et c'est grave?
--Quelquefois; mais on en guérit à condition de mener une vie régulière et de s'abstenir de tout excès... Seulement Jacques a fait tout le contraire, à ce qu'il semble, et maintenant je crains une autre affection plus dangereuse et plus mystérieuse... Les symptômes que j'ai observés me font redouter une angine de poitrine.
--Ah! mon Dieu, soupira le pauvre Lechantre effaré; enfin, ça peut se guérir aussi, n'est-ce pas, docteur?
--Hum! repartit Langlois, les cas de guérison sont très rares... et je ne dois pas vous dissimuler que la mort subite peut survenir au milieu d'un accès.
--C'est impossible!... Vous ne pouvez pas laisser mourir comme un chien un artiste de la valeur de Jacques!... Il y a certainement un remède et vous, qui êtes un maître, vous devez le trouver!
--Mon cher monsieur, nous ne faisons pas de miracles... J'ai prescrit un traitement de morphine et d'aconit qui réussit quelquefois... et, comme le malade est jeune, il y a des chances pour que nous parvenions à éloigner un dénouement fatal... Mais il faudrait une hygiène sévère, un repos absolu, des soins donnés avec intelligence et amour... Autant qu'il m'est permis d'en juger, on ne peut guère compter sur Mlle Christine, et la maman Moret est trop âgée pour suffire à la peine... Une seule personne serait capable d'opérer le miracle que vous demandez: la jeune Mme Moret... Elle est ici, n'est-ce pas?
--Je vais l'aller voir en vous quittant.
--Croyez-vous qu'elle consente à retourner près de son mari?
--Je l'espère... Jacques a eu de grands torts, mais Thérèse est un bon cœur, elle oubliera ses griefs... Si le gamin peut être sauvé, elle le sauvera!
Ils étaient arrivés près du break, Langlois y monta.
--Adieu, dit-il en consultant sa montre, je n'ai plus que le temps juste d'atteindre Latrecey avant le passage du train... Je compte sur vous... Avant tout, il s'agit de prévenir le retour des accès. S'il y avait urgence, un télégramme, et je reviendrai... Bon courage, monsieur Lechantre!...
Le conducteur toucha les chevaux qui prirent le trot, et avec un résonnant bruit de grelots, le break fila dans la direction d'Arc. Quand il eut disparu au milieu du lumineux poudroiement de la route, Lechantre poussa un soupir, puis, traversant le pont, descendit vers l'étroit sentier qui longeait l'Aujon et conduisait au Prieuré.
Francis glissait sur le sol humide de cette sente herbeuse où les menthes foulées exhalaient leur odeur poivrée et, tout en se hâtant, il songeait à Thérèse:--En quelles dispositions allait-il la retrouver et que lui dirait-il pour la décider? Depuis que Jacques était rentré à Rochetaillée, il n'avait pas une fois fait allusion à sa femme; quand l'angoisse qui le poignait lui laissait un peu de liberté d'esprit, il ne parlait que de Nice ou de sa peinture. Lechantre ne se sentait guère autorisé à transmettre des propositions de réconciliation qui, d'ailleurs, seraient peut-être repoussées par la jeune femme, et cependant il était convaincu que la présence de Thérèse pouvait seule exercer une influence salutaire sur la sauté du malade.--Après un quart d'heure de marche, il vit les bâtiments du Prieuré se dresser au sommet du tertre gazonneux qui surplombait au-dessus de l'Aujon et son cœur battit violemment lorsqu'il pénétra dans la cour de la ferme.
La porte de la vaste pièce servant de cuisine et de parloir était ouverte et il y entra résolument. Au bruit de son pas, une forme vaguement entrevue s'agita dans la pénombre, puis s'avança en pleine lumière et le paysagiste reconnut Thérèse.
Elle portait des vêtements de couleur foncée et était simplement coiffée de ses bandeaux plats; cette toilette sombre faisait plus vivement ressortir la pâleur mate de sa figure ainsi que la lueur attristée de ses grands yeux cernés. Elle tressaillit à l'aspect de Lechantre et lui tendit la main.
