UN COMBAT DE TRUITES]

... leurs petits sont mignons,Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.Chinois attendant que sonserin veuille bien chanter.Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.LES «COOK» ET LES «CURIOS»Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «Je connaistelle ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de l'Ernest-Simonset, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ontvu, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels cerveaux! Quels estomacs!On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.L'omnibus chinois et la charrette tartare.Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. «Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de procéder, si vous avez envie du bibelot:Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, le marché est conclu,--et vous êtes volé.Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, en point de Pékin ou tissées encrosseu, sont très en faveur auprès des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues bagatelles.Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas grand'chose chez lui pour mille dollars.Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les chinoiseries vont devenir très à la mode.Un marchand d'eau.J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de jadis.Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés y pourraient puiser de profitables leçons.L. Sabattier.--A suivre.--Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va remonter à la surface le ventre en l'air.UN COMBAT DE TRUITES]PHOTOGRAPHIES SUB-AQUATIQUESNos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, plongépour luidans les ténèbres. Au contraire, cet observateur aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette glace!Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit l'opération d'une tout autre façon.La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à l'instant.C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le duel s'engageait.» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et retournaient au combat avec plus de rage.» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et objet de ce duel à mort.»Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, épouvantés par l'ardeur des combattants.Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.V. Forbin.Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrapepar la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air: elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la profondeur et remonte à grands coups de patte.--Photographies du Dr Francis Ward.DEUX PLONGÉES D'OISEAUX AQUATIQUES SURPRISES PAR L'INSTANTANÉL'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU SOLEIL.--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000 litres à la minute),à Tolga, dans le Sud-Algérien.--Phot. A. Bougault.En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions d'une étendue considérable.Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 hectares.Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à la minute.De 1904 au 1er mars 1913...................................... 183.000Soit au total............................................................. 459.000permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent se livrer aux cultures les plus variées.En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est probable.Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légiond'honneur.UN DOYEN DE L'ARMÉE FRANÇAISELa défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses deuils la patrie cruellement blessée.Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec 52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses pièces, enguirlandées de lauriers.Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur.Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et «l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos touchant, qu'a rapporté, dans leMatin, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse et triomphante.»UN ENGAGEMENT AU MAROCC'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc même, sollicitent leur attention.Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.Le commandant de Laborderie.Phot. Chevalier.Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, en quelques moments, balayés, en pleine fuite.Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des chevaux.«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul coup de feu.»A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef d'état-major.UN DEUIL A L'INSTITUT: M. THUREAU-DANGINM. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une sévère méthode et un style précis.D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans leCorrespondantet leFrançais--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration:Royalistes et Républicains(1874) etle Parti libéral sous la Restauration(1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande histoire en sept volumes dela Monarchie de Juillet(1884-1892), d'une grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, dans cette compagnie.En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. Thureau-Dangin:l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, au dix-neuvième siècle, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel fut ajouté unNewmancatholique, recueil, très soigneusement élaboré, des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid Ward.M. Thureau-Dangin (portraitpar Marcel Baschet).--Phot. E. CreveauxLa mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de 10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans leFigaro, M. André Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.Guillaume II.Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à Cadinen.LE SEIGLE DE L'EMPEREURGUILLAUME II INDUSTRIEL ET AGRICULTEURIl y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de l'élevage.Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de uhlans».Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour quatre familles.C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très importantes: celui d'un dépôt mortuaire...Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une fourmilière, et les protestations ne manquent pas.Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.La résidence du propriétaire impérial dans le domaine deCadinen.--Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende.LES PROGRÈS DE L'ARMÉE TURQUE A TCHATALDJAUn lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation militaire:Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.Jeudi 13 février--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception fût faite pour l'envoyé deL'Illustration; Enver bey lui-même a parlé en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations de l'armée de l'Est.Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai jamais cessé de rencontrer ici.On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la tempête.Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen. Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une surabondante vitalité.... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas, Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la retraite du reste de l'armée.Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de Loule-Bourgas et de Viza...L'UNION DES OFFICIERSVendredi 14.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse le coin des paupières et rapetisse les yeux.Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre les ennemis de la patrie.»Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.Sur la rive du Karasou débordé, près de Bachtchekeui: au premier plan, le capitaine Rechid bey.Le pont en pierre de Tchataldja, détruit par les Bulgares et provisoirement réparé par les Turcs.Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletantL'Illustration, le commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui se termine par ce beau vers:Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes encore ici!»DANS LES MARÉCAGES DU KARASOUDimanche 16.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à quinze kilomètres en avant de Tchataldja.Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques, aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en comble par les Bulgares avant leur retraite.Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté par les Turcs à leur retour.Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie; nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois: tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe, s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant soit-il, ne débrouillera à coup sûr.Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les Bulgares dans leur retraite.A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà, nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à rétablir un pont démoli par l'ennemi.Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les pieds...Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.CE QUI A ÉTÉ DÉTRUIT ET CE QUI SUBSISTE A TCHATALDJA... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est réinstallée.Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.Mardi 18.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en avant reprendra.OPÉRATIONS A GALLIPOLI ET MOUVEMENTS DE TROUPESConstantinople, vendredi 21 février.J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et d'autre.Une mosquée incendiée par les Bulgares, àTchataldja.Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares entre Bogados et Silivri.C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La 31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 petits.... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.Georges Rémond.LES LIVRES & LES ÉCRIVAINSLittérature militaire.Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 dans leCorrespondanten un volume intituléNos Frontières de l'Est et du Nord(Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, capables de la faire respecter.Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son territoire en cas de conflit.Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à l'extérieur.Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement reste insuffisant.C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dansUne réponse française au programme militaire allemand(Berger-Levrault, 2 fr. 50). Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés avec précision.R. K.Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine deLa Petite Illustration,et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.M. HENRI GOUNOUILHOULe directeur de laGirondeet de laPetite Gironde, les deux grands journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.M. Henri Gounouilhou.--Phot. Terpereau.Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui lui succèdent aujourd'hui.La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses représentants les plus respectés.La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure du disparu.UN GRAND BATISSEURUne bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres. Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de Chaillot.M. Eugène Thome.--Phot. Mathieu-Deroche.On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes, etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20 millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à verser le lendemain.M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et François Carnot.DOCUMENTS et INFORMATIONSLa T. S. F. à Hanoï.L'antenne.                            Le poste.Le nouveau poste de T. S. F. à Bac-Mai (près Hanoï).Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient; elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong), Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va être commencée.Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4 pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à 80 et à 220 mètres des pylônes principaux.Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une surface totale de 15.000 mètres.Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000 kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus, le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.Floraison exceptionnelle de l'amandier.La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert (Seine-et-Marne).Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24 février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12 mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment, n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification brusque de l'état atmosphérique.Le plus grand aqueduc du monde.On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction, semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit 376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en acier de 6 pieds de diamètre.Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres, la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le granit.L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812 pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9 milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.LE RÉSEAUDES PRIMEURS ET DES FLEURSA l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition, irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet, habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort considérable et un grand esprit de suite.Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines de la Méditerranée.Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points multiples de la grande artère.Graphiques montrant la progression du trafic des fleurset des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée, qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.Dans ces conditions, les fleurs cueillies à Nice le matin et expédiées à une heure du soir parviennent à:

... leurs petits sont mignons,Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

... leurs petits sont mignons,Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

... leurs petits sont mignons,

Beaux, bien faits et jolis sur tous leurs compagnons.

Chinois attendant que sonserin veuille bien chanter.

Ils ont des mines éveillées et enjouées. Ceux qui gambadent par les rues sont, en cette saison, très sommairement habillés; quelques-uns, même, vont tout nus. Ils sont, en général, bien râblés et volontiers bedonnants. Les tout petits ont, quelquefois, des coiffures à mourir de rire: ce sont des mèches de cheveux tressés, ficelés avec des rubans de toutes couleurs, formant plusieurs pointes dirigées en l'air, en avant, en arrière ou sur les côtés; autour de la base de chacune de ces mèches le crâne est soigneusement rasé et l'on obtient ainsi autant de petits paratonnerres destinés à chasser les mauvais esprits en cas de maladies. Leur nombre, leur emplacement et leur direction sont, après mille cérémonies, choisis et précisés par le sorcier du quartier dont les ordonnances et prescriptions sont religieusement observées.

Je vous assure que la plupart de ces jeunes magots sont autrement plaisants à voir que certains petits Européens fagotés à la mode berlinoise ou new-yorkaise qu'on rencontre, promenés par leur bonne chinoise, dans les rues des légations ou à l'Hôtel des Wagons-Lits.

