Rien, dans une œuvre de M. Massenet, ne passe indifférent. AussiLe Magea-t-il été écouté d'un bout à l'autre religieusement, car le talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le premier a été accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant des prisonniers Touraniens et avec le chœur qui l'accompagne de ses lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour, entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des pages exquises dans les accents désespérés de Varedha. La phrase de Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une des plus heureuses inspirations du maître dans son œuvre si multiple. Si l'acte sur le mont sacré manque de puissance, il est traité dans un goût parfait orchestral. La salle a salué un solo de cor de ses applaudissements. La prière de Varedha: «Sous tes coups tu peux briser» est d'un effet dramatique irrésistible. Le chant d'Amrou au quatrième acte: «Fais fleurir, ô sainte ivresse» a fait merveille; mais le triomphe de la soirée était réservé aux strophes d'Anahita: «Vers la steppe aux fleurs d'or» qui rappelle la mélodie des prisonniers Touraniens du premier acte, mélodie exquise que le public a voulu entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalaïs chante avec un sentiment poétique adorable.Le succès duMageétait assuré dès ce moment et le cinquième acte tout entier avec la scène de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita: «Ah! parle encor, encor!» n'a fait que le confirmer. Le maître deManon, duRoi de Lahore, d'Esclarmondeet duCidsortait triomphant encore de cette nouvelle épreuve.Je ne sais ce que les événements prochains décideront de la direction actuelle de l'Opéra, peut-être MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus alors à la tête de l'Académie de musique, mais nous leur devons au moins cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de l'Africaineet deHamletnous n'avions vu une pareille interprétation et si digne de ce grand et noble théâtre. Ce sont: MM. Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs qui chantent leMageavec une virtuosité et un ensemble incomparables. Les masses chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute beauté. Les décors surpassent tout ce qui nous a été donné de voir jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur exécution magistrale et l'Opéra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle de ses plus belles époques.Savigny.LES LIVRES NOUVEAUXL'Argent, par Emile Zola. 1 vol. in-12,3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache à la série des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitième, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arrivé déjà pour leRêve, par un fil blanc, qu'on aperçoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le héros du livre, est le frère même du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitté le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rôle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola écrit avec tant de zèle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vécu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vérité que lorsqu'il les a baptisés d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est à celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse à penser quelle exactitude doit régner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des événements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant là ce qu'il a fait, si l'on sait lireUnion généraleoù il a misBanque universelle: car c'est tout un. Évidemment la passion qui pousse le financier de 1867 est la même qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-être suffire à un romancier psychologue; mais, quand l'écrivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une époque, n'est-on pas autorisé à lui demander de ne pas faire celle d'un autre?Donc Saccard, ruiné vers la fin de l'empire, est à la recherche d'une idée qui lui permette d'édifier une nouvelle fortune. Cette idée lui est fournie par un honnête ingénieur qui a imaginé de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape à Jérusalem, tout simplement. Elle est peut-être un peu forte, mais, après tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser à des gens particulièrement naïfs, qui ne manquent pas de s'en éprendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'Universelle. Mais le banquier qui, une première fois, a déjà ruiné Saccard, ne lâche point sa victime. Il laisse grandir et se développer l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver à ses fins que l'événement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est là, tout le roman. Mais, malgré la force des peintures, est-ce assez pour l'intérêt du lecteur?Il est certain que lorsqu'on a commencé ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intéresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste à voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le décrivant. Si l'auteur de laTerrea calomnié le paysan, l'auteur de l'Argenta évidemment moins chargé le financier. Nous ne dirons rien du rôle de la femme dans cette dernière œuvre, sinon qu'il est, à son ordinaire chez M. Zola, assez répugnant. Quant à la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entière. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est évidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant à éveiller l'idée d'un maître peintre de l'âme humaine, c'est autre chose.L. P.LA BÉNÉDICTION DES RAMEAUXY a-t-il rien de plus charmant dans la liturgie catholique, rien de plus adorable que cette fête de Pâques-Fleuries, où tout renaît pour nous charmer!A Paris, autant qu'en province, la coutume est très suivie par les chrétiens même incroyants d'acheter du buis béni. Le saint rameau se trouve dans toute les familles. Il nous a paru curieux de montrer la touchante cérémonie qui prélude aux prières de la matinée, et pour cela la ravissante église de Saint-Germain-l'Auxerrois nous a fourni le plus charmant des cadres.C'est à peine si l'aube pointe et déjà, devant les grilles de la vieille église, se démène tout un petit monde de vieillards, de femmes et d'enfants. Parmi les voussures ouvragées, où depuis des temps séculaires ils ont fait leur nid, les pierrots tendent leur tête curieuse. Ravis de voir l'ample moisson de feuillage, dont rapidement le sol se couvre, ils piaillent gaiement en se lissant de leur bec. Une odeur délicieuse d'herbe et de terre mouillées monte vers eux. Sous le ciel blanchissant et déjà plus léger toute la fraîcheur et toute la joie du printemps chantent là.Le moment solennel de la bénédiction du buis est proche.Faibles d'abord, venant du fond de la nef de pierre, puis plus vibrants, les sons d'une clochette d'enfant de chœur se sont fait entendre. Sans bruit, la porte du cloître a roulé sur ses gonds: elle livre passage au suisse de corpulente stature, dont la haute canne scande la marche.Derrière lui, entre les fines colonnettes du seuil, le prêtre est apparu.Il n'a pas revêtu encore tous les insignes dont il se couvrira bientôt pour la messe de six heures. En aube simplement et l'étole retombant à droite et à gauche sur la poitrine, il tient d'une main sa barrette et de l'autre un livre de prière. Entre sainte Clotilde et sainte Radegonde, reines de France, dont la naïve effigie semble sourire, il passe et descend les marches du parvis pour ne s'arrêter qu'à la grille. Devant lui, sur le sol, la foule des marchands s'est prosternée. Un couple matinal, en fraîche toilette, déjà s'approche avec respect. Tout le monde a fait silence. Ce petit marchand de rameaux qui, il n'y a qu'une seconde, caquetait de concert avec les moineaux, s'est lui-même tu.Alors, l'officiant prend un goupillon des mains du servant qui l'accompagne et lentement, avec toute l'onction sacerdotale, son bras s'élève pour asperger d'eau lustrale les branches entassées à ses pieds. De ses lèvres s'échappent, pressées, les paroles consacrées.Le buis des rameaux est béni.Il fait grand jour maintenant. Une admirable matinée se prépare. Au fronton du Louvre s'allume de roses clartés; sur la place, les vieillards, les enfants et les femmes vont et viennent.--Achetez-moi, disent-ils, un joli rameau de buis.P. A.DE PARIS A MOSCOU SUR DES ÉCHASSESUne étrange fantaisie, assez inattendue dans un siècle qui se pique de marcher à toute vapeur, pousse certains de nos contemporains à employer, pour leurs déplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres, sinon les plus rapides.Il y a un an, un tailleur autrichien assoiffé de réclame nous arrivait enfermé dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, désireux de trouver à Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient transporter par le chemin de fer, cachés ensemble dans une énorme caisse, sous les étiquettesfragileetcôté à ouvrir. De Vienne deux originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la Russie nous envoyait, tour à tour, un officier à cheval, un autre à pied, et un jeune touriste en vélocipède; avant-hier enfin une troïka attelée de trois chevaux amenait de Saint-Pétersbourg un voyageur pas trop pressé.Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger à Arcachon, a voulu se placer à un point de vue plus élevé, et rendre à la Russie une visite de politesse.Il est, en effet, parti jeudi 12 courant à neuf heures et demie du matin de la place de la Concorde, monté sur des échasses landaises de 1 mètre 20 de hauteur, et s'est engagé à arriver en 42 jours à Moscou pour assister à l'inauguration de l'Exposition française, parcourant ainsi quelque 60 kilomètres par jour.Deux mille personnes environ assistaient à son départ. A l'entrée de la rue Royale où notre gravure le représente, les gardiens de la paix avaient été forcés de lui frayer un passage parmi la foule des piétons à laquelle se mêlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de gamins qui, montés sur des petites échasses, l'accompagnaient au cri de: «A Moscou! à Moscou!» sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants étaient fort intrigués en voyant émerger au-dessus d'eux, de toute une hauteur d'homme, la figure fantastique de l'échassier, qui se baissait complaisamment, distribuant des poignées de main à droite et à gauche.Servi par la vitesse de son énorme compas, Dornon est sorti bien vite par la porte de Pantin, et il a couché le soir même à la Ferté-Milon. Son itinéraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On a déjà revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une énorme paire d'échasses sur lesquelles il compte faire une entrée triomphale.A.«LE MAGE»On sait avec quel soin la direction de l'Opéra a monté l'œuvre de MM. Richepin et Massenet, leMage. Les décorateurs, au reste, avaient de quoi donner carrière à leur imagination: cette reconstitution d'une époque ancienne, préhistorique, ne pouvait que les séduire.Entre les nombreux et intéressants tableaux que comporte leMage, nous choisissons, tout d'abord, le premier, qui est représenté par la plus petite de nos gravures. Nous sommes dans le camp de Zarastra. La tente du guerrier s'élève à droite: à gauche, un cèdre aux larges ramures se dresse: le fond nous ouvre une perspective souriante sur la ville de Bakdi et ses pittoresques monuments... C'est là que Zarastra, vainqueur des Touraniens révoltés, après avoir repoussé l'amour de Varehda, la belle prêtresse de Djaki, déesse des voluptés, déclare son amour à sa royale prisonnière, la belle Anahita, souveraine des Touraniens. Anahita se laisse aller aux bras de Zarastra: dans la nuit, on entend la chanson plaintive des prisonniers, et la reine s'écrie:Hélas! ils s'en vont et je reste ici:Mon peuple est captif et mon cœur aussi.Notre grande gravure nous transporte dans la salle du sanctuaire, dans le temple de la Djaki. Un large dôme est soutenu par d'immenses pilastres incrustés de pierreries éclatantes... Au fond, s'élève l'autel et la statue aux proportions colossales de la déesse de la Volupté... On célèbre les mystères de la déesse. Les prêtresses en tunique de gaze traversées de guirlandes de fleurs, les tourneuses aux torses nus avec jupes transparentes et des coiffures de perles bleu-paon, accomplissent, les danses du rite... Ces mystères précèdent le mariage de la reine Anahita avec le loi de l'Iran. Anahita a cru, en effet, le mensonge inventé contre Zarastra par la prêtresse Varedha: son cœur est chagrin, elle pense bien à l'absent, mais, résignée ou non, elle va céder à la loi qui lui est imposée et devenir la femme du roi de l'Iran... Mais voici qu'une rumeur, d'abord sourde, se fait entendre. Les cris se rapprochent, des sonneries de trompette éclatent. Ce sont les Touraniens. Ils envahissent le temple, la torche et le fer à la main... Notre gravure représente le moment précis où les Touraniens, délivrant leur reine, lui tendent une épée, qu'elle brandit en signe «le joie et de triomphe, et où ils se précipitent, pour les tuer, sur les deux imposteurs: Varedha, la prêtresse, et son père Amrou, le grand-prêtre de Djaki.Outre ces deux gravures, nous publions une page de la belle partition de M. Massenet, que nous devons à l'obligeance de ses éditeurs, MM. Hartmann et. Cie 20, rue Daunou.. C'est la large et puissante invocation religieuse de Zarastra, que chante au troisième acte M. Vergnet.Ad. Ad.THÉODORE DE BANVILLEC'était une physionomie attachante et curieuse que celle du maître et du poète Théodore de Banville. Il avait l'aspect doux, placide, inoffensif, d'un bon bourgeois de Paris, et son bon regard apaise ne trahissait plus les colères truculentes du «romantique» ardent, novateur, révolutionnaire, qui avait suivi vers la vingtième année la bannière de Victor Hugo. Il était né en 1823; il avait lu dans son adolescence les premiers chefs-d'œuvres des nouveaux poètes, il en avait savouré le suc, et, comme la muse l'avait doué, lui aussi, ce n'est pas une simple adhésion qu'il apporta à la nouvelle pléiade; ce furent des œuvres: lesStalactitesd'abord, puis lesCariatides, recueils de poésies charmantes où les rythmes retrouvés ou inventés étaient comme parfumés d'un arôme