NOTES ET IMPRESSIONS

L'âme pleine d'amour et de mélancolie.Et couché sous des fleurs et sous des orangers.J'ai montré ma blessure aux deux mers d'ItalieEt fait dire ton nom aux échos étrangers.Ces vers pourraient être signés Lamartine ou Alfred de Musset. C'est une strophe deLa Belle Vieille, de Maynard. Ces vers ont trois siècles.--Lecteur de «l'Illustration.»C'est une remarque au moins singulière que les muses terrestres des grands poètes étaient mariées, et aucun ne fait allusion dans ses vers à son rival légitime. Dante seul a suivi l'exemple deBéatrix. Vrai, imagine-t-onMadame Dante?Le Tasse, prisonnier, exilé, erre de ville en ville, toujours suivi par le fantôme d'Eléonore.Laureavait une ribambelle d'enfants et faisait très bon ménage avec son mari; la muse des sonnets de Pétrarque était une poule couveuse, l'aigle a bien mérité les honneurs du Capitole.--Une Oie de Toulouse.Heloïse.--On n'a que Trois Lettres d'Héloïse à Abélard. Les deux premières offrent le tableau de l'amour dans la solitude; la troisième est un Traité de la vie monastique. Elles n'ont eu qu'une seule édition, en 1616, et elles n'ont été complètement et littéralement traduites que de nos jours par le Bibliophile Jacob. Elles sont écrites dans le latin obscur et mystique du moyen-âge, mais son style est fier et doux; l'amour y parle un si clair et si beau langage, en passant par son âme, quelles en sont dorées, comme pour nimber d'une auréole le front de l'Abbesse du Paraclet.--Un Rat de BIBLIOTHÈQUE.Les Amants du Paraclet seront immortels, tant qu'il y aura un cœur d'homme qui battra en lisant les Lettres d'Héloïse. Elles sont dans le souvenir de tous ceux qui aiment et dans la mémoire de tous ceux qui pensent. Leurs noms resteront unis sur la pierre de leur tombeau gothique, mouillée par les larmes de tous les amants malheureux. Qui oserait désunir ce que Dieu, la Nature et l'Amour avaient joint par les liens merveilleux du cœur et de l'intelligence? Comme Antoine et Cléopâtre, ils ont scellé le pacte desInséparables dans la mort.--Carmen.Héloïse est sans remords, elle ne veut pas se repentir. Elle conjure Abélard au nom du Dieu auquel il s'est consacré, de son Dieu à elle, qui ne défend pas l'amour à ses créatures et ne la punira pas du sien. Elle l'adjure de lui répondre, de venir, au nom de tout ce qu'il lui doit. Le feu qui dévore la vestale fait pleuvoir des gerbes d'étincelles sur le papier; sa main frémit en traçant les caractères; son cœur bouillonne sous la robe aux plis droits, qui la brûle comme la Tunique de Déjanire: «Que sa main gauche soit sur ma tête et que sa droite m'embrasse.»--Sic.Les Lettres d'Abélard sont une indigeste compilation ou on ne trouverait pas une page à citer, en dehors du court récit de ses amours. C'est un rhéteur emphatique et creux, à la froide éloquence, qui se noie dans la controverse des textes et la chicane théologique des commentaires, dont il a nourri sa mémoire et meublé se tête.Que répond Abélard à l'appel d'Héloïse? Après une absence et un silence de treize années, il lui envoie un sermon sur 38 Sentences des Livres saints. Son amour, à lui, est un incendie qu'il éteint avec de l'encre, et il jette de l'eau bénite sur le brasier d'Héloïse. Quelle douche, mon père! Elle écrit encore une fois; mais à cette troisième Lettre, le chant d'amour a cessé, la voix expire, la bouche se ferme, et l'amour brille encore comme une lampe funèbre dans l'ombre du sanctuaire. Il est inutile, je pense, de parler de la troisième épître au Paraclet du moine de Saint-Gildas; ce prêcheur sempiternel aurait mis un ange en colère.--Clergyman.J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «J'aime mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde.»Et je disais, moi: «Combien cet homme fut aimé!»Diderot.--Lettres à Mlle Volland.Marianna,la Religieuse portugaise--Ces lettres eurent un tel succès de vogue qu'elles donnèrent naissance à un genre de littérature épistolaire où la passion s'étalait toute nue, les Portugaises, je ne parlerai pas desRéponsessupposées; elles sont sans doute moins banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux esprits s'ingénièrent à composer des suites, comme lesLettres d'une Dame portugaise, ou l'aventure se dénoue par un mariage des amants avec dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez à des maçons qui ajusteraient des bras en plâtre à la Vénus de Milo. Toutefois ces Portugaises offrent des modèles de la correspondance du temps et permettent de comparer l'appel désespéré de Marianna, qui écrit avec le sang de son cœur, et les petits cris plaintifs des poupées qui trempent leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bénite de rose.Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée.Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.Un Rat de Bibliothèque.Ce n'est qu'au commencement du siècle qu'on a découvert le nom de Marianna, seulement connue sous le voile mystérieux de la Religieuse portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernières profondeurs de l'âme humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et décolorée! cependant elle ne semble pas trop enjolivée, et si elle n'est pas littéralement fidèle, on y retrouve, à défaut de la couleur, le dessin de la pensée et le mouvement du style.Marianna a tout donné, corps et âme. Dieu et l'honneur, dans sa belle folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord résisté à la séparation, l'absence, l'abandon, l'indifférence, l'oubli, le dédain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre âme finit par comprendre que son amant est un officier bellâtre, sot, imbécile, ignorant, vaniteux, vantard et infatué; et tel est le brevet de bêtise en bonne forme que Saint Simon décerne à ce vainqueur qui, dès son retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme un trophée de gloire. C'est une chose triste à dire; mais s'il l'avait aimée, si seulement il avait été discret, elles seraient ignorées, perdues.--S. S.Tant que l'arme a été dans la blessure, Marianna a aimé la douleur et adoré le bourreau, mais après l'avoir arrachée de désespoir, son âme n'a plus que du mépris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera cicatrisée plus vite que celle de l'orgueil féminin.Aimer, c'est du soleil, et haïr, c'est de l'ombre.Elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus, et que là commence le véritable malheur. Voilà le seul reproche de Marianna adressé à son amant: «Vous m'étiez moins cher que ma passion.»--Lady Love.C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions décevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le cœur: «Considère, mon amour,etc.» Le dernier le déchire.Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une demoiselle du Bouchet, d'une singulière laideur, de naissance commune et riche héritière, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans doute était guérie; cette fois, elle était vengée.--Julie.Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, les seules qui ont échappé au néant, sont d'inimitables chefs-d'œuvre du génie féminin. Elle a l'âme d'une aiglonne dans un corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative, artificieuse, fourbe et traîtresse.Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le cœur; elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme est exaltée, son cœur possédé, ses sens en vibration. La passion vient de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et changeant dans sa course vagabonde.--Die.D'Alembert ne régna jamais sur son cœur; elle eut toujours un favori préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord euTaaf, noble irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis deMora, jeune gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les deux ensemble avec Guibert.--Kara.Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison, l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres d'une lente agonie. «Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée d'écrire ce premier billet.»Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée, entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre jusqu'à la fin.Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au cœur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle en joue sur la harpe du cœur avec une douceur infernale et des caresses félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau bénite empoisonnée. L'Éloge de Catinatn'a pas le prix académique, et La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie, elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison funèbre:Aux mânes de Mlle de Lespinasse. Guibert compose l'Éloge d'Élisa. Tragedia-Comedia.--Un Psychologue.(A suivre.)Charles Joliet.NOTES ET IMPRESSIONSLa justice et la miséricorde de Dieu sont deux parallèles qui peuvent s'unir par une sécante appelée le repentir.Lacordaire.** *Les mathématiques régissent le monde, mais elles le régissent sans l'amuser.De Tilly.** *Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique.(Journal, t. V.)De Goncourt.** *La certitude de la paix--je ne dis pas la paix--engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres.Melchior de Vogue.** *On ne donne la paix qu'aux résolus et aux forts.Jules Claretie.** *Ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est d'aimer le bien que font nos ennemis.G. Tourade.** *Il fut un temps où les bêtes parlaient; aujourd'hui elles écrivent.Aurélien Scholl.** *Ce qui rend un peu suspects les hommages à la vieillesse, c'est que notre vénération pour elle augmente à mesure que nous en approchons.(Le Gaulois.)X...** *La vérité doit s'offrir à tous, comme la lumière du jour, sans s'imposer à personne; chaque conscience s'ouvre à son heure pour la recevoir.** *Le monde est le mieux approvisionné des théâtres; la comédie, le drame, n'y font jamais relâche.G.-M. Valtour.L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE CHICAGO EN 1893Le palais du gouvernement fédéral.Plan de la partie principale de l'Exposition, à Jackson-Park.L'Exposition de la Marine.(Agrandissement)CHICAGO.--Vue à vol d'oiseau de la ville et desdifférents emplacements de l'Exposition universelle.L'EXPOSITION DE CHICAGO EN 1893Les merveilles de notre Exposition de 1989 sont encore présentes au souvenir de tous. On se rappelle certainement que l'une des impressions les plus généralement ressenties fut celle-ci: «Il sera de longtemps impossible de faire mieux» L'Amérique a relevé cette sorte de défi; c'est le pays de toutes les audaces--souvent heureuses, il faut le reconnaître--et le gouvernement fédéral des États-Unis vient d'arrêter officiellement les détails de l'Exposition universelle qui doit s'ouvrir à Chicago en 1893.Il ne faut pas douter un instant que les Américains n'aient en vue l'ambition de faire grand, très grand même, et d'étonner le vieux monde par la mise en œuvre de leur génie si puissant et si original.Les détails qui nous sont parvenus, et que nous sommes les premiers à publier, rappellent un peu, dans leur ensemble, les dispositions adoptées pour notre Exposition. L'exécution du plan a été confiée par un acte du congrès à une société constituée au capital de 5 millions de dollar, soit 25 millions de francs, et le gouvernement fédéral contribuera pour une part d'un million et demi de dollars.Quand il s'est agi de déterminer l'emplacement de l'Exposition, l'on s'est trouvé en présence de très sérieuses difficultés. Quoique la ville de Chicago occupe une très vaste superficie, on n'a pu y trouver un espace de terrain, d'un seul tenant, suffisant à renfermer toutes les installations projetées et l'on a dû se décider à fractionner l'Exposition sur deux emplacements principaux.D'ailleurs, pour se faire une idée de la ville de Chicago, il faut jeter un coup d'œil sur la vue à vol d'oiseau que nous en donnons ici et qui représente seulement la partie centrale de la ville sur une étendue de 16 kilomètres environ, alors que l'étendue totale est de près du double, soit 32 kilomètres, en bordure sur le lac Michigan.A gauche et à droite de cette vue panoramique, on peut remarquer deux vastes emplacements; Jackson Park d'un côté, Lake Front Park de l'autre.Jackson Park contiendra les palais des divers États de l'Union, le pavillon du gouvernement, la galerie des machines, l'industrie des transports, de l'électricité, le travail des femmes, etc., etc. Nous donnons, d'ailleurs, un plan détaillé de cette partie de l'Exposition.A Jackson Park, on réunira comme annexe le Washington Park qui contiendra tout ce qui est relatif à l'agriculture et à l'élève du bétail.A Park Front Park, on réunira les Beaux-Arts et les diverses distractions de l'Exposition.Washington Park et Jackson Park existent déjà depuis longtemps et sont des promenades magnifiques fort bien entretenues par la ville. Leur superficie totale est d'environ 3,000 acres, soit environ 1,200 hectares.Front-Lake Park est de création plus récente: il date de 1873.On voit donc que les deux parties de l'Exposition seront distantes d'une douzaine de kilomètres, mais les Américains ne sont pas gens à s'émouvoir pour si peu. Ces deux parties seront mises en constante communication par les «cars», par les trains du chemin de fer de l'Illinois et par lesferry-boats(bacs à vapeur) du lac Michigan. Il n'en coûtera que 5 cents (0 fr. 25), comme d'ailleurs d'un point quelconque de la ville.Le palais du gouvernement fédéral recevra les expositions des divers ministères et administrations du pouvoir central de Washington, guerre, intérieur, justice, postes et télégraphes, etc., etc.Ce bâtiment, entièrement construit en fer, briques et verre, formera un vaste hall de 105 mètres sur 126; il sera dominé par une coupole de 36 mètres de diamètre sur 45 mètres d'élévation.Mais une des constructions les plus originales de l'Exposition sera certainement l'exposition de la marine, figurée par le fac-similé à grandeur naturelle d'un des nouveaux garde-côtes cuirassés actuellement en construction pour la marine des États-Unis.Ce pseudo-cuirassé sera, non pas à «flot», mais baigné dans le lac; on le construira sur pilotis, et le navire paraîtra comme accosté le long de la jetée qui prolonge la 59e rue, au coin nord-est de Jackson Park (voir le plan).Cette construction mesurera environ 105 mètres de long sur 20 de large. Le pont s'élèvera au-dessus de la flottaison de 3 m. 60, et sera dominé de 2 m. 40 par un réduit central cuirassé. Un pont de manœuvre surmontera encore de 2 mètres ce réduit, et supportera les embarcations, passerelles, etc.Un mât militaire de 20 mètres de hauteur supportera deux hunes munies de canons-revolvers.La carcasse de ce navire sera formée d'une charpente de fer et supportera des pans de briques jointes au ciment hydraulique. Les flancs seront couverts de tôles épaisses figurant les plaques de blindage, et tout, d'ailleurs, sera disposé pour donner une illusion complète. L'armement reproduira des modèles en bois peint et bronzé en trompe-l'œil de 4 canons de 13 pouces, de 4 de 6 pouces, de 20 canons à tir rapide, de 2 mitrailleuses Gattling et de 6 tubes lance-torpilles. C'est exactement l'armement adopté par la marine pour les garde-côtes cuirassés actuellement en construction.L'intérieur du navire sera aménagé comme celui d'un vrai navire de guerre, et sera habité par un équipage assez nombreux pour exécuter certaines manœuvres. Les hommes porteront des uniformes rappelant tous ceux qui ont été portés dans la marine nationale depuis la guerre de l'indépendance.On y verra aussi un très intéressant musée qui contiendra des souvenirs de la guerre de sécession, des tableaux de batailles navales, des portraits de marins célèbres de l'Union, etc.Enfin, ce navire, qui portera le nom d'Illinois, survivra à l'Exposition et doit servir de navire-école pour les marins des Grands-Lacs qui y seront appelés en périodes d'instruction, au lieu d'être répartis, comme on le fait actuellement, sur les divers navires de la flotte.Tel est, dans ses grandes lignes, l'ensemble du projet de l'Exposition américaine.Un mot maintenant sur les personnes qui auront à assumer la direction générale de cette vaste entreprise:Le président de la Société est M. Thomas Wetherell Palmer, sénateur de l'État de Michigan, et qui a pris une part très active à tous les grands travaux de son pays.La direction générale de l'Exposition a été remise à M. le colonel Georges R. Davis, ancien officier de l'armée fédérale, qui a pris une part très brillante aux principaux faits de la guerre de sécession.LE COLONEL G.-R. DAVIS Directeur général de l'Exposition universelle de Chicago.M. T.-W. PALMER Président du comité de l'Exposition de Chicago.THÉÂTRE DE L'ODÉON.--«Passionnément», comédie en quatre actes,de M, Albert Delpit. La scène d'explications entre MistressVivian (Mlle Melcy) et Edmond Sorbier (M. Dumény), au 4e acte.La semaine parlementaire.--Le jeu aux courses.