--Bonjour, Thérèse! dit Francis très ému, je suis content de vous revoir.
--Et moi, de vous recevoir au Prieuré, répondit-elle avec un calme voulu; y a-t-il longtemps que vous êtes dans notre pays?
--Cinq jours seulement.--Il prit profondément sa respiration et ajouta:--Thérèse, je ne suis pas venu seul... Jacques est ici...
Il avait à peine articulé ces mots que d'un geste énergique la jeune femme l'interrompit:
--M. Lechantre, ne continuez pas... La personne dont vous voulez parler m'est devenue étrangère; j'ai défendu que son nom soit prononcé ici, j'ai rompu avec tous ceux qui pouvaient me le rappeler... Je désire ne plus rien savoir; afin de mieux oublier... Oh! oui, oublier surtout!... et vous me désobligeriez en insistant.
--J'insisterai cependant, répliqua bravement Francis, je parlerai et vous me mettrez à la porte après si vous voulez... Je sais mieux que tout autre Thérèse, ce que vous avez supporté et combien vous avez lieu d'être irritée; mais il y a des circonstances où les cœurs les plus rancuniers doivent se montrer généreux.
--Quelles circonstances? demanda-t-elle, interdite.
--Lorsque le coupable a été si durement frappé qu'il a droit à la pitié de ceux même qu'il a le plus offensés.
Elle pensa que l'insinuation de Lechantre visait sans doute quelque trahison de la femme qui avait été sa rivale et elle repartit d'un ton âpre:
--S'il souffre à son tour, ce n'est que justice!
--Vous êtes dure, Thérèse! riposta le paysagiste en s'échauffant; ah! parbleu, s'il ne s'agissait que d'une souffrance morale, je dirais: «Elle a raison, ce sera pour Jacques une expiation et il en sortira retrempé.» Mais c'est le corps qui est malade, et d'une maladie qui est encore plus implacable que vous...
La jeune femme s'efforçait de rester impassible, mais ses lèvres étaient remuées par un involontaire tremblement qui n'échappa point à l'attention de Lechantre.
--Je l'ai ramené, poursuivit-il, dans un état presque désespéré... Il est faible comme un enfant, amaigri, méconnaissable... Langlois, qui sort d'ici, parle d'une angine de poitrine et déclare que des soins assidus, intelligents, peuvent seuls empêcher la maladie de devenir mortelle... Il s'agit de le sauver et il n'y a que vous qui soyez capable d'opérer ce miracle.--Sacrebleu! on ne peut pourtant pas laisser le peintre de laRentrée des avoinesmourir comme le premier venu!
Thérèse demeurait impénétrable: néanmoins on sentait qu'elle luttait contre elle-même; ses sourcils se fronçaient, ses yeux avaient un éclat humide.
--Pardon, murmura-t-elle, je... je ne peux pas vous donner en ce moment une réponse... J'ai peur que ce que vous demandez ne soit réellement au-dessus de mes forces... J'ai besoin d'être seule et de réfléchir à ce que je dois faire... Excusez-moi!
Elle le quitta précipitamment et courut s'enfermer dans sa chambre.
Resté seul, le paysagiste sortit de la ferme. Il était encore incertain du résultat de sa démarche, et cependant il emportait une lueur d'espoir. «Telle que je connais Thérèse, se disait-il, il est impossible qu'elle ne se laisse point attendrir... elle viendra.»
Il rentra plus rassuré chez les Moret et trouva la petite mère très affairée dans sa cuisine. La pauvre femme, encore agitée par la visite du médecin, était assise, les coudes sur le dressoir, la figure penchée sur un livre qu'elle compulsait laborieusement.
--Ah! M. Lechantre, s'écria-t-elle en relevant la tête, je vous attendais avec impatience. Vous avez reconduit le docteur et il s'est sans doute montré' moins réservé avec vous?... A-t-il réellement de l'espoir?
