LA MODELe moment est venu où Paris commence à se dépeupler, chaque jour lui enlève une partie de son animation habituelle. Généralement, c'est le lendemain du Grand-Prix que se font tous les préparatifs de voyages, de déplacements, car il n'est pas de bon ton pour une élégante mondaine de rester dans la capitale longtemps après ce jour.Bien des départs ont été retardés cette année en raison de la température que nous avons subie, et j'en profite pour jeter un aperçu rapide sur les dernières nouveautés qui apparaissent encore aux courses, au Bois, le matin de 10 heures à midi, le soir, de 5 à 7. Ce délicieux coup-d'œil est toujours charmant; il semble qu'il y a moins d'affectation, de pose, qu'en pleine saison; les femmes paraissent toutes joyeuses de respirer encore quelques jours le bon air de leur Bois, qu'elles vont quitter pourtant, mais à regret, parce que la mode le veut ainsi, et que ses lois sont suivies aveuglément.Le matin, toutes les femmes semblent, porter un uniforme avec leur petit costume de lainage clair, leur jupe semi-collante, la veste ouverte sur une chemisette de fine batiste rosée, jaune, mauve, bleutée, plissée, chiffonnée, maintenue par une ceinture de cuir blanc ou fauve; le petit canotier à bords plats, gentiment enroulé de gaze assortie au gilet, avec deux ou trois ailes de plumes posées en vedette dans la gaze.Surtout des voiles blancs de fines dentelles formant bordure, ou des voiles de tuile brun à pois de chenille qui s'assortissent admirablement aux pailles mordorées, brunes, beiges, grises, qui sont fort appréciées.Les grandes formes capelines en paille de riz, d'Italie, Manille, à calottes très basses, sont cabossées à droite, à gauche, carrément retroussées derrière avec une avalanche de plumes blanches ou noires, ces dernières font très bien sur les pailles d'Italie; ou des jonchées de fleurs s'égrenant jusque sur les bords des larges passes.Voici trois bien jolis chapeaux, le premier de forme nouvelle, genre Marie-Antoinette, en paille de riz beige clair, les bords plats tout autour, larges devant, plus étroits derrière, sans aucun retroussé. Un ruché de satin rose ancien entourait la calotte et retenait un fin plissé de dentelle Chantilly noire, panache de plumes noires posé droit devant. La même forme en paille gris argent, ruche et dentelle blanche avec pouf de roses rose, était délicieux de fraîcheur. Le second, une petite toque, faite de trois torsades d'herbe verte de deux tons, fixées sur une forme invisible en tulle noire, derrière un bouquet de pâquerettes des prés, et devant, une petite touffe qui semblait avoir poussé là parmi les herbes.Puis, j'ajouterai une nouveauté, la capote coquille Saint-Jacques, ainsi nommée naturellement parce qu'elle rappelle la forme de ce coquillage.On recommence à porter des brides, de vraies larges brides comme autrefois, surtout blanches en satin faille avec de longs bouts tombants sur la poitrine; autour de certains visages, elle font un encadrement des plus seyants.Plus que jamais les jupes sont en forme de parapluie, plate du haut, cachant presque les pieds devant et s'étalant en traînant derrière; elles ne se doublent plus; un haut faux ourlet de soie et les garnitures suffisent à les maintenir et à donner de l'élégance à la traîne. Des lambrequins de dentelle, retenus de ci de là par des nouds Louis XV, des volants bien froufroutants, des ruchés à la vieille également superposés forment les principales garnitures du bas des jupes. Les rubans de soie, de velours, sont aussi employés avantageusement, formant des zigzags, des ovales, ou simplement posés en cercle, suivant les contours de la traîne, entremêlés d'entre-deux de guipure. Puisque nous parlons de dentelle, disons que son succès va toujours en ascendant. Toutes les dentelles de prix, point de Venise, guipure d'Irlande, dentelle Cluny, etc. s'utilisent de mille manières, posées en berthe, en jabot, en rabat, en guimpe, basque, etc; les corsages ne sont plus qu'un délicieux assemblage de dentelle de ruban.Du reste, les étoffes en taffetas glacé, en foulard, la grenadine ou gaze noire à fleurs de couleurs, se prêtent admirablement à toutes les combinaisons. Les robes légères d'organdi, de mousseline de batiste semées de bouquets de fraises, de cerises fraîches à croquer, de roses, de violettes, etc. tous ces tissus délicats, avec leur ton éteint et leur air vieillot, semblent avoir fait partie des garde-robes de nos grand'mères et ne se comprennent qu'avec des froufrous de dentelle.L'une des charmantes toilettes que représente notre dessin en est une preuve. Ne dirait-on pas que cette mousseline, coquettement parsemée de tulipes délicatement nuancées, sort de l'armoire d'une vieille douairière? La jupe posée en transparence sur un dessous de soie est cerclée de deux entre-deux d'Alençon. La veste ouverte est entourée de ce même entre-deux qui s'enroule lâchement autour des parements, laissant voir la petite guimpe froncée coupée de deux entre-deux formant ceinture. Les manches avec une simple dentelle au poignet. Le grand chapeau de paille de riz ivoire est gracieusement cabossé par un mince bord de velours vert gazon, rappelant le feuillage des tulipes de la robe; touffe de fleurs sur la calotte.La seconde toilette est en crépon de Chine lys, le bas garni d'un haut point belge tout rebrodé de fil d'or. Un volant froncé orné de dentelle brodé fait le contour de la taille, sous la ceinture de velours jonquille. Sur la poitrine le petit rabat d'avocat fixé au col de velours. Les manches à l'italienne sont ornées d'un poignet brodé.La délicieuse petite capote est formée d'une couronne de roses Niel sans feuillage, avec deux ailes noires posées en aigrette. L'ombrelle est simplement ornée d'un papillon de dentelle noire posé à jour.Les manches d'ombrelles rustiques adoptés avec une prétention à la simplicité sont, au contraire, de la plus grande recherche; aux fruits, aux fleurs finement sculptés, se sont joints les insectes, les bestioles de toutes formes, de toutes couleurs; les légumes ont pris place sur les manches; petites carottes, radis, font concurrence aux cerises, fraises, etc.La plupart de ces ombrelles sont en soie changeante, en dentelle, en gaze, mais les garnitures du dôme sont plus plates. Ce sont des appliques de broderie, de passementerie, de petits rubans entrecroisés, ou des motifs de dentelle posés à jour en bordure ou dispersés ça et là.Fanfreluche.Opéra-Comique:Le Rêve, drame lyrique en quatre actes, d'après le roman de M. Zola, poème de M. Louis Gallet, musique de M. Bruneau.--Châtelet:Tout Paris, pièce à grand spectacle.Je commencerai tout d'abord par faire mes compliments les plus sincères à M. Louis Gallet: M. Louis Gallet a écrit, d'après le roman de M. Émile Zola,Le Rêve, un des meilleurs poèmes lyriques que nous ayons vus au théâtre depuis bien des années. Tout en restant fidèle au sujet, il l'a renouvelé pour ainsi dire, non dans l'action, qu'il a entièrement respectée, mais dans la marche du drame, dans la disposition des scènes, dans les mouvements des sentiments, dans leur progression, dans leur intérêt enfin. J'ajouterai qu'il y a là véritablement œuvre de poète: le vers est charmant, plein de délicatesse toujours, et souvent d'une émotion exquise. Les livrets de l'Opéra-Comique ont rarement cette bonne fortune d'être traités avec tant de soin; il est vrai que le roman de M. Zola, avec son retentissant succès, s'imposait à l'auteur dramatique, et que M. Louis Gallet s'est piqué sans doute d'honneur dans cette lutte du vers contre la prose. Il n'a fallu rien moins que cette habileté pour rendre supportable au théâtre un des sujets les plus réfractaires à la mise en scène.Malgré l'indifférence du public en général sur telle ou telle question de convenance, il fait ses réserves; il met à part, comme chose sacrée dans son esprit, les cérémonies religieuses, surtout celles qui touchent au ministère actif du prêtre; il les condamne non seulement parce quelles comportent une solennité trop imposante à la scène, mais parce qu'elles le froissent dans son respect et dans sa conscience. Le talent de l'auteur duRêvel'a sauvé de ce grand danger. J'ai été étonné de ne rencontrer que de faibles résistances contre ce tableau de l'extrême-onction apportée à une jeune fille au milieu des saints cantiques. Les préparations scéniques nous ont conduit à de pareilles concessions; je crains bien que ce soit au plus grand péril de la pièce, qui a été consciencieusement écoutée à la première représentation, mais qui ne rencontrera pas des lendemains toujours aussi complaisants. Du reste, ceRêvetroublait toutes les idées reçues. M. Carvalho a la réputation d'être audacieux et, en vérité, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin dans les innovations; M. Antoine lui-même, si vous le supposez un instant directeur de l'Opéra-Comique, M. Antoine, ce révolutionnaire du Théâtre-Libre, ne les aurait pas tentées.Songez donc! les personnages sont en redingote, en paletot; un évêque apporte à une mourante les saintes huiles; ses clercs l'accompagnent, les cierges sont allumés, le prélat bénit les assistants et récite les prières latines pour les agonisants. Le réalisme a donc pris possession du théâtre. Je ne vous cache pas ma pensée, j'ai pour ma part l'antipathie la plus prononcée pour ce genre de spectacle. C'est une conquête pour l'art de la mise en scène, je le veux bien; mais il me serait agréable que cet art dirigeât ses efforts sur d'autres sujets; je me souviendrai donc de cette soirée dans laquelle toutes mes habitudes de spectateur de l'Opéra-Comique ont été si radicalement attaquées.Vous n'avez sans doute pas oublié ce roman duRêve, avec sa simplicité, son mysticisme, qui sembleraient devoir rejeter le sujet de cette pieuse idylle dans l'époque du moyen-âge, et qui se passe de nos jours à Beaumont-l'Église. Des braves gens, Hubert et Hubertine, fabricants de chasubles, ont adopté une enfant, trouvée un jour de neige à demi-morte, sous le porche, au-dessous de Sainte-Agnès; ils l'ont élevée dans la pratique de la religion. Les yeux constamment attachés sur les vêtements sacerdotaux qu'elle brode, n'abandonnant son travail que pour lire la légende des martyrs, l'esprit tout rempli de sainte Marceline, de sainte Solange, de Saint-Georges combattant le dragon, ou de sainte Agnès, le col troué d'un glaive; aux chants religieux qui s'échappent de la cathédrale, comme un parfum enivrant de foi, Angélique est devenue une sorte de visionnaire extatique: à travers le grand vitrail de la nef, au milieu des figures des saints, elle a entrevu le visage doux et charmant d'un jeune homme. Le rêve de son âme l'a emportée vers l'amour; le roman s'est ouvert. Pour elle, c'est un prince qui doit bientôt l'épouser. Elle le rencontre au clos Marie, pendant qu'elle lave son linge. Le prince se présente, l'explication n'est pas longue. Ce beau jeune homme est simplement Félicien, un ouvrier verrier, chargé de faire quelques réparations au vitrail de la cathédrale. Il aime Angélique. A cet aveu, la jeune fille lui répond avec candeur: «Parlez au plus tôt à mon père, à ma mère, les choses peuvent se faire rapidement. A demain, je vous adore». A quoi Félicien répond: «Ma chère âme, à toujours.» C'est rapide, vrai, peut-être, car, en fait d'ingénuité, je ne sais pas jusqu'où peuvent aller et s'arrêter les aveux.Or, ce Félicien, qui n'est nullement un humble artisan, a pour père Mgr l'évêque Jean de Hautecœur, lequel était marié avant de se consacrer à Dieu. A la mort de sa jeune femme, son chagrin a été si profond que Jean est entré dans les ordres et que, pour préserver des douleurs de ce monde le fils que Dieu lui avait donné, il a résolu d'en faire un prêtre. Il vit auprès de lui au palais épiscopal. Malgré ses larmes, ses prières, Monseigneur se refuse au mariage de son fils et d'Angélique. L'enfant attend la réponse de Félicien. Le jour de la fête de Dieu, pendant qu'elle est à la fenêtre de l'atelier au premier étage, elle voit passer la procession au-devant de laquelle elle jette des fleurs; c'est le saint sacrement, c'est une confrérie et l'oriflamme d'or; c'est le chapitre! c'est Monseigneur sous le dais! à la suite de l'évêque, Félicien, le portrait frappant du prélat! le voilà accompli, le rêve. Le bien-aimé est le fils de Monseigneur!Mais Félicien n'a rien obtenu de son père. Désespéré, il pénètre dans la chambre d'Angélique et la conjure, au nom de leur amour, de fuir avec lui. Mais les voix conseillères qui parlent à l'âme d'Angélique sauvent l'enfant de ce crime; elle reste attachée au devoir, malgré le refus cruel que l'évêque, qu'elle a été trouver jusque dans la salle du chapitre de la cathédrale, a opposé à sa demande. Angélique va mourir de douleur; un miracle peut la sauver. Ce miracle, Félicien le demande à son père. Jean V de Hautecœur rendait la vie aux mourants; il approchait ses lèvres de leurs lèvres et il disait: «Si Dieu veut, je veux.» Le prélat n'a qu'à dire comme son saint aïeul qui a laissé à sa famille cette noble devise. L'évêque s'y refuse. A quoi Félicien, fou de douleur, s'écrie: «Vous n'avez jamais aimé ma mère!» Le prélat descend, à ce reproche, dans le fond de son âme. Il lui semble qu'une voix appelle sur la créature humaine qui va mourir la pitié du prêtre: il part, il se met en marche avec son fils; il va vers la mourante; il la trouve revêtue d'une robe blanche; elle gît sur son lit virginal: il donne l'extrême-onction et, les prières achevées, il pose ses lèvres sur le front d'Angélique avec ces paroles: «Si Dieu le veut, je veux!» et l'enfant sauvée par le miracle ouvre ses lèvres et cherche Félicien du regard. C'est le mariage.La pièce a évité le sombre épilogue du roman, dans lequel Angélique meurt le jour de son mariage sur le seuil même de l'église au premier baiser de Félicien.Sur ce drame lyrique des plus touchants, et qui demandait un musicien tout entier à l'émotion dramatique, M. Bruneau a essayé un système. Plus d'air, plus de mélodie, plus de phrases musicales, un récitatif perpétuel; le procédé se prolonge pendant quatre actes et sept tableaux, c'est-à-dire durant quatre heures, sans repos, sans rémission, c'est raide. Que l'école d'aujourd'hui rejette toutes les théories du passé, je le veux bien; qu'elle ne dise pas comme ont dit les maîres d'autrefois, j'y consens; mais toujours faut-il qu'elle dise quelque chose. Va pour le récitatif continu, à la condition pourtant qu'il sera juste. Va pour la déclamation persistante, oui; mais pour la déclamation aux gestes, aux accents vrais, et, il faut le dire, je ne sais rien de plus cherché, contourné, tourmenté, que cette partition duRêve. A peine trouvez-vous un mouvement sincère, une impression naturelle dans tous ces personnages; l'esprit du compositeur se met volontairement à la torture. Le musicien ajoute à ce supplice même une singulière combinaison: l'orchestre dément à chaque instant ce que dit le chanteur. C'est une lutte entre eux; on ne sait de quel côté aller. Il semble que M. Bruneau se plaise à ces contradictions; qu'il ait livré de parti pris la guerre à toutes les conventions! la patience se perd dans cette bataille contre ces habitudes reçues, et, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de résister à la fatigue d'une telle soirée. J'ai beau rappeler à ma mémoire quelques détails charmants, je dirai même quelques pages d'un véritable compositeur, l'ensemble l'emporte dans son implacable système; j'ai vu des gens irrités au dernier degré Je ne suis pas de ceux-là; j'ai échappé à l'exaspération mais je n'ai pas évité l'ennui.La pièce est montée avec un soin, avec un goût extrême. Elle est exécutée à merveille. Je ne saurais assez louer Mlle Simonne! qui a joué et chanté en perfection le rôle d'Angélique. Mme Deschamps-Jéhin prête sa belle voix de contralto au personnage effacé de Hubertine. M. Lorrain tient avec talent le rôle de Hubert. M. Engel a été chaleureusement applaudi dans Félicien. Quant à M. Bouvet, il a donné au personnage de l'évêque Jean une physionomie des plus imposantes à la fois et des plus sympathiques. Son succès a été très grand et très mérité.Le Châtelet joue une pièce à grand spectacle qui a pour titre:Tout-Paris. Je ne vous la donne pas comme des plus ingénieuses par son sujet et par son intrigue, mais je vous la signale comme des plus amusantes par ses décors et par ses divertissements: avec sa scène du théâtre des Caprices-Parisiens, son cabaret du Chat-Noir, son bal du Moulin-Rouge, son rallye-paper. Mlle Gilberte, M. Germain et M. Peutat du Vaudeville enlèvent prestement ces cinq actes qui leur devront une bonne partie de leur succès.M. Savigny.LES LIVRES NOUVEAUXNouveaux pastels, dix portraits d'hommes, par Paul Bourget. 1 in-18, 3 fr. 50 (Lemerre).--Si fin pastelliste que soit M. Paul Bourget, il est parfaitement capable d'une très solide peinture, et, dans les dix portraits d'homme qu'il nous présente aujourd'hui, il en est quelques-uns, et dans tous les cas au moins un, dont la vigueur accuse quelque chose de mieux aux doigts du portraitiste qu'un simple crayon, fût-il de couleur. Nous voulons parler de ce faroucheMonsieur Legrimaudet, ce naufragé de la destinée, énigme vivante que le peintre nous pose, mais qu'il a la cruauté de ne pas nous résoudre; Legrimaudet, ce type effroyable d'ingratitude, cet affamé qui n'a jamais dit merci à qui lui a donné du pain, mais qui emprunte un louis pour acheter un jouet à un enfant malade. Et ce portrait de moine gardien dans les montagnes de Pise d'un couvent sécularisé,un saint, comme il l'appelle, je ne vois rien d'un La Tour à cette figure-là. Donc, pastels, ou aquarelles, ou sépias, peintures à l'huile ou à la détrempe, comme on voudra, lesNouveaux pastels(hommes) sont à lire et ne sont point inférieurs à leurs aînés,Pastels(femmes) comme on sait.Lirette, par Georges Beaume. 