LES PUISSANCES EN ALBANIEA Scutari, maintenant, le drapeau monténégrin qui s'était substitué au drapeau ottoman, est à son tour remplacé par les pavillons des grandes puissances, Angleterre, Italie, Autriche-Hongrie, France, Allemagne, dont les détachements occupent la ville. Une commission d'officiers de la flotte internationale--auxquels tous les habitants sont invités à obéir sous peine d'encourir les pénalités prévues par la loi martiale--dirigera les services jusqu'à ce qu'un gouvernement autonome soit établi en Albanie. Cette commission, présidée par le vice-amiral anglais Burney, a déjà commencé ses travaux et pris d'utiles mesures administratives. La surveillance des douanes est confiée à un officier nommé par le corps consulaire. Les distributions de vivres aux indigents se poursuivent avec méthode, et une commission sanitaire, composée de médecins albanais, autrichiens et italiens, a pris d'urgence les mesures réclamées par le mauvais état sanitaire de la ville.Panorama de Santi Quaranta, port de ravitaillement deJanina, Argyrocastro et Delvino.EN EPIRE HELLÈNEAu moment où se prépare le partage, entre les alliés balkaniques, des territoires conquis par eux, où se décident des tracés de frontières qui vont, quoi qu'il advienne, causer plus d'une déception, leTempsavec cette préoccupation constante de l'actualité qui l'anime et à laquelle il doit son allure vivante et, dirait-on, éternellement jeune, chargeait l'un de ses plus actifs collaborateurs, M. René Puaux, d'une mission d'études en Epire. Notre excellent confrère a envoyé à son journal des articles substantiels, vivement colorés et de forme brillante; mais il a bien voulu nous réserver les clichés photographiques qui en forment la pittoresque illustration. Ce sont de beaux paysages aux lignes nobles, où de sombres cyprès dressent dans des ciels limpides leurs silhouettes classiques; puis, fatalement dans cette région où les haines de races sont ardentes et où la lutte fut farouche, des visions lamentables de ruines, et, d'autre part, spectacle plus inopiné, des tableaux de fêtes agrestes tout à fait charmants et bien doux à nos coeurs: car, dans tout le cours de son voyage, M. René Puaux se vit, à sa grande surprise, à sa profonde émotion, l'objet de manifestations enthousiastes de la part de cette malheureuse population épirote qui n'avait pas vu un étranger depuis au moins un demi-siècle, mais qui, nourrie d'une certaine tradition, a gardé sa foi en la France, comme en une nation libératrice.Les habitants de Loukovo venus, avec des drapeaux grecset français, au-devant de notre compatriote, M. René Puaux.L'envoyé duTemps, M. René Puaux, à Nivitza, devant saporte décorée d'un drapeau grec et d'un drapeau français.Salué à Santi Quaranta par des ovations chaleureuses, le voyageur, le Français, croit «avoir connu l'unique expérience d'une touchante popularité». Mais il arrive à Nivitza:«... Au milieu d'un petit bois d'oliviers, à deux cents mètres des premières maisons, écrit-il, un spectacle inattendu me fit tirer en arrière la bride de mon cheval. Une partie de la population était là, et, au milieu d'un groupe d'une vingtaine de petites filles tenant de gros bouquets de fleurs des champs, trois gamins brandissaient deux drapeaux grecs et un drapeau français. Je mis pied à terre, et alors un vieillard aux longues moustaches blanches tranchant sur le teint recuit des joues s'avança. Il tenait, entre ses doigts qui tremblaient fort, une feuille de papier écolier sur laquelle était écrit son discours: une harangue émue où il était question de la France protectrice des faibles et des causes justes, où l'on disait que les pauvres gens de Nivitza préféraient maintenant mourir que de ne pas être Grecs.»La côte de l'Epire hellène et le canal de Corfou.La petite ville de Chimara, qui avait su rester grecquemême sous la domination turque.Des vivats:Zito Hellas! Zito Gallia! Zito Enossis!(Vive la Grèce! Vive la France! Vive l'Union!) saluent ces paroles. Ce sont des cris qui deviendront vite familiers aux oreilles de M. René Puaux, car ils retentiront sur sa route à chaque étape, à Saint-Basile, à Loukovo, à Pikerni, à Chimara, à Delvino, à Argyrocastro, où s'y mêlera même le cri deZito Chronos!(Vive leTemps!).Un cortège se forme «marchant à la file indienne, vu l'étroitesse du sentier, les drapeaux grecs et français en avant».On entre dans le village. Hélas! c'est un amas de ruines:«Les Albanais, au soir du 13 décembre dernier, ont mis le feu à la plupart des maisons que leurs habitants avaient hâtivement quittées à leur approche. Il resta cinq vieilles femmes impotentes et deux vieillards qui furent jetés dans le brasier. De leurs enfants qui étaient demeurés avec eux, l'un fut assassiné dans la chambre même où j'écris.»Et à ce village de décombres il ne demeure qu'une parure, le séculaire platane de sa grand'place, à l'ombre duquel, aux jours calmes, on se réunit pour causer ou rêver.Cet enthousiasme pour la Grèce comme ces visions d'horreur eurent vite fait de convertir M. René Puaux aux convictions de ces braves gens, à leurs espoirs. Avec eux, il croit fermement qu'ils ne peuvent plus être abandonnés comme des otages aux fureurs de leurs oppresseurs albanais. «Ce n'est pas, proclame-t-il dès les premiers pas qu'il fait parmi ces Hellènes de coeur, ce n'est pas le gouvernement grec qui veut l'annexion de l'Epire, ce sont les Epirotes qui réclament leur union à la Grèce.»Un vieux Chimariote.Ses dernières haltes ne font que l'ancrer plus profondément dans cette conviction.A Chimara, où les hommes vont bardés de cartouchières et le fusil au poing et où les querelles mortelles devraient être fréquentes, il admire le régime paternel des «démogéronties», conseils de vieillards administrant les affaires en commun, qui réussissent, à force de sagesse, à maintenir parmi ces belliqueux une paix relative. Et les droits de cette petite ville à la nationalité grecque lui paraissent plus sacrés encore que ceux d'aucune autre:«Les droits de Chimara à l'union avec la Grèce sont autant motivés par ses traditions, son patriotisme, que par sa situation géographique et économique. C'est le dernier clou planté au pavillon bleu et blanc en haut de la hampe de la côte d'Epire; mais il est si bien enfoncé qu'aucune tempête ne pourra l'arracher; l'étoffe tout entière cédera plutôt!... Chimara ne peut pas ne pas être grecque, parce qu'elle l'est déjà. Les Chimariotes sont célèbres dans tout le royaume hellénique. On les cite en exemple de patriotisme. Ils ont droit aujourd'hui à la récompense de leur attachement à la mère patrie.»Quand, enfin, il a été témoin des manifestations de respect, d'attachement, d'amour, dont fut l'objet, à Korytza, le nouveau diadoque, visitant la contrée conquise, il lui sembla bien décidément que la voix de ce peuple était la voix de Dieu lui-même.EN ÉPIRE HELLÈNE.--La côte d'Epire, le canal de Corfou,et l'île, de Corfou elle-même à l'horizon, vus de Chimara.--Photographies René Puaux.CE QU'IL FAUT VOIRLE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGERIl faut voir l'exposition des Chiens. Il faut même se presser de l'aller voir, car elle sera fermée dans trois jours.A dire vrai, cette exposition n'embellit pas le coin de Paris où elle est placée. Aux Tuileries, sur cette admirable terrasse du Bord de l'eau devant laquelle la place de la Concorde déploie le plus somptueux de nos panoramas parisiens, s'alignent les baraquements bas de fer et de toile grise où sont retenus prisonniers--pour leur gloire!