LES LIVRES NOUVEAUX

Dans une villa voisine de celle qu'habite la famille Aubert, vit le comte Jacques de Thièvres. Il n'a pas à demander la santé au climat de Provence. Si le comte est à Menton, c'est que la mode conduit là toute la population élégante. Jacques de Thièvres a un grand nom, une grande fortune, cent cinquante mille livres de rentes. Il est dégoûté des femmes, du plaisir, de tout le reste; c'est un blasé. Il a lu et appris par cœur Mardoche; il est fait sur ce modèle des héros des romans d'amour de 1830, avec ses quarante ans bien mal employés jusque-là. Il a pour principe l'indifférence, pour mal le scepticisme. Pourtant, si le bien se présente, il ne se refuse pas à le faire, il n'est pas, à ce point, réfractaire, malgré ses théories, à toute bonne action; l'esprit de charité humaine ne l'agite pas, mais s'il l'entraîne par hasard, ce comte est prêt à se reprendre. Personnage peu sympathique dans ses hésitations et qui tient plus du raisonnement que de la nature. Il perd dans un seul mot tout le bénéfice d'une bonne action: on ne croit pas à lui plus qu'il ne croit en lui-même. Peut-être aurait-il regret qu'il en fût autrement.Eh bien, soit. Sa physionomie est indéfinie, il portera la peine de cette hésitation troublante pour le spectateur qui ne sait au juste à quel homme il a à faire, qui accepterait peut-être dans un roman, ou dans une nouvelle, ce personnage mis en œuvre avec toute l'autorité d'un écrivain de premier ordre, mais qui, au théâtre, ne peut l'admettre dans ses contradictions. Cette famille Aubert intéresse comme une curiosité Jacques de Thièvres dont la théorie morale est de ne s'intéresser à rien. Marthe est belle, mais la beauté, c'est chose bien banale, et, à l'âge où il est, le comte n'est pas homme à se laisser prendre à cette considération, bonne pour les naïfs de l'amour.Ses yeux s'attachent sur Simone, il y a là un cas particulier. La malade lit un volume de Hugo; aux marques qu'elle a faites dans les pages du poète, aux passages qu'elle a soulignés, il est facile de voir que la pauvre enfant a senti l'arrêt cruel qui la condamne à quitter la vie sans avoir senti les joies de l'amour et de la maternité. Elle pleure la vie; dès lors, il entre dans la partie du comte de faire à cette enfant la charité des bonheurs rêvés et inconnus, mais la charité blanche, pour me servir de l'adjectif du titre. M. de Thièvres prendra des bras de sa mère cette enfant, qu'il rendra enfant à la tombe quand l'heure de la mort aura sonné; ces choses-là sont charmantes et dites par l'auteur d'une façon exquise dans une scène qui est à coup sur la meilleure de l'ouvrage, la scène dans laquelle le comte fait à Mme Aubert sa de mande en mariage, mais je ne saurais dire dans quel état de malaise se trouve l'esprit des spectateurs.M. Jules Lemaitre a prévu cette impression; car à la demande du comte Jacques Mme Aubert répond que le sentiment qui le conduit à un désir si extraordinaire lui semble bien obscur. Il est, en effet, obscur ce sentiment, et il pèse si terriblement sur la pièce, que le public, inquiet de la sincérité du dévouement, doute de la sincérité du sacrifice. Au théâtre, l'ingéniosité est pleine de séductions, mais aussi pleine de dangers.La sœur, Marthe, qui aime Jacques et qui a conçu l'espérance d'être la comtesse de Thièvres avec cent cinquante mille livres de rente, n'est pas peu étonnée d'apprendre ce mariage qui fait le bonheur de Simone: car, en voyant quelle est aimée, Simone croit à la vie. On prend à Marthe toutes ses espérances, elle éclate en reproches; ce roman de la phtisie, cette mourante qu'on marie, cette fiancéein extremis, tout cela lui parait ridicule, criminel même. Le mariage s'est accompli pourtant malgré ces grandes colères. Simone va mieux, on le croit du moins, le comte l'entoure de soins. Auprès de cette pauvre créature couchée sur sa chaise longue, dans son élégante toilette, à cette dernière heure du jour où Simone dans les bras de son mari contemple la mer et le ciel, le comte s'oublie et lui donne un baiser, et voilà Simone enivrée et croyant à l'amour et à la maternité.Je ne sais de quelle protection le public avait entouré cette enfant, toujours est-il que ce baiser l'a offensé dans sa pudeur. Il s'est irrité plus encore dans la scène suivante. Après des reproches sanglants adressés à sa sœur, Marthe, restée seule avec son beau-frère, s'en prend résolument à lui; elle lui avoue qu'elle l'aimait, qu'elle l'aime encore; le comte, un peu surpris d'un aveu aussi franc, veut imposer silence à Marthe; mais Marthe est si belle dans sa colère que Jacques de Thièvres faiblit peu à peu, qu'il consent à un rendez-vous que Marthe lui donne pour la nuit avant son départ, et que le comte, qui prend des arrhes, lui baise la main. Simone, qui est entrée sans bruit et qui a tout entendu, tombe et meurt. Personne dans la salle ne doutait de ce dénouement.La pièce est jouée à merveille. C'est M. Febvre qui fait le comte Jacques avec une aisance, une distinction parfaites. Je ne vous donne pas ce rôle comme un des plus faciles au théâtre, aussi a-t-il fallu toute l'habileté de ce comédien hors ligne pour en sauver les dangers. M. Laroche donne au docteur Doliveux une excellente physionomie. Mlle Reichemberg est exquise dans Simone; Mlle Pierson nous a ému jusqu'aux larmes dans le personnage de Mme Aubert; le rôle de Marthe est défendu par le talent et par la beauté de Mlle Marsy. Vous voyez que la Comédie ne s'est pas épargné et a livré bataille avec ses meilleures troupes.M. Savigny.LES LIVRES NOUVEAUXRome pendant la semaine sainte, avec 52 dessins de Renouard, un magnifique volume in-4°, luxueusement édité par la maison Boussod et Valadon. (Prix, broché: 40 francs; relié en vélin blanc, avec fers spéciaux: 60 francs. Exemplaires de luxe sur Japon: 100 francs.)Rome, la Rome de 1890, papale encore aux trois quarts, italianisée pourtant par des côtés, demeurée si profondément catholique et se sentant néanmoins des efforts des libres-penseurs, offre un spectacle si intéressant et si particulier qu'il semblait étrange que nul artiste n'eut encore été tenté de renouveler pour la Rome contemporaine ce qu'avaient si bien fait Thomas pour la Rome de 1820 et Henry Regnault pour la Rome de 1868. C'est cette œuvre qu'a entreprise le peintre le plus amoureux de la vérité, le plus chercheur de la forme caractéristique des êtres, le plus désireux d'en donner une représentation exacte et vivante, un peintre dont le nom n'est plus à faire après les admirables dessins qu'il a exposés en Angleterre et en France: M. Paul Renouard.Le texte, écrit avec une passion raisonnée et une connaissance approfondie de Rome, de son passé et de son présent, avec un souci d'exactitude égal à celui que le peintre a apporté à ses dessins, traduit sans périphrases l'impression qu'éprouve un catholique dans la Rome modernisée, recueille en passant sur l'histoire des institutions françaises à Rome des documents d'un intérêt supérieur et constitue, à côté des dessins si sincères de M. Paul Renouard, une enquête dont le mérite ne saurait passer inaperçu et dont l'orthodoxie ne peut être suspectée.Mélanges oratoiresde Mgr d'Hulst, 2 vol. in-8°. Paris, Poussielgue.--Voici un écho les conférences de Notre-Dame. Non que les discours réunis ici par Mgr d'Hulst soient ceux qu'il prononce en ce moment dans la chaire de Lacordaire et de Monsabré. Mais le ton est le même. Les catholiques qui habitent la province auront là une idée d'un génie d'éloquence chez lequel la sécheresse et la froideur ont la valeur d'un ornement.Il y a, en effet, des orateurs plus chaleureux que Mgr d'Hulst, et vraiment c'est facile. Il y en a peu qui soient plus convaincants et plus satisfaisants pour des philosophes et des raisonneurs, et ce n'est pas un petit mérite aujourd'hui. Le recteur de l'université catholique est, en somme, un conférencier plutôt qu'un orateur, et un écrivain plutôt qu'un conférencier. Cet écrivain n'est point à dédaigner. Mgr d'Hulst parle un français très souple, très pur et toujours remarquable par la simplicité du tour et l'absolue justesse de l'expression.Bref, cesMélangesseront lus. Nous recommandons aux curieux tout le second volume. Ils y trouveront un historique de l'Institut catholique de Paris avec d'intéressants plaidoyerspro domo.Souvenirs Chinois, par Léon Caubert, 1 vol. in-4°, avec dix-sept planches hors texte, 10 fr. (Librairie des Bibliophiles. 7, rue de Lille.)--La Chine, comme tout le reste, s'en va. La faute en est à la facilité de plus en plus grande des communications, qui, par la suppression des distances, tend à rendre le monde de plus en plus uniforme avec la perspective finale de l'universel ennui. Nous n'en sommes pas encore là, mais cela viendra. En attendant cette Chine de l'avenir, M. Léon Caubert, ancien élève de l'École des langues orientales, membre de la mission extraordinaire envoyée à Pékin pour réviser le traité Cogordan, nous parle de l'autre, celle du présent et du passé, qu'il n'a pas la prétention d'avoir découverte, mais qu'il a vue de près et dont il a rapporté des leçons d'expérience utiles et de fort intéressants souvenirs.L'Obstacle, par Alphonse Daudet, vient de paraître chez l'éditeur E. Flammarion dans la collection Guillaume, illustrée. L'ouvrage continue cette brillante série de volumes in-18 si appréciée des amateurs.Les illustrations sont de Bieler, Gambard, Marold et Montégut.M. CAHOURS Membre de l'Académie des Sciences, récemment décédé.--Photo. Gerschel.NOS GRAVURESGRASSELa reine d'Angleterre est arrivée cette semaine à Grasse où elle va pendant un mois goûter les effets bienfaisants de notre température méditerranéenne. Sans vanité chauvine, on peut dire que la reine d'Angleterre aurait été bien en peine de mieux choisir, si elle cherchait un climat tempéré, une station bien abritée contre les retours offensifs du froid qui troublent les premières journées du printemps.Grasse est située à souhait pour satisfaire aux désirs des santés les plus débiles, des convalescences les plus délicates, ou simplement des oisivetés les plus dorées et les plus exigeantes. A treize kilomètres de la mer bleue, au penchant d'une douce colline que peuplent de fleurs et de fruits les champs de roses et d'oliviers, au milieu d'un site délicieux s'étagent les villas princières qui entourent Grasse.Jamais les vents d'est, si redoutables sur la côte, jamais l'humidité que le crépuscule répand sur bien des points du littoral, ne viennent troubler la sérénité de l'atmosphère. Les vents froids de la mer s'arrêtent avant d'atteindre le rivage.De la terrasse du Grand-Hôtel on jouit d'une vue panoramique admirable, et l'on peut, du milieu du boulevard Thiers, apercevoir: à l'ouest, la ville, dont les maisons en plein midi sont ensoleillées toute la journée, les montagnes des Maures et de l'Esterel; en face, au sud, une plaine immense, qui a comme horizon la Méditerranée; à l'est, les villages voisins, dont les clochers émergent de toutes parts au milieu des champs de fleurs, puis les phares d'Antibes et de Villefranche, et, tout au fond, le groupe des Alpes couvertes d'un blanc manteau de neige.LE NAUFRAGE DE «L'UTOPIA»On ne sait pas ce que feront, en temps de guerre, les navires colosses qui composent les escadres modernes. L'expérience n'en a pas été faite, et quelques-uns d'entre eux sont nés, ont vécu et ont disparu, usés ou démodés, des listes de la flotte, ayant épuisé leur existence en pleine paix. Mais, si l'on en juge par les désastres que cause leur attouchement seul, on peut prévoir que la guerre sur mer, à l'avenir, sera la dernière expression de la puissance destructive. Voici un grand paquebot, l'Utopia, qui heurte à peine l'éperon du cuirasséAnson, et, en quelques minutes, le premier coule à pic.Mardi de la semaine dernière, à sept heures du soir, le steamer anglaisUtopia, de l'Anchor Line, venant de Naples et se rendant à New-York avec 830 passagers, la plupart des émigrants, arrivait devant Gibraltar. Le temps était assez clair, avec très grand vent du sud-ouest et mer assez forte. Faisant route à petite vitesse vers le mouillage des navires du commerce, l'Utopiadevait passer sur l'avant de plusieurs bâtiments de guerre. C'est alors qu'eut lieu la catastrophe. Le cuirassé l'Ansonétait au mouillage: c'est un bâtiment à avant-bras et à puissant éperon, que l'on voit à droite sur notre dessin. C'est un des cuirassés les plus puissants de la marine anglaise qui soient à flot, car on met seulement aujourd'hui en chantier ceux qui doivent jauger 14,000 tonneaux. L'Ansona 10,600 tonneaux. Il mesure 100 mètres de longueur sur 21 mètres de largeur.L'Utopiadoubla la partie visible du cuirassé, mais, poussée par le vent et le courant, elle l'aborda et frappa du flanc l'éperon qui était invisible. Aussitôt l'eau s'engouffra dans la brèche qui venait de se produire, le steamer donna une bande énorme et commença à s'enfoncer.Le capitaine était, sur la passerelle; il fit aussitôt manœuvrer les signaux de détresse avec son sifflet à vapeur, mais en moins de cinq minutes, l'eau s'étant introduite dans la machine et les chaufferies, les signaux cessèrent de fonctionner et l'on n'entendit plus que les cris des malheureux passagers, dont les appels se perdaient dans la mugissement du vent.Dès que l'escadre anglaise, qui était ancrée à Gibraltar, put se rendre compte de ce qui se passait, elle dirigea toutes ses embarcations sur le lieu du sinistre; mais, par suite de l'état de la mer, la mise à l'eau de ces embarcations était déjà une opération difficile: quant à aller accoster l'Utopia, c'était chose presque impossible pour elles, car elles étaient exposées à être brisées au premier choc. En même temps les cuirassés faisaient fonctionner leurs projecteurs électriques, éclairant la scène pittoresque dans son horreur que présentait la mer, couverte de malheureux se débattant au milieu des lames, se cramponnant aux embarcations des sauveteurs, faisant chavirer deux d'entre elles, car au nombre des victimes, qui atteint le chiffre de 576, il faut compter deux courageux marins qui s'étaient voués au secours de leurs semblables.C'est ce drame terrible que représente notre dessin. Rien de saisissant comme l'aspect de ce cuirassé, immobile au milieu des lames qui déferlent, impassible en quelque sorte dans sa majestueuse puissance, à côté de ces malheureux dont il a causé involontairement la perte. En quelques minutes, il a créé autour de lui une scène de désolation qui semble être, en pleine paix, un épisode d'une terrible guerre navale.