attique.Dès lors, il était enrôlé et proclamé poète romantique: l'inspiration divine lui donnait ses lettres de grande naturalisation. Attiré vers le théâtre, il chercha la langue comico-lyrique et la trouva. Ses premières comédies: le Feuilleton d'Aristophane (1852), le Beau Léandre (1856), comme plus tardDiane au bois(1861), et récemment encoreSocrate et sa femme, leBaiser, révélaient une virtuosité surprenante, et les ressources les plus rares du verbe et de la forme. Un volume de poésies, les Odes funambulesques (1857) avait, du reste, consacré et popularisé sa réputation de maître-ouvrier de la langue poétique: depuis, trente années de production incessantes, un nombre prodigieux de rimes--répandues dans les journaux, dans les recueils périodiques, ou enchâssées et serrées sous la brochure d'un volume--ont montré quelle réserve et quelle veine intarissable nourrissaient la production incessante de cet écrivain.La prose ne lui paraissait pas indigne de sa plume, et tel de ses contes, telle page de ses romans, peuvent passer pour de purs chefs-d'œuvre.N'oublions pas que Théodore de Banville, écrivain, ne dédaigna pas d'être journaliste: il a collaboré à un grand nombre de revues, écrit le feuilleton dramatique de trois ou quatre feuilles quotidiennes; dans ces dernières années, il donnait régulièrement des nouvelles à des journaux littéraires. Il était bienveillant et indulgent, sans prétention ni morgue hautaine; les «jeunes» étaient toujours bien accueillis auprès de lui pourvu qu'ils eussent foi dans les deux symboles pour lesquels il avait vécu: l'art et la poésie.LE GÉNÉRAL CAMPENONLe général Campenon était, dans toute l'acception du terme, un soldat. Au parlement dont il suivit les débats sur les choses militaires comme ministre de la guerre d'abord, et ensuite comme sénateur inamovible, il apportait cette rondeur familière et un peu âpre, cet air martial, cette brusquerie d'allures, que donne l'habitude du commandement.Il était né à Tonnerre en mai 1819; il entra à Saint-Cyr; il était capitaine au moment de la révolution de février 1818. Le capitaine Campenon était imbu d'idées libérales et démocratiques: le nouveau régime était fait pour lui convenir: il ne s'en cacha point. C'est ainsi qu'il se trouva désigné pour encourir la sévérité du gouvernement, que le coup d'État établit en 1851. Arrêté avec Charras et avec d'autres officiers suspects de républicanisme, Campenon fut déporté.Nous le retrouvons peu après, contraint par la proscription d'entrer au service du bey de Tunis, dont il organisa les troupes jusqu'à l'heure où vint l'autorisation de rentrer en France et de reprendre son rang dans l'armée nationale. C'était l'heure de la campagne d'Italie: brave au feu, comme il était loyal citoyen, le capitaine Campenon conquit les épaulettes de chef d'escadron d'état-major.Ce n'est qu'au début de la guerre de 1870 que le lieutenant-colonel Campenon fut promu colonel.A la bataille de Rezonville où notre cavalerie sut, dans un effort héroïque, démonter l'artillerie ennemie et chasser du terrain la cavalerie allemande, le colonel Campenon, criblé de blessures, fut laissé pour mort sur le champ de bataille.A la paix, Campenon reçut enfin les étoiles de général: il commandait la cinquième division d'infanterie à Paris quand Gambetta lui offrit le ministère de la guerre. C'est lui--il ne faut pas l'oublier--c'est ce républicain de la veille qui eut le courage, sur l'inspiration de Gambetta, de passer outre aux polémiques des partis pour songer seulement aux véritables intérêts de l'armée en prenant le général de Miribel comme chef d'état-major.Après la chute de Gambetta, le général Campenon a été à deux reprises encore ministre de la guerre: dans le cabinet Jules Ferry en 1883: puis dans le cabinet Brisson. Il a pu ainsi donner tous ses soins aux œuvres de reconstitution militaire entreprises depuis l'avènement de la République.LA VIERGE NOIRE DE MONTSERRATOn a tout dit sur la semaine sainte en Espagne. On a décrit cent fois les processions moyen-âge de Séville, les tableaux vivants de la Passion de Tolède, les mystères en plein vent de Murcie. Cette année, c'est dans un lieu bien plus étrange, bien plus pittoresque encore que nous allons chercher de nouvelles impressions: c'est au couvent de la Vierge-Noire du Montserrat, au cœur même des montagnes abruptes de la vieille Catalogne, à mille mètres d'élévation.C'est sur la ligne de chemin de fer de Barcelone à Saragosse, à distance à peu près égale de Barcelone et de Manresa, qu'il nous faut tout d'abord descendre.A présent commence la montée: oh! cette montée en patache antique, traînée par quatre mules auxquelles le conducteur pousse son éternel: «harri!» Mais tout le monde n'a pu prendre place dans la patache. Alors ce sont, par les chemins, de longs défilés de formes humaines, sonores à mantilles noires égrenant leurs rosaires, vieux paysans catalans coiffés du bonnet phrygien en laine rouge, Aragonais coiffés de leurs foulards, tous la mante jetée sur l'épaule et un long bâton à la main.A mesure que nous montons, voici toute la Catalogne qui se déroule devant nous, les Pyrénées, le Canigout, et, au-delà, une partie de la France, du côté de Perpignan. De cet autre côté, la Méditerranée à perte de vue, les Baléares et Saragosse, une partie de la province de Valence. De cet autre encore, l'Aragon. Le panorama est admirable, sans pareil. Et, sur le ciel d'un bleu foncé, se détache la blancheur des Pyrénées, dont les pics couverts de neige étincellent brillants au soleil.Cependant nous voici parvenu au couvent, dont les bâtiments sont situés au pied d'un bloc énorme de granit, dans une position analogue à celle du couvent de la Grande-Chartreuse. Voici l'entrée du monastère, qui ressemble plutôt à l'entrée d'une caverne. La foule s'accroît toujours, et il y a autant de mendiants que de fidèles, ce qui n'est pas peu dire. La seule auberge est prise d'assaut. Les moines, fort obligeants, donnent des chambres aux visiteurs. Ils nous font tout voir, le réfectoire en forme de rotonde, le jardin potager fort beau, le cloître d'un grand effet artistique, l'église enfin où tous les fidèles pêle-mêle sont entassés à genoux sur les dalles. La Vierge noire, splendidement vêtue d'or et de satin, nous regarde avec ses grands yeux sans vie, tandis qu'autour d'elle les cierges brûlent par centaines.Portée par quatre enfants de chœur, suivie de prêtres officiant dans leurs costumes des grandes solennités, elle fait le tour de la chapelle d'abord, du monastère ensuite, au milieu de la foule des pèlerins et des moines qui font la haie sur son passage.Il faudrait des journées entières pour visiter en détail le Montserrat et ses treize ermitages qui ont abrité 392 cénobites. Mais nous rapportons de notre excursion une impression profonde. Les cérémonies à coup sûr y ont moins de mise en scène qu'à Séville, mais la foi y est plus sincère, et le décor merveilleux.H. L.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.Barincq continua:--Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu vraisemblable?--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion; en certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour où il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre information à laquelle il aurait pu ajouter foi.--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette supposition, me semble-t-il?--Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé son testament; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je l'ai trouvé très troublé: tu vois donc qu'il faut admettre cette supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître; comme il faut admettre tout; même que le capitaine va nous arriver avec un bon testament en poche.--J'admets cela très bien.--En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai fait, à ta requête, apposer les scellés; nous les lèverons dans trois jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître dans le château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le service à l'église jusqu'au déjeuner commandé pour recevoir convenablement ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes circonstances comme un parent.--Simplement comme un notaire.--Il n'y en a plus de ces notaires.--Aux environs de Paris on dit cela, peut-être, mais je t'assure que chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?Il parut embarrassé.--Parle donc.--Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta disposition.--Je te remercie,--Ne te gêne pas; cela peut être facilement imputé au compte de la succession.--Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère n'avoir pas à te mettre à contribution.--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait avec moi; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât la valise de son ancien camarade.--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais importun; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.XIUn peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand salon, ce n'était plus le pauvre dessinateur de l'Office cosmopolitainployé et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus hautes, plus dignes.C'était des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient tous les uns et les autres.--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?--Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être exposés?Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières années n'étaient pas oubliées; et, en se rappelant comme il avait été exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir sur la réserve et la défensive; cousin, on l'était, sans doute; mais c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni devoirs ni liens.Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds chaussés comme tout le monde et non des bottes éculées de Robert Macaire. A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. Alors un changement de sentiments se produisit instantanément; sans qu'on se fût entendu, même consulté du regard, on fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour serrer les siennes.--Comment vas-tu?--Et ta femme?--N'as-tu pas une fille?--Elle s'appelle Anie.--Alors tu as gardé les traditions de la famille.--Et le souvenir du pays.De nouveau, les mains s'étreignirent.Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui avait persisté dans sa rancune.--C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq de Mauléon.--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un autre.--Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.--Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain capitaine de dragons?--J'ai vu Rébénacq.Tous deux, en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre la droite, et les serrèrent fortement.--Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste; je blâme les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je n'admets pas.--C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet intrigant le mépris que nous inspire ses manœuvres.De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un mot à leur dire.C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le personnel d'un bel enterrement: la première pour sa mère quand il était encore enfant; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et maintenant tout seul, pour celui-ci: même obscurité, même murmure de voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient le regarder comme pour l'interroger.Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu dont il retrouvât le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces physionomies évoquaient des souvenirs; mais lesquels? c'était ce que sa mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés ça et là, et que les têtes se tournaient de ce côté; instinctivement il suivit ces regards, et vit entrer un officier.--C'est le capitaine, dit un des cousins.Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée; en grande tenue, le sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur lui.--Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui l'avait annoncé.Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le prétendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner: arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer sans qu'aucun des parents eut répondu à son salut autrement que par un court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque sorte involontaire, Barincq avança la main; le capitaine alors avança la sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.--Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut éloigné.--Comme à tous les invités.--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent?--Quelles pattes?--Sur son dolman; ses épaulettes, si tu aimes mieux.--Eh bien, qu'importent ces pattes!Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au courant des usages militaires, haussa les épaules:--On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend le fils de Gaston.Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le capitaine avec curiosité; on avait vu l'accueil plus que froid des cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?--Pouvait-il ne pas la lui donner?--Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus difficile que la famille de celui à qui onrend un hommage lui refuse la main.--Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.--Ses cousins l'ont blâmé.--A cause de la patte blanche.Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en enseigner les lois à ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?Ce fut la question que les curieux se posèrent; si la tenue du capitaine était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un rang plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le chœur le banc drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres assistants.Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant quelques secondes, sa pensée était obsédée par le mot de son cousin: «aucune ressemblance».Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de taille bien prise, bien découplée, élégante, souple; et comme lui aussi il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de Gaston était noire et son teint bistré, la barbe du capitaine était blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, l'autre était un bel officier; l'un appartenait au type franchement noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond; voilà seulement ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait rien; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou démolir une filiation.Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question préoccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se décider, Rébénacq lui vint en aide:--Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous, autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison? Cela vous tirera d'embarras.C'était «nous tirera d'embarras» que le notaire aurait dû dire, car sa position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui aussi.Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires, grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions, il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un qu'avec l'autre; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait deux coups: il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate; et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers le capitaine, qui certainement devait être blessé de l'accueil qu'il avait trouvé auprès de la famille.XIICe fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers invités quittèrent le château; et les cousins ne partirent pas sans échanger avec Barincq de longues poignées de mains accompagnées de souhaits chaleureux:--Nous sommes avec toi.--Compte sur nous.--Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui t'appartient à tant de titres.--C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.--Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle Rébénacq, certainement il l'a détruit.--C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.--A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.--Tu nous amèneras ta fille.--Nous la marierons dans le pays.Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au moins les suppositions de Rébénacq; un fait était certain: pour le moment il n'y avait pas de testament; l'inventaire en ferait-il trouver un? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en s'appuyant sur de sérieuses probabilités; pour lui, n'ayant pas d'opinion, il ne concluait pas; c'était trois jours à attendre.Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des jardiniers en peine de la mode; dans les bordures de buis taillées en figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles fleurs: primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes; et en les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée pour lui en luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.Que n'était-il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci le lui proposait! Ah! si la vie se recommençait, comme il ne referait pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient entraîné!Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant appelé à de glorieuses destinées; maintenant allait-il pouvoir reprendre place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder? quel soulagement, et quel repos!Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant, il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà siennes.On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit; à coup sûr, il n'en est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les chemins et les sentiers qui desservent le domaine: les terres arables, il les amenderait par des engrais chimiques; les vignes mortes ou malades, il les arracherait et les transformerait en prairies artificielles; les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de barrages dont il dessinait les plans; ce serait une transformation scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement doublé, s'il n'était pas triplé: c'est surtout pour ce qu'il ne connaît pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au château, «s'il croyait avoir intérêt à le faire».A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort surpris qu'on lui adressât pareille invitation: en quelle qualité assisterait-il à cet inventaire? pourquoi? dans quel but? c'était ce qu'il ne comprenait pas.Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien camarade.--Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait un testament, sans le lui demander franchement; sa réponse prouve qu'il n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un; c'est quelque chose cela.--Assurément; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas livré leur secret.--Ils le livreront demain.En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de Saint-Christeau allaient leur révéler.Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du capitaine Sixte?Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença, la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé; mais, comme il était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin reconnaître si les scellés par lui apposés sur le bureau étaient sains et entiers; cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du tiroir principal.--J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus importants.--C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.--Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le testament.Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le notaire et penché par dessus son épaule il le suivait dans son examen, le cœur serré, les yeux troubles; personne ne faisait d'observation inutiles, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la pièce qu'il venait de parcourir: quand elle était composée de plusieurs feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.--Rien, dit le notaire.--Rien, répéta le juge de paix.Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une félicitation amicale.--Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.--Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.--Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore permis de manifester une opinion.--Voulez-vous examiner les autres tiroirs? demanda Barincq d'une voix que l'anxiété rendait tremblante.--Certainement.Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il payait aussi bien que toutes les lettres qu'il recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut de même pour le troisième et le quatrième.--Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.--Rien, répétait le juge de paix.Et, de son côté, le greffier répétait aussi:--J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé et feuilleté.--Nous arriverons au bout, disait-il.En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau; à peine fut-il ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.--S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine: sur plusieurs liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une autre celui de Léontine.--Attention, dit le notaire.Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de Léontine: n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet ordre, la mère avant le fils?La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie à demi-effacée représentant une jeune femme.--Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait à Barincq.--Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.--Continuons, dit le notaire.Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile de les reconnaître; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta:--Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette observation: le respect des secrets de son frère, ou la hâte de continuer la recherche du testament.--Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre connaissance; passons.La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.--Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais comme pour celles de la mère on verra plus tard.Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine Dufourcq, et aussi d'autres dépenses; mais nulle part il n'y avait trace de testament, ni même de projet de testament.--L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.--Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne craignait pas d'être affirmatif.--Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et alors la nouvelle courut tout le personnel du château.Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que faisait-il au château, ce frère ruiné? qu'attendait-il? de quel droit donnait-il des ordres? Comment se permettait-il de parcourir les terres en maître? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta aussitôt: au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à laquelle il paraissait témoigner un vrai respect:--C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en voudrait faire goûter à ces messieurs.Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit:--Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.--Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la main à son camarade.--M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit le juge de paix, pour ne pas l'observer.--Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.--Ne peut-il pas avoir été détruit?--Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.--En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait plus à ses intentions.--Évidemment.--Donc il a voulu le détruire.--Ou le modifier.--S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient: ou bien il vous confiait ce testament modifié; ou bien il le remettait au capitaine; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait d'autres; d'où je conclus qu'en sa qualité de seul héritier, M. Barincq doit être envoyé en possession de la succession de son frère.XIIIEn attendant que les formalités pour l'envoi en possession fussent accomplies, Barincq, qui restait à Ourteau, écrivit à sa femme et à sa fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent au-devant d'elles, avec la vieille calèche pour les emmener au château.Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.Il les fit monter on voiture, et prit la place à reculons:--Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.--A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de recueillement.--Voilà-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq.--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction d'être en accord avec elle.--Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.--Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.--C'est une rivière comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le nom de changé.--C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, gave vient de cavus, qui signifie creux.--Et cette propriété, demanda Mme Barincq, que vaut-elle présentement?--Je n'en sais rien.--Que rapporte-t-elle?--Environ 40,000 francs.--Trouverait-on acquéreur pour un million?--Je l'ignore.--Tu ne t'es pas inquiété de cela?--Comment, à quoi bon?--Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur?--Tu voudrais la garder?--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?--Mais...--Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos intérêts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou 12 un jour.Stupéfaite, elle le regarda:--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me semble que j'ai droit à un changement d'existence.--Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en est-il pas un en quelque sorte féerique?--Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie?--Pourquoi pas?(A suivre.)Hector Malot.
Rien, dans une œuvre de M. Massenet, ne passe indifférent. AussiLe Magea-t-il été écouté d'un bout à l'autre religieusement, car le talent s'imposait partout, du premier au dernier de ces cinq actes. Le premier a été accueilli avec enthousiasme. Il est complet avec son chant des prisonniers Touraniens et avec le chœur qui l'accompagne de ses lamentations; avec le duo qui le suit entre Varedha et Zarastra, et surtout avec le duo entre Zarastra et Anahita qui, vaincue par l'amour, entend les plaintes de son peuple conduit en exil. L'acte suivant a des pages exquises dans les accents désespérés de Varedha. La phrase de Zarastra soulevant les voiles de la captive est ravissante; c'est une des plus heureuses inspirations du maître dans son œuvre si multiple. Si l'acte sur le mont sacré manque de puissance, il est traité dans un goût parfait orchestral. La salle a salué un solo de cor de ses applaudissements. La prière de Varedha: «Sous tes coups tu peux briser» est d'un effet dramatique irrésistible. Le chant d'Amrou au quatrième acte: «Fais fleurir, ô sainte ivresse» a fait merveille; mais le triomphe de la soirée était réservé aux strophes d'Anahita: «Vers la steppe aux fleurs d'or» qui rappelle la mélodie des prisonniers Touraniens du premier acte, mélodie exquise que le public a voulu entendre une seconde fois et que Mme Lureau-Escalaïs chante avec un sentiment poétique adorable.
Le succès duMageétait assuré dès ce moment et le cinquième acte tout entier avec la scène de Zarastra et le duo entre le mage et Anahita: «Ah! parle encor, encor!» n'a fait que le confirmer. Le maître deManon, duRoi de Lahore, d'Esclarmondeet duCidsortait triomphant encore de cette nouvelle épreuve.
Je ne sais ce que les événements prochains décideront de la direction actuelle de l'Opéra, peut-être MM. Ritt et Gailhard ne seront-ils plus alors à la tête de l'Académie de musique, mais nous leur devons au moins cette justice de dire que, depuis plus de vingt ans, depuis les jours de l'Africaineet deHamletnous n'avions vu une pareille interprétation et si digne de ce grand et noble théâtre. Ce sont: MM. Vergnet, Delmas; ce sont Mmes Fierens et Lureau-Escalaïs qui chantent leMageavec une virtuosité et un ensemble incomparables. Les masses chorales sont superbes; les costumes de toute richesse et de toute beauté. Les décors surpassent tout ce qui nous a été donné de voir jusqu'ici. Les masses orchestrales ont toujours leur exécution magistrale et l'Opéra n'a rien perdu de sa splendeur, je parle de celle de ses plus belles époques.