Pas banal, cet Hôtel des Wagons-Lits! C'est un véritable amusement que d'y voir défiler les touristes; tous les jours de nouvelles têtes. Je suis étonné du nombre de gens qui passent par Pékin, y restent un jour ou deux, font rapidement les visites ordonnées par Cook et s'en vont ailleurs, continuer le même métier. Moi, qui ai fait ce voyage comme on accomplit un pèlerinage, je considère avec beaucoup d'intérêt et de curiosité ces gens qui, se déplaçant apparemment pour leur plaisir, ne regardent rien et n'ont qu'une préoccupation: passer dans le plus d'endroits possible pour pouvoir dire ensuite: «Je connaistelle ville, tel monument, tel peuple, telle oeuvre d'art.» Nous voyons reparaître à l'hôtel nombre de nos anciens co-passagers de l'Ernest-Simonset, parmi eux, une bande d'Allemands qui, nous ayant quittés à Singapour, il y a un mois, après avoir visité les Indes, ontvu, depuis, Sumatra, Java, Bornéo, le Siam, le Cambodge, l'Annam, le Tonkin, Hong-Kong, Canton, Changhaï, le Japon, et s'en retournent, maintenant, à Berlin, en passant par Pékin, Moukden, Karbine, le Baïkal, Moscou et Pétersbourg. Les Allemands sont passés maîtres dans l'art de voyager ainsi. Ils sont pires que les Anglais, car, circonstance aggravante, ils vont par troupe, pour l'économie, et il leur en faut beaucoup pour pas cher. Monuments, musées, sites, temples, palais, curiosités de tout genre, ils avalent ça comme des saucisses. Quels cerveaux! Quels estomacs!

On voit aussi beaucoup de gens affairés qu'on devine être des financiers. Les petits emprunts, en attendant le grand, donnent beaucoup de mal--et de beaux bénéfices--à maint banquier, maint courtier et maint intermédiaire. A l'heure du thé, l'animation est grande dans le hall: au milieu des clients, des marchands chinois circulent, engageants, tentateurs, offrant des broderies, des porcelaines, des bronzes, des peintures, des ivoires, des jades, des bijoux, des pierres, des robes, des «curios» enfin, puisqu'il faut appeler toutes ces choses par le nom générique qu'on leur donne ici en Extrême-Orient.

Ces marchands de «curios» sont là, une douzaine, installés dans les couloirs, leurs pacotilles par terre ou sur des banquettes de vestibule; ils sont complaisants, empressés, accommodants; très accommodants même: pour peu que l'acheteur en exprime le désir, ils consentent sur leurs prix des rabais considérables, et il n'est pas rare d'obtenir pour un dollar un objet qu'on vous avait proposé pour vingt. Et ne croyez pas que le vendeur y perde; il gagne un peu moins voilà tout.

L'omnibus chinois et la charrette tartare.

Ces négociants parlent presque tous un peu d'anglais, et le marchandage est très amusant. En voici un qui apporte à notre table une potiche: il la tient avec précaution, comme une pièce de grande valeur, et la dépose gentiment près de votre tasse en disant: «Very old.» Vous jetez un regard négligent sur la chose, elle vous tente un peu, vous la prenez, la retournez. Le Chinois vous dit: «Very cheap.» Vous demandez combien. «Cinquante dollars.» A partir de ce moment, il y a deux façons de procéder, si vous avez envie du bibelot:

Première manière: vous le reposez sur la table en disant que vous n'en voulez pas. Le marchand, alors, vous le remet dans la main en vous répétant que c'est très vieux: ça date au moins de Tien Long, si ce n'est des Ming. Il vous demande quel est votre dernier prix, comme si vous en aviez déjà proposé un premier. Vous n'en voulez toujours pas; il diminue ses prétentions. Quand il arrive--et ce n'est pas long--à un rabais de 50%, vous lui rabattez encore la moitié: neuf fois sur dix, le marché est conclu,--et vous êtes volé.

Ou bien, croyant faire une proposition dérisoire, vous offrez, de vous-même, la moitié du prix demandé: l'autre se récrie, proteste qu'il perd de l'argent, puis vous amène à couper la poire en deux, et l'affaire se fait au grand contentement des deux parties.

Il y a aussi celui qui remporte, d'un air indigné, son bibelot qu'il vous rapporte, au bout de cinq minutes, et qu'il vous laisse pour le prix que vous aviez, ingénument, fixé vous-même.

Les robes chinoises de cérémonie, toutes magnifiquement brodées de soie, en point de Pékin ou tissées encrosseu, sont très en faveur auprès des dames, touristes ou résidantes. Les marchands en exhibent des quantités, les unes toutes neuves, d'un vilain ton, d'autres anciennes et délicieuses de couleur. A de certains moments, le hall ressemble à un salon d'essayage; les Chinois, aidant leurs clientes à passer les somptueux vêtements par-dessus leurs toilettes de ville, de tennis ou de dîner, se montrent adroits vendeurs, flatteurs astucieux et habiles à profiter de la coquetterie féminine. Ces robes sont très appréciées des Américaines qui s'en servent comme de sorties de bal.

Quand vous avez séjourné quelques jours à l'hôtel, tous les marchands vous connaissent. Ils viennent alors, fréquemment, vous relancer jusque dans votre chambre; après de grandes salutations ils s'accroupissent, défont leurs paquets et, en un clin d'oeil, garnissent le plancher, les meubles, le lit et jusqu'à vos genoux de bibelots, d'étoffes, de porcelaines, de bouddhas, de boîtes à opium; vous avez l'air d'être dans une boutique de curiosités: vous commencez par envoyer promener l'intrus, puis, amusé, vous laissez la lettre commencée, vous palpez quelques soies, vous examinez un bronze, vous caressez un morceau de jade finement fouillé et vous finissez par acheter quelques menues bagatelles.

Tous ces petits achats ne sont pas ruineux; mais, si l'on veut avoir vraiment de belles pièces, des raretés, il faut y mettre le prix; il y a, près du Pé Tang, un certain Paul, Chinois catholique, ancien boy de Mgr Favier, qui tient une boutique de curios des plus achalandées. L'ancien évêque de Pékin était un collectionneur enragé, paraît-il, et ledit Paul lui servait à la fois de limier et de rabatteur dans ses chasses aux bibelots. A la mort de son maître, ayant pris goût à la chose et ayant acquis une certaine compétence, il s'établit, marchand; et son magasin est, un véritable musée où tout est rangé et étiqueté par ordre chronologique et par spécialités. 11 est très accueillant et fait très gracieusement les honneurs de ses vitrines aux amateurs. Seuls, ses prix sont inabordables et, de plus, ils sont fixes: on n'a pas grand'chose chez lui pour mille dollars.

Il y a, chez des collectionneurs comme MM. Vérondard ou d'Almeida, des peintures, des laques, des meubles ou des bronzes dont je n'ose pas vous dire les prix et que les amateurs s'arrachent, car, paraît-il, les chinoiseries vont devenir très à la mode.

Un marchand d'eau.

J'ai vu, chez le général Munthe, des peintures anciennes qui sont de véritables chefs-d'oeuvre et qui laissent bien loin derrière elles, à mon avis, les productions les plus réputées des vieux maîtres japonais. Ceux-ci, du reste, ne furent que des imitateurs très habiles et, en tout cas, se sont très visiblement inspirés des nobles artistes chinois de jadis.

Ces belles choses que j'ai eu la bonne fortune d'admirer pourraient, si leurs possesseurs voulaient s'y prêter--et j'en connais plusieurs qui le feraient volontiers--former une exposition remarquablement intéressante à la suite d'un de nos nombreux salons; ce serait--au moins pour le public--une révélation, et beaucoup de nos chers maîtres les plus cotés y pourraient puiser de profitables leçons.L. Sabattier.--A suivre.--

Les truites rivales se poursuivent en cercle, la plus féroce cherchant à mordre l'autre à la queue; la première, exaspérée, se retourne; elles se saisissent à la mâchoire et s'efforcent de se retourner sur le dos; elles y parviennent et la plus faible, épuisée, va remonter à la surface le ventre en l'air.

Nos lecteurs n'ont certainement pas oublié les photographies de ce distingué médecin d'Ipswich, le docteur Francis Ward, qui, passionné d'histoire naturelle, a imaginé un ingénieux moyen d'enregistrer les faits et gestes de la gent aquatique. Rappelons simplement qu'il a fait construire sur sa propriété, profondément entamée par une calanque, une chambre d'observation séparée de l'eau par une grande glace sans tain.

A l'égard du poisson ou de la créature amphibie qui nage dans la calanque, cette glace joue le rôle d'une muraille opaque: le nageur, même en s'approchant jusqu'à la toucher, ne voit rien de ce qui se passe de l'autre côté de la glace, et n'aperçoit donc pas l'observateur, plongépour luidans les ténèbres. Au contraire, cet observateur aperçoit si nettement les plus petits poissons qui vont et viennent à quelques mètres de lui qu'il en oublie parfois l'existence même de cette glace!

Grâce aux dernières photographies prises par le docteur Ward dans son laboratoire sous-marin, grâce aussi aux notes que notre savant collaborateur a bien voulu nous adresser, il nous est possible de reconstituer certaines phases de l'existence de la truite.

Par exemple, on croyait jusqu'ici que la femelle creusait un trou dans le gravier, y déposait ses oeufs, et les recouvrait soigneusement en repoussant le sable avec son museau. Le docteur Ward nous décrit l'opération d'une tout autre façon.