«L'IMPÉRATRICE FAUSTINE»Sous ce titre: l'Impératrice Faustine, le théâtre de la Porte-Saint-Martin a joué un drame historique un peu vide en ses deux premiers actes, mais qui contient de très belles situations dans les deux actes suivants. Avidius Cassius, amoureux de Faustine, et honteux des débordements de l'impératrice, pardonné une première fois par l'empereur Marc-Aurèle, sachant que l'impératrice a organisé le soir même un souper dans sa maison sur le Tibre, jure de tuer cette femme éhontée. Désarmé par un regard de Faustine, il se jette à ses pieds, et l'impératrice lui propose alors de régner avec lui. Il soulèvera les provinces contre l'empereur, il le battra, et il partagera avec elle le pouvoir suprême. Cassius obéit: une bataille a lieu en Orient entre lui et Marc-Aurèle.Le bruit court que l'empereur a été vaincu et que l'armée triomphante marche sur Rome: l'impératrice soulève la populace contre Marc-Aurèle, ce philosophe incapable de régner. Mais, au lieu de Cassius qu'elle attendait, c'est Marc-Aurèle qui entre triomphant dans la ville, tenant Cassius captif. L'effet de cette très belle scène a été des plus grands, et l'œuvre de M. Stanislas Kzewuski a été chaleureusement applaudie malgré quelques défaillances. MM. Pierre Berton et Fabrègues ont joué fort convenablement ce drame historique, mais les honneurs de la soirée ont été pour Mme Jane Hading, très jolie dans ce rôle de Faustine un peu trop complexe et trop puissant pour ses moyens dramatiques.La gravure que nous donnons du quatrième acte de l'Impératrice Faustinenous transporte en plein Forum.Un arc immense, qui, dans l'esprit de l'auteur, est sans doute l'arc dit des Fabiens, s'élève sur la gauche. On sait que l'arc des Fabiens était à cheval sur la voie sacrée. La statue équestre de l'un des empereurs se voit auprès de l'arc triomphal. Un dais immense la protège contre les rigueurs des saisons; tout autour, des colonnes se dressent toutes de marbre ou de porphyre, dans l'ordre corinthien... Au fond, l'on voit se profiler les monuments de l'un des côtés du Forum... Les temples, les basiliques, les fontaines, les palais, s'étagent les uns au-dessus des autres et montent vers le temple de Jupiter Capitolin.C'est sur le Forum que se place la scène maîtresse de l'Impératrice, Faustine. La foule se presse, réclamant une victime... Marc-Aurèle arrive vainqueur et des barbares et des traîtres qui, conseillés par Faustine, voulaient le détrôner... Les licteurs le précèdent; les légions le suivent. La garde prétorienne attend ses ordres... L'empereur, dont la patience a été mise à de dures épreuves et est à bout, se venge, non sans un certain raffinement, de l'infidèle impératrice... C'est par elle qu'il fait prononcer devant le peuple la condamnation des coupables... Alors Marc-Aurèle livre à la foule lâche et féroce le centurion Aper, le complice d'Avidius Cassius dans sa révolte... Bientôt c'est la scène même que représente notre gravure; la foule ramène Aper ensanglanté, déchiré par les mains de la populace... L'impératrice Faustine assiste à ce spectacle avec effroi et horreur... Car c'est le même supplice, elle le sait, qui est réservé à son complice et amant Avidius Cassius, que les prétoriens gardent enchaîné... Marc-Aurèle reste impassible, en vrai philosophe...Il y a, dans toute cette scène, un effet large et puissant... Il est rendu plus saisissant encore par le rôle qu'y joue la populace romaine, sanguinaire et cruelle autant que lâche, comme toutes les foules.L'inspirationLe beau tableau de Fragonard, que nous reproduisons dans notre double page et que le grand artiste a appelé l'Inspiration, est un des trésors les plus précieux de la collection Lacaze, au musée du Louvre. Quel est celui de ses contemporains que Fragonard a choisi pour personnifier l'Inspiration? Serait-ce Diderot, comme quelques-uns le croient? Peut-être, bien que les portraitistes du philosophe lui donnent un nez busqué que nous ne retrouvons point là. En tous cas, cette physionomie si sagace et si vivante, ces yeux à la fois tendres et passionnés, ces lèvres qu'entr'ouvre un sourire malicieux et bon tout à la fois, évoquent moins l'image d'un philosophe songeant au néant des choses humaines que celle d'un poète rêvant de l'amour. Il est vrai que Diderot fut tout cela, et que le père de l'Encyclopédiene faisait aucun tort à l'écrivain si fantaisiste et si profond duNeveu de Rameau, à l'amant si passionné desLettres à Mlle Volant.Fragonard, l'incomparable artiste à qui nous devons ce chef-d'œuvre, était mieux que quiconque apte à comprendre l'angoisse spéciale de son héros; sa peinture, d'une si alerte et si gaie vivacité, a fréquemment l'allure d'un coquet billet d'amour. Mais elle a, en outre, quelque chose de robuste et d'énergique qui, chez nos peintres du dix-huitième siècle, était une qualité assez rare. De plus, il fut, jusqu'à la Révolution française, un joyeux et spirituel viveur. Il avait un goût admirable, pour le luxe, et l'on assure que l'intérieur de sa maîtresse, Mlle Guimard, était l'un des plus merveilleux du temps. Hélas! les bouleversements politiques l'avaient ruiné. Mais qu'importe! Il laissait derrière lui un si glorieux rêve! Il avait montré dans tant d'admirables toiles des êtres délicieux, heureux de vivre et de s'aimer! Leur souvenir, sans doute, l'accompagna jusqu'à la fin de ses jours. Et cela lui constituait une sorte de richesse plus véritable que l'autre, la sympathie de cette joyeuse et saine réunion de belles créatures, dont les sourires avaient inspiré ses chefs-d'œuvres!M. CAMOURSLa science a perdu cette semaine un de ces serviteurs consciencieux et méritants que la renommée bruyante ne poursuit pas au fond de leurs laboratoires, mais qui conservent, pour tous les esprits éclairés, une gloire d'autant plus pure. Il s'agit de M. Auguste-Thomas Cahours, membre de l'Académie des sciences, commandeur de la Légion d'honneur, décédé à l'âge de soixante-dix-huit ans.Il avait été élève de l'École polytechnique, mais ses prédispositions pour l'étude de la science pure, de la science théorique, l'engagèrent à quitter le corps d'état-major où il était classé à sa sortie de l'école. Démissionnaire, il se consacra exclusivement à l'étude de la chimie et surtout de la chimie organique.Il devint professeur à l'École centrale, puis répétiteur de chimie à l'École polytechnique, enfin essayeur à la Monnaie. Il fut un des premiers chimistes qui établirent le transport des radicaux moléculaires en chimie organique, et, par suite, un des créateurs des formules de constitution aujourd'hui adoptées par tous les savants.C'est en 1868 qu'Auguste-Thomas Cahours entra à l'Académie des sciences où il remplaçait, dans la section de chimie, le savant J.-B. Dumas, nommé secrétaire perpétuel.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais comme toujours, lorsqu'un différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir:--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et qu'on ne s'en préoccupe pas; ce que cet héritage inespéré a de bon pour moi, c'est de me rendre ma liberté; maintenant je peux me marier quand je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.--Je te répondrais comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne me compter pour rien.--Tu accepterais de vivre à Ourteau!--Très bien.--Tu es folle.--Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout consiste en un château, dans un beau pays...--Tu ne le connais pas.--Je suis dedans.Comme sa fille l'avait secouru il voulut lui venir en aide:--Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres sont en friche et ne rapportent rien.--Tu veux guérir ces vignes?--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand le pâturage; faire du beurre qui sera de première qualité; et avec le lait écrémé engraisser des porcs; mes plans sont étudiés...--Nous sommes perdues! s'écria Mme Barincq.--Pourquoi perdus?--Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront l'héritage de ton frère; certainement je ne veux pas te faire de reproches, mais je sais par expérience comme une fortune fond, si grosse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.--Il ne s'agit pas d'inventions.--Je sais ce que c'est: on commence par une dépense de vingt francs, on n'a pas fini à cent mille.L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond et de continuer; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un large geste en regardant sa fille:--Voilà les Pyrénées, dit-il; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, c'est le pays basque--le nôtre.Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père:--A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la première chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas s'effacer.--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'émotion de sa fille.Mais Mme Barincq coupa court à cette effusion:--Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue façade blanche et rouge.--Mais il a grand air, vraiment?--De loin, dit-elle dédaigneuse.--Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.--Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit Mme Barincq, j'ai faim.La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une vigoureuse sonnerie de cloche.--Comment! on sonne? s'écria Anie.--Mais oui, c'était l'usage du temps de mon père et de Gaston, je n'y ai rien changé.C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.--Voulez-vous déjeuner tout de suite? demanda Barincq.--Je crois bien, je meurs de faim, répondit Mme Barincq.Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe dans le bien-être; et, se penchant vers son père, elle lui dit en soufflant ses paroles:--C'est très joli, la richesse.Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide. En habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il n'y avait rien à lui demander.Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.--J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que vous faites au château, que des produits de la propriété: les artichauts viennent du potager, les œufs de la basse-cour; ce saumon a été pris dans notre pêcherie; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos vaches; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre moulin, cuit dans notre four; ce vin a été récolté quand nos vignes rapportaient encore; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos serres...--Mais c'est la vie patriarcale cela! interrompit Anie.--La seule logique; et, sous le règne de la chimie où nous sommes entrés, la seule saine.XIVAprès le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc, mais Mme Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de fer; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.--Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.--Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas avec lui contre moi.--Veux-tu que nous commencions par les communs? dit-il en sortant.--Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.Ils étaient considérables, ces communs; ayant été bâtis à une époque où l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les remises, les établis, les granges, auraient suffi à trois ou quatre terres comme celles d'Ourteau; tout cela, bien que n'étant guère utilisé, en très bon état de conservation et d'entretien.En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les érosions du Gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques, joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de galets, se sont penchés ou se sont abattus de côtés et d'autres, jetant ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un assaut des eaux, toujours à craindre; dans ces terres d'alluvion profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au sommet, et, en suivant les contours sinueux du Gave, ils forment une sorte de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.--Le beau Corot! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique! est-il possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du génie! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce tableau cent fois.--Cela te plaît?--Dis que je suis saisie d'admiration; tout y est, jusqu'à la teinte grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain matin je commence une étude.--Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture?--Maintenant? jamais de la vie. C'était à Paris que dans des heures de découragement je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse moi-même! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de cette moyenne; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez; alors, il n'y a pas à s'inquiéter du plus ou du moins; on va de l'avant; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murs incommensurables du château! ça n'est plus du tout la même chose que si elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver d'acheteurs.Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement:--C'est comme si je ne trouvais pas de mari; maintenant, qu'est-ce que cela nous ferait? Tu penses bien qu'en fait de mariage, je ne pense plus aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans, une fille sans dot était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, celle qui avait de la fortune était une jeune fille? Puisque me voilà rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je m'attachais; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me plaît, si je rencontre en lui un peu du prince charmant auquel j'ai rêvé autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.--Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.--Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras. Mais maman? Imagine-toi que, depuis que l'héritage est assuré, nous avons passé notre temps à chercher des appartements.--Quel enfantillage!