«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne. Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine. Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait, fondait à vue d'œil. Cette heure de patience aura plus fait pour la cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance, il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu plus et elle sera gagnée elle aussi!IVD'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de désœuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation. L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait intituler:Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de s'interdire.Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre d'essai, il avait écrit quelques articles pour laRevue historique, et ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il était fort.De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle aurait souffert et n'aurait pas compris.Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait avec elle à cœur ouvert.Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux. Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies! Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires, avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier», sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire, augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva, et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un fils?--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour me fourrer dans mes éternelles notes!--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle, et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot. J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement de cœur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais alors. Fini, plus rien.--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y avoir aucune comparaison avec...--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur infinie au cœur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai ravi. Cela te suffit il?--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite, souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous pour vous décider.--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en riant.--C'est cela même.C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre. Les deux sœurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande, mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne, pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque un remords qu'il ne voulait pas analyser.Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne, dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient; les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins», pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et savait s'en servir.Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence qu'il alla passer à Trouville.Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond. Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués, la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les soldats sont réduits à l'état de machines.Un jour, il raconta, devant les deux sœurs, comment il avait dompté un soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu, était porté comme déserteur.--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait à gagner les autres.--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous. Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut l'obéissance passive chez le soldat.--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la dureté.Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau garçon, à l'œil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats, était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette extraordinairement. Les sermons de la sœur aînée n'y faisaient rien, et Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice, servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus. L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!... Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse, et devint toute rouge.--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais, vois-tu, sœur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant! Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant, dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger. Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes. Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux brillants.--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout simplement adorable!Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se mit à rire et se coula dans les bras de sa sœur d'un geste si câlin que celle-ci en fut toute émue.--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon cœur était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en sœur, presque en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que je ne fasse pour te donner le bonheur.--Rien? murmura la petite sœur.--Rien.Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse maintenant:--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure, plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment. J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.--Ah! pour cela!...Et un grand baiser termina la phrase.VMme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait. Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-sœur par Mlle Levasseur, l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime, avaient été très diversement jugées.M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne gaie et jeune, une sœur très affectueuse, très reconnaissante et qui faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté. Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de cette ravissante jeune fille.L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent, le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la perfection n'est pas de ce monde!Les deux sœurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc, mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère, sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille, s'égayait de nœuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle, cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout d'un coup dans un sourire éblouissant.Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert conduisit les sœurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse, allongea le cou.--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux enjambées je peux être dans les bois.--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon, d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui ne posait nullement pour le courage.--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un appétit sérieux!(A suivre.)Jeanne Mairet.
