LE SOUS-LIEUTENANT ORSATLe Soudan français vient de coûter encore à notre armée un de ses plus braves enfants, M. le sous-lieutenant d'infanterie de marine Orsat (Félix-Anthelme), détaché au régiment des tirailleurs sénégalais.Cet officier, qui avait déjà reçu une blessure lors de la prise de Diena, le 25 février dernier, a été tué d'une balle au cœur, le 8 avril, à Bissandougou, en poursuivant une bande de fuyards de l'armée de Samory.M. Orsat était né le 13 septembre 1867 à Albens (Savoie). Après avoir fait d'excellentes études au lycée de Grenoble (son père était alors président de la cour d'appel de cette ville), il entra à Saint-Cyr le 22 octobre 1886 et fut promu sous-lieutenant dans l'infanterie de marine le 1er octobre 1888. Ce jeune officier avait de sérieuses qualités militaires; intelligent, travailleur, plein de vigueur et d'énergie, il était très apprécié de M. le colonel Archinard, qui n'avait pas hésité à lui confier plusieurs missions aussi périlleuses que délicates.M. le sous-lieutenant Orsat s'était embarqué pour le Sénégal le 5 septembre de l'année dernière; à peine arrivé à Saint-Louis, il avait instamment demandé et obtenu de faire partie de la colonne du Soudan.LES FORTIFICATIONS DE VALENCIENNESLe déclassement des fortifications de Valenciennes.--La tourde la Rhonelle. D'après une photographie de M. Delsart.LA TOUR DE LA RHONELLEL'une des sentinelles avancées de la frontière du Nord, la ville de Valenciennes dont la longue et héroïque résistance, en 1793, a sauvé la France d'une invasion, vient d'être déclassée (loi du 31 mai 1889).Déjà la pioche et la dynamite ont commencé leur œuvre de destruction et abattant sans pitié les restes nombreux et pour la plupart très bien conservés des fortifications du moyen-âge, de la Renaissance et du dix-septième siècle.La section des beaux-arts, d'histoire et de littérature de la Société d'agriculture, sciences et arts de Valenciennes, a eu la bonne et patriotique pensée de publier un ouvrage de luxe: les Fortifications de Valenciennes, rappelant par son texte les glorieux faits d'armes dont les remparts de la ville ont été le théâtre, et, par ses illustrations, les pièces principales de la fortification des différents âges, dont on trouve tout particulièrement à Valencienne des échantillons nombreux et très intéressants pour l'histoire de l'art.Nous reproduisons l'une des planches de cette belle publication; la tour de la Rhonelle, qui date du quatorzième siècle. Cette tour a été construite sur la rivière, à l'entrée des eaux en ville; elle est très remarquable au point de vue architectural; elle attire particulièrement l'attention par le galbe heureux de sa base, la manière dont elle chevauche le cours d'eau et l'habileté dont son architecte a fait preuve en raccordant les parties coniques aux parties planes de l'arcade de devant.D'autres morceaux des fortifications de Valenciennes ou d'autres villes du Nord, telles que Douai, Cambrai, Arras, etc., dont le démantèlement est décidé, pourront intéresser nos lecteurs; nous ne manquerons pas de les leur signaler en indiquant le titre des publications spéciales et locales qui seront faites sur la matière et qui pourraient être utiles aux archéologues.Jules Delsart.LES EMBELLISSEMENTS DE NAPLESUne des rues du Vomero.Les voitures du funiculaire.LE FUNICULAIRE DU VOMERODepuis 1884, la ville de Naples a subi une série d'importantes et d'utiles transformations, dont les principales sont la construction de nouveaux quartiers ouTioni, larges, vastes et salubres, qui ne tarderont pas à être peuplés et formeront une véritable nouvelle cité.Parmi ceux dont la situation exceptionnelle semble annoncer un avenir certain, et dont le développement se fera dans des conditions toutes particulières, il faut compter surtout le Vomero.Les gravures que nous en donnons montrent la belle situation de ce nouveau quartier, la beauté architecturale des jolies maisons qui s'y élèvent.Le Vomero est construit tout en haut de la célèbre colline qui surplombe Naples, et où se trouvent le château Saint-Elme et la Chartreuse de Saint-Martin. Il y a quelques mois à peine, il n'y avait là que des villas aristocratiques assises sur les flancs de la colline d'où la vue s'étendait au-dessus de la ville, de la rade, embrassant dans un même coup d'œil le golfe avec ses îles et la côte de Portici à Sorrente, l'ensemble, en un mot, de ce remarquable panorama connu et admiré du monde entier.** *L'idée première de cette transformation est due à M. Biagio Caranti, directeur général de la Banca Tiberina, récemment décédé. Le principal obstacle était la difficulté de l'accès du nouveau quartier à cause de son éloignement et de sa position. Il fallait supprimer d'un seul coup tous les anciens moyens de communications et de transports: escaliers taillés dans le roc à pic, chevaux, voitures, chemins enfin en zigzags fatigants, et les remplacer par une voie de communication pratique, rapide et à bon marché.C'est alors qu'on construisit deux funiculaires réunissant le Vomero à l'ancienne Naples par un trajet de quelques minutes à peine.Ils partent tous deux du sommet de la colline et aboutissent l'un à la Chiaïa, l'autre à Monte-Santo, c'est-à-dire à deux pas de la rue de Tolède, le centre même des affaires et des plaisirs.Le funiculaire de la Chiaïa a 564 m. 20 de longueur et une inclinaison normale de 29,80%. La différence de niveau des deux extrémités est de 161 m. 15.La route qu'il suit est droite et passe par deux galeries souterraines longues de 69 m. 50.Le funiculaire du Vomero à Monte-SantoLa gare du Corso Vittorio-Emmanuele.L'autre ligne, dite de Monte-Santo, a 887 m. 20 de longueur; son inclinaison varie de 21.20% à 23. 15% et la différence de niveau est de 179 m. 80.Au lieu d'être droite comme la précédente, elle se divise en deux branches, la première qui va du Vomero au Corso Vittorio-Emmanuele, la seconde du Corso Vittorio à Monte-Santo. La première passe sous un tunnel, la seconde est à ciel découvert, et il a fallu vaincre des difficultés matérielles de toute espèce pour l'achever. Elle a été inaugurée le 30 mai en présence du roi, de la reine, du prince de Naples et des autorités, et cette cérémonie a donné lieu à des fêtes qui ont revêtu un éclat tout particulier.Le système des funiculaires est à compensation, c'est-à-dire à deux trains simultanés dont l'un monte pendant que l'autre descend. Chaque voiture est munie de freins automatiques qui arrêtent immédiatement le train en cas de rupture ou de détente de la corde.L'installation totale a coûté plus de 5 millions de francs. C'est une somme, mais quand on songe aux profits qui en doivent résulter, on ne saurait dire que c'est là de l'argent mal placé.Nicolas Lazzaro.Comédie-Française: leRez-de-Chaussée, comédie en un acte de M. Berr de Turrique;Rosalinde, comédie en un acte de Lambert Thiboust et M. Aurélien Scholl.--Ambigu-Comique: lePrix de beauté, de MM. Raybaud et Grisier.--Folies-Dramatiques: laPlantation Thomassin, vaudeville de M. Maurice Ordonneau.Pour encadrerGrisélidis, qui ne suffit pas à remplir la soirée, la Comédie-Française a mis sur son affiche deux petites comédies en un acte, l'une déjà connue, l'autre inédite.Rosalindea été créée pour la première fois en 1859 sur le théâtre du Gymnase: c'est une des premières pièces qu'écrivit Aurélien Scholl, le brillant chroniqueur, en s'appuyant sur la renommée et l'habileté de Lambert Thiboust. Le sujet est aimable. La danseuse Rosalinde rentre du théâtre, un petit amoureux la suit: le duc Maxime de Chastenay qui n'a pas dix-huit ans... Un en-cas est préparé: pour mieux causer d'amour avec son visiteur, Rosalinde va chercher le champagne. Arrive Lélio, mime de la troupe italienne, et qui est l'amant de Rosalinde. On ne l'attendait point. En le voyant entrer Maxime se cache: Rosalinde revient, assez étonnée de trouver le comédien au lieu du petit duc, qu'elle croit parti. Une conversation s'engage entre Rosalinde et Lélio et elle devient si tendre que Maxime n'y peut tenir; il sort de son armoire. Rosalinde interloquée lui présente Lélio comme son frère... Lélio part, mais, poussé par je ne sais quel esprit de jalousie, il revient presque aussitôt... pour dire à Maxime qu'il n'est point le frère, mais l'amant de Rosalinde. Querelle. Les épées sortent du fourreau et elles vont en découdre lorsque Lélio s'avise d'expliquer au petit duc ce que sont les femmes, combien elles sont menteuses, perfides et frivoles, et combien peu elles méritent qu'on s'égorge pour elles... Maxime se laisse convaincre. Et voilà le petit duc et le mime trinquant ensemble avec le champagne de Rosalinde. C'est tout. Mais comme tout cela est conté avec grâce et avec esprit! M. Baillet est un joyeux Lélio, M. Dehelly un petit duc frêle et coquet. Mlle Ludwig joue Rosalinde avec beaucoup de malice; elle a, en la personne de Mlle Kelly, une soubrette fort piquante..... M. Guy de Nortain attend dans son élégant «rez-de-chaussée» une jeune femme romanesque, qui a nom Germaine de Chastenay. Que va-t-il se passer, ô mon Dieu!... Rien. Germaine a une amie, Mme de Bréval, qui, mise au courant du rendez-vous, y vient avant la jeune femme pour la sauver. Guy ne se laisse point convaincre; mais lorsque Germaine arrive, comme Mme de Bréval est restée chez lui et qu'elle assiste à la scène, cachée derrière un rideau, notre Parisien est tout décontenancé. Il ne sait que dire... tant il y a que Germaine s'en va désappointée. Mais elle apprend ce qui s'est passé... Va-t-elle pardonner à Guy? Heureusement Mme de Bréval veille, et elle fait une si douce morale à son amie, que Germaine se reprend, cette fois, pour tout de bon. Et toutes deux s'en vont, non sans s'être moquées de l'habitant du rez-de-chaussée, qui en est pour ses frais de fleurs et de bonbons. Cette histoire est morale et édifiante. Berquin l'eût signée. MM. Lebargy et Berr, Mmes Baretta et Muller s'y sont fait applaudir.** *L'été viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? On ne saurait l'affirmer. Mais ce qui est sur, c'est que les pièces dites d'été commencent à apparaître. Elles ne sont souvent pas plus mauvaises que les pièces qui ont eu la bonne fortune d'être représentées pendant l'hiver. Quelquefois même elles sont meilleures.N'est point pourtant de cette dernière catégorie, le vaudeville que l'Ambigu, ouvrant la marche, a représenté vendredi. LePrix de Beauténous conte l'odyssée d'une de ces femmes qu'un jury de farceurs proclame belle entre les belles... Épousée par l'un des jurés que ses formes opulentes ont séduit, elle ne peut se résigner à la vie bourgeoise qu'il veut mener avec elle... Elle part, à la conquête des triomphes, des ovations que l'Amérique réserve aux «beautés professionnelles». Mais, par suite de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer, elle ne va pas jusqu'en Amérique, et elle s'arrête... à la foire de Neuilly, où les badauds peuvent la voir et la contempler pour la modique somme... de cinq centimes. C'est là que son mari la retrouve guérie de la folie des grandeurs, et il lui pardonne. Le sujet en vaut un autre. Mais il est traité sans verve, sans gaieté, dans une note grise et uniforme qui lasse et ennuie.** *Plus drôle, beaucoup plus drôle est la folie, la charentonnade, que donnent les Folies-Dramatiques... Robichon, quoique marié à une charmante femme, vole à d'autres amours. Pour s'assurer par an trois mois de liberté, il a inventé la «plantation Thomassin». Il a persuadé à sa femme qu'il a hérité d'une plantation de café en Haïti et qu'il est obligé d'aller la surveiller tous les ans. Ce qu'il y a de mieux, c'est que la plantation existe en fait, mais c'est un ami de Robichon qui l'exploite, il est dans la confidence. Robichon pendant trois mois file le parfait amour avec une dame Eveline, femme légitime d'un négociant en vins... qui voyage. Le bonheur n'a qu'un temps. Un beau jour, la femme et la belle-mère de Robichon veulent accompagner leur mari et gendre à Saint-Domingue. Elles y tiennent absolument. Il faut partir. Robichon s'exécute. Mais alors que de péripéties, que de quiproquos, que de coqs-à-l'âne!... Tout ce que l'imagination d'un habile vaudevilliste peut trouver défile sous nos yeux. Cela est bête, insensé, fou. Tant que vous voudrez. Mais on rit, on rit à gorge déployée. Et que demandons-nous à un vaudevilliste? de nous faire rire. M. Ordonneau a réussi dans cette tâche. Du reste, il a été secondé à ravir par ses interprètes, qui enlèvent de verve cette bouffonnerie. Nous avons applaudi, comme ils le méritaient, MM. Gobin, Guyon fils, Bartel, Bellucci, Mes Mathilde, Berny et Guitty.LES LIVRES NOUVEAUXÉtudes et Récits sur Alfred de Musset, par Mme la vicomtesse de Janzé. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs).--On connaît l'histoire de cette lettre adressée au plus grand de nos poètes. La poste, d'abord indécise, la porta à Victor Hugo, lequel (l'histoire ne serait-elle pas de la légende?) la renvoya à Lamartine qui la garda. En bonne admiratrice de son poète, Mme la vicomtesse de Janzé réclame la lettre pour Alfred de Musset. Nous ne la chicanerons pas sur ce point, tout en ayant notre opinion. Mais où il nous semble que l'auteur s'avance un peu, c'est quand il affirme qu'on lira désormais beaucoup plus Musset que Lamartine et Hugo. Musset est infiniment moins lu depuis une vingtaine d'années; il est tout naturel que Victor Hugo nous laisse un instant de répit, et pour le moment on doit constater qu'il se fait une réaction sensible en faveur de Lamartine, qui, selon nous, a fort bien fait de garder l'épitre... Nous n'insistons pas et nous conseillons la lecture de l'ouvrage de Mme de Janzé plein d'anecdotes, de détails inédits, de traits piquants, à tous les admirateurs du poète de l'amour, qui reste, après tout, l'un de nos plus grands poètes.Correspondance de Gustave Flaubert, 3e série, 1854-1869. 3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Écrites principalement à des intimes à qui l'on dit tout, à Louis Bouilhet, Ernest Feydeau, les Goncourt, Georges Sand, etc., les lettres de ce troisième volume nous montrent la pensée de Flaubert dans son déshabillé le plus complet, sinon le plus galant. Les choses y sont appelées par leur nom, avec une recherche de l'expression crue qui frise la puérilité. Je ne pense pas qu'il y ait palefrenier sur la terre plus mal embouché que ce pauvre Flaubert. Cela, par haine du bourgeois, car ce malheureux bourgeois on voit qu'il le hait dans l'âme, il en a l'obsession, laquelle semble aujourd'hui bien vieillie, bien démodée. Reconnaissons, après cela, que ce volume est un fort précieux document, non seulement en ce qu'il éclaire l'historique deMadame Bovaryet deSalammbô, mais surtout en ce qu'il nous dévoile l'état d'âme d'un homme enchaîné à son œuvre comme un galérien à son boulet. Il y a quelque chose de vraiment pénible à voir un homme suer de la sorte et l'on voudrait l'aider: c'est la revanche du bourgeois!Le sang de France, par Georges Gourdon, avec préface de Pierre Loti, un in-12. (Albert Savine).--C'est Jeanne d'Arc qui l'a trouvé, car il est vraiment trouve ce mot: leSang de France!et M. Georges Gourdon a été bien avisé de le lui prendre et de le placer en tête de son volume. N'est-il pas caractéristique en sa concision singulière? Il apparaît comme un drapeau et l'on sent qu'il recouvre tous les beaux sentiments inspirés par l'idée de patrie. C'est bien cela, d'ailleurs, et les grandes et touchantes figures de notre histoire, depuis Roland à Roncevaux jusqu'à l'amiral Courbet sur leBayard, sans oublier Jeanne d'Arc elle-même, apparaissent successivement évoquées par l'auteur, en ces pages émues que Pierre Loti, l'académicien d'hier, a bien voulu faire précéder d'une préface, la chose du monde à laquelle il répugne le plus.Hassan le janissaire, 1516, par Léon Cahun (1 vol. chez Armand Colin et Cie, éditeurs. Prix, 3 fr. 50). On sait que la maison Colin vient de commencer, sous le titre deBibliothèque de romans historiques, une série d'œuvres qui a obtenu dès le début le succès le plus franc. Le dernier paru de cette collection,Hassan le janissaire, nous transporte en plein Orient, à l'époque de la campagne d'Égypte entreprise par le terrible sultan Sélim Ier, au seizième siècle, par conséquent, Le héros du livre, Hassan, est un jeune chrétien enrôlé de force parmi les janissaires. Son récit est une reconstitution fidèle de la vie militaire à cette époque, et les épisodes touchants ou terribles qui s'y déroulent font de ce livre un des plus attachants qu'il soit donné de lire.Oeuvres inédites de Victor Hugo: Voyages.