--S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale; et permets-moi de te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne; rien n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons et la vie tranquille du propriétaire campagnard; rien n'est plus doux pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine; tu étouffes dans un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête; tu veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au soleil levant.--Mais en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous pouvons très bien en passer trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour écouter, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni de l'injustice des choses, ni de personne.--C'est bien vrai.--Mais je puis le dire aujourd'hui, depuis longtemps à bout de forces, je me demandais si je ne tomberais pas en chemin: ces vingt dernières années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont épuisé; cependant j'allais simplement parce qu'il fallait aller, pour vous; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril, et c'est elle que je vous demande.--Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas?--D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles, n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose des devoirs à ceux qui la détiennent, et qu'on n'a pas le droit d'être riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée dans les mains; eh bien, maintenant il faut que je la gagne, et, pour cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se mêlait une assez vive inquiétude: qu'entendait-il donc par employer la fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans d'Ourteau?Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son infaillibilité, contester son autorité, et le rendre responsable de tout ce qui va mal dans la vie: le cas était le sien. Que de fois, depuis son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié: «Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami». Que de fois aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit: «Ton pauvre père!» Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient amoindri sa tendresse pour lui; elle le chérissait, elle l'aimait, «pauvre père», d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui: mais enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus à celui d'une mère pour son fils, «pauvre enfant», qu'à celui d'une fille pour son père: en adoration devant lui, non en admiration: pleine d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à l'excuser, mais par cela même à le juger.Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer?Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.--Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre par toutes sortes de raison: maladies des vignes, exigences des ouvriers ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon où il la laissait, après l'avoir reprise entièrement entre ses mains, elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me blâmer, si je continuais de pareils errements.--T'ai-je jamais blâmé?--Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela: mais enfin, il n'en est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la continuation d'une pareille exploitation.--Tu veux arracher les vignes malades?--Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain et trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire, au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente; ce que je veux obtenir, non pour vendre mon foin, mais pour nourrir des vaches, faire du beurre et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer sur lui.--Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le cours du Gave; là tu comprendras mieux mes explications.Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.--Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée, maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne produisent plus rien; mais comme pour transformer une terre défrichée en une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou moins dégénérée, de petite taille nerveuse, sobre, à la robe couleur grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec les vaches qui paissent au-dessous de nous; cette race, d'une vivacité et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement mauvaise laitière; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.--Si jolies, les basquaises!--En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui, avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne supérieure à dix-huit cents litres de lait; mais, comme je ne veux pas courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le domaine peut nourrir.--Trois cents vaches!--Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.--Et qu'en fais-tu de cette mer de lait?--Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre; c'est ici que je le construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre, c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de la battre alors à l'ancienne mode; aussitôt trait, le lait est versé dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours à la minute, en extraient instantanément la crème; on la bat aussitôt avec des barrattes danoises; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi fait pour le purger de son petit lait; des malaxeurs rotatifs lui enlèvent son eau; enfin des machines à mouler le compriment et le mettent en pain. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends à Bordeaux, à Toulouse; l'été dans les stations d'eaux: Biarritz, Cauterets, Luchon; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.Elle le regarda avec un sourire tendre.--Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de Laitière et le pot au lait.--Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.Le porc à s'engraisser coûtera peu de son,et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et du lait, il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches, c'est-à-dire qu'au lieu d'envoyer des porcs anglais du Yorhshire ou du Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la réputation des jambons de Bayonne; à Orthez se fait en grand le commerce des salaisons; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux, seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes veaux, et mes porcs, je compte obtenir de cette propriété un revenu de plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante qu'elle donne depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'Office cosmopolitain, ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je dit: «Si c'était pour moi!» Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le notre.--Mais l'argent?--Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables: trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs; les constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs, les défrichements cinquante mille; mettons cinquante mille pour l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les entreprendre? Le crois-tu?Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle n'osait reprendre, cependant elle était troublée...--Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont tentants.--J'en suis sûr; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté: dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne permettent aucun aléa; les dépenses forcées, les produits abaissés, plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces chiffres sont tentants comme tu dis; ils peuvent aussi le devenir pour ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays; et c'est à eux que je pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs vaches; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés seront assurés, je leur achèterai tout celui qu'ils pourront me vendre et le paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre route depuis Puyoô tu as rencontré à chaque instant des champs de bruyères, et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle destouyas, et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas diminueront d'étendue; on les mettra en culture parce qu'on pourra les fumer; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens qui nous entourent; n'est-ce pas quelque chose, cela?Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses explications, et lui avait pris la main; quand il se tut, elle se haussa et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa:--Tu me pardonnes? dit-elle.--Te pardonner? Que veux-tu que je te pardonne? demanda-t-il en la regardant tout surpris.--Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.--Alors?--Donne-moi l'absolution quand même.--Tu ne voulais pas habiter Ourteau?--Donne-moi l'absolution.--Je te la donne.-Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même qui te demandera à rester ici.Deuxième PartieIFidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de ne pas vendre le château.Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps, quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages? Rester à Paris, n'était-ce pas se condamner à continuer d'anciennes habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout à fait gênantes? acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu Mme Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château avait des agréments: d'autant plus chic de se faire conduire à la messe en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de trôner à l'église dans le banc d'honneur; très amusant de pouvoir envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle des petits cadeaux: un œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet, un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner; maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute glorieuse.Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois! et quelle fierté, quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait vraiment pas ce que c'était que de l'agneau: par là, cette propriété qui produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois: dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du Limousin défrichaient; dans les écuries, qu'on transformait en étables; enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, construisaient la laiterie et la porcherie.Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première: avoir une vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent; travailler chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un étonnement et une douleur: sans doute ces vignes ne rapportaient plus rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour, par hasard, par miracle? il n'y avait qu'à attendre.Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la mamelle de la vache? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc? Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela.Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente.Et alors? Dame alors chacun pourrait en avoir un morceau, et dans les terres régénérées par la culture les vignes qu'on replanterait feraient merveille.IIPour le père, occupé du matin au soir par la surveillance de ses travaux, défrichements, bâtisse, montage des machines; pour la mère, affairée par ses envois et sa correspondance; pour la fille, toute à sa peinture, le temps avait passé vite, avril, mai, juin, sans qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés. Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était toujours pour en retarder l'exécution. A la fin, Mme Barincq se fâcha.--Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas encore vu la mer, et que depuis que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui faire ce plaisir, je suis outrée.--Est-ce ma faute? Anie, je te fais juge.Et Anie rendit son jugement en faveur de son père:--Puisque j'ai bien attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus ou de moins sont maintenant insignifiantes.--Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour revenir le lundi: pendant quelques heures les travaux pourraient bien, sans doute, se passer de l'œil du maître: et pour empêcher de nouvelles remises Mme Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.--Tu ne ferais pas cela.--Parce que?--Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir d'Anie: s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le meilleur de la vie?--Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la lui donner!--Dimanche, ou plutôt samedi.En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils arrivaient à Biarritz et Anie au bras de son père descendait la pelouse plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage; puis, après un temps d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur la grève que la marée baissante commençait à découvrir.C'était l'heure du bain, et entre les cabines et la mer il y avait un continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant que celui auquel ils assistaient; tout cela formant la cohue, le tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le sable.Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes claires et des ombrelles un regard distrait; l'un, de taille bien prise, beau garçon, à la tournure militaire; l'autre, grand, aux épaules larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un athlète grec habillé à la mode du jour.Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha vers sa femme et sa fille:--Le capitaine Sixte, dit-il.--Où?Il le désigna le mieux qu'il put.--Lequel? demanda Mme Barincq.--Celui qui a l'air d'un officier; n'est-ce pas qu'il est bien?--J'aime mieux l'autre, répondit Mme Barincq.--Et toi, Anie, comment le trouves-tu?--Je ne l'ai pas remarqué; mais la tournure est jolie.--Pourquoi n'est-il pas en tenue? demanda Mme Barincq.--Comment veux-tu que je te le dise?--Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.--Cela n'est pas certain; s'il est blond de barbe, il est noir de cheveux.--Pourquoi ne t'a-t-il pas salué? demanda Barincq.--Il ne m'a pas vu.--Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.--Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, dit Anie.--C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.--Les voici, interrompit Anie.(A suivre.)Hector Malot.

