Chapter 4

--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait transmis à son fils.--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je dépensais plus que mon prêt, hein?--Oui.--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?--C'était moi.--T'ai-je rendu l'argent?--Non.--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne pas arriver là-bas comme un mendiant.--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas mieux.La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était fini.Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était touchée.Et ce fut tout.Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus forte. A quoi bon?Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute angoissée:--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?Deux gros soupirs lui répondirent oui.Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le cœur de tous se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de Désirée.Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur de gauche.S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te quitter pas mariée.--Pourquoi donc?--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas, tu comprends...Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux dans les yeux de sa fille:--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je voudrais savoir?Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés d'étoiles passaient.--As-tu un amoureux? demanda le père.Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:--Mais non, père, je n'ai personne.--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien soldat.--Un ancien?--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le monde n'est pas médaillé comme moi.--Sans doute.--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. Il y a aussi de beaux petits dragons.--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. Mais pas un lignard, tu entends?--Non.--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait jamais servi, je refuse!Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal.Il se détourna brusquement et dit:--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.IILe lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Sœurs des pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis, superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère.Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules, tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non, sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une sœur toute petite, toute jeune et toute brune.--Que voulez-vous? demanda-t-elle.--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela...--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.La sœur jeta un coup d'œil rapide sur les voyageurs, le coffre, les trois pots de basilic.--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler petit bonhomme!Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en arrière, un peu de côté.Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre sœur parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni timbre ni chant, mais très douce pourtant:--Vous venez pour entrer chez nous?Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:--Oui, madame, si vous avez de la place.--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre mieux.--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.--Et jusqu'à votre chat!--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne, la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.--Lesquelles?--Tout à l'heure, une de vos inférieures...--Vous voulez dire une de nos sœurs?--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre sœur m'a appelé «petit bonhomme», je n'aime pas cela.--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la sœur, sur le visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage chez nous.--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la liberté de son opinion, je me remmène!Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec étonnement que la sœur souriait pour tout de bon, d'un sourire si épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits bonshommes qui pensent comme vous.Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de son mari.Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.--Conduisez-le à l'écurie, dit la sœur, là-bas... oui, c'est cela... tournez à gauche... devant vous, maintenant.Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.» Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre trouble.Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva les épaules.--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout leur est égal.Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne n'avait vu couler.(A suivre.)René Bazin

--C'est moi qui partirai, dit-elle, de ce même ton rude qu'elle avait transmis à son fils.

--Non, maman, non pas! Tu es trop bien habituée ici. Nous sommes plus jeunes, nous autres, le chagrin ne nous tuera pas!

--C'est que, mon enfant, rien ne m'appartient ici, je suis chez...

--Chez toi, dit rapidement Le Bolloche.

Et cet homme, qui était vieux aussi et infirme, eut, pour convaincre sa mère, une inspiration de petit enfant. Il l'entoura de ses bras et lui dit à l'oreille, avec un enjouement moitié voulu, moitié vrai:

--Maman, quand j'étais au régiment, et que je faisais les cent coups, je dépensais plus que mon prêt, hein?

--Oui.

--Des cent sous, des dix francs par semaine. Qui est-ce qui payait?

--C'était moi.

--T'ai-je rendu l'argent?

--Non.

--Alors tu vois bien que tu es chez toi, maman, puisque je te dois!

Elle resta un moment sans rien dire, puis elle reprit:

--Je veux bien. Seulement tu emporteras tes bardes et du meuble, pour ne pas arriver là-bas comme un mendiant.

--Pourvu que tu aies ta suffisance, dit Le Bolloche, je ne demande pas mieux.

La grand-mère ne répondit plus. Le sacrifice était accepté. C'était fini.

Parmi les pauvres, les effusions de remerciements sont inconnues. Il n'y en eut pas. L'aïeule, qui avait les mains jointes sur la poitrine, les souleva seulement par deux fois, pour montrer combien elle était touchée.

Et ce fut tout.

Ils s'assirent pour souper, autour d'une salade dont le pré avait fait les frais. Rendus tristes par la pensée d'un changement si grand et si prochain, ils ne se parlaient pas. A quoi bon? Le même regret les poignait tous. Ils avaient lutté jusqu'au bout. La misère était la plus forte. A quoi bon?

Cependant Le Bolloche remarqua que la grand-mère ne mangeait rien. Elle remuait les lèvres, comme si elle n'osait faire une question qui la troublait. A plusieurs reprises, les mots s'arrêtèrent ainsi sur sa bouche. Enfin, elle fit effort sur elle-même, et d'une voix toute angoissée:

--Etienne, dit-elle, est-ce que tu me laisseras Désirée?

Deux gros soupirs lui répondirent oui.

