JUANITA

Tout à coup, dans l'uniformité des tons, une façade blanche apparaît éblouissante la douane espagnole.Dix minutes de halte sous la tonnelle défeuillée auprès des braves «carabineros» et nous reprenons notre route, toujours la même, entre les pentes resserrées. Enfin voici le clou de la journée. Un maigre ruisseau traverse le sentier. C'est la frontière d'Andorre. Tout auprès une délégation du conseil général, syndic en tête, nous attend, en grand costume officiel, grave, immobile, sur deux rangs. M. Sicard et les deux viguiers mettent pied à terre, franchissent le ruisseau et échangent avec les «magnifiques conseillers» les saluts d'usage. Le moment est solennel. Ce groupe rustique de notables (nous avons pris le croquis de leur doyen, M. Jaume Bonfill), costumé à la mode d'autrefois, posté à la porte de son territoire, apparaît comme une affirmation d'indépendance et d'inviolabilité.(A suivre.)Eug. Burnand.INSTALLATION D'UN JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE.--Réception à la frontière par une délégation du Conseil général. Dessins d'après nature de notre envoyé spécial, M. Eugène Burnand.THEATRE DESFOLIES DRAMATIQUESJUANITAOPÉRETTEEN TROIS ACTESParoles DE VANLOO & LETERRIERMusique DE FRANÇOIS SUPPÉROMANCE(Agrandissement)PAROLESL'oiseau qui lance au ciel son cri joyeuxLe gai ruisseau qui va mélodieuxL'étoile d'or dans l'azur radieuxLa fleur qui pousse l'herbe, la mousse.Les champs, les prés, les montagnes, les boisAutour de nous tout a pris une voixEt semble ici nous parler à la foisN'entends-tu pas dans toute la nature...Comme un frisson comme un murmure!C'est l'amour qui nous dit tout bas:Il faut aimer n'attendez pasAimez quand on vous aime?Oui! c'est la le bien suprêmeA vous sans retourA vous mon cœur et mon amourOui ma chère âme je vous aime!Folies-Dramatiques:Juanita, opérette en trois actes, par MM. Vanloo et Leterrier; musique de M. François Suppé.L'opérette est bien malade: je crains qu'avant peu nous en voyons la fin; elle aura vécu quelque quarante ans, et, en vérité, nous n'aurons pas à nous désoler sur sa rapide et passagère existence: les choses du théâtre ont-elle une plus longue durée? Je parle des genres les plus sérieux. Quand je songe à sa fortune, c'est vraiment à n'y pas croire. Elle est née dans une petite salle des Champs-Elysées, un soir d'été, sans que personne n'y prit garde: l'État qui répondait alors de tous les spectacles, et qui craignait de blesser les intérêts des directeurs privilégiés, lui avait donné l'autorisation de se montrer en public. Mais à quelles conditions! On lui permettait de se mouvoir avec deux personnages seulement: on joua lesDeux Aveugles; l'innovation n'était dangereuse ni pour l'Opéra-Comique, ni pour l'Opéra. L'art, le grand art ne s'inquiéta pas de ce succès.L'opérette, née maligne, comme le vaudeville quelle devait remplacer, sollicita du pouvoir l'introduction d'un troisième personnage, muet celui-là, pour rester dans les termes de la concession: accordé; le public, qui arriva en foule àCroquefer, se fit le complice de la fortune des Bouffes-Parisiens. L'administration céda, trois, quatre personnages, puis des chœurs, puis tout le reste: vintOrphée aux enfers. En quelques années l'opérette s'empara de tous les théâtres: du Palais-Royal, des Variétés, des théâtres de drame; elle s'imposa à Paris, qui l'imposa à l'étranger; elle envahit le monde, et toutes les œuvres de l'Opéra-comique disparurent devant l'œuvre d'Offenbach et de son école.Pour ma part, je ne m'en plains pas; l'esprit du maître, ou des maîtres si vous voulez, pour ne blesser personne, m'a sincèrement amusé, et il me plaisait avant tout de voir reparaître dans ce genre la gaieté, la verve française dont les musiciens d'ordre soit-disant supérieur ne tenaient plus le moindre compte. Un idéal nouveau les tourmentait, plus élevé, plus grand: je le veux bien, mais à défaut de M. Auber, dont les critiques ayant pignon sur rue dédaignaient la petite musique, le public acclamait les compositeurs qui le ramenaient à cet heureux passé des partitions françaises toutes d'entrain, de bonne humeur et de franc rire. Si bien qu'au milieu de toutes les discussions et de l'esthétique sur la musique et sur son avenir, l'opérette faisait son affaire et s'emparait du présent: ce qui, en somme, est la principale chose à prendre dans la vie. L'avenir se tirera d'affaire comme il pourra.Ainsi a raisonné notre époque qui a fait fête à l'opérette et qui s'en fatigue, à l'heure qu'il est, comme on se lasse de toute chose. LaJuanita, que nous ont donnée les Folies-Dramatiques, n'est nullement au-dessous des opérettes qu'on joue depuis nombre d'années, elle leur est même supérieure, mais le goût, la passion du public n'est plus là: la physionomie du colonel anglais, sir Douglas, qui n'entend que de l'oreille gauche et qui ne voit que de l'œil droit, celle de l'alcade D. Guzman Cascades, sont aussi burlesques que celles auxquelles nous avons le plus applaudi, MM. Guyon et Gobin sont des comiques excellents, mais cet élément bouffe ne porte plus comme autrefois; je crois que le grotesque a fini de rire et de faire rire.Quel dommage pourtant! et quelle injustice! il y a de si jolies choses, des pages si élégantes dans cette partition de M. François Suppé, le compositeur viennois, l'auteur deFatinizzaet deBoccace.Au premier acte, un duo bouffe de l'alcade et du colonel; un quintette charmant «Quel fâcheux désagrément!»; un spirituel morceau de facture au second acte qui s'ouvre par une sérénade délicieuse; un trio terminé par un pas redoublé: «En avant! en avant!»; un duo d'amour au troisième, duo exquis; et puis un peu partout de la grâce, de l'élégance même; mais tout cela sans une originalité bien marquée et qui ne peut racheter un livret assez ordinaire.Vous croyez sans doute que Juanita est une Espagnole? Erreur, c'est un homme; un soldat français, un blanc-bec, René Belamour, un fifre qui sert la république française dont les troupes assiègent en 1796 la ville de Saint-Sébastien. Pour pénétrer dans la place, Belamour se déguise en muletier d'abord, puis en femme, et, sous le nom de Juanita, il se laisse faire la cour par D. Gusman Cascades et par le colonel Douglas, un officier anglais qui défend la ville contre ces diables de Français. Grâce à ce travestissement, Belamour apprend que St-Sébastien assiégé compte sur des renforts, que le général français a laissé passer des pèlerins se rendant à la ville pour cause de dévotions. Ces pèlerins ne sont autre que des soldats anglais attendus par le colonel; Belamour prévient leur ruse par un mot au général qui fait mettre la main sur ce bataillon, sur ces dévots personnages, et les remplace par des soldats français auxquels Saint-Sébastien ouvre ses portes. Comme c'est simple la guerre: «Couper, envelopper», disait le général Boum. René Belamour est un stratégiste plus fort encore dans cette pièce deJuanita, qui pourrait s'appeler en sous-titre laprise de Saint-Sébastien, car toute l'action est là.C'est Mlle Marguerite Ugalde qui joue le rôle de Belamour; elle y est ravissante et d'une verve endiablée. Mlle Zélo Duro est fort jolie dans le personnage de Pétrita. Mlle Juliette Darcourt a chanté et mimé avec beaucoup d'esprit des couplets amusants sur la pantomime. J'ai cité M. Guyon et M. Gobin dans les rôles du colonel et de l'alcade. Les rôles de M. Morlet et de M. Lamy sont bien sacrifiés. Le premier tableau, qui représente Saint-Sébastien, est des plus pittoresques; une observation: sur un coin de rue on lit:Plaza Mayor, c'est du plus pur espagnol; à côté, sur l'enseigne d'une boutique:Riego, écrivain public. Va te promener, la couleur locale!M. Savigny.LES LIVRES NOUVEAUXLa Fin du paganisme, études sur les dernières luttes religieuses en Occident au quatrième siècle, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française. 2 vol. in-18, 15 fr. (Hachette).--Ce qui frappe surtout dans cet ouvrage, c'est l'entière liberté d'esprit avec laquelle l'auteur a traité son sujet. Il s'est fait le contemporain des événements qu'il raconte, écartant toute idée préconçue, cherchant à établir son opinion sur la connaissance des œuvres mêmes des orateurs et des poètes du temps. Ce temps, c'est le quatrième siècle. Le récit commence à la conversion de Constantin et se continue jusqu'aux premières années du cinquième siècle. L'empire touche alors à sa fin. Les mesures prises par Constantin et Constance pour assurer le triomphe de leur religion, la réaction philosophique et païenne de Julien, le débat entre saint Ambroise et Symmaque à propos de l'autel de la Victoire, les polémiques que souleva la prise de Rome, en 410, et qui provoquèrent la réponse de saint Augustin dans saCité de Dieu, voilà les principaux chapitres d'un livre, où, laissant de côté les combats au grand jour, vus de tout le monde et racontés d'autre part, l'auteur nous montre ceux qui se livraient au-dessous, plus importants peut-être, et dont le résultat devrait être de faire trouver au paganisme, proscrit mais non détruit, les routes secrètes pour s'insinuer chez son rival et se foudre avec lui. Résultat bien attendu, mais logique et nécessaire. L'éducation était en effet restée païenne, le christianisme n'avait pas su ou pu créer d'enseignement qui lui fût propre, de sorte que l'intelligence de quiconque avait passé par les écoles était imprégnée de paganisme. De cette fusion du christianisme et de la civilisation antique est née notre société moderne. Nous assistons, dans l'ouvrage de M. Boissier, à l'accomplissement de ce mélange et c'est ce qui donne à son livre, à côté de l'intérêt historique, un intérêt actuel et vivant.Comme on devait s'y attendre, d'ailleurs, en passant par les mains de M. Boissier, l'œuvre, historique à son origine, est devenue une œuvre de critique littéraire. Négligeant à dessein le récit des événements politiques pour lesquels il renvoie aux historiens proprement dits, à M. le duc de Broglie, à M. Duruy, il a demandé, nous dit-il, des leçons d'histoire à la littérature, il l'a interrogée autant qu'il a pu, et laissée répondre à son aise, et il n'y a guère de grand écrivain au quatrième siècle, chrétien ou païen, dont il n'ait été amené à s'occuper. Les étudiant dans leur vie et dans leurs œuvres, avec la pensée que les témoignages auraient d'autant plus d'autorité que nous connaîtrions mieux les témoins, il a, par ce moyen, fait revivre à nos yeux une époque assez peu connue, si intéressante cependant, puisque le problème qui l'agitait ne contenait rien moins que l'avenir du monde.L. P.La Jeunesse du grand Frédéric, par Ernest Lavisse. 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hachette).--«La nature, qui a préparé certaines patries et construit des berceaux pour des peuples, dit excellemment M. Lavisse, n'a pas prévu la Prusse. Il n'existe, en effet, ni race ni région géographique prussiennes: l'Allemagne est fille de la nature, mais la Prusse a été faite par les hommes. «Elle a été faite par deux hommes: Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric II. La folie militaire du roi-sergent, qui avait fait de la Prusse naissante une caserne, mit entre les mains du roi-philosophe un instrument formidable, fabriqué sans proportion avec les besoins d'un peuple de deux millions à peine d'habitants, mais qui, au jour voulu, permit une poussée inattendue dont l'avenir du royaume fut décidé. Ces deux hommes qui incarnent l'esprit prussien, qui se complètent l'un l'autre, qui étaient nécessaires l'un à l'autre, nécessaires à la genèse et à l'affermissement de la Prusse, vécurent l'un à côté de l'autre en perpétuel conflit, le roi imposant à son héritier une tutelle autocratique et une surveillance policière dont le poids exaspérait son indépendance. L'histoire de la jeunesse de Frédéric II est la lutte de ces deux natures aussi indociles l'une que l'autre. C'est à cette école despotique, bien faite, quand elle n'anéantit pas toute énergie, pour exercer les dissimulations, les habiletés, les diplomaties, que se façonne l'âme du prince royal, que se prépare l'âme du grand Frédéric. L'auteur, qui a fait son domaine de l'histoire de l'Allemagne, a apporté dans cet exposé les grandes qualités de pénétration qui marquent ses précédents travaux; les faits, groupés par lui avec un grand esprit de critique, sont pour ainsi dire mis en scène et se présentent à nous avec une netteté frappante qui fait vivre les événements et donne à la lecture de cet ouvrage d'histoire scientifique tout l'attrait qu'on trouverait dans des mémoires contemporains.L. P.Ma tante Giron, par René Bazin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--Rien n'est charmant comme ces délicatesses de cœur qui prennent un jeune homme bien né, lorsqu'épris d'une jeune fille, il n'ose plus demander sa main parce qu'elle vient de faire un riche héritage et qu'il craint d'être soupçonné de quelque sentiment intéressé. Cela se voit-il dans la nature? Nous ne le mettons pas en doute. Cela se voit, dans tous les cas, dans le joli roman de M. Bazin. Nous sommes alors, il est vrai, bien loin de M. Zola, bien loin de l'argent et de ses brutales convoitises. Mais, vrai ou non, nous avouons préférer ce monde idéal, avec ses sentiments d'une douceur particulière qu'on emporte toujours d'une heure passée avec lui. Mais que fait dans ceci ma tante Giron? Eh bien, c'est elle qui fait la morale au trop délicat amoureux, qui le ramène à des sentiments plus terre à terre, qui lui fait accepter l'héritière en lui prouvant que, puisqu'il l'aimait avant l'héritage, il n'y a pas de mal, et que puisqu'elle l'aime, il ne peut décemment pas la rendre malheureuse en l'abandonnant. Tout ira donc pour le mieux et tout le monde sera content.L. P.Gentilshommes démocrates, par le marquis de Castellane. 1 vol. in-18. 3 fr. 50. (Plon, Nourrit, éd.)--Point n'était besoin d'une crise aiguë comme celle de 93 pour fonder la démocratie moderne: la Révolution eût été une simple évolution naturelle et pacifique si elle se fût faite par la royauté avec l'aide de la noblesse et du clergé, et c'est comme cela qu'elle allait se faire en 1789, nous dit M. le marquis de Castellane. Toutes les grandes idées sur lesquelles se base la société du dix-neuvième siècle s'élaboraient alors au sein des deux premiers ordres; elles allaient recevoir leur formule et leur réalisation pratique: l'abolition de tous les privilèges, l'établissement du budget suivant les règles modernes, l'assistance publique, la liberté de conscience, le régime parlementaire, eurent pour premiers instigateurs et défenseurs desGentilshommes démocrates, les Noailles, les La Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Castellane. Ces précurseurs avisés ne furent pas suivis par ceux de leur caste, parce que, lorsque ces derniers virent le troisième ordre, le tiers, aller sans eux, plus loin et plus vite qu'eux, leur dignité blessée et légèrement effrayée leur fit quitter la lutte pour ne pas se compromettre avec ces gens. L'affaire se fit alors sans eux et contre eux. Il n'est jamais prudent de se retirer dans sa tente quand on ne se sent pas la vigueur d'Achille; l'intransigeance devient alors désertion; demeurer immuable et isolé comme un roc au milieu d'un courant est une satisfaction égoïste; on s'est cru l'importance d'un obstacle et l'on voit le courant tourner autour de soi et continuer sa route avec indifférence. Ce qui était vrai, il y a cent ans, l'est encore aujourd'hui. Que la noblesse de 1890 ne se désintéresse pas de la chose publique: tel est l'appel pressant que lui adresse en terminant M. le marquis de Castellane; qu'elle sache faire les concessions nécessaires; les courants ne se remontent pas en politique. Allons-nous voir aujourd'hui des gentilshommes opportunistes?M. POUYER-QUERTIER.                                     