1 vol. in-12. 3 fr. 50(Dentu).--Une jeune fille mariée par ses parents à un bellâtre qu'elle n'aime pas et emportant dans le mariage le regret attendri d'un jeune homme qu'elle aime. Le mari, lâchement indigne, l'abandonne à son foyer pour aller jouer au cercle et courir après des créatures. La pauvre enfant se désole en silence, essayant de se reprendre à l'espoir d'une maternité prochaine, lorsqu'on lui annonce la mort de celui dont elle écartait de toutes ses forces le souvenir. Alors le vide se fait devant elle, elle ne sait plus si elle doit désirer vivre ou mourir... C'est, en de jeunes pages pleines de fraîcheur, un début plein de promesses.Les Parisiens peints par un Chinois, par le général Tcheng-Ki-Tong. 1 volume in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Ce pauvre général, qui était devenu si Parisien lui-même, se doutait-il, quand il écrivait ces pages, que c'était un adieu, un testament qu'il nous laissait? Pensait-il nous quitter si tôt, aller si tôt retrouver ce Céleste-Empire, si différent de notre République, où les têtes tiennent si peu sur les épaules des mandarins les plus considérables, qu'on a pu craindre un moment pour la solidité de la sienne? On se le demande, et l'on est tenté de trouver que ce Chinois occidentalisé manque à notre boulevard. Toujours est-il que nous lui devons bien de lire ce testament, dans lequel nous nous verrons à travers les yeux d'un homme jaune, ce qui est toujours amusant et fort instructif. Nous pourrons même compléter le portrait qu'il a fait de nous en ajoutant ce qu'il n'a pas osé dire, mais ce qu'il a dû certainement penser, à savoir que le Parisien est superlativementgobeur, et que, lorsqu'il s'entiche d'une personnalité quelconque, il n'y en a plus que pour elle.Saracinesca, par Marion Crawford, 2 vol. in-12, 7 fr. (Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann). A l'époque où l'auteur a placé son récit, c'est-à-dire en 1865, Rome est encore la Rome d'autrefois, la ville pontificale, la ville morte, éternel regret des artistes, que les Italiens et les politiques peuvent se vanter d'avoir fait sortir de ses cendres, mais qui a cessé d'être la ville éternelle depuis qu'elle est rentrée dans la vie. C'est aussi l'époque des luttes politiques entre les conservateurs et les libéraux, luttes ardentes quoique cachées, où les conspirations tiennent une grande place, où les partis se résument en deux hommes: le grand ministre Cavour et l'énigmatique cardinal Antonelli. Sans entrer dans le récit de ces événements politiques, l'auteur en a fait le fond de son tableau. Cette haute société romaine, si étrange et si curieuse à connaître, nous y apparaît fidèlement, on peut le croire, et à coup sûr spirituellement dépeinte, et la donnée dramatique du roman en fait une œuvre du plus vif intérêt.De Paris au Soudan, par Émile Broussais, avec la carte d'Afrique indiquant les possessions et les zones d'influence de tous les États européens de Fr. Schrader. (Leroux, éditeur, 28, rue Bonaparte).--L'auteur, avocat à la Cour d'appel d'Alger, est de ceux qui ont foi dans l'avenir de la patrie française, dans le développement de notre colonisation africaine, et c'est à servir cette cause qu'il a consacré son livre. Rapprocher le plus possible de Paris le centre de l'Afrique, voilà le but; mettre le Soudan à six jours de Paris, voilà le résultat auquel il est possible d'arriver. C'est une idée depuis longtemps poursuivie, qui a déjà coûté la vie à bien des victimes: les Flatters, les Joubert, les Palat, d'autres encore, auront marqué de leur sang cette route brillante de l'avenir. M. Émile Broussais, qui a la connaissance parfaite du pays et de ses intérêts, étudie avec soin la question qui n'est pas, comme on pense bien, de mettre Tombouctou à proximité du boulevard des Italiens, mais d'étendre sur l'Afrique la souveraineté politique, commerciale et industrielle de la France. Ceux qui s'y intéressent comme lui liront avec fruit son ouvrage si complet et si documenté.Une fois l'an, la librairie Dentu publie un volume collectif dans lequel chaque membre du Comité de la Société des gens de lettres fournit sa quote-part; le produit de ce volume appartient à la Caisse des retraites de la Société.C'est ainsi qu'on a vu paraître en 1879:Les Contes de toutes les couleurs; en 1880:En petit Comité; en 1881:Chacun la sienne; en 1882:Entre amis; en 1883:la Ronde des Conteurs; en 1884:l'Enfant de 36 pères; en 1885:Comme chez Nicolet; en 1886:47, Chaussée d'Antin; en 1887:Pique-Nique; en 1888:Nos cinquante ans; en 1889:Dans le même train; en 1890:les Compagnons de la plume. Cette année, le recueil se nomme:Coude à coude.La variété des tempéraments fournit la variété des genres dans ce livre toujours intéressant, parfois remarquable. Tous les sujets s'y confondent, depuis la nouvelle jusqu'au conte, en passant par le récit, l'anecdote, le poème, le monologue, les mémoires, voire même l'archéologie. Le grave et le doux, le plaisant et le sévère se coudoient habilement pour former un ensemble agréable à l'esprit, plaisant à l'œil.Quant aux noms des auteurs, tous connus, tous aimés du public, voici leurs noms par lettre alphabétique.Philibert Audebrand, George Bastard, Élie Berthet, Fortuné du Boisgobey, Paul Bonhomme, Borel d'Hauterive, Édouard Cadol, Théodore Cahu, Charles Chincholle, Albert Cim, Jules Claretie, Louis Collas, Henri Demesse, Charles Diguet, Paul Eudel, Gourdon de Genouillac, Charles Gueulette, Ernest Hamel, Fernand Hue, Arsène Houssaye, Léonce de Larmandie, Camille Le Senne, Hector Malot, Jules Mary, Édouard Montagne, Charles de Mouy, Joseph Noulens, Émile Richebourg, Armand Silvestre, Jules Simon, Édouard Thierry, Gustave Toulouze, Charles Valois.Bébé-rose, par André Godard. (3 fr. 50. Ollendorff, éditeur.)--Les récents débats législatifs relatifs à la réglementation des courses et du pari-mutuel ajoutent un intérêt d'actualité à cette étude de mœurs sportives à la fois amusante et passionnée, et que tout le monde peut lire. Le héros, Remo van Derben, surnommé Bébé-rose, est un aimable insouciant, voilé d'une nuance de mélancolie. Il vivrait du jeu volontiers, et dans les courses prévoit une combinaison de fortune. Que de Bébé-rose en ce temps-ci! Remo s'éprend d'une jeune fille sur une plage à la mode, et lance le père, un curieux type de magistrat-homme de lettres, dans une vaste agence sportive, leParis-Libre; la seconde partie du roman nous fait assister à la lamentable odyssée de la famille dans tous les milieux parisiens et à la catastrophe finale de l'agence sur l'hippodrome de Saint-Ouen. C'est très observé, très actuel et très honnête.Dette de haine, par Georges Ohnet. (1 vol. chez Ollendorff, 28 bis, rue Richelieu. Prix: 3 fr. 50.)--Nous ne voulons que mentionner aujourd'hui l'apparition de ce nouveau roman de Georges Ohnet, sur lequel nous reviendrons prochainement et dont le succès s'est dessiné dès le premier jour.Les pièces de Molière. La librairie des bibliophiles vient de faire paraître le Mariage forcé (5 fr.). C'est la dixième. Notice et notes de M. Auguste Vitu; dessins de Louis Leloir, gravés à l'eau-forte par Champollion.De New-York à Brest en 7 heures, par André Laurie. Un vol. in-18, 3 fr. 50. (Hetzel).--Roman d'aventures, que les jeunes gens et les jeunes filles peuvent lire, ce qui est toujours à noter. Cette traversée de l'Atlantique en moins d'une demi-journée ne s'opère, on le pense bien, ni en ballon, ni en bateau. Le procédé imaginé par l'auteur est beaucoup plus ingénieux, mais nous n'aurons garde de le dévoiler.LES COMPAGNIES DE DEBARQUEMENTLes réservistes de la marine ont été appelés lundi dernier dans les ports de Brest, Cherbourg et Toulon, et vont être embarqués pour une période d'exercices qui durera jusqu'au 15 juillet.Pour la première fois, ils vont faire leur service à la mer; jusqu'à présent, on se contentait de les caserner dans les ports et de leur faire faire à terre des exercices purement militaires.Nous croyons que le ministre a été bien inspiré en prenant une mesure qui retrempe les réservistes de la marine, soit dit sans vouloir faire un jeu de mots facile, dans un métier pour lequel un entraînement continu est si nécessaire.Nos matelots eux-mêmes préféreront certainement les exercices de leur profession à ceux du métier militaire pour lequel ils professent une aversion, plus simulée d'ailleurs que véritable.Ils aiment en effet, par dessus tout, les manœuvres de débarquement dans lesquelles ils jouent un rôle tout à fait militaire.Dans tout navire de guerre, une certaine quantité d'hommes, pouvant aller jusqu'au tiers de l'équipage, est embrigadée, pour faire partie de la «Compagnie de débarquement». Cette Compagnie se fractionne par pelotons, sections ou escouades en groupant les hommes par bordées, divisions et sections, et chacun de ces groupes se compose d'hommes se connaissant, habitués à manœuvrer ensemble et appartenant à diverses spécialités, manœuvre, timonerie, etc., afin de pouvoir se suffire en cas d'isolement.Nous ne décrirons pas les diverses opérations parfaitement réglementées, qui régissent la mise en terre d'une compagnie de débarquement. Cette manœuvre s'effectue avec la rapidité et l'entrain familiers à notre marine; les marins y trouvent d'ailleurs une diversité fort agréable à la monotonie du service à bord. Ces grands enfants y prennent un plaisir de collégiens en promenade. Quant à la façon dont ils se comportent dans ces «promenades» et dont ils y soutiennent l'honneur du pavillon, les plages de Tunisie, du Tonkin, de Madagascar, en ont gardé le souvenir.LA FÊTE DE JEANNE HACHETTE A BEAUVAIS.Bannière de Jeanne Hachette.Tous les ans, fin juin, la vieille capitale du Beauvaisis célèbre solennellement la fête commémorative du siège quelle soutint en 1472 contre Charles-le-Téméraire, et où s'illustra, en tête des femmes de la ville, celle que l'histoire a immortalisée sous le nom de Jeanne Hachette. Cette fête remonte à l'année même du siège, car dès 1472, Louis XI, pour récompenser Beauvais de son héroïsme, rendit à ses habitants leurs anciens privilèges et institua une procession annuelle.Depuis 1851, date de l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette à Beauvais, la procession a fait place aucortège de l'assaut, et, à la suite de dissentiments entre la municipalité et le clergé, ce dernier n'assiste plus à la cérémonie.Cette fête n'en a pas moins conservé un caractère des plus imposants, et aussi des plus curieux. Elle a lieu sur la grande place de l'Hôtel-de-Ville, où se dresse la statue de l'héroïne.Les troupes font la haie autour de la place et maintiennent la foule qui se presse, avide de voir. De l'Hôtel-de-Ville sort une théorie de jeunes filles escortant l'étendard des Bourguignons porté par la rosière de l'année, et qui viennent occuper la place d'honneur devant la statue; puis suivent les autorités civiles et militaires par ordre de préséance.Des gymnastes grimpent sur le monument et y accrochent leurs couronnes.Alors, suivant l'antique usage, des salves d'artillerie sont tirées par les jeunes filles qu'accompagne galamment un aimable fonctionnaire ou un délégué de corporations. Les descendantes des héroïnes de 1472 ne tremblent pas et mettent crânement le feu aux poudres.L'étendard de Jeanne Hachette, en très mauvais état, est exposé dans une vitrine à l'Hôtel-de-Ville; c'est seulement le fac-similé qui est porté par les jeunes filles.Quant à la statue de l'héroïne, elle fut inaugurée le 6 juillet 1851.Le monument en bronze est l'œuvre de M. Dubray-Vital. Jeanne est représentée dans une fière attitude, le pied sur l'échelle, tenant de la main droite la hache dont elle vient de frapper son ennemi roulant dans le fossé, et qu'elle semble suivre du regard; de la main gauche elle arrache le drapeau brisé.Les armes de la ville, qui sont armes parlantes, ont subi quelques transformations à travers les siècles; elles sont aujourd'huiDe gueule, au pieu posé en pat d'argent avec la devise: Palus ut hic fixus, constans et firma manebo.Éridan.LA STATUE DE HOUDONLa ville de Versailles, sur l'initiative de l'association artistique et littéraire, rend à Jean Houdon l'hommage qui lui est dû.L'auteur deSaint-Bruno, de l'Écorchée, de laDiane, conservée avec un soin jaloux au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, des statues de Voltaire et de Washington, des bustes de d'Alembert, de Diderot, de Mirabeau et de tous les grands hommes de son époque, attendait depuis longtemps la consécration du marbre.Cette consécration va lui être donnée; M. Tony Noël, l'éminent statuaire qui a obtenu l'une des grandes médailles d'honneur de l'Exposition de 1889, a su rendre dans un style élevé la figure à la fois si fine et si noble du plus grand sculpteur du dix-huitième siècle.Le piédestal, de l'architecte Paul Favier, inspecteur des bâtiments civils, est le complément de ce monument; très léger dans son ensemble harmonieux dans ses lignes, sa simplicité élégante fait admirablement ressortir l'œuvre de Noël sans l'écraser.LE «JEAN-BART»Ce croiseur de 1re classe appartient à un type absolument nouveau; commencé le 6 juin 1888, dans les chantiers de l'État, à Rochefort, il a été lancé le 21 octobre 1889. Il termine actuellement son armement sous les ordres du commandant Servan, capitaine de vaisseau, et doit très prochainement commencer ses essais.Le Jean-Bart est construit en acier et déplace 4,100 tonneaux. Sa machine, construite dans les ateliers de l'État à Indret, est de 2,000 chevaux nominaux, soit 8,000 effectifs, et doit imprimer au navire une vitesse de 19 1/2 nœuds, soit un peu plus de 35 kilomètres à l'heure.L'équipage se compose de 331 hommes, dont 16 officiers.L'armement comprend: 4 canons de 16 centimètres; 6 de 14 centimètres; 8 à tir rapide sur les hunes et sur le pont; 8 revolvers sur le pont léger et 2 petites pièces de montagne pour la compagnie de débarquement; 5 tubes lance-torpille, soit 2 sur l'avant, 2 sur l'arrière et 1 de chaque bord; 6 projecteurs électriques; 11 embarcations, dont 1 chaloupe à vapeur et un torpilleur-vedette.LeJean-Bartmesure 105 m. 10 de long sur 13 m. 28 de large; son tirant d'eau arrière est de 6 m. 14. Ses plans sont de M. Thibaudier, ingénieur de 1re classe.LA CHASSE AUX BANDEROLESDepuis une vingtaine d'années les treillages et murs qui enclosent la forêt de Fontainebleau ne sont plus guère entretenus, et il en résulte que cerfs et biches quittent, le soir leurs demeures, et profitent des brèches pour se rendre au gagnage.Les propriétaires riverains, se trouvant lésés par les dégâts occasionnés sur leurs territoires, ont adressé au Préfet de Seine-et-Marne des réclamations à la suite desquelles les cerfs et les biches ont été reconnus animaux nuisibles, et les propriétaires autorisés en tout temps et par tous les moyens possibles à les détruire.Actuellement le mode de chasse ou de destruction le plus usité, et aussi le plus meurtrier, est celui que représente notre gravure et qu'on appelle le «Fermé de Banderoles». Il est, destiné à empêcher les animaux venus en plaine pour y chercher leur nourriture, de rentrer en forêt ainsi qu'ils le font tous les matins au petit jour.C'est vers le milieu de la nuit qu'on opère. On commence par tendre une ligne de banderoles en bordure de la partie de forêt par laquelle les animaux sont sortis. Puis de chaque extrémité de cette ligne on en tend une nouvelle. Ces deux dernières lignes doivent se rejoindre de façon à enfermer complètement la portion du territoire où se trouvent les animaux.Au petit jour commencera la battue. Les animaux poussés par les rabatteurs n'approcheront la ligne de banderoles que d'une vingtaine de mètres au plus; c'est-à-dire à bonne portée des chasseurs. Quelque fois cependant, les animaux franchissent cette ligne, et la chasse devient alors un véritable massacre.Et ici une réflexion s'impose: s'il reste encore dans le centre quelques forêts assez fournies en gros gibier, au lieu de le détruire, ne serait-il pas préférable de panneauter tous les ans 10, 20 ou 50 de ces animaux pour les envoyer repeupler certaines forêts du midi ou ils manquent totalement?Rodolphe Bodmer.M. RIGAUDM. ERNEST RIGAUD Fusillé à Port-au-Prince,par ordre du général Hippolyte.