La truite, couchée sur le flanc, écarte sous elle les grains de gravier et creuse ainsi une sorte de tranchée où se déposent les oeufs. Elle se traîne un peu plus loin et répète l'opération; et, tandis qu'elle dépose une nouvelle quantité d'oeufs dans le prolongement de la tranchée, sa queue, en s'agitant, ramène le gravier sur le sillon labouré à l'instant.

C'est à cette époque que les mâles se livrent de terribles combats, dont les photographies du docteur Ward retracent les principales péripéties.

«J'avais déposé dans mon bassin, nous a-t-il raconté, trois grandes truites arc-en-ciel, dont une femelle. Un matin, je remarquai que la surface était très agitée, et, comprenant que les deux mâles se querellaient, je m'empressai de descendre dans ma chambre d'observation. Ce fut ainsi que je pus assister à un duel qui dura vingt minutes.

» Les deux truites se poursuivaient en cercle tout autour du bassin, la plus féroce réussissant parfois à mordre l'autre aux filaments de la queue. Soudain, celui des deux mâles qui s'était tenu jusqu'alors sur la défensive se retournait, exaspéré, et s'élançait sur son ennemi, et le duel s'engageait.

» Après de rapides passes, les deux rivaux se saisissaient mutuellement par les mâchoires et s'efforçaient de se retourner l'un l'autre sur le dos. Au bout de deux minutes, l'un faiblissait visiblement, et l'autre commençait à le secouer, comme un terrier fait d'un rat. Puis, ainsi que deux boxeurs aux sons du gong, ils se séparaient brusquement, faisaient quelques tours dans le bassin, comme pour reprendre haleine, et retournaient au combat avec plus de rage.

» Après plusieurs reprises, le plus fort réussissait à saisir le plus faible plus profondément entre les mâchoires, et, le secouant avec une extrême violence, il le retournait sur le dos et commençait à tournoyer avec lui. Épuisé, il lâchait enfin prise, et le vaincu remontait lentement à la surface, le ventre en l'air, prêt à exhaler son dernier soupir, tandis que le vainqueur allait rejoindre la femelle, cause et objet de ce duel à mort.»

Comme nous l'a fait remarquer l'auteur, dans la première des trois photographies consacrées à ce combat, les deux images supérieures sont les réflexions des poissons, reflétés par la surface de l'eau, formant miroir. Dans la deuxième, les combattants sont si près de la surface qu'elle est troublée, et n'offre conséquemment qu'une réflexion imparfaite. Dans la troisième, qui représente la fin du duel, nous distinguons à l'arrière-plan de petits poissons qui s'enfuient, épouvantés par l'ardeur des combattants.

Quant aux photographies ci-dessous, qui nous montrent à nouveau les curieux mouvements des oiseaux plongeurs, déjà traités dans un précédent article, elles font partie de la documentation d'un livre que le docteur Francis Ward prépare sur la photographie sous-marine.V. Forbin.

Le pingouin plonge à la recherche d'un poisson, l'attrapepar la queue, puis par la tête, et remonte à la surface.

Poule d'eau plongeant dans un sillage de bulles d'air: elle rabat les ailes sur ses flancs, tend le cou, file à travers la profondeur et remonte à grands coups de patte.--Photographies du Dr Francis Ward.

L'EAU JAILLISSANTE AU PAYS DU SABLE ET DU SOLEIL.--Percement du plus abondant des puits artésiens du monde (30.000 litres à la minute),à Tolga, dans le Sud-Algérien.--Phot. A. Bougault.

En même temps que cette belle photographie de notre correspondant de Biskra, nous avons reçu du lieutenant de Saint-Germain, chef du service des Forages artésiens des territoires du sud de l'Algérie, les lignes suivantes qui l'expliquent et la commentent éloquemment:

Le Sahara, selon l'opinion généralement admise, est un pays absolument privé d'eau; cette affirmation est bien loin de la vérité; dans toutes les parties du Sahara habitées, l'eau existe en abondance; seulement elle n'est pas à la surface, il faut l'aller chercher plus ou moins profondément selon les régions; c'est dans ce but qu'a été créé, par les soins du gouvernement général de l'Algérie, un service des Forages artésiens des territoires du Sud, chargé de découvrir l'eau, de l'amener à la surface et de permettre la mise en valeur progressive de régions d'une étendue considérable.

Le 9 février dernier, un des ateliers de ce service a mis à jour à Tolga, oasis située à 36 kilomètres de Biskra, une nappe artésienne débitant 500 litres à la seconde, soit 30.000 litres à la minute. Comme on peut s'en rendre compte par la photographie, c'est une véritable rivière qui vient de jaillir, apportant la richesse dans les oasis de l'ouest de Biskra et permettant la mise en valeur de plus de 3.000 hectares.

Ce débit est de beaucoup le plus important obtenu jusqu'à ce jour dans le monde entier par un atelier de forages artésiens; le record antérieur appartenait, avec 12.500 litres à la minute, au puits dit Aïn Tarfount S'rira, foré on 1907 dans l'oasis de Tamerna (Touggourt) par un autre atelier du service des Forages artésiens des territoires du Sud.

Ces heureux succès ne doivent pas être considérés comme des faits isolés, à côté il en est de moins éclatants mais dont le nombre considérable a permis la mise en valeur et l'extension des oasis de l'oued Rhir, de Touggourt, d'Ouargha, El Golea, In Salah.

De 1854 à 1904, le débit total des puits forés atteint. 276.000 litres à la minute.De 1904 au 1er mars 1913...................................... 183.000

Soit au total............................................................. 459.000

permettant d'irriguer 1.800.000 palmiers, représentant un revenu annuel de près de 9 millions de francs et sous lesquels les indigènes peuvent se livrer aux cultures les plus variées.

En présence de ces résultats, il est inutile d'insister sur l'intérêt capital que présente pour l'Algérie la continuation méthodique de l'oeuvre entreprise et son extension progressive à toutes les régions encore déshéritées, où cependant la découverte de l'eau artésienne est probable.

Le général Joffre donnant l'accolade au colonel Teyssier,le défenseur de Bitche, promu grand officier de la Légiond'honneur.

La défense de Bitche qui, de juillet 1870, tint bon jusqu'à, la paix signée, fut un des faits d'armes admirables qui consolèrent de ses deuils la patrie cruellement blessée.

Le colonel Teyssier commandait la place, à la tête de 2.400 hommes, avec 52 canons, dont 17 seulement pouvaient servir. Contre 20.000 Bavarois, il tint deux cent trente jours, ayant essuyé trois bombardements successifs. Et, la paix signée, il sortit, emmenant ses drapeaux et ses pièces, enguirlandées de lauriers.

Le colonel Teyssier vit encore. Il habite, vieillard de quatre-vingt-douze ans, universellement vénéré, Albi, la ville où il naquit en août 1821. Et le gouvernement de la République, en un moment où il convient de signaler plus que jamais à l'admiration des foules les grands devancier, vient de l'élever à la dignité de grand-officier de la Légion d'honneur.

Dimanche dernier, M. le général Joffre, le généralissime, le chef suprême de l'armée, allait lui remettre la plaque d'argent, insigne de cette dignité. Ce fut une cérémonie profondément émouvante.

Le glorieux défenseur de Bitche, droit encore, et bombant le torse sous l'habit noir et le gilet en coeur comme jadis sous la tunique de sous-lieu tenant, de blanc ganté, correctement, les cheveux et «l'impériale» pas plus que grisonnants, reçut, souriant, devant le Jardin national, en présence du drapeau du 15e de ligne, respectueusement incliné, l'accolade du général Joffre. Et le soir, rentré chez lui, il tenait, à sa famille et à ses amis, ce propos touchant, qu'a rapporté, dans leMatin, M. Hugues Le Roux: «Je n'ai connu qu'un si beau jour: quand les dames et les jeunes filles de Bitche m'ont apporté, sur la fin du siège, un drapeau qu'elles avaient brodé avec les franges d'une bannière de l'église, et auquel on avait accroché l'écharpe du maire de Sarreguemines. En le recevant, je leur ai dit: «Je demanderai que ce drapeau soit déposé au musée d'artillerie, jusqu'au jour où il pourra être rapporté ici par une armée française valeureuse et triomphante.»

C'est une affaire qui fut chaude, comme elles sont toutes au Maroc, où l'ennemi a toujours «un cran» extraordinaire, mais dont les journaux n'ont point parlé, parce que trop d'incidents, ici et là, et au Maroc même, sollicitent leur attention.

Le 24 janvier, le colonel Reibell--qui, en l'absence du général Dalbiez, commande la région de Meknès--revenant de Kasbah el Hajeb, un de nos postes avancés en pays berbère, avec la colonne Neltner, rejoignait, à Aïn Marouf, une force commandée par le chef de bataillon de Laborderie, du 4e tirailleurs. Cette arrivée, cette jonction causèrent dans la région quelque effervescence. Et à peine le colonel Reibell arrivait-il que les crêtes, sur son passage, se garnissaient de Marocains. Peu à peu, on les voyait descendre, agressifs, vers le camp. C'était une harka des Béni M'Guild qui venait nous attaquer.