(Bibl. Charpentier, in-18, 3 fr. 50.)--Encore un nouveau volume d'œuvres inédites du maître, et ce ne sera pas le dernier; le siècle prochain verra encore des fonds de tiroirs se transformer en in-18. Deux voyages composent celui-ci: l'un dans les Alpes, fait en 1839, et dont le récit est fourni par des lettres adressées au jour le jour à Mme Victor Hugo; l'autre dans les Pyrénées, daté de 1813, et dont les étapes et les épisodes ont été notés sur un album. Ces deux récits n'apportent pas grand chose à la gloire du maître; ils ne lui enlèveront rien non plus, ce qui est déjà quelque chose, car il n'est rien de traître comme ces publications posthumes d'œuvres laissées de côté par le principal intéressé.Mes crimes! mes prisons!par M. de la Boissière (1 vol. chez Savine. Prix, 3 fr. 50).--Le lecteur aurait tort de s'imaginer, sur le vu de ce titre, qu'il va voir se dérouler sous ses yeux une série de méfaits et d'attentats. Non, l'auteur n'est pas un criminel endurci, et le mois de prison qu'il a fait, lui journaliste, à la Santé, ne suffit pas à le classer parmi les repris de justice dangereux. Nous ne pensons pas que M. de la Boissière le regrette. Ce que le lecteur ne regrettera pas, ce sera d'avoir lu ce livre, amusant au possible.En haut du donjon, par Charles Dubois, avec 20 eaux-fortes, par Berthalon (chez Sausset, 7, boulevard Saint-Martin).En haut du donjonest le livre d'un peintre; sous la forme familière qu'autorise l'atelier, l'auteur s'est efforcé de traiter gaiement des sujets sérieux.Après une étude topographique bien étudiée sur le Bois de Vincennes et le Bois français, l'auteur se transporte sur le donjon et note, sous leur ordre chronologique, tous les événements intéressant la contrée qu'embrasse le regard; chaque siècle est précédé d'un diagramme historique indiquant la fortune bonne ou mauvaise de notre France. Certains chapitres relèvent de l'art: les saintes chapelles de Paris et de Vincennes; le vitrail, du moyen-âge à la Renaissance; l'exagération de l'influence sur cette époque; Jean Cousin et son œuvre; les Clouets (portraits historiques).Vingt paysages à l'eau-forte complètent ce beau volume, luxueusement imprimé par Paris, de Pontoise.Histoire d'un Trente-Sous, 1870-1871, par Sutter Laumann. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Albert Savine).--UnTrente-Sous!ce nom, c'est toute une époque, c'est tout un drame. Tout le monde aujourd'hui se souvient-il de sa signification? ce n'est pas certain. La jeune génération apprendra peut-être que c'était un garde national, il y a vingt ans, à la fin de la guerre, pendant la commune. Cette histoire nous reporte donc à ces sombres jours. L'auteur en fut l'un des humbles acteurs, nous dit-il, en nous prévenant qu'il ne nous retracera que des souvenirs personnels. Et c'est bien ce qui fait l'intérêt de son livre. Nous ne lui demandons pas d'appréciations. Quel besoin en avons-nous! N'avons-nous pas tous notre façon de penser arrêtée dans un sens ou dans l'autre? Ce que nous cherchons dans un livre de ce genre, ce sont les anecdotes, les menus faits, les détails peu importants en eux-mêmes, mais qui, rassemblés, constituent un tout caractéristique. Et c'est justement ce qu'il nous donne, avec une franchise d'allure qu'on a toujours plaisir à rencontrer.LE PETIT-TRIANONOn a dit avec raison: «le Petit-Trianon c'est Marie-Antoinette.» Louis XVI avait offert ce palais, dont nous donnons la gravure, à la reine de la façon la plus galante: Vous aimez les fleurs, eh bien! j'ai un bouquet à vous donner, c'est le Petit-Trianon.» Marie-Antoinette en prit possession immédiatement, et elle y vécut au milieu de ses familiers, en l'agrandissant et en l'embellissant chaque jour.Elle y fit construire, notamment, le Petit-Théâtre où elle voulait jouer en personne la comédie. Bâtie par Mique, la petite salle s'élève sur un des côtés du jardin Français. Notre gravure en figure l'entrée. C'est une sorte de petit temple en rotonde, au fronton porté par deux colonnes ioniennes avec un Apollon porte-ivre et porte-couronne. La salle est blanc et or. Les sièges sont de velours bleu. Trois étages de galerie: le premier s'appuie sur des pilastres sculptés; la seconde repose sur des trophées de mufles de lion, terminés en dépouilles et en manteaux d'Hercule branchages de chêne; la troisième est une suite de loges en œil-de-bœuf. Le plafond est de Lagrenée: l'Olympe danse sur des nuages. Des nymphes en torchés soulèvent le rideau de la scène; au-dessus, deux muses portent l'écusson de Marie-Antoinette.La petite salle fut inaugurée solennellement le 1er août 1780, devant quelques intimes, devant ceux et celles qu'on appelait la société de la reine, devant les trois Coigny, le prince d'Hénin, le duc de Guiches, le bailli de Crussol, le duc de Polignac, le prince de Ligne, le prince Esterhazy, la comtesse de Polastron. On donna laGageure imprévue, de Sedaine, et l'opéra-comique,le Roi et le fermier. La reine jouait dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette.Pendant cinq ans, les représentations continuèrent, et, tour à tour, Marie-Antoinette y fut Rosine et Babet, Colette et Jenny. Elles se terminèrent subitement au mois d'août 1785, par une représentation du Barbier de Séville, qui eut lieu quatre jours après l'arrestation du cardinal de Rohan, et dans laquelle la reine jouait Rosine...Et depuis lors, en un siècle plein, la petite salle ne s'est rouverte que trois fois, en 1811, sur l'ordre de Napoléon Ier, qui y fit donner une représentation à Marie-Louise; en 1846, sur l'ordre de Louis-Philippe, qui voulut apporter une distraction à sa bru, la duchesse d'Orléans, qui pleurait encore la mort terrible de son mari, et en 1848, pour une représentation organisée par les républicains versaillais au profit des pauvres.Le comité qui a organisé une souscription en faveur de Houdon, et que préside si intelligemment M. Alphonse Bertrand, a pris l'initiative d'une nouvelle résurrection de la petite salle. Elle a eu lieu devant une assistance d'élite: on y remarquait l'empereur dom Pedro, le comte et la comtesse d'Eu. Les artistes de la Comédie-Française, arrivés de Paris tout costumés par des landaus, ont joué laGageure imprévuede Sedaine: on a fort applaudi Mlles Marsy, Ludvig, Muller; MM. Prudhon, de Féraudy, Truffler et Joliet. Le corps de ballet de l'Opéra a dansé un divertissement réglé par M. Hansen sur la musique du maître du temps, et intituléPsyché et l'Amour: nombreux bravos pour Mlles Othalini, Hobstein, Chabot, Invernizzi, Salle, etc... Le spectacle s'est terminé par leDevin du village, musique et paroles de Jean-Jacques Rousseau, supérieurement conduit par M. Danbé et interprété par Mme Molé-Truffler, MM. Soulacroix et Carbonne.On nous avait promis des vers inédits de M. Jules Clarétie: M. Delaunay souffrant n'a pu venir les réciter. On nous avait annoncé aussi que, par une faveur spéciale de M. Yves Guyot, les grandes eaux du parc marcheraient en notre honneur. A la sortie, hélas! nous avons trouvé la pluie et l'orage. Il pleuvait tellement que quelques-uns des artistes, ne retrouvant plus leurs voitures pour rentrer directement à Paris, s'en sont revenus par le chemin de fer, tout costumés qu'ils étaient: épilogue amusant de cette délicieuse journée. Car ce fut une délicieuse journée; et, au retour, les allées mouillées des bois de Saint-Cloud et de Boulogne fleuraient bon, et, tandis que la voiture nous ramenait vite, tout ce passé charmant, que la représentation donnée au petit théâtre avait évoqué, revivait à notre esprit. Combien ils furent heureux, les heureux de cette époque si délicieuse du dix-huitième siècle! Talleyrand le disait:«Ceux qui n'ont point vécu dans les dernières années qui précédèrent la révolution n'ont pas connu la douceur de vivre.»Adolphe Aderer.LES ÉVÉNEMENTS DES COMORESLes îles Comores viennent d'être le théâtre d'événements importants au point de vue de notre empire colonial de la mer des Indes.L'archipel des Comores se compose, outre l'île Mayotte, colonie française depuis 1813, des îles d'Anjouan, Moheli et Grande-Comore, qui ont réclamé notre protection en 1886.Anjouan, la plus belle et la plus petite du groupe, peuplée de plus de 50,000 habitants et gouvernée par le sultan Abdallah, était en réalité soumise à l'arbitraire de quelques Anglais et Américains, propriétaires d'importantes sucreries et plantations. C'est pour se soustraire à leur tyrannie que le sultan Abdallah demanda le protectorat de la France, qui fut accordé aussitôt. Cet exemple a été suivi par les autres îles du groupe, et un résident fut placé à Anjouan, sous l'autorité du gouverneur de Mayotte.Le sultan Abdallah avait alors près de quatre-vingts ans; il était aveugle et son entourage, obéissant à des influences hostiles à la France, suscita, vers la fin de l'année dernière, des difficultés d'une nature assez grave pour obliger notre résident, M. le Dr Ormières, à se retirer; il y avait même eu des insultes à notre pavillon.A ce moment, Abdallah mourut. Son fils, le prince Salim, et son frère, le prince Saïd-Omar, se disputèrent sa succession et chacun des compétiteurs envoya des émissaires auprès du gouverneur français de Mayotte afin d'essayer d'obtenir l'appui de la France. M. Hibon, notre gouverneur par intérim, laissa les ambassadeurs sans réponse jusqu'au retour du gouverneur titulaire, M. Papinaud, qui revenait le 5 mars, muni d'instructions ministérielles.Conformément à ces instruction, M. Papinaud s'embarquait sur le Boursaint à destination d'Anjouan, accompagné du résident français, M. Ormières, et portant un ultimatum qui non seulement ne fut pas écouté, mais dont la teneur provoqua une vive effervescence parmi les indigènes. A peine le Boursaint s'était-il retiré qu'il y eut une révolte suivie de massacres parmi les partisans des divers compétiteurs au pouvoir et l'on proclama sultan le prince Boura-Ali, parent éloigné du sultan Abdallah.Il fallait agir: le 24 avril, le Boursaint arrivait devant Anjouan, accompagné du D'Estaing, portant trois compagnies d'infanterie de marine venues de la Réunion et de Diego-Suarez. Les troupes débarquaient aussitôt et s'emparaient sans coup férir de la citadelle qui domine Moussamoudou, la capitale de l'île. Nous donnons ici les vues de cette forteresse ainsi que de la ville.M. Papinaud procéda alors à l'installation de Saïd-Omar comme sultan d'Anjouan, devant la population de l'île; puis une colonne volante parcourut l'île, brûlant et bombardant les centres insurrectionnels, notamment Bambao et Poumoni.Les dernières nouvelles, à la date du 30 avril, annoncent que notre autorité est à peu près rétablie partout. Il a suffi de montrer un peu d'énergie pour ramener ces populations à l'ordre.L'INCENDIE DE COUDEKERQUEL'autre soir, à quatre heures et demie, on entendait à Dunkerque une explosion formidable; on apercevait une colonne de flamme qui dardait vers le ciel; puis une fumée très noire et très épaisse montait dans l'air, s'étendait sur l'horizon, obscurcissait tout l'atmosphère: c'était la raffinerie de pétrole de M. Clerc, à Coudekerque-Branche, qui était en feu.A distance, le spectacle était terrifiant; il avait la beauté sinistre et sauvage des grandes catastrophes. On organisait les secours à la hâte, en se demandant quelles serait l'étendue et les conséquences du malheur. Cependant l'incendie s'activait, le train de Bruxelles qui passe à vingt mètres environ de la raffinerie dut ralentir sa marche pour traverser le passage dangereux.Des wagons, les voyageurs distinguaient au milieu de la fumée trois ou quatre cylindres dont les surfaces de tôle blanche trouaient l'épais brouillard ambiant. De moment en moment, les fusées d'étincelles éclairaient les fûts de pétrole entassés qui brûlaient avec de lugubres crépitements. Les réservoirs étaient également en feu.Les douaniers, les pompiers, la police de Dunkerque, les autorités civiles et militaires, un piquet du 110e de ligne, étaient sur les lieux. Mais la tâche des sauveteurs n'était pas aisée. Il ne fallait pas songer à répandre de l'eau sur le foyer incandescent, sous peine de fournir un aliment nouveau à la flamme. On requit tous les charretiers afin d'aller chercher du sable pour étouffer l'incendie. Cependant le pétrole enflammé courait jusque dans les ruisseaux des rues...Quand on pénètre enfin dans le vaste immeuble incendié, un spectacle affreux s'offre à tous les regards. Des débris humains jonchent le sol: on découvre deux squelettes carbonisés. Il y a dix personnes sur le sort desquelles on n'est pas fixé et qui ont disparu.LA BECQUÉELes méandres du parc ont conduit la jeune fille près du vieux mur tout ébréché, où la futaie est plus touffue, où les buissons de ronces et de lierres cachent les plus délicieux mystères. Entre deux branches, une construction singulièrement intéressante s'est élevée. Non que les matériaux qui la composent soient d'une matière bien précieuse: quelques fétus d'herbes sèches, de la laine tombée de la toison des troupeaux, et par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunté à sa parure pour faire moelleuse la couchée des petits. Mais l'habile architecte l'a placée admirablement, au beau milieu du grenier d'abondance le mieux approvisionné. Aux alentours, chenilles, vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le ménage, en acceptant sa lourde responsabilité, s'est entouré de précautions.Cependant, si retiré soit, le nid, si épaisse la broussaille, les allées et venues du mari prévenant, les appels plaintifs de la femelle dévouée à ses devoirs d'épouse et de mère, ont éveillé l'attention de quelqu'un. Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au contraire. Peut-être qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne préféreraient éviter ces relations de bon voisinage. Mais comment en vouloir à la gracieuse enfant qui s'est aventurée souriante, parmi les branchages épineux, et a risqué plus que sa vie, le velouté de sa peau délicate, sans compter sa fraîche robe de mousseline, pour se mêler de donner la becquée à la nichée dont l'appétit est insatiable? Une grosse affaire a dû être d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la grosse échelle qui a permis cette ascension périlleuse. Le jardinier bourru s'y est prêté moitié grognant, moitié satisfait, vaincu par ce qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.Cette jolie composition de M. Staples traduit à la perfection l'événement qui est considérable: ces enfantillages-là, c'est déjà la mère apparaissant sous la jeune fille!LES CRIQUETS EN ALGÉRIEL'Algérie et la Tunisie sont à nouveau éprouvées par les criquets. Par un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas l'ennemi prévu attendu avec un grand déploiement des mesures défensives qui est venu fondre sur les vertes plantations algériennes; cette fois, l'ennemi, insoupçonné, inattendu, est venu du dehors, représentant l'invasion étrangère dans toute sa brutalité.Avoir lutté pendant des années, organisé le massacre, mobilisé toute une population, exterminé les criquets jusque dans l'œuf, et après tant d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour prochain où notre colonie serait enfin débarrassée de la race indigène de sauterelles qui le dévaste, et voir tout d'un coup se ruer sur l'Algérie comme sur un pays conquis des hordes faméliques d'insectes venus du désert, n'est-ce pas jeu cruel, épreuve accablante, démontrant l'inanité des combinaisons humaines et légitimant en quelque sorte la résignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le fléau ailé?On l'avait oublié l'insecte nomade, le criquet pèlerin, fils du désert. Bien dur a été le réveil. Si les incursions de la sauterelle voyageuse sont moins fréquentes que celles des autres espèces, s'espaçant de plusieurs années, elles n'en sont que plus redoutables. L'acridien migrateur, en même temps qu'il est le plus grand parmi ses congénères--il atteint jusqu'à 6,5 cent.