--La Chambre a eu à délibérer cette semaine sur une question qui passionne--et qui passionnera longtemps encore, croyons-nous--la population parisienne principalement, et presque autant les populations des départements. Il s'agit du jeu aux courses. On sait l'origine du débat:A la suite de la circulaire de M. Goblet, interdisant le pari à la cote, l'administration a autorisé les organisateurs de courses à laisser s'établir sur leurs hippodromes un genre de pari, dit le pari mutuel, à cette condition qu'un prélèvement de 2% serait opéré sur les recettes, au profit d'œuvres de bienfaisance. On croyait à cette époque que ce prélèvement donnerait des ressources assez considérables, mais non au point qu'elles deviendraient un embarras pour le ministre qui aurait la responsabilité d'en effectuer la répartition. Or, il se trouve que les recettes provenant de cette source ont pris des proportions telles, qu'elles constituent un véritable budget nouveau. M. Constans n'a pas voulu rester seul chargé de l'administrer, et il a demandé à la Chambre d'examiner la question, de la régler par une loi spéciale et de confier à une commission le soin de contrôler l'application de cette loi.Mais il y avait là un danger. En fait, en entrant dans cette voie, la Chambre reconnaissait implicitement la légalité du jeu, puisqu'elle consacrait, par une disposition votée dans les formes parlementaires, une recette provenant du jeu. Aussi s'est-il trouvé, aussi bien dans la majorité républicaine que sur les bancs de la droite, un grand nombre de députés qui ont vivement protesté: M. de Lamarzelle, M. Ernest Roche, M. Michou, notamment, ont parlé dans les termes les plus vigoureux contre le projet soumis au parlement.M. Constans est alors monté à la tribune, non pour justifier la loi, mais pour bien préciser la portée qu'aurait le vote de la Chambre, si cette loi était rejetée. Il a dit que sur la question de principe il ne peut pas exister de doute, la loi elle-même déterminant l'opinion que le gouvernement doit avoir sur le jeu. Mais, a ajouté le ministre, toute la question se résume à ceci, que le pari mutuel existe et que, s'il est maintenu, il faut le régulariser. Si la Chambre ne le maintient pas, le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour faire cesser le jeu. En d'autres termes, il n'y aura plus ni pari mutuel ni bookmakers sur le champ de courses.La majorité n'a pas reculé devant cette déclaration catégorique, et, par 338 voix contre 149, elle a décidé qu'elle ne passerait pas à la discussion des articles.Mais on trouve encore une fois ici la preuve que, dans bien des cas, les mœurs sont plus fortes que les lois. Ceux-là mêmes qui, un instant auparavant, n'avaient pas voulu violer par leur vote un des principes essentiels de notre législation, l'interdiction du jeu sous toutes ses formes, ont fait auprès du ministre les instances les plus pressantes pour que lestatu quofut maintenu, c'est-à-dire pour qu'il considérât leur vote comme nul et non avenu.C'est qu'en effet le vice du jeu, et particulièrement celui qui s'exerce aux courses, est malheureusement enraciné au cœur de nos populations, en sorte que l'application rigoureuse de la loi causerait un mécontentement général dans toutes les classes de la société. Si là était toute la difficulté, on pourrait engager le gouvernement à braver des colères momentanées dans un grand intérêt de moralité publique, mais les partisans du jeu aux courses font valoir d'autres arguments d'une réelle valeur. Ils soutiennent, ce qui est vrai, que la suppression des paris équivaut à la suppression des courses, au grand détriment de notre élevage national et de toutes les industries qui s'y rattachent, lesquelles ont droit à la sollicitude des pouvoirs publics.L'administration s'est donc mise, en cette circonstance, dans un cas embarrassant; mais on peut donner raison, avec peu de chances de se tromper, à ceux qui ont prévu dès le lendemain du vote que, en dépit de la loi et de toute réglementation, le jeu subsistera sous une forme ou sous une autre.--Au Sénat, l'interpellation de M. Dide sur la situation de l'Algérie a donné lieu à un très important débat. Il résulte de l'ensemble des discours prononcés que les Arabes, loin d'être assimilés à notre race, sont tout au plus soumis. Tous ceux qui ont visité notre magnifique possession de l'Afrique du Nord en rapportent en effet cette impression. Il y a là encore beaucoup à faire, et la commission réclamée par la Chambre haute pour étudier toutes les questions qui se rattachent à la mise en valeur de notre belle colonie a une lourde tâche à remplir.L'Allemagne.LeMoniteur officielde l'empire allemand a publié une note ainsi conçue:«Le ministère d'Alsace-Lorraine a pris aujourd'hui, 28 février, la décision suivante:«A partir de mardi 3 mars 1891 à huit heures du matin, l'ordonnance du 22 mai 1888 relative à l'obligation des passe-ports devra être appliquée dans toutes ses dispositions; en particulier, tous les adoucissements se rapportant à la circulation sur les chemins de fer avec des billets pris pour traverser le pays d'une frontière à l'autre sont supprimés.»C'est là évidemment la réponse faite par le gouvernement allemand à la résolution prise par les peintres français de s'abstenir de toute participation à l'Exposition de Berlin. Ainsi donc, c'est sur les pays annexés que retombent les conséquences de l'incident qui vient de se produire. C'est là un coup que nous devons ressentir vivement, bien qu'il fût prévu, car c'est une douleur pour nous de voir les populations d'Alsace-Lorraine frappées uniquement parce qu'on sait qu'elles ont conservé l'âme française, et pour des faits où elles ne sont pour rien.Et maintenant, sur qui doivent peser les responsabilités? Il est délicat de se prononcer, mais le sentiment général est qu'on a eu tort d'accentuer outre mesure la signification que devait avoir la participation des peintres français à l'Exposition de Berlin. Il était excessif, pour faire réussir cette négociation, de charger la mère de l'empereur d'une véritable ambassade. Certes, la veuve de l'empereur Frédéric a été traitée par la population parisienne avec courtoisie et respect. Elle se plaît à le reconnaître elle-même, et ce serait lui faire injure que de supposer un instant qu'elle pût apporter, dans ce débat qui divise deux peuples puissants, un autre témoignage que celui des faits. Mais ce qui est vrai, c'est que sa présence prolongée a vivement ému la population parisienne qui a pensé que, grâce à l'Exposition de Berlin, on voulait engager notre pays plus qu'il n'était nécessaire, et l'opinion a agi de tout son poids, dans une question où les artistes eux-mêmes étaient divisés.L'opinion, sur certains points--et toujours, il ne faut pas manquer de le dire, en dehors de la présence de l'Impératrice--s'est manifestée d'une façon un peu chaude. Mais, dans un pays où la discussion est libre, on ne saurait s'en étonner et on ne peut demander à deux millions d'hommes d'agir en diplomates. Au surplus, faut-il leur donner la conduite des diplomates comme un modèle à suivre? Ils ont fait en cette circonstance assez triste figure et ils sortent de l'aventure quelque peu malmenés. Ils en sont réduits à constater des faits qu'ils auraient dû prévoir. Ils ont commis des imprudences dont le public, dans sa simplicité, a su fort heureusement se garer. Les artistes français ont exposé dans plusieurs villes d'Allemagne; ils auraient pu, peut-être, exposer à Berlin, si les choses avaient été menées avec discrétion. Or, ce sont précisément ceux chez qui la discrétion devrait être une qualité de métier qui ont voulu transformer leur participation en manifestation de cordialité, alors qu'elle devait rentrer tout, simplement dans la catégorie des relations nécessaires entre deux peuples qui ne sont pas en guerre.La foule a été, cette fois, plus clairvoyante que ceux qui sont chargés de la conduire.La question égyptienne.--De temps à autre quelques faits nouveaux viennent rappeler que la question égyptienne est toujours ouverte et, en même temps, qu'elle est plus éloignée que jamais de recevoir une solution. En dernier lieu, le gouvernement anglais a décidé la réoccupation de Tokar, qu'il considère comme une position stratégique nécessaire à ses opérations, et, dans un autre ordre d'idées, il a autorisé le juge Scott, conseil judiciaire du gouvernement égyptien, à proposer et à faire prévaloir dans l'administration de la justice une réforme qui constituerait l'élimination à peu près complète de la France, jusqu'ici représentée, sinon prépondérante, dans la composition des tribunaux mixtes. Il y aurait donc là, par une voie détournée, la violation d'un acte international consenti par toutes les puissances intéressées. Sur ces entrefaites, M. Labouchère a présenté à la Chambre des communes une motion tendant à mettre le gouvernement britannique en demeure de faire connaître enfin le terme qu'il compte fixer à son occupation en Égypte. Sans se faire d'illusion sur la portée et la sincérité de l'opposition que le cabinet de Londres rencontre à ce sujet dans le parlement--car, au fond, l'évacuation de l'Égypte n'est désirée par personne de l'autre côté de la Manche--il est intéressant de constater que, une fois de plus, le chef du Foreign office a fait une réponse dilatoire, de laquelle il résulte ce qu'on savait déjà, c'est-à-dire que l'Angleterre se trouve bien en Égypte et n'a nullement l'envie d'en sortir.Il est probable que ces incidents donneront lieu à de nouvelles déclarations de la part du gouvernement français, car notre représentant au Caire, M. d'Aubigny, a été appelé par le ministre, évidemment pour lui fournir les éclaircissements nécessaires. L'affaire viendra donc encore une fois à la tribune de la Chambre.Au Dahomey.--L'attitude du roi Behanzin, qui reste toujours plus que suspecte malgré la correction qu'il apporte dans ses relations avec les autorités françaises, commande la plus grande attention. Nous avons parlé des marchés qu'il a déjà passés avec des maisons allemandes et anglaises dans le but de munir ses soldats de fusils à tir rapide, car on dirait que le premier effet de la civilisation importée en Afrique a été de donner aux nègres eux-mêmes cette fièvre d'armements à outrance qui est, depuis longtemps, la maladie de l'Europe. Nous ferons donc bien de prendre nos précautions, afin d'être prêts dans le cas d'un retour offensif.A ce point de vue le projet que M. Viard, un ancien explorateur du Dahomey, va mettre à exécution, doit être signalé. M. Viard va procéder à l'établissement d'un wharf qui sera construit à Kotonou, dans un intérêt commercial, mais qui en même temps pourra rendre de réels services si une nouvelle expédition dans le pays était nécessaire.Ce wharf, en effet, assurera d'une façon constante, sur la côte du Bénin, les opérations maritimes que la difficulté de franchir les barres rend toujours dangereuses, et facilitera, par conséquent, le débarquement rapide de nos troupes, alors que, jusqu'ici, ce débarquement pouvait être indéfinitivement retardé par l'état de la mer.Le wharf en question aura trois cents mètres de longueur sur quarante de largeur et dépassera la barre de plus de cent mètres. Il sera pourvu d'une double voie ferrée et de grues fixes de diverses puissances. M. Viard espère pouvoir mettre, dans un an environ, ce précieux outillage à la disposition du commerce et des autorités militaires.Les Arts industriels au Salon du Champ-de-Mars.--La Société nationale des Beaux-Arts se propose d'apporter à son règlement, en ce qui concerne les œuvres exposées, une modification qui constituerait une réforme importante.Jusqu'ici les expositions artistiques ne comprenaient que les tableaux, les statues, l'architecture et la gravure. Les organisateurs du Salon du Champ-de-Mars pensent que ce programme n'est pas assez large et que, en dehors de ceux qui cultivent ces branches, en quelque sorte classiques, de l'art, il en est d'autres qui contribuent pour une large part à l'illustrer et dont la place est marquée auprès des peintres, des sculpteurs ou des architectes. C'était l'avis des grands maîtres du passé et, pour n'en citer qu'un, Bernard Palissy, qui prenait modestement pour titre:ouvrier de terre et inventeur des rustiques figulines, passait et méritait de passer pour un des grands artistes de son temps. La Société nationale veut reprendre les traditions de la grande époque et faire revivre le principe de l'unité de l'art qui la caractérisait. Elle estime que les céramistes, les verriers, les émailleurs, les orfèvres, les ferronniers, sont les égaux, dans certains cas, des peintres ou des sculpteurs et doivent, par conséquent, participer aux mêmes privilèges, partager les mêmes récompenses.Le comité est donc d'avis que leurs œuvres doivent être exposées au même titre que les autres. Mais, seules, les pièces originales, signées de l'artiste qui les aura faites, seront reçues, sans nom de la maison à laquelle elles appartiennent, afin d'éloigner tout soupçon de réclame. Les trois sections du jury se réuniront pour les juger.Une commission composée de MM. Dalou, Dubois, Cazin et Roll, est chargée d'étudier le règlement spécial qui doit s'appliquer à l'art industriel et préparer sa fusion avec les Beaux-Arts. C'est là une tâche assez délicate, étant donnés les progrès accomplis par le procédé industriel, si perfectionné aujourd'hui qu'il se confond souvent avec l'art lui-même. Nous n'en sommes plus au temps, en effet, où il fallait, pour certains travaux, que la main de l'ouvrier fût une main d'artiste. Il y a là un écueil, mais les rénovateurs du Salon du Champ-de-Mars sont assez expérimentés pour faire la démarcation nécessaire et, s'ils y réussissent, ils auront consacré un principe juste.Nécrologie.--M. Auguste Cadet, ancien conseiller municipal de Paris, ancien député de la Seine.M. Octave Blanqui, fils du célèbre économiste, attaché à la résidence générale de Tunisie.M. François Carquet, ancien sénateur républicain de la Savoie.Le docteur Reveille, ancien médecin en chef des hôpitaux de Nîmes.M. Corbon, sénateur inamovible.Le docteur Georges Treille, médecin-inspecteur du corps de santé des colonies.M. Elphège Boursin, littérateur.M. Reiset, ancien directeur des Musées nationaux.M. Fortuné du Boisgobey, romancier, membre de la Société des gens de lettres.Le marquis San-Carlos de Pedroso, chambellan de la reine d'Espagne.M. Béhic, ancien ministre.LES LIVRES NOUVEAUXXavière, par Ferdinand Fabre. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (bibliothèque Charpentier).--Cela ne s'analyse pas: il faut lire cette ravissante idylle. Idylle, est-ce bien le mot? car elle finit par un drame sombre, l'histoire si fraîche de la gracieuse enfant des Cévennes. Mais quel plaisir de la suivre par les châtaigneraies, au bord des ruisseaux, dans les sentiers caillouteux, avec le doux Landry, le fils à M. le maître, l'innocente Xavière, si pure qu'on la prendrait pour une sainte, la sainte Philomène de Champlong. Car nous sommes à Champlong, dans la paroisse du bon abbé Fulchran, une vieille connaissance que nous aimons toujours à retrouver. Il a fort à faire, le pauvre abbé, pour protéger les deux enfants, car ils ont bien les plus abominables parents qui se puissent voir, Landry, son père Landrinier, et Xavière, sa mère Benoîte Ouradou, deux veufs qui voudraient se remarier ensemble, la femme par amour, l'homme par avidité; et, comme les biens de Benoîte sont à Xavière, le monstre n'hésitera pas à se débarrasser de l'enfant... Mais pourquoi déflorer cette histoire? Laissons parler «monsieur le neveu», qui nous la raconte si bien, dans son style large et pur, si puissant dans sa simplicité.L. P.Sous la Croix du Sud, par Jean Dargène. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Librairie de la Nouvelle Revue, 18, boulevard Montmartre.)--C'est un roman bien fait pour nous instruire, car il se passe «à la Nouvelle», et nous initie à l'existence de la colonie. Administration militaire et civile, surveillants, colons et forçats, nous les voyons vivre... et s'amuser, car il apparaît bien, d'après les pages vécues du livre de M. Jean Dargène, que c'est à peu de chose près le paradis sur terre que la Calédonie. Une existence de rentiers sur la Marne, déclare un notaire qui a évité la réclusion et obtenu les travaux forcés en effrayant à l'audience les bourgeois du jury. La gamelle est bonne et jamais l'argent ne manque, déclare un assassin satisfait, qui a des rendez-vous d'amour. Nous recommandons cette lecture aux législateurs, criminalistes, administrateurs pénitentiaires, colonisateurs, etc. Ils verront si cela répond bien à l'idéal de la justice et aux intérêts mêmes de la société. Mais là n'est pas tout le livre de M. Dargène, car c'est, nous l'avons dit, un roman, un roman calédonien, dont les héros sont fort mêlés, mais qui se termine bel et bien par un mariage entre un substitut et la fille d'un déporté.L. P.Du Havre à Marseille par l'Amérique et le Japon, par M. Léon de Tinseau. 1 vol. in-18, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--On pense bien qu'il n'est pas sans agrément de suivre un guide comme M. Léon de Tinseau, et je crois qu'il est bien inutile de le recommander aux lecteurs de l'Illustration. Ils s'embarqueront sans hésiter à sa suite sur le paquebot laNormandie, qui les conduira directement à New-York. De là ils visiteront, en compagnie de l'aimable touriste, Boston, Montréal, Québec, le Niagara, Chicago, Vancouver... Hang-haï, Hong-Kong, Saïgon... Aden, Suez, Alexandrie... Marseille enfin! quittant tour à tour le paquebot pour le sleeping-car, et le rail pour la mer. En tout 42,473 kilomètres. Cela en vaut la peine, d'autant plus que si on veut voir le monde, il faut se presser. C'est l'auteur qui le dit et après expérience faite: «Hâtez-vous, le rail détruit plus sûrement une époque et un aspect que ne le faisait jadis une invasion de barbares.» Les chemins de fer ne seraient-ils qu'une des formes de la barbarie? Je me le suis, pour ma part, souvent demandé, et voilà qui semblerait me donner raison.Inconvenances sociales, par Zed, 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Ernest Kolb, éditeur, 8, rue Saint-Joseph).