«Mais elle est si enfant, ma petite Edmée! si affectueuse, si pleine de reconnaissance pour la tendresse que je lui prodigue, si caressante aussi! comment ne pas tout lui pardonner? Tante Rélie m'a dit, l'autre jour, à ce propos: «Caressante? Oui, certes; ma chatte aussi, seulement elle se caresse à moi, ce qui est tout différent. C'est bien comme cela qu'Edmée te caresse, «va!» Malgré cette sévérité de jugement, tante Rélie se laisse tout de même prendre aux enchantements de la magicienne. Je ne crois pas Edmée extraordinairement intelligente, je doute que les grands problèmes du bien et du mal sur la terre, de l'immortalité de l'âme ou même de la question sociale, aient jamais beaucoup troublé son sommeil d'enfant. Mais pour les choses de la vie elle est très fine. Puis elle veut être aimée de tous et toujours, et elle a mille façons d'arriver à ses fins. Elle a de suite flairé en tante Rélie une nature d'artiste qui, à défaut de crayons et de couleurs, fait avec son aiguille de pures merveilles. Edmée sait peut-être ourler un mouchoir et encore n'en suis-je pas bien sûre, mais elle a demandé avec un sérieux imperturbable à ma tante de l'initier aux secrets de cette broderie délicate et compliquée dont elle fait des draperies, des meubles entiers, des choses exquises, trop belles à mon gré pour qu'on ose carrément s'en servir. Il a fallu montrer à cette novice enthousiaste les vieilles chasubles, les ornements d'église ramassés à grand'peine chez les brocanteurs: «Seulement, s'écria-t-elle, vous n'en direz rien à M. le curé, lui qui admire naïvement ce que je fais, s'il pouvait se douter!» Et la petite de répondre gravement: «Ce serait trahir le secret professionnel, puisque j'aspire à être votre élève!» Tante Rélie, quand elle se met à douter de quelque chose, a une façon toute particulière de renifler; elle renifla un peu bruyamment en marmottant: «Ce petit masque se moque de moi.» Mais le «petit masque» sage comme une image s'appliqua pendant une grande heure à apprendre un point, tout en causant d'une façon très sensée, de tenais un livre à la main pendant la séance, et j'avais peine à tenir mon sérieux. La sévérité de ma tante fondait, fondait à vue d'œil. Cette heure de patience aura plus fait pour la cause de «l'intruse», comme elle l'appelait encore, que les démonstrations les plus vives. Il est vrai que, l'heure écoulée, Edmée serra son ouvrage dans un petit nécessaire deluxe--peu utile naturellement--puis dit gentiment: «Viens, Marthe, veux-tu? Nous irons courir dans le parc; ma «sagesse est encore dans sa plus tendre enfance, il faut savoir la ménager...» Tante Rélie haussa les épaules, mais elle eut pour son élève un sourire plein d'une maternelle indulgence. Un peu plus et elle sera gagnée elle aussi!
D'après toutes les prévisions Robert d'Ancel était destiné à une vie de désœuvrement et de folies. Fils unique de veuve, maître, très jeune, d'une jolie fortune, rien ne le poussait vers les études graves ou les grandes ambitions. Heureusement pour lui, à l'âge des passions, il se sentit surtout attiré vers les choses de l'esprit. Elève de l'école des Chartes, il se distingua de bonne heure parmi tous ses condisciples; de plus, il se spécialisa, ce qui est le signe d'une véritable vocation. L'histoire l'attirait particulièrement et, dans l'histoire, il se cantonna. Il conçut, très jeune, l'idée d'un ouvrage qu'il devait intituler:Histoire des ducs de Savoie au XVIIe et au XVIIIe siècles, et pour lequel il lui fallait d'innombrables recherches, des années de travail. Il apprécia alors cette aisance qui lui permettait l'étude désintéressée, les voyages, les recherches minutieuses, toutes choses que les pauvres diables, obligés de gagner leur vie, sont bien forcés de s'interdire.
Robert avait maintenant trente ans. Il n'avait pas encore écrit le premier chapitre de son livre. Les notes s'entassaient, les études s'élargissaient à mesure qu'il avançait; il cherchait à dominer son sujet, il en était venu à lutter avec lui, et souvent il se décourageait, se disant que bien d'autres, avant lui, avaient entrevu de nobles travaux et n'avaient fait que les entrevoir. Cependant, à titre d'essai, il avait écrit quelques articles pour laRevue historique, et ces articles avaient été assez goûtés dans le petit monde des savants. Alors, choisissant dans la masse de ses documents un sujet à côté de son sujet principal, rempli de petits détails amusants, touchant de près à cette société du dix-huitième siècle qui excite la curiosité des gens du monde aussi bien que celle des érudits, il l'avait traité en vue d'une grande revue. Il craignait d'avoir perdu, pendant ces années de préparation, un certain charme de plume que, tout jeune, on lui avait reconnu. Robert avait une peur bleue de passer pour un cuistre. Aussi soigna-t-il l'étude pour la grande revue; il l'écrivit en homme du monde, presque gaiement, dissimulant de son mieux l'érudition qui en faisait le fond. L'article fut accepté de suite et publié sans trop de retard. Il eut un succès véritable. Robert se sentit infiniment heureux de ce premier succès. Il avait su dominer un petit sujet; il finirait bien par triompher du grand. Il ne serait pas seulement un rat de bibliothèque, il serait un historien, au vrai sens du mot, un homme qui sait donner au passé le mouvement, la couleur, la vie enfin. Il pouvait désormais marcher sans crainte, son vaste sujet avait beau se dresser devant lui, plus formidable chaque jour, il le dompterait pourtant. La victoire, sans doute, était loin encore, mais elle viendrait; il serait patient, puisqu'il était fort.