--Phot. Monrgeon.Le lecteur trouvera dans l'Histoire de la semaine des détails sur les exécutions sommaires ordonnées à Haïti par le général Hippolyte, et au cours desquelles M. Rigaud a été fusillé.Voici à cet égard un complément d'informations.C'est le 28 mai, jour de la Fête-Dieu à Port-au-Prince, que ces événements ont eu lieu.Pendant que le président. Hippolyte était à la messe, une bande d'émeutiers conduits par le général Sully Guerrier se dirigeait vers la prison, massacrait le geôlier et les soldats de la garde, et mettait en liberté les prisonniers qui s'y trouvaient.Instruit de ces faits, le général Hippolyte envoyait contre les émeutiers quinze cents hommes de troupes fidèles qui se saisirent d'eux et les fusillèrent.Parmi ces émeutiers, on crut reconnaître. M. Rigaud, épicier, qui put d'abord s'enfuir, mais qui fut arrêté quelques instants après et passé immédiatement par les armes.Au dire du général, M. Rigaud ne serait nullement Français, ni même protégé français, comme on se plaît à le dire. C'était un noir sans aucun mélange de sang blanc, dont le grand-père, après s'être allié avec le général Leclerc, lors de l'expédition française du commencement du siècle, se mit à la tête d'une émeute en 1810. Le père de Rigaud a été ministre il y a une trentaine d'années. Rigaud est donc Haïtien de naissance et de famille.Lors de l'assassinat du général Télémaque il y a deux ans, Rigaud prit parti pour le général Légitime, mais, quand il vit que les affaires tournaient mal, il prit peur et se fit inscrire comme protégé français. Il n'en continuait pas moins à s'occuper de politique et à être en quelque sorte un chef d'opposition au gouvernement établi. Pour en finir avec lui, le général Hippolyte demanda officiellement au gouvernement français sa radiation de la liste des protégés. Il crut la radiation effectuée et c'est ainsi qu'il a fait fusiller Rigaud qu'il considérait comme un Haïtien rebelle au gouvernement légalement établi.BARCAROLLELaBarcarolleque nous publions dans ce numéro-ci a été composée spécialement pour l'Illustrationpar un compositeur qui fut tout simplement un enfant prodige. Qu'on en juge. Césare Galeotti, né en 1822, à Pietrasanta, commença des tournées artistiques à l'âge de sept ans. A dix ans et demi il entrait au Conservatoire, obtenait à treize ans le premier prix de piano; à quinze ans, le premier prix d'orgue et d'improvisation; à dix-sept ans, le premier prix d'accompagnement, et à dix-huit le premier prix de contre-point et de fugue. Le jeune compositeur compte à ce jour trente morceaux d'édités chez Lemoine. La nouvelle page que nous publions ne pourra que confirmer sa légitime renommée.CHARGE D'AMERoman nouveau, par Mme JEANNE MAIRETIllustrations d'ADRIEN MOREAUSuite.--Voir nos numéros depuis le 13 Juin 1891.Pendant que la jeunesse se promenait au jardin, les deux matrones devisaient au salon. Mme d'Ancel, tranquillisée par un dernier tour à la cuisine et à la salle à manger, était maintenant prête à recevoir ses invités. Elle s'entendait fort bien avec Mme Despois, et cependant il eût été difficile de voir deux personnes se ressemblant moins. La baronne était une contemplative, restée fort jeune de cœur, conservée pour ainsi dire par l'isolement. Elle avait arrêté sa montre au moment où son mari l'avait laissée seule; elle ne songeait plus à la remonter; elle ne vivait plus que dans le passé; son amour maternel, très vif et très tendre, n'avait même pas suffi à la remettre dans le courant du siècle.Sa voisine, au contraire, résignée de bonne heure à ne pas connaître de bonheur parfait, s'était fait une philosophie à hauteur d'appui. Elle prétendait que les petites satisfactions de la vie, habilement cultivées, font un semblant de bonheur très acceptable, en somme; que réveiller des chagrins qui dorment est une sottise et que, rire étant le propre de l'homme, bien fol qui s'en prive, d'autant plus que le rire, selon elle, comprenait une foule de choses agréables, comme de bien manger, de s'entourer de luxe, de causer avec des gens d'esprit lorsque l'on a la chance d'en rencontrer, et, à défaut de gens d'esprit, savoir se contenter de personnes agréables et de bonne éducation. C'était dans cette dernière catégorie qu'elle rangeait Mme d'Ancel.--Il me semble que votre fils s'humanise. Le voilà qui rit comme s'il n'avait jamais mis le nez dans les archives poudreuses des affaires étrangères.--Dieu merci! vous vous souvenez, chère amie, que j'ai toujours prédit que Robert rajeunirait avec les années. Il était trop sérieux à vingt ans; ce n'était pas naturel. Et puis...Mme d'Ancel grillait de raconter à la tante Rélie toutes ses espérances. Elle n'en ferait rien puisqu'elle avait promis le silence à Marthe, mais si Mme Despois voulait seulement deviner!... Il lui semblait, à elle, que la nouvelle attitude de Robert était cependant assez significative.--Et puis, interrompit Mme Despois, il n'y a rien de tel que deux beaux yeux pour dissiper les brouillards de l'étude. Voyons, mon amie, ne prenez donc pas cet air effarouché. Vous savez bien, comme moi, que c'est depuis l'arrivée d'Edmée que Robert s'est détendu. S'il ne sait pas encore qu'il en est amoureux, je le sais, moi.--Vous vous trompez, vous vous trompez, je vous assure, s'écria Mme d'Ancel suffoquée.--Ta, ta, ta! Je ne me trompe que bien rarement en ces sortes de matières. Depuis que je ne suis plus que spectatrice, je tiens ma lorgnette bien nette, je regarde et je m'amuse énormément. Après tout, ma bonne amie, vous désiriez Mlle Levasseur comme belle-fille, de quoi vous plaignez-vous? Celle-ci est gentille. Je ne l'aime guère, mais enfin, je suis obligée de convenir qu'elle est gentille.--Et, ajouta son amie qui commençait à se remettre de la secousse, vous seriez enchantée de vous en débarrasser en la mariant au plus vite.--Dame, oui! Elle dérange mes habitudes, cette petite. Puis, tout, en ne l'aimant pas, j'ai peur d'être forcée de subir son charme. Je me raidis; il n'y a rien de fatigant comme cela.--Alors, vous-même, dit la baronne dont l'égoïsme maternel se réveilla, qui, en un instant, envisagea la possibilité que son fils préférât la cadette à l'aînée--après tout, il n'y avait pas d'engagement pris--vous-même vous convenez du charme de cette petite?--Si j'en conviens! Mais, en l'étudiant, j'en arrive à excuser presque mon beau-frère. La vieille légende des sirènes se continue à travers les siècles et se continuera jusqu'à la fin des temps. Edmée est l'image de sa mère, à l'exception des yeux qui lui viennent de son père. J'allais en cachette voir jouer la mère, une actrice comme on n'en voit plus: un naturel, un charme, une diction... enfin tout, elle avait tout pour elle, cette créature, excepté le cœur. Je retrouve dans la fille les mêmes intonations de voix, le même sourire qui illumine soudain le visage comme un rayon de soleil passant à travers un nuage. Regardez-la lorsqu'elle s'assied; nous prenons une chaise pour nous reposer tout bonnement, nos jupes s'en accommodent comme elles peuvent: la robe d'Edmée s'étale en plis harmonieux; quand elle cause, ses gestes sont arrondis, jamais d'angles, et cela tout naturellement. Écoutez-la parler: jamais elle ne bredouille, chaque syllabe a sa valeur, le son de sa voix est modulé avec un art tout à fait inconscient chez elle; du reste, l'élocution lui a été inculquée sans qu'elle s'en doutât, elle n'a eu qu'à écouter sa mère.--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mère avait tout pour elle, excepté le cœur. Est-ce qu'en cela aussi Edmée lui ressemble?--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est possible qu'elle en ait tout de même un peu. A la voir avec Marthe, on le jurerait. Il n'y a pas de câlineries, de caresses, de gentillesses, qu'elle ne prodigue à sa sœur; elle la suit partout, comme un enfant, elle cherche à l'aider dans l'administration de la maison, ce qui embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde à jouer avec les poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un mouvement extraordinaire et entraîne sa sœur même lorsqu'elle a l'air de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les châteaux pleins de monde, c'est très bien. Je l'attends au mois de novembre où elle sera réduite à notre société uniquement.--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime sa sœur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.--Si elle l'entraîne à Paris un mois ou deux plus tôt que d'habitude, je ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible; si elle croit devoir résister à un caprice de l'enfant, elle résistera, soyez-en sûre. Alors, nous verrons. Edmée me fait penser aux jolies soies souples et douces de ma broderie; ça s'enfile aisément, ça caresse les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans qu'on sache comment, il se forme un petit nœud imperceptible et la jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore produit de nœud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.Le nœud se produisit avant la fin de la soirée.Le dîner fut des plus gais. Une vingtaine d'invités, tous désireux de s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la table était décorée des plus jolies roses du jardin, et les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer l'air très doux de cette belle soirée d'été. Edmée oubliait un peu ses bonnes résolutions. De toute la jeunesse assemblée autour de la table, elle se sentait la reine incontestée; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les femmes, la plus admirée, la plus entourée, et la joie de son triomphe débordait un peu dans le son de son rire, dans l'éclat de ses yeux. Elle se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait à lui tourner complètement la tête. Robert, comme maître de maison, était placé entre deux femmes d'âge respectable, et jetait des regards envieux au coin où Edmée mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie. Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modérer l'allure un peu tapageuse de sa sœur; et du reste, comme tout le monde était un peu en joie ce soir-là, qu'on était à la campagne, entre voisins, il n'y avait pas trop à se formaliser de quelques rires perlés. Puis, elle était si jolie, sa petite Edmée, si jolie et si admirée! L'idée qu'elle eût pu un instant songer à être jalouse de cette nouvelle venue qui l'éclipsait si complètement ne traversa même pas son esprit. Elle était, au contraire, extrêmement fière de la beauté et du succès de sa petite sœur.Après le dîner on alla prendre le café au jardin, chose rare au bord de la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edmée. Les jeunes gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce soir-là avait un éclat extraordinaire, on se voyait presque comme en plein jour, et la sœur aînée remarqua les joues un peu rouges, les yeux trop brillants de la cadette.Tu as bien chaud, Edmée, mets donc cette dentelle autour de ton cou. Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?--Je te l'ai passée, Marthe, toi ça ne te gêne jamais; moi, au bout d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi être un peu folle, c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois, hélas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas, capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.--Est-ce que j'en serai? fit à son tour Robert, attiré par les deux sœurs, n'osant se demander s'il l'était plus par l'une que par l'autre.--Je le crois bien, et le capitaine, et ces messieurs, tous. Songez, nous serons huit jeunes filles, il nous faut des cavaliers. D'abord, lundi, nous irons déjeuner à la Fontaine de Virginie, n'est-ce pas, Marthe?--Très volontiers, ma mignonne.--Puis, nous voulons jouer la comédie, c'est si amusant la comédie de société, à la campagne surtout, et tu sais le grand salon, avec le petit boudoir du fond, c'est fait exprès. Le capitaine joue très bien, et moi...Edmée s'arrêta net. Sa sœur avait retiré son bras, et elle semblait très blanche sous la lumière de la lune.--Pas cela, Edmée, pas cela, dit-elle d'une voix changée.--Pourquoi? demanda la jeune fille avec passion, C'était la première fois qu'un de ses caprices se trouvait contrarié, et son joli visage en était tout bouleversé.--La comédie de salon est une chose amusante sans doute pour les acteurs de rencontre, pour les actrices surtout; très ennuyeuse pour les autres, je t'assure.--Puisque nous serons tous acteurs, tous les jeunes du moins. Les autres, ça ne compte pas.--Chez moi, Edmée, les autres comptent, au contraire. Nous ne jouerons pas la comédie.Ce fut dit d'un petit ton qui n'admettait pas de réplique. Chacun devinait que Marthe ne disait pas la raison véritable de son antipathie pour les choses de théâtre; Edmée comme les autres. Elle releva fièrement sa jolie tête, à l'expression devenue subitement dure, et dit négligemment:--Comme tu voudras, naturellement! Monsieur d'Ancel, donnez-moi le bras, voulez-vous? Je voudrais admirer la vue du haut de la terrasse, on peut monter, n'est-ce pas? Venez donc, mesdemoiselles, je suis sûre qu'avec ce clair de lune la mer au loin doit être une merveille!Marthe ne suivit pas les autres invités. Quelque chose dans la façon dont Edmée avait pris le bras de Robert l'avait subitement frappée.Elle alla s'asseoir près de Mme d'Ancel. Celle-ci lui prit affectueusement la main. Au fond, elle lui demandait pardon, comme d'une infidélité, de sa conversation avec la tante Rélie.--Vous n'êtes pas souffrante, Marthe? Voulez-vous que nous rentrions?--Oh! non, on est bien ici.--Alors?--Alors, je suis un peu triste, voilà tout. Ne faites pas attention. C'est une bizarrerie de ma nature qui me fait songer à des choses pas très gaies lorsque, autour de moi, on rit un peu trop. Que voulez-vous, je n'ai plus dix-huit ans, moi. Comme dit Edmée, on n'a dix-huit ans que pendant douze mois. Les ai-je jamais eus? Je crains bien que non.--Vous les aurez un peu tard, voilà tout. Comme Robert, vous rajeunirez à mesure que le temps passera.--Peut-être! murmura la jeune fille. En effet, ce soir Robert est très jeune...Et elle se mit à rêver un peu tristement.VIPour aller à la «Fontaine de Virginie», on quitte la grand'route de Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes propriétés. A travers des grilles on aperçoit des jardins bien tenus, à faire honte à la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des châteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, à l'air reposé et prospère. Puis, à mi-côte, il faut prendre un chemin de traverse où les voitures ne s'aventurent guère. Ici, de temps à autre, par-dessus des toits de fermes ou des prairies où paissent les troupeaux, on aperçoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d'été, traversée de grandes ombres d'un bleu noir projetées par les nuages vagabonds. C'est un sentier très solitaire, très silencieux, où l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorités étranges. A mesure que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus épais, on ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau effarouché, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d'été. Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des hêtres centenaires, de toute beauté, s'élancent en pleine liberté. On traverse un ponceau jeté sur le ruisseau formé par la source, et l'on se trouve dans une clairière ombragée par d'autres hêtres aux troncs énormes, et environnée de toutes parts par la forêt. Au beau milieu, presque au pied du plus vénérable des arbres, jaillit une source d'eau vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se répand en une nappe claire et cristalline, un étang tout mignon, tout coquet. On ne saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y être heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab, de Titania et d'Obéron.Marthe, pour faire plaisir à sa jeune sœur, avait, en cet endroit délicieux, organisé un véritable pique-nique. Il n'avait plus été question de comédie de salon, et, pour faire oublier cette légère contrariété, Marthe avait redoublé de tendresse et de gentillesse. Certes, Edmée ne boudait pas, c'eût été trop dire; mais, de temps à autre, un léger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit silence, un soupir à peine sensible, marquaient que cette jeune personne songeait à des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la première fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en était étonnée, froissée aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe était très bonne, elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre à ce qu'elle se mît tout à fait au-dessus des préjugés bourgeois de sa caste. Edmée, au contraire, dans le monde de sa mère, avait été élevée à regarder de haut tout les «préjugés bourgeois», et comme, dans cette petite tête, les idées étaient encore mal débrouillées, elle mettait sous cette rubrique plus de choses peut-être qu'il n'eût fallu. Elle se sentait pour certaines libertés, ou d'allures ou de conduite, des indulgences excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux à la tante Rélie. Devant Marthe, Edmée, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite science du monde; elle sentait que son aînée était bien plus réellement «jeune fille», au sens propre du mot, qu'elle ne l'était elle-même.La plupart des invités de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique. Plusieurs jeunes filles avec leurs mères, entre autres deux Américaines très gaies, un peu folles, installées dans un vieux manoir presque au pied de la Côte-Boisée et qu'Edmée avait prises en amitié; un certain nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive souvent à la campagne, tout ce petit monde formait un groupe très agréable à voir. Les claires toilettes des femmes se détachaient en notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.Le boute-entrain de la société était le capitaine Bertrand, arrivé au galop de Trouville. Son cheval, blanc d'écume, mené à fond de train, s'était effaré au moment de traverser le petit pont; le capitaine, voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forcé sa bête, qui se cabrait, à revenir sur ses pas, à traverser et retraverser le ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela à coups de cravache si impitoyablement administrés que le cheval, les yeux injectés de sang, tremblait visiblement.