--Oui, maman Moret, tranquillisez-vous! Langlois assure qu'avec un régime sévère et en suivant de point en point ses ordonnances, nous parviendrons à enrayer le mal... Comment est Jacques?
--Toujours le même: soucieux, ne parlant point et passant son temps à crayonner... Je le trouve si affaibli et je voudrais tant le voir manger, M. Lechantre!... Ce matin, il a eu une fantaisie et il m'a demandé de lui accommoder un plat qu'on lui servait à Nice... Il appelle cela unrisottoet je suis en train de me creuser la tête pour voir si je pourrai venir a bout de cuisiner ça à son idée.
--Un risotto, s'écria Francis en se trémoussant pour paraître gai, ça me connaît, madame Moret, et je puis vous donner un coup de main... D'abord, vous allez faire un roux, vous y mettrez votre riz, que vous nourrirez avec du bouillon et du jus de viande... Quand il sera à point, nous le lierons avec du parmesan râpé et nous aurons un risotto onctueux, à se lécher les doigts jusqu'au coude...
Comme il achevait, Christine rentra de l'église. En entendant Lechantre et sa mère discuter gravement cette question de cuisine, elle haussa épaules, et, comme le paysagiste l'invitait à mettre aussi la main à la pâte elle insinua aigrement qu'on s'occupait trop de la nourriture du corps et trop peu de celle de l'âme. Elle plaignit ceux qui avaient des yeux pour ne point voir.--Quant à elle, loin de s'abuser, elle trouvait Jacques dangereusement malade et n'attendait plus de secours que d'en haut.--Ce sermon eut pour résultat de faire pleurer Mme Moret et Lechantre furieux s'emporta:
--Mademoiselle Christine, répliqua-t-il vertement, il se peut que vous ayez raison et que, comme Marie de Magdala, vous ayez choisi la meilleur part; mais Marthe aussi avait du bon et sans elle Notre Seigneur n'eût pas soupé... C'est pourquoi, si vous m'en croyez, vous aiderez votre mère à confectionner son risotto... Moi, je vais causer avec Jacques... Madame Morel, n'oubliez pas de m'appeler dès que le riz sera cuit...
Il gagna la chambre de son ami. Le malade, recroquevillé sous des couvertures, s'était blotti dans un large fauteuil près de la fenêtre ouverte. Bien que la matinée fût chaude, il grelottait dans son plaid. Ainsi que Lechantre l'avait déclaré à Thérèse, il était effrayamment changé: son corps amaigri flottait dans ses vêtements; ses cheveux et sa barbe semblaient n'avoir plus de vie, ses joues creuses étaient blafardes; au fond de leur orbite ses yeux noirs renfoncés se mouvaient sans cesse, avec cette inquiète expression questionneuse des malades, qui cherchent à lire sur la figure des gens ce que ceux-ci pensent de leur état. Il tenait un album sur ses genoux et ses doigts émaciés y crayonnaient un paysage.
--Bravo, petit! Tu t'es remis à la besogne, c'est bon signe, dit Lechantre en se penchant pour examiner le croquis.
Il croyait y retrouver le site qui s'étendait en face de la fenêtre, mais il s'aperçut que Jacques avait dessiné de souvenir la rade de Villefranche vue de la route de Beaulieu.
--Tiens, continua-t-il, pour un croqueton fait de chic, c'est gentil!
--Non, soupira tristement Jacques en fermant l'album, ça ne vaut rien. Ça manque de chaleur... Il me faudrait la lumière de là-bas... Ah! les couchers de soleil de la villa Endymion!... Les collines d'oliviers et de pins s'enlevant sur un fond d'or, où brillait clair comme argent un mince croissant de lune!... Voilà ce qu'il me faudrait pour me redonner du ton!.. Ici le paysage est gris et le soleil ne réchauffe pas... Et puis il y a cette angoisse, cette peur d'étouffer qui me paralyse les doigts. Non, voyez-vous, je ne pourrai plus peindre, je suis fini!... Entre nous, M. Lechantre, poursuivit-il en fouillant avidement les yeux de son interlocuteur, que pense Langlois?