M. DE PRESSENSÉ.Photographies Pirou.LA LOI DE LYNCH AUX ÉTATS-UNISL'humanité est la même partout: il y a chez l'homme, qu'il soit civilisé ou à l'état de nature, le même fond de cruauté. Sous l'empire de la nécessité ou de la passion, on le voit souvent commettre des actes qu'il réprouvera plus tard lorsqu'il aura repris possession et conscience de lui-même. Nous en avons deux preuves aujourd'hui: d'abord dans les événements dont la côte d'Afrique a été le théâtre, ensuite par ce qui vient de se passer aux États-Unis.Nous avons raconté dans l'Histoire de la Semaine du numéro de l'Illustrationdu 28 mars dernier, l'assassinat du chef de la police de la Nouvelle-Orléans et le lynchage des coupables par la population ameutée. Voici, au sujet de cette seconde partie du drame, des détails inédits qu'aucun journal français n'a encore publiés.La prison de la Paroisse, où étaient enfermés les prisonniers, occupe dans la ville un pâté de bâtiments isolés par les quatre rues qui les entourent: une grande porte de fer ferme l'entrée principale, derrière les bâtiments est une petite porte de dégagement, au centre se trouve la cour des détenues que représente notre dessin.A huit heures du matin le peuple commence à s'attrouper devant la prison, par petits groupes d'abord, puis plus nombreux; des coups de sifflets partent de la foule, suivis de cris et de vociférations. Peu à peu la tourbe augmente, bientôt transformée en un véritable flot humain. Cependant l'on est encore relativement calme et l'on semble attendre les chefs. Pendant ce temps, le meeting a lieu sur la place voisine, et le lynchage des prisonniers est décidé. Bientôt un cab débouche à toute bride, et deux hommes en descendent au milieu des hourrahs du peuple. Ils frappent à la porte de la prison et demandent, au nom de la nation, qu'on leur livre les prisonniers. Le personnel sent très bien qu'il ne pourra résister, mais refuse néanmoins d'obéir à cette injonction, et, tout en parlementant, le directeur autorise les Italiens à se cacher comme ils pourront, ou à se sauver si cela leur est possible.Ils se cachent en effet de tous côtés, isolément, dans la buanderie, dans la niche du chien, sous l'escalier, dans une boîte d'ordures, par groupes de trois dans des cellules où ils s'enferment, au nombre de six enfin dans la division des femmes, pendant que, au dehors, le peuple impatient brisait la porte donnant sur la rue.Mais un massacre, discipliné en quelque sorte, a été décidé dans le meeting. La foule ne se précipite pas à l'intérieur; soixante personnes seulement, armées de carabines, pénètrent et se mettent à faire des recherches, et une véritable chasse à l'homme a lieu.La première n'est pas longue. Au premier étage dans une des galeries ils aperçoivent à travers le guichet d'une grande cellule trois des Italiens cachés derrière un gros pilier: l'un d'eux se découvre un instant et reçoit une balle dans la tête; en tombant il fait trébucher son camarade qui tombe, à son tour, sous une grêle de balles, pendant que le troisième fait sauter la serrure de la porte du fond et se sauve dans la galerie contiguë. Le peloton des exécuteurs l'y suit et une première balle l'atteint à la tête, puis une autre lui fait sauter la main droite, une troisième enfin l'abat le dos contre le sol, et ceux qui le poursuivent l'achèvent à coups de talons en lui passant sur le ventre.Tour à tour, les malheureux sont, les uns après les autres, traqués et abattus.Mais il faut son compte au peuple, et il en manque encore huit. Six d'entr'eux sont découverts réfugiés dans la cour des femmes. Le lecteur peut le voir sur notre gravure, ils sont comme un troupeau de moutons acculés dans un coin et là, malgré leur supplications et leurs cris de grâce, fusillés en groupe à bout portant; l'un d'eux ne reçoit pas moins de quarante balles.Au dehors la populace entend le bruit de la fusillade, elle est prise à son tour de la folie homicide, il lui faut maintenant mettre, elle aussi, la main dans le sang, elle réclame à grands cris sa part; les deux derniers Italiens, retirés, l'un de la niche à chien, l'autre du panier d'ordures, lui sont alors amenés et, sur la place, à la porte de la prison, une scène atroce a lieu.Le premier est pendu haut et court à la lanterne; quant à l'autre, il est passé d'abord à la savate, puis accroché aussi et hissé au réverbère; mais la corde casse, il est alors rependu une seconde fois. Dans l'instinct de la conservation, le misérable a la force de se soulever par les poignets sur la corde et de grimper jusqu'à la barre de fer, d'où, les yeux hagards démesurément ouverts, la figure violacée, le cou déjà tuméfié et meurtri par la corde, il regarde avec terreur cette foule qui grouille et hurle au-dessous de lui; un homme monte alors jusqu'à lui et, à coups de poings dans la figure, le fait dégringoler sur le pavé. Il est enfin pendu une troisième fois et meurt au milieu d'affreuses convulsions pendant que la foule entonne un chant triomphal.«JUANITA»La gravure que nous donnons surJuanitareprésente une des scènes les plus amusantes de l'ouvrage.René Belamour, le fifre que le général français a dépêché dans Saint-Sébastien pour découvrir les secrets de l'ennemi et qui est entré dans la ville sous un costume de muletier, a été pris et arrêté. Sur le point d'être fusillé, il déclare qu'il n'est point ce qu'un vain peuple pense: en réalité, il est femme, et femme espagnole, répondant au doux nom de Juanita. En effet, il endosse un costume féminin, il le porte très drôlement et voilà que par des œillades enflammés, la belle Juanita rend férus d'amour l'alcade de la ville et le colonel sir Douglas, le gouverneur de la garnison anglaise qui occupe Saint-Sébastien. Logée à la maison de ville, elle reçoit dans ses appartements ses deux grotesques amoureux... Notre gravure nous les montre, au moment ou les deux fantoches (Gobin et Guyon) portent la santé de leur adorée (Mlle Marguerite Ugalde); un vin pétillant d'Espagne que leur sert la sémillante Pétrita (Mlle Zélo Duran) brille dans les coupes.Nous publions aussi, grâce à l'obligeance des éditeurs, MM. Schott et Cie (Knoth et Sedano, successeurs. 70, faubourg Saint-Honoré), un des morceaux les mieux venus de la partition de M. de Suppé: c'est la romance que chante au second acte Mme Zélo Duran.POUYER-QUERTIERTous les partis ont rendu hommage à M. Pouyer-Quertier, à l'heure où la mort nous enlevait cette physionomie parlementaire si intéressante et si savoureuse en sa piquante originalité. Cet industriel, cet économiste, ce ministre, cet homme politique, était avant tout un vrai Gaulois, mâtiné de Normand, un Gaulois haut en couleur, au verbe abondant, aux façons communicatives, dont l'exubérance un peu ronde cachait parfois un esprit délié, aigu et fécond en ressources.Pouyer-Quertier était né en 1820: il entra à l'École polytechnique. Au sortir de l'École, il voyagea, visita longuement l'Angleterre, puis se consacra à l'industrie. Dès 1857 il entra, avec l'appui du gouvernement, au Corps législatif en qualité de député de la première circonscription de la Seine-Inférieure, mais en 1800, il échoua contre le candidat de l'opposition démocratique, M. Desseaux.Les événements de 1870 rendirent à M. Pouyer-Quertier sa place dans la vie politique, et c'est alors qu'il joua le rôle décisif qui honore sa mémoire. Choisi par M. Thiers pour occuper dans le ministère le portefeuille des finances, M. Pouyer-Quertier eut, en effet, à coopérer à la grande œuvre de la libération du territoire. Puis, il dut aller négocier le traité de paix de Francfort et en discuter avec M. de Bismarck les stipulations commerciales. On raconte qu'en face du puissant chancelier il dut, non seulement faire assaut de présence d'esprit et d'énergie patriotique, mais résister encore aux défis gastronomiques du prince. Grand mangeur et gros buveur, M. de Bismarck trouva à qui parler; et l'on raconte qu'il sut gré à M. Pouyer-Quertier de lui avoir tenu tête.A l'origine du Sénat, M. Pouyer-Quertier avait été élu sénateur de la Seine-Inférieure: il à siégé dans la haute assemblée jusqu'aux élections de janvier dernier ou la liste républicaine l'emporta.M. DE PRESSENSÉM. de Pressensé, qui vient de mourir après une longue et douloureuse agonie, laissera le souvenir d'un orateur éloquent, d'un écrivain de grand mérite, et d'un caractère élevé.Né à Paris en 1824, il avait fait des études théologiques à Lausanne, d'abord sous la direction d'Alexandre Vinet, ensuite dans les universités de Halle et de Berlin. Consacré pasteur en 1847, il fut appelé à desservir à Paris la chapelle Taitbout.C'est après la guerre que son rôle politique actif commença. Lors des élections complémentaires pour l'Assemblée nationale, le 2 juillet 1871, il se porta candidat à Paris et fut élu député par 118,975 voix. Il alla siéger à gauche et vota constamment avec les républicains.Le 23 novembre 1883, il fut nommé sénateur inamovible, et prit toujours une part active aux discussions du Sénat.M. Edmond de Pressensé laisse un bagage littéraire considérable, comme publiciste aussi bien que comme homme politique. Parmi ses nombreux et remarquables ouvrages, citons notamment sonHistoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne; l'École critique de Jésus-Christ; la Vie de Jésus,etc.Les obsèques de cet homme de bien ont lieu au moment même où nous paraissons.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.VAnie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la peinture, travaillait volontiers dans l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave: sa fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière; et le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.Ces goûts champêtres fâchaient sa mère, qui les trouvait peu compatibles avec la dignité d'une châtelaine, comme elle trouvait le soleil malsain et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions, mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les gants montant jusqu'au coude, que pour les abandonner à la première occasion.Par contre, ces goûts et cette liberté d'allure faisaient la joie de son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux, ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que fermait au loin l'horizon changeant de la montagne, dont il avait si longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la surveillance de la traite des vaches dans les étables; puis, tout son personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux, et s'en allait inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que sur ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les amener à comprendre ses explications.Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, tantôt dans un îlot, en train d'enlever une étude d'après nature, ce qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée; arrivé près d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant pour venir à lui, et ils s'embrassaient:--Tu as bien dormi?--Et toi, mon enfant?Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette chose devînt admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre, et elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas repoussé les objections qui se présentaient à son esprit?--Certainement tu as raison, disait-il en manière de conclusion, l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on avait battu en son absence, ou celle des cochons, qu'on ne faisait pas sortir de la porcherie, ou qu'on n'emballait pas en voiture, sans qu'il y eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour les toucher.C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, si l'envie l'en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie, et mangeaient en bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de pain avec un fruit, ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de vin blanc du pays et d'eau fraîche.C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.On causait à bâtons rompus du présent, du passé, et aussi quelquefois de l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, sinon pour sa santé; la fille, en suivant sur le visage de son père et dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était pour le complimenter:--Tu sais que tu rajeunis?--Comme toi tu embellis. Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous?Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il pas logique que, le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout seul et reprenne son fonctionnement régulier? Voilà pourquoi je suis si heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse; sois certaine que la médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil et défendra les rideaux et les ombrelles.--Ils m'amusent, ces exercices.--N'est-ce pas?--Il me semble que ça se voit.--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose?--Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé si les pauvres êtres très courageux, mais très malheureux, qui acceptaient cette misère, étaient vraiment les mêmes que ceux qui habitent ce château?--Ne pense plus au passé.--Pourquoi donc? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour apprécier la douceur de l'heure présente? Ce n'est pas seulement quand je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée; c'est encore quand dans la tranquillité et l'isolement du matin je travaille à une étude, et que je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois, et surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier; si je t'avais conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de désespoir, comme tu aurais été malheureux!--Pauvre chérie!--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que l'heure des plaintes est passée; mais simplement pour que tu comprennes le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme pour moi; pour l'atelier Julian comme pour les bureaux de l'Office cosmopolitain, où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous étions rejetés, toi dans ton bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier?--Veux-tu bien te taire!--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne peuvent pas nous atteindre. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je pense.--Assurément.--Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends d'eux...--Ils le rendront, et au-delà de ce que j'ai annoncé; l'expérience de ce que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.--Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à craindre de la fortune; et j'espère bien que si je me marie...--Comment! si tu te maries!--J'espère bien que si je me marie, tu prendras des précautions telles que je ne puisse jamais retomber dans la misère.--Sois tranquille.--Je le suis; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui finissent bien; heureux, les romans tristes.VIUne après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux çà et là, au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout d'abord, se diriger de leur côté.--Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.--Qui est avec lui?--Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien; pourtant la démarche ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le recevoir!Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança seul.Anie s'était levée.--Tu ne t'en vas pas?--Pourquoi m'en irais-je?--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes faneurs?Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse de toile bleue; elle ne prit même pas la peine de les enlever.Quand les paroles de politesse eurent été échangées avec le baron, tout le monde se rassit sur l'herbe.--Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi? dit d'Arjuzanx.--Mais vous ne nous dérangez nullement; les bras de ma fille pas plus que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.--Au moins s'y emploient-ils.--Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.--Vous aimez la campagne, mademoiselle?--Je l'adore.Le baron parut ravi de cette réponse.L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait préoccupé, peut-être même embarrassé; en tout cas, il ne montrait pas son aisance habituelle; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et rejoignit les faneuses qui avaient repris leur travail.Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et comme le terrain était parfaitement plane, sans aucune touffe d'arbuste, elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron étaient vifs, démonstratifs, passionnés; ceux de son père, réservés; évidemment, l'un parlait et l'autre écoutait.Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle ne pût pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois c'était bien pour prendre congé d'elle.Quand il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à parler:--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?--Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.--Te demander en mariage.--Ah!--C'est tout ce que tu me réponds?--Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis: ah! pour dire quelque chose.--Il ne te plaît point?--Je serais fâchée de sa demande.--Il te plaît?--J'en serais heureuse.--Alors?--Alors, veux-tu répondre à mes questions au lieu que je réponde aux tiennes?Il fit un signe affirmatif.--Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.--Elle l'a été.--Sur quelle dot compte-t-il?--Il n'en demande pas.--Mais il en accepte une?--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser; c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres paroles.--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.--Pourquoi cette défiance?--Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que notre fortune me serve à me payer ce mari-là.--Précisément, le baron me paraît être ce mari.--Alors répète.--Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.Au lieu de répondre, elle continua ses questions:--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait beaucoup, tandis que toi, tu écoutais; cependant tu as dit quelque chose.--Sans doute.--Qu'as-tu dit?--Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter toi-même.--Je pense qu'il a trouvé cela juste.--Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et où vous pourrez vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite que tu te prononceras.--As-tu accepté cet arrangement?--Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se voir, sans que ces rencontres, plus ou moins fortuites, aient rien de compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était répulsif?--Il ne me l'est pas; et je suis disposée à croire comme toi que la dot n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.--Alors?--Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le connaîtrai mieux? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.--Laissons faire le temps.VIIPendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses sentiments n'avaient changé en rien; elle en était toujours à l'indifférence, et quand sa mère, quand son père, l'interrogeaient, sa réponse restait la même:--Attendons.--Qui te déplaît en lui?--Rien.--Alors?--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui?--Je te le demande.--Et je te fais la même réponse: rien. Dans ces conditions je ne peux dire que ce que je te dis: attendons.Mme Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses:--Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce pauvre garçon?--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se retire.--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas à souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?--J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'était ce que le père et la mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles, c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver ces quarante mille francs?C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un emprunt.Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire en notant leurs contenances.Pour cela, il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire un classement qui le satisfit mieux que celui adopté par son frère.Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son frère, il se mit à la lire.«Je soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau), demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau (Basses-Pyrénées)--déclare, par mon présent testament et acte de dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet, j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel. Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq, demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne de Me Rébénacq, notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme étant l'ordonnance de ma dernière volonté.«Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent quatre-vingt-quatre.«Et après lecture j'ai signé«Gaston Barincq.»Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en ligne; mais dès les premières, au moment ou il commençait à comprendre, il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant elle tremblait entre ses doigts. C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, lentement cette fois, mot à mot:«Je donne et lègue à M. Valentin Sixte... la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès».Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au notaire Rébénacq et ensuite repris; la date le disait sans contestation possible.Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point: à un certain moment, celui qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; et il avait donné un corps à sa volonté, ce papier écrit de sa main.Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement de volonté?Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?Le supprimer? Le modifier?Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter; mais laquelle avait la vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi, comme il l'était.Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle là, et revenait toujours au même point d'interrogation: pourquoi, après avoir confié son testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris? et pourquoi, après l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié?Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.Il fallait descendre, il se composa un maintien pour que ni sa femme ni sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idées, il avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien avant d'avoir une explication à leur donner.Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'était, en effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.--J'allais monter te chercher, dit Anie.--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda Mme Barincq.--Pourquoi n'aurais-je pas faim?--Ce serait la question que je t'adresserais.Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa préoccupation.--Décidément tu as quelque chose, dit Mme Barincq.--Où vois-tu cela?--Est-ce vrai, Anie? demanda la mère en invoquant, comme toujours, le témoignage de sa fille.Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui servaient à table, et Mme Barincq comprit que si son mari avait vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant, avec ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint à son idée.--Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre?--Que veux-tu que je te dise?--Ce qui te préoccupe et t'assombrit.--Rien ne me préoccupe.--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?--Il me semble que je suis comme tous les jours.--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mangé, et il y avait des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à sa connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te débattais contre Sauvai, sans savoir si le lendemain il ne t'étranglerait pas tout à fait.--T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te demande ce que tu as.Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui a été trompeuse.--Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient ton souci; nous verrons bien si tu te décideras à parler: tu es inquiet parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?--Ah! cela non, par exemple.--Tu n'es pas en perte?--Pas le moins du monde; les résultats que j'attendais sont dépassés, et de beaucoup; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne faudrait que trois ans... si je les avais.--Comment, si tu les avais! s'écria Mme Barincq.Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui lui avait échappé.--Qui est sûr du lendemain?--Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi n'as-tu pas appelé le médecin?--Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.--Alors pourquoi t'inquiètes-tu? C'est la plus grave des maladies de s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer! Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à ces mines de désespéré; mais au moins je les comprenais et je m'associais à toi, quand tu luttais contre Sauvai, quand tu peinais chez Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai; tu aurais eu le droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang, quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... parce qu'on n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est nous? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends précisément: te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations? Ce serait la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup. Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte; je suis une femme usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai moi-même. Le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de nouvelles luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même, alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.Ce qu'il avait dit il le répéta: il ne se croyait pas, il ne se sentait pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être. En tout cas, était-il dans un état d'agitation désordonnée qui ne lui permit pas de s'endormir.Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations d'une façon aussi simple que radicale: on ne connaissait pas l'existence de cet acte; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte; tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en possession de cette fortune; une allumette, un peu de fumée, un petit tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston.Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier; et cela suffisait pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main que la sienne.Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces falsifiées ou supprimées; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf; et pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait été son soutien: mauvais commerçant, honnête homme.Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de sa volonté.Qui dit testament dit acte de dernière volonté; cela est si vrai que les deux mots sont synonymes dans la langue courante; incontestablement à un moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?Toute la question était là; s'il le voulait, ce testament était bien l'acte de sa dernière volonté et alors on devait l'exécuter; si au contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit: on trouvait un testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du testateur, aussi bien à la date du 11 novembre 1884 qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre testament ne modifiait on ne détruisait celui-là: le 11 novembre Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le voulait encore en mourant.Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables.Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait, il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez Rébénacq où il était resté plusieurs années; puis, un jour, ce dépôt avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance--et Gaston avait pleine confiance en Rébénacq--pour rien ou pour le plaisir de le relire.S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs années après, avaient fait reprendre ce testament reposaient sur des doutes graves relatifs à cette paternité?Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient échangées pendant l'inventaire entre le notaire, le juge de paix et le greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris pour être détruit.N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les dernières années de Gaston? et son inquiétude, sa méfiance, constatées par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi? pour le notaire il n'y avait pas eu hésitation: chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions mêmes, «avaient empoisonné la fin de sa vie», provenaient des doutes qui portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du capitaine. Si pour presque tout le monde sa paternité était certaine, pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même n'acceptait pas comme tel.(A suivre.)Hector Malot.