--Très amusant, ce journal d'un vieux garçon prenant l'une après l'autre toutes nos conventions sociales et s'efforçant de nous démontrer l'inconvenance... des convenances qu'il est le moins permis d'oublier. Tout y passe: le mariage, la politesse, la bienséance, la morale, la pudeur, la modestie, le point d'honneur, le chic, la toilette, le théâtre, voire les opinions politiques; et, au fond de tout, le terrible philosophe mondain nous montre l'hypocrisie grimaçante et... triomphante. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que cette diatribe de pince-sans-rire n'est pas toujours si paradoxale quelle en a l'air et que le vieux garçon qu'est Zed nous fait entendre, sous couleur de plaisanterie, pas mal de vérités. Inutile d'ajouter que cela ne changera rien aux choses, de quoi Zed ne prendra d'ailleurs point de mélancolie, n'ayant pas pris pour mission de réformer l'univers.Les desserts gaulois, par Octave Pradels (librairie Marpon et Flammarion.) C'est un recueil de contes et de monologues joyeux, et rien n'est plus amusant que ces récits, dont quelques-uns font déjà la joie des banquets artistiques et littéraires de Paris. Les illustrations de Fraipont soulignent spirituellement les joyeusetés de ce livre de dessert par excellence.NOS GRAVURES«MUSOTTE»M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi bienMusotteest-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les proportions les plus justes.Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à son amant qu'elle était enceinte.Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort, ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin. La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.C'est cette scène si touchante que reproduit notre gravure.Tout ce second acte est écrit avec une telle adresse qu'il évite les redites du sujet, et avec une émotion si juste, si vraie, tellement en dehors des rengaines de théâtre, que la salle en a été profondément impressionnée. Le succès de larmes a donc été des plus grands. Au troisième acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse de savoir le résultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu sur la question entre le beau-père, Léon son fils, l'oncle Martinel et la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean Martinel est décidé pourtant à tenir sa promesse. Mais que décidera en tout ceci Gilberte? que fera l'épouse abandonnée, outragée par le passé? Gilberte a le cœur haut, elle pardonne: l'âme de la jeune femme va plus loin encore que le pardon; Gilberte se substitue à celle qui vient de mourir, et l'enfant trouve une mère qui, en l'adoptant, rendra plus facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.La pièce est jouée à merveille par M. Raphaël Duflos, qui fait Jean Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Léon Noël. Mme Sizos est bien touchante dans le rôle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme Desclauzas celui de Flache.LA TRANSFUSION DU SANG DE CHÈVRELa transfusion du sang, aussi souvent essayée qu'abandonnée sans résultats scientifiques acquis, vient d'être encore une fois expérimentée; non plus celle de l'homme à son semblable cette fois, mais bien celle autrement audacieuse de l'animal à l'homme. Le docteur Bernheim transfuse du sang de chèvre à des phtisiques.Décrivons, d'abord, l'opération:Une chèvre saine et adulte est couchée sur une table d'opérations à bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attachée de façon à empêcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de l'animal, dont la partie inférieure a été soigneusement rasée sur le côté libre, soit légèrement tendu.Dans cette position on aperçoit alors très nettement des battements isochones qui soulèvent les téguments: c'est l'artère carotide primitive de l'animal qui bat.Une incision est faite à la peau à ce niveau, et, à cause de la rétraction de cette dernière, une énorme plaie rouge apparaît là ou le bistouri a passé; en écartant les tissus avec le manche de l'instrument on découvre alors la carotide. Une ligature qui y est jetée, et un peu plus bas une pince à compression, interceptent un espace dans lequel le vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glissée une canule.Un tube en caoutchouc très fin de la grosseur de l'artère en part, qui à son autre extrémité aboutit à une seconde canule.C'est fait: la chèvre est amorcée, si on peut s'exprimer ainsi.L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas souffert, et, l'opération terminée, il retournera tranquillement à son étable.Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin placé à terre au pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras bandé de caoutchouc au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la médiane céphalique, en effet, gonflée, apparaît bien.Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitôt arrêté par l'introduction dans l'ouverture béante de la deuxième canule qui termine le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.La bande de caoutchouc est alors rapidement enlevée, en même temps que la pince à compression, et le sang de la chèvre passe librement et directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le rôle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration. Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150 à 200 grammes de sang ont été transfusés. La malade est alors pansée comme après une saignée ordinaire.Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chèvre?Là est en réalité l'originalité de ce nouvel essai. Jusqu'ici les transfusions avaient été faites de l'homme à l'homme, et l'on n'avait pas osé aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le faire, et la chèvre a été choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le seul animal domestique reconnu réfractaire à la tuberculose. C'est donc ce sang qu'il faut de préférence injecter à l'homme phtisique.L'opération est en général bien supportée. Quant à ses résultats, il faut espérer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonnée, et, en tous cas, on peut dire d'elle comme de toutes les méthodes nouvelles: il faut se dépêcher de s'en servir pendant quelle guérit.«PASSIONNÉMENT»Mistress Maud Vivian, dont la beauté est triomphante, est une Anglaise qui à Paris tient le haut du pavé dans les salons. Elle est veuve et très riche; son mari, sir Vivian, lui a laissé en testament vingt-cinq mille livres sterling, elle mène grand train avec ses premières ressources augmentées par les habiletés de la dame: voilà ce que le monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite, c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe de cette aventurière. Comme la baronne d'Ange duDemi-Monde, Vivian a, en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui l'occupe plus agréablement: elle est aimée d'un jeune homme du monde, Edmond Sorbier, épris d'elle à ce point qu'il a résisté à toutes les instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprès de lui pour lui faire épouser sa nièce, Geneviève Coraize, une charmante jeune fille, très riche, orpheline à laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est dévoué. Geneviève est maintenant en âge d'être mariée et Lafaurie qui touche à peine à la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli auprès de Geneviève, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est passionnément amoureux de Vivian qu'il a rencontrée de par le monde et il s'est mis en tête de l'épouser. C'est ce qu'il explique à Edmond Sorbier, qui, à la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire quelque mensonge de la part de Vivian.Les origines de sa maîtresse, en ce qui concerne la naissance et la fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre; il se renseigne, l'enquête n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'à de très riches protecteurs. Indigné d'être dupe, il chasse Vivian qui jure de se venger.Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va épouser Geneviève. Cependant qu'on prépare la fête des fiançailles, et qu'on n'attend plus que l'arrivée de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive: Lafaurie revient, il s'est marié à Naples, il emmène dans sa famille sa femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison avec toute l'autorité que lui donne la situation de son mari.C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne maîtresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher à Geneviève, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au passé.Le mariage se fait; et cette vipère de Maud imagine de mettre sous les yeux de la jeune femme une lettre passionnée que lui a adressée autrefois Edmond; mais Geneviève, prévenue par son mari contre de pareils procédés, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour ses frais de méchancetés, car M. Lafaurie est revenu lui-même de son aveuglement pour cette créature. Il ne peut chasser l'aventurière de sa maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu d'honnêtes gens.La comédie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des scènes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et Geneviève, est fort bien interprétée par MM. Dumény, Calmettes, Paul Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonné.ARMAND BÉHICCes jours derniers est mort un homme qui avait été mêlé, au cours de sa longue et laborieuse carrière, à toutes les grandis affaires oùM. ARMAND BÉHIC D'après unephotographie de la maison Waléry.l'industrie nationale était engagée comme aux affaires politiques, et qui disparaît laissant à tous le souvenir d'une belle et loyale existence de travailleur. Ne en 1809, Béhic entra tout jeune dans l'administration des finances. A l'âge de vingt et un ans, il fit la campagne d'Afrique comme payeur de l'armée. Il passa ensuite à l'inspection des finances. Elu député d'Avesnes en 1846, représentant du peuple à l'Assemblée législative de 1849, il passa ensuite au Conseil d'État où il demeura jusqu'en 1851. Il n'était pas rentré dans la politique depuis plus de dix ans, il était simplement conseiller général des Bouches-du-Rhône, quand Napoléon III le nomma ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il resta quatre ans ministre et, en 1867, quand il quitta le pouvoir, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur. En 1876, il fut élu sénateur de la Gironde.NOTRE SUPPLÉMENT EN COULEURSNous continuons la série de reproductions artistiques en couleurs que nous avons entreprise en tenant plus compte du désir de nos lecteurs que des difficulté sans nombre au-devant desquelles nous allions. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les gravures que nous donnons en supplément pour mesurer le chemin parcouru depuis les premiers essais.Fleurs d'hiver.--Rien de plus touchant que ce tableau du très habile peintre Paul Baudouin. L'unique personnage, une jeune fille vêtue d'une robe sombre, les épaules recouvertes d'un fichu de deuil, tête nue malgré la bise, cherche à faire argent de son mimosa dépaysé dans cette atmosphère glacée: fleurs de Nice et fleur parisienne!Une paire d'amies.--Autre tableau des plus gracieux, de Pinchart celui-là. La chevrette favorite s'était sans doute permis de folâtrer dans un endroit éloigné du parc où elle se sentait à l'aise. Mais sa jeune maîtresse ne l'entend pas de cette oreille; elle a entrepris de faire rentrer la vagabonde au bercail. Celle-ci, une fois rattrapée, se résigne, et bercée mollement dans les bras de l'enfant, on devine à sa physionomie paterne qu'elle se laisserai volontiers dorloter longtemps.En carnaval.--Quatre délicieuses frimousses du peintre-né des enfants et en scènes familières, notre précieux collaborateur Adrien Marie. Sur le balcon en fer richement travaillé d'une demeure princière, les bambins, désireux de voir passer les masques, se sont installés, dernier poupon, qu'on a été obligé de jucher sur un tabouret, jusqu'à un petit marquis de dix ans, et à une soubrette rieuse qui sera demain une demoiselle.La leçon de dessin.--Scène d'intérieur composée par M. Adrien Marie dune façon charmante, comme toujours. La dessin est un prétexte à études de belles étoffes, de tapis, de coussins, et d'armes où miroitent les tons les plus délicats.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDVoir nos deux derniers numéros.VIJusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua, avec l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.--Il fait très bien danser, M. Barincq.--Avec un brio étonnant...--Surtout pour la circonstance.--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus d'une fois, lui eut fait oublier son rôle si elle ne le lui avait rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette préoccupation sur son cœur.Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage en Béarn?Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.Malheureusement il avait toujours été d'une timidité paralysante pour demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les toucher?A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour avoir maintes fois rendu des services au mari à l'Office cosmopolitain: riche maintenant, elle avait connu la misère assez durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs pour elle!Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui étranglait ses paroles, il exposa sa demande.Mais, précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut? Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il convenait donc d'être sur ses gardes.Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta:--Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment. Quel courage! quelle force! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse! Heureusement cela pouvait se réparer, s'il voulait bien venir chez elle vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari, souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se demandant à qui, maintenant, s'adresser.Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague, quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque accident.--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.--Alors?--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti, j'irai les chercher et vous les apporterai.Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eut dominé son émotion, Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas publiquement de sa mort.Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse, durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle pouvait encore aller tant bien que mal.Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses amis de jeunesse.C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut ainsi pour les invités de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine Barnabé se préparait à partir.--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagné quelques heures de bon sommeil.Barnabé s'approcha de Barincq:--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps d'aller et de revenir.Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne pouvait pas ne pas y répondre, il dit donc ce qui s'était passé, sa demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria Mme Barincq; tu ferais bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un effet, elle se tourna vers son mari:--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.--A 9 heures 30.--Ce matin?--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de l'enterrement.--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon habit dedans et serai prêt à partir.--Sans déjeuner?--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain arrivera.Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à la taille par les doigts gros des danseurs.--Elle a le feu à craindre, dit-il.--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.--Tu ferais mieux de te coucher.--Crois-tu que je suis fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon âge cela serait honteux.Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis elle ouvrit la porte du jardin.--Où vas-tu? demanda-t-il.--J'ai mon idée.Elle revint presque aussitôt tenant d'un air triomphant un œuf dans chaque main.--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au moins tu ne partiras pas à jeun, deux œufs frais, une bonne tasse de café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces airs de danse qui exaspéraient ta douleur.--Au moins t'es-tu amusée?--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.--Tu as éprouvé quelque déception?Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une certaine honte à répondre.--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, dit-elle enfin avec un demi-sourire.--Eh bien?--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?--A toi, bien sûr.--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imaginé que la fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre rang.--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?--As-tu des raisons pour le croire?--Le croire, non; l'espérer, oui; car je ne peux pas admettre que Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.--Mais s'il n'a pas fait de testament?--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes prétendants de cette nuit que j'épouserai; les vilains bonshommes, hypocrites et plats!VII