De cette lutte intérieure, il avait toujours gardé le secret. Elle l'avait passionné, absorbé, l'avait rendu taciturne, et les années s'étaient ainsi passées, silencieuses et très rapides. Il avait pour sa mère une infinie tendresse, sachant que la pauvre femme, depuis son veuvage, ne vivait que pour lui; mais il ne pouvait, pour l'initier à ses angoisses intimes de travailleur, lui dire: «Je ne suis pas sûr de moi, ton fils ne sera peut-être qu'un raté comme il y en a tant!» Elle aurait souffert et n'aurait pas compris.
Ce qu'elle comprenait difficilement, c'était la vie de reclus que menait ce grand garçon bien portant, qui savait très bien, à l'occasion, être gai, un peu fou même, comme par une détente subite. Il est vrai qu'il passait beaucoup de son temps à Paris tandis quelle vivait toute l'année à la campagne. Mais il venait l'y voir souvent, même en hiver, et lui consacrait presque toujours l'été entier. Il s'enfermait alors du matin au soir dans son cabinet de travail. Elle le voyait aux repas et parfois elle l'entraînait faire une promenade; mais c'était tout. Et ce genre de vie semblait lui convenir parfaitement; il était même gai, et causait avec elle à cœur ouvert.
Naturellement, Mme d'Ancel rêvait de le marier. Sa voisine, Marthe Levasseur, était, selon elle, selon la bonne Mme Despois, selon bien d'autres encore, la femme idéale qu'il fallait à ce garçon sérieux. Robert, pendant des années, n'avait pas voulu entendre parler de mariage. Un triste cadeau vraiment à faire à une femme qu'un mari tout poussiéreux au contact de vieilles archives, de paperasses jaunies! Puis, chaque fois qu'il revoyait Marthe un peu intimement, il convenait que celle-ci, en effet, ne ressemblait pas aux jeunes filles ordinaires, avides de plaisir, folles de luxe et de mouvement. L'aversion de Marthe pour le mariage de convenance, son refus obstiné de se «laisser marier», sa sauvagerie, tout cela, à mesure qu'il y réfléchissait, finissait par intéresser Robert. Enfin, l'attrait réel qu'il subissait ayant, durant l'hiver où les deux jeunes gens s'étaient vus plus que d'ordinaire, augmenté sensiblement, le jeune savant crut, très sincèrement, qu'il était amoureux de sa voisine, qu'il serait heureux d'être son mari, que la vie, passée à côté d'une femme intelligente et sérieuse, serait une chose fort douce. Aussi, lorsque sa mère, un peu tremblante à l'idée de l'initiative qu'elle avait prise, lui raconta sa conversation avec Marthe, Robert resta quelques minutes sans rien dire. Puis, il se leva, et, câlin, se mit à genoux auprès de sa mère, comme lorsqu'il était petit; l'entourant de ses bras, il lui dit:
--Ça te ferait donc bien plaisir d'avoir une fille aussi bien qu'un fils?
--Tant plaisir, mon Robert, tant plaisir!
--Je comprends cela, pauvre mère chérie que j'abandonne si souvent pour me fourrer dans mes éternelles notes!
--Mais je ne veux pas que ce soit pour moi que tu te maries. Si tu aimes Marthe, épouse-la; si tu ne l'aimes pas, ce serait une erreur cruelle, et pour elle et pour toi, de la prendre pour femme.
--Quelle maman sentimentale j'ai là!... L'amour, c'est un bien gros mot. J'ai cru plusieurs fois, tout comme un autre, aimer, et, entre nous, je pense que je m'étais trompé complètement. Tu sais, rien du grand jeu: ni tempête, ni cris, ni désespoirs, ni folles ivresses; un petit serrement de cœur, certes, quand j'étais... comment dirais-je?... remplacé; puis une boutée de travail à en perdre le boire et le manger. Je me tâtais alors. Fini, plus rien.
--J'espère bien, mon fils, que, lorsque tu songes à Marthe, il ne peut y avoir aucune comparaison avec...
--Aucune, mère, aucune, rassure-toi. J'aime beaucoup Marthe, je crois que je l'ai toujours aimée infiniment. Est-ce de passion? Je ne le crois pas. Au fond, j'en suis peut-être incapable, de cette passion. Si Marthe devient ma femme... Tiens, en disant cela, il m'est venu une douceur infinie au cœur, c'est peut-être après tout de l'amour... si elle devient ma femme, je te jure qu'elle sera heureuse et que j'en serai ravi. Cela te suffit il?