--est aussi le plus vorace, le plus malfaisant. Déjà la clameur qui nous arrive de l'autre côté de la Méditerranée accuse de nombreux et irréparables dégâts. Mais ce n'est rien encore. Dans quelques jours, la ponte faite, éclora une nouvelle génération de jeunes insectes aptères, mangeurs infatigables qui, si l'on n'y met ordre, dévoreront jusqu'au chaume des épis qu'auront laissé leurs parents moins voraces.Les lecteurs de l'Illustrationsont du reste initiés aux faits et méfaits du criquet pèlerin; nous lui avons consacré un article le 19 mai 1888.Le dessin que nous donnons complète cette description: le festin est terminé, les noces sont consommées; les sauterelles repues se sont abattues sur un sol meuble et perméable; elles procèdent à la ponte; l'une d'elles plonge son abdomen dans un trou cylindrique, cavité naturelle ou creusée artificiellement par l'insecte au moyen d'un appareil fouisseur qui termine son arrière-train. Chacune de ces loges, larges d'un centimètre environ, et dont notre dessin donne la coupe en plusieurs endroits, reçoit une certaine quantité d'œufs (de 80 à 90) disposées en trois rangées; les œufs oblongs, de couleur jaunâtre, mesurent un centimètre chacun: une mucosité sécrétée par l'insecte les réunit et un bouchon de mucus servira de couvercle à ces nids.Dans quinze, vingt, vingt-cinq jours, suivant les conditions climatériques, la nature du sol, le degré d'humidité, écloront les jeunes criquets, à moins que l'on n'écrase dans l'œuf la malfaisante engeance.L'invasion actuelle révèle une situation précise, un danger sans cesse menaçant et montre l'insuffisance des mesures prises jusqu'à ce jour. A quoi sert de détruire les sauterelles indigènes si elles doivent être remplacées par le flot sans cesse renouvelé de nouveaux envahisseurs. Il serait temps d'entreprendre contre le criquet pèlerin la même campagne d'extermination qui a si bien réussi pour le criquet indigène: relevé topographique des lieux de ponte et destruction des œufs. Mais le moyen? Sait-on seulement d'où vient cette multitude d'insectes qui, obéissant à l'on ne sait quel merveilleux instinct, prennent subitement et comme à signal donné leur vol vers les campagnes fertiles de l'Algérie? Du désert, du centre de l'Afrique, répondent avec hésitation des savants. Voilà qui manque de précision. Or, il importe de connaître les endroits d'origine de ces acridiens, de découvrir leurs gîtes habituels, les aires étendues où ils vivent dispersés en temps ordinaire et d'où la disette seule les chasse. Ce n'est que quand on connaîtra ces foyers, ces réserves, que l'on pourra songer à faire aux insectes une guerre méthodique d'extermination.Il semble, dans ces conditions, que la nomination d'une mission d'études chargée de relever l'aire distributive des acridiens migrateurs s'impose. Il n'est pas douteux que cette exploration ne donnerait de précieux résultats.Certes, cette nouvelle campagne sera ardue, longue, périlleuse et nécessitera de grands sacrifices, mais c'est la seule solution rationnelle possible du problème, et il faut y recourir. Il y va de la sécurité de nos deux belles colonies.L. Wertheimer.ANIERoman nouveau, par HECTOR MALOTIllustrations d'ÉMILE BAYARDSuite et fin.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.XIl avait écrit rapidement, sans hésiter; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement: comme il l'aimait! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été!L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille précautions, il ouvrit un tiroir de son bureau fermé à clé, et, fouillant dedans sans froisser les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de Saint-Christeau; puis, l'allumant à la bougie, il le déposa dans la cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son cabinet, du plancher au plafond.Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli; maintenant il pouvait rejoindre sa femme: quatre heures allaient sonner, il lui restait trois heures à vivre pour elle.Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.--Te voilà? dit-elle.Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.--Mais je ne t'en veux pas.Moins troublé il eut remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix d'Anie était étrangement tremblante; mais, tout à son émotion, il ne fît pas cette observation.C'est qu'en réalité Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute proportion, semblait-il avec un fait si simple.Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il lui avait laite de revenir immédiatement? Et, ce qui était plus grave, comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans l'angoisse?C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois qu'il la laissait dîner seule; et toujours pour le baron. Que lui ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait?Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer; et, ses comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre 10 et 11 heures.Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un châle, elle sortit sur la véranda pour suivre le mouvement de la rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit était sombre; rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans qu'on sache comment.Après un certain temps elle revint à son livre, le changea pour un nouveau qui peut-être serait plus attachant; l'abandonna bientôt comme elle avait fait du premier; retourna sur la véranda; tâcha de deviner ce qu'elle ne voyait pas; rentra dans sa chambre; descendit au rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir besoin d'être nettoyée; cassa deux bibelots; se fâcha contre sa maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où elle resta jusqu'à dix heures.Alors elle se déshabilla lentement, et fit une coquette toilette de nuit: puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce soir-là: la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle s'imaginait toujours que le mécanisme s'était sûrement arrêté.Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure; était-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui était-il arrivé? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, sur la route déserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur: «A ce soir»; ce n'était pas: «Je rentrerai tard» qu'il avait dit. «A ce soir!» c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie; deux heures, deux heures et demie.La fièvre la dévorait; il y avait des moments où elle écoutait les bruits du dehors avec une anxiété si intense que son cœur s'arrêtait et restait sans battre.Enfin, un peu après que la demie de deux heures eut sonné, elle reconnut sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la dévorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une seule, n'avaient pas pu le retarder?Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite dans leur chambre: il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au paroxysme, avec laquelle elle l'attendait.N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger et de paraître dormir.C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que quelqu'un qui n'eût pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr demandé s'il était naturel.A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.Que se passait-il donc? Ou plutôt que s'était-il passé?La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, ce qui eût permis à son regard de passer par-dessus la tablette de la cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte qu'il reflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son mari.Sans mouvements brusques, qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée! de temps en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait plus.A qui écrivait-il? Qu'écrivait-il? Cette lettre était donc bien terrible, qu'elle le bouleversait à ce point.Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle?Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour résoudre, ou même pour l'examiner.D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni pour revenir en arrière.Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide qu'elle ne put pas être certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflétée par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.Presqu'aussitôt il entrait et venait à elle: ce fut miracle qu'elle ne se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue dans ses bras quand il prit place près d'elle.XIDéjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi sur l'épaule d'Anie.Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas troubler ce lourd sommeil, si poignant que fût son angoisse de savoir ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant pas s'arrêter à celle-ci plutôt que celle-là, mais n'osant pas davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle resterait en proie à son anxiété.Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour: encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à l'heure ordinaire.Il fit un mouvement; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser glisser à bas du lit.A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais, le jour n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.«Anie.»Elle ne s'était pas trompée: frémissant de la tête aux pieds sous la main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle enveloppa de ses deux bras:--Mourir!Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa main:--Tu as lu?--Est-ce que je dormais!--Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.--Tu es fou.--Hélas!--Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.--J'ai brûlé le testament.--Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette!--Ton père ne doit rien.--Tu ne le connais pas; mon père paiera comme tu paierais toi-même: ta mort n'acquitterait rien; et, quand même elle te libérerait, crois-tu que nous voudrions de la fortune à ce prix?--Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.--Mais comprends donc que nous paierons: tu dois, nous devons; cette fortune est la tienne, non la nôtre; et fût-elle à nous qu'il en serait exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi! Mais non, tu n'as pas réfléchi; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie? Imagines-tu donc que si tu mourrais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé?Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.--Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle; mais est-ce m'aimer que vouloir m'abandonner? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la ruine, la misère! Qu'importe la misère! Est-ce que je ne la connais pas? Que serait ce repos dont tu parles? Tu ne veux pas que je sois amoindrie par la faute de mon mari coupable. En quoi serais-je amoindrie quand nous aurons payé ce que tu as perdu?Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.--Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.--Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de retour avec mon père. Ce soir tu paies.--Où veux-tu que ton père trouve cette somme?--Je n'en sais rien, il la trouvera; il empruntera; il vendra.--Sa terre qu'il aime tant!--Sa terre n'a jamais été à lui; elle est à toi.--Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus misérable des hommes? Quel personnage serais-je dans le monde?A ce mot, elle reprit courage et respira: puisqu'il envisageait l'avenir, c'est qu'il était touché.--Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie? Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste! Pourvu que nous soyons ensemble, tous les pays nous seront bons.Le temps pressait; il fallait hâter les décisions: ce qui n'était possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait la direction de leur vie.--Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général: dans une heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les miennes, que je puis avoir confiance en toi.Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de reconnaissance et de promesse d'amour et de remords avec laquelle il avait répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se rendait à son bureau.A peine arrivé, son général le fit appeler; il avait passé une mauvaise nuit et pour s'en soulager il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à secouer.--Avez-vous été vous promener ce matin, vous? dit-il.--Non, mon général.--Effectivement ne sentez pas le salin.--J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant cette occasion.--Avec Mme Sixte? Drôle d'idée!--Non, mon général, tout seul; et une nuit terrible pour moi.--Ah! bah!Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.--Deux cent soixante-seize mille francs! s'écria le général. Êtes-vous fou?--Je l'ai été.--Et après? Payez-vous ou ne payez-vous pas?--Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père paiera.Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son cabinet en traînant la jambe.--Un officier attaché à ma personne! grognait-il.Il s'arrêta devant Sixte:--Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire?--Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.--Votre liberté! Je vous la f... On n'a jamais vu ça. Deux cent soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus! Mais c'est idiot!Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était défendue, il renvoya Sixte:--Allez faire votre besogne, monsieur.Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau: il paraissait calmé.--Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil? dit-il. Partez pour le Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas; s'il n'a personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.--Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.--C'est égal; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui prennent plaisir à défaire la leur.Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son cocher; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.--Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria Mme Barincq, que nous allons encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui?Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston: comment Sixte l'avait trouvé; pourquoi il n'avait pas voulu le produire; comment il l'avait brûlé.--C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa mère.Mais celle-ci ne se rendit pas:--Qui prouve que ce testament était bon? dit-elle.Sur cette réplique, son mari intervint:--Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.--Valable ou non, il n'existe plus.--Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.--Tu paierais!--Quel moyen de faire autrement?--Ruinée une fois encore! Que ne suis-je morte avant!Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez Rébénacq; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au ciel des bras désespérés.--Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée pour cent-dix mille.--Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.--Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre part que la propriété est en transformation; que les travaux entrepris sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans plusieurs années; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur opposer; mais comment seront-elles accueillies? En tout cas, je n'ai pas prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.--Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire? demanda Anie.--Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous présenter; mais enfin, nous, pouvons voir à Bayonne.