Savigny.
L'Argent, par Emile Zola. 1 vol. in-12,
3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Le nouveau roman de M. Zola se rattache à la série des Rougon-Macquart: c'en est le dix-huitième, pas un de moins, et ce n'en est pas le dernier. Il s'y rattache, entendons nous; comme il est arrivé déjà pour leRêve, par un fil blanc, qu'on aperçoit de loin dans la couture de l'habit. Mais M. Zola n'y va pas par quatre chemins. Saccard, le héros du livre, est le frère même du grand ministre de l'empire, de Rougon, dont il a quitté le nom pour prendre une importance personnelle de grand premier rôle. Il est donc bien de la famille, de cette famille dont M. Zola écrit avec tant de zèle et tant de suite l'histoire naturelle et sociale, de cette famille qui a vécu, qui n'a pu vivre que sous le second empire. Car on sait que les personnages de M. Zola sont d'une telle vérité que lorsqu'il les a baptisés d'un nom, il n'est pas possible de leur en donner un autre, et que si quelqu'un de vraiment en chair et en os objecte qu'on lui a pris le sien, eh bien, c'est à celui-ci d'en changer, les autres ne pourraient pas. Cela laisse à penser quelle exactitude doit régner dans les faits. C'est du document au premier chef et certes on ne pourrait supposer que M. Zola fit passer sous l'empire des événements qui n'ont pu se produire que quinze ans plus tard: c'est pourtant là ce qu'il a fait, si l'on sait lireUnion généraleoù il a misBanque universelle: car c'est tout un. Évidemment la passion qui pousse le financier de 1867 est la même qui animera plus tard celui de 1882. Cela pourrait peut-être suffire à un romancier psychologue; mais, quand l'écrivain se pique de faire l'histoire naturelle et sociale d'une époque, n'est-on pas autorisé à lui demander de ne pas faire celle d'un autre?
Donc Saccard, ruiné vers la fin de l'empire, est à la recherche d'une idée qui lui permette d'édifier une nouvelle fortune. Cette idée lui est fournie par un honnête ingénieur qui a imaginé de refaire le royaume de Palestine et d'installer le pape à Jérusalem, tout simplement. Elle est peut-être un peu forte, mais, après tout, dans le monde des affaires on en a vu bien d'autres, et celle-ci a l'avantage de s'adresser à des gens particulièrement naïfs, qui ne manquent pas de s'en éprendre et qui se font un devoir pieux de verser leurs capitaux dans la caisse de l'Universelle. Mais le banquier qui, une première fois, a déjà ruiné Saccard, ne lâche point sa victime. Il laisse grandir et se développer l'affaire, tout en la minant sourdement, avec une certitude d'arriver à ses fins que l'événement confirme. Et la chute est d'autant plus profonde, l'effondrement d'autant plus complet. Tout le drame est là, tout le roman. Mais, malgré la force des peintures, est-ce assez pour l'intérêt du lecteur?
Il est certain que lorsqu'on a commencé ce livre, c'est comme un engrenage et que le monstre vous prend tout entier. Mais, est-il un seul de ses nombreux personnages auquel on puisse s'intéresser? Tout ce monde d'affaires est vraiment triste à voir et il est permis de supposer que c'est un de ceux auxquels M. Zola fait le moins de tort en le décrivant. Si l'auteur de laTerrea calomnié le paysan, l'auteur de l'Argenta évidemment moins chargé le financier. Nous ne dirons rien du rôle de la femme dans cette dernière œuvre, sinon qu'il est, à son ordinaire chez M. Zola, assez répugnant. Quant à la valeur, nous avouons ne pas la saisir tout entière. On parlera une fois de plus de la puissance du talent de l'auteur. Cette puissance est évidente: elle fait penser au marteau-pilon du Creusot; quant à éveiller l'idée d'un maître peintre de l'âme humaine, c'est autre chose.
L. P.
Y a-t-il rien de plus charmant dans la liturgie catholique, rien de plus adorable que cette fête de Pâques-Fleuries, où tout renaît pour nous charmer!
A Paris, autant qu'en province, la coutume est très suivie par les chrétiens même incroyants d'acheter du buis béni. Le saint rameau se trouve dans toute les familles. Il nous a paru curieux de montrer la touchante cérémonie qui prélude aux prières de la matinée, et pour cela la ravissante église de Saint-Germain-l'Auxerrois nous a fourni le plus charmant des cadres.
C'est à peine si l'aube pointe et déjà, devant les grilles de la vieille église, se démène tout un petit monde de vieillards, de femmes et d'enfants. Parmi les voussures ouvragées, où depuis des temps séculaires ils ont fait leur nid, les pierrots tendent leur tête curieuse. Ravis de voir l'ample moisson de feuillage, dont rapidement le sol se couvre, ils piaillent gaiement en se lissant de leur bec. Une odeur délicieuse d'herbe et de terre mouillées monte vers eux. Sous le ciel blanchissant et déjà plus léger toute la fraîcheur et toute la joie du printemps chantent là.
Le moment solennel de la bénédiction du buis est proche.
Faibles d'abord, venant du fond de la nef de pierre, puis plus vibrants, les sons d'une clochette d'enfant de chœur se sont fait entendre. Sans bruit, la porte du cloître a roulé sur ses gonds: elle livre passage au suisse de corpulente stature, dont la haute canne scande la marche.
Derrière lui, entre les fines colonnettes du seuil, le prêtre est apparu.
Il n'a pas revêtu encore tous les insignes dont il se couvrira bientôt pour la messe de six heures. En aube simplement et l'étole retombant à droite et à gauche sur la poitrine, il tient d'une main sa barrette et de l'autre un livre de prière. Entre sainte Clotilde et sainte Radegonde, reines de France, dont la naïve effigie semble sourire, il passe et descend les marches du parvis pour ne s'arrêter qu'à la grille. Devant lui, sur le sol, la foule des marchands s'est prosternée. Un couple matinal, en fraîche toilette, déjà s'approche avec respect. Tout le monde a fait silence. Ce petit marchand de rameaux qui, il n'y a qu'une seconde, caquetait de concert avec les moineaux, s'est lui-même tu.
Alors, l'officiant prend un goupillon des mains du servant qui l'accompagne et lentement, avec toute l'onction sacerdotale, son bras s'élève pour asperger d'eau lustrale les branches entassées à ses pieds. De ses lèvres s'échappent, pressées, les paroles consacrées.
Le buis des rameaux est béni.
Il fait grand jour maintenant. Une admirable matinée se prépare. Au fronton du Louvre s'allume de roses clartés; sur la place, les vieillards, les enfants et les femmes vont et viennent.
--Achetez-moi, disent-ils, un joli rameau de buis.
P. A.
Une étrange fantaisie, assez inattendue dans un siècle qui se pique de marcher à toute vapeur, pousse certains de nos contemporains à employer, pour leurs déplacements, les moyens de locomotion les plus bizarres, sinon les plus rapides.
Il y a un an, un tailleur autrichien assoiffé de réclame nous arrivait enfermé dans une cage en bois, et deux amoureux espagnols, désireux de trouver à Paris un refuge contre la tyrannie paternelle, s'y faisaient transporter par le chemin de fer, cachés ensemble dans une énorme caisse, sous les étiquettesfragileetcôté à ouvrir. De Vienne deux originaux venaient visiter en brouette l'Exposition de 1889, et la Russie nous envoyait, tour à tour, un officier à cheval, un autre à pied, et un jeune touriste en vélocipède; avant-hier enfin une troïka attelée de trois chevaux amenait de Saint-Pétersbourg un voyageur pas trop pressé.
Sylvain Dornon, un ancien berger, actuellement boulanger à Arcachon, a voulu se placer à un point de vue plus élevé, et rendre à la Russie une visite de politesse.
Il est, en effet, parti jeudi 12 courant à neuf heures et demie du matin de la place de la Concorde, monté sur des échasses landaises de 1 mètre 20 de hauteur, et s'est engagé à arriver en 42 jours à Moscou pour assister à l'inauguration de l'Exposition française, parcourant ainsi quelque 60 kilomètres par jour.
Deux mille personnes environ assistaient à son départ. A l'entrée de la rue Royale où notre gravure le représente, les gardiens de la paix avaient été forcés de lui frayer un passage parmi la foule des piétons à laquelle se mêlaient des bicyclettes, des tricycles, et bon nombre de gamins qui, montés sur des petites échasses, l'accompagnaient au cri de: «A Moscou! à Moscou!» sur l'air des lampions. Surtout le parcours, le long des boulevards, devant le Figaro, rue Lafayette, les passants étaient fort intrigués en voyant émerger au-dessus d'eux, de toute une hauteur d'homme, la figure fantastique de l'échassier, qui se baissait complaisamment, distribuant des poignées de main à droite et à gauche.
Servi par la vitesse de son énorme compas, Dornon est sorti bien vite par la porte de Pantin, et il a couché le soir même à la Ferté-Milon. Son itinéraire est Reims. Sedan. Luxembourg. Coblentz, Berlin, Wilna. On a déjà revu de ses nouvelles de Sedan. A Moscou l'attend une énorme paire d'échasses sur lesquelles il compte faire une entrée triomphale.
A.
On sait avec quel soin la direction de l'Opéra a monté l'œuvre de MM. Richepin et Massenet, leMage. Les décorateurs, au reste, avaient de quoi donner carrière à leur imagination: cette reconstitution d'une époque ancienne, préhistorique, ne pouvait que les séduire.
Entre les nombreux et intéressants tableaux que comporte leMage, nous choisissons, tout d'abord, le premier, qui est représenté par la plus petite de nos gravures. Nous sommes dans le camp de Zarastra. La tente du guerrier s'élève à droite: à gauche, un cèdre aux larges ramures se dresse: le fond nous ouvre une perspective souriante sur la ville de Bakdi et ses pittoresques monuments... C'est là que Zarastra, vainqueur des Touraniens révoltés, après avoir repoussé l'amour de Varehda, la belle prêtresse de Djaki, déesse des voluptés, déclare son amour à sa royale prisonnière, la belle Anahita, souveraine des Touraniens. Anahita se laisse aller aux bras de Zarastra: dans la nuit, on entend la chanson plaintive des prisonniers, et la reine s'écrie:
Hélas! ils s'en vont et je reste ici:Mon peuple est captif et mon cœur aussi.
Hélas! ils s'en vont et je reste ici:Mon peuple est captif et mon cœur aussi.
Hélas! ils s'en vont et je reste ici:
Mon peuple est captif et mon cœur aussi.