--Langlois! répondit Lechantre en affectant un air enjoué, il déclare que fil as tort de te tracasser, qu'avec un bon régime et des soins, avant l'hiver tu pourras reprendre tes travaux.
--Ah! si c'était vrai! soupira Jacques avec découragement... Tenez, si l'on me disait: «On va te couper les deux jambes, mais tu pourras de nouveau peindre», j'en ferais volontiers le sacrifice... Je retournerais à Nice et, cette fois, je suis sûr que j'y exécuterais un beau tableau. Vous n'avez pas idée comme ce pays-là me hante! Je n'ai qu'à fermer les yeux pour revoir en pleine lumière les gens et les choses. Je sens d'ici l'odeur des eucalyptus et je suis obsédé, la nuit, par un air qu'on jouait à la redoute... Vous savez, quand nous avons vu venir à nous Mania, avec sa robe blanche semée de pavots rouges!
--Il y pense toujours! se dit Lechantre qui avait la langue levée pour parler de sa visite à Thérèse et qui s'arrêta, jugeant le moment inopportun.
Ils furent interrompus par Christine qui venait dresser le couvert de son frère sur une petite table, et par Mme Moret qui appelait le paysagiste du fond de sa cuisine.
--Attends, s'écria celui-ci, je vais revenir... C'est pour une surprise que nous t'avons ménagée, un plat niçois qui te remettra en appétit...
Cinq minutes après il rentrait avec la petite mère apportant entre deux assiettes le risotto qui dégageait une affriolante odeur.
--Voilà, s'exclama comiquement Lechantre, le risotto demandé... Nous y avons même insinué quelques truffes de Bourgogne... Ah! dame, elles ne valent pas celles du Piémont, mais on fait ce qu'on peut... goûte-moi ça!
Tout en plaisantant, il servait le malade, tandis que la petite mère, réjouie à l'idée que son Benjamin allait enfin manger, versait allègrement dans un verre à pied un doigt de vin de Bordeaux et coupait des tranches de pain.
Jacques, à l'aspect du plat qu'il avait désiré, eut d'abord dans les yeux un sourire enfantin. Il avala quelques bouchées du fameux risotto, les mastiqua péniblement, puis d'un air de mauvaise humeur rejeta sa fourchette sur la nappe et repoussa son assiette.
--Comment! tu ne le trouves pas à ton goût? demanda Mme Moret consternée.
--Non, murmura-t-il, ce n'est pas ça... Pour que ce fût bon, il faudrait le manger là-bas, apprêté par les gens du pays, servi en face des citronniers de Beaulieu... Emportez cette pâtée de riz... Elle me répugne et je n'ai plus faim.
Christine pinça ses lèvres ironiquement et débarrassa la table, tandis que la pauvre Mme Moret s'enfuyait pour pleurer à son aise dans sa cuisine. Le peintre et son ancien maître restèrent de nouveau seuls dans la chambre, par la fenêtre de laquelle montaient faiblement les rumeurs du village.
--Sacrebleu! gronda Francis, tu désoles ta bonne femme de mère!... Il faudrait pourtant voir à te nourrir, si tu veux reprendre des forces!...
--Je ne me rétablirai jamais ici, repartit tristement Jacques... Je vous rends justice à tous, vous me soignez admirablement et maman se met en quatre pour moi, mais c'est peine perdue... L'air de Rochetaillée ne me vaut rien et je n'y respire pas... Voyez-vous, le charme de Nice m'a empoigné et il ne me lâchera pas... Ah! les Niçois ont raison de prendre pour symbole une hirondelle avec cette devise: «Je reviendrai!» Quand on a une fois vécu dans cette lumière, on ne vit plus ailleurs. Mon corps ne peut se guérir ici, parce que mon cœur est resté au bord de la mer bleue... Je ne vous parle plus de Mania, et vous vous imaginez peut-être que je l'ai oubliée; mais non, je ne songe qu'à elle; dans mes nuits d'insomnie, je la vois constamment; elle reste attachée à ma chair et à ma pensée... Soyez franc avec moi, Lechantre, avez-vous entendu parler d'elle depuis notre départ?