--Je vous emmène avec mon père.Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la ville: quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du temps; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des estimations.--Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi: voir M. d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte; allons à Biarritz.En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et Rébénacq.--Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il avait prise.--C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.--Des arrangements!--Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.--Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez sont acceptés d'avance, à la seule condition qu'ils seront raisonnablement échelonnés.--Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.--Je l'ai été.--Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a rien, et faites vôtre sa dette.Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre:--Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.--Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires; il s'agit d'une dette de jeu qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne vous accepte donc pas comme débiteur; je garde celui que j'ai.--Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.--Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas quittes.Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.--Quel homme! dit tout à coup le notaire.--Et il aurait pu être le mari de ma fille! Si coupable que soit le malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.Ils arrivaient au chemin de fer.--C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les miennes.--Et maintenant?--Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.--Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.--Eh bien, ce sera un désastre.--Mon pauvre ami!--Oui, le sacrifice sera dur; j'aimais cette terre d'un amour de vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs; mais je dois me dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé: je ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces travaux; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie; Sixte ne l'aurait pas épousée, et aujourd'hui je ne tomberais pas lourdement d'une position fortunée dans la misère.XIILa demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de l'Office Cosmopolitain, et Barnabe, dans l'embrasure d'une fenêtre, guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de fer de Vincennes.A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.--Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.--On ne le voit pas encore.--Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, laissez-moi vous expliquer...Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages:--M. Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient prêtes demain matin, dit-il.--Elles le seront, monsieur.Il s'adressa à un autre guichet:--M. Morissette, vous préparerez demain, en arrivant, un état des frais Ardant.--Oui, monsieur.--Un point très important à noter, continuait le client...Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses employés.--M. Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé?--Il le sera dans une demi-heure.--Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le mouvement.Barnabé fit un pas en avant:--L'omnibus, dit-il.M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du client, décidé à ne pas le lâcher.Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il alluma.--On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les saletés anglaises qui commencent.--On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, les grossièretés de M. Belmanières continuent.Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.--Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas comme la vie; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, dessine des bois pour l'Office Cosmopolitain, où il a été bien heureux de retrouver sa place.--Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier avec autorité.--Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le dis. Voilà comme je suis, moi; je dis ce que je pense, tout ce que je pense, franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous entendez, M. Morissette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur, la porte d'entrée en s'ouvrant le fit taire.--Mister Barincq? dit une voix à l'accent étranger.--Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer devant le grillage de Barincq.--Do you speak english?--M. Spring! appela Barincq.A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha; alors un dialogue en anglais s'engagea entre lui et l'étranger.--Ce gentleman dit, traduisit Spring, qu'il a vu au Salon deux tableaux signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter; ayant trouvé votre adresse auCosmopolitaindans le livret, il désire savoir le prix de ces tableaux.--Mille francs, dit Barincq.--Ce gentleman, continua Spring, dit qu'il les prend tous les deux pour quinze cents francs si vous voulez; et que si Mme Anie a d'autres tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être; il demande à les voir.--Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en alla:«CHARLES HALIFAX75, Trimountain Str. Boston.»Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne nouvelle rue de l'Abreuvoir.Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose d'heureux.--Qu'est-ce qu'il y a? demande-t-elle.Il raconta la visite de l'Américain.--Hé! hé! dit Anie.--Hé! hé! répondit Barincq comme un écho.--Quinze cents francs!Et. se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.--Hé! hé!--Hé! hé!Mme Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.--Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.--Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.--Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau? dit Anie.--Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria Mme Barincq.--Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous vivre, cela ne vaut-il pas la fortune?
Le Soudan français vient de coûter encore à notre armée un de ses plus braves enfants, M. le sous-lieutenant d'infanterie de marine Orsat (Félix-Anthelme), détaché au régiment des tirailleurs sénégalais.
Cet officier, qui avait déjà reçu une blessure lors de la prise de Diena, le 25 février dernier, a été tué d'une balle au cœur, le 8 avril, à Bissandougou, en poursuivant une bande de fuyards de l'armée de Samory.
M. Orsat était né le 13 septembre 1867 à Albens (Savoie). Après avoir fait d'excellentes études au lycée de Grenoble (son père était alors président de la cour d'appel de cette ville), il entra à Saint-Cyr le 22 octobre 1886 et fut promu sous-lieutenant dans l'infanterie de marine le 1er octobre 1888. Ce jeune officier avait de sérieuses qualités militaires; intelligent, travailleur, plein de vigueur et d'énergie, il était très apprécié de M. le colonel Archinard, qui n'avait pas hésité à lui confier plusieurs missions aussi périlleuses que délicates.
M. le sous-lieutenant Orsat s'était embarqué pour le Sénégal le 5 septembre de l'année dernière; à peine arrivé à Saint-Louis, il avait instamment demandé et obtenu de faire partie de la colonne du Soudan.
Le déclassement des fortifications de Valenciennes.--La tourde la Rhonelle. D'après une photographie de M. Delsart.
L'une des sentinelles avancées de la frontière du Nord, la ville de Valenciennes dont la longue et héroïque résistance, en 1793, a sauvé la France d'une invasion, vient d'être déclassée (loi du 31 mai 1889).
Déjà la pioche et la dynamite ont commencé leur œuvre de destruction et abattant sans pitié les restes nombreux et pour la plupart très bien conservés des fortifications du moyen-âge, de la Renaissance et du dix-septième siècle.
La section des beaux-arts, d'histoire et de littérature de la Société d'agriculture, sciences et arts de Valenciennes, a eu la bonne et patriotique pensée de publier un ouvrage de luxe: les Fortifications de Valenciennes, rappelant par son texte les glorieux faits d'armes dont les remparts de la ville ont été le théâtre, et, par ses illustrations, les pièces principales de la fortification des différents âges, dont on trouve tout particulièrement à Valencienne des échantillons nombreux et très intéressants pour l'histoire de l'art.
Nous reproduisons l'une des planches de cette belle publication; la tour de la Rhonelle, qui date du quatorzième siècle. Cette tour a été construite sur la rivière, à l'entrée des eaux en ville; elle est très remarquable au point de vue architectural; elle attire particulièrement l'attention par le galbe heureux de sa base, la manière dont elle chevauche le cours d'eau et l'habileté dont son architecte a fait preuve en raccordant les parties coniques aux parties planes de l'arcade de devant.
D'autres morceaux des fortifications de Valenciennes ou d'autres villes du Nord, telles que Douai, Cambrai, Arras, etc., dont le démantèlement est décidé, pourront intéresser nos lecteurs; nous ne manquerons pas de les leur signaler en indiquant le titre des publications spéciales et locales qui seront faites sur la matière et qui pourraient être utiles aux archéologues.
Jules Delsart.
Une des rues du Vomero.
Les voitures du funiculaire.
Depuis 1884, la ville de Naples a subi une série d'importantes et d'utiles transformations, dont les principales sont la construction de nouveaux quartiers ouTioni, larges, vastes et salubres, qui ne tarderont pas à être peuplés et formeront une véritable nouvelle cité.
Parmi ceux dont la situation exceptionnelle semble annoncer un avenir certain, et dont le développement se fera dans des conditions toutes particulières, il faut compter surtout le Vomero.
Les gravures que nous en donnons montrent la belle situation de ce nouveau quartier, la beauté architecturale des jolies maisons qui s'y élèvent.
Le Vomero est construit tout en haut de la célèbre colline qui surplombe Naples, et où se trouvent le château Saint-Elme et la Chartreuse de Saint-Martin. Il y a quelques mois à peine, il n'y avait là que des villas aristocratiques assises sur les flancs de la colline d'où la vue s'étendait au-dessus de la ville, de la rade, embrassant dans un même coup d'œil le golfe avec ses îles et la côte de Portici à Sorrente, l'ensemble, en un mot, de ce remarquable panorama connu et admiré du monde entier.
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L'idée première de cette transformation est due à M. Biagio Caranti, directeur général de la Banca Tiberina, récemment décédé. Le principal obstacle était la difficulté de l'accès du nouveau quartier à cause de son éloignement et de sa position. Il fallait supprimer d'un seul coup tous les anciens moyens de communications et de transports: escaliers taillés dans le roc à pic, chevaux, voitures, chemins enfin en zigzags fatigants, et les remplacer par une voie de communication pratique, rapide et à bon marché.
C'est alors qu'on construisit deux funiculaires réunissant le Vomero à l'ancienne Naples par un trajet de quelques minutes à peine.
Ils partent tous deux du sommet de la colline et aboutissent l'un à la Chiaïa, l'autre à Monte-Santo, c'est-à-dire à deux pas de la rue de Tolède, le centre même des affaires et des plaisirs.
Le funiculaire de la Chiaïa a 564 m. 20 de longueur et une inclinaison normale de 29,80%. La différence de niveau des deux extrémités est de 161 m. 15.
La route qu'il suit est droite et passe par deux galeries souterraines longues de 69 m. 50.
Le funiculaire du Vomero à Monte-Santo
La gare du Corso Vittorio-Emmanuele.
L'autre ligne, dite de Monte-Santo, a 887 m. 20 de longueur; son inclinaison varie de 21.20% à 23. 15% et la différence de niveau est de 179 m. 80.
Au lieu d'être droite comme la précédente, elle se divise en deux branches, la première qui va du Vomero au Corso Vittorio-Emmanuele, la seconde du Corso Vittorio à Monte-Santo. La première passe sous un tunnel, la seconde est à ciel découvert, et il a fallu vaincre des difficultés matérielles de toute espèce pour l'achever. Elle a été inaugurée le 30 mai en présence du roi, de la reine, du prince de Naples et des autorités, et cette cérémonie a donné lieu à des fêtes qui ont revêtu un éclat tout particulier.
Le système des funiculaires est à compensation, c'est-à-dire à deux trains simultanés dont l'un monte pendant que l'autre descend. Chaque voiture est munie de freins automatiques qui arrêtent immédiatement le train en cas de rupture ou de détente de la corde.
L'installation totale a coûté plus de 5 millions de francs. C'est une somme, mais quand on songe aux profits qui en doivent résulter, on ne saurait dire que c'est là de l'argent mal placé.
Nicolas Lazzaro.
Comédie-Française: leRez-de-Chaussée, comédie en un acte de M. Berr de Turrique;Rosalinde, comédie en un acte de Lambert Thiboust et M. Aurélien Scholl.--Ambigu-Comique: lePrix de beauté, de MM. Raybaud et Grisier.--Folies-Dramatiques: laPlantation Thomassin, vaudeville de M. Maurice Ordonneau.
Pour encadrerGrisélidis, qui ne suffit pas à remplir la soirée, la Comédie-Française a mis sur son affiche deux petites comédies en un acte, l'une déjà connue, l'autre inédite.
Rosalindea été créée pour la première fois en 1859 sur le théâtre du Gymnase: c'est une des premières pièces qu'écrivit Aurélien Scholl, le brillant chroniqueur, en s'appuyant sur la renommée et l'habileté de Lambert Thiboust. Le sujet est aimable. La danseuse Rosalinde rentre du théâtre, un petit amoureux la suit: le duc Maxime de Chastenay qui n'a pas dix-huit ans... Un en-cas est préparé: pour mieux causer d'amour avec son visiteur, Rosalinde va chercher le champagne. Arrive Lélio, mime de la troupe italienne, et qui est l'amant de Rosalinde. On ne l'attendait point. En le voyant entrer Maxime se cache: Rosalinde revient, assez étonnée de trouver le comédien au lieu du petit duc, qu'elle croit parti. Une conversation s'engage entre Rosalinde et Lélio et elle devient si tendre que Maxime n'y peut tenir; il sort de son armoire. Rosalinde interloquée lui présente Lélio comme son frère... Lélio part, mais, poussé par je ne sais quel esprit de jalousie, il revient presque aussitôt... pour dire à Maxime qu'il n'est point le frère, mais l'amant de Rosalinde. Querelle. Les épées sortent du fourreau et elles vont en découdre lorsque Lélio s'avise d'expliquer au petit duc ce que sont les femmes, combien elles sont menteuses, perfides et frivoles, et combien peu elles méritent qu'on s'égorge pour elles... Maxime se laisse convaincre. Et voilà le petit duc et le mime trinquant ensemble avec le champagne de Rosalinde. C'est tout. Mais comme tout cela est conté avec grâce et avec esprit! M. Baillet est un joyeux Lélio, M. Dehelly un petit duc frêle et coquet. Mlle Ludwig joue Rosalinde avec beaucoup de malice; elle a, en la personne de Mlle Kelly, une soubrette fort piquante.
.... M. Guy de Nortain attend dans son élégant «rez-de-chaussée» une jeune femme romanesque, qui a nom Germaine de Chastenay. Que va-t-il se passer, ô mon Dieu!... Rien. Germaine a une amie, Mme de Bréval, qui, mise au courant du rendez-vous, y vient avant la jeune femme pour la sauver. Guy ne se laisse point convaincre; mais lorsque Germaine arrive, comme Mme de Bréval est restée chez lui et qu'elle assiste à la scène, cachée derrière un rideau, notre Parisien est tout décontenancé. Il ne sait que dire... tant il y a que Germaine s'en va désappointée. Mais elle apprend ce qui s'est passé... Va-t-elle pardonner à Guy? Heureusement Mme de Bréval veille, et elle fait une si douce morale à son amie, que Germaine se reprend, cette fois, pour tout de bon. Et toutes deux s'en vont, non sans s'être moquées de l'habitant du rez-de-chaussée, qui en est pour ses frais de fleurs et de bonbons. Cette histoire est morale et édifiante. Berquin l'eût signée. MM. Lebargy et Berr, Mmes Baretta et Muller s'y sont fait applaudir.