--A moi, oui. Mais à elle, je n'en sais rien. Elle a vu, toute petite, souffrir sa mère, et les enfants comprennent, sans comprendre, d'une façon merveilleuse. Enfin, vous avez toute la belle saison devant vous pour vous décider.
--J'aimerais bien mieux que ce fût décidé de suite. Une fois ma parole engagée, je me connais, je ne regarderais ni à droite ni à gauche; mais ces engagements qui ne sont pas de vrais engagements...
--Te gênent pour ton travail, n'est-il pas vrai? demanda sa mère en riant.
--C'est cela même.
C'était cela, en effet, mais il y avait autre chose encore. Robert, en évoquant l'image de Marthe, voyait cette image accompagnée d'une autre. Les deux sœurs, toujours ensemble, se faisant contraste: l'une grande, mince, sérieuse, aux beaux yeux profonds; l'autre, toute mignonne, pétrie de soleil, de fossettes, de couleurs exquises, dont chaque regard attirait, chaque sourire rendait fou, lui apparaissaient enlacées, et il n'était pas sur d'écouter la voix au beau timbre grave plutôt que le rire perlé, de suivre plus longuement du regard l'aîné plutôt que la cadette. Il en résultait un malaise qu'il se refusait à définir, presque un remords qu'il ne voulait pas analyser.
Et chaque jour, davantage, il regrettait de n'être pas lié par des serments d'amoureux à celle qu'il désirait toujours épouser.
Non seulement il n'était lié par aucun serment, mais, de plus, personne, dans leur entourage, ne semblait soupçonner entre eux une intimité plus grande que par le passé; pas même la tante Rélie dont les sermons étaient restés si longtemps sans le moindre résultat qu'elle renonçait à en faire de nouveaux et qu'elle se familiarisait presque avec l'idée que Marthe ne se marierait pas. Elle voyait bien que Robert venait au château plus souvent que par le passé, mais la présence d'Edmée, les réunions fréquentes d'amis et de voisins, la nouvelle gaieté qui mettait tout le monde un peu en l'air, suffisaient à expliquer ces fréquentes visites. De plus, le jeune homme avait déclaré que, se sentant réellement un peu surmené par le travail acharné de l'hiver, il comptait se «mettre au vert» complètement pendant la belle saison, vivre en plein air, nager, monter à cheval, danser et faire mille folies. Le château se trouvait, d'une façon ou d'une autre, toujours sur son chemin.
Il venait souvent accompagné de son ancien camarade, le capitaine Bertrand. Ils avaient été assez intimes au collège, tout en se querellant fort, et en ayant sur toutes choses des idées diamétralement opposées; puis, après une dispute violente, tous deux se recherchaient; les différences mêmes de leurs tempéraments produisaient comme un attrait irritant et dont ils ne se passaient que difficilement. De tout temps, Georges Bertrand avait annoncé qu'il entrerait à Saint-Cyr, et dès sa quatrième il affectait un mépris profond pour tous les «pékins», pour les hommes d'étude surtout. Il était naturellement violent et quelque peu brutal; il adorait la force; le coup de poing lui semblait l'argument suprême, et il était fort redoute de ses camarades d'humeur pacifique. Robert lui ayant prouvé en mainte occasion que les raisons morales n'étaient pas les seules où il excellât, Georges conçut un certain respect pour ce piocheur qui pourtant avait des muscles et savait s'en servir.
Puis, pendant des années, les deux jeunes gens se perdirent de vue. Ils se retrouvèrent par hasard à un dîner, se tutoyèrent de nouveau, et le capitaine Bertrand prit l'habitude de fumer son cigare de temps à autre chez son ancien camarade, et de l'entraîner au Bois. Le capitaine ayant fait une assez vilaine maladie, il obtint un long congé de convalescence qu'il alla passer à Trouville.
Mais, sous cette apparente intimité, l'irritation se montrait, comme au temps du collège, moins ouvertement sans doute, plus sérieuse au fond. Les défauts de caractère du jeune officier s'étaient encore accentués, la vie de garnison, le commandement, y avaient aidé. Lui-même racontait volontiers comment il se faisait craindre par ses hommes; il regrettait qu'il ne fut pas permis de les brutaliser comme cela se pratique ailleurs, disant qu'une armée n'est réellement forte que lorsque les soldats sont réduits à l'état de machines.