Le commandant de Laborderie.Phot. Chevalier.

Le colonel Reibell confia au commandant de Laborderie le soin de la tenir en respect. Un détachement de sortie, sous les ordres du capitaine Chardenet, fut formé, avec mission d'attirer, par une attaque simulée, suivie d'un mouvement en arrière, les agresseurs qu'on devait ainsi attirer dans la plaine. La manoeuvre s'exécuta de façon remarquable, et au moment où les Béni M'Guild, au nombre de plus de 2.000, croyaient envelopper et tenir les nôtres--trois pauvres compagnies!--ils étaient soudain surpris par le feu de l'artillerie, bien embusquée, silencieuse jusqu'alors, attaqués par les tirailleurs qui les prenaient de flanc et, en quelques moments, balayés, en pleine fuite.

Ils laissèrent sur le terrain de nombreux cadavres, des armes, des chevaux.

«L'heure avancée et la faiblesse de nos effectifs, nous écrit un témoin oculaire, ne nous permirent pas de les poursuivre dans leurs gorges montagneuses, mais leur déroute était si complète qu'ils laissèrent entre nos mains leurs morts et des armes en abondance et que nous pûmes rentrer au camp d'Aïn Marouf à la nuit tombante sans essuyer un seul coup de feu.»

A la suite de cette brillante action, le commandant de Laborderie a été proposé pour le grade de lieutenant-colonel. Il vient, depuis, d'être appelé à Casablanca auprès du général d'Esperey, comme sous-chef d'état-major.

M. Paul Thureau-Dangin, l'éminent historien qui, on 1908, avait remplacé, au secrétariat perpétuel de l'Académie française, le savant Gaston Boissier, est mort, cette semaine, à Cannes, où, après une maladie de plusieurs mois, il prolongeait une lente convalescence.

M. Thureau-Dangin était âgé de soixante-seize ans. C'est une belle et digne figure qui disparaît au milieu du respect attristé de tous ceux qui l'approchèrent. Son oeuvre, considérable, est celle d'un monarchiste et d'un catholique. Son érudition, très vaste, était servie par une sévère méthode et un style précis.

D'abord, il s'était révélé comme publiciste militant. Il avait renoncé à ses fonctions d'auditeur au Conseil d'État pour faire dans leCorrespondantet leFrançais--qui eut aussi pour collaborateurs Mgr Dupanloup et, plus tard, Mgr Delagrange--de la politique catholique et monarchiste libérale. Deux intéressantes études sur la Restauration:Royalistes et Républicains(1874) etle Parti libéral sous la Restauration(1876), furent les débuts de sa carrière d'historien. Mais il se fit définitivement et universellement connaître par sa grande histoire en sept volumes dela Monarchie de Juillet(1884-1892), d'une grande richesse d'information, et qui, après avoir valu à son auteur le grand prix Gobert à l'Académie française, motiva son admission, en 1893, dans cette compagnie.

En 1897, commença la publication du second très important ouvrage de M. Thureau-Dangin:l'Histoire de la Renaissance catholique en Angleterre, au dix-neuvième siècle, achevé seulement en 1906, ouvrage qui résume la pensée dominante des dernières années de ce catholique fervent et auquel fut ajouté unNewmancatholique, recueil, très soigneusement élaboré, des lettres et des notes de Newman, publiées à Londres par M. Wilfrid Ward.

La mort de M. Thureau-Dangin a causé à l'Institut une émotion profonde, et la jeune littérature ne doit pas oublier que c'est à l'initiative de ce consciencieux et de ce bienveillant qu'est due la création du prix de 10.000 francs réservé aux oeuvres d'un ordre élevé.

«M. Thureau-Dangin, a dit excellemment, dans leFigaro, M. André Beaunier, avait un peu la figure et l'air de ces personnages qui, dans les anciens tableaux religieux, se tiennent à quelque distance du saint miraculeux ou patient et l'accompagnent d'une humble ferveur.»

Le portrait que nous reproduisons ci-contre exprime toute la bonté, toute la clarté douce et la dignité gracieuse du visage disparu.

Guillaume II.Phot. Y. Zelir, comm. par L. Wende.L'empereur d'Allemagne inspectant ses établissements agricoles, à Cadinen.

Il y a quelques jours, l'empereur d'Allemagne, par un discours qui a fait grand bruit, ajoutait une figure nouvelle à celles qu'on connaissait déjà de lui: Guillaume II propriétaire foncier et, qui plus est, d'un domaine modèle auquel il donne ses soins. C'était à une séance du Conseil d'agriculture que l'empereur a présenté ses fermes, ses champs et ses bestiaux de Cadinen comme le type de ce que peut faire un propriétaire entendu qui a la passion des choses de la terre et de l'élevage.

Avec la rondeur humoristique qui convient au sujet et qui est, d'ailleurs, dans sa nature, Guillaume II a voulu donner à son discours la portée d'une leçon générale à l'agriculture allemande. Il a fait l'énumération homérique et en même temps statistique exactement, à une tête près, des boeufs, vaches, veaux et porcs de ses étables et loué, avec un lyrisme spécifiquement prussien, son seigle, le seigle de l'espèce Petkus, qu'il était, disait-il, le premier à avoir cultivé dans le pays et qui avait résisté victorieusement aux épreuves du dernier été, exceptionnellement pluvieux; si bien que, tandis que les autres espèces de seigle étaient versées et penchaient tristement la tête, le seigle des emblavures impériales «dressait ses épis comme des lances de uhlans».

Ce n'est pas la première fois que le nom de Cadinen occupe le public et la presse. A peu de distance du domaine dont Guillaume II est si fier, il y a une fabrique de majoliques et céramiques en tout genre dont l'empereur, depuis longtemps, s'occupe avec l'activité qu'il met à tout ce qui l'intéresse. Les poteries de Cadinen étaient une industrie locale; il s'est appliqué à la pousser, à l'agrandir, à la lancer. Il a demandé des modèles à des artistes et professeurs de Berlin, des ouvriers d'art à la fabrique royale. Il a fait de Cadinen une fabrication d'art et une fabrication de rapport. On y a ressuscité l'art des Lucca et Andréa della Robbia, des terres cuites avec couverte émaillée; plus d'une sainte Cécile, d'après Donatello, qui décore les intérieurs d'Italie ou d'Angleterre, provient des ateliers de Cadinen. La fabrique fournit également des statues de sainteté, bustes, plaquettes, sans préjudice de milliers de tuiles vernissées qui proviennent d'une briqueterie voisine. L'empereur a donc fait, d'abord, brillamment ses preuves d'industriel et de protecteur d'art. Et avec quel zèle il a assuré la diffusion commerciale de ses céramiques! Les souverains auxquels la couronne de Prusse devait des cadeaux ont reçu des produits de Cadinen. Un magasin, ouvert dans un des quartiers les plus en vue de Berlin, expose les poteries et céramiques de Cadinen. Guillaume II ne laisse échapper aucune occasion de parler de Cadinen. Il lui a fait, comme le plus actif des représentants, une clientèle.

Dans son domaine voisin, il est un nouveau personnage, le propriétaire foncier. Il a l'oeil à tout. Depuis 1899, il est devenu propriétaire de ce bien, qui était fort hypothéqué et que ses précédents possesseurs avaient surtout traité en propriété d'agrément. Il s'est piqué d'en faire un domaine de rapport. Lors de sa première visite, il avait dit, en faisant la moue: «Vraiment les étables à porc, ici, sont mieux que les maisons d'habitation des ouvriers agricoles.» Il a voulu que cela changeât et, il a aussi prétendu montrer «comment l'Allemagne peut faire pour s'affranchir du tribut qu'elle paie au bétail et aux céréales de l'étranger et fournir tout ce qu'il faut pour nourrir son peuple». Guillaume II a entrepris en même temps toutes les améliorations qui constituent le domaine modèle. Les journaliers attachés à la propriété impériale sont logés dans des maisons neuves construites sur le modèle des cottages rustiques anglais. Chacun de ces cottages est aménagé pour quatre familles.

C'est, à vrai dire, toute une colonie que Cadinen. Cette petite agglomération de fermes, de cultures, de briqueterie et d'ateliers de céramiques, située dans un pays aussi lointain que l'ouest-Prusse, jouit de tous les autres avantages d'une commune qui serait proche d'un grand centre: elle a ses canalisations, une poste, une école, des pompiers, tout,--jusqu'au luxe un peu macabre et qui manque à des villes très importantes: celui d'un dépôt mortuaire...

Ce n'est pas impunément que le propriétaire de Cadinen a déclaré être le premier à avoir cultivé dans le pays le seigle dit seigle Petkus, cette magnifique céréale qui se dresse «comme des lances de uhlans».--Mais point du tout, protestent les autres agriculteurs de la région d'Elbing, ce seigle nous est bien connu; voilà vingt ans que nous le cultivons nous-mêmes. Dans son entrain, Guillaume II a mis le pied sur une fourmilière, et les protestations ne manquent pas.