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L'été viendra-t-il ou ne viendra-t-il pas? On ne saurait l'affirmer. Mais ce qui est sur, c'est que les pièces dites d'été commencent à apparaître. Elles ne sont souvent pas plus mauvaises que les pièces qui ont eu la bonne fortune d'être représentées pendant l'hiver. Quelquefois même elles sont meilleures.
N'est point pourtant de cette dernière catégorie, le vaudeville que l'Ambigu, ouvrant la marche, a représenté vendredi. LePrix de Beauténous conte l'odyssée d'une de ces femmes qu'un jury de farceurs proclame belle entre les belles... Épousée par l'un des jurés que ses formes opulentes ont séduit, elle ne peut se résigner à la vie bourgeoise qu'il veut mener avec elle... Elle part, à la conquête des triomphes, des ovations que l'Amérique réserve aux «beautés professionnelles». Mais, par suite de circonstances qu'il serait trop long d'énumérer, elle ne va pas jusqu'en Amérique, et elle s'arrête... à la foire de Neuilly, où les badauds peuvent la voir et la contempler pour la modique somme... de cinq centimes. C'est là que son mari la retrouve guérie de la folie des grandeurs, et il lui pardonne. Le sujet en vaut un autre. Mais il est traité sans verve, sans gaieté, dans une note grise et uniforme qui lasse et ennuie.
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Plus drôle, beaucoup plus drôle est la folie, la charentonnade, que donnent les Folies-Dramatiques... Robichon, quoique marié à une charmante femme, vole à d'autres amours. Pour s'assurer par an trois mois de liberté, il a inventé la «plantation Thomassin». Il a persuadé à sa femme qu'il a hérité d'une plantation de café en Haïti et qu'il est obligé d'aller la surveiller tous les ans. Ce qu'il y a de mieux, c'est que la plantation existe en fait, mais c'est un ami de Robichon qui l'exploite, il est dans la confidence. Robichon pendant trois mois file le parfait amour avec une dame Eveline, femme légitime d'un négociant en vins... qui voyage. Le bonheur n'a qu'un temps. Un beau jour, la femme et la belle-mère de Robichon veulent accompagner leur mari et gendre à Saint-Domingue. Elles y tiennent absolument. Il faut partir. Robichon s'exécute. Mais alors que de péripéties, que de quiproquos, que de coqs-à-l'âne!... Tout ce que l'imagination d'un habile vaudevilliste peut trouver défile sous nos yeux. Cela est bête, insensé, fou. Tant que vous voudrez. Mais on rit, on rit à gorge déployée. Et que demandons-nous à un vaudevilliste? de nous faire rire. M. Ordonneau a réussi dans cette tâche. Du reste, il a été secondé à ravir par ses interprètes, qui enlèvent de verve cette bouffonnerie. Nous avons applaudi, comme ils le méritaient, MM. Gobin, Guyon fils, Bartel, Bellucci, Mes Mathilde, Berny et Guitty.
Études et Récits sur Alfred de Musset, par Mme la vicomtesse de Janzé. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Plon, Nourrit, éditeurs).--On connaît l'histoire de cette lettre adressée au plus grand de nos poètes. La poste, d'abord indécise, la porta à Victor Hugo, lequel (l'histoire ne serait-elle pas de la légende?) la renvoya à Lamartine qui la garda. En bonne admiratrice de son poète, Mme la vicomtesse de Janzé réclame la lettre pour Alfred de Musset. Nous ne la chicanerons pas sur ce point, tout en ayant notre opinion. Mais où il nous semble que l'auteur s'avance un peu, c'est quand il affirme qu'on lira désormais beaucoup plus Musset que Lamartine et Hugo. Musset est infiniment moins lu depuis une vingtaine d'années; il est tout naturel que Victor Hugo nous laisse un instant de répit, et pour le moment on doit constater qu'il se fait une réaction sensible en faveur de Lamartine, qui, selon nous, a fort bien fait de garder l'épitre... Nous n'insistons pas et nous conseillons la lecture de l'ouvrage de Mme de Janzé plein d'anecdotes, de détails inédits, de traits piquants, à tous les admirateurs du poète de l'amour, qui reste, après tout, l'un de nos plus grands poètes.
Correspondance de Gustave Flaubert, 3e série, 1854-1869. 3 fr. 50 (Bibliothèque Charpentier).--Écrites principalement à des intimes à qui l'on dit tout, à Louis Bouilhet, Ernest Feydeau, les Goncourt, Georges Sand, etc., les lettres de ce troisième volume nous montrent la pensée de Flaubert dans son déshabillé le plus complet, sinon le plus galant. Les choses y sont appelées par leur nom, avec une recherche de l'expression crue qui frise la puérilité. Je ne pense pas qu'il y ait palefrenier sur la terre plus mal embouché que ce pauvre Flaubert. Cela, par haine du bourgeois, car ce malheureux bourgeois on voit qu'il le hait dans l'âme, il en a l'obsession, laquelle semble aujourd'hui bien vieillie, bien démodée. Reconnaissons, après cela, que ce volume est un fort précieux document, non seulement en ce qu'il éclaire l'historique deMadame Bovaryet deSalammbô, mais surtout en ce qu'il nous dévoile l'état d'âme d'un homme enchaîné à son œuvre comme un galérien à son boulet. Il y a quelque chose de vraiment pénible à voir un homme suer de la sorte et l'on voudrait l'aider: c'est la revanche du bourgeois!
Le sang de France, par Georges Gourdon, avec préface de Pierre Loti, un in-12. (Albert Savine).--C'est Jeanne d'Arc qui l'a trouvé, car il est vraiment trouve ce mot: leSang de France!et M. Georges Gourdon a été bien avisé de le lui prendre et de le placer en tête de son volume. N'est-il pas caractéristique en sa concision singulière? Il apparaît comme un drapeau et l'on sent qu'il recouvre tous les beaux sentiments inspirés par l'idée de patrie. C'est bien cela, d'ailleurs, et les grandes et touchantes figures de notre histoire, depuis Roland à Roncevaux jusqu'à l'amiral Courbet sur leBayard, sans oublier Jeanne d'Arc elle-même, apparaissent successivement évoquées par l'auteur, en ces pages émues que Pierre Loti, l'académicien d'hier, a bien voulu faire précéder d'une préface, la chose du monde à laquelle il répugne le plus.
Hassan le janissaire, 1516, par Léon Cahun (1 vol. chez Armand Colin et Cie, éditeurs. Prix, 3 fr. 50). On sait que la maison Colin vient de commencer, sous le titre deBibliothèque de romans historiques, une série d'œuvres qui a obtenu dès le début le succès le plus franc. Le dernier paru de cette collection,Hassan le janissaire, nous transporte en plein Orient, à l'époque de la campagne d'Égypte entreprise par le terrible sultan Sélim Ier, au seizième siècle, par conséquent, Le héros du livre, Hassan, est un jeune chrétien enrôlé de force parmi les janissaires. Son récit est une reconstitution fidèle de la vie militaire à cette époque, et les épisodes touchants ou terribles qui s'y déroulent font de ce livre un des plus attachants qu'il soit donné de lire.
Oeuvres inédites de Victor Hugo: Voyages.(Bibl. Charpentier, in-18, 3 fr. 50.)--Encore un nouveau volume d'œuvres inédites du maître, et ce ne sera pas le dernier; le siècle prochain verra encore des fonds de tiroirs se transformer en in-18. Deux voyages composent celui-ci: l'un dans les Alpes, fait en 1839, et dont le récit est fourni par des lettres adressées au jour le jour à Mme Victor Hugo; l'autre dans les Pyrénées, daté de 1813, et dont les étapes et les épisodes ont été notés sur un album. Ces deux récits n'apportent pas grand chose à la gloire du maître; ils ne lui enlèveront rien non plus, ce qui est déjà quelque chose, car il n'est rien de traître comme ces publications posthumes d'œuvres laissées de côté par le principal intéressé.
Mes crimes! mes prisons!par M. de la Boissière (1 vol. chez Savine. Prix, 3 fr. 50).
--Le lecteur aurait tort de s'imaginer, sur le vu de ce titre, qu'il va voir se dérouler sous ses yeux une série de méfaits et d'attentats. Non, l'auteur n'est pas un criminel endurci, et le mois de prison qu'il a fait, lui journaliste, à la Santé, ne suffit pas à le classer parmi les repris de justice dangereux. Nous ne pensons pas que M. de la Boissière le regrette. Ce que le lecteur ne regrettera pas, ce sera d'avoir lu ce livre, amusant au possible.
En haut du donjon, par Charles Dubois, avec 20 eaux-fortes, par Berthalon (chez Sausset, 7, boulevard Saint-Martin).
En haut du donjonest le livre d'un peintre; sous la forme familière qu'autorise l'atelier, l'auteur s'est efforcé de traiter gaiement des sujets sérieux.
Après une étude topographique bien étudiée sur le Bois de Vincennes et le Bois français, l'auteur se transporte sur le donjon et note, sous leur ordre chronologique, tous les événements intéressant la contrée qu'embrasse le regard; chaque siècle est précédé d'un diagramme historique indiquant la fortune bonne ou mauvaise de notre France. Certains chapitres relèvent de l'art: les saintes chapelles de Paris et de Vincennes; le vitrail, du moyen-âge à la Renaissance; l'exagération de l'influence sur cette époque; Jean Cousin et son œuvre; les Clouets (portraits historiques).
Vingt paysages à l'eau-forte complètent ce beau volume, luxueusement imprimé par Paris, de Pontoise.
Histoire d'un Trente-Sous, 1870-1871, par Sutter Laumann. 1 vol. in-12, 3 fr. 50 (Albert Savine).--UnTrente-Sous!ce nom, c'est toute une époque, c'est tout un drame. Tout le monde aujourd'hui se souvient-il de sa signification? ce n'est pas certain. La jeune génération apprendra peut-être que c'était un garde national, il y a vingt ans, à la fin de la guerre, pendant la commune. Cette histoire nous reporte donc à ces sombres jours. L'auteur en fut l'un des humbles acteurs, nous dit-il, en nous prévenant qu'il ne nous retracera que des souvenirs personnels. Et c'est bien ce qui fait l'intérêt de son livre. Nous ne lui demandons pas d'appréciations. Quel besoin en avons-nous! N'avons-nous pas tous notre façon de penser arrêtée dans un sens ou dans l'autre? Ce que nous cherchons dans un livre de ce genre, ce sont les anecdotes, les menus faits, les détails peu importants en eux-mêmes, mais qui, rassemblés, constituent un tout caractéristique. Et c'est justement ce qu'il nous donne, avec une franchise d'allure qu'on a toujours plaisir à rencontrer.
On a dit avec raison: «le Petit-Trianon c'est Marie-Antoinette.» Louis XVI avait offert ce palais, dont nous donnons la gravure, à la reine de la façon la plus galante: Vous aimez les fleurs, eh bien! j'ai un bouquet à vous donner, c'est le Petit-Trianon.» Marie-Antoinette en prit possession immédiatement, et elle y vécut au milieu de ses familiers, en l'agrandissant et en l'embellissant chaque jour.
Elle y fit construire, notamment, le Petit-Théâtre où elle voulait jouer en personne la comédie. Bâtie par Mique, la petite salle s'élève sur un des côtés du jardin Français. Notre gravure en figure l'entrée. C'est une sorte de petit temple en rotonde, au fronton porté par deux colonnes ioniennes avec un Apollon porte-ivre et porte-couronne. La salle est blanc et or. Les sièges sont de velours bleu. Trois étages de galerie: le premier s'appuie sur des pilastres sculptés; la seconde repose sur des trophées de mufles de lion, terminés en dépouilles et en manteaux d'Hercule branchages de chêne; la troisième est une suite de loges en œil-de-bœuf. Le plafond est de Lagrenée: l'Olympe danse sur des nuages. Des nymphes en torchés soulèvent le rideau de la scène; au-dessus, deux muses portent l'écusson de Marie-Antoinette.
La petite salle fut inaugurée solennellement le 1er août 1780, devant quelques intimes, devant ceux et celles qu'on appelait la société de la reine, devant les trois Coigny, le prince d'Hénin, le duc de Guiches, le bailli de Crussol, le duc de Polignac, le prince de Ligne, le prince Esterhazy, la comtesse de Polastron. On donna laGageure imprévue, de Sedaine, et l'opéra-comique,le Roi et le fermier. La reine jouait dans la première pièce le rôle de Jenny, dans la seconde celui de la soubrette.
Pendant cinq ans, les représentations continuèrent, et, tour à tour, Marie-Antoinette y fut Rosine et Babet, Colette et Jenny. Elles se terminèrent subitement au mois d'août 1785, par une représentation du Barbier de Séville, qui eut lieu quatre jours après l'arrestation du cardinal de Rohan, et dans laquelle la reine jouait Rosine...
Et depuis lors, en un siècle plein, la petite salle ne s'est rouverte que trois fois, en 1811, sur l'ordre de Napoléon Ier, qui y fit donner une représentation à Marie-Louise; en 1846, sur l'ordre de Louis-Philippe, qui voulut apporter une distraction à sa bru, la duchesse d'Orléans, qui pleurait encore la mort terrible de son mari, et en 1848, pour une représentation organisée par les républicains versaillais au profit des pauvres.
Le comité qui a organisé une souscription en faveur de Houdon, et que préside si intelligemment M. Alphonse Bertrand, a pris l'initiative d'une nouvelle résurrection de la petite salle. Elle a eu lieu devant une assistance d'élite: on y remarquait l'empereur dom Pedro, le comte et la comtesse d'Eu. Les artistes de la Comédie-Française, arrivés de Paris tout costumés par des landaus, ont joué laGageure imprévuede Sedaine: on a fort applaudi Mlles Marsy, Ludvig, Muller; MM. Prudhon, de Féraudy, Truffler et Joliet. Le corps de ballet de l'Opéra a dansé un divertissement réglé par M. Hansen sur la musique du maître du temps, et intituléPsyché et l'Amour: nombreux bravos pour Mlles Othalini, Hobstein, Chabot, Invernizzi, Salle, etc... Le spectacle s'est terminé par leDevin du village, musique et paroles de Jean-Jacques Rousseau, supérieurement conduit par M. Danbé et interprété par Mme Molé-Truffler, MM. Soulacroix et Carbonne.