Dans une villa voisine de celle qu'habite la famille Aubert, vit le comte Jacques de Thièvres. Il n'a pas à demander la santé au climat de Provence. Si le comte est à Menton, c'est que la mode conduit là toute la population élégante. Jacques de Thièvres a un grand nom, une grande fortune, cent cinquante mille livres de rentes. Il est dégoûté des femmes, du plaisir, de tout le reste; c'est un blasé. Il a lu et appris par cœur Mardoche; il est fait sur ce modèle des héros des romans d'amour de 1830, avec ses quarante ans bien mal employés jusque-là. Il a pour principe l'indifférence, pour mal le scepticisme. Pourtant, si le bien se présente, il ne se refuse pas à le faire, il n'est pas, à ce point, réfractaire, malgré ses théories, à toute bonne action; l'esprit de charité humaine ne l'agite pas, mais s'il l'entraîne par hasard, ce comte est prêt à se reprendre. Personnage peu sympathique dans ses hésitations et qui tient plus du raisonnement que de la nature. Il perd dans un seul mot tout le bénéfice d'une bonne action: on ne croit pas à lui plus qu'il ne croit en lui-même. Peut-être aurait-il regret qu'il en fût autrement.

Eh bien, soit. Sa physionomie est indéfinie, il portera la peine de cette hésitation troublante pour le spectateur qui ne sait au juste à quel homme il a à faire, qui accepterait peut-être dans un roman, ou dans une nouvelle, ce personnage mis en œuvre avec toute l'autorité d'un écrivain de premier ordre, mais qui, au théâtre, ne peut l'admettre dans ses contradictions. Cette famille Aubert intéresse comme une curiosité Jacques de Thièvres dont la théorie morale est de ne s'intéresser à rien. Marthe est belle, mais la beauté, c'est chose bien banale, et, à l'âge où il est, le comte n'est pas homme à se laisser prendre à cette considération, bonne pour les naïfs de l'amour.

Ses yeux s'attachent sur Simone, il y a là un cas particulier. La malade lit un volume de Hugo; aux marques qu'elle a faites dans les pages du poète, aux passages qu'elle a soulignés, il est facile de voir que la pauvre enfant a senti l'arrêt cruel qui la condamne à quitter la vie sans avoir senti les joies de l'amour et de la maternité. Elle pleure la vie; dès lors, il entre dans la partie du comte de faire à cette enfant la charité des bonheurs rêvés et inconnus, mais la charité blanche, pour me servir de l'adjectif du titre. M. de Thièvres prendra des bras de sa mère cette enfant, qu'il rendra enfant à la tombe quand l'heure de la mort aura sonné; ces choses-là sont charmantes et dites par l'auteur d'une façon exquise dans une scène qui est à coup sur la meilleure de l'ouvrage, la scène dans laquelle le comte fait à Mme Aubert sa de mande en mariage, mais je ne saurais dire dans quel état de malaise se trouve l'esprit des spectateurs.

M. Jules Lemaitre a prévu cette impression; car à la demande du comte Jacques Mme Aubert répond que le sentiment qui le conduit à un désir si extraordinaire lui semble bien obscur. Il est, en effet, obscur ce sentiment, et il pèse si terriblement sur la pièce, que le public, inquiet de la sincérité du dévouement, doute de la sincérité du sacrifice. Au théâtre, l'ingéniosité est pleine de séductions, mais aussi pleine de dangers.

La sœur, Marthe, qui aime Jacques et qui a conçu l'espérance d'être la comtesse de Thièvres avec cent cinquante mille livres de rente, n'est pas peu étonnée d'apprendre ce mariage qui fait le bonheur de Simone: car, en voyant quelle est aimée, Simone croit à la vie. On prend à Marthe toutes ses espérances, elle éclate en reproches; ce roman de la phtisie, cette mourante qu'on marie, cette fiancéein extremis, tout cela lui parait ridicule, criminel même. Le mariage s'est accompli pourtant malgré ces grandes colères. Simone va mieux, on le croit du moins, le comte l'entoure de soins. Auprès de cette pauvre créature couchée sur sa chaise longue, dans son élégante toilette, à cette dernière heure du jour où Simone dans les bras de son mari contemple la mer et le ciel, le comte s'oublie et lui donne un baiser, et voilà Simone enivrée et croyant à l'amour et à la maternité.

Je ne sais de quelle protection le public avait entouré cette enfant, toujours est-il que ce baiser l'a offensé dans sa pudeur. Il s'est irrité plus encore dans la scène suivante. Après des reproches sanglants adressés à sa sœur, Marthe, restée seule avec son beau-frère, s'en prend résolument à lui; elle lui avoue qu'elle l'aimait, qu'elle l'aime encore; le comte, un peu surpris d'un aveu aussi franc, veut imposer silence à Marthe; mais Marthe est si belle dans sa colère que Jacques de Thièvres faiblit peu à peu, qu'il consent à un rendez-vous que Marthe lui donne pour la nuit avant son départ, et que le comte, qui prend des arrhes, lui baise la main. Simone, qui est entrée sans bruit et qui a tout entendu, tombe et meurt. Personne dans la salle ne doutait de ce dénouement.

La pièce est jouée à merveille. C'est M. Febvre qui fait le comte Jacques avec une aisance, une distinction parfaites. Je ne vous donne pas ce rôle comme un des plus faciles au théâtre, aussi a-t-il fallu toute l'habileté de ce comédien hors ligne pour en sauver les dangers. M. Laroche donne au docteur Doliveux une excellente physionomie. Mlle Reichemberg est exquise dans Simone; Mlle Pierson nous a ému jusqu'aux larmes dans le personnage de Mme Aubert; le rôle de Marthe est défendu par le talent et par la beauté de Mlle Marsy. Vous voyez que la Comédie ne s'est pas épargné et a livré bataille avec ses meilleures troupes.

M. Savigny.

Rome pendant la semaine sainte, avec 52 dessins de Renouard, un magnifique volume in-4°, luxueusement édité par la maison Boussod et Valadon. (Prix, broché: 40 francs; relié en vélin blanc, avec fers spéciaux: 60 francs. Exemplaires de luxe sur Japon: 100 francs.)

Rome, la Rome de 1890, papale encore aux trois quarts, italianisée pourtant par des côtés, demeurée si profondément catholique et se sentant néanmoins des efforts des libres-penseurs, offre un spectacle si intéressant et si particulier qu'il semblait étrange que nul artiste n'eut encore été tenté de renouveler pour la Rome contemporaine ce qu'avaient si bien fait Thomas pour la Rome de 1820 et Henry Regnault pour la Rome de 1868. C'est cette œuvre qu'a entreprise le peintre le plus amoureux de la vérité, le plus chercheur de la forme caractéristique des êtres, le plus désireux d'en donner une représentation exacte et vivante, un peintre dont le nom n'est plus à faire après les admirables dessins qu'il a exposés en Angleterre et en France: M. Paul Renouard.

Le texte, écrit avec une passion raisonnée et une connaissance approfondie de Rome, de son passé et de son présent, avec un souci d'exactitude égal à celui que le peintre a apporté à ses dessins, traduit sans périphrases l'impression qu'éprouve un catholique dans la Rome modernisée, recueille en passant sur l'histoire des institutions françaises à Rome des documents d'un intérêt supérieur et constitue, à côté des dessins si sincères de M. Paul Renouard, une enquête dont le mérite ne saurait passer inaperçu et dont l'orthodoxie ne peut être suspectée.

Mélanges oratoiresde Mgr d'Hulst, 2 vol. in-8°. Paris, Poussielgue.--Voici un écho les conférences de Notre-Dame. Non que les discours réunis ici par Mgr d'Hulst soient ceux qu'il prononce en ce moment dans la chaire de Lacordaire et de Monsabré. Mais le ton est le même. Les catholiques qui habitent la province auront là une idée d'un génie d'éloquence chez lequel la sécheresse et la froideur ont la valeur d'un ornement.

Il y a, en effet, des orateurs plus chaleureux que Mgr d'Hulst, et vraiment c'est facile. Il y en a peu qui soient plus convaincants et plus satisfaisants pour des philosophes et des raisonneurs, et ce n'est pas un petit mérite aujourd'hui. Le recteur de l'université catholique est, en somme, un conférencier plutôt qu'un orateur, et un écrivain plutôt qu'un conférencier. Cet écrivain n'est point à dédaigner. Mgr d'Hulst parle un français très souple, très pur et toujours remarquable par la simplicité du tour et l'absolue justesse de l'expression.

Bref, cesMélangesseront lus. Nous recommandons aux curieux tout le second volume. Ils y trouveront un historique de l'Institut catholique de Paris avec d'intéressants plaidoyerspro domo.

Souvenirs Chinois, par Léon Caubert, 1 vol. in-4°, avec dix-sept planches hors texte, 10 fr. (Librairie des Bibliophiles. 7, rue de Lille.)--La Chine, comme tout le reste, s'en va. La faute en est à la facilité de plus en plus grande des communications, qui, par la suppression des distances, tend à rendre le monde de plus en plus uniforme avec la perspective finale de l'universel ennui. Nous n'en sommes pas encore là, mais cela viendra. En attendant cette Chine de l'avenir, M. Léon Caubert, ancien élève de l'École des langues orientales, membre de la mission extraordinaire envoyée à Pékin pour réviser le traité Cogordan, nous parle de l'autre, celle du présent et du passé, qu'il n'a pas la prétention d'avoir découverte, mais qu'il a vue de près et dont il a rapporté des leçons d'expérience utiles et de fort intéressants souvenirs.

L'Obstacle, par Alphonse Daudet, vient de paraître chez l'éditeur E. Flammarion dans la collection Guillaume, illustrée. L'ouvrage continue cette brillante série de volumes in-18 si appréciée des amateurs.

Les illustrations sont de Bieler, Gambard, Marold et Montégut.

M. CAHOURS Membre de l'Académie des Sciences, récemment décédé.--Photo. Gerschel.

La reine d'Angleterre est arrivée cette semaine à Grasse où elle va pendant un mois goûter les effets bienfaisants de notre température méditerranéenne. Sans vanité chauvine, on peut dire que la reine d'Angleterre aurait été bien en peine de mieux choisir, si elle cherchait un climat tempéré, une station bien abritée contre les retours offensifs du froid qui troublent les premières journées du printemps.

Grasse est située à souhait pour satisfaire aux désirs des santés les plus débiles, des convalescences les plus délicates, ou simplement des oisivetés les plus dorées et les plus exigeantes. A treize kilomètres de la mer bleue, au penchant d'une douce colline que peuplent de fleurs et de fruits les champs de roses et d'oliviers, au milieu d'un site délicieux s'étagent les villas princières qui entourent Grasse.

Jamais les vents d'est, si redoutables sur la côte, jamais l'humidité que le crépuscule répand sur bien des points du littoral, ne viennent troubler la sérénité de l'atmosphère. Les vents froids de la mer s'arrêtent avant d'atteindre le rivage.