--Oui, répondit évasivement le paysagiste, elle a quitté Nice et n'y reviendra plus.
--Détrompez-vous, protesta Jacques avec exaltation, elle y retournera! Elle a subi le charme, elle aussi... Elle y reviendra, et s'étonnera de ne pas m'y voir... Il n'est pas possible qu'elle ne m'aime plus! Je suis sûr que si elle me savait en danger, elle accourrait me chercher ici...
--Eh! riposta Francis impatienté, elle a connu ta maladie et n'a pas bougé.
--Vous la calomniez... J'ai été grossier avec elle et elle m'en a gardé rancune, mais, au fond du cœur, elle le regrette... Tenez, ajouta-t-il avec l'obstination des malades, promettez-moi une chose, mon bon Lechantre!...
--Quoi, entêté gamin?
--Promettez-moi d'écrire à Mania où je suis et à quel point je souffre... Une lettre de vous la convaincra davantage... Si vous voulez que j'aie l'esprit en repos et que je me soigne sérieusement, jurez-moi que vous écrirez... aujourd'hui!
--Oui, oui... balbutia Lechantre, effrayé de l'expression anxieuse des traits de Jacques et craignant qu'un refus n'amenât le retour d'une des crises qui mettaient chaque fois la vie du malade en péril.
--Merci... Vous êtes un brave camarade... Ecrivez vite!... Si votre lettre est achevée à temps, elle pourra partir par le courrier de ce soir... Dites-lui bien tout... et que je l'adore... Allez!
Avec un geste d'enfant gâté, il le pressait pour qu'il montât immédiatement dans sa chambre. Lechantre s'exécuta.--Comme il traversait le couloir, il fut arrêté par la maman Moret, très émue, qui s'élançait vers lui, le prenait par le bras et l'entraînait dans une pièce voisine:
--Venez, venez, M. Lechantre!
Il entra et tressaillit; Thérèse était devant lui.
--M. Lechantre, dit d'un ton ferme la jeune femme, j'ai réfléchi depuis ce matin, j'ai vu plus clairement où était mon devoir et je suis venue... Croyez-vous que ma présence puisse sérieusement être bonne à votre ami?
Après la conversation qu'il avait eue avec Jacques, l'instant d'avant, le brave Francis hésitait à répondre affirmativement, mais la petite mère ne lui laissa pas le temps de parler, et avec pétulance:
--Si elle lui sera bonne? s'écria-t-elle, les yeux pleins de larmes, ah! Thérèse, ma fille, peux-tu en douter?... Elle lui vaudra mieux que tous les remèdes des médecins... Je n'osais pas te demander de venir chez nous... Je craignais... Mais, n'est-ce pas? tout est oublié?... Tu es la meilleure des créatures, tu es un ange du bon Dieu!
En même temps, emportée par la surprise, l'émotion et la joie, elle saisissait les mains de sa bru et, malgré celle-ci, elle les baisait dévotement. A la fin Thérèse se jeta à son cou et les deux femmes s'embrassèrent en sanglotant.
--Je vais prévenir Jacques, hasarda Francis qui se sentait inquiet.
--Non, non, repartit impétueusement la petite mère, laissez-moi le plaisir de lui annoncer moi-même la bonne nouvelle... Attendez-moi un moment dans le couloir; ce ne sera pas long!
Elle se précipita vers la chambre de son garçon, tandis que Lechantre et Thérèse la suivaient à quelques pas de distance. Dans son empressement, la bonne femme oublia de refermer la porte et s'avança à pas discrets, les yeux brillants, l'air joyeusement mystérieux, vers Jacques enfoncé dans sa songerie.