On nous avait promis des vers inédits de M. Jules Clarétie: M. Delaunay souffrant n'a pu venir les réciter. On nous avait annoncé aussi que, par une faveur spéciale de M. Yves Guyot, les grandes eaux du parc marcheraient en notre honneur. A la sortie, hélas! nous avons trouvé la pluie et l'orage. Il pleuvait tellement que quelques-uns des artistes, ne retrouvant plus leurs voitures pour rentrer directement à Paris, s'en sont revenus par le chemin de fer, tout costumés qu'ils étaient: épilogue amusant de cette délicieuse journée. Car ce fut une délicieuse journée; et, au retour, les allées mouillées des bois de Saint-Cloud et de Boulogne fleuraient bon, et, tandis que la voiture nous ramenait vite, tout ce passé charmant, que la représentation donnée au petit théâtre avait évoqué, revivait à notre esprit. Combien ils furent heureux, les heureux de cette époque si délicieuse du dix-huitième siècle! Talleyrand le disait:
«Ceux qui n'ont point vécu dans les dernières années qui précédèrent la révolution n'ont pas connu la douceur de vivre.»
Adolphe Aderer.
Les îles Comores viennent d'être le théâtre d'événements importants au point de vue de notre empire colonial de la mer des Indes.
L'archipel des Comores se compose, outre l'île Mayotte, colonie française depuis 1813, des îles d'Anjouan, Moheli et Grande-Comore, qui ont réclamé notre protection en 1886.
Anjouan, la plus belle et la plus petite du groupe, peuplée de plus de 50,000 habitants et gouvernée par le sultan Abdallah, était en réalité soumise à l'arbitraire de quelques Anglais et Américains, propriétaires d'importantes sucreries et plantations. C'est pour se soustraire à leur tyrannie que le sultan Abdallah demanda le protectorat de la France, qui fut accordé aussitôt. Cet exemple a été suivi par les autres îles du groupe, et un résident fut placé à Anjouan, sous l'autorité du gouverneur de Mayotte.
Le sultan Abdallah avait alors près de quatre-vingts ans; il était aveugle et son entourage, obéissant à des influences hostiles à la France, suscita, vers la fin de l'année dernière, des difficultés d'une nature assez grave pour obliger notre résident, M. le Dr Ormières, à se retirer; il y avait même eu des insultes à notre pavillon.
A ce moment, Abdallah mourut. Son fils, le prince Salim, et son frère, le prince Saïd-Omar, se disputèrent sa succession et chacun des compétiteurs envoya des émissaires auprès du gouverneur français de Mayotte afin d'essayer d'obtenir l'appui de la France. M. Hibon, notre gouverneur par intérim, laissa les ambassadeurs sans réponse jusqu'au retour du gouverneur titulaire, M. Papinaud, qui revenait le 5 mars, muni d'instructions ministérielles.
Conformément à ces instruction, M. Papinaud s'embarquait sur le Boursaint à destination d'Anjouan, accompagné du résident français, M. Ormières, et portant un ultimatum qui non seulement ne fut pas écouté, mais dont la teneur provoqua une vive effervescence parmi les indigènes. A peine le Boursaint s'était-il retiré qu'il y eut une révolte suivie de massacres parmi les partisans des divers compétiteurs au pouvoir et l'on proclama sultan le prince Boura-Ali, parent éloigné du sultan Abdallah.
Il fallait agir: le 24 avril, le Boursaint arrivait devant Anjouan, accompagné du D'Estaing, portant trois compagnies d'infanterie de marine venues de la Réunion et de Diego-Suarez. Les troupes débarquaient aussitôt et s'emparaient sans coup férir de la citadelle qui domine Moussamoudou, la capitale de l'île. Nous donnons ici les vues de cette forteresse ainsi que de la ville.
M. Papinaud procéda alors à l'installation de Saïd-Omar comme sultan d'Anjouan, devant la population de l'île; puis une colonne volante parcourut l'île, brûlant et bombardant les centres insurrectionnels, notamment Bambao et Poumoni.
Les dernières nouvelles, à la date du 30 avril, annoncent que notre autorité est à peu près rétablie partout. Il a suffi de montrer un peu d'énergie pour ramener ces populations à l'ordre.
L'autre soir, à quatre heures et demie, on entendait à Dunkerque une explosion formidable; on apercevait une colonne de flamme qui dardait vers le ciel; puis une fumée très noire et très épaisse montait dans l'air, s'étendait sur l'horizon, obscurcissait tout l'atmosphère: c'était la raffinerie de pétrole de M. Clerc, à Coudekerque-Branche, qui était en feu.
A distance, le spectacle était terrifiant; il avait la beauté sinistre et sauvage des grandes catastrophes. On organisait les secours à la hâte, en se demandant quelles serait l'étendue et les conséquences du malheur. Cependant l'incendie s'activait, le train de Bruxelles qui passe à vingt mètres environ de la raffinerie dut ralentir sa marche pour traverser le passage dangereux.
Des wagons, les voyageurs distinguaient au milieu de la fumée trois ou quatre cylindres dont les surfaces de tôle blanche trouaient l'épais brouillard ambiant. De moment en moment, les fusées d'étincelles éclairaient les fûts de pétrole entassés qui brûlaient avec de lugubres crépitements. Les réservoirs étaient également en feu.
Les douaniers, les pompiers, la police de Dunkerque, les autorités civiles et militaires, un piquet du 110e de ligne, étaient sur les lieux. Mais la tâche des sauveteurs n'était pas aisée. Il ne fallait pas songer à répandre de l'eau sur le foyer incandescent, sous peine de fournir un aliment nouveau à la flamme. On requit tous les charretiers afin d'aller chercher du sable pour étouffer l'incendie. Cependant le pétrole enflammé courait jusque dans les ruisseaux des rues...
Quand on pénètre enfin dans le vaste immeuble incendié, un spectacle affreux s'offre à tous les regards. Des débris humains jonchent le sol: on découvre deux squelettes carbonisés. Il y a dix personnes sur le sort desquelles on n'est pas fixé et qui ont disparu.
Les méandres du parc ont conduit la jeune fille près du vieux mur tout ébréché, où la futaie est plus touffue, où les buissons de ronces et de lierres cachent les plus délicieux mystères. Entre deux branches, une construction singulièrement intéressante s'est élevée. Non que les matériaux qui la composent soient d'une matière bien précieuse: quelques fétus d'herbes sèches, de la laine tombée de la toison des troupeaux, et par-dessus le plus doux des duvets, celui que la pinsonne a emprunté à sa parure pour faire moelleuse la couchée des petits. Mais l'habile architecte l'a placée admirablement, au beau milieu du grenier d'abondance le mieux approvisionné. Aux alentours, chenilles, vermisseaux, libellules, ne manquent pas, et le ménage, en acceptant sa lourde responsabilité, s'est entouré de précautions.
Cependant, si retiré soit, le nid, si épaisse la broussaille, les allées et venues du mari prévenant, les appels plaintifs de la femelle dévouée à ses devoirs d'épouse et de mère, ont éveillé l'attention de quelqu'un. Heureusement ce quelqu'un n'est ni un importun ni un ennemi. Au contraire. Peut-être qu'au fond, en gens tranquilles, pinson et pinsonne préféreraient éviter ces relations de bon voisinage. Mais comment en vouloir à la gracieuse enfant qui s'est aventurée souriante, parmi les branchages épineux, et a risqué plus que sa vie, le velouté de sa peau délicate, sans compter sa fraîche robe de mousseline, pour se mêler de donner la becquée à la nichée dont l'appétit est insatiable? Une grosse affaire a dû être d'apporter jusque dans cet endroit inaccessible la grosse échelle qui a permis cette ascension périlleuse. Le jardinier bourru s'y est prêté moitié grognant, moitié satisfait, vaincu par ce qu'il y a de plus puissant au monde: le charme.
Cette jolie composition de M. Staples traduit à la perfection l'événement qui est considérable: ces enfantillages-là, c'est déjà la mère apparaissant sous la jeune fille!
L'Algérie et la Tunisie sont à nouveau éprouvées par les criquets. Par un de ces caprices auxquels la nature semble se complaire, ce n'est pas l'ennemi prévu attendu avec un grand déploiement des mesures défensives qui est venu fondre sur les vertes plantations algériennes; cette fois, l'ennemi, insoupçonné, inattendu, est venu du dehors, représentant l'invasion étrangère dans toute sa brutalité.
Avoir lutté pendant des années, organisé le massacre, mobilisé toute une population, exterminé les criquets jusque dans l'œuf, et après tant d'efforts, tant de labeurs, toucher presqu'au bout, entrevoir le jour prochain où notre colonie serait enfin débarrassée de la race indigène de sauterelles qui le dévaste, et voir tout d'un coup se ruer sur l'Algérie comme sur un pays conquis des hordes faméliques d'insectes venus du désert, n'est-ce pas jeu cruel, épreuve accablante, démontrant l'inanité des combinaisons humaines et légitimant en quelque sorte la résignation fataliste avec laquelle les Arabes, eux, acceptent le fléau ailé?
On l'avait oublié l'insecte nomade, le criquet pèlerin, fils du désert. Bien dur a été le réveil. Si les incursions de la sauterelle voyageuse sont moins fréquentes que celles des autres espèces, s'espaçant de plusieurs années, elles n'en sont que plus redoutables. L'acridien migrateur, en même temps qu'il est le plus grand parmi ses congénères--il atteint jusqu'à 6,5 cent.--est aussi le plus vorace, le plus malfaisant. Déjà la clameur qui nous arrive de l'autre côté de la Méditerranée accuse de nombreux et irréparables dégâts. Mais ce n'est rien encore. Dans quelques jours, la ponte faite, éclora une nouvelle génération de jeunes insectes aptères, mangeurs infatigables qui, si l'on n'y met ordre, dévoreront jusqu'au chaume des épis qu'auront laissé leurs parents moins voraces.
Les lecteurs de l'Illustrationsont du reste initiés aux faits et méfaits du criquet pèlerin; nous lui avons consacré un article le 19 mai 1888.
Le dessin que nous donnons complète cette description: le festin est terminé, les noces sont consommées; les sauterelles repues se sont abattues sur un sol meuble et perméable; elles procèdent à la ponte; l'une d'elles plonge son abdomen dans un trou cylindrique, cavité naturelle ou creusée artificiellement par l'insecte au moyen d'un appareil fouisseur qui termine son arrière-train. Chacune de ces loges, larges d'un centimètre environ, et dont notre dessin donne la coupe en plusieurs endroits, reçoit une certaine quantité d'œufs (de 80 à 90) disposées en trois rangées; les œufs oblongs, de couleur jaunâtre, mesurent un centimètre chacun: une mucosité sécrétée par l'insecte les réunit et un bouchon de mucus servira de couvercle à ces nids.
Dans quinze, vingt, vingt-cinq jours, suivant les conditions climatériques, la nature du sol, le degré d'humidité, écloront les jeunes criquets, à moins que l'on n'écrase dans l'œuf la malfaisante engeance.
L'invasion actuelle révèle une situation précise, un danger sans cesse menaçant et montre l'insuffisance des mesures prises jusqu'à ce jour. A quoi sert de détruire les sauterelles indigènes si elles doivent être remplacées par le flot sans cesse renouvelé de nouveaux envahisseurs. Il serait temps d'entreprendre contre le criquet pèlerin la même campagne d'extermination qui a si bien réussi pour le criquet indigène: relevé topographique des lieux de ponte et destruction des œufs. Mais le moyen? Sait-on seulement d'où vient cette multitude d'insectes qui, obéissant à l'on ne sait quel merveilleux instinct, prennent subitement et comme à signal donné leur vol vers les campagnes fertiles de l'Algérie? Du désert, du centre de l'Afrique, répondent avec hésitation des savants. Voilà qui manque de précision. Or, il importe de connaître les endroits d'origine de ces acridiens, de découvrir leurs gîtes habituels, les aires étendues où ils vivent dispersés en temps ordinaire et d'où la disette seule les chasse. Ce n'est que quand on connaîtra ces foyers, ces réserves, que l'on pourra songer à faire aux insectes une guerre méthodique d'extermination.
Il semble, dans ces conditions, que la nomination d'une mission d'études chargée de relever l'aire distributive des acridiens migrateurs s'impose. Il n'est pas douteux que cette exploration ne donnerait de précieux résultats.
Certes, cette nouvelle campagne sera ardue, longue, périlleuse et nécessitera de grands sacrifices, mais c'est la seule solution rationnelle possible du problème, et il faut y recourir. Il y va de la sécurité de nos deux belles colonies.
L. Wertheimer.
Suite et fin.--Voir nos numéros depuis le 21 février 1891.
Il avait écrit rapidement, sans hésiter; sa lettre achevée il la relut, et alors il eut une minute d'anéantissement: comme il l'aimait! et cependant, par sa faute, stupidement, follement, il la jetait dans le désespoir quand il n'avait qu'à laisser aller leur vie pour la rendre heureuse. Le misérable, l'insensé qu'il avait été!
L'indignation le tira de sa faiblesse; abaissant ses deux mains dans lesquelles il avait enfoncé sa tête, il reprit sa lettre, la mit dans une enveloppe sur laquelle il écrivit le nom d'Anie, et la plaça sous la première feuille de son buvard.
Il n'avait pas encore fini: doucement, avec mille précautions, il ouvrit un tiroir de son bureau fermé à clé, et, fouillant dedans sans froisser les papiers qui s'y trouvaient, il en tira le testament de Gaston de Saint-Christeau; puis, l'allumant à la bougie, il le déposa dans la cheminée où il brûla avec une grande flamme qui éclaira tout son cabinet, du plancher au plafond.
Cette fois tout ce qu'il avait combiné était accompli; maintenant il pouvait rejoindre sa femme: quatre heures allaient sonner, il lui restait trois heures à vivre pour elle.
Quand il entra dans la chambre, elle leva la tête.
--Te voilà? dit-elle.
Il vint au lit, et, se penchant sur elle, il l'embrassa longuement.