Notre grande gravure nous transporte dans la salle du sanctuaire, dans le temple de la Djaki. Un large dôme est soutenu par d'immenses pilastres incrustés de pierreries éclatantes... Au fond, s'élève l'autel et la statue aux proportions colossales de la déesse de la Volupté... On célèbre les mystères de la déesse. Les prêtresses en tunique de gaze traversées de guirlandes de fleurs, les tourneuses aux torses nus avec jupes transparentes et des coiffures de perles bleu-paon, accomplissent, les danses du rite... Ces mystères précèdent le mariage de la reine Anahita avec le loi de l'Iran. Anahita a cru, en effet, le mensonge inventé contre Zarastra par la prêtresse Varedha: son cœur est chagrin, elle pense bien à l'absent, mais, résignée ou non, elle va céder à la loi qui lui est imposée et devenir la femme du roi de l'Iran... Mais voici qu'une rumeur, d'abord sourde, se fait entendre. Les cris se rapprochent, des sonneries de trompette éclatent. Ce sont les Touraniens. Ils envahissent le temple, la torche et le fer à la main... Notre gravure représente le moment précis où les Touraniens, délivrant leur reine, lui tendent une épée, qu'elle brandit en signe «le joie et de triomphe, et où ils se précipitent, pour les tuer, sur les deux imposteurs: Varedha, la prêtresse, et son père Amrou, le grand-prêtre de Djaki.
Outre ces deux gravures, nous publions une page de la belle partition de M. Massenet, que nous devons à l'obligeance de ses éditeurs, MM. Hartmann et. Cie 20, rue Daunou.. C'est la large et puissante invocation religieuse de Zarastra, que chante au troisième acte M. Vergnet.
Ad. Ad.
C'était une physionomie attachante et curieuse que celle du maître et du poète Théodore de Banville. Il avait l'aspect doux, placide, inoffensif, d'un bon bourgeois de Paris, et son bon regard apaise ne trahissait plus les colères truculentes du «romantique» ardent, novateur, révolutionnaire, qui avait suivi vers la vingtième année la bannière de Victor Hugo. Il était né en 1823; il avait lu dans son adolescence les premiers chefs-d'œuvres des nouveaux poètes, il en avait savouré le suc, et, comme la muse l'avait doué, lui aussi, ce n'est pas une simple adhésion qu'il apporta à la nouvelle pléiade; ce furent des œuvres: lesStalactitesd'abord, puis lesCariatides, recueils de poésies charmantes où les rythmes retrouvés ou inventés étaient comme parfumés d'un arôme attique.
Dès lors, il était enrôlé et proclamé poète romantique: l'inspiration divine lui donnait ses lettres de grande naturalisation. Attiré vers le théâtre, il chercha la langue comico-lyrique et la trouva. Ses premières comédies: le Feuilleton d'Aristophane (1852), le Beau Léandre (1856), comme plus tardDiane au bois(1861), et récemment encoreSocrate et sa femme, leBaiser, révélaient une virtuosité surprenante, et les ressources les plus rares du verbe et de la forme. Un volume de poésies, les Odes funambulesques (1857) avait, du reste, consacré et popularisé sa réputation de maître-ouvrier de la langue poétique: depuis, trente années de production incessantes, un nombre prodigieux de rimes--répandues dans les journaux, dans les recueils périodiques, ou enchâssées et serrées sous la brochure d'un volume--ont montré quelle réserve et quelle veine intarissable nourrissaient la production incessante de cet écrivain.
La prose ne lui paraissait pas indigne de sa plume, et tel de ses contes, telle page de ses romans, peuvent passer pour de purs chefs-d'œuvre.
N'oublions pas que Théodore de Banville, écrivain, ne dédaigna pas d'être journaliste: il a collaboré à un grand nombre de revues, écrit le feuilleton dramatique de trois ou quatre feuilles quotidiennes; dans ces dernières années, il donnait régulièrement des nouvelles à des journaux littéraires. Il était bienveillant et indulgent, sans prétention ni morgue hautaine; les «jeunes» étaient toujours bien accueillis auprès de lui pourvu qu'ils eussent foi dans les deux symboles pour lesquels il avait vécu: l'art et la poésie.
Le général Campenon était, dans toute l'acception du terme, un soldat. Au parlement dont il suivit les débats sur les choses militaires comme ministre de la guerre d'abord, et ensuite comme sénateur inamovible, il apportait cette rondeur familière et un peu âpre, cet air martial, cette brusquerie d'allures, que donne l'habitude du commandement.
Il était né à Tonnerre en mai 1819; il entra à Saint-Cyr; il était capitaine au moment de la révolution de février 1818. Le capitaine Campenon était imbu d'idées libérales et démocratiques: le nouveau régime était fait pour lui convenir: il ne s'en cacha point. C'est ainsi qu'il se trouva désigné pour encourir la sévérité du gouvernement, que le coup d'État établit en 1851. Arrêté avec Charras et avec d'autres officiers suspects de républicanisme, Campenon fut déporté.
Nous le retrouvons peu après, contraint par la proscription d'entrer au service du bey de Tunis, dont il organisa les troupes jusqu'à l'heure où vint l'autorisation de rentrer en France et de reprendre son rang dans l'armée nationale. C'était l'heure de la campagne d'Italie: brave au feu, comme il était loyal citoyen, le capitaine Campenon conquit les épaulettes de chef d'escadron d'état-major.
Ce n'est qu'au début de la guerre de 1870 que le lieutenant-colonel Campenon fut promu colonel.
A la bataille de Rezonville où notre cavalerie sut, dans un effort héroïque, démonter l'artillerie ennemie et chasser du terrain la cavalerie allemande, le colonel Campenon, criblé de blessures, fut laissé pour mort sur le champ de bataille.
A la paix, Campenon reçut enfin les étoiles de général: il commandait la cinquième division d'infanterie à Paris quand Gambetta lui offrit le ministère de la guerre. C'est lui--il ne faut pas l'oublier--c'est ce républicain de la veille qui eut le courage, sur l'inspiration de Gambetta, de passer outre aux polémiques des partis pour songer seulement aux véritables intérêts de l'armée en prenant le général de Miribel comme chef d'état-major.
Après la chute de Gambetta, le général Campenon a été à deux reprises encore ministre de la guerre: dans le cabinet Jules Ferry en 1883: puis dans le cabinet Brisson. Il a pu ainsi donner tous ses soins aux œuvres de reconstitution militaire entreprises depuis l'avènement de la République.
On a tout dit sur la semaine sainte en Espagne. On a décrit cent fois les processions moyen-âge de Séville, les tableaux vivants de la Passion de Tolède, les mystères en plein vent de Murcie. Cette année, c'est dans un lieu bien plus étrange, bien plus pittoresque encore que nous allons chercher de nouvelles impressions: c'est au couvent de la Vierge-Noire du Montserrat, au cœur même des montagnes abruptes de la vieille Catalogne, à mille mètres d'élévation.
C'est sur la ligne de chemin de fer de Barcelone à Saragosse, à distance à peu près égale de Barcelone et de Manresa, qu'il nous faut tout d'abord descendre.
A présent commence la montée: oh! cette montée en patache antique, traînée par quatre mules auxquelles le conducteur pousse son éternel: «harri!» Mais tout le monde n'a pu prendre place dans la patache. Alors ce sont, par les chemins, de longs défilés de formes humaines, sonores à mantilles noires égrenant leurs rosaires, vieux paysans catalans coiffés du bonnet phrygien en laine rouge, Aragonais coiffés de leurs foulards, tous la mante jetée sur l'épaule et un long bâton à la main.
A mesure que nous montons, voici toute la Catalogne qui se déroule devant nous, les Pyrénées, le Canigout, et, au-delà, une partie de la France, du côté de Perpignan. De cet autre côté, la Méditerranée à perte de vue, les Baléares et Saragosse, une partie de la province de Valence. De cet autre encore, l'Aragon. Le panorama est admirable, sans pareil. Et, sur le ciel d'un bleu foncé, se détache la blancheur des Pyrénées, dont les pics couverts de neige étincellent brillants au soleil.
Cependant nous voici parvenu au couvent, dont les bâtiments sont situés au pied d'un bloc énorme de granit, dans une position analogue à celle du couvent de la Grande-Chartreuse. Voici l'entrée du monastère, qui ressemble plutôt à l'entrée d'une caverne. La foule s'accroît toujours, et il y a autant de mendiants que de fidèles, ce qui n'est pas peu dire. La seule auberge est prise d'assaut. Les moines, fort obligeants, donnent des chambres aux visiteurs. Ils nous font tout voir, le réfectoire en forme de rotonde, le jardin potager fort beau, le cloître d'un grand effet artistique, l'église enfin où tous les fidèles pêle-mêle sont entassés à genoux sur les dalles. La Vierge noire, splendidement vêtue d'or et de satin, nous regarde avec ses grands yeux sans vie, tandis qu'autour d'elle les cierges brûlent par centaines.
Portée par quatre enfants de chœur, suivie de prêtres officiant dans leurs costumes des grandes solennités, elle fait le tour de la chapelle d'abord, du monastère ensuite, au milieu de la foule des pèlerins et des moines qui font la haie sur son passage.
Il faudrait des journées entières pour visiter en détail le Montserrat et ses treize ermitages qui ont abrité 392 cénobites. Mais nous rapportons de notre excursion une impression profonde. Les cérémonies à coup sûr y ont moins de mise en scène qu'à Séville, mais la foi y est plus sincère, et le décor merveilleux.
H. L.
Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Barincq continua:
--Alors cette hypothèse de la suppression du testament est peu vraisemblable?
--Sans doute; mais cela ne veut pas dire qu'il faille l'écarter radicalement. Je t'ai expliqué que Gaston avait toujours eu des doutes sur sa paternité, ce qui fait que, dans ses rapports avec l'entant de Léontine Dufourcq, il a varié entre l'affection et la répulsion; en certains moments plein de tendresse pour son fils, dans d'autres ne regardant qu'avec horreur ce fils d'Arthur Burn. Qui sait si, le jour où il m'a redemandé le testament, il n'était pas dans un de ces moments d'horreur? Une disposition morale peut aussi bien avoir provoqué cette horreur qu'une découverte décisive par témoignage, lettre ou toute autre information à laquelle il aurait pu ajouter foi.
--Mais ses relations avec le capitaine ne permettent pas cette supposition, me semble-t-il?
--Le capitaine n'est pas venu au château depuis que Gaston m'a redemandé son testament; et, ce jour-là, pendant les quelques minutes que ton frère est resté dans ce cabinet d'où il semblait pressé de sortir, je l'ai trouvé très troublé: tu vois donc qu'il faut admettre cette supposition, si peu sérieuse qu'elle puisse paraître; comme il faut admettre tout; même que le capitaine va nous arriver avec un bon testament en poche.