Une autre réflexion de son discours a soulevé plus de commentaires encore: «Mon fermier n'était pas à la hauteur, avait dit l'empereur; je l'ai mis à la porte et je pense à régir moi-même ma propriété.»

Cela n'a l'air de rien, ce changement de fermier. Or, plus que tout le reste, cela fait le bruit d'une affaire d'État. La Société d'agriculture, dont le fermier congédié est membre, s'est réunie en délibération solennelle et a voté une résolution regrettant la décision du souverain et en appelant de l'empereur mal informé à l'empereur mieux informé. Ce fermier avait succédé sur le domaine à son père qui l'avait administré pendant dix-huit ans. Il est considéré par ses pairs comme un homme très capable. Ses pairs le défendent contre l'empereur même. Seulement il était en litige, voire en procès, avec le souverain pour un bâtiment agricole dont il devait faire en partie les frais. Le tribunal d'Elbing avait condamné le fermier; la cour d'appel de Marienwerder a condamné l'empereur, et le tribunal suprême de Leipzig l'a également débouté, car l'empereur--ou le roi--peut perdre un procès en Prusse, et ce pendant à l'affaire du meunier de Sans-Souci et du grand Frédéric est la grande curiosité du jour, celle qui alimente la chronique.

Il y a deux choses en Allemagne auxquelles il ne faut pas toucher: l'amour-propre professionnel et la solidarité corporative. Telle est la morale de cette petite histoire de l'empereur et de son fermier.

La résidence du propriétaire impérial dans le domaine deCadinen.--Phot. W. Zehr, comm. par L. Wende.

Un lourd silence, à peine rompu par quelques dépêches officielles, pèse sur les opérations des armées bulgares et turques, d'où sont écartés les correspondants de guerre. Notre envoyé spécial Georges Rémond a pu cependant se rendre sur le front, au camp de Tchataldja, que défendent toujours les principales forces ottomanes, en progrès de ce côté. Voici les impressions, consignées au jour le jour, qu'il en a rapportées sur l'état moral des officiers et de la troupe, et sur la situation militaire:

Quartier général de l'armée de l'Est à Hademkeui, 18 février 1913.

Jeudi 13 février--Je suis parti ce matin, à 3 h. 50, de la gare de Sirkedji pour Hademkeui, où se trouve le quartier général du commandant en chef Izzet pacha. Bulgares et Turcs, d'accord sur ce point, ont refusé aux correspondants étrangers la permission d'assister à cette deuxième partie de la guerre. Mais, le colonel Djemal bey, gouverneur de Constantinople, a bien voulu demander au généralissime qu'une exception fût faite pour l'envoyé deL'Illustration; Enver bey lui-même a parlé en ma faveur, et j'ai été définitivement admis à suivre les opérations de l'armée de l'Est.

Un officier, le capitaine Alid bey, est chargé de me conduire à Hademkeui. Il s'acquitte de cette mission avec la courtoisie que je n'ai jamais cessé de rencontrer ici.

On a ajouté au long train de marchandises un wagon de voyageurs où nous prenons place, en compagnie de quelques officiers. Le temps, très beau depuis quelques jours, a soudain changé; des rafales de pluie et de neige battent aux vitres, et nous arrivons à Hademkeui au jour--un jour si gris, si sombre, qu'il se distingue à peine de la nuit--et par la tempête.

Le généralissime habite dans un train spécial qui stationne devant la gare. Le capitaine Rechid bey, fils du maréchal Fuad, m'offre asile dans son compartiment. Je l'ai connu à Derna. Il a repris le poste d'officier d'ordonnance d'Izzet pacha qu'il occupait durant la campagne du Yémen. Une heure après, il me présente à lui: c'est une superbe figure de soldat, mâle, puissante, à l'expression ouverte, aux yeux clairs qui ne cachent rien; le corps est comme un bloc, mais sans rien d'alourdi ou de lassé; tout l'ensemble respire la force, la confiance en soi, une surabondante vitalité.

... L'armée turque a profité du beau temps des jours précédents pour occuper les positions abandonnées par les Bulgares. Ses avant-gardes avaient atteint hier, du nord au sud de la presqu'île, Ormanli, Safas, Kalfakeui, Akalan, Indzegiz, Kadikeui. Elles auraient devant elles seulement une division bulgare gardant le contact et couvrant la retraite du reste de l'armée.

Il pleut et il neige en même temps; les rafales de vent secouent les toiles des tentes, traversent les planches mal jointes des hangars, des baraquements où les soldats se sont entassés. Depuis quatre mois qu'ils vivent à demi ensevelis dans la boue, imbibés de pluie, ayant perdu l'habitude de voir leurs pieds et de se sentir le poil sec, ils semblent s'y être accoutumés, tant la matière humaine est éminemment plastique; il est vrai qu'ils sont maintenant nourris, qu'ils ont de la soupe chaude, de la viande, et qu'un tel ordinaire peut passer pour extravagant aux yeux et surtout aux ventres des soldats faméliques de Loule-Bourgas et de Viza...

Vendredi 14.--Je rends visite au général Ahmed Abouk pacha, commandant l'armée de Tchataldja, qui m'avait reçu une première fois lors de ma tentative de voyage à travers les lignes bulgares vers Andrinople, et dont on a tant parlé depuis, au moment du coup d'État jeune-turc. Ne prétendait-on pas que, Tcherkesse d'origine comme Nazim pacha, lié d'amitié avec celui-ci, il marchait sur Constantinople à la tête de ses troupes, avec la ferme intention de le venger d'une façon terrible? Le voici, fort calme et tel que je l'ai vu à ma précédente visite, dans sa petite maison d'Hademkeui aux murs couverts de peintures décoratives à l'italienne représentant les paysages du Bosphore, le voici, gros, débonnaire, d'aspect puissant lui aussi, avec un fin sourire qui plisse le coin des paupières et rapetisse les yeux.

Ahmed Abouk pacha est un gentilhomme accompli, d'éducation parfaite. Il m'accueille avec la plus grande bienveillance et s'entretient volontiers avec moi des événements récents, «L'armée est prête, m'assure-t-il, en meilleur état que jamais; la difficulté, c'est de faire la guerre. Nous avons contre nous le général Hiver; vous savez quels marécages et quels bourbiers nous séparent des Bulgares!» Nous causons longuement. Ahmed Abouk est un lettré, un esprit délicat, et surtout réfléchi, pondéré,--tout le contraire, je vous assure, de l'aventurier que les journaux européens représentaient comme abandonnant son poste devant l'ennemi pour marcher à l'assaut de Constantinople.

Et de ces mêmes événements, je m'entretiens avec tous les officiers d'Hademkeui, officiers du vieux comme du jeune parti, anciens aides de camp de Nazim pacha, avec certains dont la parenté avec les ministres d'hier, les conversations que j'ai eues précédemment avec eux, me persuadent qu'ils désapprouvent évidemment, dans le fond du coeur, le coup d'État de Talaat et d'Enver bey. Ils ne le cachent pas, du reste, mais affirment non moins hautement qu'à la guerre le premier devoir d'un soldat est de faire abstraction de ses idées personnelles, de ses sentiments, fussent-ils les plus chers. Je ne puis vous répéter tous leurs propos. En voici quelques-uns qui me semblent particulièrement significatifs, étant donné la personne qui les a tenus: c'est le commandant Nadji bey, officier d'état-major d'Izzet pacha et gendre de Kiamil pacha, le grand vizir qui vient d'être renversé.

--«J'ai été prévenu, me dit-il, de la révolution du 23 une demi-heure après qu'elle fut accomplie. Je pris mon sabre et courus immédiatement à la Sublime-Porte pour protéger mon beau-père. Je vis Nazim pacha tué de deux balles dans la tête qui s'étaient entre-croisées. Tout honnête Turc doit pleurer la mort de ce très valeureux soldat qui, toujours et en toute circonstance, a accompli son devoir; cette mort, je connais trop Enver pour croire qu'elle ait été préméditée par lui. Quant au grand vizir, on a assuré qu'on lui avait arraché sa démission le revolver au poing; c'est une erreur: on lui a dit seulement que Nazim était déjà mort, et sans doute était-ce par là le menacer suffisamment. A partir du moment où j'arrivai auprès de lui, il ne fut plus inquiété. Nul ne peut soupçonner la bonne foi et le patriotisme d'hommes comme Kiamil pacha et Noradounghian effendi. Mais ils étaient persuadés de la nécessité de la paix. Et aussi le terrain sur lequel ils voulaient s'appuyer leur a manqué. Ils comptaient, mon beau-père tout particulièrement, sur l'Angleterre et sur la France; elles n'ont rien voulu faire, pas un mouvement, pas un pas, pas dire un mot pour nous... Mais cela, c'est le passé. Aujourd'hui, vous ne verrez dans toute l'armée turque que des officiers unis par une seule pensée, celle de combattre et de vaincre les ennemis de la patrie.»