--Il ne faut pas m'en vouloir, j'ai été retenu, je t'expliquerai.
--Mais je ne t'en veux pas.
Moins troublé il eut remarqué que, pour une femme qui s'éveille, la voix d'Anie était étrangement tremblante; mais, tout à son émotion, il ne fît pas cette observation.
C'est qu'en réalité Anie, qui n'avait pas dormi depuis qu'elle s'était mise au lit à son heure habituelle, ne venait pas de s'éveiller.
En recevant la dépêche de son mari, alors qu'elle l'attendait pour dîner, elle avait éprouvé une commotion violente, hors de toute proportion, semblait-il avec un fait si simple.
Pourquoi restait-il chez le baron? Comment oubliait-il la promesse qu'il lui avait laite de revenir immédiatement? Et, ce qui était plus grave, comment ne pensait-il pas qu'après les craintes qu'elle lui avait montrées, cette dépêche allait la jeter dans l'inquiétude et dans l'angoisse?
C'était la première fois qu'il lui manquait de parole, la seconde fois qu'il la laissait dîner seule; et toujours pour le baron. Que lui ménageait donc cette liaison qui l'épouvantait?
Elle ne put pas dîner, et de bonne heure elle monta à sa chambre, s'imaginant qu'elle serait là moins mal que partout ailleurs pour attendre. Alors elle calcula le moment où il pouvait rentrer; et, ses comptes faits, elle trouva que ce serait sans doute entre 10 et 11 heures.
Pour user le temps, elle prit un livre, mais les lignes dansaient devant ses yeux et elle ne comprenait rien à ce qu'elle lisait. Si elle continuait ainsi, les minutes seraient éternelles. S'enveloppant d'un châle, elle sortit sur la véranda pour suivre le mouvement de la rivière. C'était la basse mer et il ne se passait rien sur la rivière qui coulait clapoteuse entre ses rives confuses; la nuit était sombre; rien sur les eaux, rien sur la terre, rien au ciel qui pût occuper son esprit et l'emporter au pays de la rêverie où le temps se dévore sans qu'on sache comment.
Après un certain temps elle revint à son livre, le changea pour un nouveau qui peut-être serait plus attachant; l'abandonna bientôt comme elle avait fait du premier; retourna sur la véranda; tâcha de deviner ce qu'elle ne voyait pas; rentra dans sa chambre; descendit au rez-de-chaussée épousseter une vitrine qui tout à coup se trouva avoir besoin d'être nettoyée; cassa deux bibelots; se fâcha contre sa maladresse, et remonta dans sa chambre pour se jeter dans un fauteuil où elle resta jusqu'à dix heures.
Alors elle se déshabilla lentement, et fit une coquette toilette de nuit: puisqu'il avait paru surpris, presque fâché la première fois qu'elle l'avait attendu, elle ne voulait pas qu'il en fût ainsi ce soir-là: la trouvant endormie, il verrait tout de suite qu'elle ne pensait pas à lui adresser le plus léger reproche.
Mais elle ne s'endormit pas, et si le temps lui avait duré alors qu'elle pouvait aller et venir, il fut mortel dans l'immobilité et l'obscurité du lit; l'horloge du vestibule sonnait l'heure et la demie, mais l'intervalle qui s'écoulait entre l'une et l'autre était si long qu'elle s'imaginait toujours que le mécanisme s'était sûrement arrêté.
Onze heures, onze heures et demie, minuit, minuit et demi, une heure; était-ce possible? Pourquoi ne rentrait-il point? Que lui était-il arrivé? Au milieu de la nuit, ne pouvait-on pas être arrêté, assassiné, sur la route déserte? Elle voyait les passages dangereux, ceux du crime.
Elle se releva pour lire sa dépêche qu'elle savait par cœur: «A ce soir»; ce n'était pas: «Je rentrerai tard» qu'il avait dit. «A ce soir!» c'était sûrement avant minuit. Et il était une heure et demie; deux heures, deux heures et demie.
La fièvre la dévorait; il y avait des moments où elle écoutait les bruits du dehors avec une anxiété si intense que son cœur s'arrêtait et restait sans battre.
Enfin, un peu après que la demie de deux heures eut sonné, elle reconnut sur le gravier du jardin le pas qui était si familier à ses oreilles, et, instantanément, une fraîcheur pénétrante succéda à la flamme qui la dévorait: lui! maintenant qu'importait ce qui avait pu le retenir, puisqu'il arrivait! est-ce que mille raisons qui se présentaient à son esprit, alors que quelques minutes auparavant elle n'en trouvait pas une seule, n'avaient pas pu le retarder?
Cependant elle fut surprise des précautions qu'il prit dans l'escalier, et aussi qu'il passât par son cabinet au lieu d'entrer tout de suite dans leur chambre: il ne sentait donc pas l'impatience, poussée jusqu'au paroxysme, avec laquelle elle l'attendait.
N'y tenant plus, elle pensa se jeter à bas de son lit pour courir à lui et l'embrasser, mais n'y aurait-il pas là comme un tendre reproche qui pourrait le peiner? alors elle crut que le mieux était de ne pas bouger et de paraître dormir.
C'est pourquoi, lorsqu'il écarta le store et projeta sur elle la lumière de sa bougie, il la trouva plongée dans un sommeil si parfait, que quelqu'un qui n'eût pas été bouleversé comme lui se serait à coup sûr demandé s'il était naturel.
A travers ses paupières mi-closes, Anie avait vu le visage convulsé que la bougie éclairait, et cette remarque, s'ajoutant à toutes ces précautions pour ne pas la réveiller, l'avait rejetée dans l'inquiétude.
Que se passait-il donc? Ou plutôt que s'était-il passé?
La porte qui faisait communiquer sa chambre avec le cabinet étant fermée, elle n'entendait rien, et n'osant pas se soulever sur son lit, ce qui eût permis à son regard de passer par-dessus la tablette de la cheminée, elle ne voyait rien non plus, ce qui semblait indiquer que son mari avait dû s'asseoir à son bureau, placé devant la cheminée.
Heureusement les dispositions des deux pièces et de leur ameublement pouvaient lui venir en aide: le lit, la glace sans tain, ainsi que le bureau de Sixte, étaient placés sur une même ligne, et en face, au mur opposé dans le cabinet, en ligne aussi, un vieux miroir, avec fronton et bordure décorés d'estampage, était accroché, incliné de telle sorte qu'il reflétait le bureau et la cheminée. Qu'elle trouvât sur son oreiller une position d'où son regard, en passant à travers la glace sans tain, irait jusqu'à ce miroir, et elle verrait ce que faisait son mari.
Sans mouvements brusques, qu'elle n'osait se permettre, cela lui fut assez facile, et alors elle l'aperçut écrivant.
Comme son visage était sombre, comme sa main paraissait agitée! de temps en temps, il s'arrêtait un court instant, pour reprendre aussitôt avec une décision et un emportement qui disaient la netteté de sa pensée, autant que la violence de son émotion. Quand elle le vit, sa lettre achevée, enfoncer sa tête entre ses mains, tout en lui trahissait une telle douleur, un anéantissement si désespéré, qu'elle ne respirait plus.
A qui écrivait-il? Qu'écrivait-il? Cette lettre était donc bien terrible, qu'elle le bouleversait à ce point.
Elle le vit aussi écrire l'adresse sur l'enveloppe, et à sa brièveté il lui sembla que c'était un simple nom, court comme le sien, formé seulement de quatre ou cinq lettres. Mais pourquoi lui écrivait-il, quand il n'avait que la porte à ouvrir pour être près d'elle?
Il y avait là une question qu'elle se sentait trop affolée pour résoudre, ou même pour l'examiner.
D'ailleurs elle le suivait, et ne pouvait s'arrêter pour réfléchir, ni pour revenir en arrière.
Quand il avait pris dans le tiroir du bureau une feuille de papier, sur laquelle elle voyait un timbre, il lui avait semblé que c'était le testament de son oncle Gaston; mais le mouvement par lequel il l'alluma à la bougie et la déposa dans la cheminée fut si rapide qu'elle ne put pas être certaine qu'elle ne se trompait pas; une flamme claire reflétée par le miroir vint jusque dans sa chambre, dont elle perça l'obscurité pour deux ou trois secondes, et ce fut tout.
Presqu'aussitôt il entrait et venait à elle: ce fut miracle qu'elle ne se trahit pas quand il l'embrassa, et qu'elle ne se jetât pas éperdue dans ses bras quand il prit place près d'elle.
Déjà les bruits de la ville et du port commençaient confus dans le lointain, quand, brisé et anéanti par les émotions, il s'était endormi sur l'épaule d'Anie.
Pendant plus d'une heure, elle était restée immobile, pour ne pas troubler ce lourd sommeil, si poignant que fût son angoisse de savoir ce qu'était le papier placé dans le buvard, à propos duquel son imagination affolée envisageait les choses les plus terribles, n'osant pas s'arrêter à celle-ci plutôt que celle-là, mais n'osant pas davantage en rejeter aucune. Qu'elle pût se lever avant lui, elle verrait ce papier. Qu'au contraire il se levât le premier, elle resterait en proie à son anxiété.
Cependant les vitres des fenêtres blanchissaient du côté de l'est, le ciel se rayait de bandes claires qui annonçaient l'approche du jour: encore quelques instants, et l'habitude allait le tirer de son sommeil à l'heure ordinaire.
Il fit un mouvement; elle crut qu'il s'éveillait, mais il abandonna seulement son épaule, et alors, avec précaution, elle put se laisser glisser à bas du lit.
A pas étouffés, elle se dirigea vers le cabinet, dont la porte n'avait pas été refermée, et elle put la gagner sans qu'il bougeât. Vivement elle alla au bureau et prit la lettre dans le buvard. Mais, le jour n'étant pas assez avancé pour qu'elle en pût lire la suscription, elle courut à la fenêtre, dont elle écarta le rideau.
«Anie.»
Elle ne s'était pas trompée: frémissant de la tête aux pieds sous la main froide du malheur qui venait de la saisir, elle coupa l'enveloppe avec une épingle qu'elle tira de ses cheveux.
Elle poussa un cri, et, traversant en courant le cabinet ainsi que la chambre, elle vint au lit où elle s'abattit sur son mari qu'elle enveloppa de ses deux bras:
--Mourir!
Il la regarda hébété, puis, voyant la lettre qu'elle tenait dans sa main:
--Tu as lu?
--Est-ce que je dormais!
--Puisque tu as lu, je n'ai rien à ajouter.
--Tu es fou.
--Hélas!
--Mais cette fortune, tout ce que nous possédons, c'est à toi.
--J'ai brûlé le testament.
--Que ce soit toi, que ce soit nous, qu'importe qui paye ta dette!
--Ton père ne doit rien.
--Tu ne le connais pas; mon père paiera comme tu paierais toi-même: ta mort n'acquitterait rien; et, quand même elle te libérerait, crois-tu que nous voudrions de la fortune à ce prix?
--Je ne veux pas ruiner ton père, te ruiner toi-même.
--Mais comprends donc que nous paierons: tu dois, nous devons; cette fortune est la tienne, non la nôtre; et fût-elle à nous qu'il en serait exactement de même. Tu dis que tu as réfléchi! Mais non, tu n'as pas réfléchi; sous un coup de désespoir tu as perdu la tête. Est-ce que nous pouvons avoir rien de plus précieux que ta vie? Imagines-tu donc que si tu mourrais je ne mourrais pas avec toi, ô mon bien-aimé?
Tout en parlant avec une véhémence désordonnée, elle le pressait dans ses bras, ne s'interrompant que pour l'embrasser passionnément.
--Tu dis que tu m'aimes, reprit-elle; mais est-ce m'aimer que vouloir m'abandonner? Est-ce que tout n'est pas préférable à la séparation, la ruine, la misère! Qu'importe la misère! Est-ce que je ne la connais pas? Que serait ce repos dont tu parles? Tu ne veux pas que je sois amoindrie par la faute de mon mari coupable. En quoi serais-je amoindrie quand nous aurons payé ce que tu as perdu?
Cet élan le bouleversait, l'ébranlait.
--Je ne peux rien demander à ton père, dit-il.
--Toi non, mais moi. Je pars pour Ourteau. Dans cinq heures je suis de retour avec mon père. Ce soir tu paies.
--Où veux-tu que ton père trouve cette somme?
--Je n'en sais rien, il la trouvera; il empruntera; il vendra.
--Sa terre qu'il aime tant!
--Sa terre n'a jamais été à lui; elle est à toi.
--Votre générosité, votre sacrifice, ne feraient-ils pas de moi le plus misérable des hommes? Quel personnage serais-je dans le monde?
A ce mot, elle reprit courage et respira: puisqu'il envisageait l'avenir, c'est qu'il était touché.
--Personne a-t-il été jamais déshonoré pour une dette de jeu qu'on paie? Si ton honneur est sauf, qu'importe le reste! Pourvu que nous soyons ensemble, tous les pays nous seront bons.
Le temps pressait; il fallait hâter les décisions: ce qui n'était possible avec une conscience chancelante et dévoyée que si elle prenait la direction de leur vie.
--Je pars pour Ourteau, dit-elle, toi tu vas aller à ton bureau comme à l'ordinaire et en arrivant tu confesseras la vérité au général: dans une heure elle sera connue de toute la ville, mieux vaut encore qu'il apprenne la vérité de ta bouche, si fâcheux que puisse être pour toi cet aveu. Mais, avant que je parte, tu vas me jurer, tes lèvres sur les miennes, que je puis avoir confiance en toi.
Rassurée par ce serment, autant que par l'étreinte toute pleine de reconnaissance et de promesse d'amour et de remords avec laquelle il avait répondu à son adieu, elle partit pour Ourteau, en même temps qu'il se rendait à son bureau.
A peine arrivé, son général le fit appeler; il avait passé une mauvaise nuit et pour s'en soulager il éprouvait le besoin d'avoir quelqu'un à secouer.
--Avez-vous été vous promener ce matin, vous? dit-il.
--Non, mon général.
--Effectivement ne sentez pas le salin.
--J'ai pourtant passé une partie de la nuit dehors, dit Sixte saisissant cette occasion.
--Avec Mme Sixte? Drôle d'idée!
--Non, mon général, tout seul; et une nuit terrible pour moi.
--Ah! bah!
Immédiatement Sixte raconta ce qui s'était passé, sans rien atténuer.