De la terrasse du Grand-Hôtel on jouit d'une vue panoramique admirable, et l'on peut, du milieu du boulevard Thiers, apercevoir: à l'ouest, la ville, dont les maisons en plein midi sont ensoleillées toute la journée, les montagnes des Maures et de l'Esterel; en face, au sud, une plaine immense, qui a comme horizon la Méditerranée; à l'est, les villages voisins, dont les clochers émergent de toutes parts au milieu des champs de fleurs, puis les phares d'Antibes et de Villefranche, et, tout au fond, le groupe des Alpes couvertes d'un blanc manteau de neige.

On ne sait pas ce que feront, en temps de guerre, les navires colosses qui composent les escadres modernes. L'expérience n'en a pas été faite, et quelques-uns d'entre eux sont nés, ont vécu et ont disparu, usés ou démodés, des listes de la flotte, ayant épuisé leur existence en pleine paix. Mais, si l'on en juge par les désastres que cause leur attouchement seul, on peut prévoir que la guerre sur mer, à l'avenir, sera la dernière expression de la puissance destructive. Voici un grand paquebot, l'Utopia, qui heurte à peine l'éperon du cuirasséAnson, et, en quelques minutes, le premier coule à pic.

Mardi de la semaine dernière, à sept heures du soir, le steamer anglaisUtopia, de l'Anchor Line, venant de Naples et se rendant à New-York avec 830 passagers, la plupart des émigrants, arrivait devant Gibraltar. Le temps était assez clair, avec très grand vent du sud-ouest et mer assez forte. Faisant route à petite vitesse vers le mouillage des navires du commerce, l'Utopiadevait passer sur l'avant de plusieurs bâtiments de guerre. C'est alors qu'eut lieu la catastrophe. Le cuirassé l'Ansonétait au mouillage: c'est un bâtiment à avant-bras et à puissant éperon, que l'on voit à droite sur notre dessin. C'est un des cuirassés les plus puissants de la marine anglaise qui soient à flot, car on met seulement aujourd'hui en chantier ceux qui doivent jauger 14,000 tonneaux. L'Ansona 10,600 tonneaux. Il mesure 100 mètres de longueur sur 21 mètres de largeur.

L'Utopiadoubla la partie visible du cuirassé, mais, poussée par le vent et le courant, elle l'aborda et frappa du flanc l'éperon qui était invisible. Aussitôt l'eau s'engouffra dans la brèche qui venait de se produire, le steamer donna une bande énorme et commença à s'enfoncer.

Le capitaine était, sur la passerelle; il fit aussitôt manœuvrer les signaux de détresse avec son sifflet à vapeur, mais en moins de cinq minutes, l'eau s'étant introduite dans la machine et les chaufferies, les signaux cessèrent de fonctionner et l'on n'entendit plus que les cris des malheureux passagers, dont les appels se perdaient dans la mugissement du vent.

Dès que l'escadre anglaise, qui était ancrée à Gibraltar, put se rendre compte de ce qui se passait, elle dirigea toutes ses embarcations sur le lieu du sinistre; mais, par suite de l'état de la mer, la mise à l'eau de ces embarcations était déjà une opération difficile: quant à aller accoster l'Utopia, c'était chose presque impossible pour elles, car elles étaient exposées à être brisées au premier choc. En même temps les cuirassés faisaient fonctionner leurs projecteurs électriques, éclairant la scène pittoresque dans son horreur que présentait la mer, couverte de malheureux se débattant au milieu des lames, se cramponnant aux embarcations des sauveteurs, faisant chavirer deux d'entre elles, car au nombre des victimes, qui atteint le chiffre de 576, il faut compter deux courageux marins qui s'étaient voués au secours de leurs semblables.

C'est ce drame terrible que représente notre dessin. Rien de saisissant comme l'aspect de ce cuirassé, immobile au milieu des lames qui déferlent, impassible en quelque sorte dans sa majestueuse puissance, à côté de ces malheureux dont il a causé involontairement la perte. En quelques minutes, il a créé autour de lui une scène de désolation qui semble être, en pleine paix, un épisode d'une terrible guerre navale.

Sous ce titre: l'Impératrice Faustine, le théâtre de la Porte-Saint-Martin a joué un drame historique un peu vide en ses deux premiers actes, mais qui contient de très belles situations dans les deux actes suivants. Avidius Cassius, amoureux de Faustine, et honteux des débordements de l'impératrice, pardonné une première fois par l'empereur Marc-Aurèle, sachant que l'impératrice a organisé le soir même un souper dans sa maison sur le Tibre, jure de tuer cette femme éhontée. Désarmé par un regard de Faustine, il se jette à ses pieds, et l'impératrice lui propose alors de régner avec lui. Il soulèvera les provinces contre l'empereur, il le battra, et il partagera avec elle le pouvoir suprême. Cassius obéit: une bataille a lieu en Orient entre lui et Marc-Aurèle.

Le bruit court que l'empereur a été vaincu et que l'armée triomphante marche sur Rome: l'impératrice soulève la populace contre Marc-Aurèle, ce philosophe incapable de régner. Mais, au lieu de Cassius qu'elle attendait, c'est Marc-Aurèle qui entre triomphant dans la ville, tenant Cassius captif. L'effet de cette très belle scène a été des plus grands, et l'œuvre de M. Stanislas Kzewuski a été chaleureusement applaudie malgré quelques défaillances. MM. Pierre Berton et Fabrègues ont joué fort convenablement ce drame historique, mais les honneurs de la soirée ont été pour Mme Jane Hading, très jolie dans ce rôle de Faustine un peu trop complexe et trop puissant pour ses moyens dramatiques.

La gravure que nous donnons du quatrième acte de l'Impératrice Faustinenous transporte en plein Forum.

Un arc immense, qui, dans l'esprit de l'auteur, est sans doute l'arc dit des Fabiens, s'élève sur la gauche. On sait que l'arc des Fabiens était à cheval sur la voie sacrée. La statue équestre de l'un des empereurs se voit auprès de l'arc triomphal. Un dais immense la protège contre les rigueurs des saisons; tout autour, des colonnes se dressent toutes de marbre ou de porphyre, dans l'ordre corinthien... Au fond, l'on voit se profiler les monuments de l'un des côtés du Forum... Les temples, les basiliques, les fontaines, les palais, s'étagent les uns au-dessus des autres et montent vers le temple de Jupiter Capitolin.

C'est sur le Forum que se place la scène maîtresse de l'Impératrice, Faustine. La foule se presse, réclamant une victime... Marc-Aurèle arrive vainqueur et des barbares et des traîtres qui, conseillés par Faustine, voulaient le détrôner... Les licteurs le précèdent; les légions le suivent. La garde prétorienne attend ses ordres... L'empereur, dont la patience a été mise à de dures épreuves et est à bout, se venge, non sans un certain raffinement, de l'infidèle impératrice... C'est par elle qu'il fait prononcer devant le peuple la condamnation des coupables... Alors Marc-Aurèle livre à la foule lâche et féroce le centurion Aper, le complice d'Avidius Cassius dans sa révolte... Bientôt c'est la scène même que représente notre gravure; la foule ramène Aper ensanglanté, déchiré par les mains de la populace... L'impératrice Faustine assiste à ce spectacle avec effroi et horreur... Car c'est le même supplice, elle le sait, qui est réservé à son complice et amant Avidius Cassius, que les prétoriens gardent enchaîné... Marc-Aurèle reste impassible, en vrai philosophe...

Il y a, dans toute cette scène, un effet large et puissant... Il est rendu plus saisissant encore par le rôle qu'y joue la populace romaine, sanguinaire et cruelle autant que lâche, comme toutes les foules.

Le beau tableau de Fragonard, que nous reproduisons dans notre double page et que le grand artiste a appelé l'Inspiration, est un des trésors les plus précieux de la collection Lacaze, au musée du Louvre. Quel est celui de ses contemporains que Fragonard a choisi pour personnifier l'Inspiration? Serait-ce Diderot, comme quelques-uns le croient? Peut-être, bien que les portraitistes du philosophe lui donnent un nez busqué que nous ne retrouvons point là. En tous cas, cette physionomie si sagace et si vivante, ces yeux à la fois tendres et passionnés, ces lèvres qu'entr'ouvre un sourire malicieux et bon tout à la fois, évoquent moins l'image d'un philosophe songeant au néant des choses humaines que celle d'un poète rêvant de l'amour. Il est vrai que Diderot fut tout cela, et que le père de l'Encyclopédiene faisait aucun tort à l'écrivain si fantaisiste et si profond duNeveu de Rameau, à l'amant si passionné desLettres à Mlle Volant.

Fragonard, l'incomparable artiste à qui nous devons ce chef-d'œuvre, était mieux que quiconque apte à comprendre l'angoisse spéciale de son héros; sa peinture, d'une si alerte et si gaie vivacité, a fréquemment l'allure d'un coquet billet d'amour. Mais elle a, en outre, quelque chose de robuste et d'énergique qui, chez nos peintres du dix-huitième siècle, était une qualité assez rare. De plus, il fut, jusqu'à la Révolution française, un joyeux et spirituel viveur. Il avait un goût admirable, pour le luxe, et l'on assure que l'intérieur de sa maîtresse, Mlle Guimard, était l'un des plus merveilleux du temps. Hélas! les bouleversements politiques l'avaient ruiné. Mais qu'importe! Il laissait derrière lui un si glorieux rêve! Il avait montré dans tant d'admirables toiles des êtres délicieux, heureux de vivre et de s'aimer! Leur souvenir, sans doute, l'accompagna jusqu'à la fin de ses jours. Et cela lui constituait une sorte de richesse plus véritable que l'autre, la sympathie de cette joyeuse et saine réunion de belles créatures, dont les sourires avaient inspiré ses chefs-d'œuvres!

La science a perdu cette semaine un de ces serviteurs consciencieux et méritants que la renommée bruyante ne poursuit pas au fond de leurs laboratoires, mais qui conservent, pour tous les esprits éclairés, une gloire d'autant plus pure. Il s'agit de M. Auguste-Thomas Cahours, membre de l'Académie des sciences, commandeur de la Légion d'honneur, décédé à l'âge de soixante-dix-huit ans.

Il avait été élève de l'École polytechnique, mais ses prédispositions pour l'étude de la science pure, de la science théorique, l'engagèrent à quitter le corps d'état-major où il était classé à sa sortie de l'école. Démissionnaire, il se consacra exclusivement à l'étude de la chimie et surtout de la chimie organique.

Il devint professeur à l'École centrale, puis répétiteur de chimie à l'École polytechnique, enfin essayeur à la Monnaie. Il fut un des premiers chimistes qui établirent le transport des radicaux moléculaires en chimie organique, et, par suite, un des créateurs des formules de constitution aujourd'hui adoptées par tous les savants.

C'est en 1868 qu'Auguste-Thomas Cahours entra à l'Académie des sciences où il remplaçait, dans la section de chimie, le savant J.-B. Dumas, nommé secrétaire perpétuel.

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

Jusque-là Anie n'avait rien dit, mais comme toujours, lorsqu'un différend s'élevait entre son père et sa mère, elle essaya d'intervenir:

--Je demande qu'il ne soit pas question de mon mariage, dit-elle, et qu'on ne s'en préoccupe pas; ce que cet héritage inespéré a de bon pour moi, c'est de me rendre ma liberté; maintenant je peux me marier quand je voudrai, avec qui je voudrai, et même ne pas me marier du tout, si je ne trouve pas le mari qui doit réaliser certaines idées autres aujourd'hui que celles que j'avais il y a un mois.

--Ce n'est pas dans ce pays perdu que tu le trouveras, ce mari.