--nos plus beaux chiens. Le long des cages grilles, de la paille s'éparpille, des gamelles traînent, des pancartes-réclames de biscuits et de produits «désodorisants» sont accrochées. Des joueurs de cors de chasse soufflent leurs airs mélancoliques sur un parterre de petites tables autour desquelles des buveurs sont assis. L'Orangerie sert d'asile à un petit Salon de peintres de chiens et de sculpteurs pour chiens, que continue, au dehors, l'exposition en plein vent des vêtements, des colliers, de la pharmacie, des nourritures de chiens...Et cela aurait la vulgarité des pires fêtes foraines, si deux attractions de qualité supérieure ne faisaient de cette exposition canine un spectacle, au total, charmant. Ces attractions, ce sont les chiens eux-mêmes; et, autour d'eux,cellesqui les regardent.La première série des sujets exposés n'avait guère attiré aux Tuileries que des élégances... masculines. C'était la série des chiens sérieux; j'entends les chiens chasseurs... Braques d'Auvergne, braques Saint-Germain, setters et pointers, orgueilleusement alignés derrière leurs grilles, à côté des boxes plus vastes où rêvaient, endormies dans la paille, en paquets, les meutes des tekels, des bassets griffons, des beagles. Il y avait bien le clan aristocratique des lévriers, autour desquels on vit s'agiter de délicieux chapeaux de printemps; les chapeaux de «celles qui regardent». Mais ce n'est qu'à la seconde série qu'elles affluent, celles qui regardent: la série de maintenant; celle des petits chiens. Chiens-bibelots, chiens-joujoux, qui ne servent à rien, qui coûtent des prix fous, et qu'on adore. Un salon spécial a été aménagé pour eux. De minuscules cages en font le tour; et les voici tous, enrubannés, pomponnés, parfumés, fleuris, précieusement vêtus: caniches loulous d'Alsace et de Poméranie, King Charles, havanais et pékinois, levrons et carlins, fox-terriers et papillons... Grelottants, hargneux, terrifiés par la foule et le bruit... Mais l'amusant tapage, où se confondent les bruits des voix, des rires, des aboiements! Le joli tableau de frivolité spirituelle, d'élégance, de tendresse jolie... et un peu comique, et comme décidément la femme créée par Paris, si je puis dire, est intéressante à regarder, en quelque attitude qu'on la surprenne!** *Ainsi l'avez-vous vue suivre une grande vente, rue de Sèze, chez Georges Petit?C'est encore une chose à voir, et tout à fait un spectacle de l'instant de l'année où nous sommes. Pourquoi? On n'en sait rien. Le commissaire-priseur a des raisons que la raison ne connaît pas. Ce qui est certain, c'est qu'il y a à Paris une saison pour les «grandes ventes» comme pour les grands dîners, les ballets russes et les grandes épreuves de Longchamp. Et nous voilà au coeur de cette saison-là. Que l'étranger ne s'illusionne point; ledécorn'est pas plus séduisant ici qu'à l'exposition canine. Mais ce sont les figures qui sont bien amusantes, là aussi, à observer.La grande salle d'exposition est comme déshabillée. On en a supprimé les grands vélums qui la plafonnent d'ordinaire, et par l'immense verrière tombe un jour cru sur les figures des gens. Le long des cimaises, à la place des tableaux, s'alignent des tapisseries à vendre, des bois de lit, des glaces «de style», toutes sortes de pièces d'ameublement qui font ressembler les murs de ce hall à ceux d'un magasin d'accessoires.Au fond, la tribune où s'agite, les bras en l'air, un homme avec lequel d'autres hommes échangent, à distance, des propos brefs, des appels de nombres suivis de temps en temps d'un coup--frappé sur la tribune--du marteau d'ivoire que M. le commissaire tient à la main. Les objets à vendre sont promenés sous les yeux des amateurs, assis en rang sur des fauteuils de velours rouge qui font penser àl'orchestred'un petit théâtre... d'un petit théâtre où l'on s'écraserait en plein jour. Foule mêlée. Des marchands, des marchandes, des oisifs sans le sou qui viennent regarder vendre un tabouret 6.000 francs, et 45.000 une table à thé; des gens de sport, desclub-menconnus et très salués, des femmes du monde, des femmes de théâtre, très entourées aussi. Que viennent-elles faire là? Acheter des choses? Oh! que non. Elles viennent simplement satisfaire la curiosité de savoir qui est celui qui payera 45.000 francs la petite table à thé, et goûter le plaisir d'avoir vu sa figure.Car c'en est un! une surenchère, c'est une course d'argent, comme une course de chevaux est un match de vitesse, ou comme un match de boxe est une course de poings! Et rien n'intéresse plus les femmes que d'assister à une victoire, et d'avoir devant elles une figure de vainqueur à regarder,--que ce vainqueur soit un pugiliste, un jockey, ou un monsieur assez riche pour payer 45.000 francs une petite table à thé.Un conseil: que l'étranger qui, cette semaine, se sera offert chez Georges Petit le spectaclesportifd'une grande vente ne manque pas de s'arrêter (dans la même maison) à l'Exposition des délicieusesSanguinesd'Albert Fourié. Cela aussi, c'est à voir.** *Et ce qui est à voir encore, c'est la double Exposition dont le «tri centenaire» de Lenôtre fournit en ce moment le sujet aux amateurs de jardins. Je dis: double, je devrais dire: triple. Ce fut, il y a une dizaine de jours, pour commencer, l'Exposition ouverte à la Bibliothèque Le Peletier Saint-Fargeau des vieux livres, des estampes et des plans où nous est racontée l'histoire des jardins de Paris. Puis, cette semaine, le Salon de Bagatelle et cette exposition charmante de l'Art des jardins où la Nature et l'Art se montrent si parfaitement dignes l'un de l'autre qu'on ne sait plus si c'est le peintre qui a pris ses modèles chez le jardinier ou le jardinier qui a imité le peintre. Et voici enfin que, depuis hier, une troisième exposition s'ouvre au pavillon de Marsan; et c'est encore aux jardins qu'elle est consacrée, et la mémoire de Lenôtre qu'elle évoque.Peut-être tous les étrangers ne comprendront-ils pas pourquoi le trois centième anniversaire de Lenôtre suscite parmi nous cette sorte d'emballement. Il faudra donc leur expliquer qu'ici encore il y a, à côté de la raison qu'on voit, la raison qu'on ne voit pas. Sans doute, Lenôtre fut l'exquis dessinateur des jardins de Versailles, de Saint-Cloud, de Meudon, de Dijon, de Sceaux; des canaux de Fontainebleau; de la terrasse de Saint-Germain; mais il fut surtout l'homme d'uneidéequi, plusieurs fois depuis deux siècles, a cessé chez nous d'être à la mode, et de laquelle--en politique aussi bien qu'en art--semblent s'éprendre de nouveau les esprits. L'architecture de Lenôtre, c'est un symbole de méthode, de discipline, de beauté claire et d'ordre tranquille. Et voilà pourquoi nos imaginations surmenées et désorientées à la fois par deux siècles d'indépendance trouvent Lenôtre charmant. Elles se reposent en lui, de toutes les manières...Un Parisien.AGENDA (24-31 mai 1913)Expositions artistiques.--Paris: Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Petit Palais: exposition de David et ses élèves.--Ancien hôtel de Sagan (3, rue de Constantine): objets d'art du Moyen Age et de la Renaissance, au profit de la Croix-Rouge française.--Union centrale des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): le23 mai, ouverture d'une exposition rétrospective de l'Art des jardins en France (tapisseries, peintures, dessins, gravures).--Hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (9, rue de Sévigné): Promenades et Jardins de Paris depuis le quinzième siècle jusqu'à 830. --A Bagatelle (bois de Boulogne): exposition de l'Art du jardin.--Hôtel de Sens (1, rue du Figuier); exposition des Artistes du IVe arrondissement--A l'Office tunisien (2, rue Meyerbeer): oeuvres des frères Delahogue, vues de Tunisie et d'Algérie.Vente d'art.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque): le30 mai, vente de l'atelier de J.-B. Carpeaux, groupes, statuettes, bustes; la Danse, Ugolin et ses enfants (groupes originaux en terre cuite).Conférences.