L'âme pleine d'amour et de mélancolie.Et couché sous des fleurs et sous des orangers.J'ai montré ma blessure aux deux mers d'ItalieEt fait dire ton nom aux échos étrangers.

L'âme pleine d'amour et de mélancolie.Et couché sous des fleurs et sous des orangers.J'ai montré ma blessure aux deux mers d'ItalieEt fait dire ton nom aux échos étrangers.

L'âme pleine d'amour et de mélancolie.

Et couché sous des fleurs et sous des orangers.

J'ai montré ma blessure aux deux mers d'Italie

Et fait dire ton nom aux échos étrangers.

Ces vers pourraient être signés Lamartine ou Alfred de Musset. C'est une strophe deLa Belle Vieille, de Maynard. Ces vers ont trois siècles.--Lecteur de «l'Illustration.»

C'est une remarque au moins singulière que les muses terrestres des grands poètes étaient mariées, et aucun ne fait allusion dans ses vers à son rival légitime. Dante seul a suivi l'exemple deBéatrix. Vrai, imagine-t-onMadame Dante?

Le Tasse, prisonnier, exilé, erre de ville en ville, toujours suivi par le fantôme d'Eléonore.

Laureavait une ribambelle d'enfants et faisait très bon ménage avec son mari; la muse des sonnets de Pétrarque était une poule couveuse, l'aigle a bien mérité les honneurs du Capitole.--Une Oie de Toulouse.

Heloïse.--On n'a que Trois Lettres d'Héloïse à Abélard. Les deux premières offrent le tableau de l'amour dans la solitude; la troisième est un Traité de la vie monastique. Elles n'ont eu qu'une seule édition, en 1616, et elles n'ont été complètement et littéralement traduites que de nos jours par le Bibliophile Jacob. Elles sont écrites dans le latin obscur et mystique du moyen-âge, mais son style est fier et doux; l'amour y parle un si clair et si beau langage, en passant par son âme, quelles en sont dorées, comme pour nimber d'une auréole le front de l'Abbesse du Paraclet.--Un Rat de BIBLIOTHÈQUE.

Les Amants du Paraclet seront immortels, tant qu'il y aura un cœur d'homme qui battra en lisant les Lettres d'Héloïse. Elles sont dans le souvenir de tous ceux qui aiment et dans la mémoire de tous ceux qui pensent. Leurs noms resteront unis sur la pierre de leur tombeau gothique, mouillée par les larmes de tous les amants malheureux. Qui oserait désunir ce que Dieu, la Nature et l'Amour avaient joint par les liens merveilleux du cœur et de l'intelligence? Comme Antoine et Cléopâtre, ils ont scellé le pacte desInséparables dans la mort.--Carmen.

Héloïse est sans remords, elle ne veut pas se repentir. Elle conjure Abélard au nom du Dieu auquel il s'est consacré, de son Dieu à elle, qui ne défend pas l'amour à ses créatures et ne la punira pas du sien. Elle l'adjure de lui répondre, de venir, au nom de tout ce qu'il lui doit. Le feu qui dévore la vestale fait pleuvoir des gerbes d'étincelles sur le papier; sa main frémit en traçant les caractères; son cœur bouillonne sous la robe aux plis droits, qui la brûle comme la Tunique de Déjanire: «Que sa main gauche soit sur ma tête et que sa droite m'embrasse.»--Sic.

Les Lettres d'Abélard sont une indigeste compilation ou on ne trouverait pas une page à citer, en dehors du court récit de ses amours. C'est un rhéteur emphatique et creux, à la froide éloquence, qui se noie dans la controverse des textes et la chicane théologique des commentaires, dont il a nourri sa mémoire et meublé se tête.

Que répond Abélard à l'appel d'Héloïse? Après une absence et un silence de treize années, il lui envoie un sermon sur 38 Sentences des Livres saints. Son amour, à lui, est un incendie qu'il éteint avec de l'encre, et il jette de l'eau bénite sur le brasier d'Héloïse. Quelle douche, mon père! Elle écrit encore une fois; mais à cette troisième Lettre, le chant d'amour a cessé, la voix expire, la bouche se ferme, et l'amour brille encore comme une lampe funèbre dans l'ombre du sanctuaire. Il est inutile, je pense, de parler de la troisième épître au Paraclet du moine de Saint-Gildas; ce prêcheur sempiternel aurait mis un ange en colère.--Clergyman.

J'ai été occupé toute la matinée d'Héloïse et d'Abélard. Elle disait: «J'aime mieux être la maîtresse de mon philosophe que la femme du plus grand roi du monde.»

Et je disais, moi: «Combien cet homme fut aimé!»

Diderot.--Lettres à Mlle Volland.

Marianna,la Religieuse portugaise--Ces lettres eurent un tel succès de vogue qu'elles donnèrent naissance à un genre de littérature épistolaire où la passion s'étalait toute nue, les Portugaises, je ne parlerai pas desRéponsessupposées; elles sont sans doute moins banales et moins ridicules que celles de Bouton de Chamilly. De beaux esprits s'ingénièrent à composer des suites, comme lesLettres d'une Dame portugaise, ou l'aventure se dénoue par un mariage des amants avec dispense de Rome. Ces imitateurs ressemblent assez à des maçons qui ajusteraient des bras en plâtre à la Vénus de Milo. Toutefois ces Portugaises offrent des modèles de la correspondance du temps et permettent de comparer l'appel désespéré de Marianna, qui écrit avec le sang de son cœur, et les petits cris plaintifs des poupées qui trempent leur plume de cygne ou d'oie dans l'eau bénite de rose.

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée.Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée.Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Ariane, ma sœur, de quelle amour blessée.

Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée.

Un Rat de Bibliothèque.

Ce n'est qu'au commencement du siècle qu'on a découvert le nom de Marianna, seulement connue sous le voile mystérieux de la Religieuse portugaise; mais on ne sait d'elle que ce qu'on en voit dans ses Cinq lettres. Elles sont enivrantes, et son cri d'amour sort des dernières profondeurs de l'âme humaine. Que serait-ce donc si on pouvait lire les Lettres originales, dont on n'a qu'une traduction froide et décolorée! cependant elle ne semble pas trop enjolivée, et si elle n'est pas littéralement fidèle, on y retrouve, à défaut de la couleur, le dessin de la pensée et le mouvement du style.

Marianna a tout donné, corps et âme. Dieu et l'honneur, dans sa belle folie, avec joie, sans regret, sans remords. Son amour a d'abord résisté à la séparation, l'absence, l'abandon, l'indifférence, l'oubli, le dédain, le mensonge et la trahison. Enfin, la pauvre âme finit par comprendre que son amant est un officier bellâtre, sot, imbécile, ignorant, vaniteux, vantard et infatué; et tel est le brevet de bêtise en bonne forme que Saint Simon décerne à ce vainqueur qui, dès son retour en France, au mois de Janvier 1669, a fait de ses Lettres comme un trophée de gloire. C'est une chose triste à dire; mais s'il l'avait aimée, si seulement il avait été discret, elles seraient ignorées, perdues.--S. S.

Tant que l'arme a été dans la blessure, Marianna a aimé la douleur et adoré le bourreau, mais après l'avoir arrachée de désespoir, son âme n'a plus que du mépris pour la fausse idole, et la plaie de l'amour sera cicatrisée plus vite que celle de l'orgueil féminin.

Aimer, c'est du soleil, et haïr, c'est de l'ombre.

Elle s'aperçoit qu'elle n'aime plus, et que là commence le véritable malheur. Voilà le seul reproche de Marianna adressé à son amant: «Vous m'étiez moins cher que ma passion.»--Lady Love.

C'est l'amour de la femme avec tous ses mirages et ses illusions décevantes. Au premier coup d'archet, elle saisit le cœur: «Considère, mon amour,etc.» Le dernier le déchire.

Elle dut apprendre, en 1677, le mariage de Bouton de Chamilly avec une demoiselle du Bouchet, d'une singulière laideur, de naissance commune et riche héritière, qui avait de l'esprit et le fit avancer. Marianna sans doute était guérie; cette fois, elle était vengée.--Julie.

Mlle de Lespinasse.--Les 180 Lettres de Mlle de Lespinasse au comte de Guibert, les seules qui ont échappé au néant, sont d'inimitables chefs-d'œuvre du génie féminin. Elle a l'âme d'une aiglonne dans un corps de gaze; elle est femme, amoureuse, jalouse, vindicative, artificieuse, fourbe et traîtresse.

Femme, ce nom suffit sans un torrent d'injures.

Elle pense, parle et agit comme un homme; elle écrit, aime et hait comme une femme. Elle a du génie plein la tête et de l'amour plein le cœur; elle est l'amie de ses fidèles et l'amante de ses favoris.

C'est la Nouvelle Héloïse en action, mais sans fleurs de rhétorique et sans homélies sur la vertu. Pas d'emphase, pas de déclamation; son âme est exaltée, son cœur possédé, ses sens en vibration. La passion vient de la nature, elle coule à pleins bords comme un ruisseau capricieux et changeant dans sa course vagabonde.--Die.

D'Alembert ne régna jamais sur son cœur; elle eut toujours un favori préféré; mais, s'il ne fut pas seul, il était inamovible et de fondation. Elle s'est jouée de lui aussi cruellement qu'Agnès d'Arnolphe et Angélique de Georges Dandin. Il y a d'abord euTaaf, noble irlandais, dont on sait peu de chose; puis le marquis deMora, jeune gentilhomme espagnol; enfin le comte de Guibert, colonel de la légion corse, militaire écrivain. Elle trahit... D'Alembert avec Mora, puis les deux ensemble avec Guibert.--Kara.

Doit-on donner le nom de Lettres d'amour à ses lettres à Guibert, où le fantôme de Mora jette son ombre morose sur toutes les pages? c'est un long cri d'absolu désespoir, arraché par le remords de sa trahison, l'anathème d'une passion criminelle, d'un amour maudit dans les affres d'une lente agonie. «Je déteste, j'abhorre la fatalité qui m'a forcée d'écrire ce premier billet.»