--Je te répondrais comme papa: Pourquoi pas? si je devais tenir une place quelconque dans vos préoccupations, mais justement je vous demande de ne me compter pour rien.

--Tu accepterais de vivre à Ourteau!

--Très bien.

--Tu es folle.

--Quand on était résignée à vivre rue de l'Abreuvoir, on accepte tout... ce qui n'est pas Montmartre, et d'autant plus volontiers que ce tout consiste en un château, dans un beau pays...

--Tu ne le connais pas.

--Je suis dedans.

Comme sa fille l'avait secouru il voulut lui venir en aide:

--Et ce que je désire pour nous ce n'est pas une existence monotone de propriétaire campagnard qui n'a d'autres distractions que celles qu'on trouve dans l'engourdissement du bien-être, sans soucis comme sans pensées. Quand je disais tout à l'heure qu'on pouvait faire rendre à la propriété un revenu de dix pour cent au moins, ce n'est pas en se croisant les bras pendant que les récoltes qu'elle peut produire poussent au hasard de la routine, c'est en s'occupant d'elle, en lui donnant ses soins, son intelligence, son temps. Par suite de causes diverses Gaston laissait aller les choses, et, ses vignes ayant été malades, il les avait abandonnées, de sorte qu'une partie des terres sont en friche et ne rapportent rien.

--Tu veux guérir ces vignes?

--Je veux les arracher et les transformer en prairies. Grâce au climat à la fois humide et chaud, grâce aussi à la nature du sol, nous sommes ici dans le pays de l'herbe, tout aussi bien que dans les cantons les plus riches de la Normandie. Il n'y a qu'à en tirer parti, organiser en grand le pâturage; faire du beurre qui sera de première qualité; et avec le lait écrémé engraisser des porcs; mes plans sont étudiés...

--Nous sommes perdues! s'écria Mme Barincq.

--Pourquoi perdus?

--Parce que tu vas te lancer dans des idées nouvelles qui dévoreront l'héritage de ton frère; certainement je ne veux pas te faire de reproches, mais je sais par expérience comme une fortune fond, si grosse qu'elle soit, quand elle doit alimenter une invention.

--Il ne s'agit pas d'inventions.

--Je sais ce que c'est: on commence par une dépense de vingt francs, on n'a pas fini à cent mille.

L'arrivée au haut de la côte empêcha la discussion de s'engager à fond et de continuer; sans répondre à sa femme, Barincq commanda au cocher de mettre la voiture en travers de la route, puis étendant la main avec un large geste en regardant sa fille:

--Voilà les Pyrénées, dit-il; de ce dernier pic à gauche, celui d'Anie, jusqu'à ces sommets à droite, ceux de la Rhune et des Trois-Couronnes, c'est le pays basque--le nôtre.

Elle resta assez longtemps silencieuse, les yeux perdus dans ces profondeurs vagues, puis les abaissant sur son père:

--A ne connaître rien, dit-elle, il y a au moins cet avantage que la première chose grande et belle que je voie est notre pays; je t'assure que l'impression que j'en emporterai sera assez forte pour ne pas s'effacer.

--N'est-ce pas que c'est beau? dit-il tout fier de l'émotion de sa fille.

Mais Mme Barincq coupa court à cette effusion:

--Tiens, voilà notre château, dit-elle en montrant la vallée au bas de la colline, au bord de ce ruban argenté qui est le Gave, cette longue façade blanche et rouge.

--Mais il a grand air, vraiment?

--De loin, dit-elle dédaigneuse.

--Et de près aussi, tu vas voir, répondit Barincq.

--Je voudrais bien voir le plus tôt possible, dit Mme Barincq, j'ai faim.

La côte fut vivement descendue, et quand après avoir traversé le village où l'on s'était mis sur les portes, la calèche arriva devant la grille du château grande ouverte, la concierge annonça son entrée par une vigoureuse sonnerie de cloche.

--Comment! on sonne? s'écria Anie.

--Mais oui, c'était l'usage du temps de mon père et de Gaston, je n'y ai rien changé.

C'était aussi l'usage que Manuel répondît à cette sonnerie en se trouvant sur le perron pour recevoir ses maîtres, et, quand la calèche s'arrêta, il s'avança respectueusement pour ouvrir la portière.

--Voulez-vous déjeuner tout de suite? demanda Barincq.

--Je crois bien, je meurs de faim, répondit Mme Barincq.

Quand Anie entra dans la vaste salle à manger dallée de carreaux de marbre blanc et rose, lambrissée de boiseries sculptées, et qu'elle vit la table couverte d'un admirable linge de Pau damassé sur lequel étincelaient les cristaux taillés, les salières, les huiliers, les saucières en argent, elle eut pour la première fois l'impression du luxe dans le bien-être; et, se penchant vers son père, elle lui dit en soufflant ses paroles:

--C'est très joli, la richesse.

Ce qui fut joli aussi et surtout agréable, ce fut de manger tranquillement des choses excellentes, sans avoir à quitter sa chaise pour aller, comme dans la bicoque de Montmartre, chercher à la cuisine un plat ou une assiette, ou remplir à la fontaine la carafe vide. En habit noir, ganté, Manuel faisait le service de la table, silencieusement, sans hâte comme sans retard, et si correctement qu'il n'y avait rien à lui demander.

Pour la première fois aussi lui fut révélé le plaisir qu'on peut trouver à table, non dans la gourmandise, mais dans un enchaînement de petites jouissances qu'elle ne soupçonnait même pas.

--J'ai voulu, dit son père, ne vous donner, à ce premier déjeuner que vous faites au château, que des produits de la propriété: les artichauts viennent du potager, les œufs de la basse-cour; ce saumon a été pris dans notre pêcherie; le poulet qu'on va nous servir en blanquette a été élevé ici, le beurre et la crème de sa sauce ont été donnés par nos vaches; ce pain provient de blé cultivé sur nos terres, moulu dans notre moulin, cuit dans notre four; ce vin a été récolté quand nos vignes rapportaient encore; ces belles fraises si fraîches ont mûri dans nos serres...

--Mais c'est la vie patriarcale cela! interrompit Anie.

--La seule logique; et, sous le règne de la chimie où nous sommes entrés, la seule saine.

Après le déjeuner, il proposa un tour dans les jardins et dans le parc, mais Mme Barincq se déclara fatiguée par la nuit passée en chemin de fer; d'ailleurs elle les connaissait, ces jardins, et les longues promenades qu'elle y avait faites autrefois en compagnie de son beau-frère, quand elle lui demandait son intervention contre leurs créanciers, ne lui avaient laissé que de mauvais souvenirs.

--Moi, je ne suis pas fatiguée, dit Anie.

--Surtout, n'encourage pas ton père dans ses folies, et ne te mets pas avec lui contre moi.

--Veux-tu que nous commencions par les communs? dit-il en sortant.

--Puisque nous allons tout voir, commençons par où tu voudras.

Ils étaient considérables, ces communs; ayant été bâtis à une époque où l'on construisait à bas prix, on avait fait grand, et les écuries, les remises, les établis, les granges, auraient suffi à trois ou quatre terres comme celles d'Ourteau; tout cela, bien que n'étant guère utilisé, en très bon état de conservation et d'entretien.

En sortant des cours qui entourent ces bâtiments, ils traversèrent les jardins et descendirent aux prairies. Pour les protéger contre les érosions du Gave dont le cours change à chaque inondation, on ne coupe jamais les arbres de leurs rives, et toutes les plantes aquatiques, joncs, laiches, roseaux, massettes, sagittaires, les grandes herbes, les buissons, les taillis d'osiers et de coudriers, se mêlent sous le couvert des saules, des peupliers, des trembles, des aulnes, en une végétation foisonnante au milieu de laquelle les forts étouffent les faibles dans la lutte pour l'air et le soleil. Malgré la solidité de leurs racines, beaucoup de ces hauts arbres arrachés par les grandes crues qui, avec leurs eaux furieuses, roulent souvent des torrents de galets, se sont penchés ou se sont abattus de côtés et d'autres, jetant ainsi des ponts de verdure qui relient les rives aux îlots entre lesquels se divisent les petits bras de la rivière. C'est à une certaine distance seulement de cette lisière sauvage que commence la prairie cultivée, et encore nulle part n'a-t-on coupé les arbres de peur d'un assaut des eaux, toujours à craindre; dans ces terres d'alluvion profondes et humides, ils ont poussé avec une vigueur extraordinaire, au hasard, là où une graine est tombée, où un rejeton s'est développé, sans ordre, sans alignement, sans aucune taille, branchus de la base au sommet, et, en suivant les contours sinueux du Gave, ils forment une sorte de forêt vierge, avec de vastes clairières d'herbes grasses.

--Le beau Corot! s'écria Anie, que c'est frais, vert, poétique! est-il possible vraiment de deviner ainsi la nature avec la seule intuition du génie! certainement, Corot n'est jamais venu ici, et il a fait ce tableau cent fois.

--Cela te plaît?

--Dis que je suis saisie d'admiration; tout y est, jusqu'à la teinte grise des lointains, dans une atmosphère limpide, jusqu'aux nuances délicates de l'ensemble, jusqu'à cette beauté légère qui donne des envolées à l'esprit. C'est audacieux à moi, mais dès demain matin je commence une étude.

--Alors tu n'entends pas renoncer à la peinture?

--Maintenant? jamais de la vie. C'était à Paris que dans des heures de découragement je pouvais avoir l'idée de renoncer à la peinture, quand je me demandais si j'aurais jamais du talent, ou au moins la moyenne de talent qu'il faut pour plaire à ceux-ci ou à ceux-là, aux maîtres, à la critique, aux camarades, aux ennemis, au public. Mais, maintenant, que m'importe de plaire ou de ne pas plaire, pourvu que je me satisfasse moi-même! C'est quand on travaille en vue du public qu'on s'inquiète de cette moyenne; pour soi, il est bien certain qu'on n'en a jamais assez; alors, il n'y a pas à s'inquiéter du plus ou du moins; on va de l'avant; on travaille pour soi, et c'est peut-être la seule manière d'avoir de l'originalité ou de la personnalité. Qu'est-ce que ça nous fait, à cette heure, que mes croûtes tapissent les murs incommensurables du château! ça n'est plus du tout la même chose que si elles s'entassaient dans mon petit atelier de Montmartre sans trouver d'acheteurs.

Elle prit le bras de son père, et se serrant contre lui tendrement:

--C'est comme si je ne trouvais pas de mari; maintenant, qu'est-ce que cela nous ferait? Tu penses bien qu'en fait de mariage, je ne pense plus aujourd'hui comme le jour de notre soirée, où tu as été si étonné, si peiné, en me voyant décidée à accepter n'importe qui, pourvu que je me marie. Te souviens-tu que je te disais qu'à vingt ans, une fille sans dot était une vieille fille, tandis qu'à vingt-quatre ou vingt-cinq ans, celle qui avait de la fortune était une jeune fille? Puisque me voilà rajeunie, et pour longtemps, par un coup de baguette magique, je n'ai pas à me presser. Il y a un mois, c'était au mariage seul que je m'attachais; désormais, ce sera le mari seul que je considérerai pour ses qualités personnelles, pour ce qu'il sera réellement, et s'il me plaît, si je rencontre en lui un peu du prince charmant auquel j'ai rêvé autrefois, je te le demanderai quel qu'il soit.

--Et je te le donnerai, confiant dans ton choix.