--A la Bibliothèque Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), tous les vendredis à 4 heures, conférences surles Jardins et Promenades de Paris,--Hôtel de Sens (rue du Figuier): le 1er juin, à 4 heures: conférence de M. Emile Berna: à l'Exposition des artistes du IVe arrondissement.L'Exposition d'horticulture.--Au Cours la Reine: jusqu'au26 mai, exposition de printemps de la Société nationale d'horticulture.L'Exposition canine.--Terrasse de l'Orangerie (Jardin des Tuileries): jusqu'au26 mai, exposition canine internationale.A la Sorbonne.--Le25 mai, à la Sorbonne, assemblée générale de la Société centrale de Secours aux naufragés, pour la distribution des récompenses aux sauveteurs, sous la présidence de l'amiral Duperré.Fêtes de charité.--A la Comédie-Royale, le 24 mai, à 2 heures: représentation de gala au bénéfice de l'Oeuvre de la Miséricorde, présidée par la comtesse de Piennes, née Mac-Mahon.--Au Trocadéro, le 24 mai en soirée: représentation au bénéfice de l'Oeuvre du théâtre à la caserne.--Le29 mai, au Trocadéro, matinée de gala, au profit de l'Oeuvre française des enfants d'artistes.--Au théâtre des Champs-Elysées: le1er juin, fête de bienfaisance, au bénéfice de la Société de charité maternelle, présidée par Mme la duchesse de Mouchy.Sports.--Courses de chevaux: le24 mai, Saint-Ouen; le25, Longchamp, Bordeaux; le26, Saint-Cloud; le27, Saint-Ouen; le28, le Tremblay; le29, Longchamp; le30, Maisons-Laffitte; le31, Enghien.--Aviation: le1er juin, match Garros-Audemer.--Automobile: le25 mai, course de côte de Limonest (Rhône); à la même date, à Reims, Grand Prix de Champagne (motocyclettes).--Escrime: aux Tuileries, continuation de la Grande semaine des armes de combat: le24 mai, championnat; le25, championnat de baïonnette, critérium des champions, prix Hauzeur (finale).--Boxe: le28 mai, à la salle Wagram, Grand Prix de Paris (amateurs) de boxe anglaise.--Le1er juin, à l'Exposition universelle de Gand, match Georges Carpentier-Bombardier Wells.LES LIVRES & LES ÉCRIVAINSLes livres de l'énergie française«L'armée, écrit le lieutenant Psichari dans le beau livre qu'il rapporte de la brousse africaine, l'armée est la meilleure école qui soit au monde, surtout l'armée de métier. L'armée seule aujourd'hui, malgré les efforts que l'on a fait, possède une tradition. Et c'est là que réside toute sa vertu.» Ce mot vertu, vous devez l'entendre dans le sens puissant que lui donnaient les anciens: énergie, courage, amour de l'action périlleuse, dédain des quiétudes médiocres et des jouissances égoïstes d'une vie sans effort. La vertu de l'armée est dans sa tradition.Hors des casernes et des garnisons trop douces de la métropole, au camp, au feu, dans les sables perdus des nouvelles France, la tradition échappe aux influences dissolvantes. Il n'y a plus là une armée d'hier et une armée d'aujourd'hui. Les uniformes ont pu changer. Mais l'âme est demeurée la même et vous n'en sauriez douter après avoir lu les quatre livres signés par quatre officiers de notre armée de métier, notre armée coloniale, souvenirs ou romans vécus, que nous venons de recevoir presque simultanément et qui sont des livres de foi ardente dans l'énergie de notre race.L'un de ces livres,En colonne, par le général Bruneau (1), évoque les fastes algériens d'il y a quarante ans. Les trois autres:Gens de guerre au Maroc, par M. Emile Nolly (2);les Amis de mon ami Fou Than ou les Aventures de six marsouins en Chine, par M. Léo Byram (3); etl'Appel des armes, par M. Ernest Psichari (4), nous disent les gestes héroïques de ce temps, et les sacrifices consentis pour la plus grande France par les jeunes hommes d'aujourd'hui.Deux générations de soldats surgissent de ces quatre volumes. Elles ne s'opposent pas. Elles se dressent ensemble, avec le même élan, le même regard, la même jeunesse, et le même cri de ralliement.Les livres, cependant, sont de talents très divers. Les épisodes ne s'y ressemblent pas. Ces soldats de notre race, qui transportent en Afrique et en Asie, dans la défense et la conquête, le meilleur de l'énergie française, ont eu, dans la vie collective des camps, une vie propre et lss plus différentes aventures.Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs plusieurs des récits du général Bruneau qui est le plus ancien,l'ancien, des conteurs militaires dont nous nous occupons aujourd'hui. Le général Bruneau représente la génération doyenne. Il a fait la terrible et néfaste guerre dont il nous a dit les héroïsmes désespérés (5). Puis il a pacifié l'Algérie en révolte, et ce sont ses souvenirs d'Afrique, combats et chasses, qu'il réunit maintenant en un livre charmant d'entrain jeune, de verve pittoresque, et de patriotique confiance. Il conte comme Marbeau, comme Parquin et comme du Barail. Il nous entraîne en gaieté, droit au feu, ou au péril, sous quelque forme qu'il s'offre. LisezJohann, le Blocus de Djelfa, le Rallye-Paper, Un raid d'infanterie, le Combat de l'oued Cheref, Entre la vie et la mort.Vous verrez comme y sont admirablement évoqués, en pleine action, nos Africains d'hier, et vous verrez aussi combien ces Africains d'hier, guerriers ou civilisateurs, ressemblent, par les qualités profondes et brillantes qui font l'âme du soldat français, à nos «Marocains» d'aujourd'hui.(1) Ed. Calmann-Lévy; 3 fr. 50.--(2) Librairie Plon, 3 fr. 50.--(3) Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--(4) Ed. Oudin, 3 fr. 50.--(5)Récits de guerre, éditeur Calmann-Lévy. 3 fr. 50.«Trop longtemps--écrit, à la veille de marcher sur Fez, M. Emile Nolly, l'éloquent et immédiat historien de nosGens de guerre au Maroc--les jeunes hommes de France ont laissé le sabre au fourreau. L'espoir de dégainer enfin les lames claires, d'ouïr la musique ardente des balles, ranime le feu sacré qui couvait sous la cendre: l'instinct guerrier de la race, qu'assoupissaient, depuis l'Année terrible, les sophismes des pacifistes s'éveille et rugit.»Voilà ce que dit M. Emile Nolly. M. Ernest Psichari va peut-être plus avant encore. Le cas particulier de ce jeune romancier militaire dont le manuscrit est daté de Mauritanie--décembre 1909, novembre 1912--est tout à fait intéressant. M. Ernest Psichari, qui, avant de s'engager dans notre armée coloniale, poursuivit et acheva en Sorbonne de fortes études philosophiques, appartient à cette génération neuve d'intellectuels dont une retentissante enquête de notre confrèrel'Opinionnous révéla non point l'existence mais, déjà, l'importance dans l'État. Ces forces jeunes, dégagées des sensibilités déprimantes, libérées du poison de la critique, se sont élancées dans la vie avec un furieux appétit d'idéal. Et par dégoût de cette rhétorique mortelle qui a tout détruit autour d'elle, qui a comme vidé le monde de sa lumière, ces nouveaux venus ont proclamé la nécessité du retour à l'action, l'action brutale, primitive, qui nous rendra l'élan nécessaire pour remonter aux étoiles.