Il y a là un double phénomène magnétique, à la rencontre de deux êtres chargés d'électricité contraire, dont la combinaison s'opère avec un coup de foudre... Elle a beau se débattre, elle est saisie dans l'engrenage et y passe tout entière, corps et âme. Elle est sollicitée, entraînée par un attrait fatal, une force invisible qui s'empare d'elle comme le bourreau. Son âme est empoisonnée, et le philtre mortel pénètre dans les veines jusqu'à la source vitale. Elle n'aime pas Guibert, et lui demande l'ivresse de l'oubli. Dans cette lutte tragique, elle appelle la mort comme une délivrance. Guibert, fatigué de cette longue plainte, se marie. La femme ressuscite, et elle le condamne à l'entendre jusqu'à la fin.

Après le mariage de Guibert avec Mlle de Courcelles, les Lettres de Mlle de Lespinasse sonnent faux comme le glas d'une cloche brisée. Tout ce que l'amour trahi et l'orgueil blessé peuvent inspirer de jalousie féroce et de haine froide à une amante, elle l'invente et le fait. Le reptile déroule avec lenteur ses anneaux dans sa poitrine et la mord au cœur. La vengeance, le mets des dieux et des femmes, est un art peu connu. Elle le possède comme un virtuose maître de son instrument, elle en joue sur la harpe du cœur avec une douceur infernale et des caresses félines; on ne voit que le satin des mains blanches dont les ongles griffent les cordes. Agonisante, elle lui fait boire le breuvage d'eau bénite empoisonnée. L'Éloge de Catinatn'a pas le prix académique, et La Harpe a le fauteuil. Quand le rideau tombe sur la funèbre comédie, elle goûte enfin le charme de la mort, vengée de Guibert, mais non pardonnée par d'Alembert. Pauvre ami! Pendant qu'il écrit son oraison funèbre:Aux mânes de Mlle de Lespinasse. Guibert compose l'Éloge d'Élisa. Tragedia-Comedia.--Un Psychologue.

(A suivre.)Charles Joliet.

La justice et la miséricorde de Dieu sont deux parallèles qui peuvent s'unir par une sécante appelée le repentir.Lacordaire.

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Les mathématiques régissent le monde, mais elles le régissent sans l'amuser.De Tilly.

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Un homme de valeur ne garde cette valeur qu'à la condition de persister, sans faiblir, dans son instinctif mépris de l'opinion publique.

(Journal, t. V.)De Goncourt.

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La certitude de la paix--je ne dis pas la paix--engendrerait avant un demi-siècle une corruption et une décadence plus destructives de l'homme que la pire des guerres.Melchior de Vogue.

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On ne donne la paix qu'aux résolus et aux forts.Jules Claretie.

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Ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est d'aimer le bien que font nos ennemis.G. Tourade.

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Il fut un temps où les bêtes parlaient; aujourd'hui elles écrivent.Aurélien Scholl.

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Ce qui rend un peu suspects les hommages à la vieillesse, c'est que notre vénération pour elle augmente à mesure que nous en approchons.

(Le Gaulois.)X...

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La vérité doit s'offrir à tous, comme la lumière du jour, sans s'imposer à personne; chaque conscience s'ouvre à son heure pour la recevoir.

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Le monde est le mieux approvisionné des théâtres; la comédie, le drame, n'y font jamais relâche.G.-M. Valtour.

Le palais du gouvernement fédéral.

Plan de la partie principale de l'Exposition, à Jackson-Park.

L'Exposition de la Marine.

(Agrandissement)CHICAGO.--Vue à vol d'oiseau de la ville et desdifférents emplacements de l'Exposition universelle.

Les merveilles de notre Exposition de 1989 sont encore présentes au souvenir de tous. On se rappelle certainement que l'une des impressions les plus généralement ressenties fut celle-ci: «Il sera de longtemps impossible de faire mieux» L'Amérique a relevé cette sorte de défi; c'est le pays de toutes les audaces--souvent heureuses, il faut le reconnaître--et le gouvernement fédéral des États-Unis vient d'arrêter officiellement les détails de l'Exposition universelle qui doit s'ouvrir à Chicago en 1893.

Il ne faut pas douter un instant que les Américains n'aient en vue l'ambition de faire grand, très grand même, et d'étonner le vieux monde par la mise en œuvre de leur génie si puissant et si original.

Les détails qui nous sont parvenus, et que nous sommes les premiers à publier, rappellent un peu, dans leur ensemble, les dispositions adoptées pour notre Exposition. L'exécution du plan a été confiée par un acte du congrès à une société constituée au capital de 5 millions de dollar, soit 25 millions de francs, et le gouvernement fédéral contribuera pour une part d'un million et demi de dollars.

Quand il s'est agi de déterminer l'emplacement de l'Exposition, l'on s'est trouvé en présence de très sérieuses difficultés. Quoique la ville de Chicago occupe une très vaste superficie, on n'a pu y trouver un espace de terrain, d'un seul tenant, suffisant à renfermer toutes les installations projetées et l'on a dû se décider à fractionner l'Exposition sur deux emplacements principaux.

D'ailleurs, pour se faire une idée de la ville de Chicago, il faut jeter un coup d'œil sur la vue à vol d'oiseau que nous en donnons ici et qui représente seulement la partie centrale de la ville sur une étendue de 16 kilomètres environ, alors que l'étendue totale est de près du double, soit 32 kilomètres, en bordure sur le lac Michigan.

A gauche et à droite de cette vue panoramique, on peut remarquer deux vastes emplacements; Jackson Park d'un côté, Lake Front Park de l'autre.

Jackson Park contiendra les palais des divers États de l'Union, le pavillon du gouvernement, la galerie des machines, l'industrie des transports, de l'électricité, le travail des femmes, etc., etc. Nous donnons, d'ailleurs, un plan détaillé de cette partie de l'Exposition.

A Jackson Park, on réunira comme annexe le Washington Park qui contiendra tout ce qui est relatif à l'agriculture et à l'élève du bétail.

A Park Front Park, on réunira les Beaux-Arts et les diverses distractions de l'Exposition.

Washington Park et Jackson Park existent déjà depuis longtemps et sont des promenades magnifiques fort bien entretenues par la ville. Leur superficie totale est d'environ 3,000 acres, soit environ 1,200 hectares.

Front-Lake Park est de création plus récente: il date de 1873.

On voit donc que les deux parties de l'Exposition seront distantes d'une douzaine de kilomètres, mais les Américains ne sont pas gens à s'émouvoir pour si peu. Ces deux parties seront mises en constante communication par les «cars», par les trains du chemin de fer de l'Illinois et par lesferry-boats(bacs à vapeur) du lac Michigan. Il n'en coûtera que 5 cents (0 fr. 25), comme d'ailleurs d'un point quelconque de la ville.

Le palais du gouvernement fédéral recevra les expositions des divers ministères et administrations du pouvoir central de Washington, guerre, intérieur, justice, postes et télégraphes, etc., etc.

Ce bâtiment, entièrement construit en fer, briques et verre, formera un vaste hall de 105 mètres sur 126; il sera dominé par une coupole de 36 mètres de diamètre sur 45 mètres d'élévation.

Mais une des constructions les plus originales de l'Exposition sera certainement l'exposition de la marine, figurée par le fac-similé à grandeur naturelle d'un des nouveaux garde-côtes cuirassés actuellement en construction pour la marine des États-Unis.

Ce pseudo-cuirassé sera, non pas à «flot», mais baigné dans le lac; on le construira sur pilotis, et le navire paraîtra comme accosté le long de la jetée qui prolonge la 59e rue, au coin nord-est de Jackson Park (voir le plan).

Cette construction mesurera environ 105 mètres de long sur 20 de large. Le pont s'élèvera au-dessus de la flottaison de 3 m. 60, et sera dominé de 2 m. 40 par un réduit central cuirassé. Un pont de manœuvre surmontera encore de 2 mètres ce réduit, et supportera les embarcations, passerelles, etc.

Un mât militaire de 20 mètres de hauteur supportera deux hunes munies de canons-revolvers.

La carcasse de ce navire sera formée d'une charpente de fer et supportera des pans de briques jointes au ciment hydraulique. Les flancs seront couverts de tôles épaisses figurant les plaques de blindage, et tout, d'ailleurs, sera disposé pour donner une illusion complète. L'armement reproduira des modèles en bois peint et bronzé en trompe-l'œil de 4 canons de 13 pouces, de 4 de 6 pouces, de 20 canons à tir rapide, de 2 mitrailleuses Gattling et de 6 tubes lance-torpilles. C'est exactement l'armement adopté par la marine pour les garde-côtes cuirassés actuellement en construction.

L'intérieur du navire sera aménagé comme celui d'un vrai navire de guerre, et sera habité par un équipage assez nombreux pour exécuter certaines manœuvres. Les hommes porteront des uniformes rappelant tous ceux qui ont été portés dans la marine nationale depuis la guerre de l'indépendance.

On y verra aussi un très intéressant musée qui contiendra des souvenirs de la guerre de sécession, des tableaux de batailles navales, des portraits de marins célèbres de l'Union, etc.

Enfin, ce navire, qui portera le nom d'Illinois, survivra à l'Exposition et doit servir de navire-école pour les marins des Grands-Lacs qui y seront appelés en périodes d'instruction, au lieu d'être répartis, comme on le fait actuellement, sur les divers navires de la flotte.

Tel est, dans ses grandes lignes, l'ensemble du projet de l'Exposition américaine.

Un mot maintenant sur les personnes qui auront à assumer la direction générale de cette vaste entreprise:

Le président de la Société est M. Thomas Wetherell Palmer, sénateur de l'État de Michigan, et qui a pris une part très active à tous les grands travaux de son pays.

La direction générale de l'Exposition a été remise à M. le colonel Georges R. Davis, ancien officier de l'armée fédérale, qui a pris une part très brillante aux principaux faits de la guerre de sécession.

THÉÂTRE DE L'ODÉON.--«Passionnément», comédie en quatre actes,de M, Albert Delpit. La scène d'explications entre MistressVivian (Mlle Melcy) et Edmond Sorbier (M. Dumény), au 4e acte.

La semaine parlementaire.--Le jeu aux courses.--La Chambre a eu à délibérer cette semaine sur une question qui passionne--et qui passionnera longtemps encore, croyons-nous--la population parisienne principalement, et presque autant les populations des départements. Il s'agit du jeu aux courses. On sait l'origine du débat:

A la suite de la circulaire de M. Goblet, interdisant le pari à la cote, l'administration a autorisé les organisateurs de courses à laisser s'établir sur leurs hippodromes un genre de pari, dit le pari mutuel, à cette condition qu'un prélèvement de 2% serait opéré sur les recettes, au profit d'œuvres de bienfaisance. On croyait à cette époque que ce prélèvement donnerait des ressources assez considérables, mais non au point qu'elles deviendraient un embarras pour le ministre qui aurait la responsabilité d'en effectuer la répartition. Or, il se trouve que les recettes provenant de cette source ont pris des proportions telles, qu'elles constituent un véritable budget nouveau. M. Constans n'a pas voulu rester seul chargé de l'administrer, et il a demandé à la Chambre d'examiner la question, de la régler par une loi spéciale et de confier à une commission le soin de contrôler l'application de cette loi.

Mais il y avait là un danger. En fait, en entrant dans cette voie, la Chambre reconnaissait implicitement la légalité du jeu, puisqu'elle consacrait, par une disposition votée dans les formes parlementaires, une recette provenant du jeu. Aussi s'est-il trouvé, aussi bien dans la majorité républicaine que sur les bancs de la droite, un grand nombre de députés qui ont vivement protesté: M. de Lamarzelle, M. Ernest Roche, M. Michou, notamment, ont parlé dans les termes les plus vigoureux contre le projet soumis au parlement.

M. Constans est alors monté à la tribune, non pour justifier la loi, mais pour bien préciser la portée qu'aurait le vote de la Chambre, si cette loi était rejetée. Il a dit que sur la question de principe il ne peut pas exister de doute, la loi elle-même déterminant l'opinion que le gouvernement doit avoir sur le jeu. Mais, a ajouté le ministre, toute la question se résume à ceci, que le pari mutuel existe et que, s'il est maintenu, il faut le régulariser. Si la Chambre ne le maintient pas, le gouvernement prendra toutes les mesures nécessaires pour faire cesser le jeu. En d'autres termes, il n'y aura plus ni pari mutuel ni bookmakers sur le champ de courses.

La majorité n'a pas reculé devant cette déclaration catégorique, et, par 338 voix contre 149, elle a décidé qu'elle ne passerait pas à la discussion des articles.

Mais on trouve encore une fois ici la preuve que, dans bien des cas, les mœurs sont plus fortes que les lois. Ceux-là mêmes qui, un instant auparavant, n'avaient pas voulu violer par leur vote un des principes essentiels de notre législation, l'interdiction du jeu sous toutes ses formes, ont fait auprès du ministre les instances les plus pressantes pour que lestatu quofut maintenu, c'est-à-dire pour qu'il considérât leur vote comme nul et non avenu.

C'est qu'en effet le vice du jeu, et particulièrement celui qui s'exerce aux courses, est malheureusement enraciné au cœur de nos populations, en sorte que l'application rigoureuse de la loi causerait un mécontentement général dans toutes les classes de la société. Si là était toute la difficulté, on pourrait engager le gouvernement à braver des colères momentanées dans un grand intérêt de moralité publique, mais les partisans du jeu aux courses font valoir d'autres arguments d'une réelle valeur. Ils soutiennent, ce qui est vrai, que la suppression des paris équivaut à la suppression des courses, au grand détriment de notre élevage national et de toutes les industries qui s'y rattachent, lesquelles ont droit à la sollicitude des pouvoirs publics.

L'administration s'est donc mise, en cette circonstance, dans un cas embarrassant; mais on peut donner raison, avec peu de chances de se tromper, à ceux qui ont prévu dès le lendemain du vote que, en dépit de la loi et de toute réglementation, le jeu subsistera sous une forme ou sous une autre.