--Je vous en prie, capitaine, épargnez cette pauvre bête, lui cria enfin Marthe indignée, croyez que ce spectacle est peu agréable, et vous nous avez assez prouvé que vous êtes bon cavalier.--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous étiez chargée de conduire un régiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu endurcir votre trop bon cœur.--Je sais pourtant me faire obéir à l'occasion, croyez-le.--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une ironie souriante.Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, très gai, très remuant, un peu envahissant même. Edmée le regardait faire avec une satisfaction évidente. Ce jour-là, l'équilibre que, savamment, elle maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catégorie--se trouva un peu dérangé en faveur du jeune officier.Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement à cacher son admiration; il la dévorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un léger costume de batiste bleu tendre, très simple, mais qui allait à merveille à sa beauté blonde. Elle prenait des petites mines impayables de ménagère, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de façon à laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que les autres jeunes filles ouvraient d'énormes paniers apportés par avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le déjeuner--Edmée se chargeait de remplir les carafes à la source. Le capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait à y faire entrer elle-même l'eau pure, si fraîche que le cristal était tout de suite couvert d'une légère buée. Quelques pierres jetées au bon endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutînt? En bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle était donc jolie ainsi, toute à sa besogne, à demi agenouillée, l'air sérieux, tenant de la main droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance à la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide, leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme frémissait en disant presque bas:--Voyez, mademoiselle Edmée, la source nous marie, c'est la divinité du lieu, et la volonté des dieux est sacrée.--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edmée, nullement scandalisée, et les poètes disent que l'onde est perfide.--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois...--En chemin de fer, interrompit Edmée, vous savez, les sifflets, les «cinq minutes d'arrêt», la fumée qui salit et sent mauvais--tout cela n'est guère poétique.--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le répéterai tant, ce «je vous adore», que vous finirez par le croire.--Mais je le crois.--Ah! et cela vous fâche?--Nullement. Cela m'amuse.Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre l'équilibre de la jeune fille, et, à cet équilibre-là, Edmée tenait beaucoup plus qu'à l'autre.--Ah! mais... prenez garde! ma carafe était presque pleine. Maintenant, il faudra recommencer.--Tant mieux...--Edmée! lui cria sa sœur, prends garde, tu vas prendre un bain qui n'aurait rien d'agréable, je t'en réponds. Et puis, tu sais, nous t'attendons pour commencer.--J'arrive! Voici ma dernière carafe remplie.--Après le déjeuner, murmura l'amoureux, vous me permettrez de vous parler un peu à l'écart, là où il n'y aura pas de trouble-fête.Edmée ne répondit pas, mais un vague sourire et un regard coulé sous ses longs cils et qui n'avait rien de courroucé satisfirent pleinement le galant capitaine.Cette petite scène, qui n'avait guère duré plus de cinq minutes, avait été notée par des yeux aussi vigilants, pour le moins, que ceux de la sœur aînée. Tout en aidant miss Jessie Robinson à déballer le pâté monstre et le jambon, Robert d'Ancel avait surpris l'attitude du capitaine et les coquetteries d'Edmée.--Savez-vous, monsieur d'Ancel, que vous me répondez, tout de travers? Je vous demande où nous devons placer le pâté, et vous dites: «dans l'eau»...--Je croyais que vous parliez du champagne, mademoiselle, qu'il s'agit de rafraîchir.--Vous voyez bien...--C'est que, sans doute, vous m'avez tourné la tête.--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.Et un regard de la malicieuse Américaine désigna Edmée, qui à ce moment revenait de la source, sa carafe à la main. Robert se sentit rougir, et, furieux de cette faiblesse, rougit davantage, à en perdre contenance. Alors, on le croyait donc amoureux d'Edmée? Lui?... Mais il était le fiancé, ou à peu près, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret de cet engagement eût été si bien gardé. Il fut sur le point de tout dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille à oreille, et puis il n'osa pas. Il n'était pas seul en cause. Marthe désirait la liberté pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse. Sans doute, elle lui dirait bientôt de sa voix douce et froide qu'il était libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pensée, il fut pris d'une émotion violente, et cette émotion ressemblait terriblement à de la joie. Cependant il avait désiré ce mariage et, sans éprouver de passion véritable pour son amie d'enfance, il s'était senti attiré vers elle, il avait rendu justice à ses qualités de cœur et de tête. Alors?...Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait être heureux pendant quelques heures, si cela se pouvait!Une grande nappe étalée au pied du hêtre monstre, qui dominait toute la clairière et dont les racines énormes formaient un siège naturel, disparaissait maintenant sous le mélange bizarre de plats divers, depuis le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis à la diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetées pêle-mêle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant à ces gens du monde qui n'auraient certes pas toléré un domestique faisant son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaça n'importe comment, chacun à sa fantaisie; on était fort mal assis sur le gazon, il fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se mettre à genoux, c'était incommode et délicieux. Le soleil filtrait à peine ici ou là à travers la fouillée, mettant de tremblotantes taches d'or sur le gazon, réveillant l'eau de la source, s'accrochant à une chevelure de femme, à un pli de robe claire.Le capitaine avait trouvé une place pour Edmée en face de sa sœur, mais Robert veillait.--Mademoiselle Edmée, dit-il, Marthe vous a réservé un bout de son trône. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos sujets à toutes deux.Edmée ne se fit pas prier. Un trône, qu'il fût fait d'une racine d'arbre ou de bois doré et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier à provisions et s'assit à côté de sa sœur. Elle passa le bras autour de la taille de Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et malicieux, se pressait tout contre la figure régulière mais un peu pâle et sérieuse de la jeune châtelaine. Edmée était toujours caressante et câline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des témoins. A côté d'elle, Marthe semblait presque froide; elle réservait ses caresses pour l'intimité.M. Bertrand profita d'un moment où Robert allait chercher le champagne pour lui souffler rageusement:--C'est pour me séparer d'elle que tu lui as offert la moitié du siège de sa sœur?--C'est possible, répondit Robert avec beaucoup de calme. Tiens, porte donc cette bouteille-là; je me charge des autres.--Tu te charges de beaucoup de choses, même de celles qui ne te regardent pas. Veux-tu que je te dise la vérité? Tu es jaloux, furieusement jaloux.--Ah! ça, mon cher, ce n'est pas le moment de faire une scène; on nous regarde déjà. C'est moi qui t'ai présenté à ces jeunes filles, je suis un peu responsable de ta conduite; tu oublies un peu trop que tu n'es pas ici en garnison et que, dans notre monde, on ne fait pas la cour tambour battant.--Si cette façon de faire la cour plaît, tandis que tes airs d'amoureux transi déplaisent?... Tu n'es ni le père ni le frère d'Edmée, que je sache.--Finissons, Bertrand, n'est-ce pas? Mlle Levasseur est presque une enfant, elle ne sait pas à quel point tu es compromettant...--Et tu te charges de le lui dire?--A elle ou à sa sœur, oui, je ne m'en cache pas.--C'est ce que nous verrons!Il n'en put dire plus, car, en effet, la discussion rapide, presque à voix basse, avait été remarquée.--Est-ce un duel qui se prépare? demanda en riant miss Robinson, ne sachant pas combien elle approchait de la vérité.--En effet, mademoiselle, répondit Georges Bertrand, un duel à coups de verres de champagne. D'Ancel prétend qu'il a la tête plus solide que moi; les paris sont ouverts!A partir de ce moment, on eût dit que le champagne produisait à l'avance son effet sur le jeune officier; sa gaieté un peu fébrile finit par gagner tout le monde, à l'exception de Marthe qui trouvait que le ton de la conversation était un peu trop monté.Après le déjeuner, qui fut prolongé le plus possible, il y eut une détente. Les Américaines, infatigables, proposèrent des jeux, mais, décidément, il faisait trop chaud. On resta à l'ombre des grands arbres, causant à bâtons rompus, en attendant l'heure du retour. Quelques jeunes jeunes filles, parmi elles Edmée, s'éparpillèrent à la recherche de fleurs et de fougères. Robert, pris de remords, ne quittait pas sa fiancée, causait avec elle doucement, affectueusement, et la pauvre Marthe un instant crut qu'il lui revenait, qu'il avait été ébloui, mais que l'éblouissement était passé. Subitement, elle le vit tressaillir.--Qu'y a-t-il?--Votre sœur est-elle au milieu de ces jeunes filles là-bas? Vos yeux voient mieux que les miens.--Non, certes, elle n'y est pas.--Et Bertrand a disparu, lui aussi. J'aurais dû m'en douter.--Pourquoi? que s'est-il passé?--Marthe, c'est moi qui suis en faute. Je vous avais présenté Bertrand, je ne pouvais pas faire autrement, c'est un camarade, il s'est attaché à moi dans son désœuvrement de Trouville. J'aurais dû vous prévenir, cependant; c'est un garçon violent, peu scrupuleux, ce n'est pas du tout le mari qu'il faut à votre sœur.--Soyez sans crainte, Edmée ne compte pas être sa femme; elle a pesé le pour et le contre, car, avec ses airs évaporés, elle a un sens pratique de la vie singulièrement développé. Elle ne se mariera qu'à bon escient. Le capitaine est militaire, il n'est pas très riche, et le nom--un nom quelconque--ne la tente nullement.--Mais elle se laisse compromettre par lui! En ce moment, je gage que ses petites amies, là-bas, jasent sur son compte et savent très bien qu'elle a accordé un entretien à Bertrand.Marthe se leva.--Allons ensemble faire un tour; cela aura un air plus naturel que si vous alliez seul les interrompre. Ils ne peuvent pas être bien loin.Marthe trouvait au fond que Robert prenait la chose bien à cœur, qu'il était très nerveux, très irrité. Ce fut en silence qu'elle le suivit.Georges Bertrand, en effet, tout en offrant ses services aux jeunes filles, leur cueillant de grandes fougères, des branches de clématite, ou des traînées de lierre, avait insensiblement entraîné Edmée sous prétexte de violettes tardives qu'il prétendait avoir trouvées. Le taillis était fort épais en cet endroit, et le ruisseau y entretenait une fraîcheur délicieuse.--Et vos violettes, où sont-elles?--Plus loin, là où elles seront seules à nous entendre.--Alors, dit Edmée souriant, très maîtresse d'elle-même, c'est un guet-apens?--Non, c'est le rendez-vous que vous m'avez accordé.--Mais, je ne vous ai rien accordé du tout, monsieur Bertrand!--Vous croyez?... Alors vos yeux ont menti, voilà tout.--Que vous ont dit mes yeux?--Que vous vouliez bien m'écouter, que vous me saviez fou de vous et que cette folie, vous êtes prête à la partager...--Alors, en effet, ils ont menti. Sachez, mon capitaine, que je ne ferai jamais de folie, que je suis une petite personne très raisonnable...--Alors, si vous êtes une petite personne raisonnable, vous savez que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous marier de suite.Un léger nuage passa sur le front de la jeune tille.--Pourquoi? Je n'ai que dix-huit ans.--Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que vous ne seriez pas longtemps heureuse avec votre sœur. Pour l'instant elle joue à la petite maman, vous êtes pour elle une poupée toute neuve et dont elle raffole. Cela ne durera pas. Vous sortez de deux mondes, non pas seulement différents, mais hostiles. Vous l'avez bien vu lorsque vous avez proposé de jouer la comédie. Mlle Levasseur craint que vous ne la jouiez trop bien, en fille de votre mère.Edmée cassa net une branche, et, colère, rageuse, en déchiqueta les feuilles, mais elle ne dit rien.--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais très suffisant. Votre sœur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne; croyez-vous qu'elle change sa façon de vivre pour vous faire plaisir, pour vous accompagner dans un monde où vous seriez acclamée reine, tandis qu'elle y serait négligée?--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edmée un peu moqueuse.--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme, à moi pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour vous arracher, de force s'il le faut, à ce monde si peu fait pour vous...--Et à M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edmée.--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme mon amour à moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a des moments où je vous tuerais plutôt que de vous voir à un autre.--Voyons... le drame est bien démodé, songez donc.--Au théâtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...Edmée avait gardé jusqu'à présent son calme moqueur de petite Parisienne peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commençait à trouver cet amoureux un peu gênant; elle se demandait si les nombreux verres de champagne du déjeuner n'étaient pas pour quelque chose dans son exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injectés de sang, sa respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus son beau capitaine.
Le moment est venu où Paris commence à se dépeupler, chaque jour lui enlève une partie de son animation habituelle. Généralement, c'est le lendemain du Grand-Prix que se font tous les préparatifs de voyages, de déplacements, car il n'est pas de bon ton pour une élégante mondaine de rester dans la capitale longtemps après ce jour.
Bien des départs ont été retardés cette année en raison de la température que nous avons subie, et j'en profite pour jeter un aperçu rapide sur les dernières nouveautés qui apparaissent encore aux courses, au Bois, le matin de 10 heures à midi, le soir, de 5 à 7. Ce délicieux coup-d'œil est toujours charmant; il semble qu'il y a moins d'affectation, de pose, qu'en pleine saison; les femmes paraissent toutes joyeuses de respirer encore quelques jours le bon air de leur Bois, qu'elles vont quitter pourtant, mais à regret, parce que la mode le veut ainsi, et que ses lois sont suivies aveuglément.
Le matin, toutes les femmes semblent, porter un uniforme avec leur petit costume de lainage clair, leur jupe semi-collante, la veste ouverte sur une chemisette de fine batiste rosée, jaune, mauve, bleutée, plissée, chiffonnée, maintenue par une ceinture de cuir blanc ou fauve; le petit canotier à bords plats, gentiment enroulé de gaze assortie au gilet, avec deux ou trois ailes de plumes posées en vedette dans la gaze.
Surtout des voiles blancs de fines dentelles formant bordure, ou des voiles de tuile brun à pois de chenille qui s'assortissent admirablement aux pailles mordorées, brunes, beiges, grises, qui sont fort appréciées.
Les grandes formes capelines en paille de riz, d'Italie, Manille, à calottes très basses, sont cabossées à droite, à gauche, carrément retroussées derrière avec une avalanche de plumes blanches ou noires, ces dernières font très bien sur les pailles d'Italie; ou des jonchées de fleurs s'égrenant jusque sur les bords des larges passes.
Voici trois bien jolis chapeaux, le premier de forme nouvelle, genre Marie-Antoinette, en paille de riz beige clair, les bords plats tout autour, larges devant, plus étroits derrière, sans aucun retroussé. Un ruché de satin rose ancien entourait la calotte et retenait un fin plissé de dentelle Chantilly noire, panache de plumes noires posé droit devant. La même forme en paille gris argent, ruche et dentelle blanche avec pouf de roses rose, était délicieux de fraîcheur. Le second, une petite toque, faite de trois torsades d'herbe verte de deux tons, fixées sur une forme invisible en tulle noire, derrière un bouquet de pâquerettes des prés, et devant, une petite touffe qui semblait avoir poussé là parmi les herbes.
Puis, j'ajouterai une nouveauté, la capote coquille Saint-Jacques, ainsi nommée naturellement parce qu'elle rappelle la forme de ce coquillage.
On recommence à porter des brides, de vraies larges brides comme autrefois, surtout blanches en satin faille avec de longs bouts tombants sur la poitrine; autour de certains visages, elle font un encadrement des plus seyants.