--J'admets cela très bien.
--En tout cas, nous serons bientôt fixés. Pour plus de sûreté, j'ai fait, à ta requête, apposer les scellés; nous les lèverons dans trois jours, et alors nous trouverons le testament, s'il y en a un. En attendant, en ta qualité de plus proche parent, tu vas être le maître dans le château. C'est en ton nom que j'ai tout ordonné, depuis le service à l'église jusqu'au déjeuner commandé pour recevoir convenablement ceux des invités qui, venant de loin, n'auraient rien trouvé à Ourteau, particulièrement vos parents d'Orthez, de Mauléon et de Saint-Palais qui, certainement, vont arriver d'un moment à l'autre.
--Laisse-moi te remercier encore une fois; tu as agi dans ces tristes circonstances comme un parent.
--Simplement comme un notaire.
--Il n'y en a plus de ces notaires.
--Aux environs de Paris on dit cela, peut-être, mais je t'assure que chez nous il s'en trouve qui sont les amis de leurs clients. Puisque ce mot est dit, veux-tu me permettre d'en ajouter un autre?
Il parut embarrassé.
--Parle donc.
--Le voilà, dit-il en ouvrant un des tiroirs de son bureau, c'est que si pour tenir ton rang tu avais besoin d'une certaine somme, je suis à ta disposition.
--Je te remercie,
--Ne te gêne pas; cela peut être facilement imputé au compte de la succession.
--Je suis touché de ta proposition, mon cher Rébénacq, mais j'espère n'avoir pas à te mettre à contribution.
--En tout cas, tu ne refuseras pas de prendre une tasse de café au lait avec moi; après une nuit passée en chemin de fer, tu es venu à pied de Puyoo, pense que la cérémonie se prolongera tard.
La tasse de café acceptée, le notaire voulut que le petit clerc portât la valise de son ancien camarade.
--Si je ne t'accompagne pas, dit-il, c'est que je pense que je serais importun; l'expérience m'a appris malheureusement qu'à vouloir distraire notre chagrin, le plus souvent on l'exaspère. A bientôt.
Un peu après dix heures on vint prévenir Barincq que les invités commençaient à arriver, et il dut descendre au rez-de-chaussée.
Il avait eu le temps de s'habiller, et, quand il entra dans le grand salon, ce n'était plus le pauvre dessinateur de l'Office cosmopolitainployé et déprimé par vingt années d'un dur travail; sa taille s'était redressée, sa tête levée, et, si son visage portait dans l'obliquité des sourcils et l'abaissement des coins de la bouche l'empreinte d'une douleur sincère, cette douleur même l'avait ennobli: plus de soucis immédiats, plus d'inquiétudes agaçantes, mais des préoccupations plus hautes, plus dignes.
C'était des parents qui l'attendaient, des cousins du pays basque et du Béarn, les uns de Mauléon et de Saint-Palais portant le nom de Barincq; les autres les Pédebidou d'Orthez. Autrefois ses camarades d'enfance, ses amis de jeunesse, ils ne l'avaient pas vu depuis vingt-cinq ou trente ans; mais ils connaissaient l'histoire de sa vie et de ses luttes; aussi, quand ils avaient appris par les domestiques sa présence au château, n'avaient-ils pas été sans éprouver une certaine inquiétude aussi bien dans leur fierté de personnages considérés que dans leur prudence provinciale de gens intéressés, ce qu'ils étaient tous les uns et les autres.
--Avait-il seulement des souliers aux pieds, le pauvre diable?
--Et, d'autre part, à quelles demandes d'argent n'allaient-ils pas être exposés?
Les plaintes si souvent répétées de Gaston pendant ces vingt dernières années n'étaient pas oubliées; et, en se rappelant comme il avait été exploité par son frère, on s'était invité, réciproquement, à se tenir sur la réserve et la défensive; cousin, on l'était, sans doute; mais c'est une parenté assez éloignée pour qu'elle ne crée, Dieu merci, ni devoirs ni liens.
Il y eut de la surprise quand on le vit entrer dans le salon les pieds chaussés comme tout le monde et non des bottes éculées de Robert Macaire. A la vérité les volets ne laissaient pénétrer qu'une clarté douteuse, mais celle qui tombait des impostes suffisait cependant pour montrer que son habit n'était pas honteux, et qu'il portait des gants avouables. Alors un changement de sentiments se produisit instantanément; sans qu'on se fût entendu, même consulté du regard, on fit quelques pas au-devant de lui; et toutes les mains se tendirent pour serrer les siennes.
--Comment vas-tu?
--Et ta femme?
--N'as-tu pas une fille?
--Elle s'appelle Anie.
--Alors tu as gardé les traditions de la famille.
--Et le souvenir du pays.
De nouveau, les mains s'étreignirent.
Le revirement fut si complet, qu'après avoir exprimé des regrets pour la brouille survenue entre les deux frères, on en vint à blâmer Gaston qui avait persisté dans sa rancune.
--C'était là une des faiblesses de son caractère, dit l'un des Barincq de Mauléon.
--Les relations de famille doivent reposer sur l'indulgence, dit un autre.
--Cette indulgence doit être réciproque, appuya l'aîné des Pédebidou.
Ce n'est pas seulement sur l'indulgence que ces relations doivent reposer, c'est aussi sur la solidarité. En vertu de ce principe, deux des cousins, ceux à qui leur âge et leur position donnaient l'autorité la plus haute, l'attirèrent dans un coin du salon.
--Tu sais les relations qui existaient entre ton frère et un certain capitaine de dragons?
--J'ai vu Rébénacq.
Tous deux, en même temps, lui prirent les mains, l'un la gauche, l'autre la droite, et les serrèrent fortement.
--Qu'on établisse ses bâtards, dit l'un, rien de plus juste; je blâme les pères qui, dans notre position, laissent leurs enfants naturels devenir, les fils des vagabonds, les filles des gueuses, mais qu'on fasse cet établissement au détriment de la famille légitime, c'est ce que je n'admets pas.
--C'est ce que nous blâmons, dit l'autre.
--Crois bien que nous sommes avec toi, et que nous te plaignons.
--Sois certain aussi que tu peux compter sur nous, pour montrer à cet intrigant le mépris que nous inspire ses manœuvres.
De nouveaux arrivants interrompirent cet entretien intime, il fallut revenir à la cheminée, et les recevoir, leur tendre la main, trouver un mot à leur dire.
C'était la troisième fois qu'à cette place il assistait à ce défilé de parents, d'amis, de voisins ou d'indifférents, qui constitue le personnel d'un bel enterrement: la première pour sa mère quand il était encore enfant; la seconde pour son père, à la gauche de son frère, et maintenant tout seul, pour celui-ci: même obscurité, même murmure de voix étouffées, même tristesse des choses dans ce salon, où rien n'avait changé, et où les vieux portraits sombres qui faisaient des taches noires sur les verdures pâlies, et qu'il avait toujours vus, semblaient le regarder comme pour l'interroger.
Parmi ceux qui passaient et lui tendaient la main, il y en avait peu dont il retrouvât le nom: il est vrai que, pour la plupart, ces physionomies évoquaient des souvenirs; mais lesquels? c'était ce que sa mémoire hésitante et troublée ne lui disait pas assez vite.
Il lui sembla qu'un mouvement se produisait dans les groupes formés ça et là, et que les têtes se tournaient de ce côté; instinctivement il suivit ces regards, et vit entrer un officier.
--C'est le capitaine, dit un des cousins.
Après un regard circulaire jeté rapidement dans le salon pour se reconnaître, le capitaine s'avança vers la cheminée; en grande tenue, le sabre au crochet, le casque dans le bras gauche, il marchait sans paraître faire attention aux yeux ramassés sur lui.
--Tu vois, aucune ressemblance, dit à voix basse le même cousin qui l'avait annoncé.
Mais cette non-ressemblance ne lui parut pas du tout frappante comme le prétendait le cousin; au reste, il n'eut pas le temps de l'examiner: arrivé devant eux, le capitaine s'inclinait, et il allait se retirer sans qu'aucun des parents eut répondu à son salut autrement que par un court signe de tête, quand, dans un mouvement de protestation en quelque sorte involontaire, Barincq avança la main; le capitaine alors avança la sienne, et ils échangèrent une légère étreinte.
--Tu lui as donné la main, dit un des Barincq quand le capitaine se fut éloigné.
--Comme à tous les invités.
--Tu n'as donc pas vu ses pattes d'argent?
--Quelles pattes?
--Sur son dolman; ses épaulettes, si tu aimes mieux.
--Eh bien, qu'importent ces pattes!
Ce cousin, qui avait quitté l'armée pour se marier, et qui était au courant des usages militaires, haussa les épaules:
--On ne porte pas la grande tenue à l'enterrement d'un ami, dit-il, mais simplement le képi et les pattes noires. S'il l'a revêtue aujourd'hui, c'est pour afficher ses droits et crier sur les toits qu'il se prétend le fils de Gaston.
Bien que ces observations se fussent échangées à voix basse, elles n'avaient pas pu passer inaperçues, et, tandis que les uns se demandaient ce qu'elles pouvaient signifier, les autres examinaient le capitaine avec curiosité; on avait vu l'accueil plus que froid des cousins, la poignée de main du frère, et l'on était dérouté. L'entrée du notaire Rébénacq amena une diversion. Puis de nouveaux arrivants se présentèrent, et ce fut bientôt une procession. Alors, le salon s'emplissant, ceux qui étaient entrés les premiers cédèrent la place aux derniers, et l'on se répandit dans le jardin où l'on trouvait plus de liberté, d'ailleurs, pour causer et discuter.
--Vous avez vu que M. Barincq a tendu la main au capitaine Sixte?
--Pouvait-il ne pas la lui donner?
--Dame! ça dépend du point de vue auquel on se place.
--Justement. Si le capitaine est le fils de M. de Saint-Christeau, il est, quoi qu'on veuille, le neveu de M. Barincq, et, dès lors, c'est bien le moins que celui-ci tende la main au fils de son frère; s'il ne l'est pas, et ne vient à cet enterrement que pour s'acquitter de ses devoirs envers un homme qui fut son protecteur, il me paraît encore plus difficile que la famille de celui à qui onrend un hommage lui refuse la main.
--Même s'il s'est fait léguer une fortune dont il frustre la famille?
--Alors je trouverais que M. Barincq n'en a été que plus crâne.
--Ses cousins l'ont blâmé.
--A cause de la patte blanche.
Et ceux qui connaissaient le cérémonial militaire eurent le plaisir d'en enseigner les lois à ceux qui les ignoraient; cela fournit un sujet de conversation jusqu'au moment où le clergé arriva pour la levée du corps.