Tout à coup, dans l'uniformité des tons, une façade blanche apparaît éblouissante la douane espagnole.

Dix minutes de halte sous la tonnelle défeuillée auprès des braves «carabineros» et nous reprenons notre route, toujours la même, entre les pentes resserrées. Enfin voici le clou de la journée. Un maigre ruisseau traverse le sentier. C'est la frontière d'Andorre. Tout auprès une délégation du conseil général, syndic en tête, nous attend, en grand costume officiel, grave, immobile, sur deux rangs. M. Sicard et les deux viguiers mettent pied à terre, franchissent le ruisseau et échangent avec les «magnifiques conseillers» les saluts d'usage. Le moment est solennel. Ce groupe rustique de notables (nous avons pris le croquis de leur doyen, M. Jaume Bonfill), costumé à la mode d'autrefois, posté à la porte de son territoire, apparaît comme une affirmation d'indépendance et d'inviolabilité.

(A suivre.)

Eug. Burnand.

INSTALLATION D'UN JUGE DES APPELLATIONS A ANDORRE.--Réception à la frontière par une délégation du Conseil général. Dessins d'après nature de notre envoyé spécial, M. Eugène Burnand.

(Agrandissement)

L'oiseau qui lance au ciel son cri joyeuxLe gai ruisseau qui va mélodieuxL'étoile d'or dans l'azur radieuxLa fleur qui pousse l'herbe, la mousse.Les champs, les prés, les montagnes, les boisAutour de nous tout a pris une voixEt semble ici nous parler à la foisN'entends-tu pas dans toute la nature...Comme un frisson comme un murmure!C'est l'amour qui nous dit tout bas:Il faut aimer n'attendez pasAimez quand on vous aime?Oui! c'est la le bien suprêmeA vous sans retourA vous mon cœur et mon amourOui ma chère âme je vous aime!

L'oiseau qui lance au ciel son cri joyeuxLe gai ruisseau qui va mélodieuxL'étoile d'or dans l'azur radieuxLa fleur qui pousse l'herbe, la mousse.Les champs, les prés, les montagnes, les boisAutour de nous tout a pris une voixEt semble ici nous parler à la foisN'entends-tu pas dans toute la nature...Comme un frisson comme un murmure!C'est l'amour qui nous dit tout bas:Il faut aimer n'attendez pasAimez quand on vous aime?Oui! c'est la le bien suprêmeA vous sans retourA vous mon cœur et mon amourOui ma chère âme je vous aime!

L'oiseau qui lance au ciel son cri joyeux

Le gai ruisseau qui va mélodieux

L'étoile d'or dans l'azur radieux

La fleur qui pousse l'herbe, la mousse.

Les champs, les prés, les montagnes, les bois

Autour de nous tout a pris une voix

Et semble ici nous parler à la fois

N'entends-tu pas dans toute la nature...

Comme un frisson comme un murmure!

C'est l'amour qui nous dit tout bas:

Il faut aimer n'attendez pas

Aimez quand on vous aime?

Oui! c'est la le bien suprême

A vous sans retour

A vous mon cœur et mon amour

Oui ma chère âme je vous aime!

Folies-Dramatiques:Juanita, opérette en trois actes, par MM. Vanloo et Leterrier; musique de M. François Suppé.

L'opérette est bien malade: je crains qu'avant peu nous en voyons la fin; elle aura vécu quelque quarante ans, et, en vérité, nous n'aurons pas à nous désoler sur sa rapide et passagère existence: les choses du théâtre ont-elle une plus longue durée? Je parle des genres les plus sérieux. Quand je songe à sa fortune, c'est vraiment à n'y pas croire. Elle est née dans une petite salle des Champs-Elysées, un soir d'été, sans que personne n'y prit garde: l'État qui répondait alors de tous les spectacles, et qui craignait de blesser les intérêts des directeurs privilégiés, lui avait donné l'autorisation de se montrer en public. Mais à quelles conditions! On lui permettait de se mouvoir avec deux personnages seulement: on joua lesDeux Aveugles; l'innovation n'était dangereuse ni pour l'Opéra-Comique, ni pour l'Opéra. L'art, le grand art ne s'inquiéta pas de ce succès.

L'opérette, née maligne, comme le vaudeville quelle devait remplacer, sollicita du pouvoir l'introduction d'un troisième personnage, muet celui-là, pour rester dans les termes de la concession: accordé; le public, qui arriva en foule àCroquefer, se fit le complice de la fortune des Bouffes-Parisiens. L'administration céda, trois, quatre personnages, puis des chœurs, puis tout le reste: vintOrphée aux enfers. En quelques années l'opérette s'empara de tous les théâtres: du Palais-Royal, des Variétés, des théâtres de drame; elle s'imposa à Paris, qui l'imposa à l'étranger; elle envahit le monde, et toutes les œuvres de l'Opéra-comique disparurent devant l'œuvre d'Offenbach et de son école.

Pour ma part, je ne m'en plains pas; l'esprit du maître, ou des maîtres si vous voulez, pour ne blesser personne, m'a sincèrement amusé, et il me plaisait avant tout de voir reparaître dans ce genre la gaieté, la verve française dont les musiciens d'ordre soit-disant supérieur ne tenaient plus le moindre compte. Un idéal nouveau les tourmentait, plus élevé, plus grand: je le veux bien, mais à défaut de M. Auber, dont les critiques ayant pignon sur rue dédaignaient la petite musique, le public acclamait les compositeurs qui le ramenaient à cet heureux passé des partitions françaises toutes d'entrain, de bonne humeur et de franc rire. Si bien qu'au milieu de toutes les discussions et de l'esthétique sur la musique et sur son avenir, l'opérette faisait son affaire et s'emparait du présent: ce qui, en somme, est la principale chose à prendre dans la vie. L'avenir se tirera d'affaire comme il pourra.

Ainsi a raisonné notre époque qui a fait fête à l'opérette et qui s'en fatigue, à l'heure qu'il est, comme on se lasse de toute chose. LaJuanita, que nous ont donnée les Folies-Dramatiques, n'est nullement au-dessous des opérettes qu'on joue depuis nombre d'années, elle leur est même supérieure, mais le goût, la passion du public n'est plus là: la physionomie du colonel anglais, sir Douglas, qui n'entend que de l'oreille gauche et qui ne voit que de l'œil droit, celle de l'alcade D. Guzman Cascades, sont aussi burlesques que celles auxquelles nous avons le plus applaudi, MM. Guyon et Gobin sont des comiques excellents, mais cet élément bouffe ne porte plus comme autrefois; je crois que le grotesque a fini de rire et de faire rire.

Quel dommage pourtant! et quelle injustice! il y a de si jolies choses, des pages si élégantes dans cette partition de M. François Suppé, le compositeur viennois, l'auteur deFatinizzaet deBoccace.

Au premier acte, un duo bouffe de l'alcade et du colonel; un quintette charmant «Quel fâcheux désagrément!»; un spirituel morceau de facture au second acte qui s'ouvre par une sérénade délicieuse; un trio terminé par un pas redoublé: «En avant! en avant!»; un duo d'amour au troisième, duo exquis; et puis un peu partout de la grâce, de l'élégance même; mais tout cela sans une originalité bien marquée et qui ne peut racheter un livret assez ordinaire.

Vous croyez sans doute que Juanita est une Espagnole? Erreur, c'est un homme; un soldat français, un blanc-bec, René Belamour, un fifre qui sert la république française dont les troupes assiègent en 1796 la ville de Saint-Sébastien. Pour pénétrer dans la place, Belamour se déguise en muletier d'abord, puis en femme, et, sous le nom de Juanita, il se laisse faire la cour par D. Gusman Cascades et par le colonel Douglas, un officier anglais qui défend la ville contre ces diables de Français. Grâce à ce travestissement, Belamour apprend que St-Sébastien assiégé compte sur des renforts, que le général français a laissé passer des pèlerins se rendant à la ville pour cause de dévotions. Ces pèlerins ne sont autre que des soldats anglais attendus par le colonel; Belamour prévient leur ruse par un mot au général qui fait mettre la main sur ce bataillon, sur ces dévots personnages, et les remplace par des soldats français auxquels Saint-Sébastien ouvre ses portes. Comme c'est simple la guerre: «Couper, envelopper», disait le général Boum. René Belamour est un stratégiste plus fort encore dans cette pièce deJuanita, qui pourrait s'appeler en sous-titre laprise de Saint-Sébastien, car toute l'action est là.

C'est Mlle Marguerite Ugalde qui joue le rôle de Belamour; elle y est ravissante et d'une verve endiablée. Mlle Zélo Duro est fort jolie dans le personnage de Pétrita. Mlle Juliette Darcourt a chanté et mimé avec beaucoup d'esprit des couplets amusants sur la pantomime. J'ai cité M. Guyon et M. Gobin dans les rôles du colonel et de l'alcade. Les rôles de M. Morlet et de M. Lamy sont bien sacrifiés. Le premier tableau, qui représente Saint-Sébastien, est des plus pittoresques; une observation: sur un coin de rue on lit:Plaza Mayor, c'est du plus pur espagnol; à côté, sur l'enseigne d'une boutique:Riego, écrivain public. Va te promener, la couleur locale!

M. Savigny.

La Fin du paganisme, études sur les dernières luttes religieuses en Occident au quatrième siècle, par M. Gaston Boissier, de l'Académie française. 2 vol. in-18, 15 fr. (Hachette).--Ce qui frappe surtout dans cet ouvrage, c'est l'entière liberté d'esprit avec laquelle l'auteur a traité son sujet. Il s'est fait le contemporain des événements qu'il raconte, écartant toute idée préconçue, cherchant à établir son opinion sur la connaissance des œuvres mêmes des orateurs et des poètes du temps. Ce temps, c'est le quatrième siècle. Le récit commence à la conversion de Constantin et se continue jusqu'aux premières années du cinquième siècle. L'empire touche alors à sa fin. Les mesures prises par Constantin et Constance pour assurer le triomphe de leur religion, la réaction philosophique et païenne de Julien, le débat entre saint Ambroise et Symmaque à propos de l'autel de la Victoire, les polémiques que souleva la prise de Rome, en 410, et qui provoquèrent la réponse de saint Augustin dans saCité de Dieu, voilà les principaux chapitres d'un livre, où, laissant de côté les combats au grand jour, vus de tout le monde et racontés d'autre part, l'auteur nous montre ceux qui se livraient au-dessous, plus importants peut-être, et dont le résultat devrait être de faire trouver au paganisme, proscrit mais non détruit, les routes secrètes pour s'insinuer chez son rival et se foudre avec lui. Résultat bien attendu, mais logique et nécessaire. L'éducation était en effet restée païenne, le christianisme n'avait pas su ou pu créer d'enseignement qui lui fût propre, de sorte que l'intelligence de quiconque avait passé par les écoles était imprégnée de paganisme. De cette fusion du christianisme et de la civilisation antique est née notre société moderne. Nous assistons, dans l'ouvrage de M. Boissier, à l'accomplissement de ce mélange et c'est ce qui donne à son livre, à côté de l'intérêt historique, un intérêt actuel et vivant.

Comme on devait s'y attendre, d'ailleurs, en passant par les mains de M. Boissier, l'œuvre, historique à son origine, est devenue une œuvre de critique littéraire. Négligeant à dessein le récit des événements politiques pour lesquels il renvoie aux historiens proprement dits, à M. le duc de Broglie, à M. Duruy, il a demandé, nous dit-il, des leçons d'histoire à la littérature, il l'a interrogée autant qu'il a pu, et laissée répondre à son aise, et il n'y a guère de grand écrivain au quatrième siècle, chrétien ou païen, dont il n'ait été amené à s'occuper. Les étudiant dans leur vie et dans leurs œuvres, avec la pensée que les témoignages auraient d'autant plus d'autorité que nous connaîtrions mieux les témoins, il a, par ce moyen, fait revivre à nos yeux une époque assez peu connue, si intéressante cependant, puisque le problème qui l'agitait ne contenait rien moins que l'avenir du monde.