--Au Sénat, l'interpellation de M. Dide sur la situation de l'Algérie a donné lieu à un très important débat. Il résulte de l'ensemble des discours prononcés que les Arabes, loin d'être assimilés à notre race, sont tout au plus soumis. Tous ceux qui ont visité notre magnifique possession de l'Afrique du Nord en rapportent en effet cette impression. Il y a là encore beaucoup à faire, et la commission réclamée par la Chambre haute pour étudier toutes les questions qui se rattachent à la mise en valeur de notre belle colonie a une lourde tâche à remplir.

L'Allemagne.LeMoniteur officielde l'empire allemand a publié une note ainsi conçue:

«Le ministère d'Alsace-Lorraine a pris aujourd'hui, 28 février, la décision suivante:

«A partir de mardi 3 mars 1891 à huit heures du matin, l'ordonnance du 22 mai 1888 relative à l'obligation des passe-ports devra être appliquée dans toutes ses dispositions; en particulier, tous les adoucissements se rapportant à la circulation sur les chemins de fer avec des billets pris pour traverser le pays d'une frontière à l'autre sont supprimés.»

C'est là évidemment la réponse faite par le gouvernement allemand à la résolution prise par les peintres français de s'abstenir de toute participation à l'Exposition de Berlin. Ainsi donc, c'est sur les pays annexés que retombent les conséquences de l'incident qui vient de se produire. C'est là un coup que nous devons ressentir vivement, bien qu'il fût prévu, car c'est une douleur pour nous de voir les populations d'Alsace-Lorraine frappées uniquement parce qu'on sait qu'elles ont conservé l'âme française, et pour des faits où elles ne sont pour rien.

Et maintenant, sur qui doivent peser les responsabilités? Il est délicat de se prononcer, mais le sentiment général est qu'on a eu tort d'accentuer outre mesure la signification que devait avoir la participation des peintres français à l'Exposition de Berlin. Il était excessif, pour faire réussir cette négociation, de charger la mère de l'empereur d'une véritable ambassade. Certes, la veuve de l'empereur Frédéric a été traitée par la population parisienne avec courtoisie et respect. Elle se plaît à le reconnaître elle-même, et ce serait lui faire injure que de supposer un instant qu'elle pût apporter, dans ce débat qui divise deux peuples puissants, un autre témoignage que celui des faits. Mais ce qui est vrai, c'est que sa présence prolongée a vivement ému la population parisienne qui a pensé que, grâce à l'Exposition de Berlin, on voulait engager notre pays plus qu'il n'était nécessaire, et l'opinion a agi de tout son poids, dans une question où les artistes eux-mêmes étaient divisés.

L'opinion, sur certains points--et toujours, il ne faut pas manquer de le dire, en dehors de la présence de l'Impératrice--s'est manifestée d'une façon un peu chaude. Mais, dans un pays où la discussion est libre, on ne saurait s'en étonner et on ne peut demander à deux millions d'hommes d'agir en diplomates. Au surplus, faut-il leur donner la conduite des diplomates comme un modèle à suivre? Ils ont fait en cette circonstance assez triste figure et ils sortent de l'aventure quelque peu malmenés. Ils en sont réduits à constater des faits qu'ils auraient dû prévoir. Ils ont commis des imprudences dont le public, dans sa simplicité, a su fort heureusement se garer. Les artistes français ont exposé dans plusieurs villes d'Allemagne; ils auraient pu, peut-être, exposer à Berlin, si les choses avaient été menées avec discrétion. Or, ce sont précisément ceux chez qui la discrétion devrait être une qualité de métier qui ont voulu transformer leur participation en manifestation de cordialité, alors qu'elle devait rentrer tout, simplement dans la catégorie des relations nécessaires entre deux peuples qui ne sont pas en guerre.

La foule a été, cette fois, plus clairvoyante que ceux qui sont chargés de la conduire.

La question égyptienne.--De temps à autre quelques faits nouveaux viennent rappeler que la question égyptienne est toujours ouverte et, en même temps, qu'elle est plus éloignée que jamais de recevoir une solution. En dernier lieu, le gouvernement anglais a décidé la réoccupation de Tokar, qu'il considère comme une position stratégique nécessaire à ses opérations, et, dans un autre ordre d'idées, il a autorisé le juge Scott, conseil judiciaire du gouvernement égyptien, à proposer et à faire prévaloir dans l'administration de la justice une réforme qui constituerait l'élimination à peu près complète de la France, jusqu'ici représentée, sinon prépondérante, dans la composition des tribunaux mixtes. Il y aurait donc là, par une voie détournée, la violation d'un acte international consenti par toutes les puissances intéressées. Sur ces entrefaites, M. Labouchère a présenté à la Chambre des communes une motion tendant à mettre le gouvernement britannique en demeure de faire connaître enfin le terme qu'il compte fixer à son occupation en Égypte. Sans se faire d'illusion sur la portée et la sincérité de l'opposition que le cabinet de Londres rencontre à ce sujet dans le parlement--car, au fond, l'évacuation de l'Égypte n'est désirée par personne de l'autre côté de la Manche--il est intéressant de constater que, une fois de plus, le chef du Foreign office a fait une réponse dilatoire, de laquelle il résulte ce qu'on savait déjà, c'est-à-dire que l'Angleterre se trouve bien en Égypte et n'a nullement l'envie d'en sortir.

Il est probable que ces incidents donneront lieu à de nouvelles déclarations de la part du gouvernement français, car notre représentant au Caire, M. d'Aubigny, a été appelé par le ministre, évidemment pour lui fournir les éclaircissements nécessaires. L'affaire viendra donc encore une fois à la tribune de la Chambre.

Au Dahomey.--L'attitude du roi Behanzin, qui reste toujours plus que suspecte malgré la correction qu'il apporte dans ses relations avec les autorités françaises, commande la plus grande attention. Nous avons parlé des marchés qu'il a déjà passés avec des maisons allemandes et anglaises dans le but de munir ses soldats de fusils à tir rapide, car on dirait que le premier effet de la civilisation importée en Afrique a été de donner aux nègres eux-mêmes cette fièvre d'armements à outrance qui est, depuis longtemps, la maladie de l'Europe. Nous ferons donc bien de prendre nos précautions, afin d'être prêts dans le cas d'un retour offensif.

A ce point de vue le projet que M. Viard, un ancien explorateur du Dahomey, va mettre à exécution, doit être signalé. M. Viard va procéder à l'établissement d'un wharf qui sera construit à Kotonou, dans un intérêt commercial, mais qui en même temps pourra rendre de réels services si une nouvelle expédition dans le pays était nécessaire.

Ce wharf, en effet, assurera d'une façon constante, sur la côte du Bénin, les opérations maritimes que la difficulté de franchir les barres rend toujours dangereuses, et facilitera, par conséquent, le débarquement rapide de nos troupes, alors que, jusqu'ici, ce débarquement pouvait être indéfinitivement retardé par l'état de la mer.

Le wharf en question aura trois cents mètres de longueur sur quarante de largeur et dépassera la barre de plus de cent mètres. Il sera pourvu d'une double voie ferrée et de grues fixes de diverses puissances. M. Viard espère pouvoir mettre, dans un an environ, ce précieux outillage à la disposition du commerce et des autorités militaires.

Les Arts industriels au Salon du Champ-de-Mars.--La Société nationale des Beaux-Arts se propose d'apporter à son règlement, en ce qui concerne les œuvres exposées, une modification qui constituerait une réforme importante.

Jusqu'ici les expositions artistiques ne comprenaient que les tableaux, les statues, l'architecture et la gravure. Les organisateurs du Salon du Champ-de-Mars pensent que ce programme n'est pas assez large et que, en dehors de ceux qui cultivent ces branches, en quelque sorte classiques, de l'art, il en est d'autres qui contribuent pour une large part à l'illustrer et dont la place est marquée auprès des peintres, des sculpteurs ou des architectes. C'était l'avis des grands maîtres du passé et, pour n'en citer qu'un, Bernard Palissy, qui prenait modestement pour titre:ouvrier de terre et inventeur des rustiques figulines, passait et méritait de passer pour un des grands artistes de son temps. La Société nationale veut reprendre les traditions de la grande époque et faire revivre le principe de l'unité de l'art qui la caractérisait. Elle estime que les céramistes, les verriers, les émailleurs, les orfèvres, les ferronniers, sont les égaux, dans certains cas, des peintres ou des sculpteurs et doivent, par conséquent, participer aux mêmes privilèges, partager les mêmes récompenses.

Le comité est donc d'avis que leurs œuvres doivent être exposées au même titre que les autres. Mais, seules, les pièces originales, signées de l'artiste qui les aura faites, seront reçues, sans nom de la maison à laquelle elles appartiennent, afin d'éloigner tout soupçon de réclame. Les trois sections du jury se réuniront pour les juger.

Une commission composée de MM. Dalou, Dubois, Cazin et Roll, est chargée d'étudier le règlement spécial qui doit s'appliquer à l'art industriel et préparer sa fusion avec les Beaux-Arts. C'est là une tâche assez délicate, étant donnés les progrès accomplis par le procédé industriel, si perfectionné aujourd'hui qu'il se confond souvent avec l'art lui-même. Nous n'en sommes plus au temps, en effet, où il fallait, pour certains travaux, que la main de l'ouvrier fût une main d'artiste. Il y a là un écueil, mais les rénovateurs du Salon du Champ-de-Mars sont assez expérimentés pour faire la démarcation nécessaire et, s'ils y réussissent, ils auront consacré un principe juste.

Nécrologie.--M. Auguste Cadet, ancien conseiller municipal de Paris, ancien député de la Seine.

M. Octave Blanqui, fils du célèbre économiste, attaché à la résidence générale de Tunisie.

M. François Carquet, ancien sénateur républicain de la Savoie.

Le docteur Reveille, ancien médecin en chef des hôpitaux de Nîmes.

M. Corbon, sénateur inamovible.

Le docteur Georges Treille, médecin-inspecteur du corps de santé des colonies.

M. Elphège Boursin, littérateur.

M. Reiset, ancien directeur des Musées nationaux.

M. Fortuné du Boisgobey, romancier, membre de la Société des gens de lettres.

Le marquis San-Carlos de Pedroso, chambellan de la reine d'Espagne.

M. Béhic, ancien ministre.

Xavière, par Ferdinand Fabre. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (bibliothèque Charpentier).--Cela ne s'analyse pas: il faut lire cette ravissante idylle. Idylle, est-ce bien le mot? car elle finit par un drame sombre, l'histoire si fraîche de la gracieuse enfant des Cévennes. Mais quel plaisir de la suivre par les châtaigneraies, au bord des ruisseaux, dans les sentiers caillouteux, avec le doux Landry, le fils à M. le maître, l'innocente Xavière, si pure qu'on la prendrait pour une sainte, la sainte Philomène de Champlong. Car nous sommes à Champlong, dans la paroisse du bon abbé Fulchran, une vieille connaissance que nous aimons toujours à retrouver. Il a fort à faire, le pauvre abbé, pour protéger les deux enfants, car ils ont bien les plus abominables parents qui se puissent voir, Landry, son père Landrinier, et Xavière, sa mère Benoîte Ouradou, deux veufs qui voudraient se remarier ensemble, la femme par amour, l'homme par avidité; et, comme les biens de Benoîte sont à Xavière, le monstre n'hésitera pas à se débarrasser de l'enfant... Mais pourquoi déflorer cette histoire? Laissons parler «monsieur le neveu», qui nous la raconte si bien, dans son style large et pur, si puissant dans sa simplicité.L. P.

Sous la Croix du Sud, par Jean Dargène. 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Librairie de la Nouvelle Revue, 18, boulevard Montmartre.)--C'est un roman bien fait pour nous instruire, car il se passe «à la Nouvelle», et nous initie à l'existence de la colonie. Administration militaire et civile, surveillants, colons et forçats, nous les voyons vivre... et s'amuser, car il apparaît bien, d'après les pages vécues du livre de M. Jean Dargène, que c'est à peu de chose près le paradis sur terre que la Calédonie. Une existence de rentiers sur la Marne, déclare un notaire qui a évité la réclusion et obtenu les travaux forcés en effrayant à l'audience les bourgeois du jury. La gamelle est bonne et jamais l'argent ne manque, déclare un assassin satisfait, qui a des rendez-vous d'amour. Nous recommandons cette lecture aux législateurs, criminalistes, administrateurs pénitentiaires, colonisateurs, etc. Ils verront si cela répond bien à l'idéal de la justice et aux intérêts mêmes de la société. Mais là n'est pas tout le livre de M. Dargène, car c'est, nous l'avons dit, un roman, un roman calédonien, dont les héros sont fort mêlés, mais qui se termine bel et bien par un mariage entre un substitut et la fille d'un déporté.L. P.

Du Havre à Marseille par l'Amérique et le Japon, par M. Léon de Tinseau. 1 vol. in-18, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--On pense bien qu'il n'est pas sans agrément de suivre un guide comme M. Léon de Tinseau, et je crois qu'il est bien inutile de le recommander aux lecteurs de l'Illustration. Ils s'embarqueront sans hésiter à sa suite sur le paquebot laNormandie, qui les conduira directement à New-York. De là ils visiteront, en compagnie de l'aimable touriste, Boston, Montréal, Québec, le Niagara, Chicago, Vancouver... Hang-haï, Hong-Kong, Saïgon... Aden, Suez, Alexandrie... Marseille enfin! quittant tour à tour le paquebot pour le sleeping-car, et le rail pour la mer. En tout 42,473 kilomètres. Cela en vaut la peine, d'autant plus que si on veut voir le monde, il faut se presser. C'est l'auteur qui le dit et après expérience faite: «Hâtez-vous, le rail détruit plus sûrement une époque et un aspect que ne le faisait jadis une invasion de barbares.» Les chemins de fer ne seraient-ils qu'une des formes de la barbarie? Je me le suis, pour ma part, souvent demandé, et voilà qui semblerait me donner raison.