«Beaucoup de Français, constate M. Ernest Psichari, ont ressenti l'ennui de vivre dans un monde trop vieux. «Où trouver, se disaient-ils, une raison d'être? Où trouver une règle, une loi? Où trouver, dans le désordre de la cité, un temple encore debout?» Ils cherchaient, en tâtonnant, une grande pensée. Avec plus de foi, ils seraient entrés au cloître. Mais aujourd'hui les cloîtres servent de musées.»Reste l'armée, seule traditionnelle, l'armée de métier, l'armée de l'éblouissante Afrique, où l'on apprend la haine du faux, du truqué, de tout «l'écoeurant bavardage des commis-voyageurs de la pensée humaine», et où l'on se sent l'âme plus solennelle en partageant l'extase des Maures devant le ciel. «Traverse la vie en barbare plutôt que de finir en byzantin!», dira ou à peu près le capitaine Nangès à son élève, le soldat Maurice Vincent, un converti de la veille, entraîné dans les sables brûlants de la Mauritanie. Et le jeune homme, ardent à revivre selon les lois de sa race, écrira à sa fiancée: «Il y a des moments où je voudrais mourir sur un champ de bataille tant je suis heureux de vivre.» Il a cessé de jouer Tristan et Yseult. Il marche désormais avec Parsifal.Telles sont les idées exprimées. Nous ne nous arrêterons point sur le roman lui-même qui tient compte, avec une très juste observation, des réalités de la vie, des défaillances d'âmes, des communes misères humaines. Et il y a aussi des décors, adroitement brossés en exactes couleurs, dans le livre de M. Ernest Psichari et dans celui de M. Emile Nolly, car ces «barbares». pour le fond, sont, pour la forme, des artistes.Quant à M. Léo Byram dont la sensibilité se fait plus immédiate, plus attentive, plus humaine, il nous fait aimer jusqu'en leurs défauts, jusqu'en leurs erreurs dessinées finement par leur sage ami chinois, Fou Than, ces humbles coloniaux détachés en Asie, dont la vie rude «est si peu favorisée du destin qu'ils estiment une grâce insigne d'échapper à la fièvre ou à la mort».Ils grognent parfois--par tradition encore--mais ils continuent, d'instinct, à faire figure de héros. Ils sont notre armée de métier, celle qui nous a donné notre Asie et notre Afrique,--car ce ne sont point les milices qui conquièrent ni qui défendent les empires.Albébic Cahuet.Voir, dansla Petite Illustration, le compte rendu deRomieu et Courchamps, par M. Alfred Marquiset, et des autres livres nouveaux.Les Eclaireurs de France, groupés par sections sur laplace de l'Hôtel-de-Ville, avant leur réception par le Conseil municipal.LES ECLAIREURS A L'HOTEL DE VILLELe 12 mai dernier, alors qu'ils se trouvaient réunis, comme nous l'avons indiqué dans notre dernier numéro, sur le terrain du génie militaire, à Saint-Cyr, les Eclaireurs avaient été invités, par M. Henri Galli, président du Conseil municipal, qui était venu visiter leur campement, à se rendre, le dimanche suivant, à l'Hôtel de Ville.«Je vous promets, leur avait-il dit, une brillante réception, à laquelle je donnerai un caractère officiel.» Dimanche dernier, en effet, dès 9 heures, 700 boy-scouts, groupés par sections, s'alignaient en bon ordre devant l'Hôtel de Ville, en présence d'une foule sympathique attirée par cette petite mobilisation.Accompagnés par le président et les dirigeants de l'Association, par leurs moniteurs et les officiers chargés de leur préparation militaire, ils furent introduits dans la grande salle des Fêtes, où M. Henri Galli, M. Aubanel, représentant le préfet de la Seine, M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, au nom de M. Hennion, M. Poirier de Narçay, au nom du Conseil général de la Seine, et le général Michel, gouverneur de Paris, délégué par le ministre de la Guerre, leur souhaitèrent la bienvenue, en des allocutions très applaudies.Après une instructive promenade à travers l'Hôtel de Ville, les jeunes gens, avant de partir, défilèrent, drapeau en tête, sur la place, au son de laMarche de Sambre-et-Meusejouée par la musique militaire du 46e d'infanterie... Ayant été ainsi à l'honneur, nos petits boy-scouts vont maintenant se remettre au travail d'un coeur plus fier, avec plus d'ardeur que jamais.DOCUMENTS et INFORMATIONSMme Poincaré a Berck-sur-MerMme Raymond Poincaré, accompagnée par M. Mesureur, visiteles petits Parisiens hospitalisés à Berck-sur-Mer.Mme Raymond Poincaré qui consacre à nos institutions charitables toute sa haute et active sollicitude, a visité, lundi dernier, l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer où les petits Parisiens tuberculeux envoyés par l'Assistance publique reçoivent des soins attentifs et éclairés, selon les plus récentes lois scientifiques.Lorsque Mme Poincaré les visita et s'attarda, avec un intérêt ému, auprès des plus atteints, tous les pauvres bébés étaient dans la joie. Chacun d'eux, en effet, tenait dans ses mains un jouet. L'oeuvre du «Jouet gratuit» dont Mme Poincaré est l'une des dirigeantes, avait envoyé 1.500 joujoux à Berck pour fêter la visite de la Présidente aux petits malades.La visite à l'hôpital maritime dura deux longues heures. Mme Poincaré se rendit ensuite à l'établissement Bouville où l'Assistance publique a logé 200 petits garçons abandonnés et à l'établissement Vincent où, dans les mêmes conditions, sont soignées 200 fillettes. Et, partout, la charitable visiteuse laissa, avec un don généreux, le souvenir charmé de ses maternelles paroles et de sa compatissante émotion.La locomotive a naphtaline.L'Illustrationa donné, dans son dernier numéro, une description de la curieuse locomotive à naphtaline essayée récemment au Havre. Une phrase de cette description pourrait faire croire que nous attribuons à M. Brillié la première application de la naphtaline au moteur à explosion. M. Brillié nous écrit que la priorité de l'emploi de ce carburant revient à MM. Lion et Chenier qui, en 1902, équipèrent une voiture fonctionnant au moyen desboules blanches. MM. Schneider ont, depuis, repris la question en appliquant de nouveaux principes et en utilisant en particulier la naphtalinebrutedont le prix de revient actuel est d'environ 80 francs la tonne. Le prix du cheval-heure ressort ainsi à 5 centimes, prix comparable à celui que donnent les moteurs à vapeur.Les essais du Havre ont été effectués avec le concours des chemins de fer de l'État qui avaient mis à la disposition de MM. Schneider leur wagon dynamomètre, avec tous ses appareils de mesure. On a pu faire ainsi de très intéressantes constatations, qui serviront de guides pour les nouvelles locomotives actuellement à l'étude.Les pertes a la guerre.Est-il bien exact, comme on l'a dit ici même en se plaçant à un point de vue un peu exclusif, que les pertes à la guerre ne dépendent que du moral des troupes engagées, les troupes de mauvaise qualité ne subissant que des pertes insignifiantes parce qu'elles disparaissent dès que le combat devient sérieux?Les poltrons auraient tort de s'y fier. Pour que la fuite puisse les sauver, il faut qu'ils deviennent invisibles et que les balles cessent de les atteindre dans le dos à grande distance, comme le font en terrain découvert les projectiles de l'artillerie. Il faut aussi que la cavalerie ennemie ne puisse venir massacrer sans danger les fuyards, comme la fait après Waterloo la cavalerie des coalisés, comme les Gallas l'ont fait de nos jours après Adoua, et comme l'aurait fait, après Moukden, la cavalerie japonaise si elle avait été plus nombreuse et mieux entraînée.Il faut enfin que la captivité épargne les fuyards, car la captivité elle-même ne sauve point les vaincus. Qu'on se rappelle la garnison d'El Arish se rendant malgré ses chefs et massacrée après la reddition, les régiments de Dupont capitulant à Baylen après des pertes insignifiantes et périssant presque entièrement de misère et de maladie dans la captivité de Cabrera; qu'on se souvienne des pontons de Plymouth et de Portsmouth. Et l'on ne saurait oublier qu'après Sedan des milliers de prisonniers succombèrent au camp de la Misère dans la presqu'île d'Iges, ou périrent en captivité dans les camps où ils avaient été internés.Il y a quelques semaines à peine, c'est par dizaine de mille que la faim, le dénuement et la maladie faisaient périr à Andrinople les soldats qui n'avaient pas su conserver à leur pays le dernier boulevard de la Turquie. Sans doute il n'est plus de mode aujourd'hui de massacrer les prisonniers, mais on peut difficilement éviter que ceux-ci soient éprouvés par les privations de toutes sortes et la famine. Il faut prévoir en effet que, après les gigantesques batailles que nous réserve l'avenir, l'exemple d'Andrinople se renouvellera sur une échelle plus grande encore. C'est à grand'peine que les vainqueurs pourront subsister sur l'espace restreint où les opérations auront brusquement accumulé pendant quelques jours un ou deux millions d'hommes; et, quant aux vaincus, ils n'échapperont aux sabres de la cavalerie