--Monfi, commença-t-elle, tu ne te plaindras plus de ta solitude... M. Langlois est à peine parti qu'il t'arrive une nouvelle visite...
--Une visite? murmura le peintre en rouvrant ses yeux assoupis.
--Quelqu'un que tu n'as pas vu depuis longtemps... une dame...
--Une dame?...
Dans l'esprit de Jacques, uniquement occupé de Nice et des souvenirs de l'hiver, l'idée que cette visiteuse était peut-être Mania surgit brusquement.
--Oui, une dame qui t'aime bien et que nous aimons tous... Seulement, promets-moi de ne pas t'agiter!
Jacques ouvrait des yeux effarés et ne comprenait plus très bien. Pourtant, il s'était levé sur ses jambes chancelantes, et, pris d'un soudain retour de coquetterie, il se débarrassait de son plaid, rajustait sa cravate, boutonnait son veston.
--Fais-la entrer, balbutia-t-il d'une voix tremblante.
--Allons, chuchota Lechantre à Thérèse, du courage!
Il l'entraîna vers la chambre, en la poussant doucement devant lui. Jacques, les yeux ravivés par une chimérique espérance, avait fait quelques pas. Il reconnut sa femme et s'arrêta:
--Thérèse!...
Sa figure exprima un vague désappointement; la flamme de ses yeux s'était éteinte et il s'appuyait au dossier de son fauteuil d'un air décontenancé. Ce brusque changement de physionomie n'échappa point au regard perspicace de Thérèse; elle pressentit que ce n'était pas elle que Jacques attendait, et cette pensée mortifiante rouvrit douloureusement ses blessures. Une pression suppliante de la main de Francis lui rappela qu'elle était venue pour remplir un devoir, et, comprimant une dernière révolte, imposant silence à ses rancunes réveillées, elle s'avança vers Jacques qui osait à peine la regarder.
Dans la chambre du malade il y eut un moment d'anxieuse attente. Mme Moret essuyait furtivement ses paupières mouillées et Lechantre, très tourmenté, se demandait ce qui allait résulter de cette périlleuse entrevue. Thérèse posa doucement la main sur l'épaule de son mari.
--Jacques, dit-elle, j'ai appris que tu étais souffrant et je suis venue... Oublions le passé... Il ne faut plus songer qu'à te soigner et à te guérir.
Il leva vers elle un regard timide, un regard d'enfant peureux et encore mal rassuré, puis des larmes lui montèrent aux yeux. Le mot de «passé» évoquait en lui tant de sentiments poignants et contraires!...
--Merci, murmura-t-il dans un sanglot.
Ces larmes et ce sanglot remuèrent profondément la jeune femme. Elle vit Jacques si lamentablement transformé par la maladie, si faible, si hâve et amaigri, que la compassion étouffa son ressentiment. Elle eut pitié de ce malheureux que quelques mois de souffrances avaient réduit à cet état d'amoindrissement. Elle ne se souvint plus que des jours heureux et la tendresse d'autrefois lui amollit le cœur. Sur un signe qu'elle leur fit, la petite mère et Lechantre se retirèrent. Le mari infidèle et la femme abandonnée se retrouvèrent seuls dans la chambre close.
Alors, avec une sollicitude attendrie, Thérèse força Jacques à s'étendre dans son fauteuil; elle s'assit sur un tabouret à ses pieds et lui prit les mains:
--Jacques, commença-t-elle, aie confiance en moi!... Je reviens à toi comme au temps où nous étions encore au Prieuré et où nous vivions si heureux... Je ne me rappelle que ces moments-là, les moments où tu m'aimais et où j'étais si fière de ton amour!... J'ai oublié le reste comme un mauvais rêve. Cet heureux temps d'autrefois, si tu veux, nous le retrouverons tout entier. Dès que ta santé sera meilleure, nous retournerons au Prieuré, tu verras que rien n'y est changé et que le bonheur t'y attend comme jadis...