Plus que jamais les jupes sont en forme de parapluie, plate du haut, cachant presque les pieds devant et s'étalant en traînant derrière; elles ne se doublent plus; un haut faux ourlet de soie et les garnitures suffisent à les maintenir et à donner de l'élégance à la traîne. Des lambrequins de dentelle, retenus de ci de là par des nouds Louis XV, des volants bien froufroutants, des ruchés à la vieille également superposés forment les principales garnitures du bas des jupes. Les rubans de soie, de velours, sont aussi employés avantageusement, formant des zigzags, des ovales, ou simplement posés en cercle, suivant les contours de la traîne, entremêlés d'entre-deux de guipure. Puisque nous parlons de dentelle, disons que son succès va toujours en ascendant. Toutes les dentelles de prix, point de Venise, guipure d'Irlande, dentelle Cluny, etc. s'utilisent de mille manières, posées en berthe, en jabot, en rabat, en guimpe, basque, etc; les corsages ne sont plus qu'un délicieux assemblage de dentelle de ruban.
Du reste, les étoffes en taffetas glacé, en foulard, la grenadine ou gaze noire à fleurs de couleurs, se prêtent admirablement à toutes les combinaisons. Les robes légères d'organdi, de mousseline de batiste semées de bouquets de fraises, de cerises fraîches à croquer, de roses, de violettes, etc. tous ces tissus délicats, avec leur ton éteint et leur air vieillot, semblent avoir fait partie des garde-robes de nos grand'mères et ne se comprennent qu'avec des froufrous de dentelle.
L'une des charmantes toilettes que représente notre dessin en est une preuve. Ne dirait-on pas que cette mousseline, coquettement parsemée de tulipes délicatement nuancées, sort de l'armoire d'une vieille douairière? La jupe posée en transparence sur un dessous de soie est cerclée de deux entre-deux d'Alençon. La veste ouverte est entourée de ce même entre-deux qui s'enroule lâchement autour des parements, laissant voir la petite guimpe froncée coupée de deux entre-deux formant ceinture. Les manches avec une simple dentelle au poignet. Le grand chapeau de paille de riz ivoire est gracieusement cabossé par un mince bord de velours vert gazon, rappelant le feuillage des tulipes de la robe; touffe de fleurs sur la calotte.
La seconde toilette est en crépon de Chine lys, le bas garni d'un haut point belge tout rebrodé de fil d'or. Un volant froncé orné de dentelle brodé fait le contour de la taille, sous la ceinture de velours jonquille. Sur la poitrine le petit rabat d'avocat fixé au col de velours. Les manches à l'italienne sont ornées d'un poignet brodé.
La délicieuse petite capote est formée d'une couronne de roses Niel sans feuillage, avec deux ailes noires posées en aigrette. L'ombrelle est simplement ornée d'un papillon de dentelle noire posé à jour.
Les manches d'ombrelles rustiques adoptés avec une prétention à la simplicité sont, au contraire, de la plus grande recherche; aux fruits, aux fleurs finement sculptés, se sont joints les insectes, les bestioles de toutes formes, de toutes couleurs; les légumes ont pris place sur les manches; petites carottes, radis, font concurrence aux cerises, fraises, etc.
La plupart de ces ombrelles sont en soie changeante, en dentelle, en gaze, mais les garnitures du dôme sont plus plates. Ce sont des appliques de broderie, de passementerie, de petits rubans entrecroisés, ou des motifs de dentelle posés à jour en bordure ou dispersés ça et là.
Fanfreluche.
Opéra-Comique:Le Rêve, drame lyrique en quatre actes, d'après le roman de M. Zola, poème de M. Louis Gallet, musique de M. Bruneau.--Châtelet:Tout Paris, pièce à grand spectacle.
Je commencerai tout d'abord par faire mes compliments les plus sincères à M. Louis Gallet: M. Louis Gallet a écrit, d'après le roman de M. Émile Zola,Le Rêve, un des meilleurs poèmes lyriques que nous ayons vus au théâtre depuis bien des années. Tout en restant fidèle au sujet, il l'a renouvelé pour ainsi dire, non dans l'action, qu'il a entièrement respectée, mais dans la marche du drame, dans la disposition des scènes, dans les mouvements des sentiments, dans leur progression, dans leur intérêt enfin. J'ajouterai qu'il y a là véritablement œuvre de poète: le vers est charmant, plein de délicatesse toujours, et souvent d'une émotion exquise. Les livrets de l'Opéra-Comique ont rarement cette bonne fortune d'être traités avec tant de soin; il est vrai que le roman de M. Zola, avec son retentissant succès, s'imposait à l'auteur dramatique, et que M. Louis Gallet s'est piqué sans doute d'honneur dans cette lutte du vers contre la prose. Il n'a fallu rien moins que cette habileté pour rendre supportable au théâtre un des sujets les plus réfractaires à la mise en scène.
Malgré l'indifférence du public en général sur telle ou telle question de convenance, il fait ses réserves; il met à part, comme chose sacrée dans son esprit, les cérémonies religieuses, surtout celles qui touchent au ministère actif du prêtre; il les condamne non seulement parce quelles comportent une solennité trop imposante à la scène, mais parce qu'elles le froissent dans son respect et dans sa conscience. Le talent de l'auteur duRêvel'a sauvé de ce grand danger. J'ai été étonné de ne rencontrer que de faibles résistances contre ce tableau de l'extrême-onction apportée à une jeune fille au milieu des saints cantiques. Les préparations scéniques nous ont conduit à de pareilles concessions; je crains bien que ce soit au plus grand péril de la pièce, qui a été consciencieusement écoutée à la première représentation, mais qui ne rencontrera pas des lendemains toujours aussi complaisants. Du reste, ceRêvetroublait toutes les idées reçues. M. Carvalho a la réputation d'être audacieux et, en vérité, je ne crois pas qu'on puisse aller plus loin dans les innovations; M. Antoine lui-même, si vous le supposez un instant directeur de l'Opéra-Comique, M. Antoine, ce révolutionnaire du Théâtre-Libre, ne les aurait pas tentées.
Songez donc! les personnages sont en redingote, en paletot; un évêque apporte à une mourante les saintes huiles; ses clercs l'accompagnent, les cierges sont allumés, le prélat bénit les assistants et récite les prières latines pour les agonisants. Le réalisme a donc pris possession du théâtre. Je ne vous cache pas ma pensée, j'ai pour ma part l'antipathie la plus prononcée pour ce genre de spectacle. C'est une conquête pour l'art de la mise en scène, je le veux bien; mais il me serait agréable que cet art dirigeât ses efforts sur d'autres sujets; je me souviendrai donc de cette soirée dans laquelle toutes mes habitudes de spectateur de l'Opéra-Comique ont été si radicalement attaquées.
Vous n'avez sans doute pas oublié ce roman duRêve, avec sa simplicité, son mysticisme, qui sembleraient devoir rejeter le sujet de cette pieuse idylle dans l'époque du moyen-âge, et qui se passe de nos jours à Beaumont-l'Église. Des braves gens, Hubert et Hubertine, fabricants de chasubles, ont adopté une enfant, trouvée un jour de neige à demi-morte, sous le porche, au-dessous de Sainte-Agnès; ils l'ont élevée dans la pratique de la religion. Les yeux constamment attachés sur les vêtements sacerdotaux qu'elle brode, n'abandonnant son travail que pour lire la légende des martyrs, l'esprit tout rempli de sainte Marceline, de sainte Solange, de Saint-Georges combattant le dragon, ou de sainte Agnès, le col troué d'un glaive; aux chants religieux qui s'échappent de la cathédrale, comme un parfum enivrant de foi, Angélique est devenue une sorte de visionnaire extatique: à travers le grand vitrail de la nef, au milieu des figures des saints, elle a entrevu le visage doux et charmant d'un jeune homme. Le rêve de son âme l'a emportée vers l'amour; le roman s'est ouvert. Pour elle, c'est un prince qui doit bientôt l'épouser. Elle le rencontre au clos Marie, pendant qu'elle lave son linge. Le prince se présente, l'explication n'est pas longue. Ce beau jeune homme est simplement Félicien, un ouvrier verrier, chargé de faire quelques réparations au vitrail de la cathédrale. Il aime Angélique. A cet aveu, la jeune fille lui répond avec candeur: «Parlez au plus tôt à mon père, à ma mère, les choses peuvent se faire rapidement. A demain, je vous adore». A quoi Félicien répond: «Ma chère âme, à toujours.» C'est rapide, vrai, peut-être, car, en fait d'ingénuité, je ne sais pas jusqu'où peuvent aller et s'arrêter les aveux.
Or, ce Félicien, qui n'est nullement un humble artisan, a pour père Mgr l'évêque Jean de Hautecœur, lequel était marié avant de se consacrer à Dieu. A la mort de sa jeune femme, son chagrin a été si profond que Jean est entré dans les ordres et que, pour préserver des douleurs de ce monde le fils que Dieu lui avait donné, il a résolu d'en faire un prêtre. Il vit auprès de lui au palais épiscopal. Malgré ses larmes, ses prières, Monseigneur se refuse au mariage de son fils et d'Angélique. L'enfant attend la réponse de Félicien. Le jour de la fête de Dieu, pendant qu'elle est à la fenêtre de l'atelier au premier étage, elle voit passer la procession au-devant de laquelle elle jette des fleurs; c'est le saint sacrement, c'est une confrérie et l'oriflamme d'or; c'est le chapitre! c'est Monseigneur sous le dais! à la suite de l'évêque, Félicien, le portrait frappant du prélat! le voilà accompli, le rêve. Le bien-aimé est le fils de Monseigneur!
Mais Félicien n'a rien obtenu de son père. Désespéré, il pénètre dans la chambre d'Angélique et la conjure, au nom de leur amour, de fuir avec lui. Mais les voix conseillères qui parlent à l'âme d'Angélique sauvent l'enfant de ce crime; elle reste attachée au devoir, malgré le refus cruel que l'évêque, qu'elle a été trouver jusque dans la salle du chapitre de la cathédrale, a opposé à sa demande. Angélique va mourir de douleur; un miracle peut la sauver. Ce miracle, Félicien le demande à son père. Jean V de Hautecœur rendait la vie aux mourants; il approchait ses lèvres de leurs lèvres et il disait: «Si Dieu veut, je veux.» Le prélat n'a qu'à dire comme son saint aïeul qui a laissé à sa famille cette noble devise. L'évêque s'y refuse. A quoi Félicien, fou de douleur, s'écrie: «Vous n'avez jamais aimé ma mère!» Le prélat descend, à ce reproche, dans le fond de son âme. Il lui semble qu'une voix appelle sur la créature humaine qui va mourir la pitié du prêtre: il part, il se met en marche avec son fils; il va vers la mourante; il la trouve revêtue d'une robe blanche; elle gît sur son lit virginal: il donne l'extrême-onction et, les prières achevées, il pose ses lèvres sur le front d'Angélique avec ces paroles: «Si Dieu le veut, je veux!» et l'enfant sauvée par le miracle ouvre ses lèvres et cherche Félicien du regard. C'est le mariage.
La pièce a évité le sombre épilogue du roman, dans lequel Angélique meurt le jour de son mariage sur le seuil même de l'église au premier baiser de Félicien.
Sur ce drame lyrique des plus touchants, et qui demandait un musicien tout entier à l'émotion dramatique, M. Bruneau a essayé un système. Plus d'air, plus de mélodie, plus de phrases musicales, un récitatif perpétuel; le procédé se prolonge pendant quatre actes et sept tableaux, c'est-à-dire durant quatre heures, sans repos, sans rémission, c'est raide. Que l'école d'aujourd'hui rejette toutes les théories du passé, je le veux bien; qu'elle ne dise pas comme ont dit les maîres d'autrefois, j'y consens; mais toujours faut-il qu'elle dise quelque chose. Va pour le récitatif continu, à la condition pourtant qu'il sera juste. Va pour la déclamation persistante, oui; mais pour la déclamation aux gestes, aux accents vrais, et, il faut le dire, je ne sais rien de plus cherché, contourné, tourmenté, que cette partition duRêve. A peine trouvez-vous un mouvement sincère, une impression naturelle dans tous ces personnages; l'esprit du compositeur se met volontairement à la torture. Le musicien ajoute à ce supplice même une singulière combinaison: l'orchestre dément à chaque instant ce que dit le chanteur. C'est une lutte entre eux; on ne sait de quel côté aller. Il semble que M. Bruneau se plaise à ces contradictions; qu'il ait livré de parti pris la guerre à toutes les conventions! la patience se perd dans cette bataille contre ces habitudes reçues, et, avec la meilleure volonté du monde, il est impossible de résister à la fatigue d'une telle soirée. J'ai beau rappeler à ma mémoire quelques détails charmants, je dirai même quelques pages d'un véritable compositeur, l'ensemble l'emporte dans son implacable système; j'ai vu des gens irrités au dernier degré Je ne suis pas de ceux-là; j'ai échappé à l'exaspération mais je n'ai pas évité l'ennui.
La pièce est montée avec un soin, avec un goût extrême. Elle est exécutée à merveille. Je ne saurais assez louer Mlle Simonne! qui a joué et chanté en perfection le rôle d'Angélique. Mme Deschamps-Jéhin prête sa belle voix de contralto au personnage effacé de Hubertine. M. Lorrain tient avec talent le rôle de Hubert. M. Engel a été chaleureusement applaudi dans Félicien. Quant à M. Bouvet, il a donné au personnage de l'évêque Jean une physionomie des plus imposantes à la fois et des plus sympathiques. Son succès a été très grand et très mérité.
Le Châtelet joue une pièce à grand spectacle qui a pour titre:Tout-Paris. Je ne vous la donne pas comme des plus ingénieuses par son sujet et par son intrigue, mais je vous la signale comme des plus amusantes par ses décors et par ses divertissements: avec sa scène du théâtre des Caprices-Parisiens, son cabaret du Chat-Noir, son bal du Moulin-Rouge, son rallye-paper. Mlle Gilberte, M. Germain et M. Peutat du Vaudeville enlèvent prestement ces cinq actes qui leur devront une bonne partie de leur succès.
M. Savigny.
Nouveaux pastels, dix portraits d'hommes, par Paul Bourget. 1 in-18, 3 fr. 50 (Lemerre).--Si fin pastelliste que soit M. Paul Bourget, il est parfaitement capable d'une très solide peinture, et, dans les dix portraits d'homme qu'il nous présente aujourd'hui, il en est quelques-uns, et dans tous les cas au moins un, dont la vigueur accuse quelque chose de mieux aux doigts du portraitiste qu'un simple crayon, fût-il de couleur. Nous voulons parler de ce faroucheMonsieur Legrimaudet, ce naufragé de la destinée, énigme vivante que le peintre nous pose, mais qu'il a la cruauté de ne pas nous résoudre; Legrimaudet, ce type effroyable d'ingratitude, cet affamé qui n'a jamais dit merci à qui lui a donné du pain, mais qui emprunte un louis pour acheter un jouet à un enfant malade. Et ce portrait de moine gardien dans les montagnes de Pise d'un couvent sécularisé,un saint, comme il l'appelle, je ne vois rien d'un La Tour à cette figure-là. Donc, pastels, ou aquarelles, ou sépias, peintures à l'huile ou à la détrempe, comme on voudra, lesNouveaux pastels(hommes) sont à lire et ne sont point inférieurs à leurs aînés,Pastels(femmes) comme on sait.
Lirette, par Georges Beaume. 1 vol. in-12. 3 fr. 50(Dentu).--Une jeune fille mariée par ses parents à un bellâtre qu'elle n'aime pas et emportant dans le mariage le regret attendri d'un jeune homme qu'elle aime. Le mari, lâchement indigne, l'abandonne à son foyer pour aller jouer au cercle et courir après des créatures. La pauvre enfant se désole en silence, essayant de se reprendre à l'espoir d'une maternité prochaine, lorsqu'on lui annonce la mort de celui dont elle écartait de toutes ses forces le souvenir. Alors le vide se fait devant elle, elle ne sait plus si elle doit désirer vivre ou mourir... C'est, en de jeunes pages pleines de fraîcheur, un début plein de promesses.
Les Parisiens peints par un Chinois, par le général Tcheng-Ki-Tong. 1 volume in-12, 3 fr. 50 (Charpentier).--Ce pauvre général, qui était devenu si Parisien lui-même, se doutait-il, quand il écrivait ces pages, que c'était un adieu, un testament qu'il nous laissait? Pensait-il nous quitter si tôt, aller si tôt retrouver ce Céleste-Empire, si différent de notre République, où les têtes tiennent si peu sur les épaules des mandarins les plus considérables, qu'on a pu craindre un moment pour la solidité de la sienne? On se le demande, et l'on est tenté de trouver que ce Chinois occidentalisé manque à notre boulevard. Toujours est-il que nous lui devons bien de lire ce testament, dans lequel nous nous verrons à travers les yeux d'un homme jaune, ce qui est toujours amusant et fort instructif. Nous pourrons même compléter le portrait qu'il a fait de nous en ajoutant ce qu'il n'a pas osé dire, mais ce qu'il a dû certainement penser, à savoir que le Parisien est superlativementgobeur, et que, lorsqu'il s'entiche d'une personnalité quelconque, il n'y en a plus que pour elle.