--Voilà donc une affaire arrangée qui, de mon côté, te laisse toute liberté. Habitons ici, rentrons à Paris, il en sera comme tu voudras. Mais maman? Imagine-toi que, depuis que l'héritage est assuré, nous avons passé notre temps à chercher des appartements.

--Quel enfantillage!

--S'il n'y en a pas un d'arrêté boulevard des Italiens, c'est parce qu'elle hésite entre celui-là et un autre rue Royale; et permets-moi de te dire que je ne trouve pas du tout, en me plaçant au point de vue de maman, que ce soit un enfantillage. Elle est Parisienne et n'aime que Paris, comme toi, né dans un village, tu n'aimes que la campagne; rien n'est plus agréable pour toi que ces prairies, ces champs, ces horizons et la vie tranquille du propriétaire campagnard; rien n'est plus doux pour maman que la vue du boulevard et la vie mondaine; tu étouffes dans un appartement, elle ne respire qu'avec un plafond bas sur la tête; tu veux te coucher à neuf heures du soir, elle voudrait ne rentrer qu'au soleil levant.

--Mais en vous proposant d'habiter Ourteau, je ne prétends pas vous priver entièrement de Paris. Si nous restons ici huit ou neuf mois, nous pouvons très bien en passer trois ou quatre à Paris. Cette vie est celle de gens qui nous valent bien, qui s'en contentent, s'en trouvent heureux et ne passent pas pour des imbéciles. Tu me rendras cette justice, mon enfant, que, depuis que tu as des yeux pour voir et des oreilles pour écouter, tu ne m'as jamais entendu me plaindre, ni de la destinée, ni de l'injustice des choses, ni de personne.

--C'est bien vrai.

--Mais je puis le dire aujourd'hui, depuis longtemps à bout de forces, je me demandais si je ne tomberais pas en chemin: ces vingt dernières années de vie parisienne, de travail à outrance, de soucis, de privations, sans un jour de repos, sans une minute de détente, m'ont épuisé; cependant j'allais simplement parce qu'il fallait aller, pour vous; parce qu'avant de penser à soi, on pense aux siens. C'est ici que j'ai senti mon écrasement, par ma renaissance. Il faut donc que vous donniez à ma vieillesse la vie naturelle qui a manqué à mon âge viril, et c'est elle que je vous demande.

--Et tu ne doutes pas de la réponse, n'est-ce pas?

--D'ailleurs, cette raison n'est pas la seule qui me retienne ici, j'en ai d'autres qui, précisément parce qu'elles ne sont pas personnelles, n'en sont que plus fortes. J'ai toujours pensé que la richesse impose des devoirs à ceux qui la détiennent, et qu'on n'a pas le droit d'être riche rien que pour soi, pour son bien-être ou son plaisir. Sans avoir rien fait pour la mériter, du jour au lendemain, la fortune m'est tombée dans les mains; eh bien, maintenant il faut que je la gagne, et, pour cela, j'estime que le mieux est que je l'emploie à améliorer le sort des gens de ce pays, que j'aime, parce que j'y suis né.

Cette proposition lui fit regarder son père avec un étonnement où se mêlait une assez vive inquiétude: qu'entendait-il donc par employer la fortune qui lui tombait aux mains à l'amélioration du sort des paysans d'Ourteau?

Ce n'est pas impunément que dans une famille on s'habitue à voir critiquer le chef, discuter ses idées, mettre en doute son infaillibilité, contester son autorité, et le rendre responsable de tout ce qui va mal dans la vie: le cas était le sien. Que de fois, depuis son enfance, avait-elle entendu sa mère prendre son père en pitié: «Certainement je ne te fais pas de reproches, mon ami». Que de fois aussi, sa mère, s'adressant à elle, lui avait-elle dit: «Ton pauvre père!» Cette compassion pas plus que ces blâmes discrets n'avaient amoindri sa tendresse pour lui; elle le chérissait, elle l'aimait, «pauvre père», d'un sentiment aussi ardent, aussi profond, que si elle avait été élevée dans des idées d'admiration respectueuse pour lui: mais enfin, ce respect précisément manquait à son amour qui ressemblait plus à celui d'une mère pour son fils, «pauvre enfant», qu'à celui d'une fille pour son père: en adoration devant lui, non en admiration: pleine d'indulgence, disposée à le plaindre, à le consoler, toujours à l'excuser, mais par cela même à le juger.

Dans quelle aventure nouvelle voulait-il s'embarquer?

Il répondit au regard inquiet qu'elle attachait sur lui.

--Ton oncle, dit-il, s'était peu à peu désintéressé de cette terre par toutes sortes de raison: maladies des vignes, exigences des ouvriers ensuite, voleries des colons aussi, de sorte que dans l'état d'abandon où il la laissait, après l'avoir reprise entièrement entre ses mains, elle ne lui rapportait pas deux pour cent, et encore n'était-ce que dans les très bonnes années. Vous seriez les premières, ta mère et toi, à me blâmer, si je continuais de pareils errements.

--T'ai-je jamais blâmé?

--Je sais que tu es une trop bonne fille pour cela: mais enfin, il n'en est pas moins vrai que vous seriez en droit de trouver mauvaise la continuation d'une pareille exploitation.

--Tu veux arracher les vignes malades?

--Je veux transformer en prairies artificielles toutes les terres propres à donner de bonnes récoltes d'herbe. Le foin qui, il y a quelques années, se vendait vingt-cinq sous les cinquante kilos, se vend aujourd'hui cinq francs, et avec le haut prix qu'a atteint la main-d'œuvre pour le travail de la vigne et du maïs, alors que les ouvriers exigent par jour deux francs de salaire, une livre de pain et trois litres de vin, il est certain qu'il y a tout avantage à produire, au lieu de vin médiocre, de l'herbe excellente; ce que je veux obtenir, non pour vendre mon foin, mais pour nourrir des vaches, faire du beurre et engraisser des porcs avec le lait doux écrémé.

De nouveau il vit le regard inquiet qu'il avait déjà remarqué se fixer sur lui.

--Décidément, dit-il, il faut que je t'explique mon plan en détail, sans quoi tu vas t'imaginer que l'héritage de ton oncle pourrait bien se trouver compromis. Allons jusqu'à ce petit promontoire qui domine le cours du Gave; là tu comprendras mieux mes explications.

Ils ne tardèrent pas à arriver à ce mouvement de terrain qui coupait la prairie et la rattachait par une pente douce aux collines.

--Tu remarqueras, dit-il, que cette éminence se trouve à l'abri des inondations les plus furieuses du Gave, et qu'un canal de dérivation qui la longe à sa base produit ici une chute d'eau autrefois utilisée, maintenant abandonnée depuis longtemps déjà, mais qui peut être facilement remise en état. Cela observé, je reprends mon explication. Je t'ai dit que je commençais par arracher toutes les vignes qui ne produisent plus rien; mais comme pour transformer une terre défrichée en une bonne prairie il ne faut pas moins de trois ans, des engrais chimiques pour lui rendre sa fertilité épuisée et des cultures préparatoires en avoine, en luzerne, en sainfoin, ce n'est pas un travail d'un jour, tu le vois. En même temps que je dois changer l'exploitation de ces terres, je dois aussi changer le bétail qui consommera leurs produits. Ton oncle pouvait, avec le système adopté par lui, se contenter de la race du pays, qui est la race basquaise plus ou moins dégénérée, de petite taille nerveuse, sobre, à la robe couleur grain de blé, aux cornes longues et déliées, comme tu peux le voir avec les vaches qui paissent au-dessous de nous; cette race, d'une vivacité et d'une résistance extraordinaire au travail, est malheureusement mauvaise laitière; or, comme ce que je demanderai à mes vaches ce sera du lait, non du travail, je ne peux pas la conserver.

--Si jolies, les basquaises!

--En obéissant à la théorie, je les remplacerais par des normandes qui, avec nos herbes de première qualité, me donneraient une moyenne supérieure à dix-huit cents litres de lait; mais, comme je ne veux pas courir d'aventures, je me contenterai de la race de Lourdes qui a le grand avantage d'être du pays, ce qui est à considérer avant tout, car il vaut mieux conserver une race indigène avec ses imperfections, mais aussi avec sa sobriété, sa facilité d'élevage et son acclimatation parfaite, que de tenter des améliorations radicales qui aboutissent quelquefois à des désastres. Me voilà donc, quand la transformation du sol est opérée, à la tête d'un troupeau de trois cents vaches que le domaine peut nourrir.

--Trois cents vaches!

--Qui me donnent une moyenne de quatre cent cinquante mille litres de lait par an, ou douze à treize cents litres par jour.

--Et qu'en fais-tu de cette mer de lait?

--Du beurre. C'est précisément pour que tu te rendes compte de mon projet que je t'ai amenée ici. Pour loger mes vaches, au moins quand elles ne sont pas encore très nombreuses, j'ai les bâtiments d'exploitation qui, dans le commencement, me suffisent, mais je n'ai pas de laiterie pour emmagasiner mon lait et faire mon beurre; c'est ici que je le construis, sur ce terrain à l'abri des inondations et à proximité d'une chute d'eau, ce qui m'est indispensable. En effet, je n'ai pas l'intention de suivre les vieux procédés de fabrication pour le beurre, c'est-à-dire d'attendre que la crème ait monté dans des terrines et de la battre alors à l'ancienne mode; aussitôt trait, le lait est versé dans des écrémeuses mécaniques qui, tournant à la vitesse de 7,000 tours à la minute, en extraient instantanément la crème; on la bat aussitôt avec des barrattes danoises; des délaiteuses prennent ce beurre ainsi fait pour le purger de son petit lait; des malaxeurs rotatifs lui enlèvent son eau; enfin des machines à mouler le compriment et le mettent en pain. Tout cela se passe, tu le vois, sans l'intervention de la main d'ouvriers plus ou moins propres. Ce beurre obtenu, je le vends à Bordeaux, à Toulouse; l'été dans les stations d'eaux: Biarritz, Cauterets, Luchon; l'hiver je l'expédie jusqu'à Paris. Mais le beurre n'est pas le seul produit utilisable que me donnent mes vaches.

Elle le regarda avec un sourire tendre.

--Il me semble, dit-elle, que tu récites la fable de Laitière et le pot au lait.

--Précisément, et nous arrivons, en effet, au cochon.

Le porc à s'engraisser coûtera peu de son,

et même il n'en coûtera pas du tout. Après la séparation de la crème et du lait, il me reste au moins douze cents litres de lait écrémé doux avec lequel j'engraisse des porcs installés dans une porcherie que je fais construire au bout de cette prairie le long de la grande route, où elle est isolée. Pour ces porcs, je procède à peu près comme pour mes vaches, c'est-à-dire qu'au lieu d'envoyer des porcs anglais du Yorhshire ou du Berkshire, je croise ces races avec notre race béarnaise et j'obtiens des bêtes qui joignent la rusticité à la précocité. Tu connais la réputation des jambons de Bayonne; à Orthez se fait en grand le commerce des salaisons; je ne serai donc pas embarrassé pour me débarrasser dans de bonnes conditions de mes cochons, qui, engraissés avec du lait doux, seront d'une qualité supérieure. Voilà comment, avec mon beurre, mes veaux, et mes porcs, je compte obtenir de cette propriété un revenu de plus de trois cent mille francs, au lieu de quarante qu'elle donne depuis un certain nombre d'années. Mes calculs sont établis, et, comme j'ai eu à étudier une affaire de ce genre à l'Office cosmopolitain, ils reposent sur des chiffres certains. Que de fois, en dessinant des plans pour cette affaire, ai-je rêvé à sa réalisation, et me suis-je dit: «Si c'était pour moi!» Voilà que ce rêve peut devenir réalité, et qu'il n'y a qu'à vouloir pour qu'il soit le notre.