Inconvenances sociales, par Zed, 1 vol. in-12, 3 fr. 50. (Ernest Kolb, éditeur, 8, rue Saint-Joseph).--Très amusant, ce journal d'un vieux garçon prenant l'une après l'autre toutes nos conventions sociales et s'efforçant de nous démontrer l'inconvenance... des convenances qu'il est le moins permis d'oublier. Tout y passe: le mariage, la politesse, la bienséance, la morale, la pudeur, la modestie, le point d'honneur, le chic, la toilette, le théâtre, voire les opinions politiques; et, au fond de tout, le terrible philosophe mondain nous montre l'hypocrisie grimaçante et... triomphante. Et le plus curieux de l'affaire, c'est que cette diatribe de pince-sans-rire n'est pas toujours si paradoxale quelle en a l'air et que le vieux garçon qu'est Zed nous fait entendre, sous couleur de plaisanterie, pas mal de vérités. Inutile d'ajouter que cela ne changera rien aux choses, de quoi Zed ne prendra d'ailleurs point de mélancolie, n'ayant pas pris pour mission de réformer l'univers.

Les desserts gaulois, par Octave Pradels (librairie Marpon et Flammarion.) C'est un recueil de contes et de monologues joyeux, et rien n'est plus amusant que ces récits, dont quelques-uns font déjà la joie des banquets artistiques et littéraires de Paris. Les illustrations de Fraipont soulignent spirituellement les joyeusetés de ce livre de dessert par excellence.

M. de Maupassant n'est pas dans le livre l'homme aux grandes complications romanesques: il lui faut, dans une étude serrée, un sujet limité. Il est, comme Mérimée, le maître de la nouvelle. Elle suffit à son champ d'observation, et il la remplit avec une incontestable supériorité sur les écrivains qui l'entourent. Nous n'avions pas à attendre de lui au théâtre une comédie à larges développements: aussi bienMusotteest-elle, moins qu'un drame, une pièce, ou, pour mieux parler, une histoire racontée avec tact, avec goût et dans les proportions les plus justes.

Au premier acte nous assistons aux premières heures de bonheur de Jean Martinel et de sa femme Gilberte. La cérémonie vient de finir, et ils vont partir soit pour la Suisse, soit pour l'Italie, lorsqu'une lettre est remise à M. Martinel, l'oncle de Jean. C'est un médecin, le Dr Pellerin, qui l'a signée. Elle lui apprend une triste nouvelle dont le docteur n'ose pas faire part directement à Jean: Musotte va mourir, elle laisse un fils âgé de quelques mois. Cet enfant est de Jean Martinel, et la mère supplie Jean de venir pour qu'elle puisse lui dire un dernier adieu. S'il tarde d'une heure, il ne sera plus temps. M. Martinel fait part de cette lettre à son beau-frère qui, comme lui, n'hésite pas, du reste. Coûte que coûte, le devoir, ou plutôt la pitié, plus forte que ce devoir, est là. Il faut que Jean aille où le passé l'appelle.

Bonne fille, du reste, que cette pauvre Musotte, qui, le talent du peintre grandissant, a compris qu'elle ne pouvait pas devenir Mme Martinel. Jean s'est marié. Musotte n'a rien dit, elle a caché même à son amant qu'elle était enceinte.

Jean arrive chez Musotte. Celle-ci est étendue sur son lit de mort, ayant le berceau de l'enfant auprès d'elle, sous son regard; elle fixe les yeux sur cette porte par laquelle doit entrer Jean. Le voici enfin. La pauvre fille lui dit adieu en rappelant, par un dernier effort de la vie, les bonheurs passés, en faisant appel aux souvenirs des jours heureux, en le bénissant pour cette dernière minute donnée à celle qui va mourir et surtout en lui confiant cet enfant qui n'aura pour soutien dans le monde que la pitié de Jean et en lui faisant promettre de ne pas l'abandonner. Puis le délire s'empare de la pauvrette et la voilà qui rêve follement de l'avenir; elle retombe et le docteur Pellerin qui l'assiste n'a plus qu'à constater qu'elle est morte.

C'est cette scène si touchante que reproduit notre gravure.

Tout ce second acte est écrit avec une telle adresse qu'il évite les redites du sujet, et avec une émotion si juste, si vraie, tellement en dehors des rengaines de théâtre, que la salle en a été profondément impressionnée. Le succès de larmes a donc été des plus grands. Au troisième acte, Jean Martinel a rejoint la famille de sa femme, anxieuse de savoir le résultat de cette fugue est chez Musotte. Un conseil tenu sur la question entre le beau-père, Léon son fils, l'oncle Martinel et la vieille tante de Ronchard, qui pour, qui contre l'enfant. Jean Martinel est décidé pourtant à tenir sa promesse. Mais que décidera en tout ceci Gilberte? que fera l'épouse abandonnée, outragée par le passé? Gilberte a le cœur haut, elle pardonne: l'âme de la jeune femme va plus loin encore que le pardon; Gilberte se substitue à celle qui vient de mourir, et l'enfant trouve une mère qui, en l'adoptant, rendra plus facile et plus doux le devoir de Jean Martinel.

La pièce est jouée à merveille par M. Raphaël Duflos, qui fait Jean Martinel, par MM. Noblet, Nertann et Léon Noël. Mme Sizos est bien touchante dans le rôle de Musotte, et Mlle Darlaud bien jolie dans celui de Gilberte; Mme Pasca joue le personnage de Mme de Ronchard, et Mme Desclauzas celui de Flache.

La transfusion du sang, aussi souvent essayée qu'abandonnée sans résultats scientifiques acquis, vient d'être encore une fois expérimentée; non plus celle de l'homme à son semblable cette fois, mais bien celle autrement audacieuse de l'animal à l'homme. Le docteur Bernheim transfuse du sang de chèvre à des phtisiques.

Décrivons, d'abord, l'opération:

Une chèvre saine et adulte est couchée sur une table d'opérations à bascule, aux anneaux de laquelle elle est fortement attachée de façon à empêcher tout mouvement. Le ligotage est ainsi fait que le cou de l'animal, dont la partie inférieure a été soigneusement rasée sur le côté libre, soit légèrement tendu.

Dans cette position on aperçoit alors très nettement des battements isochones qui soulèvent les téguments: c'est l'artère carotide primitive de l'animal qui bat.

Une incision est faite à la peau à ce niveau, et, à cause de la rétraction de cette dernière, une énorme plaie rouge apparaît là ou le bistouri a passé; en écartant les tissus avec le manche de l'instrument on découvre alors la carotide. Une ligature qui y est jetée, et un peu plus bas une pince à compression, interceptent un espace dans lequel le vaisseau est ouvert et dans l'ouverture est glissée une canule.

Un tube en caoutchouc très fin de la grosseur de l'artère en part, qui à son autre extrémité aboutit à une seconde canule.

C'est fait: la chèvre est amorcée, si on peut s'exprimer ainsi.

L'animal est, d'ailleurs, absolument calme et tranquille, il n'a pas souffert, et, l'opération terminée, il retournera tranquillement à son étable.

Pendant ce temps la malade s'est assise sur un coussin placé à terre au pied de la table, elle a tendu l'un de ses bras bandé de caoutchouc au-dessus du coude afin de faire saillir les veines; la médiane céphalique, en effet, gonflée, apparaît bien.

Un petit coup de bistouri, un jet de sang noir aussitôt arrêté par l'introduction dans l'ouverture béante de la deuxième canule qui termine le tube de caoutchouc, la femme non plus n'a presque rien senti.

La bande de caoutchouc est alors rapidement enlevée, en même temps que la pince à compression, et le sang de la chèvre passe librement et directement dans le corps du malade, la carotide de l'animal jouant le rôle de pompe foulante, la veine du patient celle de pompe d'aspiration. Un aide suit sur la montre et compte les secondes, et en une minute 150 à 200 grammes de sang ont été transfusés. La malade est alors pansée comme après une saignée ordinaire.

Pourquoi, maintenant, injectera l'homme du sang de chèvre?

Là est en réalité l'originalité de ce nouvel essai. Jusqu'ici les transfusions avaient été faites de l'homme à l'homme, et l'on n'avait pas osé aller plus loin, la tentative actuelle montre qu'on peut le faire, et la chèvre a été choisie, parce qu'elle est, avec le chien, le seul animal domestique reconnu réfractaire à la tuberculose. C'est donc ce sang qu'il faut de préférence injecter à l'homme phtisique.

L'opération est en général bien supportée. Quant à ses résultats, il faut espérer qu'on en aura avant qu'elle soit abandonnée, et, en tous cas, on peut dire d'elle comme de toutes les méthodes nouvelles: il faut se dépêcher de s'en servir pendant quelle guérit.

Mistress Maud Vivian, dont la beauté est triomphante, est une Anglaise qui à Paris tient le haut du pavé dans les salons. Elle est veuve et très riche; son mari, sir Vivian, lui a laissé en testament vingt-cinq mille livres sterling, elle mène grand train avec ses premières ressources augmentées par les habiletés de la dame: voilà ce que le monde sait de mistress Vivian; mais ce que nous apprendrons bien vite, c'est que l'argent de Rixens, un agent de change, soutient seul le luxe de cette aventurière. Comme la baronne d'Ange duDemi-Monde, Vivian a, en outre de ce banquier qui assure les besoins de sa vie, un amour qui l'occupe plus agréablement: elle est aimée d'un jeune homme du monde, Edmond Sorbier, épris d'elle à ce point qu'il a résisté à toutes les instances qu'un ami de sa famille, M. Lafaurie, a faites auprès de lui pour lui faire épouser sa nièce, Geneviève Coraize, une charmante jeune fille, très riche, orpheline à laquelle M. Lafaurie, son tuteur, s'est dévoué. Geneviève est maintenant en âge d'être mariée et Lafaurie qui touche à peine à la cinquantaine serait bien aise, son devoir accompli auprès de Geneviève, serait bien aise de se marier, lui aussi. Il est passionnément amoureux de Vivian qu'il a rencontrée de par le monde et il s'est mis en tête de l'épouser. C'est ce qu'il explique à Edmond Sorbier, qui, à la suite d'une conversation avec M. Lafaurie, flaire quelque mensonge de la part de Vivian.

Les origines de sa maîtresse, en ce qui concerne la naissance et la fortune, ne lui paraissent plus aussi nettes. Il part pour l'Angleterre; il se renseigne, l'enquête n'est pas longue. Maud Vivian n'est autre qu'une coquette, qui ne doit l'argent dont elle vit scandaleusement qu'à de très riches protecteurs. Indigné d'être dupe, il chasse Vivian qui jure de se venger.

Cette vengeance, elle l'a sous la main. Edmond Sorbier va épouser Geneviève. Cependant qu'on prépare la fête des fiançailles, et qu'on n'attend plus que l'arrivée de l'oncle Lafaurie, une lettre arrive: Lafaurie revient, il s'est marié à Naples, il emmène dans sa famille sa femme qui n'est autre que Maud Vivian, laquelle rentre dans la maison avec toute l'autorité que lui donne la situation de son mari.

C'est la guerre que Maud apporte, et, comme Sorbier sent son ancienne maîtresse capable de tout, il lui enjoint avec menaces de ne pas toucher à Geneviève, ne serait-ce que par un mot, ou par une allusion au passé.

Le mariage se fait; et cette vipère de Maud imagine de mettre sous les yeux de la jeune femme une lettre passionnée que lui a adressée autrefois Edmond; mais Geneviève, prévenue par son mari contre de pareils procédés, laisse passer une telle infamie. La Maud en est pour ses frais de méchancetés, car M. Lafaurie est revenu lui-même de son aveuglement pour cette créature. Il ne peut chasser l'aventurière de sa maison; mais il a recours au divorce et Maud se retire de ce milieu d'honnêtes gens.

La comédie de M. Albert Delpit, dont notre dessin reproduit une des scènes les plus belles, celle du 4e acte, entre Maud. Edmond Sorbier et Geneviève, est fort bien interprétée par MM. Dumény, Calmettes, Paul Reney, Mme Melcy et Mlle Dieudonné.

Ces jours derniers est mort un homme qui avait été mêlé, au cours de sa longue et laborieuse carrière, à toutes les grandis affaires oùM. ARMAND BÉHIC D'après unephotographie de la maison Waléry.l'industrie nationale était engagée comme aux affaires politiques, et qui disparaît laissant à tous le souvenir d'une belle et loyale existence de travailleur. Ne en 1809, Béhic entra tout jeune dans l'administration des finances. A l'âge de vingt et un ans, il fit la campagne d'Afrique comme payeur de l'armée. Il passa ensuite à l'inspection des finances. Elu député d'Avesnes en 1846, représentant du peuple à l'Assemblée législative de 1849, il passa ensuite au Conseil d'État où il demeura jusqu'en 1851. Il n'était pas rentré dans la politique depuis plus de dix ans, il était simplement conseiller général des Bouches-du-Rhône, quand Napoléon III le nomma ministre de l'agriculture, du commerce et des travaux publics. Il resta quatre ans ministre et, en 1867, quand il quitta le pouvoir, il fut nommé grand-officier de la Légion d'honneur. En 1876, il fut élu sénateur de la Gironde.

Nous continuons la série de reproductions artistiques en couleurs que nous avons entreprise en tenant plus compte du désir de nos lecteurs que des difficulté sans nombre au-devant desquelles nous allions. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les gravures que nous donnons en supplément pour mesurer le chemin parcouru depuis les premiers essais.

Fleurs d'hiver.--Rien de plus touchant que ce tableau du très habile peintre Paul Baudouin. L'unique personnage, une jeune fille vêtue d'une robe sombre, les épaules recouvertes d'un fichu de deuil, tête nue malgré la bise, cherche à faire argent de son mimosa dépaysé dans cette atmosphère glacée: fleurs de Nice et fleur parisienne!

Une paire d'amies.--Autre tableau des plus gracieux, de Pinchart celui-là. La chevrette favorite s'était sans doute permis de folâtrer dans un endroit éloigné du parc où elle se sentait à l'aise. Mais sa jeune maîtresse ne l'entend pas de cette oreille; elle a entrepris de faire rentrer la vagabonde au bercail. Celle-ci, une fois rattrapée, se résigne, et bercée mollement dans les bras de l'enfant, on devine à sa physionomie paterne qu'elle se laisserai volontiers dorloter longtemps.