Saracinesca, par Marion Crawford, 2 vol. in-12, 7 fr. (Sauvaitre, 72, boulevard Haussmann). A l'époque où l'auteur a placé son récit, c'est-à-dire en 1865, Rome est encore la Rome d'autrefois, la ville pontificale, la ville morte, éternel regret des artistes, que les Italiens et les politiques peuvent se vanter d'avoir fait sortir de ses cendres, mais qui a cessé d'être la ville éternelle depuis qu'elle est rentrée dans la vie. C'est aussi l'époque des luttes politiques entre les conservateurs et les libéraux, luttes ardentes quoique cachées, où les conspirations tiennent une grande place, où les partis se résument en deux hommes: le grand ministre Cavour et l'énigmatique cardinal Antonelli. Sans entrer dans le récit de ces événements politiques, l'auteur en a fait le fond de son tableau. Cette haute société romaine, si étrange et si curieuse à connaître, nous y apparaît fidèlement, on peut le croire, et à coup sûr spirituellement dépeinte, et la donnée dramatique du roman en fait une œuvre du plus vif intérêt.
De Paris au Soudan, par Émile Broussais, avec la carte d'Afrique indiquant les possessions et les zones d'influence de tous les États européens de Fr. Schrader. (Leroux, éditeur, 28, rue Bonaparte).--L'auteur, avocat à la Cour d'appel d'Alger, est de ceux qui ont foi dans l'avenir de la patrie française, dans le développement de notre colonisation africaine, et c'est à servir cette cause qu'il a consacré son livre. Rapprocher le plus possible de Paris le centre de l'Afrique, voilà le but; mettre le Soudan à six jours de Paris, voilà le résultat auquel il est possible d'arriver. C'est une idée depuis longtemps poursuivie, qui a déjà coûté la vie à bien des victimes: les Flatters, les Joubert, les Palat, d'autres encore, auront marqué de leur sang cette route brillante de l'avenir. M. Émile Broussais, qui a la connaissance parfaite du pays et de ses intérêts, étudie avec soin la question qui n'est pas, comme on pense bien, de mettre Tombouctou à proximité du boulevard des Italiens, mais d'étendre sur l'Afrique la souveraineté politique, commerciale et industrielle de la France. Ceux qui s'y intéressent comme lui liront avec fruit son ouvrage si complet et si documenté.
Une fois l'an, la librairie Dentu publie un volume collectif dans lequel chaque membre du Comité de la Société des gens de lettres fournit sa quote-part; le produit de ce volume appartient à la Caisse des retraites de la Société.
C'est ainsi qu'on a vu paraître en 1879:Les Contes de toutes les couleurs; en 1880:En petit Comité; en 1881:Chacun la sienne; en 1882:Entre amis; en 1883:la Ronde des Conteurs; en 1884:l'Enfant de 36 pères; en 1885:Comme chez Nicolet; en 1886:47, Chaussée d'Antin; en 1887:Pique-Nique; en 1888:Nos cinquante ans; en 1889:Dans le même train; en 1890:les Compagnons de la plume. Cette année, le recueil se nomme:Coude à coude.
La variété des tempéraments fournit la variété des genres dans ce livre toujours intéressant, parfois remarquable. Tous les sujets s'y confondent, depuis la nouvelle jusqu'au conte, en passant par le récit, l'anecdote, le poème, le monologue, les mémoires, voire même l'archéologie. Le grave et le doux, le plaisant et le sévère se coudoient habilement pour former un ensemble agréable à l'esprit, plaisant à l'œil.
Quant aux noms des auteurs, tous connus, tous aimés du public, voici leurs noms par lettre alphabétique.
Philibert Audebrand, George Bastard, Élie Berthet, Fortuné du Boisgobey, Paul Bonhomme, Borel d'Hauterive, Édouard Cadol, Théodore Cahu, Charles Chincholle, Albert Cim, Jules Claretie, Louis Collas, Henri Demesse, Charles Diguet, Paul Eudel, Gourdon de Genouillac, Charles Gueulette, Ernest Hamel, Fernand Hue, Arsène Houssaye, Léonce de Larmandie, Camille Le Senne, Hector Malot, Jules Mary, Édouard Montagne, Charles de Mouy, Joseph Noulens, Émile Richebourg, Armand Silvestre, Jules Simon, Édouard Thierry, Gustave Toulouze, Charles Valois.
Bébé-rose, par André Godard. (3 fr. 50. Ollendorff, éditeur.)--Les récents débats législatifs relatifs à la réglementation des courses et du pari-mutuel ajoutent un intérêt d'actualité à cette étude de mœurs sportives à la fois amusante et passionnée, et que tout le monde peut lire. Le héros, Remo van Derben, surnommé Bébé-rose, est un aimable insouciant, voilé d'une nuance de mélancolie. Il vivrait du jeu volontiers, et dans les courses prévoit une combinaison de fortune. Que de Bébé-rose en ce temps-ci! Remo s'éprend d'une jeune fille sur une plage à la mode, et lance le père, un curieux type de magistrat-homme de lettres, dans une vaste agence sportive, leParis-Libre; la seconde partie du roman nous fait assister à la lamentable odyssée de la famille dans tous les milieux parisiens et à la catastrophe finale de l'agence sur l'hippodrome de Saint-Ouen. C'est très observé, très actuel et très honnête.
Dette de haine, par Georges Ohnet. (1 vol. chez Ollendorff, 28 bis, rue Richelieu. Prix: 3 fr. 50.)--Nous ne voulons que mentionner aujourd'hui l'apparition de ce nouveau roman de Georges Ohnet, sur lequel nous reviendrons prochainement et dont le succès s'est dessiné dès le premier jour.
Les pièces de Molière. La librairie des bibliophiles vient de faire paraître le Mariage forcé (5 fr.). C'est la dixième. Notice et notes de M. Auguste Vitu; dessins de Louis Leloir, gravés à l'eau-forte par Champollion.
De New-York à Brest en 7 heures, par André Laurie. Un vol. in-18, 3 fr. 50. (Hetzel).--Roman d'aventures, que les jeunes gens et les jeunes filles peuvent lire, ce qui est toujours à noter. Cette traversée de l'Atlantique en moins d'une demi-journée ne s'opère, on le pense bien, ni en ballon, ni en bateau. Le procédé imaginé par l'auteur est beaucoup plus ingénieux, mais nous n'aurons garde de le dévoiler.
Les réservistes de la marine ont été appelés lundi dernier dans les ports de Brest, Cherbourg et Toulon, et vont être embarqués pour une période d'exercices qui durera jusqu'au 15 juillet.
Pour la première fois, ils vont faire leur service à la mer; jusqu'à présent, on se contentait de les caserner dans les ports et de leur faire faire à terre des exercices purement militaires.
Nous croyons que le ministre a été bien inspiré en prenant une mesure qui retrempe les réservistes de la marine, soit dit sans vouloir faire un jeu de mots facile, dans un métier pour lequel un entraînement continu est si nécessaire.
Nos matelots eux-mêmes préféreront certainement les exercices de leur profession à ceux du métier militaire pour lequel ils professent une aversion, plus simulée d'ailleurs que véritable.
Ils aiment en effet, par dessus tout, les manœuvres de débarquement dans lesquelles ils jouent un rôle tout à fait militaire.
Dans tout navire de guerre, une certaine quantité d'hommes, pouvant aller jusqu'au tiers de l'équipage, est embrigadée, pour faire partie de la «Compagnie de débarquement». Cette Compagnie se fractionne par pelotons, sections ou escouades en groupant les hommes par bordées, divisions et sections, et chacun de ces groupes se compose d'hommes se connaissant, habitués à manœuvrer ensemble et appartenant à diverses spécialités, manœuvre, timonerie, etc., afin de pouvoir se suffire en cas d'isolement.
Nous ne décrirons pas les diverses opérations parfaitement réglementées, qui régissent la mise en terre d'une compagnie de débarquement. Cette manœuvre s'effectue avec la rapidité et l'entrain familiers à notre marine; les marins y trouvent d'ailleurs une diversité fort agréable à la monotonie du service à bord. Ces grands enfants y prennent un plaisir de collégiens en promenade. Quant à la façon dont ils se comportent dans ces «promenades» et dont ils y soutiennent l'honneur du pavillon, les plages de Tunisie, du Tonkin, de Madagascar, en ont gardé le souvenir.
Bannière de Jeanne Hachette.
Tous les ans, fin juin, la vieille capitale du Beauvaisis célèbre solennellement la fête commémorative du siège quelle soutint en 1472 contre Charles-le-Téméraire, et où s'illustra, en tête des femmes de la ville, celle que l'histoire a immortalisée sous le nom de Jeanne Hachette. Cette fête remonte à l'année même du siège, car dès 1472, Louis XI, pour récompenser Beauvais de son héroïsme, rendit à ses habitants leurs anciens privilèges et institua une procession annuelle.
Depuis 1851, date de l'inauguration de la statue de Jeanne Hachette à Beauvais, la procession a fait place aucortège de l'assaut, et, à la suite de dissentiments entre la municipalité et le clergé, ce dernier n'assiste plus à la cérémonie.
Cette fête n'en a pas moins conservé un caractère des plus imposants, et aussi des plus curieux. Elle a lieu sur la grande place de l'Hôtel-de-Ville, où se dresse la statue de l'héroïne.
Les troupes font la haie autour de la place et maintiennent la foule qui se presse, avide de voir. De l'Hôtel-de-Ville sort une théorie de jeunes filles escortant l'étendard des Bourguignons porté par la rosière de l'année, et qui viennent occuper la place d'honneur devant la statue; puis suivent les autorités civiles et militaires par ordre de préséance.
Des gymnastes grimpent sur le monument et y accrochent leurs couronnes.
Alors, suivant l'antique usage, des salves d'artillerie sont tirées par les jeunes filles qu'accompagne galamment un aimable fonctionnaire ou un délégué de corporations. Les descendantes des héroïnes de 1472 ne tremblent pas et mettent crânement le feu aux poudres.
L'étendard de Jeanne Hachette, en très mauvais état, est exposé dans une vitrine à l'Hôtel-de-Ville; c'est seulement le fac-similé qui est porté par les jeunes filles.
Quant à la statue de l'héroïne, elle fut inaugurée le 6 juillet 1851.
Le monument en bronze est l'œuvre de M. Dubray-Vital. Jeanne est représentée dans une fière attitude, le pied sur l'échelle, tenant de la main droite la hache dont elle vient de frapper son ennemi roulant dans le fossé, et qu'elle semble suivre du regard; de la main gauche elle arrache le drapeau brisé.
Les armes de la ville, qui sont armes parlantes, ont subi quelques transformations à travers les siècles; elles sont aujourd'huiDe gueule, au pieu posé en pat d'argent avec la devise: Palus ut hic fixus, constans et firma manebo.
Éridan.
La ville de Versailles, sur l'initiative de l'association artistique et littéraire, rend à Jean Houdon l'hommage qui lui est dû.
L'auteur deSaint-Bruno, de l'Écorchée, de laDiane, conservée avec un soin jaloux au musée de l'Ermitage à Saint-Pétersbourg, des statues de Voltaire et de Washington, des bustes de d'Alembert, de Diderot, de Mirabeau et de tous les grands hommes de son époque, attendait depuis longtemps la consécration du marbre.
Cette consécration va lui être donnée; M. Tony Noël, l'éminent statuaire qui a obtenu l'une des grandes médailles d'honneur de l'Exposition de 1889, a su rendre dans un style élevé la figure à la fois si fine et si noble du plus grand sculpteur du dix-huitième siècle.
Le piédestal, de l'architecte Paul Favier, inspecteur des bâtiments civils, est le complément de ce monument; très léger dans son ensemble harmonieux dans ses lignes, sa simplicité élégante fait admirablement ressortir l'œuvre de Noël sans l'écraser.
Ce croiseur de 1re classe appartient à un type absolument nouveau; commencé le 6 juin 1888, dans les chantiers de l'État, à Rochefort, il a été lancé le 21 octobre 1889. Il termine actuellement son armement sous les ordres du commandant Servan, capitaine de vaisseau, et doit très prochainement commencer ses essais.
Le Jean-Bart est construit en acier et déplace 4,100 tonneaux. Sa machine, construite dans les ateliers de l'État à Indret, est de 2,000 chevaux nominaux, soit 8,000 effectifs, et doit imprimer au navire une vitesse de 19 1/2 nœuds, soit un peu plus de 35 kilomètres à l'heure.
L'équipage se compose de 331 hommes, dont 16 officiers.
L'armement comprend: 4 canons de 16 centimètres; 6 de 14 centimètres; 8 à tir rapide sur les hunes et sur le pont; 8 revolvers sur le pont léger et 2 petites pièces de montagne pour la compagnie de débarquement; 5 tubes lance-torpille, soit 2 sur l'avant, 2 sur l'arrière et 1 de chaque bord; 6 projecteurs électriques; 11 embarcations, dont 1 chaloupe à vapeur et un torpilleur-vedette.
LeJean-Bartmesure 105 m. 10 de long sur 13 m. 28 de large; son tirant d'eau arrière est de 6 m. 14. Ses plans sont de M. Thibaudier, ingénieur de 1re classe.
Depuis une vingtaine d'années les treillages et murs qui enclosent la forêt de Fontainebleau ne sont plus guère entretenus, et il en résulte que cerfs et biches quittent, le soir leurs demeures, et profitent des brèches pour se rendre au gagnage.
Les propriétaires riverains, se trouvant lésés par les dégâts occasionnés sur leurs territoires, ont adressé au Préfet de Seine-et-Marne des réclamations à la suite desquelles les cerfs et les biches ont été reconnus animaux nuisibles, et les propriétaires autorisés en tout temps et par tous les moyens possibles à les détruire.
Actuellement le mode de chasse ou de destruction le plus usité, et aussi le plus meurtrier, est celui que représente notre gravure et qu'on appelle le «Fermé de Banderoles». Il est, destiné à empêcher les animaux venus en plaine pour y chercher leur nourriture, de rentrer en forêt ainsi qu'ils le font tous les matins au petit jour.
C'est vers le milieu de la nuit qu'on opère. On commence par tendre une ligne de banderoles en bordure de la partie de forêt par laquelle les animaux sont sortis. Puis de chaque extrémité de cette ligne on en tend une nouvelle. Ces deux dernières lignes doivent se rejoindre de façon à enfermer complètement la portion du territoire où se trouvent les animaux.
Au petit jour commencera la battue. Les animaux poussés par les rabatteurs n'approcheront la ligne de banderoles que d'une vingtaine de mètres au plus; c'est-à-dire à bonne portée des chasseurs. Quelque fois cependant, les animaux franchissent cette ligne, et la chasse devient alors un véritable massacre.
Et ici une réflexion s'impose: s'il reste encore dans le centre quelques forêts assez fournies en gros gibier, au lieu de le détruire, ne serait-il pas préférable de panneauter tous les ans 10, 20 ou 50 de ces animaux pour les envoyer repeupler certaines forêts du midi ou ils manquent totalement?
Rodolphe Bodmer.
M. ERNEST RIGAUD Fusillé à Port-au-Prince,par ordre du général Hippolyte.--Phot. Monrgeon.
Le lecteur trouvera dans l'Histoire de la semaine des détails sur les exécutions sommaires ordonnées à Haïti par le général Hippolyte, et au cours desquelles M. Rigaud a été fusillé.
Voici à cet égard un complément d'informations.
C'est le 28 mai, jour de la Fête-Dieu à Port-au-Prince, que ces événements ont eu lieu.
Pendant que le président. Hippolyte était à la messe, une bande d'émeutiers conduits par le général Sully Guerrier se dirigeait vers la prison, massacrait le geôlier et les soldats de la garde, et mettait en liberté les prisonniers qui s'y trouvaient.
Instruit de ces faits, le général Hippolyte envoyait contre les émeutiers quinze cents hommes de troupes fidèles qui se saisirent d'eux et les fusillèrent.
Parmi ces émeutiers, on crut reconnaître. M. Rigaud, épicier, qui put d'abord s'enfuir, mais qui fut arrêté quelques instants après et passé immédiatement par les armes.
Au dire du général, M. Rigaud ne serait nullement Français, ni même protégé français, comme on se plaît à le dire. C'était un noir sans aucun mélange de sang blanc, dont le grand-père, après s'être allié avec le général Leclerc, lors de l'expédition française du commencement du siècle, se mit à la tête d'une émeute en 1810. Le père de Rigaud a été ministre il y a une trentaine d'années. Rigaud est donc Haïtien de naissance et de famille.
Lors de l'assassinat du général Télémaque il y a deux ans, Rigaud prit parti pour le général Légitime, mais, quand il vit que les affaires tournaient mal, il prit peur et se fit inscrire comme protégé français. Il n'en continuait pas moins à s'occuper de politique et à être en quelque sorte un chef d'opposition au gouvernement établi. Pour en finir avec lui, le général Hippolyte demanda officiellement au gouvernement français sa radiation de la liste des protégés. Il crut la radiation effectuée et c'est ainsi qu'il a fait fusiller Rigaud qu'il considérait comme un Haïtien rebelle au gouvernement légalement établi.
