AU COEUR DE L'ALBANIE

Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209 en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général Ivanof, commandant en chef.Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie serbe.Photographies S. Tchernof.Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville mystérieuse» de l'Albanie.AU COEUR DE L'ALBANIENOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENTSPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»IILe premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché», qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante, orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:ABRITÉE A ELBASSAN... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats, baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long des rues étroites de la vieille ville.Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de bras une lampe de table sous un parapluie blanc.La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention. Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de mouton.LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAISElbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes. Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière vigueur.Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années. Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M. Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire fut vite formé, avec Tsilka à la tête.Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui vive, fût-ce sa femme et ses enfants.Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse progéniture.Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade, si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet, extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les menées politiques autrichiennes.L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on mettait Tsilka en prison.Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national, mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute rehaussée de branches vertes et de guirlandes.La carte de visite d'un riche albanais.Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand personnage.Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et indiscipliné.l'Albanie est-elle mure pour l'autonomie?De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome. Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine, dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer lui-même?La mosquée d'Elbassan.Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où, celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple, dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose: verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.Enfants tziganes à Elbassan.Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire.Paul Scott Mowrer.--A suivre.--Le dirigeable rigide françaisSpiess(110m de longueur)sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant ledirigeable on aperçoit un biplanZodiac.UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDETous les dirigeables français actuellement en service sont du type souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de construire un dirigeable rigide.Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes, aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés militairement et transformas en engins offensifs.M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques jours, il effectuera sa première sortie.Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et desattaches d'une des hélices du flanc gauche.A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu, comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais leSpiessest considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience; ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et d'aménagement diffèrent.La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile; on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont chacun loge un ballonnet rempli de gaz.La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et d'arrière.Le dirigeable françaisSpiess, photographié d'un biplanZodiacpar M. André Schelcher.La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui sert de lest.Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux, et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65 kilomètres à l'heure.F. H.LE MEETING DE MONACOLe meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices, fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année précédente.Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu, constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents, deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut sauvé par un remorqueur.Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500 kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier, avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec 230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane,le D'Artois, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été retrouvé.Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la première victime de l'hydroplane.LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.--La chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil perd sonéquilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son pilote emprisonné dans le capot.L'AÉROCARTOGRAPHIEDepuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat, obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale, c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque de l'atmosphère.Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique. Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du cliché:1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir réussi à supprimer ces inconvénients.Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est facile d'en comprendre le fonctionnement.Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire, dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la plaque oblique.Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage, toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le temps de pose.D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est incliné à 45 degrés.L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle d'un aérostat.L'appareil vu d'en dessous.En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles suivantes:1/5.000 si elles sont prises de   500 mètres.1/10.000                         1.000 mètres.1/20.000                         2.000 mètres.A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer sur ces vues les différences de niveau.Vues originales prises avec l'appareil multiple ducapitaine autrichien Scheimpflug.Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières à la vue centrale.On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore: routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes, délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante ingéniosité dont témoignent nos photographies.F. Honoré.Vue d'ensemble déduite des vues originales, après redressement de celles de la périphérie prises obliquement.La carte correspondante, achevée après relèvement sur le terrain des renseignements que ne fournit pas la photographie.L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CARTE GÉOGRAPHIQUE AU MOYEN DE L'APPAREIL PHOTOGRAPHIQUE MULTIPLECE QU'IL FAUT VOIRguide de l'étranger à paris.Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me disait un jour:--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de vos nouveautés s'encadrent.Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.** *C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois, laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieuxcomposésdont une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de connaître et de voir d'un peu près nosvieux, ceux qu'on «blaguait» hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur Ingres?