En carnaval.--Quatre délicieuses frimousses du peintre-né des enfants et en scènes familières, notre précieux collaborateur Adrien Marie. Sur le balcon en fer richement travaillé d'une demeure princière, les bambins, désireux de voir passer les masques, se sont installés, dernier poupon, qu'on a été obligé de jucher sur un tabouret, jusqu'à un petit marquis de dix ans, et à une soubrette rieuse qui sera demain une demoiselle.

La leçon de dessin.--Scène d'intérieur composée par M. Adrien Marie dune façon charmante, comme toujours. La dessin est un prétexte à études de belles étoffes, de tapis, de coussins, et d'armes où miroitent les tons les plus délicats.

Roman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDVoir nos deux derniers numéros.

Jusqu'à minuit Barincq resta au piano, et sans relâche joua, avec l'énergie et l'entrain d'un musicien de profession qui cherche à faire ajouter une gratification à son cachet: à l'entendre, on pouvait croire qu'il n'avait pas d'autre souci que le plaisir de ses invités et cela même était relevé avec des commentaires où la sympathie manquait.

--Il fait très bien danser, M. Barincq.

--Avec un brio étonnant...

--Surtout pour la circonstance.

--Mme Barincq m'a dit qu'il aimait tendrement son frère.

--La pensée de l'héritage fait oublier celle du frère.

Cependant, dans les courts instants de repos qui coupaient les danses, son visage s'allongeait, ses lèvres s'abaissaient, et quand Anie le regardait elle lisait dans ses yeux la sombre préoccupation qui, plus d'une fois, lui eut fait oublier son rôle si elle ne le lui avait rappelé en posant simplement sa main sur le piano; alors il frappait bruyamment quelques mesures comme s'il se réveillait et se remettait à jouer jusqu'à ce qu'un nouveau repos laissât retomber le poids de cette préoccupation sur son cœur.

Et sa pensée était toujours la même: ne trouverait-il pas un moyen pour partir par le train du matin, et parmi ces gens qu'il amusait n'en découvrirait-il pas un à qui il pourrait emprunter le prix de son voyage en Béarn?

Vers minuit le petit prodige, qui ne dansait pas, mais prenait plaisir à voir danser, s'endormit, et sa mère, l'ayant étendue sur une chaise longue dans l'atelier d'Anie, voulut relayer Barincq au piano; il eut alors la liberté d'approcher ceux dont il n'avait pu jusqu'à ce moment tâter que de loin la bourse en même temps que la bonne volonté.

Malheureusement il avait toujours été d'une timidité paralysante pour demander quoi que ce fût, et les conditions dans lesquelles il devait risquer sa tentative la rendaient presque impossible pour lui: parmi ces gens il n'avait pas un ami, et il s'en trouvait même dont il ignorait le nom; comment s'adresser à eux, leur expliquer ce qu'il désirait, les toucher?

A la fin, il se décida pour la femme d'un inventeur de papiers pharmaceutiques avec laquelle il se croyait en assez bons termes, pour avoir maintes fois rendu des services au mari à l'Office cosmopolitain: riche maintenant, elle avait connu la misère assez durement pour que sa fille en fût réduite pendant dix ans à chanter dans les plus humbles cafés-concerts, et cela, s'imaginait-il, devait la rendre douce aux misères des autres; d'ailleurs, qu'étaient cent francs pour elle!

Décidé à risquer son aventure avec elle, il la conduisait dans le hall, et là, pendant qu'elle dégustait, à petites gorgées, une tasse de chocolat, que Barnabé lui avait servie, avec une hésitation qui étranglait ses paroles, il exposa sa demande.

Mais, précisément parce qu'elle connaissait la misère, elle avait acquis un flair d'une rare subtilité pour deviner au premier mot ce qui devait tourner à l'emprunt: comment! ce prétendu héritier en était réduit à risquer une demande embarrassée quand il pouvait parler haut? Certainement, il y avait là-dessous quelque chose de louche. A côté de l'héritier légitime il y a bien souvent le légataire choisi. Il convenait donc d'être sur ses gardes.

Il avait à peine parlé de son frère qu'elle l'arrêta:--Vraiment, c'était héroïque d'avoir la force de faire danser ses amis en un pareil moment. Quel courage! quelle force! Elle l'avait examiné au piano, et, en voyant ses efforts pour se contenir, elle avait eu les larmes aux yeux. Ce n'était certainement pas elle qui, comme certaines personnes, s'étonnerait qu'on pût s'amuser en des circonstances si cruelles.

Ainsi encouragé, il avait sans trop de circonlocutions abordé la question d'argent; alors elle avait montré un vrai chagrin:--Quelle malchance de n'avoir que quelque menue monnaie dans sa bourse! Heureusement cela pouvait se réparer, s'il voulait bien venir chez elle vers midi, elle se serait alors entendue avec son mari, et ils se feraient un plaisir de mettre à sa disposition toutes les sommes dont il pouvait avoir besoin; si elle fixait midi, c'est que son mari, souffrant, ne se levait qu'après onze heures et demie.

Comme il avait eu soin de dire qu'il partait à neuf heures du matin, la défaite était assez claire pour qu'il ne pût pas insister; il avait remercié, et, le chocolat avalé, il l'avait ramenée dans le salon, se demandant à qui, maintenant, s'adresser.

Il tournait et retournait cette question les yeux perdus dans le vague, quand Barnabé, qui circulait de groupe en groupe son plateau à la main, lui fit un signe pour le prier de venir dans la cuisine; il le suivit.

L'embarras de Barnabé était si manifeste, qu'il craignit quelque accident.

--Qu'est-ce qui vous manque? Avez-vous cassé quelque chose?

--La grande carafe, mais ce n'est pas de ça qu'il s'agit.

--Alors?

--Voilà la chose: par ce que j'ai entendu, sans écouter, il paraîtrait que vous êtes dans les arias pour votre voyage. Si ce n'est que ça, je peux mettre demain matin deux cents francs à votre disposition, et avec plaisir, monsieur Barincq, croyez-le; quand tout le monde sera parti, j'irai les chercher et vous les apporterai.

Les larmes lui montèrent aux yeux; avant qu'il eut dominé son émotion, Barnabé s'était sauvé son plateau à la main.

Quand il reprit sa place au piano, ceux des invités qui s'étaient étonnés qu'il pût si bien les faire danser se dirent que, décidément, la joie d'hériter était scandaleuse: on pleure son frère, que diable! ou tout au moins les convenances exigent qu'on ne se réjouisse pas publiquement de sa mort.

Maintenant il n'avait plus qu'un souci: faire sa valise à temps pour ne pas manquer le train de neuf heures, car il ne pouvait pas compter sur sa femme qui, morte de fatigue quand les derniers danseurs partiraient au soleil levant, n'aurait plus de forces que pour se mettre au lit.

Vers trois heures du matin on voulut bien encore le remplacer, et il monta à son cabinet où, après avoir retiré habit et gilet, il atteignit une vieille valise en cuir, qui ne lui avait pas servi depuis quinze ans. En quel état allait-il la trouver? Elle était bien poussiéreuse, durcie, une courroie manquait, la clef était perdue; mais enfin elle pouvait encore aller tant bien que mal.

Comme il ne devait rester à Ourteau que le temps strictement nécessaire à l'enterrement de son frère, il ne lui fallait que peu de linge; une chemise, des mouchoirs, une cravate blanche; mais il lui fut difficile de trouver une chemise à peu près mettable, et encore dut-il recoudre tous les boutons de celle sur laquelle son choix s'arrêta. Heureusement son habit, son gilet et son pantalon avaient été réparés en vue de la soirée, ils seraient décents pour conduire le deuil: il n'entrerait point en misérable dans la vieille église où, en son enfance, il occupait près de son père et de son frère la place d'honneur, et n'aurait point à rougir de sa pauvreté sous les regards curieux de ses amis de jeunesse.

C'est dans le monde où les bals se suivent et s'enchaînent qu'on arrive tard et qu'on part tôt; dans celui où les occasions de s'amuser ne reviennent pas tous les soirs, on profite gloutonnement de celles qui se présentent, on arrive de bonne heure et l'on ne s'en va plus. Il en fut ainsi pour les invités de Mme Barincq; quand le soleil se leva ils dansaient encore; il fallut pour les chasser le froid et la dure lumière du matin qui ne respecte rien; d'ailleurs, la faim se faisait sentir plus encore que la fatigue, et depuis deux heures Barnabé, qui avait vidé les bouteilles et les soupières, gratté l'os du jambon, raclé l'assiette au beurre, n'offrait plus que du sirop de groseille noyé d'eau, ce qui était tout à fait insuffisant.

Enfin, à six heures le hall fut vide et le père, la mère et la fille se trouvèrent seuls en face l'un de l'autre, tandis que dans la cuisine Barnabé se préparait à partir.

--Allons nous coucher, dit Mme Barincq, nous avons bien gagné quelques heures de bon sommeil.

Barnabé s'approcha de Barincq:

--Je reviens dans un quart d'heure, dit-il discrètement, le temps d'aller et de revenir.

Mais, bien qu'il eût parlé à mi-voix, Mme Barincq l'avait entendu.

--Pourquoi Barnabé veut-il revenir? demanda-t-elle à son mari.

Il eût préféré que cette question ne lui fût pas adressée, mais il ne pouvait pas ne pas y répondre, il dit donc ce qui s'était passé, sa demande, le refus qui l'avait accueillie, l'invention de Barnabé.

Mme Barincq leva au ciel ses mains tremblantes d'indignation.

--Emprunter à un domestique! s'écria-t-elle, il ne manquait plus que ça.

--Barnabé s'est conduit en ami, dit Anie en tâchant d'intervenir.

--Ne vas-tu pas défendre ton père? s'écria Mme Barincq; tu ferais bien mieux de lui demander comment il compte rendre cet argent.

Sans attendre que cet appel à l'intervention de sa fille eût produit un effet, elle se tourna vers son mari:

--Et quand veux tu partir? demanda-t-elle.

--A 9 heures 30.

--Ce matin?

--Je n'ai que juste le temps pour arriver demain à l'heure de l'enterrement.

--Et tu nous laisses au milieu de ce désordre, sans personne pour nous aider? comment allons-nous nous en tirer? je suis morte de fatigue.

--Pour cela, maman, ne t'inquiète pas, dit Anie, je n'irai pas à l'atelier aujourd'hui et avant ce soir tout sera mis en état.

--Si tu prends le parti de ton père, je n'ai plus rien à dire. Adieu.

Sans un mot de plus elle quitta le hall pour monter au premier étage.

--N'emportes-tu rien? demanda Anie lorsqu'elle fut seule avec son père.

--J'ai fait une valise cette nuit et l'ai descendue: je vais mettre mon habit dedans et serai prêt à partir.

--Sans déjeuner?

--Barnabé m'a dit qu'il ne restait rien.

--Je vais te faire du café; pendant ce temps, la porteuse de pain arrivera.

Comme elle se dirigeait vers la cuisine, il l'arrêta:

--Tu ne vas pas allumer le feu, habillée comme tu l'es?

--Ma robe n'a plus grand'chose à craindre, dit-elle en se regardant.

En effet, elle était en lambeaux, déchirée aux entournures et surtout à la taille par les doigts gros des danseurs.

--Elle a le feu à craindre, dit-il.

--Eh bien, je me déshabille et reviens tout de suite.

--Tu ferais mieux de te coucher.

--Crois-tu que je suis fatiguée pour une nuit passée à danser? A mon âge cela serait honteux.

Quand elle redescendit, elle trouva son père, qui avait revêtu ses vêtements de tous les jours, en train de boucler sa valise. Vivement elle alluma un feu de braise et mit dessus une bouillotte d'eau; puis elle ouvrit la porte du jardin.

--Où vas-tu? demanda-t-il.

--J'ai mon idée.

Elle revint presque aussitôt tenant d'un air triomphant un œuf dans chaque main.

--Il me semblait bien avoir entendu les poules chanter, dit-elle; au moins tu ne partiras pas à jeun, deux œufs frais, une bonne tasse de café, te remettront un peu des fatigues de cette nuit, d'autant plus dures pour toi qu'elles s'ajoutaient à ton chagrin. Pauvre père, je t'assure que je t'ai plaint de tout mon cœur, et que plus d'une fois je me suis reproché le supplice que je t'imposais en te faisant jouer ces airs de danse qui exaspéraient ta douleur.

--Au moins t'es-tu amusée?

--Je devrais te dire oui, mais cela ne serait pas vrai.

--Tu as éprouvé quelque déception?

Elle hésita un moment, non parce qu'elle ne comprenait pas à quelle déception son père faisait allusion, mais parce qu'elle avait une certaine honte à répondre.

--J'ai été demandée en mariage plus de dix fois depuis hier soir, dit-elle enfin avec un demi-sourire.

--Eh bien?

--Eh bien, sais-tu à qui ces demandes s'adressaient?

--A toi, bien sûr.

--A moi ta fille, non; à moi l'héritière de mon oncle, oui; sur une parole de maman, mal entendue ou mal comprise, on s'est, imaginé que la fortune de mon oncle allait nous revenir, et chacun a voulu prendre rang.

--Et si ce qu'on s'est imaginé se réalisait?

--As-tu des raisons pour le croire?

--Le croire, non; l'espérer, oui; car je ne peux pas admettre que Gaston, malgré notre rupture, ne t'ait rien laissé par son testament, toi, sa nièce, contre qui il n'avait aucun grief.

--Mais s'il n'a pas fait de testament?

--Alors ce ne serait pas une part quelconque de sa fortune qui te reviendrait, ce serait de cette fortune entière que nous hériterions.

--Que cela soit, je te promets que ce ne sera pas un seul de mes prétendants de cette nuit que j'épouserai; les vilains bonshommes, hypocrites et plats!


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