Ces déclarations me sont faites avec un tel accent de gravité et de sincérité, par un officier attaché de si près à l'ancien gouvernement, que je ne puis les mettre en doute. Plus de cinquante autres du même genre sont venues les confirmer; je pense que, s'il y a eu quelques troubles ou quelques incidents, ils ont dû être tout à fait isolés et de peu d'importance. Je dois dire encore que de telles déclarations n'ont pas été provoquées dans une sorte d'interview, où la personne interrogée se tient en défense, mesure ses mots, et ne livre que ce qui lui paraît convenable, mais m'ont été faites au cours de la conversation, dans l'intimité, la familiarité et le laisser-aller de la vie d'un camp.

Le commandant Nadji bey est l'une des figures les plus attachantes d'officiers turcs que j'aie connues. Tandis que la pluie tombe torrentiellement, que les fondrières se creusent de plus en plus, rendant tout mouvement impossible, nous conversons durant de longues heures. C'est un patriote passionné. Il me parle de la France avec une ardente sympathie. «Qu'avez-vous eu jamais à nous reprocher de sérieux? Nous sommes allés, il est vrai, à l'école de l'armée allemande; mais nos sentiments étaient turcs et français, nous avons appris à lire, à sentir, à penser, dans vos livres.» Et, feuilletantL'Illustration, le commandant Nadji tombe sur la belle photographie qui représente «le meunier, son fils et l'âne», transportés à Bokhara, et, tout dùdong, il me récite la fable, avec un ton parfait; et il m'en récite d'autres encore à n'en plus finir, et s'il a oublié un mot, auprès de lui le docteur Oraan Abdi ou Rechid bey le lui soufflent. Puis il dit aussi à mi-voix, comme pour lui-même, des poésies patriotiques apprises à l'école, l'une, le Soldat, dont il ne se rappelle plus l'auteur, et qui se termine par ce beau vers:

Dis que morts pour la France, ils l'ont faite immortelle!

--tout cela sans emphase, d'une voix émue, d'une diction très juste et touchante: «Hélas! nous ne sommes pas morts, nous autres, nous sommes encore ici!»

Dimanche 16.--Hier, les Turcs ont avancé jusqu'à Kabatchekeui, à quinze kilomètres en avant de Tchataldja.

Dans la nuit de samedi à dimanche, il a gelé; la neige a remplacé la boue. Nous en profitons pour partir dès le matin pour Tchataldja. La bise du nord coupe les lèvres, gèle les mains sur les brides et les pieds sur le fer des étriers. La route est encombrée de voitures, de chariots à boeufs portant munitions et vivres, de soldats allant et venant. Une file de voitures amène des avant-postes et des campements éloignés les malades que l'on évacue sur les hôpitaux du Croissant-Rouge et de San Stéfano. Quand je pense au sinistre convoi des cholériques, aux spectres bleus en procession des journées de novembre, ceux-ci font presque plaisir à voir: voilà de bonnes figures rassurantes de malades de droit commun, blessés, rhumatisants, enrhumés, catarrheux; on peut les regarder, les frôler, les toucher, sans prendre peur.

Le quartier musulman de Tchataldja ruiné de fond en comble par les Bulgares avant leur retraite.Dans la même ville, le quartier grec et bulgare respecté par les Turcs à leur retour.

Les chevaux glissent sur la terre gelée, trébuchent dans la boue durcie; nous suivons la voie du chemin de fer, puis traversons les lignes successives de défense. On a prodigieusement travaillé depuis un mois: tranchées, fils de fer, abris pour l'artillerie, tout cela se développe, s'entremêle en un réseau qu'aucun ennemi, si sagace et si entreprenant soit-il, ne débrouillera à coup sûr.

Maintenant, c'est aux Turcs d'en sortir, et de faire traverser de nouveau à leurs troupes les marécages du Karasou où s'enlisent hommes et chevaux. Lentement, méthodiquement, ne se risquant plus à l'imprudente offensive du début de la guerre, ils avancent, reconstruisant à mesure la ligne du chemin de fer, les chaussées, les ponts détruits par les Bulgares dans leur retraite.

A Bachtchekeui, je repasse, sur un pont cette fois, le Karasou débordé où je pris, en décembre dernier, un bain involontaire. Ce serait plus grave aujourd'hui: les eaux roulent profondes et jaunes, toute la plaine est inondée, à demi recouverte d'une légère couche de glace. Au delà, nous suivons de nouveau la voie du chemin de fer. Voici le point où je fus accueilli par les officiers bulgares. Des Turcs y travaillent à rétablir un pont démoli par l'ennemi.

Sur cette plaine que j'avais vue silencieuse, sinistre, entre les deux armées, marquée de petits drapeaux rouges et blancs signalant les frontières qu'il ne fallait pas franchir, habitée seulement par quelques centaines de cadavres, et par les charognards, chiens et corbeaux, tout s'agite, maintenant, tout s'efforce pour la marche en avant. Au loin, de-ci de-là, partout, des files de petits hommes se dépêtrent comme ils peuvent, penchés en avant, luttant avec les épaules autant qu'avec les pieds...

Quels beaux dessins, quels tableaux rapporterait d'ici un peintre ayant à la fois le sens du pittoresque et du grand style! Cet horizon infini de plaine et de grands mouvements de collines, cette terre comprimée sous un ciel, bas où roulent les uns sur les autres, charriés par le vent du nord, les gros nuages de tempête et de bourrasque venus de la mer Noire; et, dans ce vaste décor, ce spectacle de guerre pauvre, ces soldats caparaçonnés de boue jusqu'au visage, ayant la couleur du ciel et de la terre, ces bonshommes Janvier et ces pères Noël dérisoires sous leur capuchon pointu, emmitouflés dans leurs loques, et se désolant de ne jamais apercevoir leurs pieds, ces cadavres souillés que lave incessamment l'eau du ciel et celle qui roule des talus, ce régiment qui se démène péniblement dans le marécage et déplace lentement ses anneaux comme un énorme serpent, ces ouvriers assis en rond, les fesses dans l'eau, et qui se chauffent autour d'un feu de bois allumé je ne sais comme, et portent maladroitement à leur bouche avec leurs mains engourdies un gros quignon de pain où ils mordent à même,--quelle toile de misère, quel fond grandiose, quelle quantité de détails grotesques ou magnifiques, quelle unité dans la couleur, la composition, le mouvement!

Et pourquoi tout cela, pour quel bénéfice tant de morts, tant de souffrance, tant d'efforts? Qu'en retirera cette terre je ne sais combien de fois ravagée par les deux armées? Pourquoi ont combattu ceux qui sont là couchés et ne finissent pas de pourrir dans ces boues de la plaine inondée du Karasou? Je me rappelle le mot sinistre, désespérant, de Renan: «Les seuls vaincus d'une guerre, ce sont les morts.» Alors, pourquoi se battre? La seule chose importante, c'est de ne pas se faire tuer. Et je m'arrêterais à cette pensée, si je n'entendais en réponse les mots que me disait hier le commandant Nadji bey: «Pourquoi ne sommes-nous pas morts aussi pour notre pays?» Qui sait? des hommes qui auraient renoncé à la guerre, renoncé au risque de se faire tuer pour quelqu'un ou quelque chose, seraient sans doute incapables d'aimer, de jouir, de goûter quelque plaisir de la vie. Il faut le condiment de la mort à n'importe quelle haute joie de l'intelligence ou des sens, et cet engrais à la plante de n'importe quelle civilisation.

... Le pont de pierre sur la route de Tchataldja est déjà réparé. Bientôt nous arrivons à la ville. Du quartier musulman qui comptait environ trois mille habitants, pas une maison n'est restée debout. Avant de se retirer, les Bulgares ont tout incendié, tout détruit systématiquement; à peine quelques pans de mur, quelques cloisons de bois, se dressent encore; deux mosquées ont été à peu près épargnées, mais transformées en étables, souillées, emplies de fumier, et les tombes ont été brisées une par une. Rien, me semble-t-il, ni raison stratégique, ni autre, ne justifie cette sauvagerie. La destruction s'arrête géométriquement aux premières maisons grecques et bulgares; de ce côté, la ville n'a pas été touchée, et les Turcs, en en prenant possession de nouveau, et après avoir traversé les débris de ce qu'avaient été les demeures de leurs frères musulmans, n'y ont pas brisé une seule vitre: écoles, églises grecques sont intactes. Il faut louer cette douceur, ou cette discipline, ou cette apathie, comme vous voudrez l'appeler; je l'admire; mais, dans le fond de mon coeur, il me semble que c'est là l'effet d'une vertu passive et que je ne sens point.

L'été, en temps de paix, cette petite ville, avec ses maisons menues, ses beaux arbres épais, les taches noires des cyprès, les jolies mosquées, les fontaines, les jardins, adossée à la haute colline, devait être charmante. Nous parcourons les rues; les autorités civiles ont repris leur poste; les services se réorganisent, la gendarmerie s'est réinstallée.

Cependant le soir tombe. Il nous faut regagner Hademkeni par les mêmes chemins embourbés, et nous y arrivons à la nuit.