ennemie que pour succomber à la famine.Une bizarrerie du cours de l'Eure.Le cours de l'Eure présente une particularité curieuse. Née entre les forêts de Longuy et de la Ferté-Vidame, cette rivière coule, depuis sa source jusqu'à Thivars, soit pendant 50 kilomètres, dans la direction sud-est. Elle revient alors brusquement au nord-est, puis s'infléchit vers le nord-ouest, parallèlement à la vallée de la Seine. Son cours inférieur suit donc une orientation inverse de son cours supérieur.D'après les observations de M. François Bochin, signalées à l'Académie des sciences par M. Barrois, cette anomalie provient de ce que l'Eure actuelle est formée en partie par l'ancien cours supérieur du Loir qu elle aurait capté à son profit.Un tel phénomène géologique est assez rare. On cite néanmoins quelques cas analogues; un des plus intéressants est la capture de la Moselle par la Meurthe, à l'époque lointaine où ces deux rivières communiquaient directement entre elles.Le papier de sarmentsIl y a longtemps déjà que l'on a proposé d'utiliser les sarments pour fabriquer de la pâte à papier; mais jusqu'ici on n'avait fait aucun essai sérieux. Grâce aux études de M. Chaptal, professeur de chimie à l'école d'agriculture de Montpellier, la question semble résolue, et une industrie nouvelle va s'établir dans nos régions du Midi.Les sarments, après avoir été attaqués par un mélange à chaud et dilué d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique, sont broyés et passés au tamis. On obtient ainsi une pâte brunâtre, facile à décolorer par le chlore, et dont les fibres, de longueur très variable, satisfont au principe «que le rapport des dimensions longueur et largeur d'une fibre doit être supérieur à 50, pour que son utilisation à la fabrication du papier soit possible».Mêlée à de la cellulose de sapin, la pâte de sarment fournit un papier que les professeurs de l'école de papeterie de Grenoble ont reconnu excellent pour l'impression.Le rendement est, en général, moitié de celui que donne le bois. Ce dernier coûtant environ 7 francs le mètre cube, soit à peu près 2 francs les 100 kilos, on pense que les sarments pourront être payés 10 francs la tonne. Il semble, d'ailleurs, que ce rendement puisse être dépassé; M. Chaptal a tiré des sarments 30% de cellulose, alors que le rendement des bois blancs feuillus, bouleau, hêtre, tremble, peuplier, varie de 29 à 32%.M. Chaptal a calculé que la pâte produite en un an par les sarments des vignes françaises équivaudrait en quantité à celle que fournirait l'exploitation, par cycles de soixante ans, d'une forêt de sapins de 600.000 hectares.Sur l'initiative du syndicat agricole de Lézignan (Aude), une souscription a été ouverte dans l'Aude et l'Hérault, en vue de créer des usines de papier de sarment, et l'on espère pouvoir installer, à bref délai, une quinzaine d'usines dans les seuls arrondissements de Béziers et de Narbonne. Chacune d'elles trouverait dans un rayon de 5 kilomètres la matière première nécessaire pour une production annuelle de 4 tonnes de pâte par jour.Les successions en France.Le nombre total des successions déclarées dans l'année 1911 a été de 359.133, déduction faite de 12.738 successions négatives, avec excédent de passif. Ce nombre représente presque la moitié de celui des décès. Si l'on tient compte des décès d'enfants, et aussi des très petites successions mobilières en ligne directe, que les héritiers se partagent sans déclaration, on voit que les trois quarts des adultes mourant chaque année laissent un actif plus ou moins important.Voici d'ailleurs comment se répartissent les successions de l'année 1911:Montant des successions. Nombres. Sommes.Fr. Fr.De 1 à 500 95.522 23.551.413De 501 à 2.000 91.787 119.126.038De 2.001 à 10.000 105.966 523.585.874De 10.001 à 50.000 47 032 993.980.837De 50.001 à 100.000 7.755 539.326.357De 100.001 à 250.000 4.878 761.071.426De 250.001 à 500.000 1.675 587.970.721De 500.001 à 1 million 882 591.273.726De 1 à 2 millions 379 532.314.059De 2 à 5 millions 245 439.897.393De 5 à 10 millions 30 200.601.397De 10 à 50 millions 9 233.010.638Au-dessus de 50 millions. 3 215.978.834Total 359.163 5.761.721.713En 1911, le nombre des successions supérieures à un million de francs a été de 666.On voit que les millionnaires sont maintenant assez nombreux. Le million est en voie de se démocratiser.LES THÉÂTRESDans sa pièceVouloir, qui vient d'être chaleureusement accueillie à la Comédie-Française, M. Gustave Guiches a entrepris de montrer un professeur d'énergie, une sorte de professionnel de la volonté pour qui «vouloir c'est pouvoir», mais qui éprouve des difficultés à passer de la théorie à la pratique. Sa volonté échouera devant un obstacle imprévu: un conflit d'ordre sentimental, et s'appliquera vainement à vaincre ses passions, à «vouloir» le bonheur de ceux qui l'entourent; il ne saura parvenir à faire des heureux ni à l'être. Cette pièce, toute en finesses, ne manque pas, çà et là, de vigueur; l'ironie et la grâce s'y mêlent heureusement; elle présente des situations nouvelles et fortes. La réalisation scénique en est parfaite avec une interprétation admirablement homogène qui réunit dans le succès les noms de Mmes Sorel, Maille, Devoyod, de Chauveron, Duluc, et de MM. de Féraudy, Grand, H. Mayer, Siblot, Grandval, Numa.L'Odéon vient de réunir dans un même spectacle deux ouvrages bien différents.Dannemorah, de M. Puyfontaine, est une légende à l'intrigue assez floue. Un vieux roi pleure ses illusions et croit les retrouver à la faveur d'un philtre magique. Les gestes des personnages sont malaisément explicables bien qu'ils s'expriment avec abondance, en vers de belle sonorité.L'autre pièce,Réussir, est plus claire, plus vivante. C'est une bonne étude de moeurs du monde politique moderne. Un homme, pour «réussir», sacrifie la femme qui l'aime à ses ambitions. M. Paul Zahori, l'auteur de ces trois actes bien construits, a fait preuve de réelles qualités d'observation, d'un sens avisé du comique. Son dialogue abonde en répliques heureuses.MM. Serge Basset et Antoine Yvan ont tenté de rajeunir le vieux drame populaire. Ils ont voulu, tout en conservant les formules «classiques» du genre: accumulation des événements sensationnels, épisodes comiques et pathétiques, coups de théâtre, etc., se tenir également éloignés de l'emphase déclamatoire et du naturalisme excessif. Ils y ont réussi.Mon ami l'assassinpose un cas de conscience intéressant, une situation poignante: un honnête homme, partagé entre le devoir social et la reconnaissance, livrera-t-il celui qui le sauva du déshonneur et de la mort lorsqu'il découvre qu'il est un abominable criminel? Ce drame est vivant et pittoresque. L'Ambigu l'a monté avec le plus grand soin; l'interprétation en est excellente.UNE REINE DE LA CHANSONOn vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à 1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et je m'y sens trop vieille!» disait-elle.Ce n'est pas que la créatrice de laFemme à barbeeût perdu, comme Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.Thérésa, à l'Alcazar, en 1865.Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «femme Valladon, mère de Thérésa», alors que celle-ci attirait tout Paris à l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les «Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire racontée par l'héroïne:«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots,à plat!Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire mal.«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après avoir eu une grande réputation.