Un jour, il raconta, devant les deux sœurs, comment il avait dompté un soldat rebelle, ne le perdant pas de vue, le prenant éternellement en faute, l'accablant d'injures, de punitions, d'humiliations, de corvées de toutes sortes, le mâtant enfin en en faisant une brute. Puis, un jour, la brute s'était révoltée de nouveau, le soldat avait disparu, était porté comme déserteur.
--Ç'a été un fier débarras, ajouta-t-il, son mauvais exemple commençait à gagner les autres.
--Et voilà, dit Marthe avec indignation, un homme perdu, grâce à vous. Je ne vous en fais pas mon compliment, capitaine.
--C'est l'ivraie qu'on arrache du champ de blé, mademoiselle. Il faut l'obéissance passive chez le soldat.
--Il faut aussi, chez l'officier, ce me semble, autre chose que de la dureté.
Edmée avait écouté sans rien dire. Le capitaine Bertrand, très beau garçon, à l'œil bleu dur et froid, l'attirait étrangement. Elle trouva Marthe très sévère dans son appréciation et sut gré au capitaine de répondre en plaisantant, comme si, de fait, une appréciation féminine sur pareille matière ne pouvait se traiter sérieusement. Il ne déplaisait pas à Edmée de penser que cet homme faisait peur aux soldats, était capable de violence, d'injustice même, car auprès d'elle il se montrait soumis et doux, dompté à son tour. Il n'y avait pas à en douter, le capitaine Bertrand était à ses pieds, elle en faisait ce qu'elle voulait, le forçait à rougir et à pâlir selon qu'elle était pour lui ou gracieuse ou froide. Cela amusait la petite coquette extraordinairement. Les sermons de la sœur aînée n'y faisaient rien, et Marthe eut pour la première fois conscience que les êtres en apparence faibles et malléables ont parfois une puissance de résistance, une obstination élastique, que rien ne peut entamer. La raison n'a pas beaucoup de prise sur eux: «Puisque ça m'amuse!» Edmée ne sortait pas de là. Le monde entier et tous ses habitants ne devaient, en bonne justice, servir qu'au bon plaisir de Mlle Edmée Levasseur, parce que celle-ci était fort jolie, charmeuse, délicieuse en un mot!
Marthe, enlacée, caressée, renonçait à son homélie. Après tout, le capitaine saurait bien se défendre au besoin, et, pourvu qu'Edmée ne le lui donnât pas comme beau-frère, elle n'en demandait pas plus. L'épouser? Oh! non, par exemple! Etre la femme d'un officier, se laisser trimbaler de garnison en garnison, n'entendre parler dans l'intimité que de l'annuaire et des promotions de camarades indûment favorisés!... Jamais de la vie. Puis s'appeler Mme Bertrand, elle qui n'aimait que les jolis noms à particule... Et la folle enfant s'arrêta, un peu confuse, et devint toute rouge.
--Toi, je t'adore! s'écria Edmée en arrêtant d'un geste le sermon prêt à recommencer. Tu es un curé en jupons qui me va tout à fait. Mais, vois-tu, sœur chérie, il faut y renoncer. Je ne serai jamais une perfection, moi, je ne lirai jamais de gros livres sérieux, je ne serai jamais une «femme remarquable»--voyons, ne fronce pas les sourcils--tout le monde dit que tu es remarquable, moi la première. Mme d'Ancel ne peut prononcer ton nom sans proclamer tes mérites, son docte fils cause avec toi de ses travaux--quel honneur!--et que ce doit donc être assommant! Moi, on ne me parle que de leçons de natation, de sauteries, de choses gaies et jolies et délicieuses. Je ne suis qu'un pauvre petit chiffon de fillette--j'ai pourtant mon brevet, je te prie de le croire--un être faible qu'on traite avec une douceur apitoyée, à qui on donne éternellement des bonbons, qu'on aime à voir paré, pimpant, souriant, dont la mission en ce monde est d'être joli et de se laisser protéger. Si tu crois que je ne vois pas, que je ne comprends pas, tu te trompes. Au fond, je ne suis peut-être pas la poupée que l'on croit. Je sais très bien ce que je veux et où je vais. J'ai de la volonté, moi aussi!