--Quelle place allait occuper le capitaine dans le convoi?
Ce fut la question que les curieux se posèrent; si la tenue du capitaine était une affirmation, cette place pouvait en être une autre.
Tandis que la famille prenait la tête, le capitaine se mêla à la foule, au hasard, et ce fut dans la foule aussi qu'il se plaça à l'église, sans que rien dans son attitude montrât qu'il attachait de l'importance à un rang plutôt qu'à un autre: les parents occupaient dans le chœur le banc drapé de noir qui, depuis de longues années, appartenait aux Saint-Christeau, lui restait dans la nef confondu avec les autres assistants.
Mais, comme il était au bout d'une travée et faisait face à ce banc, d'autre part comme son uniforme tranchant sur les vêtements noirs tirait les regards, chaque fois que Barincq levait les yeux, il le trouvait devant lui, et alors il ne pouvait pas ne pas l'examiner pendant quelques secondes, sa pensée était obsédée par le mot de son cousin: «aucune ressemblance».
Si le capitaine était moins grand que Gaston, comme lui il était de taille bien prise, bien découplée, élégante, souple; et comme lui aussi il avait la tête fine, régulière, avec le nez fin et droit; enfin comme lui aussi il avait les cheveux noirs; mais, tandis que la barbe de Gaston était noire et son teint bistré, la barbe du capitaine était blonde et son teint rosé; c'était cela surtout qui formait entre eux la différence la plus frappante, mais cette différence ne paraissait pas assez forte pour qu'on put affirmer qu'il n'existait entre eux aucune ressemblance; assurément il n'était pas assez près de Gaston pour qu'on s'écriât: «C'est son fils!» mais d'un autre côté il n'en était pas assez loin non plus pour qu'on s'écriât qu'il ne pouvait y avoir aucune parenté entre eux; l'un avait été un élégant cavalier dans sa jeunesse, l'autre était un bel officier; l'un appartenait au type franchement noir, l'autre mêlait dans sa personne le noir au blond; voilà seulement ce qui, après examen, apparaissait comme certain, le reste ne signifiait rien; et franchement on ne pouvait pas là-dessus s'appuyer pour bâtir ou démolir une filiation.
Depuis l'incident de la main donnée au capitaine, une question préoccupait Barincq; devait-il ou ne devait-il pas inviter le capitaine au déjeuner qui suivrait la cérémonie? Et s'il trouvait des raisons pour justifier cette invitation, celles qui, après le blâme de ses cousins, la rendaient difficile, ne manquaient pas non plus.
Heureusement au cimetière, c'est-à-dire au moment où il fallait se décider, Rébénacq lui vint en aide:
--Comme la présence du capitaine à votre table serait gênante pour vous, autant que pour lui peut-être, veux-tu que je l'emmène à la maison? Cela vous tirera d'embarras.
C'était «nous tirera d'embarras» que le notaire aurait dû dire, car sa position au milieu de ces héritiers possibles était délicate pour lui aussi.
Si l'amitié, de même qu'un sentiment de justice, lui faisaient souhaiter que l'héritage de Gaston revint à son ancien camarade, d'autre part les intérêts de son étude voulaient que ce fût au capitaine. Héritier de son frère, Barincq conserverait sans aucun doute le château et ses terres pour les transmettre plus tard à sa fille comme bien de famille. Au contraire, le capitaine qui n'aurait pas des raisons de cet ordre pour garder le château, et qui même en aurait d'excellentes pour vouloir s'en débarrasser, le vendrait, et cela entraînerait une série d'actes fructueux qui, au moment où il pensait à se retirer des affaires, grossirait bien à propos les produits de son étude. Dans ces conditions, il importait donc de manœuvrer assez adroitement entre celui qui pouvait être l'héritier et celui qui avait tant de chances pour être légataire, de façon à conserver des relations aussi bonnes avec l'un qu'avec l'autre; de là son idée d'invitation qui d'une pierre faisait deux coups: il rendait service à Barincq dans une circonstance délicate; et en même temps il montrait de la politesse et de la prévenance envers le capitaine, qui certainement devait être blessé de l'accueil qu'il avait trouvé auprès de la famille.
Ce fut seulement à une heure avancée de l'après-midi que les derniers invités quittèrent le château; et les cousins ne partirent pas sans échanger avec Barincq de longues poignées de mains accompagnées de souhaits chaleureux:
--Nous sommes avec toi.
--Compte sur nous.
--Jamais je n'admettrai que Gaston ait pu t'enlever un héritage qui t'appartient à tant de titres.
--C'est au moment de la mort qu'on répare les faiblesses de sa vie.
--Si Gaston a pu à une certaine heure faire le testament dont parle Rébénacq, certainement il l'a détruit.
--C'est pour cela et non pour autre chose qu'il l'a repris.
--A la levée des scellés ne manque pas de nous envoyer des dépêches.
--Tu nous amèneras ta fille.
--Nous la marierons dans le pays.
Enfin il fut libre de s'occuper des siens et d'écrire à sa femme une lettre pour compléter son télégramme du matin, dans lequel il avait pu dire seulement qu'il était retenu au château par des affaires importantes. Dans sa lettre il expliqua ce qu'était cette affaire importante, et, sans répéter les espérances de ses cousins, il dit au moins les suppositions de Rébénacq; un fait était certain: pour le moment il n'y avait pas de testament; l'inventaire en ferait-il trouver un? c'était ce que personne ne pouvait affirmer ni même prévoir en s'appuyant sur de sérieuses probabilités; pour lui, n'ayant pas d'opinion, il ne concluait pas; c'était trois jours à attendre.
Quand il eut achevé cette longue lettre, le soir tombait, un de ces soirs doux et lumineux propres à ce pays où si souvent la nature semble s'endormir dans une poétique sérénité, et n'ayant plus rien à faire il sortit, laissant ses pas le porter où ils voudraient.
Ce fut simplement dans le parterre joignant immédiatement le château, et il y demeura, prenant un plaisir mélancolique à rechercher les plantes qui avaient été les amies de ses années d'enfance, et qu'il retrouvait telles qu'elles étaient cinquante ans auparavant, sans qu'aucun changement eût été apporté dans leur culture ou dans leur choix par des jardiniers en peine de la mode; dans les bordures de buis taillées en figures géométriques c'était toujours la même ordonnance de vieilles fleurs: primevères, corbeilles d'or et d'argent, juliennes, ancolies, ravenelles, giroflées, jacinthes, anémones, renoncules, tulipes; et en les regardant dans leur épanouissement, en respirant leur parfum printanier qui s'exhalait dans la douceur du soir, il se prenait à penser que la vie qui s'était si furieusement précipitée pour lui en luttes et en catastrophes s'était arrêtée dans cette tranquille maison.
Que n'était-il resté à son ombre, uni avec son frère, ainsi que celui-ci le lui proposait! Ah! si la vie se recommençait, comme il ne referait pas la même folie, et ne courrait pas après les mirages qui l'avaient entraîné!
Jeune, c'était sans regret qu'il avait quitté cette maison, se croyant appelé à de glorieuses destinées; maintenant allait-il pouvoir reprendre place sous son toit, et jusqu'à la mort la garder? quel soulagement, et quel repos!
Jusqu'à une heure avancée de la soirée, il suivit ce rêve, plus hardi avec lui-même qu'il n'avait osé l'être en écrivant à sa femme, se répétant sans cesse les derniers mots de ses cousins, et se demandant s'il n'était pas possible qu'au moment de la mort Gaston eût réellement réparé ce qu'il avait reconnu être une erreur.
Toute la nuit il dormit avec cette idée, et le matin, au soleil levant, il était dans les prairies, pour prendre possession de ces terres déjà siennes.
On a souvent discuté sur les excitants de l'esprit; à coup sûr, il n'en est pas qui provoque plus fortement l'imagination que l'espoir d'un héritage prochain. Bien que peu sensible au gain, Barincq n'échappa pas à cette fièvre, et, pendant les trois jours qui s'écoulèrent avant la levée des scellés, on le vit du matin au soir passer et repasser par les chemins et les sentiers qui desservent le domaine: les terres arables, il les amenderait par des engrais chimiques; les vignes mortes ou malades, il les arracherait et les transformerait en prairies artificielles; les prairies naturelles, il les irriguerait au moyen de barrages dont il dessinait les plans; ce serait une transformation scientifique, en peu de temps le revenu de la terre serait certainement doublé, s'il n'était pas triplé: c'est surtout pour ce qu'il ne connaît pas, que l'esprit d'invention se révèle inépuisable et génial.
Pour suivre le double jeu qu'il avait adopté, le notaire Rébénacq s'était mis à la disposition de Barincq afin de procéder à l'inventaire au jour que celui-ci choisirait, mais, ce jour fixé, il s'était empressé d'écrire au capitaine Sixte pour l'avertir qu'il eût à se présenter au château, «s'il croyait avoir intérêt à le faire».
A cette communication, le capitaine avait répondu qu'il était fort surpris qu'on lui adressât pareille invitation: en quelle qualité assisterait-il à cet inventaire? pourquoi? dans quel but? c'était ce qu'il ne comprenait pas.
Aussitôt que le notaire eut reçu cette lettre, il la porta à son ancien camarade.
--Voici le moyen que j'ai employé pour demander au capitaine s'il avait un testament, sans le lui demander franchement; sa réponse prouve qu'il n'en a pas, et, me semble-t-il, qu'il ignore s'il en existe un; c'est quelque chose cela.
--Assurément; cependant le bureau et le secrétaire de Gaston n'ont pas livré leur secret.
--Ils le livreront demain.
En effet, le lendemain matin, à neuf heures, le juge de paix, assisté de son greffier, se rendit au château avec Rébénacq pour procéder à la levée des scellés ainsi qu'à l'inventaire, et, bien que les uns et les autres dussent être, par un long usage de leur profession, cuirassés contre les émotions, ils avaient également hâte de voir ce que le bureau-secrétaire et les casiers du cabinet de travail de M. de Saint-Christeau allaient leur révéler.
Renfermaient-ils ou ne renfermaient-ils point un testament en faveur du capitaine Sixte?
Cependant, ce ne fut pas par l'ouverture de ces meubles qu'on commença, la forme exigeant qu'on procédât d'abord à l'intitulé; mais, comme il était des plus simples, il fut vite dressé, et le juge de paix put enfin reconnaître si les scellés par lui apposés sur le bureau étaient sains et entiers; cette constatation faite, la clé fut introduite dans la serrure du tiroir principal.
--J'estime que, s'il existe un testament, dit le notaire, il doit se trouver dans ce tiroir où Gaston rangeait ses papiers les plus importants.