L. P.

La Jeunesse du grand Frédéric, par Ernest Lavisse. 1 vol. in-8°, 7 fr. 50 (Hachette).--«La nature, qui a préparé certaines patries et construit des berceaux pour des peuples, dit excellemment M. Lavisse, n'a pas prévu la Prusse. Il n'existe, en effet, ni race ni région géographique prussiennes: l'Allemagne est fille de la nature, mais la Prusse a été faite par les hommes. «Elle a été faite par deux hommes: Frédéric-Guillaume Ier et Frédéric II. La folie militaire du roi-sergent, qui avait fait de la Prusse naissante une caserne, mit entre les mains du roi-philosophe un instrument formidable, fabriqué sans proportion avec les besoins d'un peuple de deux millions à peine d'habitants, mais qui, au jour voulu, permit une poussée inattendue dont l'avenir du royaume fut décidé. Ces deux hommes qui incarnent l'esprit prussien, qui se complètent l'un l'autre, qui étaient nécessaires l'un à l'autre, nécessaires à la genèse et à l'affermissement de la Prusse, vécurent l'un à côté de l'autre en perpétuel conflit, le roi imposant à son héritier une tutelle autocratique et une surveillance policière dont le poids exaspérait son indépendance. L'histoire de la jeunesse de Frédéric II est la lutte de ces deux natures aussi indociles l'une que l'autre. C'est à cette école despotique, bien faite, quand elle n'anéantit pas toute énergie, pour exercer les dissimulations, les habiletés, les diplomaties, que se façonne l'âme du prince royal, que se prépare l'âme du grand Frédéric. L'auteur, qui a fait son domaine de l'histoire de l'Allemagne, a apporté dans cet exposé les grandes qualités de pénétration qui marquent ses précédents travaux; les faits, groupés par lui avec un grand esprit de critique, sont pour ainsi dire mis en scène et se présentent à nous avec une netteté frappante qui fait vivre les événements et donne à la lecture de cet ouvrage d'histoire scientifique tout l'attrait qu'on trouverait dans des mémoires contemporains.

L. P.

Ma tante Giron, par René Bazin. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Calmann-Lévy).--Rien n'est charmant comme ces délicatesses de cœur qui prennent un jeune homme bien né, lorsqu'épris d'une jeune fille, il n'ose plus demander sa main parce qu'elle vient de faire un riche héritage et qu'il craint d'être soupçonné de quelque sentiment intéressé. Cela se voit-il dans la nature? Nous ne le mettons pas en doute. Cela se voit, dans tous les cas, dans le joli roman de M. Bazin. Nous sommes alors, il est vrai, bien loin de M. Zola, bien loin de l'argent et de ses brutales convoitises. Mais, vrai ou non, nous avouons préférer ce monde idéal, avec ses sentiments d'une douceur particulière qu'on emporte toujours d'une heure passée avec lui. Mais que fait dans ceci ma tante Giron? Eh bien, c'est elle qui fait la morale au trop délicat amoureux, qui le ramène à des sentiments plus terre à terre, qui lui fait accepter l'héritière en lui prouvant que, puisqu'il l'aimait avant l'héritage, il n'y a pas de mal, et que puisqu'elle l'aime, il ne peut décemment pas la rendre malheureuse en l'abandonnant. Tout ira donc pour le mieux et tout le monde sera content.

L. P.

Gentilshommes démocrates, par le marquis de Castellane. 1 vol. in-18. 3 fr. 50. (Plon, Nourrit, éd.)--Point n'était besoin d'une crise aiguë comme celle de 93 pour fonder la démocratie moderne: la Révolution eût été une simple évolution naturelle et pacifique si elle se fût faite par la royauté avec l'aide de la noblesse et du clergé, et c'est comme cela qu'elle allait se faire en 1789, nous dit M. le marquis de Castellane. Toutes les grandes idées sur lesquelles se base la société du dix-neuvième siècle s'élaboraient alors au sein des deux premiers ordres; elles allaient recevoir leur formule et leur réalisation pratique: l'abolition de tous les privilèges, l'établissement du budget suivant les règles modernes, l'assistance publique, la liberté de conscience, le régime parlementaire, eurent pour premiers instigateurs et défenseurs desGentilshommes démocrates, les Noailles, les La Rochefoucauld, les Clermont-Tonnerre, les Castellane. Ces précurseurs avisés ne furent pas suivis par ceux de leur caste, parce que, lorsque ces derniers virent le troisième ordre, le tiers, aller sans eux, plus loin et plus vite qu'eux, leur dignité blessée et légèrement effrayée leur fit quitter la lutte pour ne pas se compromettre avec ces gens. L'affaire se fit alors sans eux et contre eux. Il n'est jamais prudent de se retirer dans sa tente quand on ne se sent pas la vigueur d'Achille; l'intransigeance devient alors désertion; demeurer immuable et isolé comme un roc au milieu d'un courant est une satisfaction égoïste; on s'est cru l'importance d'un obstacle et l'on voit le courant tourner autour de soi et continuer sa route avec indifférence. Ce qui était vrai, il y a cent ans, l'est encore aujourd'hui. Que la noblesse de 1890 ne se désintéresse pas de la chose publique: tel est l'appel pressant que lui adresse en terminant M. le marquis de Castellane; qu'elle sache faire les concessions nécessaires; les courants ne se remontent pas en politique. Allons-nous voir aujourd'hui des gentilshommes opportunistes?

M. POUYER-QUERTIER.                                     M. DE PRESSENSÉ.Photographies Pirou.

L'humanité est la même partout: il y a chez l'homme, qu'il soit civilisé ou à l'état de nature, le même fond de cruauté. Sous l'empire de la nécessité ou de la passion, on le voit souvent commettre des actes qu'il réprouvera plus tard lorsqu'il aura repris possession et conscience de lui-même. Nous en avons deux preuves aujourd'hui: d'abord dans les événements dont la côte d'Afrique a été le théâtre, ensuite par ce qui vient de se passer aux États-Unis.

Nous avons raconté dans l'Histoire de la Semaine du numéro de l'Illustrationdu 28 mars dernier, l'assassinat du chef de la police de la Nouvelle-Orléans et le lynchage des coupables par la population ameutée. Voici, au sujet de cette seconde partie du drame, des détails inédits qu'aucun journal français n'a encore publiés.

La prison de la Paroisse, où étaient enfermés les prisonniers, occupe dans la ville un pâté de bâtiments isolés par les quatre rues qui les entourent: une grande porte de fer ferme l'entrée principale, derrière les bâtiments est une petite porte de dégagement, au centre se trouve la cour des détenues que représente notre dessin.

A huit heures du matin le peuple commence à s'attrouper devant la prison, par petits groupes d'abord, puis plus nombreux; des coups de sifflets partent de la foule, suivis de cris et de vociférations. Peu à peu la tourbe augmente, bientôt transformée en un véritable flot humain. Cependant l'on est encore relativement calme et l'on semble attendre les chefs. Pendant ce temps, le meeting a lieu sur la place voisine, et le lynchage des prisonniers est décidé. Bientôt un cab débouche à toute bride, et deux hommes en descendent au milieu des hourrahs du peuple. Ils frappent à la porte de la prison et demandent, au nom de la nation, qu'on leur livre les prisonniers. Le personnel sent très bien qu'il ne pourra résister, mais refuse néanmoins d'obéir à cette injonction, et, tout en parlementant, le directeur autorise les Italiens à se cacher comme ils pourront, ou à se sauver si cela leur est possible.

Ils se cachent en effet de tous côtés, isolément, dans la buanderie, dans la niche du chien, sous l'escalier, dans une boîte d'ordures, par groupes de trois dans des cellules où ils s'enferment, au nombre de six enfin dans la division des femmes, pendant que, au dehors, le peuple impatient brisait la porte donnant sur la rue.

Mais un massacre, discipliné en quelque sorte, a été décidé dans le meeting. La foule ne se précipite pas à l'intérieur; soixante personnes seulement, armées de carabines, pénètrent et se mettent à faire des recherches, et une véritable chasse à l'homme a lieu.

La première n'est pas longue. Au premier étage dans une des galeries ils aperçoivent à travers le guichet d'une grande cellule trois des Italiens cachés derrière un gros pilier: l'un d'eux se découvre un instant et reçoit une balle dans la tête; en tombant il fait trébucher son camarade qui tombe, à son tour, sous une grêle de balles, pendant que le troisième fait sauter la serrure de la porte du fond et se sauve dans la galerie contiguë. Le peloton des exécuteurs l'y suit et une première balle l'atteint à la tête, puis une autre lui fait sauter la main droite, une troisième enfin l'abat le dos contre le sol, et ceux qui le poursuivent l'achèvent à coups de talons en lui passant sur le ventre.

Tour à tour, les malheureux sont, les uns après les autres, traqués et abattus.

Mais il faut son compte au peuple, et il en manque encore huit. Six d'entr'eux sont découverts réfugiés dans la cour des femmes. Le lecteur peut le voir sur notre gravure, ils sont comme un troupeau de moutons acculés dans un coin et là, malgré leur supplications et leurs cris de grâce, fusillés en groupe à bout portant; l'un d'eux ne reçoit pas moins de quarante balles.

Au dehors la populace entend le bruit de la fusillade, elle est prise à son tour de la folie homicide, il lui faut maintenant mettre, elle aussi, la main dans le sang, elle réclame à grands cris sa part; les deux derniers Italiens, retirés, l'un de la niche à chien, l'autre du panier d'ordures, lui sont alors amenés et, sur la place, à la porte de la prison, une scène atroce a lieu.

Le premier est pendu haut et court à la lanterne; quant à l'autre, il est passé d'abord à la savate, puis accroché aussi et hissé au réverbère; mais la corde casse, il est alors rependu une seconde fois. Dans l'instinct de la conservation, le misérable a la force de se soulever par les poignets sur la corde et de grimper jusqu'à la barre de fer, d'où, les yeux hagards démesurément ouverts, la figure violacée, le cou déjà tuméfié et meurtri par la corde, il regarde avec terreur cette foule qui grouille et hurle au-dessous de lui; un homme monte alors jusqu'à lui et, à coups de poings dans la figure, le fait dégringoler sur le pavé. Il est enfin pendu une troisième fois et meurt au milieu d'affreuses convulsions pendant que la foule entonne un chant triomphal.

La gravure que nous donnons surJuanitareprésente une des scènes les plus amusantes de l'ouvrage.

René Belamour, le fifre que le général français a dépêché dans Saint-Sébastien pour découvrir les secrets de l'ennemi et qui est entré dans la ville sous un costume de muletier, a été pris et arrêté. Sur le point d'être fusillé, il déclare qu'il n'est point ce qu'un vain peuple pense: en réalité, il est femme, et femme espagnole, répondant au doux nom de Juanita. En effet, il endosse un costume féminin, il le porte très drôlement et voilà que par des œillades enflammés, la belle Juanita rend férus d'amour l'alcade de la ville et le colonel sir Douglas, le gouverneur de la garnison anglaise qui occupe Saint-Sébastien. Logée à la maison de ville, elle reçoit dans ses appartements ses deux grotesques amoureux... Notre gravure nous les montre, au moment ou les deux fantoches (Gobin et Guyon) portent la santé de leur adorée (Mlle Marguerite Ugalde); un vin pétillant d'Espagne que leur sert la sémillante Pétrita (Mlle Zélo Duran) brille dans les coupes.

Nous publions aussi, grâce à l'obligeance des éditeurs, MM. Schott et Cie (Knoth et Sedano, successeurs. 70, faubourg Saint-Honoré), un des morceaux les mieux venus de la partition de M. de Suppé: c'est la romance que chante au second acte Mme Zélo Duran.

Tous les partis ont rendu hommage à M. Pouyer-Quertier, à l'heure où la mort nous enlevait cette physionomie parlementaire si intéressante et si savoureuse en sa piquante originalité. Cet industriel, cet économiste, ce ministre, cet homme politique, était avant tout un vrai Gaulois, mâtiné de Normand, un Gaulois haut en couleur, au verbe abondant, aux façons communicatives, dont l'exubérance un peu ronde cachait parfois un esprit délié, aigu et fécond en ressources.

Pouyer-Quertier était né en 1820: il entra à l'École polytechnique. Au sortir de l'École, il voyagea, visita longuement l'Angleterre, puis se consacra à l'industrie. Dès 1857 il entra, avec l'appui du gouvernement, au Corps législatif en qualité de député de la première circonscription de la Seine-Inférieure, mais en 1800, il échoua contre le candidat de l'opposition démocratique, M. Desseaux.