Alors on aurait pu voir le visage de l'aïeule, inexpressif et détendu comme tous ceux auxquels aucune impression n'arrive plus par les yeux, s'éclairer d'une lueur soudaine. La joie rompait la nuit de cette face d'aveugle. Il semblait que l'âme s'en était approchée, et souriait au travers. En même temps les deux époux regardaient Désirée du même regard morne. La place que la jeune fille tenait dans le cœur de tous se montrait ainsi, sans phrase, plus éloquemment que par des mots. Car un enfant, cela se partage. Il n'en faut qu'un pour plusieurs vieux. Et quand ces pauvres gens s'étaient unis pour vivre sous le même toit, la mère, le fils, la bru, ce n'était pas seulement leur petit patrimoine qu'ils avaient mis en commun, ni le courage qui vient de l'un à l'autre à ceux qui travaillent ensemble, ni la mutuelle assistance que leur misère se prêtait, c'était encore, c'était surtout la jeunesse de Désirée.

Le souper achevé, Le Bolloche se secoua un peu pour chasser cette tristesse indigne d'un homme. Pendant que sa femme aidait la grand-mère à se coucher, il entraîna Désirée dehors, et se mit à se promener avec elle dans la tiédeur de la nuit déjà venue, depuis l'apentis qui terminait la maison à droite jusqu'au clapier en treillage accolé au mur de gauche.

S'apercevant qu'elle avait les yeux rouges:

--Allons, dit-il, Désirée, ça passera! Du courage! Regarde-moi, je ne pleure pas. Et pourtant j'ai du regret de te quitter, va, surtout de te quitter pas mariée.

--Pourquoi donc?

--Parce que c'était mon idée de te voir établie. Nous t'aurions choisi tous les deux ton mari, un ancien soldat comme moi... tandis que là-bas, tu comprends...

Il n'acheva pas sa pensée, et, croisant les bras, il s'arrêta, les yeux dans les yeux de sa fille:

--Dis-moi au moins, fit-il, avant que je ne parte, une chose que je voudrais savoir?

Elle le regardait, elle aussi, de son regard franc où des clartés d'étoiles passaient.

--As-tu un amoureux? demanda le père.

Cela parut drôle à Désirée, qui répondit en riant, malgré son chagrin:

--Mais non, père, je n'ai personne.

--Au fait, tu ne sortais guère, et ils ne pouvaient pas te voir. S'ils t'avaient vu, ceux qui sont en âge de chercher femme! Enfin, Désirée, si tu es de mon sang, comme je le crois, tu n'épouseras qu'un ancien soldat.

--Un ancien?

--Oh! il peut être ancien sans être vieux. Pourvu qu'il ait porté les armes et fait une campagne, cela me suffira, je serai content. Tout le monde n'est pas médaillé comme moi.

--Sans doute.

--Pour le régiment, je te laisse à peu près le choix. Un zouave me plairait mieux, naturellement. Mais tu peux aussi épouser un cavalier. Il y a aussi de beaux petits dragons.

--Bien, répondit la jeune fille, un zouave ou un dragon.

--Même un chasseur à pied, reprit Le Bolloche. C'est un corps d'élite. Mais pas un lignard, tu entends?

--Non.

--Surtout pas un civil! Quelle conversation aurais-je avec lui, quand je le verrais? Rappelle-toi ça, Désirée: si tu m'amènes un bleu qui n'ait jamais servi, je refuse!

Il était un peu solennel, disant cela, un bras étendu vers la ville. Cet ancien sous-officier n'avait jamais pu se défaire d'un certain penchant au mélodrame. La solennité de ses formes ne tirait pas, d'ailleurs, à conséquence. Désirée ne l'ignorait point. Elle allait sans doute répondre non pour lui plaire. Mais voilà que Le Bolloche, machinalement, laissa ses yeux suivre la direction de son bras levé. Il aperçut les toits d'ardoise étagés qui luisaient sous la lune comme des écailles d'argent, la ligne montante des réverbères qui ne paraissaient que de misérables points jaunes dans l'immensité bleue de la nuit, tout le quartier qu'il parcourait si souvent depuis des années. Derrière ces fenêtres éclairées, que de gens il connaissait, tranquilles, assurés de dormir demain dans la même chambre où ils veillaient encore ce soir! Cette pensée lui fit mal.

Il se détourna brusquement et dit:

--Rentrons, Désirée, voilà le serein qui tombe.