«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 francs, la vedette, et mes premières économies!»La cigale chanta pendant bien des étés aux Champs-Elysées, à l'Alcazar, à l'Eldorado, près de Darcier, son maître, qu'elle égala par l'expression dramatique. Puis ce furent les brillants engagements à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, au Châtelet et Thérésa se fit fourmi, thésaurisante et sage. Aussi, la vieillesse venue, avait-elle «de quoi», de quoi la recevoir, en bonne châtelaine, possédant pignon sur plaine, basse-cour nombreuse, jardin fleuri, verger-fruitier.Elle aimait ce bourg pittoresque de Neufchâtel-en-Saosnois, voisin de l'adorable forêt de Perseigne, sous les ombrages de laquelle on la voyait, il y a six ans encore, conduire un élégant équipage, attelé de chevaux noirs. Parmi tout ce luxe, ce confort et ce calme, un chagrin l'obsédait: la perte totale, absolue, de sa voix.--J'aurais tant voulu donner des leçons deMarseillaiseaux gamins... et à leurs pères, disait-elle, désolée, chanter aux hôtes des «Lauriers»le Bon Gîte, ou simplement pouvoir d'une berceuse--sans paroles--endormir ma petite-fille. Mais rien, plus rien là... Et la grande artiste montrait sa gorge... Alors que tout est là encore!... Et la noble femme montrait son coeur! En parlant ainsi, Thérésa pleurait.Thérésa, en 1907, dans sa retraite de la villa des Lauriers,à Neufchâtel-en-Saosnois. Auprès d'elle sa bru, Mme Poëy-Valladon.--Phot. A. Dolbeau.(Agrandissement)
A Scutari, maintenant, le drapeau monténégrin qui s'était substitué au drapeau ottoman, est à son tour remplacé par les pavillons des grandes puissances, Angleterre, Italie, Autriche-Hongrie, France, Allemagne, dont les détachements occupent la ville. Une commission d'officiers de la flotte internationale--auxquels tous les habitants sont invités à obéir sous peine d'encourir les pénalités prévues par la loi martiale--dirigera les services jusqu'à ce qu'un gouvernement autonome soit établi en Albanie. Cette commission, présidée par le vice-amiral anglais Burney, a déjà commencé ses travaux et pris d'utiles mesures administratives. La surveillance des douanes est confiée à un officier nommé par le corps consulaire. Les distributions de vivres aux indigents se poursuivent avec méthode, et une commission sanitaire, composée de médecins albanais, autrichiens et italiens, a pris d'urgence les mesures réclamées par le mauvais état sanitaire de la ville.
Panorama de Santi Quaranta, port de ravitaillement deJanina, Argyrocastro et Delvino.
Au moment où se prépare le partage, entre les alliés balkaniques, des territoires conquis par eux, où se décident des tracés de frontières qui vont, quoi qu'il advienne, causer plus d'une déception, leTempsavec cette préoccupation constante de l'actualité qui l'anime et à laquelle il doit son allure vivante et, dirait-on, éternellement jeune, chargeait l'un de ses plus actifs collaborateurs, M. René Puaux, d'une mission d'études en Epire. Notre excellent confrère a envoyé à son journal des articles substantiels, vivement colorés et de forme brillante; mais il a bien voulu nous réserver les clichés photographiques qui en forment la pittoresque illustration. Ce sont de beaux paysages aux lignes nobles, où de sombres cyprès dressent dans des ciels limpides leurs silhouettes classiques; puis, fatalement dans cette région où les haines de races sont ardentes et où la lutte fut farouche, des visions lamentables de ruines, et, d'autre part, spectacle plus inopiné, des tableaux de fêtes agrestes tout à fait charmants et bien doux à nos coeurs: car, dans tout le cours de son voyage, M. René Puaux se vit, à sa grande surprise, à sa profonde émotion, l'objet de manifestations enthousiastes de la part de cette malheureuse population épirote qui n'avait pas vu un étranger depuis au moins un demi-siècle, mais qui, nourrie d'une certaine tradition, a gardé sa foi en la France, comme en une nation libératrice.
Les habitants de Loukovo venus, avec des drapeaux grecset français, au-devant de notre compatriote, M. René Puaux.
L'envoyé duTemps, M. René Puaux, à Nivitza, devant saporte décorée d'un drapeau grec et d'un drapeau français.
Salué à Santi Quaranta par des ovations chaleureuses, le voyageur, le Français, croit «avoir connu l'unique expérience d'une touchante popularité». Mais il arrive à Nivitza:
«... Au milieu d'un petit bois d'oliviers, à deux cents mètres des premières maisons, écrit-il, un spectacle inattendu me fit tirer en arrière la bride de mon cheval. Une partie de la population était là, et, au milieu d'un groupe d'une vingtaine de petites filles tenant de gros bouquets de fleurs des champs, trois gamins brandissaient deux drapeaux grecs et un drapeau français. Je mis pied à terre, et alors un vieillard aux longues moustaches blanches tranchant sur le teint recuit des joues s'avança. Il tenait, entre ses doigts qui tremblaient fort, une feuille de papier écolier sur laquelle était écrit son discours: une harangue émue où il était question de la France protectrice des faibles et des causes justes, où l'on disait que les pauvres gens de Nivitza préféraient maintenant mourir que de ne pas être Grecs.»
La côte de l'Epire hellène et le canal de Corfou.
La petite ville de Chimara, qui avait su rester grecquemême sous la domination turque.
Des vivats:Zito Hellas! Zito Gallia! Zito Enossis!(Vive la Grèce! Vive la France! Vive l'Union!) saluent ces paroles. Ce sont des cris qui deviendront vite familiers aux oreilles de M. René Puaux, car ils retentiront sur sa route à chaque étape, à Saint-Basile, à Loukovo, à Pikerni, à Chimara, à Delvino, à Argyrocastro, où s'y mêlera même le cri deZito Chronos!(Vive leTemps!).
Un cortège se forme «marchant à la file indienne, vu l'étroitesse du sentier, les drapeaux grecs et français en avant».
On entre dans le village. Hélas! c'est un amas de ruines:
«Les Albanais, au soir du 13 décembre dernier, ont mis le feu à la plupart des maisons que leurs habitants avaient hâtivement quittées à leur approche. Il resta cinq vieilles femmes impotentes et deux vieillards qui furent jetés dans le brasier. De leurs enfants qui étaient demeurés avec eux, l'un fut assassiné dans la chambre même où j'écris.»
Et à ce village de décombres il ne demeure qu'une parure, le séculaire platane de sa grand'place, à l'ombre duquel, aux jours calmes, on se réunit pour causer ou rêver.
Cet enthousiasme pour la Grèce comme ces visions d'horreur eurent vite fait de convertir M. René Puaux aux convictions de ces braves gens, à leurs espoirs. Avec eux, il croit fermement qu'ils ne peuvent plus être abandonnés comme des otages aux fureurs de leurs oppresseurs albanais. «Ce n'est pas, proclame-t-il dès les premiers pas qu'il fait parmi ces Hellènes de coeur, ce n'est pas le gouvernement grec qui veut l'annexion de l'Epire, ce sont les Epirotes qui réclament leur union à la Grèce.»
Un vieux Chimariote.
Ses dernières haltes ne font que l'ancrer plus profondément dans cette conviction.
A Chimara, où les hommes vont bardés de cartouchières et le fusil au poing et où les querelles mortelles devraient être fréquentes, il admire le régime paternel des «démogéronties», conseils de vieillards administrant les affaires en commun, qui réussissent, à force de sagesse, à maintenir parmi ces belliqueux une paix relative. Et les droits de cette petite ville à la nationalité grecque lui paraissent plus sacrés encore que ceux d'aucune autre:
«Les droits de Chimara à l'union avec la Grèce sont autant motivés par ses traditions, son patriotisme, que par sa situation géographique et économique. C'est le dernier clou planté au pavillon bleu et blanc en haut de la hampe de la côte d'Epire; mais il est si bien enfoncé qu'aucune tempête ne pourra l'arracher; l'étoffe tout entière cédera plutôt!... Chimara ne peut pas ne pas être grecque, parce qu'elle l'est déjà. Les Chimariotes sont célèbres dans tout le royaume hellénique. On les cite en exemple de patriotisme. Ils ont droit aujourd'hui à la récompense de leur attachement à la mère patrie.»