Doucement, maternellement, comme on parle à un enfant endolori, elle lui remémorait les menus détails de leurs souvenirs de jeunesse et le renseignait sur les choses et les gens qui l'avaient intéressé autrefois:--lesquoichiersdu verger donnaient toujours leurs exquises prunes violettes; les couchers de soleil étaient toujours aussi beaux sur l'Aujon; l'ancien berger, leRat d'eau, prenait de l'âge, mais il se maintenait très vert, pêchait toujours avec la même ardeur et demandait souvent des nouvelles de Jacques...
Tout en remontant ce lointain courant des communes souvenances, elle relevait de temps en temps ses profonds yeux noirs vers le malade; soudain elle s'aperçut qu'il ne semblait pas l'entendre... Le regard du peintre se fixait distraitement sur une petite étude pendue au mur, en face du fauteuil, et, en examinant cette toile qui détournait l'attention de Jacques, Thérèse reconnut qu'elle représentait un coin du petit port de Saint-Jean. De nouveau, cette inconsciente marque d'insensibilité lui perça le cœur et elle s'interrompit avec un geste douloureux.
Le geste désolé de la jeune femme tira Jacques de la rêverie où son esprit s'égarait; une rougeur lui monta aux joues et, confus comme un écolier pris en faute, il balbutia:
--Pardon!... Je suis indigne!...
Puis l'émotion, la honte et les regrets qui l'agitaient provoquèrent fatalement une de ces terribles crises qui se manifestaient avec une soudaineté fulgurante. Sa respiration s'embarrassa, son visage eut cette farouche expression d'angoisse qui annonçait l'approche du paroxysme. Il portait avec un geste désespéré ses mains à sa poitrine et suppliait qu'on lui donnât de l'air. Une pâleur de cendre envahit sa figure et la syncope arriva.
Quand il sortit de son évanouissement, il retrouva autour de lui sa mère, Thérèse et Lechantre terrifiés. Il agita la tête pour les remercier de leurs soins et retomba dans son mutisme habituel.
A partir de ce moment les accès se renouvelèrent à des intervalles plus rapprochés. Il ne pouvait plus supporter le lit. La nuit, l'appréhension d'une crise le tenait en éveil et il se traînait péniblement de fauteuil en fauteuil. Thérèse, Mme Moret, Christine et Francis le veillaient alternativement. Quand venait le tour de ce dernier, Jacques lui répétait dès qu'ils se trouvaient seuls:
--Vous avez écrit, n'est-ce pas?
--Oui, répondait complaisamment le paysagiste, auquel les mensonges ne coûtaient plus.
--Bien... Il faudra aussi télégraphier à Langlois... Je veux qu'il me prolonge jusqu'à l'arrivée de Mania... car elle viendra; elle ne peut pas ne point venir!--Et, ajouta-t-il, avec un égoïsme féroce, quand elle sera ici, vous trouverez un prétexte pour éloigner Thérèse...
Cette chimérique attente de Mme Liebling semblait seule le soutenir contre la violence de plus en plus terrassante des paroxysmes. Néanmoins, ses forces diminuaient, il mangeait à peine et la faiblesse physique amenait peu à peu l'amoindrissement de l'intelligence. La fièvre ne le quittait plus guère et son cerveau était continuellement hanté par une sorte de délire lucide. Sa taciturnité des premiers jours avait fait place à une verbosité nerveuse. Il se montrait plus tendrement expansif, mais cette expansion était pour Thérèse une source d'affliction et de nouveaux navrements de cœur. Le milieu de Rochetaillée ne semblait plus exister pour lui; c'était toujours Nice qu'il avait maintenant devant les yeux et dont il parlait avec exaltation.