--Deux cent soixante-seize mille francs! s'écria le général. Êtes-vous fou?
--Je l'ai été.
--Et après? Payez-vous ou ne payez-vous pas?
--Ma femme, qui vient de partir pour Ourteau, affirme que son père paiera.
Le général s'était levé et, dans un accès de colère, il arpentait son cabinet en traînant la jambe.
--Un officier attaché à ma personne! grognait-il.
Il s'arrêta devant Sixte:
--Et maintenant, dit-il, que comptez-vous faire?
--Disparaître, mon général, si vous voulez me rendre ma liberté.
--Votre liberté! Je vous la f... On n'a jamais vu ça. Deux cent soixante-seize mille francs et soixante-cinq mille en plus! Mais c'est idiot!
Puis, sentant la colère le gagner alors que la colère lui était défendue, il renvoya Sixte:
--Allez faire votre besogne, monsieur.
Mais, au bout d'un quart d'heure, il l'appela de nouveau: il paraissait calmé.
--Êtes-vous en état d'écouter un bon conseil? dit-il. Partez pour le Tonkin. Mon frère est désigné pour un commandement là-bas; s'il n'a personne, il voudra peut-être bien vous emmener. Dans deux ans, quand vous reviendrez, tout sera fini. Envoyez-lui une dépêche dans ce sens.
--Cette dernière preuve d'intérêt que vous me donnez me touche au cœur.
--C'est égal; je ne comprendrai jamais que, quand tant de pauvres diables s'exterminent à faire leur vie, il y ait des gens heureux qui prennent plaisir à défaire la leur.
Pendant ce temps, Anie courait sur la route d'Ourteau, pressant son cocher; quand elle arriva, son père et sa mère virent à sa physionomie crispée qu'ils devaient se préparer à un coup cruel.
Tout de suite, elle expliqua ce qui l'amenait, son père écoutant accablé, sa mère l'interrompant par des exclamations indignées.
--Est-ce que ton mari s'imagine, s'écria Mme Barincq, que nous allons encore payer cette somme et nous réduire à la misère pour lui?
Alors elle raconta l'histoire du testament de Gaston: comment Sixte l'avait trouvé; pourquoi il n'avait pas voulu le produire; comment il l'avait brûlé.
--C'est donc son argent qu'il a perdu, dit-elle en s'adressant à sa mère.
Mais celle-ci ne se rendit pas:
--Qui prouve que ce testament était bon? dit-elle.
Sur cette réplique, son mari intervint:
--Il est évident, dit-il, que le testament est celui que Gaston avait déposé entre les mains de Rébénacq, et qu'il était parfaitement valable.
--Valable ou non, il n'existe plus.
--Pour les autres sans doute, mais pas pour nous.
--Tu paierais!
--Quel moyen de faire autrement?
--Ruinée une fois encore! Que ne suis-je morte avant!
Ce n'était pas tout de vouloir payer, il fallait savoir où et comment trouver l'argent nécessaire. Le père et la fille s'en allèrent chez Rébénacq; mais, quand le notaire eut entendu le récit d'Anie, il leva au ciel des bras désespérés.
--Je ne vois pas, dit-il, qui consentirait à prêter deux cent soixante-seize mille francs sur la terre d'Ourteau, déjà hypothéquée pour cent-dix mille.
--Mais elle vaut plus d'un million, dit Anie.
--Ça dépend pour qui, et ça dépend aussi du moment. Considérez d'autre part que la propriété est en transformation; que les travaux entrepris sont à leur début, qu'ils ne donneront leurs résultats que dans plusieurs années; et que, pour bien des gens, ils ont enlevé au moins la moitié de sa valeur à la terre. Ce langage que je vous tiens, c'est celui des prêteurs. Sans doute nous aurons des objections à leur opposer; mais comment seront-elles accueillies? En tout cas, je n'ai pas prêteur pour pareille somme, et dans ces conditions.
--Ne pouvez-vous pas trouver ce prêteur chez un autre notaire? demanda Anie.
--Nous rencontrerons partout les objections que je viens de vous présenter; mais enfin, nous, pouvons voir à Bayonne.
--Je vous emmène avec mon père.
Rébénacq hésita, puis il finit par se rendre.
Il était une heure de l'après-midi quand ils arrivèrent à Bayonne, et quatre heures quand Barincq eut vu avec Rébénacq les sept notaires de la ville: quatre refusaient nettement l'affaire, trois demandaient du temps; il convenait de prendre des renseignements, de se livrer à des estimations.
--Je n'avais pas grand espoir, dit Barincq, mais c'était un devoir de tenter l'expérience. Maintenant il ne nous reste plus qu'une démarche, et il faut la faire, si douloureuse qu'elle soit pour moi: voir M. d'Arjuzanx, qui certainement doit être chez lui, puisqu'il attend Sixte; allons à Biarritz.
En effet, le baron était chez lui, et tout de suite il reçut Barincq et Rébénacq.
--Ce n'est pas au nom de mon gendre que je me présente, dit Barincq, c'est en mon nom personnel, mais en me substituant à lui.
Le baron resta impassible, dans l'attitude froide et hautaine qu'il avait prise.
--C'est donc comme votre débiteur de la somme totale de trois cent quarante-un mille francs que je viens vous demander quels arrangements il vous convient de prendre pour le paiement de cette somme.
--Des arrangements!
--Toutes les garanties vous seront offertes, dit Rébénacq, voulant venir en aide à son vieux camarade, dont l'émotion faisait pitié.
--Et j'ajoute, continua Barincq, que les délais que vous fixerez sont acceptés d'avance, à la seule condition qu'ils seront raisonnablement échelonnés.
--Vous êtes homme d'affaires, monsieur, dit d'Arjuzanx avec hauteur.
--Je l'ai été.
--Et c'est une affaire que vous me proposez, une bonne affaire, puisque vous, riche propriétaire, vous vous substituez à votre gendre qui n'a rien, et faites vôtre sa dette.
Il y eut une pause qui obligea Barincq à répondre:
--Parfaitement, je la fais mienne et m'en reconnais seul débiteur.
D'Arjuzanx, qui s'était assis, se leva.
--Eh bien, monsieur, je ne fais pas d'affaires; il s'agit d'une dette de jeu qui se paye dans les vingt-quatre heures, non d'une dette ordinaire pour laquelle on peut conclure des arrangements devant notaires. Je ne vous accepte donc pas comme débiteur; je garde celui que j'ai.
--Vous venez de reconnaître qu'il est sans fortune.
--Justement, et c'est pour cela que je tiens à lui, ce qui vous prouvera que je ne suis pas l'homme d'argent que vous pouvez croire. Votre gendre a trahi ma confiance, notre camaraderie, notre amitié. Il m'a pris la femme que j'aimais. Je lui prends son honneur. Et nous ne sommes pas quittes.
Quand Barincq et Rébénacq furent descendus dans la rue, ils marchèrent longtemps côte à côte sans échanger un seul mot.
--Quel homme! dit tout à coup le notaire.
--Et il aurait pu être le mari de ma fille! Si coupable que soit le malheureux Sixte, au moins a-t-il du cœur.
Ils arrivaient au chemin de fer.
--C'est égal, dit Barincq, pour un homme qui toute sa vie n'a pensé qu'au bonheur des siens, j'ai bien mal fait leurs affaires et les miennes.
--Et maintenant?
--Maintenant, il ne nous reste qu'à vendre Ourteau.
--Mais à cette saison, dans ces conditions, ce sera un désastre.
--Eh bien, ce sera un désastre.
--Mon pauvre ami!
--Oui, le sacrifice sera dur; j'aimais cette terre d'un amour de vieillard, j'avais mis sur elle mes derniers espoirs; mais je dois me dire qu'en réalité je n'en ai jamais été propriétaire, et que, si le testament avait été produit en temps, tout cela ne serait pas arrivé: je ne me serais pas installé à Ourteau, je n'aurais pas entrepris ces travaux; M. d'Arjuzanx n'aurait pas pensé à me demander Anie; Sixte ne l'aurait pas épousée, et aujourd'hui je ne tomberais pas lourdement d'une position fortunée dans la misère.
La demie après six heures allait sonner au cartel des bureaux de l'Office Cosmopolitain, et Barnabe, dans l'embrasure d'une fenêtre, guettait au loin sur le boulevard l'arrivée de l'omnibus du chemin de fer de Vincennes.
A ce moment le directeur, M. Chaberton, sortit de son cabinet, accompagné d'un client, et dans leurs cages, derrière leurs grillages, tous les employés se plongèrent instantanément dans le travail.
--Barnabé, guettez l'omnibus, dit M. Chaberton.
--On ne le voit pas encore.
--Puisque nous avons quelques minutes, dit le client suppliant, laissez-moi vous expliquer...
Mais M. Chaberton, sans écouter, alla à l'un des grillages:
--M. Spring, que vos patentes anglaises pour l'affaire Roux soient prêtes demain matin, dit-il.
--Elles le seront, monsieur.
Il s'adressa à un autre guichet:
--M. Morissette, vous préparerez demain, en arrivant, un état des frais Ardant.
--Oui, monsieur.
--Un point très important à noter, continuait le client...
Mais M. Chaberton, qui n'avait pas d'oreilles pour ces recommandations de la dernière heure, continuait sa tournée devant les cages de ses employés.
--M. Barincq, dit-il, votre bois est-il terminé?
--Il le sera dans une demi-heure.
--Pas trop de sécheresse, je vous prie, du chic, soyons dans le mouvement.
Barnabé fit un pas en avant:
--L'omnibus, dit-il.
M. Chaberton jeta son pardessus sur son épaule, fit passer sa canne de dessous son bras dans sa main, et se dirigea vers la sortie, suivi du client, décidé à ne pas le lâcher.
Une fois qu'il eut tiré la porte, un brouhaha s'éleva dans les bureaux, et, immédiatement, Spring sortit d'un tiroir une lampe à alcool qu'il alluma.
--On voit que c'est aujourd'hui mardi, dit Belmanières, voilà les saletés anglaises qui commencent.
--On voit que c'est aujourd'hui comme tous les jours, répondit Spring, les grossièretés de M. Belmanières continuent.
Contrairement à la coutume, Belmanières ne se fâcha pas.
--Cela prouve, dit-il d'un air bonhomme, que les habitudes ne sont pas comme la vie; la vie est variée, les habitudes sont monotones. Je suis grossier aujourd'hui comme hier, comme il y a six mois, et M. Barincq, au lieu de jouer au gentilhomme campagnard comme il y a six mois, dessine des bois pour l'Office Cosmopolitain, où il a été bien heureux de retrouver sa place.
--Ne mêlez donc pas M. Barincq à vos sornettes, répliqua le caissier avec autorité.
--Ce que je dis là n'a rien de désagréable pour M. Barincq, continua Belmanières sortant de sa cage, au contraire. Et je proclame tout haut qu'un homme de soixante ans qui se trouve tout à coup ruiné, et qui a l'énergie de se remettre au travail, sans se plaindre, a mon estime. Si j'ai blagué autrefois M. Barincq, je n'en ai aucune envie aujourd'hui, et, puisque l'occasion se présente de lui dire ce que je pense, je le dis. Voilà comme je suis, moi; je dis ce que je pense, tout ce que je pense, franchement, et je me fiche de ceux qui ne sont pas contents. Vous entendez, M. Morissette, je m'en fiche, je m'en contrefiche.
Il criait cela devant la cage du caissier d'un air provocateur, la porte d'entrée en s'ouvrant le fit taire.
--Mister Barincq? dit une voix à l'accent étranger.
--Il est ici, répondit Barnabé en amenant celui qui venait d'entrer devant le grillage de Barincq.
--Do you speak english?
--M. Spring! appela Barincq.
A regret M. Spring souffla sa lampe et s'approcha; alors un dialogue en anglais s'engagea entre lui et l'étranger.
--Ce gentleman dit, traduisit Spring, qu'il a vu au Salon deux tableaux signés Anie qui lui ont plu et qu'il est disposé à les acheter; ayant trouvé votre adresse auCosmopolitaindans le livret, il désire savoir le prix de ces tableaux.
--Mille francs, dit Barincq.
--Ce gentleman, continua Spring, dit qu'il les prend tous les deux pour quinze cents francs si vous voulez; et que si Mme Anie a d'autres tableaux du même genre, c'est-à-dire représentant des paysages du même pays, dans la même coloration claire, il les achètera peut-être; il demande à les voir.
--Expliquez à ce gentleman, répondit Barincq, qu'il peut venir demain et après-demain à Montmartre, rue de l'Abreuvoir, et donnez-lui l'itinéraire à suivre pour arriver rue de l'Abreuvoir.
Sans en demander davantage l'amateur tendit sa carte à Spring et s'en alla:
«CHARLES HALIFAX
75, Trimountain Str. Boston.»
Barincq n'eut pas le temps de recevoir les félicitations de ses collègues, pressé qu'il était d'achever son bois pour porter cette bonne nouvelle rue de l'Abreuvoir.
Lorsqu'il entra dans l'atelier où sa femme et sa fille étaient réunies, Anie vit tout de suite à sa physionomie qu'il était arrivé quelque chose d'heureux.
--Qu'est-ce qu'il y a? demande-t-elle.
Il raconta la visite de l'Américain.
--Hé! hé! dit Anie.
--Hé! hé! répondit Barincq comme un écho.
--Quinze cents francs!
Et. se regardant, ils se mirent à rire l'un et l'autre.
--Hé! hé!
--Hé! hé!
Mme Barincq n'avait pas pris part à cette scène d'allégresse.
--Je vous admire de pouvoir rire, dit-elle.
--Il me semble qu'il y a de quoi, dit Barincq.
--Est-ce que tu n'es pas heureuse de ce succès pour Ourteau? dit Anie.
--Qu'on ne me parle jamais d'Ourteau, s'écria Mme Barincq.
--Sois donc plus juste, maman. C'est à Ourteau que je dois un mari que j'aime. C'est Ourteau qui m'a appris à voir. Sans Ourteau, je me fabriquerais de jolies robes en papier pour pêcher un mari que je ne trouverais pas. Et sans Ourteau je continuerais à peindre des tableaux d'après la méthode de l'atelier... que les Américains n'achèteraient pas. Si je suis heureuse, si j'ai aux mains un outil qui nous fera tous vivre, cela ne vaut-il pas la fortune?