Les événements de 1870 rendirent à M. Pouyer-Quertier sa place dans la vie politique, et c'est alors qu'il joua le rôle décisif qui honore sa mémoire. Choisi par M. Thiers pour occuper dans le ministère le portefeuille des finances, M. Pouyer-Quertier eut, en effet, à coopérer à la grande œuvre de la libération du territoire. Puis, il dut aller négocier le traité de paix de Francfort et en discuter avec M. de Bismarck les stipulations commerciales. On raconte qu'en face du puissant chancelier il dut, non seulement faire assaut de présence d'esprit et d'énergie patriotique, mais résister encore aux défis gastronomiques du prince. Grand mangeur et gros buveur, M. de Bismarck trouva à qui parler; et l'on raconte qu'il sut gré à M. Pouyer-Quertier de lui avoir tenu tête.

A l'origine du Sénat, M. Pouyer-Quertier avait été élu sénateur de la Seine-Inférieure: il à siégé dans la haute assemblée jusqu'aux élections de janvier dernier ou la liste républicaine l'emporta.

M. de Pressensé, qui vient de mourir après une longue et douloureuse agonie, laissera le souvenir d'un orateur éloquent, d'un écrivain de grand mérite, et d'un caractère élevé.

Né à Paris en 1824, il avait fait des études théologiques à Lausanne, d'abord sous la direction d'Alexandre Vinet, ensuite dans les universités de Halle et de Berlin. Consacré pasteur en 1847, il fut appelé à desservir à Paris la chapelle Taitbout.

C'est après la guerre que son rôle politique actif commença. Lors des élections complémentaires pour l'Assemblée nationale, le 2 juillet 1871, il se porta candidat à Paris et fut élu député par 118,975 voix. Il alla siéger à gauche et vota constamment avec les républicains.

Le 23 novembre 1883, il fut nommé sénateur inamovible, et prit toujours une part active aux discussions du Sénat.

M. Edmond de Pressensé laisse un bagage littéraire considérable, comme publiciste aussi bien que comme homme politique. Parmi ses nombreux et remarquables ouvrages, citons notamment sonHistoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne; l'École critique de Jésus-Christ; la Vie de Jésus,etc.

Les obsèques de cet homme de bien ont lieu au moment même où nous paraissons.

Suite.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.

Anie, qui tous les matins donnait régulièrement quelques heures à la peinture, travaillait volontiers dans l'après-midi avec son père, et c'était pour elle un plaisir de faner les foins qu'on fauchait dans les prairies et dans les îles du Gave: sa fourche à la main, elle épandait son andain sans rester en arrière; et le soir venu, quand on chargeait l'herbe séchée sur les chars, elle apportait bravement son tas aussi lourd que celui des autres faneuses.

Ces goûts champêtres fâchaient sa mère, qui les trouvait peu compatibles avec la dignité d'une châtelaine, comme elle trouvait le soleil malsain et dangereux; n'est-ce pas lui qui est le père de tous nos maux, des insolations, des fluxions de poitrine et des taches de rousseur? Pour se préserver de ces dangers, elle prenait toutes sortes de précautions, mais sans pouvoir les imposer, comme elle l'eût voulu, à sa fille, qui n'acceptait les grands chapeaux de paille, les voiles de gaze et les gants montant jusqu'au coude, que pour les abandonner à la première occasion.

Par contre, ces goûts et cette liberté d'allure faisaient la joie de son père qui dès sa première enfance avait passionnément aimé le travail des champs, labourant aussitôt que ses bras avaient été assez longs pour tenir les emmanchons, fauchant aussitôt qu'on lui avait permis de toucher à une faulx, conduisant les bœufs, montant les chevaux, ébranchant les hauts arbres, abattant les taillis avec passion. Quel délassement, après tant d'années de vie de bureau, enfermée, étouffée, misérable, de se retrouver enfin en plein air, dans une atmosphère parfumée par les foins, les yeux charmés par la vue des choses aimées, ses bêtes, ses récoltes, tout cela dans un beau cadre de verdure que fermait au loin l'horizon changeant de la montagne, dont il avait si longtemps rêvé sans espérer le revoir avant de mourir.

Levé le premier dans la maison, il commençait sa journée par la surveillance de la traite des vaches dans les étables; puis, tout son personnel mis en train, il montait un bidet au trot doux, et s'en allait inspecter les défrichements qu'il faisait exécuter pour transformer en prairies les vignes épuisées et les touyas. Cette course était longue, non seulement parce qu'il ne poussait pas son cheval dans ces chemins accidentés, mais encore parce qu'il s'arrêtait à chaque instant pour causer avec les paysans qu'il apercevait au travail dans leurs champs, ou qui, lentement, cheminaient à côté de lui. Il les interrogeait, les écoutait: étaient-ils satisfaits de leur récolte? Et des discussions s'engageaient sur les modes de culture employés par eux, ainsi que sur ceux qu'il leur conseillait pour augmenter les produits de leurs terres; ne se fâchant jamais de se heurter à la routine, s'efforçant au contraire avec patience et douceur, par des raisonnements à leur portée, de les amener à comprendre ses explications.

Au retour, il ne manquait jamais de longer le Gave sous le couvert des grands arbres, certain de rencontrer Anie, tantôt dans un coin frais, tantôt dans un îlot, en train d'enlever une étude d'après nature, ce qu'elle appelait ses Corot. Comme elle dormait lorsqu'il avait quitté le château, ils ne s'étaient pas vus encore de la journée; arrivé près d'elle, il descendait de cheval; elle, de son côté, quittait son pliant pour venir à lui, et ils s'embrassaient:

--Tu as bien dormi?

--Et toi, mon enfant?

Après avoir attaché la bride de son cheval à une branche, il regardait son tableau en lui faisant ses observations et ses compliments. A la vérité, les compliments l'emportaient de beaucoup sur les critiques, car il suffisait qu'elle eût mis la main à quelque chose pour que cette chose devînt admirable à ses yeux. S'il avait été habitué à un dessin plus serré et plus sévère que celui dont elle se contentait, il se disait qu'à son âge on est vieux jeu, tandis qu'elle était certainement dans le train; il n'avait jamais été qu'un pauvre diable de manœuvre, et elle était une artiste; dans ces conditions, comment n'eût-il pas repoussé les objections qui se présentaient à son esprit?

--Certainement tu as raison, disait-il en manière de conclusion, l'impression donnée est bien celle que tu as voulu rendre.

Et il remontait à cheval pour surveiller l'expédition du beurre qu'on avait battu en son absence, ou celle des cochons, qu'on ne faisait pas sortir de la porcherie, ou qu'on n'emballait pas en voiture, sans qu'il y eût de terribles cris poussés malgré les précautions qu'on prenait pour les toucher.

C'était seulement après le déjeuner qu'il se trouvait libre et pouvait, si l'envie l'en prenait, s'en aller travailler aux foins avec Anie.

Comme il était fier, lorsqu'il la voyait vaillante à l'ouvrage, sans plus craindre le soleil qu'une ondée, affable avec les ouvriers, bonne avec les femmes, familière avec les enfants, se faisant aimer de tous!

Comme il était heureux quand, à l'heure du goûter, ils s'asseyaient tous deux à l'ombre d'un tilleul ou au pied d'une haie, et mangeaient en bavardant la collation qu'on leur apportait du château: un morceau de pain avec un fruit, ou bien une tartine de beurre mouillée d'un verre de vin blanc du pays et d'eau fraîche.

C'était le meilleur moment de sa journée, alors que, cependant, il en avait tant de bons, celui de l'intimité, des tête-à-tête, où tout peut se dire dans l'épanchement d'une tendresse partagée.

On causait à bâtons rompus du présent, du passé, et aussi quelquefois de l'avenir, mais beaucoup moins de l'avenir que du passé, en gens heureux qui n'ont pas besoin d'échapper aux tristesses de ce qui est pour se réfugier, en imagination, dans ce qui sera peut-être un jour.

On s'examinait aussi: le père en se demandant si, comme le disait sa femme, il n'imposait pas à Anie une fatigue dangereuse pour sa beauté, sinon pour sa santé; la fille, en suivant sur le visage de son père et dans son attitude les changements qui s'étaient produits en lui depuis leur installation à Ourteau, et qui se manifestaient par son air de vigueur et de bien-être, comme aussi par la sérénité de son regard. Et souvent son premier mot, lorsqu'elle s'asseyait près de lui, était pour le complimenter:

--Tu sais que tu rajeunis?

--Comme toi tu embellis. Mais n'en doit-il pas être ainsi pour nous?

Quand, pendant de longues années, on a vécu d'une façon absurde qui semble savamment combinée pour dévorer la vie au tirage forcé, n'est-il pas logique que, le jour où l'on se conforme aux lois de la nature, l'organisme qui n'a pas éprouvé de trop graves avaries se repose tout seul et reprenne son fonctionnement régulier? Voilà pourquoi je suis si heureux de te voir accepter ces exercices un peu violents et ces fatigues qui ont manqué à ta première jeunesse; sois certaine que la médecine fera un grand pas le jour où elle ordonnera les bains de soleil et défendra les rideaux et les ombrelles.

--Ils m'amusent, ces exercices.

--N'est-ce pas?

--Il me semble que ça se voit.

--Je veux dire que tu ne regrettes pas l'existence que je vous impose?

--Je m'y suis si bien et si vite habituée que je n'en vois pas d'autre qu'on puisse prendre quand on a la liberté de son choix.

Quelle différence entre aujourd'hui et il y a quelques mois!

--C'est en faisant cette comparaison que je me suis bien souvent demandé si les pauvres êtres très courageux, mais très malheureux, qui acceptaient cette misère, étaient vraiment les mêmes que ceux qui habitent ce château?

--Ne pense plus au passé.

--Pourquoi donc? N'est-ce pas précisément le meilleur moyen pour apprécier la douceur de l'heure présente? Ce n'est pas seulement quand je suis assise, comme en ce moment, avec cette vue incomparable devant les yeux, au milieu de cette belle campagne, respirant un air embaumé, m'entretenant librement avec toi, que je sens tout le charme de la vie heureuse qu'un coup de fortune nous a donnée; c'est encore quand dans la tranquillité et l'isolement du matin je travaille à une étude, et que je compare ce que je fais maintenant à ce que je faisais autrefois, et surtout aux conditions dans lesquelles je le faisais, avec les luttes, les rivalités, les intrigues, les fièvres de l'atelier; si je t'avais conté mes humiliations, mes tristesses, mes journées de rage et de désespoir, comme tu aurais été malheureux!

--Pauvre chérie!

--Je ne te dis pas cela pour que tu me plaignes, d'autant mieux que l'heure des plaintes est passée; mais simplement pour que tu comprennes le point de vue auquel j'envisage le bonheur que nous devons à l'héritage de mon oncle. Et ces comparaisons je les fais pour toi comme pour moi; pour l'atelier Julian comme pour les bureaux de l'Office cosmopolitain, où tu avais à subir les stupidités de M. Belmanières et l'arrogance de M. Chaberton. Hein! si nous étions rejetés, toi dans ton bureau, maman rue de l'Abreuvoir, moi à l'atelier?

--Veux-tu bien te taire!

--Pourquoi? Il n'y a rien d'effrayant à imaginer des catastrophes qui ne peuvent pas nous atteindre. Et nous pouvons nous moquer de celle-là, je pense.

--Assurément.

--Quand même tes travaux ne rendraient pas tout ce que tu attends d'eux...

--Ils le rendront, et au-delà de ce que j'ai annoncé; l'expérience de ce que j'ai obtenu garantit ce que nous obtiendrons dans quelques années.

--Quand même nous en resterions où nous sommes, nous n'avons rien à craindre de la fortune; et j'espère bien que si je me marie...

--Comment! si tu te maries!

--J'espère bien que si je me marie, tu prendras des précautions telles que je ne puisse jamais retomber dans la misère.

--Sois tranquille.

--Je le suis; et c'est pour cela précisément que je ris de catastrophes qui sont purement romanesques: malheureux, on aime les romans gais qui finissent bien; heureux, les romans tristes.

Une après-midi qu'ils s'entretenaient ainsi à l'abri d'un bouquet de saules dont les racines trempaient dans le Gave, tandis qu'autour d'eux çà et là, au caprice des amitiés, faneurs et faneuses goûtaient, et que les bœufs attelés aux chars sur lesquels on allait charger le foin plongeaient goulûment leur mufle dans l'herbe séchée, ils virent au loin Manuel, accompagné d'une personne qu'ils ne reconnurent pas tout d'abord, se diriger de leur côté.