Quand, enfin, il a été témoin des manifestations de respect, d'attachement, d'amour, dont fut l'objet, à Korytza, le nouveau diadoque, visitant la contrée conquise, il lui sembla bien décidément que la voix de ce peuple était la voix de Dieu lui-même.
EN ÉPIRE HELLÈNE.--La côte d'Epire, le canal de Corfou,et l'île, de Corfou elle-même à l'horizon, vus de Chimara.--Photographies René Puaux.
Il faut voir l'exposition des Chiens. Il faut même se presser de l'aller voir, car elle sera fermée dans trois jours.
A dire vrai, cette exposition n'embellit pas le coin de Paris où elle est placée. Aux Tuileries, sur cette admirable terrasse du Bord de l'eau devant laquelle la place de la Concorde déploie le plus somptueux de nos panoramas parisiens, s'alignent les baraquements bas de fer et de toile grise où sont retenus prisonniers--pour leur gloire!--nos plus beaux chiens. Le long des cages grilles, de la paille s'éparpille, des gamelles traînent, des pancartes-réclames de biscuits et de produits «désodorisants» sont accrochées. Des joueurs de cors de chasse soufflent leurs airs mélancoliques sur un parterre de petites tables autour desquelles des buveurs sont assis. L'Orangerie sert d'asile à un petit Salon de peintres de chiens et de sculpteurs pour chiens, que continue, au dehors, l'exposition en plein vent des vêtements, des colliers, de la pharmacie, des nourritures de chiens...
Et cela aurait la vulgarité des pires fêtes foraines, si deux attractions de qualité supérieure ne faisaient de cette exposition canine un spectacle, au total, charmant. Ces attractions, ce sont les chiens eux-mêmes; et, autour d'eux,cellesqui les regardent.
La première série des sujets exposés n'avait guère attiré aux Tuileries que des élégances... masculines. C'était la série des chiens sérieux; j'entends les chiens chasseurs... Braques d'Auvergne, braques Saint-Germain, setters et pointers, orgueilleusement alignés derrière leurs grilles, à côté des boxes plus vastes où rêvaient, endormies dans la paille, en paquets, les meutes des tekels, des bassets griffons, des beagles. Il y avait bien le clan aristocratique des lévriers, autour desquels on vit s'agiter de délicieux chapeaux de printemps; les chapeaux de «celles qui regardent». Mais ce n'est qu'à la seconde série qu'elles affluent, celles qui regardent: la série de maintenant; celle des petits chiens. Chiens-bibelots, chiens-joujoux, qui ne servent à rien, qui coûtent des prix fous, et qu'on adore. Un salon spécial a été aménagé pour eux. De minuscules cages en font le tour; et les voici tous, enrubannés, pomponnés, parfumés, fleuris, précieusement vêtus: caniches loulous d'Alsace et de Poméranie, King Charles, havanais et pékinois, levrons et carlins, fox-terriers et papillons... Grelottants, hargneux, terrifiés par la foule et le bruit... Mais l'amusant tapage, où se confondent les bruits des voix, des rires, des aboiements! Le joli tableau de frivolité spirituelle, d'élégance, de tendresse jolie... et un peu comique, et comme décidément la femme créée par Paris, si je puis dire, est intéressante à regarder, en quelque attitude qu'on la surprenne!
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Ainsi l'avez-vous vue suivre une grande vente, rue de Sèze, chez Georges Petit?
C'est encore une chose à voir, et tout à fait un spectacle de l'instant de l'année où nous sommes. Pourquoi? On n'en sait rien. Le commissaire-priseur a des raisons que la raison ne connaît pas. Ce qui est certain, c'est qu'il y a à Paris une saison pour les «grandes ventes» comme pour les grands dîners, les ballets russes et les grandes épreuves de Longchamp. Et nous voilà au coeur de cette saison-là. Que l'étranger ne s'illusionne point; ledécorn'est pas plus séduisant ici qu'à l'exposition canine. Mais ce sont les figures qui sont bien amusantes, là aussi, à observer.
La grande salle d'exposition est comme déshabillée. On en a supprimé les grands vélums qui la plafonnent d'ordinaire, et par l'immense verrière tombe un jour cru sur les figures des gens. Le long des cimaises, à la place des tableaux, s'alignent des tapisseries à vendre, des bois de lit, des glaces «de style», toutes sortes de pièces d'ameublement qui font ressembler les murs de ce hall à ceux d'un magasin d'accessoires.
Au fond, la tribune où s'agite, les bras en l'air, un homme avec lequel d'autres hommes échangent, à distance, des propos brefs, des appels de nombres suivis de temps en temps d'un coup--frappé sur la tribune--du marteau d'ivoire que M. le commissaire tient à la main. Les objets à vendre sont promenés sous les yeux des amateurs, assis en rang sur des fauteuils de velours rouge qui font penser àl'orchestred'un petit théâtre... d'un petit théâtre où l'on s'écraserait en plein jour. Foule mêlée. Des marchands, des marchandes, des oisifs sans le sou qui viennent regarder vendre un tabouret 6.000 francs, et 45.000 une table à thé; des gens de sport, desclub-menconnus et très salués, des femmes du monde, des femmes de théâtre, très entourées aussi. Que viennent-elles faire là? Acheter des choses? Oh! que non. Elles viennent simplement satisfaire la curiosité de savoir qui est celui qui payera 45.000 francs la petite table à thé, et goûter le plaisir d'avoir vu sa figure.
Car c'en est un! une surenchère, c'est une course d'argent, comme une course de chevaux est un match de vitesse, ou comme un match de boxe est une course de poings! Et rien n'intéresse plus les femmes que d'assister à une victoire, et d'avoir devant elles une figure de vainqueur à regarder,--que ce vainqueur soit un pugiliste, un jockey, ou un monsieur assez riche pour payer 45.000 francs une petite table à thé.
Un conseil: que l'étranger qui, cette semaine, se sera offert chez Georges Petit le spectaclesportifd'une grande vente ne manque pas de s'arrêter (dans la même maison) à l'Exposition des délicieusesSanguinesd'Albert Fourié. Cela aussi, c'est à voir.
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Et ce qui est à voir encore, c'est la double Exposition dont le «tri centenaire» de Lenôtre fournit en ce moment le sujet aux amateurs de jardins. Je dis: double, je devrais dire: triple. Ce fut, il y a une dizaine de jours, pour commencer, l'Exposition ouverte à la Bibliothèque Le Peletier Saint-Fargeau des vieux livres, des estampes et des plans où nous est racontée l'histoire des jardins de Paris. Puis, cette semaine, le Salon de Bagatelle et cette exposition charmante de l'Art des jardins où la Nature et l'Art se montrent si parfaitement dignes l'un de l'autre qu'on ne sait plus si c'est le peintre qui a pris ses modèles chez le jardinier ou le jardinier qui a imité le peintre. Et voici enfin que, depuis hier, une troisième exposition s'ouvre au pavillon de Marsan; et c'est encore aux jardins qu'elle est consacrée, et la mémoire de Lenôtre qu'elle évoque.