--C'était là aussi que mon père plaçait les siens, dit Barincq.
--Procédons à une recherche attentive, dit le juge de paix.
Mais, si attentive que fût cette recherche, elle ne fit pas trouver le testament.
Sans se permettre de toucher à ces papiers Barincq se tenait derrière le notaire et penché par dessus son épaule il le suivait dans son examen, le cœur serré, les yeux troubles; personne ne faisait d'observation inutiles, seul le notaire de temps en temps énonçait la nature de la pièce qu'il venait de parcourir: quand elle était composée de plusieurs feuilles, il les tournait méthodiquement de façon à ne pas laisser passer inaperçu ce qui aurait pu se trouver intercalé entre les pages.
A la fin, ils arrivèrent au fond du tiroir.
--Rien, dit le notaire.
--Rien, répéta le juge de paix.
Ils levèrent alors les yeux sur Barincq et le regardèrent avec un sourire qui lui parut un encouragement à espérer en même temps qu'une félicitation amicale.
--Il se pourrait qu'il n'existât pas de testament, dit le notaire.
--Cela se pourrait parfaitement, répéta le juge de paix.
--Je commence à le croire, dit le greffier qui ne s'était pas encore permis de manifester une opinion.
--Voulez-vous examiner les autres tiroirs? demanda Barincq d'une voix que l'anxiété rendait tremblante.
--Certainement.
Le second tiroir, vidé avec les mêmes précautions et le même soin méticuleux, ne contenait que des papiers insignifiants, entassés là par un homme qui avait la manie de conserver toutes les notes qu'il payait aussi bien que toutes les lettres qu'il recevait, alors même qu'elles ne présentaient aucun intérêt. Il en fut de même pour le troisième et le quatrième.
--Rien, disait Rébénacq avec un sourire plus approbateur.
--Rien, répétait le juge de paix.
Et, de son côté, le greffier répétait aussi:
--J'ai toujours cru qu'il n'y aurait pas de testament.
Si l'on avait écouté l'impatience nerveuse de Barincq, l'examen se serait fait de plus en plus vite, mais Rébénacq, qui ne savait pas se presser, ne remettait aucun papier en place sans l'avoir parcouru, palpé et feuilleté.
--Nous arriverons au bout, disait-il.
En attendant on arriva au dernier tiroir du bureau; à peine fut-il ouvert que le notaire montra plus de hâte à tirer les papiers.
--S'il y a un testament, dit-il, c'est ici que nous devons le trouver.
En effet ce tiroir semblait appartenir au capitaine: sur plusieurs liasses le nom de Valentin était écrit de la main de Gaston, et sur une autre celui de Léontine.
--Attention, dit le notaire.
Mais sa recommandation était inutile, les yeux ne quittaient pas le tas de papiers qu'il venait de sortir du tiroir.
Toujours méthodique, il commença par la liasse qui portait le nom de Léontine: n'était-ce pas la logique qui exigeait qu'on procédât dans cet ordre, la mère avant le fils?
La chemise ouverte, la première chose qu'on trouva fut une photographie à demi-effacée représentant une jeune femme.
--Tu vois qu'elle était jolie, dit le notaire en présentant le portrait à Barincq.
--Son fils lui ressemble, au moins par la finesse des traits.
Mais le juge de paix et le greffier ne partagèrent pas cet avis.
--Continuons, dit le notaire.
Ce qu'il trouva ensuite, ce fut une grosse mèche de cheveux noirs et soyeux, puis quelques fleurs séchées, si brisées qu'il était difficile de les reconnaître; puis enfin des lettres écrites sur des papiers de divers formats et datées de Peyrehorade, de Bordeaux, de Royan.
Comme le notaire en prenait une pour la lire, Barincq l'arrêta:
--Il me semble que cela n'est pas indispensable, dit-il.
Rébénacq le regarda pour chercher dans ses yeux ce qui dictait cette observation: le respect des secrets de son frère, ou la hâte de continuer la recherche du testament.
--Ces lettres peuvent être d'un intérêt capital, dit-il, mais je reconnais qu'il n'y a pas urgence pour le moment à en prendre connaissance; passons.
La liasse qui venait ensuite contenait des lettres du capitaine classées par ordre de date, les premières d'une grosse écriture d'enfant qui, avec le temps, allait en diminuant et en se caractérisant.
--Ces lettres aussi peuvent avoir de l'intérêt, dit le notaire, mais comme pour celles de la mère on verra plus tard.
Les autres liasses étaient composées de notes, de quittances, de lettres qui prouvaient que pendant de longues années, au collège de Pau, à Sainte-Barbe, à Saint-Cyr, plus tard au régiment, Gaston avait entièrement pris à sa charge les frais d'éducation du fils de Léontine Dufourcq, et aussi d'autres dépenses; mais nulle part il n'y avait trace de testament, ni même de projet de testament.
--L'affaire me paraît réglée, dit le notaire.
--Il n'y a pas eu, il n'y aura pas de testament, dit le greffier qui ne craignait pas d'être affirmatif.
--Si nous allions déjeuner, proposa le juge de paix, chez qui les émotions ne suspendaient pas le fonctionnement de l'estomac.
Bien qu'on voulût se tenir sur la réserve pendant le déjeuner devant les domestiques, quelques mots furent prononcés, assez significatifs pour qu'on sût, à la cuisine, qu'il n'avait pas été trouvé de testament, et alors la nouvelle courut tout le personnel du château.
Jusque-là, la domesticité, convaincue qu'il ne pouvait pas y avoir d'autre héritier que le capitaine, avait traité Barincq en intrus. Que faisait-il au château, ce frère ruiné? qu'attendait-il? de quel droit donnait-il des ordres? Comment se permettait-il de parcourir les terres en maître? Ce qui serait amusant, ce serait de le voir déguerpir.
Quand on apprit qu'il n'y avait pas de testament, la situation changea instantanément, et un brusque revirement se produisit, qui se manifesta aussitôt: au moment où on servit le café, le vieux valet de chambre qui pendant vingt ans avait été l'homme de confiance de Gaston apporta sur la table une bouteille toute couverte d'une poussière vénérable, à laquelle il paraissait témoigner un vrai respect:
--C'est de l'Armagnac de 1820, dit-il, j'ai pensé que monsieur en voudrait faire goûter à ces messieurs.
Quand il eut quitté la salle à manger, les trois hommes de loi échangèrent un sourire que Rébénacq traduisit:
--Voilà qui en dit long, et ce n'est assurément pas pour boire à la santé du capitaine que Manuel nous offre cette eau-de-vie.
L'inventaire ayant été repris, les recherches dans le cartonnier et dans le secrétaire, ainsi que dans la table de la chambre de Gaston, restèrent sans résultat. A cinq heures de l'après-midi tout avait été fouillé, aussi bien dans le cabinet de travail que dans la chambre, et il ne restait pas d'autres pièces où l'on pût trouver des papiers.
--Décidément il n'existe pas de testament, dit le notaire en tendant la main à son camarade.
--M. de Saint-Christeau portait trop haut le respect de la famille, dit le juge de paix, pour ne pas l'observer.
--Ce qui n'empêche pas qu'il y a eu un testament, répliqua le notaire.
--Ne peut-il pas avoir été détruit?
--Il faut bien qu'il l'ait été, puisque nous ne le trouvons pas.
--En vous reprenant le testament qu'il vous avait confié, dit le greffier, M. de Saint-Christeau a montré que ce testament ne répondait plus à ses intentions.
--Évidemment.
--Donc il a voulu le détruire.
--Ou le modifier.
--S'il avait voulu le modifier, trois hypothèses se présentaient: ou bien il vous confiait ce testament modifié; ou bien il le remettait au capitaine; ou bien il le plaçait dans son bureau. Puisqu'il ne vous l'a pas confié, puisqu'il ne l'a pas remis au capitaine, puisque nous ne le trouvons pas, c'est qu'il n'existe pas, et, pour moi, il est prouvé qu'après la destruction du premier testament, il n'en a point été fait d'autres; d'où je conclus qu'en sa qualité de seul héritier, M. Barincq doit être envoyé en possession de la succession de son frère.
En attendant que les formalités pour l'envoi en possession fussent accomplies, Barincq, qui restait à Ourteau, écrivit à sa femme et à sa fille de venir le rejoindre, et, quand elles arrivèrent à Puyoo, elles le trouvèrent au-devant d'elles, avec la vieille calèche pour les emmener au château.
Elles étaient en grand deuil, et, pour la première fois, Anie portait une robe l'habillant à son avantage, sans avoir eu l'ennui de la tailler et de la coudre elle-même, après mille discussions avec sa mère.
Il les fit monter on voiture, et prit la place à reculons:
--Tu verras les Pyrénées, dit-il à Anie.
--A partir de Dax, j'ai aperçu leur silhouette vaporeuse.
--Maintenant tu vas vraiment les voir, dit-il avec une sorte de recueillement.
--Voilà-t-il pas une affaire! interrompit Mme Barincq.
--Mais oui, maman, c'en est une pour moi.
Son père la remercia d'un sourire heureux qui disait sa satisfaction d'être en accord avec elle.
--Voilà le Gave de Pau, dit-il quand la calèche s'engagea sur le pont.
--Mais c'est très joli un gave, dit Anie, regardant curieusement les eaux tumultueuses roulant dans leurs rives encaissées.
--C'est une rivière comme une autre, dit Mme Barincq, il n'y a que le nom de changé.
--C'est que, précisément, le nom peint la chose, répondit Barincq, gave vient de cavus, qui signifie creux.
--Et cette propriété, demanda Mme Barincq, que vaut-elle présentement?
--Je n'en sais rien.
--Que rapporte-t-elle?
--Environ 40,000 francs.
--Trouverait-on acquéreur pour un million?
--Je l'ignore.
--Tu ne t'es pas inquiété de cela?
--Comment, à quoi bon?
--Cherche-t-on un acquéreur quand on n'est pas vendeur?
--Tu voudrais la garder?
--Tu ne voudrais pas la vendre, je pense?
--Mais...
--Tout nous oblige à la conserver et à l'exploiter pour le mieux de nos intérêts; si elle rapporte 2% en ce moment, elle peut en rapporter 10 ou 12 un jour.
Stupéfaite, elle le regarda:
--Certainement, dit-elle, je ne te fais pas de reproches, mon pauvre ami, mais, après vingt années comme celles que je viens de passer, il me semble que j'ai droit à un changement d'existence.
--Passer de notre bicoque de Montmartre au château d'Ourteau, n'en est-il pas un en quelque sorte féerique?
--Est-ce à Ourteau que tu trouveras à marier Anie?
--Pourquoi pas?
(A suivre.)
Hector Malot.