Mardi 18.--Depuis deux jours, il neige. La terre semble tout près du ciel blanc, puis le vent tourne au sud, tout fond, tout se décompose en une inexprimable marmelade. Aucune opération militaire ne pouvant avoir lieu par un temps pareil, je laisse mes bagages ici et je vais passer quelques jours à Constantinople. On m'avertira dès que la marche en avant reprendra.

Constantinople, vendredi 21 février.

J'apprends, à mon retour, les dernières nouvelles des opérations à Gallipoli. La situation ne s'est pas modifiée depuis le 8 à Boulaïr. Mais à cette date les Turcs ont subi un gros échec lors de leur tentative de débarquement à Charkeui; c'est ce qu'avaient bien vu les marins italiens des vaisseaux de guerre en franchissant les Dardanelles. Les Turcs avaient voulu combiner une offensive en dehors des lignes de Boulaïr et un débarquement à Charkeui; tous deux ont échoué. Officiellement on avoue 1.200 morts, officieusement 3.000, les Bulgares disent 6.000. A Tchataldja, il n'y a eu que quelques escarmouches à Akalan et à Kalfakeui, avec quelques douzaines de morts de côté et d'autre.

Une mosquée incendiée par les Bulgares, àTchataldja.

Khalil bey, qui commandait en Tripolitaine devant Homs, a pris la direction d'un régiment de volontaires et bataille avec les Bulgares entre Bogados et Silivri.

C'était le 10e corps (Hourchid pacha et Enver bey) qui devait être employé aux débarquements. La 30e division, qui était à Kartal sur la Marmara, aurait été transportée en partie à Chilé sur la mer Noire. La 31e division aurait en partie quitté Ismidt; il resterait à Panderma deux divisions, celle de Siwas et celle de Karpout; et la division de cavalerie kurde et arabe est toujours immobile à Seutari.

Je crois que l'idée de débarquements partiels à Rodosto, Silivri, Eregli, a été abandonnée, et que toutes les troupes disponibles ont été envoyées à Gallipoli où l'on craint un débarquement des Grecs à revers des positions turques et où l'attaque des Bulgares se fait pressante. Il y avait devant Gallipoli, il y a trois jours, 20 grands transports et 19 petits.

... Après deux jours passés ici, comme le temps s'est remis au beau et au froid, je repars cette nuit pour Tchataldja.Georges Rémond.

Littérature militaire.

Le général Maitrot a réuni les articles qu'il publia en 1911 et 1912 dans leCorrespondanten un volume intituléNos Frontières de l'Est et du Nord(Berger-Levrault, 3 fr. 50), où il étudie la physionomie probable d'une attaque allemande et les questions qui s'y rattachent: neutralité de la Belgique et de la Suisse, troupes de couverture, etc. On a plaisir à voir le général Maitrot, qui a accompli toute sa carrière au 6e corps, dont il a été pendant plusieurs années le chef d'état-major, se dégager des réticences et des sous-entendus dont la plupart des écrivains s'embarrassent lorsqu'ils discutent les éventualités d'une guerre future; il aborde le problème de front, sans optimisme de commande et sans noyer les données dans le vague. Exposition nette, discussion serrée, conclusions logiques. Celles-ci sont souvent assez peu réconfortantes, du moins sur certains points. Ce n'est pas sans inquiétude, j'allais dire sans angoisse, qu'on lit la description vivante de l'invasion de la Woëvre par les unités de couverture du XVIe corps allemand, passant presque sans opposition au nord et au sud de Verdun pour détruire la ligne ferrée Mézières-Commercy, où s'effectuera notre concentration.

Nous regrettons de ne pouvoir énumérer toutes les conclusions que contient cet intéressant ouvrage. En voici les principales: le général Maitrot estime que l'offensive allemande consistera en un combat démonstratif partant du front Metz-Donon, tandis qu'elle cherchera la décision par un mouvement débordant notre gauche. Cette opération serait confiée à cinq corps d'armée concentrés entre Trèves et Saint-With, tandis que deux autres corps d'armée feraient face aux troupes belges, plus au nord. Ainsi, la neutralité de la Belgique sera violée, car les forces militaires de cette puissance ne sont pas, dans leur état actuel, capables de la faire respecter.

Pour y parvenir, il faudrait, d'après l'auteur, porter l'effectif de paix de 45.000 à 100.000 hommes et celui de guerre de 180.000 à 300.000. La Suisse, donnant l'exemple à son émule septentrionale, a su former une armée assez forte pour enlever à chacun le désir d'utiliser son territoire en cas de conflit.

Examinant le rôle de nos alliés, le général Maitrot nous engage à ne pas compter sur eux et à ne faire fond que sur nous-mêmes. Excellent conseil. L'auteur montre clairement comment la Russie, en éloignant une grande partie de ses troupes actives de sa frontière occidentale, a singulièrement diminué la valeur de sa coopération. La lenteur de sa mobilisation et de sa concentration permettent ainsi aux Allemands d'employer contre nous, dès le début des hostilités, la presque totalité de leurs forces. Selon le général Maitrot l'appui de l'Angleterre serait encore plus problématique: elle ne se démunirait pas de ses troupes pour combattre l'ennemi sur le continent. Cette opinion nous paraît discutable. L'Angleterre, dont la politique a généralement consisté à se servir des armées des autres puissances, n'a cependant jamais hésité, au moment du péril, à employer la sienne. Les efforts de M. Haldane ont précisément tendu à libérer l'armée active, grossie de sa réserve et de l'ancienne milice, de la défense du royaume, pour pouvoir l'utiliser à l'extérieur.

Cette réserve faite, on ne peut que souscrire à la plupart des desiderata de l'auteur, y compris ceux qu'il exprime au sujet de notre loi de recrutement «plus politique que militaire», dont le rendement reste insuffisant.

C'est également la question des effectifs, surtout de ceux de l'infanterie, dont s'occupe le capitaine Le Français, dansUne réponse française au programme militaire allemand(Berger-Levrault, 2 fr. 50). Sans modifier sensiblement le mode de service actuel, l'auteur espère remédier à la diminution de la natalité par la réorganisation des unités et la formation d'un grand nombre de bataillons arabes et noirs. Il désire qu'on porte le nombre des bataillons algéro-tunisiens à 68, des sénégalais à 72. Malgré l'introduction du service obligatoire pour les indigènes, mesure qui nous semble très malheureuse, il est douteux qu'on puisse obtenir cette considérable augmentation d'effectifs sans nuire à la qualité des troupes. En Europe, le capitaine Le Français croit pouvoir créer un nouveau corps d'armée et améliorer la valeur des compagnies en réduisant l'une d'elles par bataillon au rôle de compagnie-cadre. Il y a dans cet ouvrage des idées nouvelles et hardies, une documentation étendue, des projets élaborés avec soin et formulés avec précision.R. K.

Nos lecteurs trouveront dans le numéro de cette semaine deLa Petite Illustration,et sous le même titre de rubrique: «Les Livres et les Ecrivains», une autre partie de notre revue des livres nouveaux.

M. HENRI GOUNOUILHOU

Le directeur de laGirondeet de laPetite Gironde, les deux grands journaux bordelais qui comptent parmi les mieux rédigés et les plus influents du Sud-Ouest, M. Henri Gounouilhou, est mort, la semaine passée, âgé de cinquante-neuf ans à peine.

M. Henri Gounouilhou.--Phot. Terpereau.

Il appartenait à une famille de journalistes en qui les vertus professionnelles sont de tradition. Très jeune, il avait été associé à l'oeuvre de son père, le fondateur des deux quotidiens dont, après sa mort, survenue au mois de mars de l'an passé, il prit la direction, et qu'il sut, à son tour, faire prospérer. Il partageait lui-même, depuis quelques années, la conduite d'une entreprise devenue considérable avec son fils, M. Marcel Gounouilhou, et son neveu, M. Custave Chapon, qui lui succèdent aujourd'hui.

La presse française perd en ce journaliste excellent, dont toute l'activité, tout le talent furent consacrés à la même cause, un de ses représentants les plus respectés.

La situation importante qu'il y occupait, les sympathies dont, de tous côtés, il était entouré, l'estime attachée à son nom, ont assuré à ses obsèques, célébrées à Bordeaux, un caractère de grande solennité. Dès la nouvelle de sa mort, M. Fallières et M. Poincaré, ainsi que plusieurs membres du gouvernement, avaient tenu à exprimer par télégrammes à Mme Gounouilhou et à sa famille leurs regrets personnels. M. Chaumet, sous-secrétaire d'État aux Postes et Télégraphes, les autorités bordelaises et une foule d'amis et de collaborateurs, assistaient au service funèbre. Et, après la cérémonie religieuse à la cathédrale Saint-André, des discours évoquèrent, devant la tombe, la noble figure du disparu.

Une bien intéressante et sympathique figure vient, de disparaître en la personne de M. Eugène Thome qui fut, avec son père, le grand collaborateur et l'homme de confiance d'Haussmann et d'Alphand dans les grands travaux qui, sous le second Empire, ont transformé Paris.