--Voilà Manuel qui te cherche, dit Anie.

--Qui est avec lui?

--Costume gris, chapeau melon, ça ne dit rien; pourtant la démarche ressemble à celle de M. d'Arjuzanx... c'est bien lui; comme maman en rentrant va être fâchée de ne pas s'être trouvée au château pour le recevoir!

Quand le baron les aperçut, il renvoya le valet de chambre et s'avança seul.

Anie s'était levée.

--Tu ne t'en vas pas?

--Pourquoi m'en irais-je?

--Pour que le baron ne te surprenne pas dans cette tenue.

--Crois-tu que si j'avais souci de ma tenue je travaillerais avec tes faneurs?

Des brins de foin étaient accrochés à ses cheveux ainsi qu'à sa blouse de toile bleue; elle ne prit même pas la peine de les enlever.

Quand les paroles de politesse eurent été échangées avec le baron, tout le monde se rassit sur l'herbe.

--Me pardonnez-vous de vous déranger ainsi? dit d'Arjuzanx.

--Mais vous ne nous dérangez nullement; les bras de ma fille pas plus que les miens ne sont indispensables à la rentrée de nos foins.

--Au moins s'y emploient-ils.

--Je trouve très amusant de jouer à la paysanne, dit Anie.

--Vous aimez la campagne, mademoiselle?

--Je l'adore.

Le baron parut ravi de cette réponse.

L'entretien continua; puis il languit; le baron paraissait préoccupé, peut-être même embarrassé; en tout cas, il ne montrait pas son aisance habituelle; alors Anie s'éloigna sous prétexte d'un ordre à donner, et rejoignit les faneuses qui avaient repris leur travail.

Pendant plus d'une heure elle vit son père et le baron marcher à travers la prairie, allant jusqu'aux jardins, puis revenant sur leurs pas, et comme le terrain était parfaitement plane, sans aucune touffe d'arbuste, elle pouvait suivre leurs mouvements: ceux du baron étaient vifs, démonstratifs, passionnés; ceux de son père, réservés; évidemment, l'un parlait et l'autre écoutait.

Plusieurs fois, en les voyant revenir, elle crut que cette longue conversation avait pris fin, et que le baron voulait lui faire ses adieux, mais toujours ils repartaient et les grands gestes continuaient.

A la fin, cependant, ils se dirigèrent vers elle de façon à ce qu'elle ne pût pas se tromper; alors elle alla au-devant d'eux; cette fois c'était bien pour prendre congé d'elle.

Quand il eut disparu au bout de la prairie, Barincq dit à sa fille de laisser là sa fourche et de l'accompagner, mais ce fut seulement quand il n'y eut plus d'oreilles curieuses à craindre qu'il se décida à parler:

--Sais-tu ce que voulait M. d'Arjuzanx?

--Te parler de choses sérieuses, si j'en juge par sa pantomime.

--Te demander en mariage.

--Ah!

--C'est tout ce que tu me réponds?

--Je ne peux pas te dire que je suis profondément surprise de cette demande, ni que j'en suis ravie, ni que j'en suis fâchée, alors je dis: ah! pour dire quelque chose.

--Il ne te plaît point?

--Je serais fâchée de sa demande.

--Il te plaît?

--J'en serais heureuse.

--Alors?

--Alors, veux-tu répondre à mes questions au lieu que je réponde aux tiennes?

Il fit un signe affirmatif.

--Avant tout, dis-moi si la question d'intérêt a été abordée entre vous.

--Elle l'a été.

--Sur quelle dot compte-t-il?

--Il n'en demande pas.

--Mais il en accepte une?

--Ne crois pas que c'est pour ta fortune que le baron veut t'épouser; c'est pour toi; c'est parce que tu as produit sur lui une profonde impression; c'est parce qu'il t'aime, je te rapporte ses propres paroles.

--Rapporte-moi aussi celles qui s'appliquent à la fortune.

--Pourquoi cette défiance?

--Parce que je ne veux épouser qu'un homme qui m'aimera, et qui ne cherchera pas une affaire dans notre mariage. C'est bien le moins que notre fortune me serve à me payer ce mari-là.

--Précisément, le baron me paraît être ce mari.

--Alors répète.

--Si tu veux vivre à la campagne, son revenu, qui est d'une quarantaine de mille francs, lui permet de t'assurer une existence facile, sinon large et heureuse. Mais si la campagne ne te suffit pas, et si tu veux Paris une partie de l'année, c'est à nous de te donner une dot, celle que nous voudrons, qui te permette de faire face aux dépenses de la vie parisienne pendant trois mois, six mois, le temps que tu fixeras toi-même d'après ton budget. Là-dessus il s'en remet à toi, et à nous. Est-ce le langage d'un homme qui cherche une affaire? Je te le demande.

Au lieu de répondre, elle continua ses questions:

--De loin je vous observais de temps en temps, et j'ai vu qu'il parlait beaucoup, tandis que toi, tu écoutais; cependant tu as dit quelque chose.

--Sans doute.

--Qu'as-tu dit?

--Que je devais consulter ta mère, et que je devais te consulter toi-même.

--Je pense qu'il a trouvé cela juste.

--Parfaitement. Cependant il a insisté, sinon pour avoir une réponse immédiate, au moins pour arranger les choses de façon à ce que cette réponse ne soit point dictée par la seule inspiration. Pour cela il demande que nous allions passer quelquefois la journée du dimanche à Biarritz, où nous le rencontrerons, comme par hasard, et où vous pourrez vous connaître. Ce sera seulement quand cette connaissance sera faite que tu te prononceras.

--As-tu accepté cet arrangement?

--Il aurait dépendu de moi seul que je l'aurais accepté, car il me paraît raisonnable, Biarritz étant un terrain neutre où l'on peut se voir, sans que ces rencontres, plus ou moins fortuites, aient rien de compromettant qui engage l'avenir; cependant cette fois encore j'ai demandé à vous consulter, ta mère et toi. Pouvais-je promettre d'aller à Biarritz, si au premier mot tu m'avais dit que le baron t'était répulsif?

--Il ne me l'est pas; et je suis disposée à croire comme toi que la dot n'est pas ce qu'il cherche dans ce mariage.

--Alors?

--Je ne demande pas mieux que d'aller à Biarritz le dimanche, mais à cette condition qu'il sera bien expliqué et bien compris que cela ne m'engage à rien. Depuis que nous parlons de M. d'Arjuzanx, je fais mon examen de conscience, et je ne trouve en moi qu'une parfaite indifférence à son égard. Ce sentiment, qui, à vrai dire, n'en est pas un ni dans un sens ni dans un autre, changera-t-il quand je le connaîtrai mieux? C'est possible. Mais sincèrement je n'en sais rien.

--Laissons faire le temps.

Pendant quatre dimanches Anie avait vu le baron à Biarritz, mais ses sentiments n'avaient changé en rien; elle en était toujours à l'indifférence, et quand sa mère, quand son père, l'interrogeaient, sa réponse restait la même:

--Attendons.

--Qui te déplaît en lui?

--Rien.

--Alors?

--Pourquoi ne me demandes-tu pas ce qui me plaît en lui?

--Je te le demande.

--Et je te fais la même réponse: rien. Dans ces conditions je ne peux dire que ce que je te dis: attendons.

Mme Barincq, qui désirait passionnément ce mariage, et trouvait toutes les qualités au baron, s'exaspérait de ces réponses:

--Crois-tu que cette attente soit agréable pour ce pauvre garçon?

--Que veux-tu que j'y fasse? si elle lui est trop cruelle, qu'il se retire.

--Au moins est-elle mortifiante pour lui; crois-tu qu'il n'a pas à souffrir de ta réserve, quand ce ne serait que devant le capitaine?

--J'espère qu'il n'a pas pris le capitaine pour confident de ses projets; s'il l'a fait, tant pis pour lui.

Accepterait-elle, refuserait-elle le baron? c'était ce que le père et la mère se demandaient, et, comme ils désiraient autant l'un que l'autre ce mariage, ils prenaient leurs dispositions pour le jour où ils auraient à traiter les questions d'affaires et à fixer la dot.

Puisque le baron avait quarante mille francs de rente, ils voulaient que leur fille en eût autant, c'était leur réponse à son désintéressement.

Mais, si ces quarante mille francs devaient leur être faciles à payer annuellement, ce ne serait que quand les améliorations apportées à l'exploitation du domaine produiraient ce qu'on attendait d'elles, c'est-à-dire quand les terres défrichées seraient toutes transformées en prairies, ce qui exigerait trois ans au moins. En attendant, où trouver ces quarante mille francs?

C'était la question que Barincq étudiait assez souvent, en cherchant quelles parties de son domaine il pourrait donner en garanties pour un emprunt.

Un jour qu'il se livrait à cet examen dans son cabinet, qui avait été celui de son frère, il tira les divers titres de propriété se rapportant aux pièces de terre qu'il avait en vue, et se mit à les lire en notant leurs contenances.

Pour cela, il avait ouvert tous les tiroirs de son bureau, voulant faire un classement qui le satisfit mieux que celui adopté par son frère.

Comme il avait complètement tiré un de ces tiroirs, il aperçut une feuille de papier timbré, qui avait dû glisser sous le tiroir. Il la prit, et, comme au premier coup d'œil il reconnut l'écriture de son frère, il se mit à la lire.

«Je soussigné, Gaston-Félix-Emmanuel Barincq (de Saint-Christeau), demeurant au château de Saint-Christeau, commune de Ourteau (Basses-Pyrénées)--déclare, par mon présent testament et acte de dernière volonté, donner et léguer, comme en effet je donne et lègue, à M. Valentin Sixte, lieutenant de dragons, en ce moment en garnison à Chambéry, la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès. A cet effet, j'institue mon dit Valentin Sixte mon légataire à titre universel. Je veux et entends qu'en cette qualité de légataire mon dit Valentin Sixte soit chargé de payer à mon frère Charles-Louis Barincq, demeurant à Paris, s'il me survit, et à sa fille Anie Barincq, une rente annuelle de six mille francs, ladite rente incessible et insaisissable. Je nomme pour mon exécuteur testamentaire la personne de Me Rébénacq, notaire à Ourteau, sans la saisine légale, et j'espère qu'il voudra bien avoir la bonté de se charger de cette mission. Tel est mon testament, dont je prescris l'exécution comme étant l'ordonnance de ma dernière volonté.

«Fait à Ourteau le lundi onze novembre mil huit cent quatre-vingt-quatre.

«Et après lecture j'ai signé

«Gaston Barincq.»

Il avait lu sans s'interrompre, sans respirer, courant de ligne en ligne; mais dès les premières, au moment ou il commençait à comprendre, il avait été obligé de poser sur son bureau la feuille de papier, tant elle tremblait entre ses doigts. C'était un coup d'assommoir qui l'écrasait.

Après quelques minutes de prostration, il recommença sa lecture, lentement cette fois, mot à mot:

«Je donne et lègue à M. Valentin Sixte... la propriété de tous les biens, meubles et immeubles, que je posséderai au jour de mon décès».

Évidemment, ce testament était celui que son frère avait déposé au notaire Rébénacq et ensuite repris; la date le disait sans contestation possible.

Pas d'hésitation, pas de doute sur ce point: à un certain moment, celui qu'indiquait la date de ce testament, son frère avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; et il avait donné un corps à sa volonté, ce papier écrit de sa main.

Mais le voulait-il encore quelques mois plus tard? et le fait seul d'avoir repris son testament au notaire n'indiquait-il pas un changement de volonté?

Il avait un but en reprenant ce testament; lequel?

Le supprimer? Le modifier?

Chercher en dehors de ces deux hypothèses paraissait inutile, c'était à l'une ou l'autre qu'on devait s'arrêter; mais laquelle avait la vraisemblance pour elle, la raison, la justice et la réunion de diverses conditions d'où pouvait jaillir un témoignage ou une preuve, il ne le voyait pas en ce moment, troublé, bouleversé, jeté hors de soi, comme il l'était.

Et machinalement, sans trop savoir ce qu'il faisait, il examinait le testament, et le relisait par passages, au hasard, comme si son écriture ou sa rédaction devait lui donner une indication qu'il pourrait suivre.