Le lendemain, sur la route qui conduisait aux Petites Sœurs des pauvres, à Jeanne Jughan, comme on disait dans le faubourg, l'âne traînait le plus singulier chargement qui eût jamais pesé sur son bât de misère. C'étaient d'abord, sur le siège de la charrette basse, Le Bolloche, en redingote marron, coiffé de sa chéchia de zouave, et sa femme, dans sa meilleure robe de futaine à carreaux, les yeux mouillés derrière ses lunettes de corne; puis, juste sur la ligne des essieux, une pyramide composée d'un coffre où se trouvaient les vêtements moins habillés du ménage, d'une caisse percée de trous qu'habitait une famille de lapins habitués au jour crépusculaire et, en couronnement, une bourriche d'où sortaient en houppes blanches et noires, les plumes d'un couple de poules de Barbarie, maintenu par des baguettes; enfin trois pots de basilic, un gros flanqué de deux petits, luxuriants, arrondis, superbes, amarrés par une corde sur le plancher du véhicule, terminaient le chargement en poupe. Il y avait encore, entre les bonnes gens, à la naissance des brancards, une petite chatte maigre et grise, compagne du rempailleur et qui, de temps à autre, le long de la jambe de son maître, frottait sa tête de vipère.

Tout cela s'en allait cahotant, les gens, les bêtes, les meubles, vers la demeure où tant d'épaves semblables les avaient précédés. Pour arriver, il fallait trois quarts d'heure à pied, et une grande heure au train de l'âne. Mais qu'importait à Le Bolloche? Il n'avait pas de hâte d'achever ce voyage-là. Il ne criait plus comme autrefois par les rues: «Pailleur, pailleur de chaises!» Il n'était plus rien dans le monde, pas même tresseur de jonc, et il le sentait cruellement. Quand il levait les yeux, d'un côté ou de l'autre, vers les maisons de ses anciennes pratiques, son sourire navré répondait aux étonnements que provoquait son équipage. Les petits garçons riaient, pieds nus sur les seuils, les grandes filles paraissaient aux fenêtres, et d'un mouvement d'épaules, tenant encore à brassées les paillasses qu'elles remuaient, se penchaient pour voir, à la volée, ce qui se passait en bas. Ce déménagement leur paraissait drôle, ils ne se doutaient pas du chagrin de ces deux voyageurs. Encore la femme, plus douce de nature, se résignait-elle un peu. Mais l'homme avait une douleur violente. Il s'y mêlait chez lui beaucoup d'orgueil blessé. L'idée de s'enfermer, lui qui avait commandé une section, sous l'autorité d'une femme, d'une religieuse surtout, l'irritait au plus haut point. Il en voulait par avance à celle qui allait le recueillir. Et à mesure qu'il s'avançait vers le terme de son voyage, son visage devenait plus rude, ses sourcils se fronçaient: il avait son grand air des jours de revue. Le Bolloche entendait en imposer dès l'abord. On ne le prendrait pas pour un fainéant à bout de ressources, las de rouler et mendiant un asile, non, sûrement; ni pour un homme sans caractère qu'on peut commander comme un enfant. La première nonne qui l'apercevrait ne s'y tromperait pas!

Enfin la route monta. Un moulin blanc se dressa vers la droite, et le moulin touchait l'hospice. Avec une bande de pré qui les séparait, ils occupaient tout le sommet de la colline. Les voyageurs s'arrêtèrent un peu. En face, au bout du chemin, deux corps de bâtiments très élevés s'avançaient en angle ouvert, masquant le reste de la maison, qui ne montrait ainsi que ses deux bras tendus. Un mur d'enceinte tournait autour et descendait la pente de l'autre côté. Des cîmes d'arbres, aux feuilles nouvelles, le dépassaient çà et là. Toutes les fenêtres étaient ouvertes.

Le Bolloche poussa l'âne jusqu'au pied d'un perron, et attendit.

C'est là comme dans une ruche: on n'est jamais longtemps sans voir une abeille sortir. Une cornette parut, et dessous une sœur toute petite, toute jeune et toute brune.

--Que voulez-vous? demanda-t-elle.

--Celle qui commande ici, répondit sévèrement Le Bolloche.

--Est-ce pour lui vendre quelque chose? La bonne mère est très occupée, voyez-vous, et si c'était pour cela...

--Est-ce que j'ai l'air d'un marchand ambulant? répondit Le Bolloche. Vous n'y êtes pas du tout, mademoiselle--il insista sur le mot, sachant fort bien qu'il s'émancipait d'une tradition respectueuse--j'ai à lui parler, une affaire à lui proposer, et même une bonne affaire.

La sœur jeta un coup d'œil rapide sur les voyageurs, le coffre, les trois pots de basilic.

--Je comprends, dit-elle, mon petit bonhomme: je vais la chercher.

Et elle se détourna si prestement qu'il ne put savoir si elle avait disparu derrière le pilier de droite ou celui de gauche.

--Petit bonhomme, grommela-t-il, en voilà une péronnelle, pour m'appeler petit bonhomme!