--Mais l'argent?

--Il y a dans la succession des valeurs qu'on peut vendre pour les frais de premier établissement, qui, d'ailleurs, ne sont pas considérables: trois cents vaches à 450 francs l'une coûtent 135,000 francs; les constructions de la laiterie et de la porcherie, ainsi que l'appropriation des étables, n'absorberont pas soixante mille francs, les défrichements cinquante mille; mettons cinquante mille pour l'imprévu, nous arrivons à deux cent quarante-cinq mille francs, c'est-à-dire à peu près le revenu que ces améliorations, ces révolutions si tu veux, nous donneront. Crois-tu que cela vaille la peine de les entreprendre? Le crois-tu?

Elle avait si souvent vu son père jongler avec les chiffres qu'elle n'osait reprendre, cependant elle était troublée...

--Certainement, dit-elle enfin, si tu es sûr de tes chiffres, ils sont tentants.

--J'en suis sûr; il n'est pas un détail qui ait été laissé de côté: dépenses, produits, tout a été établi sur des bases solides qui ne permettent aucun aléa; les dépenses forcées, les produits abaissés, plutôt que grossis. Mais ce n'est pas seulement pour nous que ces chiffres sont tentants comme tu dis; ils peuvent aussi le devenir pour ceux qui nous entourent, pour les gens de ce pays; et c'est à eux que je pensais en parlant tout à l'heure des devoirs des riches. Jusqu'à présent nos paysans n'ont tiré qu'un médiocre produit du lait de leurs vaches; aussitôt que mes machines fonctionneront et que mes débouchés seront assurés, je leur achèterai tout celui qu'ils pourront me vendre et le paierai sans faire aucun bénéfice sur eux. Ainsi je verserai dans le pays deux cents, trois cent mille francs par an, qui non seulement seront une source de bien-être pour tout le monde, mais encore qui peu à peu changeront les vieilles méthodes de culture en usage ici. Sur notre route depuis Puyoô tu as rencontré à chaque instant des champs de bruyères, et de fougères, d'ajoncs, c'est ce qu'on appelle destouyas, et on les conserve ainsi à l'état sauvage pour couper ces bruyères et en faire un engrais plus que médiocre. Quand le nombre des vaches aura augmenté par le seul fait de mes achats de lait, la quantité de fumiers produite augmentera en proportion, et en proportion aussi les touyas diminueront d'étendue; on les mettra en culture parce qu'on pourra les fumer; de sorte qu'en enrichissant d'abord le petit paysan je ne tarderai pas à enrichir le pays lui-même. Tu vois la transformation et tu comprends comment en faisant notre fortune nous ferons celle des gens qui nous entourent; n'est-ce pas quelque chose, cela?

Elle s'était rapprochée de lui à mesure qu'il avançait dans ses explications, et lui avait pris la main; quand il se tut, elle se haussa et lui passant un bras autour des épaules elle l'embrassa:

--Tu me pardonnes? dit-elle.

--Te pardonner? Que veux-tu que je te pardonne? demanda-t-il en la regardant tout surpris.

--Si je te le disais, tu ne me pardonnerais pas.

--Alors?

--Donne-moi l'absolution quand même.

--Tu ne voulais pas habiter Ourteau?

--Donne-moi l'absolution.

--Je te la donne.

-Maintenant sois tranquille, je te promets que ce sera maman elle-même qui te demandera à rester ici.

Fidèle à sa promesse, Anie avait amené sa mère à demander elle-même de ne pas vendre le château.

Dans le monde qui se respecte on passe maintenant la plus grande partie de l'année à la campagne, et l'on ne quitte ses terres qu'au printemps, quand Paris est dans la splendeur de sa saison comme Londres. Pourquoi ne pas se conformer à cet usage qui pour eux n'avait que des avantages? Rester à Paris, n'était-ce pas se condamner à continuer d'anciennes habitudes qui n'étaient plus en rapport avec leur nouvelle position, et des relations qui, n'ayant jamais eu rien d'agréable, deviendraient tout à fait gênantes? acceptables rue de l'Abreuvoir, certaines visites seraient plus qu'embarrassantes boulevard Haussmann.

Ces raisons, exposées une à une avec prudence, avaient convaincu Mme Barincq, qui, après un premier mouvement de révolte, commençait d'ailleurs à se dire, et sans aucune suggestion, que la vie de château avait des agréments: d'autant plus chic de se faire conduire à la messe en landau que l'église était à deux pas du château, plus chic encore de trôner à l'église dans le banc d'honneur; très amusant de pouvoir envoyer à ses amis de Paris un saumon de sa pêcherie, un gigot de ses agneaux de lait, des artichauts de son potager, des fleurs de ses serres. Si, au temps de sa plus grande détresse, elle s'était toujours ingéniée à trouver le moyen de faire autour d'elle des petits cadeaux: un œuf de ses poules, des violettes, une branche de lilas de son jardinet, un ouvrage de femme, qui témoignaient de son besoin de donner; maintenant qu'elle n'avait qu'à prendre autour d'elle, elle pouvait se faire des surprises à elle-même qui la flattaient et la rendaient toute glorieuse.

Quel triomphe en recevant les réponses à ses envois! et quelle fierté, quand on lui écrivait qu'avant de manger son gigot, on ne savait vraiment pas ce que c'était que de l'agneau: par là, cette propriété qui produisait ces agneaux et donnait ces saumons lui devenait plus chère.

Son consentement obtenu, les travaux avaient commencé partout à la fois: dans les vignes, que les charrues tirées par quatre forts bœufs du Limousin défrichaient; dans les écuries, qu'on transformait en étables; enfin dans la prairie, où les maçons, les charpentiers, les couvreurs, construisaient la laiterie et la porcherie.

Bien que la vigne de ce pays n'ait jamais donné que d'assez mauvais vin, c'est elle qui, dans le cœur du paysan, passe la première: avoir une vigne est l'ambition de ceux qui possèdent quelque argent; travailler chez un propriétaire et boire son vin, celle des tâcherons qui n'ont que leur pain quotidien. Quand on vit commencer les défrichements, ce fut un étonnement et une douleur: sans doute ces vignes ne rapportaient plus rien, mais ne pouvaient-elles pas guérir un jour, par hasard, par miracle? il n'y avait qu'à attendre.

Et l'on s'était dit que le frère aîné n'avait pas tort quand il accusait son cadet d'être un détraqué. Ne fallait-il pas avoir la cervelle malade pour s'imaginer qu'on peut faire du beurre avec du lait sortant de la mamelle de la vache? si cela n'était pas de la folie, qu'était-ce donc? Or, les folies coûtent cher en agriculture, tout le monde sait cela.

Aussi tout le monde était-il convaincu qu'il ne se passerait pas beaucoup d'années avant que le domaine ne fût mis en vente.

Et alors? Dame alors chacun pourrait en avoir un morceau, et dans les terres régénérées par la culture les vignes qu'on replanterait feraient merveille.

Pour le père, occupé du matin au soir par la surveillance de ses travaux, défrichements, bâtisse, montage des machines; pour la mère, affairée par ses envois et sa correspondance; pour la fille, toute à sa peinture, le temps avait passé vite, avril, mai, juin, sans qu'ils eussent bien conscience des jours écoulés. Quelquefois, cependant, le père revenait à l'engagement, pris par lui au moment de leur arrivée, de conduire Anie à Biarritz, mais c'était toujours pour en retarder l'exécution. A la fin, Mme Barincq se fâcha.

--Quand je pense qu'à son âge ma fille n'a pas encore vu la mer, et que depuis que nous sommes ici on ne trouve pas quelques jours de liberté pour lui faire ce plaisir, je suis outrée.

--Est-ce ma faute? Anie, je te fais juge.

Et Anie rendit son jugement en faveur de son père:

--Puisque j'ai bien attendu jusqu'à cet âge avancé, quelques semaines de plus ou de moins sont maintenant insignifiantes.

--Mais c'est un voyage d'une heure et demie à peine.

Il fut décidé qu'en attendant la saison on partirait le dimanche pour revenir le lundi: pendant quelques heures les travaux pourraient bien, sans doute, se passer de l'œil du maître: et pour empêcher de nouvelles remises Mme Barincq déclara à son mari que, s'il ne pouvait pas venir, elle conduirait seule sa fille à Biarritz.

--Tu ne ferais pas cela.

--Parce que?

--Parce que tu ne voudrais pas me priver du plaisir de jouir du plaisir d'Anie: s'associer à la joie de ceux qu'on aime, n'est-ce pas le meilleur de la vie?

--Si tu tiens tant à jouir de la joie d'Anie, que ne te hâtes-tu de la lui donner!

--Dimanche, ou plutôt samedi.

En effet, le samedi, par une belle après-midi douce et vaporeuse, ils arrivaient à Biarritz et Anie au bras de son père descendait la pelouse plantée de tamaris qui aboutit à la grande plage; puis, après un temps d'arrêt pour se reconnaître, ils allaient, tous les trois, s'asseoir sur la grève que la marée baissante commençait à découvrir.

C'était l'heure du bain, et entre les cabines et la mer il y avait un continuel va-et-vient de femmes et d'enfants, en costumes multicolores, au milieu des curieux qui les passaient en revue, et offraient eux-mêmes, par leurs physionomies exotiques, leurs toilettes élégantes ou négligées, tapageuses ou ridicules, un spectacle aussi intéressant que celui auquel ils assistaient; tout cela formant la cohue, le tohu-bohu, le grouillement, le tapage d'une foire que coupait à intervalles régulièrement rythmés l'écroulement de la vague sur le sable.

Ils étaient installés depuis quelques minutes à peine, quand deux jeunes gens passèrent devant eux, en promenant sur la confusion des toilettes claires et des ombrelles un regard distrait; l'un, de taille bien prise, beau garçon, à la tournure militaire; l'autre, grand, aux épaules larges, portant sur un torse développé une petite tête fine qui contrastait avec sa puissante musculature et le faisait ressembler à un athlète grec habillé à la mode du jour.

Quand ils se furent éloignés de deux ou trois pas, Barincq se pencha vers sa femme et sa fille:

--Le capitaine Sixte, dit-il.

--Où?

Il le désigna le mieux qu'il put.

--Lequel? demanda Mme Barincq.

--Celui qui a l'air d'un officier; n'est-ce pas qu'il est bien?

--J'aime mieux l'autre, répondit Mme Barincq.

--Et toi, Anie, comment le trouves-tu?

--Je ne l'ai pas remarqué; mais la tournure est jolie.

--Pourquoi n'est-il pas en tenue? demanda Mme Barincq.

--Comment veux-tu que je te le dise?

--Tu sais qu'il ne ressemble pas du tout à ton frère.

--Cela n'est pas certain; s'il est blond de barbe, il est noir de cheveux.

--Pourquoi ne t'a-t-il pas salué? demanda Barincq.

--Il ne m'a pas vu.

--Dis qu'il n'a pas voulu nous voir.

--Tu sais, maman, qu'on ne regarde pas volontiers les femmes en deuil, dit Anie.

--C'est justement notre noir qui l'aura exaspéré, en lui rappelant la perte de la fortune qu'il comptait bien nous enlever.

--Les voici, interrompit Anie.

(A suivre.)

Hector Malot.


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