Jusque dans les affres de la suffocation le charme invincible des sirènes de la côte d'azur persistait. Il s'incarnait dans l'ensorcelante image de Mania, dont l'arrivée sans cesse attendue obsédait le malade.--Après avoir subi à Nice les tortures de la jalousie, Thérèse souffrait encore de l'infidélité conjugale pendant les tristes et suprêmes veillées où elle prodiguait ses soins au moribond.
Jacques, même en sa présence, rappelait avec une intarissable loquacité tous les incidents du précédent hiver. Pour les peindre en paroles, il retrouvait cette justesse de la vision, cette vivacité de coloration, qui lui avaient manqué à Nice. Il revoyait la promenade des Anglais avec sa perspective de montagnes veloutées d'un bleu tendre, et son va-et-vient de promeneurs, heureux de vivre au soleil. Il avait l'hallucination des verdures du jardin public à l'heure où la foule circule autour du kiosque des musiciens, et où les glycines robustes enlacent les pins jusqu'à la cime pour retomber de toutes parts en grappes d'un mauve attendri.--Et toujours, dans ces évocations de soleil et de fleurs, revenait l'apparition de Mania, se détachant sur la mer azurée dans sa toilette blanche, et marchant d'un pas rythmé par la cadence d'une musique imaginaire...
Thérèse sentait ses dernières rancunes s'évanouir à la vue de ce malheureux frôlé chaque jour de plus près par l'aile de la mort. Elle songeait qu'il pouvait brusquement disparaître dans l'une de ces crises toujours plus rapprochées, et, reprise d'une tendresse mêlée de pitié pour le bien-aimé d'autrefois, elle poussait l'abnégation jusqu'à se faire la complice de ses chimères, jusqu'à le bercer en des espérances qui pourtant, elle le savait bien, avaient toutes pour objectif une rivale mortellement haïe.
--Oui, murmurait-elle le cœur meurtri, je te le promets, nous retournerons à Nice... Dès que tu seras moins faible nous partirons. Nous passerons l'hiver là-bas... Tu y retrouveras les citronniers, la mer bleue, le soleil et... et tout ce que tu aimes. Calme-toi seulement, ne t'agite plus... Ne pense en ce moment qu'à regagner des forces pour le voyage...
Jacques étonné, presque méfiant, regardait d'abord Thérèse d'un air craintif, puis ses yeux s'illuminaient, et il s'absorbait égoïstement dans ces fiévreuses visions--oubliant celle qui les lui avait suggérées, et à qui elles étaient cruellement odieuses...
Une nuit, où l'on attendait le docteur Langlois mandé en toute hâte, et où Jacques, haletant dans son fauteuil, interrogeait fiévreusement Lechantre, l'hallucination devint plus aiguë. Le malade affirmait avec véhémence que Mme Liebling arriverait certainement cette nuit-là, et pressait son ami d'ouvrir la fenêtre pour épier s'il n'entendrait pas un roulement de voiture.--Vers les premières blancheurs de l'aube, un tintement de grelots résonna soudain sur la route.
--C'est elle! c'est Mania! s'écria le malheureux visionnaire; Lechantre, descendez vite... plus vite donc!
Puis, comme cette émotion était trop forte pour son organisme épuisé, ses traits se contractèrent, il porta ses mains à sa poitrine et, déjà suffoquant:
--Trop tard! soupira-t-il en écoutant la voiture qui s'arrêtait devant la porte.
Lechantre, effrayé, appelait Thérèse, puis courait ouvrir à Langlois. Quand il rentra avec le médecin, il était trop tard en effet. La mort arrivait avec une vélocité d'oiseau de proie.--Les rougeurs du soleil levant glissaient par la fenêtre entrebâillée: au dehors le village se réveillait; le pâtre de Rochetaillée, leRat d'eau, toujours robuste et alerte, soufflait vigoureusement dans sa corne pour rassembler son troupeau, et, aux sons de la trompe du vieux berger de son enfance, le peintre de laRentrée des avoiness'éteignait, les yeux encore pleins de la décevante et ensorcelante vision de Nice.André Theuriet.
FIN