** *Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison. Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique, et gagnons l'avenue d'Antin. LaNationale, ouverte il y a cinq jours, nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché. Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril, traversé Paris sans en rapporter lelivretde laNationaleet quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra avoir vul'Apothéosede Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog; d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire, de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J. Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très légitime est satisfaite, à laNationale, par d'intéressants envois: je signale, entre autres, leLéon Bourgeoisde Roll; leJules Lemaîtreet leForainde Saint-Marceaux; le portrait de MmeRaymond Poincaré, par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le jour du vernissage!** *On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable, agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce devient-elle par trop vive? Elles rient.Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de la sympathie que cet orateur inspire.Castigat ridendo...La figure est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit, parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons... Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de conversation de plus:--Vous avez entendu Mgr Bolo?Et l'on discutera...Un Parisien.LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS«LA MAISON»M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que l'auteur desRoquevillard, duPays natal, dela Croisée des chemins, dela Neige sur les pas.Note 1:La Maison, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne? Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père, évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M. Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui, avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie. Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque, ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le chaînon solide qui renoue avec le passé.Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers lesConfessions. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'Émile. Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il n'y a rien de plus facile que la vie.Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence, ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit desConfessions, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide fraîcheur.Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra, désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître, succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.--Ton tour est venu.Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang, sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un nom.»Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.Albéric Cahuet.Voir dansLa Petite Illustrationle compte rendu des autres livres nouveaux.LES THÉÂTRESL'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux, vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel:la Rue du Sentier. Deux mondes y sont mis en présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire, riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory et Grumbach.Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours,le Chevalier au masque, appartient, par le milieu où se développe son action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique; mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs, MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard, Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce divertissante.Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intituléle Pays, et qui est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique», gracieux et joli, que M. Lattes a tiré deIl était une bergère, de M. André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM. Salignac, Foix, Vieuille.Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes,la Brebis égarée. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs. L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve, c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et Sephora Mossé.Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody. C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.DOCUMENTS et INFORMATIONSLa vaccination contre le charbon symptomatique.Depuis douze ans, MM. Leclainche et Vallée s'occupent systématiquement de la vaccination contre le charbon symptomatique, maladie si redoutée des éleveurs. Ils viennent de faire connaître à l'Académie des sciences un procédé perfectionné qui leur permet d'obtenir des races microbiennes véritablement atténuées. On n'avait pu, jusqu'ici, produire ces races atténuées du bacille de Chauveau. Elles étaient indispensables à l'obtention d'un vaccin sur lequel on pût compter. Actuellement, grâce à ces races, MM. Leclainche et Vallée produisent des vaccins qui, par une seule injection, et sans aucun risque, déterminent une immunisation parfaite.Depuis trois ans, il a été vacciné 345.000 bovidés en France, Allemagne, etc., par la nouvelle méthode, avec un succès complet. Aussi les auteurs considèrent-ils le problème de la vaccination contre le charbon symptomatique comme complètement résolu.Un mode de classification des hivers.Le système des moyennes, si souvent trompeur, semble particulièrement défectueux quand on l'applique à la comparaison des diverses saisons.M. Angot, directeur du bureau central météorologique, propose donc une nouvelle méthode pour comparer les températures des différents hivers, surtout au point de vue de leur influence sur les phénomènes agricoles. Il fait remarquer que les moyennes mensuelles sont insuffisantes, car le mois de février, par exemple, peut, comme en 1913, donner une température moyenne à peu près normale, tout en ayant présenté deux parties absolument différentes, l'une chaude et humide, l'autre froide et sèche. De même l'examen des températures extrêmes ne permet pas de déductions certaines.L'influence des froids sur la végétation dépendant à la fois de leur intensité et de leur durée, M. Angot fait, pour chaque mois, la somme des températures minima quotidiennes inférieures à 0°. Pour huit mois de l'année, octobre à mai inclusivement, le total est en moyenne 198°,7, soit 200° en chiffres ronds. Mais, d'une année à l'autre, ce total varie dans des proportions considérables: 52° en 1872-1873 et 588» en 1879-1880; il semble donc que de tels écarts permettent une classification assez exacte.M. Angot a dressé un tableau résumant les observations faites au parc Saint-Mauv pendant quarante ans, soit depuis l'hiver 1872-1873 jusqu'à 1911-1912. Les quatre hivers donnant les totaux les plus forts sont les suivants:1879-1880.......--588°1890-1891.......--4471894-1895.......--4121887-1888.......--323Les quatre hivers les moins froids ont donné des sommes très faibles:1872-1873........--52°1883-1884........--591911-1912........--611876-1877........--75Les trente-deux autres hivers de la période considérée ont donné des sommes comprises entre 100° et 300°.L'hiver actuel 1912-1913, d'octobre à mars inclus, a donné 73°,5, ce qui classe l'année courante au moins au quatrième rang dans la liste des hivers où il y a eu le moins de gelée.Les étudiants étrangers en France.D'après une statistique arrêtée au début de l'année 1913, les Universités françaises sont actuellement fréquentées par 41.109 étudiants ou étudiantes se répartissant ainsi:

Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209 en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général Ivanof, commandant en chef.

Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie serbe.

Photographies S. Tchernof.

Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville mystérieuse» de l'Albanie.

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENTSPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»

Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché», qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante, orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:

... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats, baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long des rues étroites de la vieille ville.

Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de bras une lampe de table sous un parapluie blanc.

La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.

«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention. Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de mouton.

Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes. Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière vigueur.

Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.

Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années. Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.

A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.

M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M. Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire fut vite formé, avec Tsilka à la tête.

Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui vive, fût-ce sa femme et ses enfants.

Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse progéniture.

Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade, si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.

Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet, extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les menées politiques autrichiennes.

L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.

Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on mettait Tsilka en prison.

Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national, mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute rehaussée de branches vertes et de guirlandes.

La carte de visite d'un riche albanais.

Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand personnage.

Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et indiscipliné.

De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome. Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine, dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer lui-même?

La mosquée d'Elbassan.

Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où, celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple, dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose: verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?

A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.

Enfants tziganes à Elbassan.

Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.

Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.

Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.

Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»

A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.

Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire.Paul Scott Mowrer.

--A suivre.--

Le dirigeable rigide françaisSpiess(110m de longueur)sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant ledirigeable on aperçoit un biplanZodiac.

Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de construire un dirigeable rigide.

Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes, aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés militairement et transformas en engins offensifs.

M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques jours, il effectuera sa première sortie.

Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et desattaches d'une des hélices du flanc gauche.

A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.

Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu, comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais leSpiessest considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience; ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.

Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et d'aménagement diffèrent.

La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile; on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont chacun loge un ballonnet rempli de gaz.

La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et d'arrière.

Le dirigeable françaisSpiess, photographié d'un biplanZodiacpar M. André Schelcher.

La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui sert de lest.

Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.

Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux, et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65 kilomètres à l'heure.F. H.

Le meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices, fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année précédente.

Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu, constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents, deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut sauvé par un remorqueur.

Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500 kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier, avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec 230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.

La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane,le D'Artois, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été retrouvé.

Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la première victime de l'hydroplane.

LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.--La chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil perd sonéquilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son pilote emprisonné dans le capot.

Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat, obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.

Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale, c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque de l'atmosphère.

Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique. Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du cliché:

1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;

2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.

Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir réussi à supprimer ces inconvénients.

Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est facile d'en comprendre le fonctionnement.

Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire, dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la plaque oblique.

Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.

Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage, toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le temps de pose.

D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est incliné à 45 degrés.

L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle d'un aérostat.

L'appareil vu d'en dessous.

En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.

Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles suivantes:

1/5.000 si elles sont prises de   500 mètres.1/10.000                         1.000 mètres.1/20.000                         2.000 mètres.

A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.

Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer sur ces vues les différences de niveau.

Vues originales prises avec l'appareil multiple ducapitaine autrichien Scheimpflug.

Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières à la vue centrale.

On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore: routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes, délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.

Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.

En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante ingéniosité dont témoignent nos photographies.

F. Honoré.

Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me disait un jour:

--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de vos nouveautés s'encadrent.

Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.

** *

C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois, laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieuxcomposésdont une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de connaître et de voir d'un peu près nosvieux, ceux qu'on «blaguait» hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur Ingres?

** *

Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison. Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique, et gagnons l'avenue d'Antin. LaNationale, ouverte il y a cinq jours, nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché. Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril, traversé Paris sans en rapporter lelivretde laNationaleet quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra avoir vul'Apothéosede Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog; d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire, de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J. Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très légitime est satisfaite, à laNationale, par d'intéressants envois: je signale, entre autres, leLéon Bourgeoisde Roll; leJules Lemaîtreet leForainde Saint-Marceaux; le portrait de MmeRaymond Poincaré, par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le jour du vernissage!

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On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable, agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce devient-elle par trop vive? Elles rient.

Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de la sympathie que cet orateur inspire.Castigat ridendo...La figure est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit, parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons... Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de conversation de plus:

--Vous avez entendu Mgr Bolo?