Mais aucune lumière ne se faisait dans son esprit, qui allait d'une idée à une autre sans s'arrêter à celle-ci plutôt qu'à celle là, et revenait toujours au même point d'interrogation: pourquoi, après avoir confié son testament à Rébénacq, son frère l'avait-il repris? et pourquoi, après l'avoir repris, ne l'avait-il pas détruit ou modifié?

Le temps marcha, et la cloche du dîner vint le surprendre avant qu'il eût trouvé une réponse aux questions qui se heurtaient dans sa tête.

Il fallait descendre, il se composa un maintien pour que ni sa femme ni sa fille ne vissent son trouble, car, malgré son désarroi d'idées, il avait très nettement conscience qu'il ne devait leur parler de rien avant d'avoir une explication à leur donner.

Il remit donc le testament dans son tiroir, mais en le cachant entre les feuillets d'un acte notarié, et il se rendit à la salle à manger, où sa femme et sa fille l'attendaient, surprises de son retard: c'était, en effet, l'habitude qu'il arrivât toujours le premier à table, autant parce que, depuis son installation à Ourteau, il avait retrouvé son bel appétit de la vingtième année, que parce que les heures des repas étaient pour lui les plus agréables de la journée, celles de la causerie et de l'épanchement dans l'intimité du bien-être.

--J'allais monter te chercher, dit Anie.

--Tu n'as pas faim aujourd'hui? demanda Mme Barincq.

--Pourquoi n'aurais-je pas faim?

--Ce serait la question que je t'adresserais.

Précisément parce qu'il voulait paraître à son aise et tel qu'il était tous les jours, il trahit plusieurs fois son trouble et sa préoccupation.

--Décidément tu as quelque chose, dit Mme Barincq.

--Où vois-tu cela?

--Est-ce vrai, Anie? demanda la mère en invoquant, comme toujours, le témoignage de sa fille.

Au lieu de répondre, Anie montra d'un coup d'œil les domestiques qui servaient à table, et Mme Barincq comprit que si son mari avait vraiment quelque chose comme elle croyait, il ne parlerait pas devant eux.

Mais, lorsqu'en quittant la table on alla s'asseoir dans le jardin sous un berceau de rosiers, où tous les soirs on avait coutume de prendre le frais en regardant le spectacle toujours nouveau du soleil couchant, avec ses effets de lumière et d'ombres sur les sommets lointains, elle revint à son idée.

--Parleras-tu, maintenant que personne n'est là pour nous entendre?

--Que veux-tu que je te dise?

--Ce qui te préoccupe et t'assombrit.

--Rien ne me préoccupe.

--Alors pourquoi n'es-tu pas aujourd'hui comme tous les jours?

--Il me semble que je suis comme tous les jours.

--Eh bien, il me semble le contraire; tu n'as pas mangé, et il y avait des moments où tu regardais dans le vide d'une façon qui en disait long. Quand, pendant vingt ans, on a vécu en face l'un de l'autre, on arrive à sa connaître et les yeux apprennent à lire. En te regardant à table, ce soir, je retrouvais en toi la même expression inquiète que tu avais si souvent pendant les premières années de notre mariage, quand tu te débattais contre Sauvai, sans savoir si le lendemain il ne t'étranglerait pas tout à fait.

--T'imagines-tu que je vais penser à Sauval, maintenant?

--Non; mais il n'en est pas moins vrai que j'ai revu en toi, aujourd'hui, l'expression angoissée que tu montrais quand tu te sentais perdu et que tu essayais de me cacher tes craintes. Voilà pourquoi je te demande ce que tu as.

Il ne pouvait pourtant pas répondre franchement.

--Si tu n'as pas mal vu, dit-il, c'est mon expression de physionomie qui a été trompeuse.

--Puisque tu ne veux pas répondre, c'est moi qui vais te dire d'où vient ton souci; nous verrons bien si tu te décideras à parler: tu es inquiet parce que tu reconnais que tes transformations ne donnent pas ce que tu attendais d'elles et que tu as peur de marcher à ta ruine. Il y a longtemps que je m'en doute. Est-ce vrai?

--Ah! cela non, par exemple.

--Tu n'es pas en perte?

--Pas le moins du monde; les résultats que j'attendais sont dépassés, et de beaucoup; ma comptabilité est là pour le prouver. Je ne suis qu'au début, et pourtant je puis affirmer, preuves en main, que les chiffres que je vous ai donnés, c'est-à-dire un produit de trois cent mille francs par an, sera facilement atteint le jour où toutes les prairies seront établies et en plein rapport. Ce que j'ai réalisé jusqu'à ce jour le démontre sans doutes et sans contestations possibles par des chiffres clairs comme le jour, non en théorie, mais en pratique. Pour cela il ne faudrait que trois ans... si je les avais.

--Comment, si tu les avais! s'écria Mme Barincq.

Il voulut corriger, expliquer ce mot maladroit qui lui avait échappé.

--Qui est sûr du lendemain?

--Tu te crois malade? dit-elle. Qu'as-tu? De quoi souffres-tu? Pourquoi n'as-tu pas appelé le médecin?

--Je ne souffre pas; je ne suis pas malade.

--Alors pourquoi t'inquiètes-tu? C'est la plus grave des maladies de s'imaginer qu'on est malade quand on ne l'est pas. Comment! tu nous fais habiter la campagne parce que tu dois y trouver la santé et le repos, y vivre d'une vie raisonnable comme tu dis; et nous n'y sommes pas installés que te voilà tourmenté, sombre, hors de toi, sous le coup de soucis et de malaises que tu ne veux pas, que tu ne peux pas expliquer! Depuis que nous sommes mariés tu m'as, pour notre malheur, habituée à ces mines de désespéré; mais au moins je les comprenais et je m'associais à toi, quand tu luttais contre Sauvai, quand tu peinais chez Chaberton, je ne pouvais t'en vouloir de n'être pas gai; tu aurais eu le droit, si je t'avais fait des reproches, de me parler de tes inquiétudes du lendemain. Mais maintenant que tu reconnais toi-même que tes affaires sont dans une voie superbe, quand nous sommes débarrassés de tous nos tracas, de toutes nos humiliations, quand nous avons repris notre rang, quand nous n'avons plus qu'à nous laisser vivre, quand le présent est tranquille et l'avenir assuré, enfin quand nous n'avons qu'à jouir de la fortune, je trouve absurde de s'attrister sans raison... parce qu'on n'est pas sûr du lendemain. Mais qui peut en être sûr, si ce n'est nous? Il n'y a qu'un moyen de le compromettre, celui que tu prends précisément: te rendre malade. Que deviendrions-nous si tu nous manquais? Que deviendraient tes affaires, tes transformations? Ce serait la ruine. Et tu sais, je serais incapable de supporter ce dernier coup. Je ne me fais pas d'illusions sur mon propre compte; je suis une femme usée par les chagrins, les duretés de la vie, la révolte contre les injustices du sort dont nous avons été si longtemps victimes. Je ne supporterais pas de nouvelles secousses. Tant que ça ira bien, j'irai moi-même. Le jour où ça ira mal, je ne résisterais pas à de nouvelles luttes. Tâche donc de ne pas me tourmenter en te tourmentant toi-même, alors surtout que tu n'as pas de raisons pour cela.

Ce qu'il avait dit il le répéta: il ne se croyait pas, il ne se sentait pas malade, il avait la certitude de ne pas l'être. En tout cas, était-il dans un état d'agitation désordonnée qui ne lui permit pas de s'endormir.

Si sous le coup de la surprise il n'avait pas pu arrêter son parti à l'égard de ce testament, il fallait qu'il le prît maintenant, et ne restât pas indéfiniment dans une lâche et misérable indécision.

Plus d'un à sa place sans doute se serait débarrassé de ces hésitations d'une façon aussi simple que radicale: on ne connaissait pas l'existence de cet acte; pas un seul témoin n'avait assisté à sa découverte; tout le monde maintenant était habitué à voir l'héritier naturel en possession de cette fortune; une allumette, un peu de fumée, un petit tas de cendres et tout était dit, personne ne saurait jamais que le capitaine Sixte avait été le légataire de Gaston.

Personne, excepté celui qui aurait brûlé ce papier; et cela suffisait pour qu'il n'admît ce moyen si simple que de la part d'une autre main que la sienne.

Dans ses nombreux procès il avait vu son adversaire se servir, toutes les fois que la chose était possible, d'armes déloyales, et ne le battre que par l'emploi de la fraude, du mensonge, de faux, de pièces falsifiées ou supprimées; jamais il n'avait consenti à le suivre sur ce terrain, et s'il était ruiné, s'il perdait, son honneur était sauf; et pendant vingt années ce témoignage que sa conscience lui rendait avait été son soutien: mauvais commerçant, honnête homme.

Et l'honnête homme qu'il avait été, qu'il voulait toujours être, ne pouvait brûler ce testament que s'il obtenait la preuve que son frère ne l'avait repris à Rébénacq que parce qu'il n'était plus l'expression de sa volonté.

Qui dit testament dit acte de dernière volonté; cela est si vrai que les deux mots sont synonymes dans la langue courante; incontestablement à un moment donné Gaston avait voulu que le capitaine fût son légataire universel; mais le voulait-il encore quelque temps avant de mourir?

Toute la question était là; s'il le voulait, ce testament était bien l'acte de sa dernière volonté et alors on devait l'exécuter; si au contraire il ne le voulait plus, ce testament n'était pas cet acte suprême, et, conséquemment, il n'avait d'autre valeur que celle d'un brouillon, d'un chiffon de papier qu'on jette au panier où il doit rester lettre morte sans qu'un hasard puisse lui rendre la vie.

On aurait découvert ce testament dans les papiers de Gaston à l'inventaire, sans qu'il eût jamais quitté le tiroir dans lequel il aurait été enfermé au moment même de sa confection, que la question d'intention ne se serait pas présentée à l'esprit: on trouvait un testament et les présomptions étaient qu'il exprimait la volonté du testateur, aussi bien à la date du 11 novembre 1884 qu'au moment même de la mort, puisqu'aucun autre testament ne modifiait on ne détruisait celui-là: le 11 novembre Gaston avait voulu que le capitaine héritât de sa fortune, et il le voulait encore en mourant.

Mais ce n'était pas du tout de cette façon que les choses s'étaient passées, et, la situation étant toute différente, les présomptions basées sur ce raisonnement ne lui étaient nullement applicables.

Ce testament fait à cette date du onze novembre, alors que Gaston avait, il fallait l'admettre, de bonnes raisons pour préférer à sa famille un étranger et le choisir comme légataire universel, avait été déposé chez Rébénacq où il était resté plusieurs années; puis, un jour, ce dépôt avait été repris pour de bonnes raisons aussi, sans aucun doute, car on ne retire pas son testament à un notaire en qui l'on a confiance--et Gaston avait pleine confiance en Rébénacq--pour rien ou pour le plaisir de le relire.

S'il était logique de supposer que les bonnes raisons qui avaient dicté le choix du onze novembre s'appuyaient sur la conviction où se trouvait Gaston à ce moment que le capitaine était son fils, n'était-il pas tout aussi logique d'admettre que celles, non moins bonnes, qui, plusieurs années après, avaient fait reprendre ce testament reposaient sur des doutes graves relatifs à cette paternité?

Dans la lucidité de l'insomnie, tout ce que lui avait dit Rébénacq le jour de l'enterrement et, plus tard, toutes les paroles qui s'étaient échangées pendant l'inventaire entre le notaire, le juge de paix et le greffier, lui revinrent avec netteté et précision pour prouver l'existence de ces doutes et démontrer que le testament avait été repris pour être détruit.

N'étaient-ils pas significatifs, ces chagrins qui avaient attristé les dernières années de Gaston? et son inquiétude, sa méfiance, constatées par Rébénacq, ne l'étaient-elles pas aussi? pour le notaire il n'y avait pas eu hésitation: chagrins et inquiétudes qui, selon ses expressions mêmes, «avaient empoisonné la fin de sa vie», provenaient des doutes qui portaient sur la question de savoir s'il était ou n'était pas le père du capitaine. Si pour presque tout le monde sa paternité était certaine, pour lui elle ne l'était pas, puisque ses doutes l'avaient empêché de reconnaître celui qu'on lui donnait pour fils et que lui-même n'acceptait pas comme tel.

(A suivre.)

Hector Malot.


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