Peu à peu Edmée s'était montée, ses joues étaient rouges, ses yeux brillants.
--A qui en as-tu, ma petite Edmée? Tu es ce que tu es, c'est-à-dire tout simplement adorable!
Chez Edmée les sensations, même violentes, ne duraient guère. Elle se mit à rire et se coula dans les bras de sa sœur d'un geste si câlin que celle-ci en fut toute émue.
--Alors, vrai, Marthe, tu m'aimes?
--Je t'aime avec tendresse, avec abandon. Jusqu'à présent mon cœur était resté un peu fermé. Il s'est ouvert pour toi, toi dont je ne voulais pas d'abord; tu y es bien entré, va! Je t'aime en sœur, presque en mère. Je te veux heureuse et bonne, bonne surtout. Il n'y a rien que je ne fasse pour te donner le bonheur.
--Rien? murmura la petite sœur.
--Rien.
Edmée resta silencieuse un moment, puis elle dit, toute sérieuse maintenant:
--Écoute, Marthe; il me semble que je te vole. Tu me crois meilleure, plus affectueuse, plus digne d'être aimée que je ne le suis vraiment. J'ai déjà essayé de te faire comprendre combien j'ai de défauts, tu ne veux pas me croire. Je ne voudrais pourtant pas te tromper sur mon compte, toi qui vaux dix mille fois mieux que moi.
--Aime-moi, Edmée; cela me suffira toujours.
--Ah! pour cela!...
Et un grand baiser termina la phrase.
Mme d'Ancel, depuis la mort de son mari qu'elle avait adoré, vivait extrêmement retirée. Pour la première fois elle songea à ouvrir sa maison, à recevoir. Tout ce joli pays des environs de Honfleur est très peuplé l'été, les châteaux, les villas, les manoirs--mot qu'affectionnent les Normands--y abondent, et Mme d'Ancel n'avait qu'à faire un signe pour se voir très entourée. Elle donna un grand dîner en l'honneur d'Edmée Levasseur, dont l'arrivée au château de la Côte-Boisée avait été fort commentée dans le pays. A la campagne, tout se sait. Chacun connaissait l'histoire de la «pauvre petite Mme Levasseur», comme on disait encore, morte de chagrin, ou, en tout cas, dont le chagrin avait hâté la fin; et l'adoption de cette demi-sœur par Mlle Levasseur, l'admission de la fille de l'ennemie dans la maison de la victime, avaient été très diversement jugées.
M. le curé approuvait hautement sa jeune paroissienne. Elle avait accompli un devoir, un devoir difficile, pénible même, et là au moins la vertu avait apporté sa propre récompense. En arrachant cette charmante enfant à un milieu dangereux où son âme eût été en péril, à des parents touchant de près ou de loin au théâtre, Marthe avait trouvé une compagne gaie et jeune, une sœur très affectueuse, très reconnaissante et qui faisait la joie de tous ceux qui la voyaient. M. le curé, le meilleur homme de la terre, tout en faisant son petit sermon du dimanche, avait plaisir à voir le banc du château si bien rempli, et Edmée assistait avec un sérieux parfait aux offices; une fois même elle avait quêté. Aussi, M. le curé, tout comme ses paroissiens, subissait-il le charme de cette ravissante jeune fille.
L'habitation de Mme d'Ancel n'avait rien du château, c'était une grande maison très moderne, avec un faux air de villa italienne; le toit était plat, avec une balustrade; de là-haut la vue était si belle que souvent, le soir, on s'y installait. Derrière la maison s'étendaient, comme tout le long de la côte, les grands bois. Mais la passion de la veuve pour les fleurs se donnait pleine carrière dans le vaste jardin qui descendait en pente très rapide jusqu'à la grand'route. Personne dans tout le voisinage ne pouvait lutter avec Mme d'Ancel pour ses pelouses d'un vert d'émeraude au gazon fin et serré, pour ses roses surtout, qui égayaient les corbeilles, grimpaient le long des murs, dont les variétés les plus rares s'étalaient triomphantes dans chaque coin de la propriété et embaumaient l'air tout autour. Le seul reproche que la veuve adressât jamais à Marthe c'était de préférer ses bois à son jardin, de se perdre pendant des heures à l'ombre des allées, d'y rêver, plutôt que de jardiner avec passion, promener son sécateur sur ses rosiers et faire une guerre sans merci aux pucerons qui les menaçaient. Mais la perfection n'est pas de ce monde!