Il se laissa glisser le long du marchepied, et se tint debout, les rênes de corde passées autour du bras, la chéchia impertinente posée en arrière, un peu de côté.

Une ombre courut sur le vitrage cintré du cloître, et une autre sœur parut au seuil de la porte, de taille moyenne, celle-là, mais si frêle qu'elle paraissait petite. Ses mains, quelle avait jointes sur sa robe noire, étaient blanches et transparentes. Il eût été difficile de dire son âge. Tous les traits de son visage très fin s'étaient encore amenuisés par la fatigue et l'effort dévorant d'une âme ardente. On n'y voyait cependant pas une ride. Elle avait dans le regard quelque chose d'enfantin, et en même temps le sourire compatissant de celles qui ont vécu. Sa coiffe cachait la couleur de ses cheveux. C'était «la bonne mère», une grande dame qui gouvernait deux cents pauvres et soixante religieuses d'un signe de ses doigts de nacre.

Elle considéra un instant l'équipage arrêté devant elle. Le coin de sa bouche mince se souleva involontairement, par une surprise de sa nature qui était vive et enjouée dans le monde. Mais tout de suite la volonté réprima ce mouvement désordonné. Et elle dit, de sa voix qui n'avait ni timbre ni chant, mais très douce pourtant:

--Vous venez pour entrer chez nous?

Le Bolloche, un peu déconcerté, répondit:

--Oui, madame, si vous avez de la place.

--Nous vous en ferons une, mon ami, et nous vous servirons de notre mieux.

--D'ailleurs, je ne vous demande pas la charité, j'apporte mon ménage.

--Et jusqu'à votre chat!

--Tout cela est à vous, reprit-il en désignant d'un geste large l'âne, la voiture et le chargement; je n'y mets que deux conditions.

--Lesquelles?

--Tout à l'heure, une de vos inférieures...

--Vous voulez dire une de nos sœurs?

--Oui. Je suis un ancien soldat, voyez-vous: pour moi, tout ce qui n'est pas un supérieur est un inférieur. Eh bien! votre sœur m'a appelé «petit bonhomme», je n'aime pas cela.

--Il faudra nous pardonner si nous recommençons, dit la sœur, sur le visage de laquelle le même sourire léger reparut: c'est un peu l'usage chez nous.

--Et puis, je voudrais savoir si on a la liberté de son opinion ici? Je préfère vous le dire tout de suite, je ne crois pas à grand'chose, moi, je ne suis pas dévot, je ne fais pas de mômeries. Et si on n'a pas la liberté de son opinion, je me remmène!

Le Bolloche disait cela de son plus grand air. Il s'aperçut avec étonnement que la sœur souriait pour tout de bon, d'un sourire si épanoui, si profond, si jeune, qu'il en perdit contenance.

Dame, fit-il, puisque c'est mon opinion!

--Ne craignez rien, répondit-elle: nous avons plusieurs petits bonshommes qui pensent comme vous.

Puis elle descendit le perron et vint donner la main, pour l'aider à sortir de la voiture, à la mère Le Bolloche, tout effarée des audaces de son mari.

Celui-ci avait déjà commencé à dételer l'âne.

--Conduisez-le à l'écurie, dit la sœur, là-bas... oui, c'est cela... tournez à gauche... devant vous, maintenant.

Autour de Le Bolloche s'étendaient de nombreux bâtiments de service, porcherie, écurie, poulailler, étables, et, sur la pente de la colline, du côté opposé à celui de l'entrée, un vaste champ de seigle avec des cordons de pommiers nains. Dans les allées se promenait une population lente, voûtée, cassée, trébuchante, de vieillards. Il y avait autant de béquilles que de jambes saines. Le vent maussade qui, là-haut, chassait des nuées fumeuses, aurait pu, se gêner, coucher à terre ces pauvres ruines humaines. En les regardant, Le Bolloche s'attendrit sur son propre sort. Il détela l'âne tristement, l'attacha devant une crèche, et le combla de foin. «Toi, au moins, dit-il, tu ne souffriras pas.» Ensuite il se mit à décharger la voiture, et, commençant par la bourriche, il enleva les baguettes qui retenaient captifs le coq et la poule. A peine sorti, le coq battit des ailes, et chanta. La poule se frotta le bec aux touffes d'herbe de la cour, et picora, sans le moindre trouble.

Le vieux Le Bolloche, qui avait en ce moment la comparaison triste, leva les épaules.

--Les bêtes, murmura-t-il, ça ne s'aperçoit de rien: ici, là-bas, tout leur est égal.

Et, du revers de sa manche, il essuya une larme qu'heureurement personne n'avait vu couler.

(A suivre.)

René Bazin


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