Et l'on discutera...Un Parisien.

M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que l'auteur desRoquevillard, duPays natal, dela Croisée des chemins, dela Neige sur les pas.

Note 1:La Maison, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.

Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne? Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père, évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M. Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui, avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie. Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque, ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le chaînon solide qui renoue avec le passé.

Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers lesConfessions. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'Émile. Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il n'y a rien de plus facile que la vie.

Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence, ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit desConfessions, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide fraîcheur.

Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra, désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître, succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.

--Ton tour est venu.

Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang, sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un nom.»

Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.Albéric Cahuet.

Voir dansLa Petite Illustrationle compte rendu des autres livres nouveaux.

L'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux, vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel:la Rue du Sentier. Deux mondes y sont mis en présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire, riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory et Grumbach.

Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours,le Chevalier au masque, appartient, par le milieu où se développe son action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique; mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs, MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard, Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce divertissante.

Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intituléle Pays, et qui est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique», gracieux et joli, que M. Lattes a tiré deIl était une bergère, de M. André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM. Salignac, Foix, Vieuille.

Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes,la Brebis égarée. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs. L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve, c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et Sephora Mossé.

Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody. C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.

Depuis douze ans, MM. Leclainche et Vallée s'occupent systématiquement de la vaccination contre le charbon symptomatique, maladie si redoutée des éleveurs. Ils viennent de faire connaître à l'Académie des sciences un procédé perfectionné qui leur permet d'obtenir des races microbiennes véritablement atténuées. On n'avait pu, jusqu'ici, produire ces races atténuées du bacille de Chauveau. Elles étaient indispensables à l'obtention d'un vaccin sur lequel on pût compter. Actuellement, grâce à ces races, MM. Leclainche et Vallée produisent des vaccins qui, par une seule injection, et sans aucun risque, déterminent une immunisation parfaite.

Depuis trois ans, il a été vacciné 345.000 bovidés en France, Allemagne, etc., par la nouvelle méthode, avec un succès complet. Aussi les auteurs considèrent-ils le problème de la vaccination contre le charbon symptomatique comme complètement résolu.

Le système des moyennes, si souvent trompeur, semble particulièrement défectueux quand on l'applique à la comparaison des diverses saisons.

M. Angot, directeur du bureau central météorologique, propose donc une nouvelle méthode pour comparer les températures des différents hivers, surtout au point de vue de leur influence sur les phénomènes agricoles. Il fait remarquer que les moyennes mensuelles sont insuffisantes, car le mois de février, par exemple, peut, comme en 1913, donner une température moyenne à peu près normale, tout en ayant présenté deux parties absolument différentes, l'une chaude et humide, l'autre froide et sèche. De même l'examen des températures extrêmes ne permet pas de déductions certaines.

L'influence des froids sur la végétation dépendant à la fois de leur intensité et de leur durée, M. Angot fait, pour chaque mois, la somme des températures minima quotidiennes inférieures à 0°. Pour huit mois de l'année, octobre à mai inclusivement, le total est en moyenne 198°,7, soit 200° en chiffres ronds. Mais, d'une année à l'autre, ce total varie dans des proportions considérables: 52° en 1872-1873 et 588» en 1879-1880; il semble donc que de tels écarts permettent une classification assez exacte.

M. Angot a dressé un tableau résumant les observations faites au parc Saint-Mauv pendant quarante ans, soit depuis l'hiver 1872-1873 jusqu'à 1911-1912. Les quatre hivers donnant les totaux les plus forts sont les suivants:

1879-1880.......--588°1890-1891.......--4471894-1895.......--4121887-1888.......--323

Les quatre hivers les moins froids ont donné des sommes très faibles:

1872-1873........--52°1883-1884........--591911-1912........--611876-1877........--75

Les trente-deux autres hivers de la période considérée ont donné des sommes comprises entre 100° et 300°.

L'hiver actuel 1912-1913, d'octobre à mars inclus, a donné 73°,5, ce qui classe l'année courante au moins au quatrième rang dans la liste des hivers où il y a eu le moins de gelée.

D'après une statistique arrêtée au début de l'année 1913, les Universités françaises sont actuellement fréquentées par 41.109 étudiants ou étudiantes se répartissant ainsi:


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