Les deux sœurs, accompagnées de tante Rélie, arrivèrent le jour du grand dîner de bonne heure, afin de jouir de la fin d'un bel après-midi de juillet au milieu du parfum délicieux des roses, alors dans tout l'éclat de leur splendeur. Elles étaient toutes deux vêtues de blanc, mais la robe de Marthe en étoffe souple de laine était un peu sévère, sans le moindre bout de dentelle, tandis que la toilette d'Edmée en mousseline de soie très légère moussait autour de sa jolie taille, s'égayait de nœuds d'un rose très pâle, faisait valoir sa beauté frêle de blonde aux yeux noirs. La tante Rélie, tout en reniflant d'une façon batailleuse, dut s'avouer qu'il était rarement donné de voir une petite personne plus attrayante, plus délicieusement jolie. Et sage comme une image, avec cela! Elle ne quittait pas son aînée d'une semelle, cherchait à éteindre l'éclat de ses yeux, à mettre une sourdine à son rire, à ne pas être le moins du monde coquette, afin de mériter des éloges au lieu d'un sermon au retour. Elle était, ainsi, à damner un saint. Quand ses paupières baissées se relevaient subitement, les yeux n'en avaient que plus de brillant, et les fossettes reparaissaient tout d'un coup dans un sourire éblouissant.
Comme Edmée ne connaissait encore que le salon et le jardin, Robert conduisit les sœurs faire l'inévitable tour du propriétaire. La pente était si rapide que la maison avait presque un étage de moins derrière que sur le devant. D'une allée, on plongeait dans une vaste pièce encombrée de bibliothèques, un peu sévèrement meublée, dont le bureau était couvert de papiers et de livres assez mal rangés. Edmée, curieuse, allongea le cou.
--C'est là que vous travaillez, monsieur d'Ancel, que vous faites un livre terriblement sérieux, à ce que l'on m'a dit?
--C'est là même, mademoiselle. J'y suis bien tranquille; ce coin du jardin est presque toujours désert et, comme vous voyez, en deux enjambées je peux être dans les bois.
--Avouez, dit Marthe en riant, que, pour vous y rendre, vous ne prenez pas la porte, mais que vous sautez par la fenêtre.
--En effet. C'est une habitude d'enfance à laquelle je n'ai jamais pu renoncer. C'est si commode, et il ne faut même pas être gymnaste émérite pour rentrer de la même façon. Vous voyez que les maisons bâties en dépit du bon sens, sur une pente très raide, ont du bon.
--Et vous n'avez jamais peur? Si vous entrez chez vous sans façon, d'autres pourraient bien en faire autant. Moi, je rêverais aux voleurs toutes les nuits si j'habitais une chambre pareille... s'écria Edmée qui ne posait nullement pour le courage.
--Il n'y a pas de danger, mademoiselle. Puis, regardez; sur ce meuble là-bas, ma mère me force de garder un beau revolver, qui dort ainsi depuis des années dans son étui. De plus, elle m'a arrangé cette belle panoplie, moins comme ornement au-dessus de la cheminée que pour faire croire que je suis une âme belliqueuse. Je me fie plutôt à la tranquillité du pays qu'à une réputation usurpée.... Mais, si vous croyez en être quitte, mademoiselle Edmée, avec un regard jeté à travers une fenêtre ouverte, vous vous trompez bien. Il vous reste à admirer notre basse-cour, une basse-cour modèle s'il vous plaît, et qui fait honte à celle du château, nos écuries, nos champs, nos prairies où l'on fane, nos bois. Venez! Nous en avons pour une bonne heure, et cela nous fera apprécier le dîner de ma mère. Entre nous, elle n'en dort pas depuis une semaine, maman, de peur que son dîner ne soit pas à la hauteur de la solennité. Voilà des années qu'elle n'a reçu à peu près que son curé et nos deux amies du château. Allons à la recherche d'un appétit sérieux!
(A suivre.)
Jeanne Mairet.