LaBarcarolleque nous publions dans ce numéro-ci a été composée spécialement pour l'Illustrationpar un compositeur qui fut tout simplement un enfant prodige. Qu'on en juge. Césare Galeotti, né en 1822, à Pietrasanta, commença des tournées artistiques à l'âge de sept ans. A dix ans et demi il entrait au Conservatoire, obtenait à treize ans le premier prix de piano; à quinze ans, le premier prix d'orgue et d'improvisation; à dix-sept ans, le premier prix d'accompagnement, et à dix-huit le premier prix de contre-point et de fugue. Le jeune compositeur compte à ce jour trente morceaux d'édités chez Lemoine. La nouvelle page que nous publions ne pourra que confirmer sa légitime renommée.
Suite.--Voir nos numéros depuis le 13 Juin 1891.
Pendant que la jeunesse se promenait au jardin, les deux matrones devisaient au salon. Mme d'Ancel, tranquillisée par un dernier tour à la cuisine et à la salle à manger, était maintenant prête à recevoir ses invités. Elle s'entendait fort bien avec Mme Despois, et cependant il eût été difficile de voir deux personnes se ressemblant moins. La baronne était une contemplative, restée fort jeune de cœur, conservée pour ainsi dire par l'isolement. Elle avait arrêté sa montre au moment où son mari l'avait laissée seule; elle ne songeait plus à la remonter; elle ne vivait plus que dans le passé; son amour maternel, très vif et très tendre, n'avait même pas suffi à la remettre dans le courant du siècle.
Sa voisine, au contraire, résignée de bonne heure à ne pas connaître de bonheur parfait, s'était fait une philosophie à hauteur d'appui. Elle prétendait que les petites satisfactions de la vie, habilement cultivées, font un semblant de bonheur très acceptable, en somme; que réveiller des chagrins qui dorment est une sottise et que, rire étant le propre de l'homme, bien fol qui s'en prive, d'autant plus que le rire, selon elle, comprenait une foule de choses agréables, comme de bien manger, de s'entourer de luxe, de causer avec des gens d'esprit lorsque l'on a la chance d'en rencontrer, et, à défaut de gens d'esprit, savoir se contenter de personnes agréables et de bonne éducation. C'était dans cette dernière catégorie qu'elle rangeait Mme d'Ancel.
--Il me semble que votre fils s'humanise. Le voilà qui rit comme s'il n'avait jamais mis le nez dans les archives poudreuses des affaires étrangères.
--Dieu merci! vous vous souvenez, chère amie, que j'ai toujours prédit que Robert rajeunirait avec les années. Il était trop sérieux à vingt ans; ce n'était pas naturel. Et puis...
Mme d'Ancel grillait de raconter à la tante Rélie toutes ses espérances. Elle n'en ferait rien puisqu'elle avait promis le silence à Marthe, mais si Mme Despois voulait seulement deviner!... Il lui semblait, à elle, que la nouvelle attitude de Robert était cependant assez significative.
--Et puis, interrompit Mme Despois, il n'y a rien de tel que deux beaux yeux pour dissiper les brouillards de l'étude. Voyons, mon amie, ne prenez donc pas cet air effarouché. Vous savez bien, comme moi, que c'est depuis l'arrivée d'Edmée que Robert s'est détendu. S'il ne sait pas encore qu'il en est amoureux, je le sais, moi.
--Vous vous trompez, vous vous trompez, je vous assure, s'écria Mme d'Ancel suffoquée.
--Ta, ta, ta! Je ne me trompe que bien rarement en ces sortes de matières. Depuis que je ne suis plus que spectatrice, je tiens ma lorgnette bien nette, je regarde et je m'amuse énormément. Après tout, ma bonne amie, vous désiriez Mlle Levasseur comme belle-fille, de quoi vous plaignez-vous? Celle-ci est gentille. Je ne l'aime guère, mais enfin, je suis obligée de convenir qu'elle est gentille.
--Et, ajouta son amie qui commençait à se remettre de la secousse, vous seriez enchantée de vous en débarrasser en la mariant au plus vite.
--Dame, oui! Elle dérange mes habitudes, cette petite. Puis, tout, en ne l'aimant pas, j'ai peur d'être forcée de subir son charme. Je me raidis; il n'y a rien de fatigant comme cela.
--Alors, vous-même, dit la baronne dont l'égoïsme maternel se réveilla, qui, en un instant, envisagea la possibilité que son fils préférât la cadette à l'aînée--après tout, il n'y avait pas d'engagement pris--vous-même vous convenez du charme de cette petite?
--Si j'en conviens! Mais, en l'étudiant, j'en arrive à excuser presque mon beau-frère. La vieille légende des sirènes se continue à travers les siècles et se continuera jusqu'à la fin des temps. Edmée est l'image de sa mère, à l'exception des yeux qui lui viennent de son père. J'allais en cachette voir jouer la mère, une actrice comme on n'en voit plus: un naturel, un charme, une diction... enfin tout, elle avait tout pour elle, cette créature, excepté le cœur. Je retrouve dans la fille les mêmes intonations de voix, le même sourire qui illumine soudain le visage comme un rayon de soleil passant à travers un nuage. Regardez-la lorsqu'elle s'assied; nous prenons une chaise pour nous reposer tout bonnement, nos jupes s'en accommodent comme elles peuvent: la robe d'Edmée s'étale en plis harmonieux; quand elle cause, ses gestes sont arrondis, jamais d'angles, et cela tout naturellement. Écoutez-la parler: jamais elle ne bredouille, chaque syllabe a sa valeur, le son de sa voix est modulé avec un art tout à fait inconscient chez elle; du reste, l'élocution lui a été inculquée sans qu'elle s'en doutât, elle n'a eu qu'à écouter sa mère.
--Mais, objecta son amie, vous avez dit que sa mère avait tout pour elle, excepté le cœur. Est-ce qu'en cela aussi Edmée lui ressemble?
--Je me le demande tous les jours. Je n'en sais rien encore. Il est possible qu'elle en ait tout de même un peu. A la voir avec Marthe, on le jurerait. Il n'y a pas de câlineries, de caresses, de gentillesses, qu'elle ne prodigue à sa sœur; elle la suit partout, comme un enfant, elle cherche à l'aider dans l'administration de la maison, ce qui embrouille tout, cela va sans dire, elle court chez nos deux fermiers pour donner des ordres, oublie ceux-ci et s'attarde à jouer avec les poussins ou les chiens, parce que Marthe aussi aime les chiens et les poussins. Elle est toujours gaie, trouve tout admirable, s'extasie sur la vue, barbotte avec bonheur dans l'eau, marche, court, se donne un mouvement extraordinaire et entraîne sa sœur même lorsqu'elle a l'air de la suivre. Mais le joujou est tout neuf. La campagne au mois de juillet avec ses routes bruyantes, des baigneurs partout, les châteaux pleins de monde, c'est très bien. Je l'attends au mois de novembre où elle sera réduite à notre société uniquement.
--La jeunesse sait se faire de la joie partout et toujours, murmura Mme d'Ancel pleine d'indulgence. En tout cas, il est clair que Marthe aime sa sœur, et qu'elle fera tout ce que voudra celle-ci.
--Si elle l'entraîne à Paris un mois ou deux plus tôt que d'habitude, je ne me plaindrai pas, pour ma part. Marthe, cependant, n'est pas faible; si elle croit devoir résister à un caprice de l'enfant, elle résistera, soyez-en sûre. Alors, nous verrons. Edmée me fait penser aux jolies soies souples et douces de ma broderie; ça s'enfile aisément, ça caresse les doigts, on en fait ce que l'on veut; puis, tout d'un coup, sans qu'on sache comment, il se forme un petit nœud imperceptible et la jolie soie souple vous casse l'aiguille net. Il ne s'est pas encore produit de nœud. Il n'est pas dit qu'il ne s'en produise pas.
Le nœud se produisit avant la fin de la soirée.
Le dîner fut des plus gais. Une vingtaine d'invités, tous désireux de s'amuser, jeunes pour la plupart, firent honneur aux nombreux plats; la table était décorée des plus jolies roses du jardin, et les fenêtres grandes ouvertes laissaient entrer l'air très doux de cette belle soirée d'été. Edmée oubliait un peu ses bonnes résolutions. De toute la jeunesse assemblée autour de la table, elle se sentait la reine incontestée; elle se savait de beaucoup la plus jolie de toutes les femmes, la plus admirée, la plus entourée, et la joie de son triomphe débordait un peu dans le son de son rire, dans l'éclat de ses yeux. Elle se trouvait avoir pour voisin le capitaine Bertrand, et elle s'amusait à lui tourner complètement la tête. Robert, comme maître de maison, était placé entre deux femmes d'âge respectable, et jetait des regards envieux au coin où Edmée mettait tout l'entrain de sa verve parisienne. Celle-ci avait pleinement conscience de ces regards et redoublait de coquetterie. Marthe, de l'autre bout de la table, ne pouvait rien pour modérer l'allure un peu tapageuse de sa sœur; et du reste, comme tout le monde était un peu en joie ce soir-là, qu'on était à la campagne, entre voisins, il n'y avait pas trop à se formaliser de quelques rires perlés. Puis, elle était si jolie, sa petite Edmée, si jolie et si admirée! L'idée qu'elle eût pu un instant songer à être jalouse de cette nouvelle venue qui l'éclipsait si complètement ne traversa même pas son esprit. Elle était, au contraire, extrêmement fière de la beauté et du succès de sa petite sœur.
Après le dîner on alla prendre le café au jardin, chose rare au bord de la mer, et Marthe passa son bras autour de la taille d'Edmée. Les jeunes gens, les jeunes filles, formaient un groupe bruyant et gai; la lune ce soir-là avait un éclat extraordinaire, on se voyait presque comme en plein jour, et la sœur aînée remarqua les joues un peu rouges, les yeux trop brillants de la cadette.
Tu as bien chaud, Edmée, mets donc cette dentelle autour de ton cou. Savez-vous bien, mademoiselle, que vous faisiez beaucoup de bruit dans votre coin? Et cette sagesse exemplaire, qu'en avons-nous fait?
--Je te l'ai passée, Marthe, toi ça ne te gêne jamais; moi, au bout d'une heure, je ne sais qu'en faire. Ah! laisse-moi être un peu folle, c'est si bon la folie et on n'a dix-huit ans que pendant douze mois, hélas!... Si tu savais, nous avons fait mille projets, n'est-ce pas, capitaine? Ah! nous allons bien nous amuser.
--Et quels sont ces projets? demanda Marthe, souriante et indulgente.
--Est-ce que j'en serai? fit à son tour Robert, attiré par les deux sœurs, n'osant se demander s'il l'était plus par l'une que par l'autre.
--Je le crois bien, et le capitaine, et ces messieurs, tous. Songez, nous serons huit jeunes filles, il nous faut des cavaliers. D'abord, lundi, nous irons déjeuner à la Fontaine de Virginie, n'est-ce pas, Marthe?
--Très volontiers, ma mignonne.
--Puis, nous voulons jouer la comédie, c'est si amusant la comédie de société, à la campagne surtout, et tu sais le grand salon, avec le petit boudoir du fond, c'est fait exprès. Le capitaine joue très bien, et moi...
Edmée s'arrêta net. Sa sœur avait retiré son bras, et elle semblait très blanche sous la lumière de la lune.
--Pas cela, Edmée, pas cela, dit-elle d'une voix changée.
--Pourquoi? demanda la jeune fille avec passion, C'était la première fois qu'un de ses caprices se trouvait contrarié, et son joli visage en était tout bouleversé.
--La comédie de salon est une chose amusante sans doute pour les acteurs de rencontre, pour les actrices surtout; très ennuyeuse pour les autres, je t'assure.
--Puisque nous serons tous acteurs, tous les jeunes du moins. Les autres, ça ne compte pas.
--Chez moi, Edmée, les autres comptent, au contraire. Nous ne jouerons pas la comédie.
Ce fut dit d'un petit ton qui n'admettait pas de réplique. Chacun devinait que Marthe ne disait pas la raison véritable de son antipathie pour les choses de théâtre; Edmée comme les autres. Elle releva fièrement sa jolie tête, à l'expression devenue subitement dure, et dit négligemment:
--Comme tu voudras, naturellement! Monsieur d'Ancel, donnez-moi le bras, voulez-vous? Je voudrais admirer la vue du haut de la terrasse, on peut monter, n'est-ce pas? Venez donc, mesdemoiselles, je suis sûre qu'avec ce clair de lune la mer au loin doit être une merveille!
Marthe ne suivit pas les autres invités. Quelque chose dans la façon dont Edmée avait pris le bras de Robert l'avait subitement frappée.
Elle alla s'asseoir près de Mme d'Ancel. Celle-ci lui prit affectueusement la main. Au fond, elle lui demandait pardon, comme d'une infidélité, de sa conversation avec la tante Rélie.
--Vous n'êtes pas souffrante, Marthe? Voulez-vous que nous rentrions?
--Oh! non, on est bien ici.
--Alors?
--Alors, je suis un peu triste, voilà tout. Ne faites pas attention. C'est une bizarrerie de ma nature qui me fait songer à des choses pas très gaies lorsque, autour de moi, on rit un peu trop. Que voulez-vous, je n'ai plus dix-huit ans, moi. Comme dit Edmée, on n'a dix-huit ans que pendant douze mois. Les ai-je jamais eus? Je crains bien que non.
--Vous les aurez un peu tard, voilà tout. Comme Robert, vous rajeunirez à mesure que le temps passera.
--Peut-être! murmura la jeune fille. En effet, ce soir Robert est très jeune...
Et elle se mit à rêver un peu tristement.
Pour aller à la «Fontaine de Virginie», on quitte la grand'route de Villerville pour monter assez rapidement entre des murs de vastes propriétés. A travers des grilles on aperçoit des jardins bien tenus, à faire honte à la sauvagerie qu'aimait tant Marthe Levasseur, des châteaux et des villas tout flambants neufs, de grasses fermes aussi, à l'air reposé et prospère. Puis, à mi-côte, il faut prendre un chemin de traverse où les voitures ne s'aventurent guère. Ici, de temps à autre, par-dessus des toits de fermes ou des prairies où paissent les troupeaux, on aperçoit la pleine mer toute gaie sous le soleil d'été, traversée de grandes ombres d'un bleu noir projetées par les nuages vagabonds. C'est un sentier très solitaire, très silencieux, où l'aboiement d'un chien de garde prend des sonorités étranges. A mesure que l'on avance, le bois devient plus sauvage, le taillis plus épais, on ne voit plus la mer, on n'entend plus rien que le vol subit d'un oiseau effarouché, et le bruissement des feuilles sous la douce brise d'été. Alors tout d'un coup le taillis cesse, et des arbres immenses, des hêtres centenaires, de toute beauté, s'élancent en pleine liberté. On traverse un ponceau jeté sur le ruisseau formé par la source, et l'on se trouve dans une clairière ombragée par d'autres hêtres aux troncs énormes, et environnée de toutes parts par la forêt. Au beau milieu, presque au pied du plus vénérable des arbres, jaillit une source d'eau vive et abondante qui, avant de se faire ruisseau, se répand en une nappe claire et cristalline, un étang tout mignon, tout coquet. On ne saurait voir un coin de terre plus adorable, plus fait pour y être heureux, amoureux, un peu fou aussi; c'est le domaine de la reine Mab, de Titania et d'Obéron.
Marthe, pour faire plaisir à sa jeune sœur, avait, en cet endroit délicieux, organisé un véritable pique-nique. Il n'avait plus été question de comédie de salon, et, pour faire oublier cette légère contrariété, Marthe avait redoublé de tendresse et de gentillesse. Certes, Edmée ne boudait pas, c'eût été trop dire; mais, de temps à autre, un léger nuage qui passait sur son jeune visage, un petit silence, un soupir à peine sensible, marquaient que cette jeune personne songeait à des choses dont elle ne pouvait parler. Pour la première fois, un de ses caprices n'avait pas fait loi; elle en était étonnée, froissée aussi; mais elle pardonnait cependant. Marthe était très bonne, elle faisait de son mieux; on ne pouvait s'attendre à ce qu'elle se mît tout à fait au-dessus des préjugés bourgeois de sa caste. Edmée, au contraire, dans le monde de sa mère, avait été élevée à regarder de haut tout les «préjugés bourgeois», et comme, dans cette petite tête, les idées étaient encore mal débrouillées, elle mettait sous cette rubrique plus de choses peut-être qu'il n'eût fallu. Elle se sentait pour certaines libertés, ou d'allures ou de conduite, des indulgences excessives qui parfois faisaient ouvrir de grands yeux à la tante Rélie. Devant Marthe, Edmée, d'instinct, laissait peu voir son imparfaite science du monde; elle sentait que son aînée était bien plus réellement «jeune fille», au sens propre du mot, qu'elle ne l'était elle-même.