Le chef de la dynastie, Joseph Thome, né en 1809, dans une petite commune du Gard, vint à Paris «en sabots», simple tailleur de pierres. Par son intelligence des affaires et par sa probité, il conquit des sympathies nombreuses et devint le grand bâtisseur du quartier de Chaillot.

M. Eugène Thome.--Phot. Mathieu-Deroche.

On le vit bientôt percer puis amorcer par des constructions relativement cossues tous les nouveaux quartiers: boulevard Saint-Denis, rue Neuve-des-Petits-Champs, rue du Havre, avenue Gabrielle, avenue de l'Aima, avenue d'Iéna, rue de Lubeck, avenue Bosquet, rue de Rennes, etc. Ces immeubles, construits de 1800 à 1880, nous semblent aujourd'hui de style un peu terne; c'étaient des palais à côté des maisons basses qu'ils remplaçaient. Le grand entrepreneur inspirait une confiance illimitée; on raconte qu'un soir le duc de Galliera lui avança 20 millions, demandés à l'improviste et nécessaires pour un cautionnement à verser le lendemain.

M. Eugène Thome, qui vient de mourir, était né à Paris en 1843. Pendant vingt ans il fut le collaborateur de son père qu'il aida à consolider une fortune, honnêtement gagnée, d'environ 40 millions. Retiré des affaires, il s'était adonné à l'agriculture. Ayant acheté, il y a quelques années, le domaine de Pinceloup, près de Rambouillet, il avait restauré et transformé cette demeure avec un goût judicieux, s'amusant à sélectionner et à perfectionner le bétail de la ferme, en même temps qu'il préparait des chasses princières auxquelles il conviait l'élite de la société parisienne. M. Eugène Thome était l'oncle de MM. Ernest et François Carnot.

La T. S. F. à Hanoï.

L'antenne.                            Le poste.Le nouveau poste de T. S. F. à Bac-Mai (près Hanoï).

Le gouverneur de l'Indo-Chine vient d'inaugurer le poste de télégraphie sans fil récemment installé à Bac-Mai, à 3 kilomètres d'Hanoï.

Cette station est actuellement la plus puissante de l'Extrême-Orient; elle fait partie du réseau local de l'Indo-Chine qui comprend déjà trois autres postes, cap Saint-Jacques (Cochinchine), Kien-An (Haïphong), Quang-Tchéou-Wan (Chine), et qui doit être relié au grand réseau intercolonial par la station centrale de Saïgon dont la construction va être commencée.

Le poste de Bac-Mai dispose d'une puissance de 35 kilowatts et emploie l'étincelle musicale. L'antenne comprend deux éléments:

Une nappe horizontale formée par 10 fils bimétalliques que supportent 4 pylônes en acier, de 75 mètres de hauteur, disposés aux angles d'un rectangle de 150 mètres de longueur sur 50 mètres de largeur.

Deux parties inclinées, l'une vers le poste, l'autre vers le bout libre de l'antenne, soutenues par deux petits pylônes placés respectivement à 80 et à 220 mètres des pylônes principaux.

Ce système d'antenne a une longueur totale de 480 mètres et couvre une surface totale de 15.000 mètres.

Avec le tiers de la puissance disponible, Bac-Mai a été entendu par le petit poste du cap Saint-Jacques, situé à 1.200 kilomètres dont 1.000 kilomètres de forêts et de montagnes élevées; ses signaux ont été reçus, le jour, par des navires se trouvant à plus de 2.600 kilomètres. La portée nocturne n'a pas encore été déterminée, elle atteindra probablement 4.000 à 4.500 kilomètres.

Tous les appareils, de construction exclusivement française, ont été installés sous la direction du capitaine Péri, chef du service radiotélégraphique de l'Indo-Chine. Ces résultats prouvent une fois de plus que, malgré les allégations contraires, notre matériel technique de T. S. F. vaut largement celui de l'étranger; ils confirment en outre la compétence des officiers chargés d'établir notre réseau intercolonial.

Floraison exceptionnelle de l'amandier.

La douceur extraordinaire de la température dont nous avons joui jusqu'en ces jours derniers a provoqué des avances de végétation tout à fait anormales; on a pu cueillir des roses superbes, pendant le mois de décembre, dans les jardins de M. Cochet-Cochet, à Coubert (Seine-et-Marne).

Mais il est particulièrement curieux de comparer quelques dates de floraison de l'amandier, depuis huit ou dix ans: 25 janvier en 1913, 24 février en 1912, 28 février en 1906, 7 mars en 1905, 11 mars en 1911, 12 mars en 1910, 20 mars en 1907, 23 mars en 1908.

L'hiver 1912-1913 apparaît donc comme beaucoup plus doux que les hivers bénins auxquels nous sommes habitués. Les froids récents ont arrêté la végétation sans grand dommage pour l'agriculture; la vigne, notamment, n'était pas encore assez avancée pour souffrir de cette modification brusque de l'état atmosphérique.

Le plus grand aqueduc du monde.

On vient d'achever aux États-Unis un aqueduc qui, par la longueur du parcours autant que par les difficultés et la rapidité de construction, semble l'emporter de beaucoup sur tous les travaux exécutés jusqu'ici.

Cet aqueduc est destiné à alimenter en eau potable Los Angeles, une des principales villes de Californie. Mesurant 235 milles de longueur, soit 376 kilomètres, il peut actuellement amener chaque jour un million de litres d'eau répartis en cinq réservoirs. Partant des montagnes de la Sierra Nevada, il traverse le désert de Mojave et atteint la vallée de San Fernando où la conduite en maçonnerie est remplacée par des tubes en acier de 6 pieds de diamètre.

Les travaux furent commencés en 1905, et, à partir de 1908, ils occupèrent une armée de 5.000 ouvriers. On se trouva en présence de difficultés considérables pour l'approvisionnement en eau et en vivres, la distance des chantiers à une voie ferrée variant de 5 à 35 milles. Il fallut, dès le début, créer 390 milles de chemins, poser 120 milles de rails dans le désert et installer 350 milles de lignes téléphoniques. Au cours de l'été, la température atteignait 49 degrés centigrades. Sur une longueur de 53 milles l'aqueduc est formé par un tunnel creusé dans le granit.

L'eau suit la pente naturelle du sol, partant de l'altitude de 3.812 pieds pour arriver à celle de 276 pieds à Los Angeles.

Ce travail gigantesque a coûté 125 millions; sauf sur un parcours de 9 milles, il a été entièrement dirigé par l'administration municipale.

A l'occasion du concours général agricole qui vient de se tenir au Grand Palais, la Compagnie P.-L.-M. nous a présenté, en cet aride mois de février, un hall fleuri rappelant par l'abondance, la fraîcheur et la variété des coloris, les plus jolis décors de l'horticulture française aux expositions de printemps. A côté des roses, des anémones, des giroflées, des oeillets cueillis dans les jardins de la Méditerranée, les légumes de Provence ou d'Algérie faisaient ressortir l'or des oranges et des citrons récoltés à Nice, à Blida, au Maroc, chantant aux Parisiennes encadrées de fourrures les bienfaits du soleil. Une telle exposition, irréalisable il y a une vingtaine d'années seulement, apparaît aujourd'hui comme une chose toute simple. Nous sommes, en effet, habitués à fleurir nos salons hiver comme été; les fraises embaument nos tables avant que les marronniers aient achevé leur feuillaison, nous savourons les petits pois d'Algérie quand ceux de Clamart sont à peine sortis de terre. Ces résultats, dont le réseau P.-L.-M. a voulu nous offrir une synthèse amusante, ont, pourtant, nécessité un effort considérable et un grand esprit de suite.

Les Compagnies du Midi et d'Orléans ont montré un zèle louable; mais la question a été résolue avec une ampleur exceptionnelle par la Compagnie P.-L.-M., dont le réseau court sous tous les climats, depuis les plaines de la Beauce et les hautes vallées alpestres jusqu'aux rives africaines de la Méditerranée.

Il fallait, avant tout, assurer la rapidité de transport, problème que rendent particulièrement ardu l'affluence des voyageurs hivernaux, la longueur du parcours entre la région de Nice et Paris, la nécessité d'arrêts fréquents pour recueillir les colis amenés sur des points multiples de la grande artère.

Graphiques montrant la progression du trafic des fleurset des primeurs, en grande vitesse, sur le réseau P.-L.-M.

Naguère encore, les fleurs expédiées de Nice étaient remises, dans la mesure du poids disponible, à certains trains de voyageurs, à l'exclusion des grands rapides. Devant l'accroissement du trafic, la Compagnie n'a pas hésité à créer un train spécial, à marche accélérée, qui ramasse les colis de fleurs dans tous les centres d'expédition situés entre Nice et Marseille. De cette dernière gare les fourgons sont acheminés par des trains rapides ou express sur leurs différentes destinations: Paris; Londres, via Boulogne; la Belgique, la Hollande, l'Allemagne, via Jeumont et Petit-Croix; la Suisse, via Genève, etc.

Dans ces conditions, les fleurs cueillies à Nice le matin et expédiées à une heure du soir parviennent à:


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