La plupart des invités de Mme d'Ancel se retrouvaient au pique-nique. Plusieurs jeunes filles avec leurs mères, entre autres deux Américaines très gaies, un peu folles, installées dans un vieux manoir presque au pied de la Côte-Boisée et qu'Edmée avait prises en amitié; un certain nombre de jeunes gens, trop jeunes pour la plupart, comme cela arrive souvent à la campagne, tout ce petit monde formait un groupe très agréable à voir. Les claires toilettes des femmes se détachaient en notes vives et gaies sur le fond sombre du feuillage.
Le boute-entrain de la société était le capitaine Bertrand, arrivé au galop de Trouville. Son cheval, blanc d'écume, mené à fond de train, s'était effaré au moment de traverser le petit pont; le capitaine, voyant que tous, toutes surtout, le regardaient, avait forcé sa bête, qui se cabrait, à revenir sur ses pas, à traverser et retraverser le ponceau de bois, dont le son lui faisait peur, et cela à coups de cravache si impitoyablement administrés que le cheval, les yeux injectés de sang, tremblait visiblement.
--Je vous en prie, capitaine, épargnez cette pauvre bête, lui cria enfin Marthe indignée, croyez que ce spectacle est peu agréable, et vous nous avez assez prouvé que vous êtes bon cavalier.
--A vos ordres, mademoiselle, mais si vous étiez chargée de conduire un régiment ou de dresser un cheval, je vous assure qu'il faudrait un peu endurcir votre trop bon cœur.
--Je sais pourtant me faire obéir à l'occasion, croyez-le.
--J'en suis la preuve, fit le beau capitaine en s'inclinant avec une ironie souriante.
Et tout de suite il offrit ses services, se rendant utile, très gai, très remuant, un peu envahissant même. Edmée le regardait faire avec une satisfaction évidente. Ce jour-là, l'équilibre que, savamment, elle maintenait entre ses divers admirateurs--et tous les jeunes gens qu'elle voyait, elle les rangeait naturellement dans cette catégorie--se trouva un peu dérangé en faveur du jeune officier.
Celui-ci, du reste, ne cherchait nullement à cacher son admiration; il la dévorait des yeux hardiment, presque brutalement. Elle avait mis un léger costume de batiste bleu tendre, très simple, mais qui allait à merveille à sa beauté blonde. Elle prenait des petites mines impayables de ménagère, retroussant ses manches jusqu'au coude, relevant sa jupe de façon à laisser voir les plus jolis petits pieds du monde. Tandis que les autres jeunes filles ouvraient d'énormes paniers apportés par avance--on n'avait pas voulu de domestiques pour servir le déjeuner--Edmée se chargeait de remplir les carafes à la source. Le capitaine devait les remporter une fois remplies, mais elle tenait à y faire entrer elle-même l'eau pure, si fraîche que le cristal était tout de suite couvert d'une légère buée. Quelques pierres jetées au bon endroit facilitaient l'approche; mais il fallait alors se baisser et ne pas trop mouiller le bas de la jolie robe. Comment ne pas accepter la main solide qu'on lui offrait, ne pas permettre qu'on la soutînt? En bonne foi, il n'y avait pas moyen. Et qu'elle était donc jolie ainsi, toute à sa besogne, à demi agenouillée, l'air sérieux, tenant de la main droite sa carafe, tandis que l'autre s'abandonnait en toute confiance à la main du capitaine. Celui-ci se pencha aussi, et, dans l'eau limpide, leurs deux images un instant se confondirent. La voix du jeune homme frémissait en disant presque bas:
--Voyez, mademoiselle Edmée, la source nous marie, c'est la divinité du lieu, et la volonté des dieux est sacrée.
--Ce n'est que de l'eau, dit en riant Edmée, nullement scandalisée, et les poètes disent que l'onde est perfide.
--Laissez-moi vous dire que je vous adore; vous me rendez fou, et cela depuis le jour où je vous ai vue pour la première fois...
--En chemin de fer, interrompit Edmée, vous savez, les sifflets, les «cinq minutes d'arrêt», la fumée qui salit et sent mauvais--tout cela n'est guère poétique.
--Moqueuse! Je vous le dirai pourtant, je vous le répéterai tant, ce «je vous adore», que vous finirez par le croire.
--Mais je le crois.
--Ah! et cela vous fâche?
--Nullement. Cela m'amuse.
Le capitaine fit un mouvement brusque qui faillit compromettre l'équilibre de la jeune fille, et, à cet équilibre-là, Edmée tenait beaucoup plus qu'à l'autre.
--Ah! mais... prenez garde! ma carafe était presque pleine. Maintenant, il faudra recommencer.
--Tant mieux...
--Edmée! lui cria sa sœur, prends garde, tu vas prendre un bain qui n'aurait rien d'agréable, je t'en réponds. Et puis, tu sais, nous t'attendons pour commencer.
--J'arrive! Voici ma dernière carafe remplie.
--Après le déjeuner, murmura l'amoureux, vous me permettrez de vous parler un peu à l'écart, là où il n'y aura pas de trouble-fête.
Edmée ne répondit pas, mais un vague sourire et un regard coulé sous ses longs cils et qui n'avait rien de courroucé satisfirent pleinement le galant capitaine.
Cette petite scène, qui n'avait guère duré plus de cinq minutes, avait été notée par des yeux aussi vigilants, pour le moins, que ceux de la sœur aînée. Tout en aidant miss Jessie Robinson à déballer le pâté monstre et le jambon, Robert d'Ancel avait surpris l'attitude du capitaine et les coquetteries d'Edmée.
--Savez-vous, monsieur d'Ancel, que vous me répondez, tout de travers? Je vous demande où nous devons placer le pâté, et vous dites: «dans l'eau»...
--Je croyais que vous parliez du champagne, mademoiselle, qu'il s'agit de rafraîchir.
--Vous voyez bien...
--C'est que, sans doute, vous m'avez tourné la tête.
--Moi? Oh! que non, ce n'est pas moi.
Et un regard de la malicieuse Américaine désigna Edmée, qui à ce moment revenait de la source, sa carafe à la main. Robert se sentit rougir, et, furieux de cette faiblesse, rougit davantage, à en perdre contenance. Alors, on le croyait donc amoureux d'Edmée? Lui?... Mais il était le fiancé, ou à peu près, de Marthe. De nouveau, il regretta que le secret de cet engagement eût été si bien gardé. Il fut sur le point de tout dire, bien certain que, sur-le-champ, la nouvelle courrait d'oreille à oreille, et puis il n'osa pas. Il n'était pas seul en cause. Marthe désirait la liberté pour elle comme pour lui; et, de fait, cette calme personne semblait, aussi peu que possible, ou amoureuse, ou jalouse. Sans doute, elle lui dirait bientôt de sa voix douce et froide qu'il était libre, qu'elle ne serait jamais sa femme. A cette pensée, il fut pris d'une émotion violente, et cette émotion ressemblait terriblement à de la joie. Cependant il avait désiré ce mariage et, sans éprouver de passion véritable pour son amie d'enfance, il s'était senti attiré vers elle, il avait rendu justice à ses qualités de cœur et de tête. Alors?...
Mais il ne voulait pas se questionner; il voulait être heureux pendant quelques heures, si cela se pouvait!
Une grande nappe étalée au pied du hêtre monstre, qui dominait toute la clairière et dont les racines énormes formaient un siège naturel, disparaissait maintenant sous le mélange bizarre de plats divers, depuis le poulet froid jusqu'au dessert, de bouteilles, de couverts mis à la diable par les amateurs, de fleurs cueillies dans le bois et jetées pêle-mêle. Moins il y avait d'ordre et plus cela semblait ravissant à ces gens du monde qui n'auraient certes pas toléré un domestique faisant son service aussi mal qu'ils faisaient le leur. On se plaça n'importe comment, chacun à sa fantaisie; on était fort mal assis sur le gazon, il fallait, pour prendre une bouteille ou du pain au milieu de la nappe, se mettre à genoux, c'était incommode et délicieux. Le soleil filtrait à peine ici ou là à travers la fouillée, mettant de tremblotantes taches d'or sur le gazon, réveillant l'eau de la source, s'accrochant à une chevelure de femme, à un pli de robe claire.
Le capitaine avait trouvé une place pour Edmée en face de sa sœur, mais Robert veillait.
--Mademoiselle Edmée, dit-il, Marthe vous a réservé un bout de son trône. Voyez, vous formerez ainsi un groupe adorable, et nous serons vos sujets à toutes deux.
Edmée ne se fit pas prier. Un trône, qu'il fût fait d'une racine d'arbre ou de bois doré et de velours, lui appartenait de droit. Rieuse, elle se glissa entre les groupes, sauta par-dessus un panier à provisions et s'assit à côté de sa sœur. Elle passa le bras autour de la taille de Marthe et se blottit contre elle. Un instinct lui disait qu'on ne la trouvait jamais plus jolie que lorsque son charmant visage, souriant et malicieux, se pressait tout contre la figure régulière mais un peu pâle et sérieuse de la jeune châtelaine. Edmée était toujours caressante et câline; jamais plus, cependant, que lorsque ses caresses avaient des témoins. A côté d'elle, Marthe semblait presque froide; elle réservait ses caresses pour l'intimité.
M. Bertrand profita d'un moment où Robert allait chercher le champagne pour lui souffler rageusement:
--C'est pour me séparer d'elle que tu lui as offert la moitié du siège de sa sœur?
--C'est possible, répondit Robert avec beaucoup de calme. Tiens, porte donc cette bouteille-là; je me charge des autres.
--Tu te charges de beaucoup de choses, même de celles qui ne te regardent pas. Veux-tu que je te dise la vérité? Tu es jaloux, furieusement jaloux.
--Ah! ça, mon cher, ce n'est pas le moment de faire une scène; on nous regarde déjà. C'est moi qui t'ai présenté à ces jeunes filles, je suis un peu responsable de ta conduite; tu oublies un peu trop que tu n'es pas ici en garnison et que, dans notre monde, on ne fait pas la cour tambour battant.
--Si cette façon de faire la cour plaît, tandis que tes airs d'amoureux transi déplaisent?... Tu n'es ni le père ni le frère d'Edmée, que je sache.
--Finissons, Bertrand, n'est-ce pas? Mlle Levasseur est presque une enfant, elle ne sait pas à quel point tu es compromettant...
--Et tu te charges de le lui dire?
--A elle ou à sa sœur, oui, je ne m'en cache pas.
--C'est ce que nous verrons!
Il n'en put dire plus, car, en effet, la discussion rapide, presque à voix basse, avait été remarquée.
--Est-ce un duel qui se prépare? demanda en riant miss Robinson, ne sachant pas combien elle approchait de la vérité.
--En effet, mademoiselle, répondit Georges Bertrand, un duel à coups de verres de champagne. D'Ancel prétend qu'il a la tête plus solide que moi; les paris sont ouverts!
A partir de ce moment, on eût dit que le champagne produisait à l'avance son effet sur le jeune officier; sa gaieté un peu fébrile finit par gagner tout le monde, à l'exception de Marthe qui trouvait que le ton de la conversation était un peu trop monté.
Après le déjeuner, qui fut prolongé le plus possible, il y eut une détente. Les Américaines, infatigables, proposèrent des jeux, mais, décidément, il faisait trop chaud. On resta à l'ombre des grands arbres, causant à bâtons rompus, en attendant l'heure du retour. Quelques jeunes jeunes filles, parmi elles Edmée, s'éparpillèrent à la recherche de fleurs et de fougères. Robert, pris de remords, ne quittait pas sa fiancée, causait avec elle doucement, affectueusement, et la pauvre Marthe un instant crut qu'il lui revenait, qu'il avait été ébloui, mais que l'éblouissement était passé. Subitement, elle le vit tressaillir.
--Qu'y a-t-il?
--Votre sœur est-elle au milieu de ces jeunes filles là-bas? Vos yeux voient mieux que les miens.
--Non, certes, elle n'y est pas.
--Et Bertrand a disparu, lui aussi. J'aurais dû m'en douter.
--Pourquoi? que s'est-il passé?
--Marthe, c'est moi qui suis en faute. Je vous avais présenté Bertrand, je ne pouvais pas faire autrement, c'est un camarade, il s'est attaché à moi dans son désœuvrement de Trouville. J'aurais dû vous prévenir, cependant; c'est un garçon violent, peu scrupuleux, ce n'est pas du tout le mari qu'il faut à votre sœur.
--Soyez sans crainte, Edmée ne compte pas être sa femme; elle a pesé le pour et le contre, car, avec ses airs évaporés, elle a un sens pratique de la vie singulièrement développé. Elle ne se mariera qu'à bon escient. Le capitaine est militaire, il n'est pas très riche, et le nom--un nom quelconque--ne la tente nullement.
--Mais elle se laisse compromettre par lui! En ce moment, je gage que ses petites amies, là-bas, jasent sur son compte et savent très bien qu'elle a accordé un entretien à Bertrand.
Marthe se leva.
--Allons ensemble faire un tour; cela aura un air plus naturel que si vous alliez seul les interrompre. Ils ne peuvent pas être bien loin.
Marthe trouvait au fond que Robert prenait la chose bien à cœur, qu'il était très nerveux, très irrité. Ce fut en silence qu'elle le suivit.
Georges Bertrand, en effet, tout en offrant ses services aux jeunes filles, leur cueillant de grandes fougères, des branches de clématite, ou des traînées de lierre, avait insensiblement entraîné Edmée sous prétexte de violettes tardives qu'il prétendait avoir trouvées. Le taillis était fort épais en cet endroit, et le ruisseau y entretenait une fraîcheur délicieuse.
--Et vos violettes, où sont-elles?
--Plus loin, là où elles seront seules à nous entendre.
--Alors, dit Edmée souriant, très maîtresse d'elle-même, c'est un guet-apens?
--Non, c'est le rendez-vous que vous m'avez accordé.
--Mais, je ne vous ai rien accordé du tout, monsieur Bertrand!
--Vous croyez?... Alors vos yeux ont menti, voilà tout.
--Que vous ont dit mes yeux?
--Que vous vouliez bien m'écouter, que vous me saviez fou de vous et que cette folie, vous êtes prête à la partager...
--Alors, en effet, ils ont menti. Sachez, mon capitaine, que je ne ferai jamais de folie, que je suis une petite personne très raisonnable...
--Alors, si vous êtes une petite personne raisonnable, vous savez que ce que vous avez de mieux à faire, c'est de vous marier de suite.
Un léger nuage passa sur le front de la jeune tille.
--Pourquoi? Je n'ai que dix-huit ans.
--Pourquoi? Je vais vous le dire. Parce que vous ne seriez pas longtemps heureuse avec votre sœur. Pour l'instant elle joue à la petite maman, vous êtes pour elle une poupée toute neuve et dont elle raffole. Cela ne durera pas. Vous sortez de deux mondes, non pas seulement différents, mais hostiles. Vous l'avez bien vu lorsque vous avez proposé de jouer la comédie. Mlle Levasseur craint que vous ne la jouiez trop bien, en fille de votre mère.
Edmée cassa net une branche, et, colère, rageuse, en déchiqueta les feuilles, mais elle ne dit rien.
--C'est un petit indice, continua le capitaine, mais très suffisant. Votre sœur a l'habitude de passer huit ou neuf mois en pleine campagne; croyez-vous qu'elle change sa façon de vivre pour vous faire plaisir, pour vous accompagner dans un monde où vous seriez acclamée reine, tandis qu'elle y serait négligée?
--Vous plaidez pour les besoins de votre cause, fit Edmée un peu moqueuse.
--C'est vrai, car je vous aime, car je vous veux pour ma femme, à moi pour toujours. Il n'y a rien que je ne fasse pour vous obtenir, pour vous arracher, de force s'il le faut, à ce monde si peu fait pour vous...
--Et à M. d'Ancel, n'est-ce pas? dit en riant Edmée.
--Ah! vous savez qu'il est amoureux de vous--et cela vous amuse--comme mon amour à moi aussi vous amuse? Prenez garde; je vous jure qu'il y a des moments où je vous tuerais plutôt que de vous voir à un autre.
--Voyons... le drame est bien démodé, songez donc.
--Au théâtre, plus que dans la vie. Jamais il ne s'est vu plus de crimes de la passion que de nos jours--et moi, je suis capable de crime...
Edmée avait gardé jusqu'à présent son calme moqueur de petite Parisienne peu sentimentale, fort brave aussi, mais elle commençait à trouver cet amoureux un peu gênant; elle se demandait si les nombreux verres de champagne du déjeuner n'étaient pas pour quelque chose dans son exaltation. Elle le trouvait affreux avec ses yeux injectés de sang, sa respiration haletante, son teint cramoisi; elle ne reconnaissait plus son beau capitaine.