Peut-être tous les étrangers ne comprendront-ils pas pourquoi le trois centième anniversaire de Lenôtre suscite parmi nous cette sorte d'emballement. Il faudra donc leur expliquer qu'ici encore il y a, à côté de la raison qu'on voit, la raison qu'on ne voit pas. Sans doute, Lenôtre fut l'exquis dessinateur des jardins de Versailles, de Saint-Cloud, de Meudon, de Dijon, de Sceaux; des canaux de Fontainebleau; de la terrasse de Saint-Germain; mais il fut surtout l'homme d'uneidéequi, plusieurs fois depuis deux siècles, a cessé chez nous d'être à la mode, et de laquelle--en politique aussi bien qu'en art--semblent s'éprendre de nouveau les esprits. L'architecture de Lenôtre, c'est un symbole de méthode, de discipline, de beauté claire et d'ordre tranquille. Et voilà pourquoi nos imaginations surmenées et désorientées à la fois par deux siècles d'indépendance trouvent Lenôtre charmant. Elles se reposent en lui, de toutes les manières...Un Parisien.
Expositions artistiques.--Paris: Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Petit Palais: exposition de David et ses élèves.--Ancien hôtel de Sagan (3, rue de Constantine): objets d'art du Moyen Age et de la Renaissance, au profit de la Croix-Rouge française.--Union centrale des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): le23 mai, ouverture d'une exposition rétrospective de l'Art des jardins en France (tapisseries, peintures, dessins, gravures).--Hôtel Le Peletier de Saint-Fargeau (9, rue de Sévigné): Promenades et Jardins de Paris depuis le quinzième siècle jusqu'à 830. --A Bagatelle (bois de Boulogne): exposition de l'Art du jardin.--Hôtel de Sens (1, rue du Figuier); exposition des Artistes du IVe arrondissement--A l'Office tunisien (2, rue Meyerbeer): oeuvres des frères Delahogue, vues de Tunisie et d'Algérie.
Vente d'art.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque): le30 mai, vente de l'atelier de J.-B. Carpeaux, groupes, statuettes, bustes; la Danse, Ugolin et ses enfants (groupes originaux en terre cuite).
Conférences.--A la Bibliothèque Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), tous les vendredis à 4 heures, conférences surles Jardins et Promenades de Paris,--Hôtel de Sens (rue du Figuier): le 1er juin, à 4 heures: conférence de M. Emile Berna: à l'Exposition des artistes du IVe arrondissement.
L'Exposition d'horticulture.--Au Cours la Reine: jusqu'au26 mai, exposition de printemps de la Société nationale d'horticulture.
L'Exposition canine.--Terrasse de l'Orangerie (Jardin des Tuileries): jusqu'au26 mai, exposition canine internationale.
A la Sorbonne.--Le25 mai, à la Sorbonne, assemblée générale de la Société centrale de Secours aux naufragés, pour la distribution des récompenses aux sauveteurs, sous la présidence de l'amiral Duperré.
Fêtes de charité.--A la Comédie-Royale, le 24 mai, à 2 heures: représentation de gala au bénéfice de l'Oeuvre de la Miséricorde, présidée par la comtesse de Piennes, née Mac-Mahon.--Au Trocadéro, le 24 mai en soirée: représentation au bénéfice de l'Oeuvre du théâtre à la caserne.--Le29 mai, au Trocadéro, matinée de gala, au profit de l'Oeuvre française des enfants d'artistes.--Au théâtre des Champs-Elysées: le1er juin, fête de bienfaisance, au bénéfice de la Société de charité maternelle, présidée par Mme la duchesse de Mouchy.
Sports.--Courses de chevaux: le24 mai, Saint-Ouen; le25, Longchamp, Bordeaux; le26, Saint-Cloud; le27, Saint-Ouen; le28, le Tremblay; le29, Longchamp; le30, Maisons-Laffitte; le31, Enghien.--Aviation: le1er juin, match Garros-Audemer.--Automobile: le25 mai, course de côte de Limonest (Rhône); à la même date, à Reims, Grand Prix de Champagne (motocyclettes).--Escrime: aux Tuileries, continuation de la Grande semaine des armes de combat: le24 mai, championnat; le25, championnat de baïonnette, critérium des champions, prix Hauzeur (finale).--Boxe: le28 mai, à la salle Wagram, Grand Prix de Paris (amateurs) de boxe anglaise.--Le1er juin, à l'Exposition universelle de Gand, match Georges Carpentier-Bombardier Wells.
«L'armée, écrit le lieutenant Psichari dans le beau livre qu'il rapporte de la brousse africaine, l'armée est la meilleure école qui soit au monde, surtout l'armée de métier. L'armée seule aujourd'hui, malgré les efforts que l'on a fait, possède une tradition. Et c'est là que réside toute sa vertu.» Ce mot vertu, vous devez l'entendre dans le sens puissant que lui donnaient les anciens: énergie, courage, amour de l'action périlleuse, dédain des quiétudes médiocres et des jouissances égoïstes d'une vie sans effort. La vertu de l'armée est dans sa tradition.
Hors des casernes et des garnisons trop douces de la métropole, au camp, au feu, dans les sables perdus des nouvelles France, la tradition échappe aux influences dissolvantes. Il n'y a plus là une armée d'hier et une armée d'aujourd'hui. Les uniformes ont pu changer. Mais l'âme est demeurée la même et vous n'en sauriez douter après avoir lu les quatre livres signés par quatre officiers de notre armée de métier, notre armée coloniale, souvenirs ou romans vécus, que nous venons de recevoir presque simultanément et qui sont des livres de foi ardente dans l'énergie de notre race.
L'un de ces livres,En colonne, par le général Bruneau (1), évoque les fastes algériens d'il y a quarante ans. Les trois autres:Gens de guerre au Maroc, par M. Emile Nolly (2);les Amis de mon ami Fou Than ou les Aventures de six marsouins en Chine, par M. Léo Byram (3); etl'Appel des armes, par M. Ernest Psichari (4), nous disent les gestes héroïques de ce temps, et les sacrifices consentis pour la plus grande France par les jeunes hommes d'aujourd'hui.
Deux générations de soldats surgissent de ces quatre volumes. Elles ne s'opposent pas. Elles se dressent ensemble, avec le même élan, le même regard, la même jeunesse, et le même cri de ralliement.
Les livres, cependant, sont de talents très divers. Les épisodes ne s'y ressemblent pas. Ces soldats de notre race, qui transportent en Afrique et en Asie, dans la défense et la conquête, le meilleur de l'énergie française, ont eu, dans la vie collective des camps, une vie propre et lss plus différentes aventures.
Nous avons déjà fait connaître à nos lecteurs plusieurs des récits du général Bruneau qui est le plus ancien,l'ancien, des conteurs militaires dont nous nous occupons aujourd'hui. Le général Bruneau représente la génération doyenne. Il a fait la terrible et néfaste guerre dont il nous a dit les héroïsmes désespérés (5). Puis il a pacifié l'Algérie en révolte, et ce sont ses souvenirs d'Afrique, combats et chasses, qu'il réunit maintenant en un livre charmant d'entrain jeune, de verve pittoresque, et de patriotique confiance. Il conte comme Marbeau, comme Parquin et comme du Barail. Il nous entraîne en gaieté, droit au feu, ou au péril, sous quelque forme qu'il s'offre. LisezJohann, le Blocus de Djelfa, le Rallye-Paper, Un raid d'infanterie, le Combat de l'oued Cheref, Entre la vie et la mort.Vous verrez comme y sont admirablement évoqués, en pleine action, nos Africains d'hier, et vous verrez aussi combien ces Africains d'hier, guerriers ou civilisateurs, ressemblent, par les qualités profondes et brillantes qui font l'âme du soldat français, à nos «Marocains» d'aujourd'hui.
(1) Ed. Calmann-Lévy; 3 fr. 50.--(2) Librairie Plon, 3 fr. 50.--(3) Calmann-Lévy, 3 fr. 50.--(4) Ed. Oudin, 3 fr. 50.--(5)Récits de guerre, éditeur Calmann-Lévy. 3 fr. 50.
«Trop longtemps--écrit, à la veille de marcher sur Fez, M. Emile Nolly, l'éloquent et immédiat historien de nosGens de guerre au Maroc--les jeunes hommes de France ont laissé le sabre au fourreau. L'espoir de dégainer enfin les lames claires, d'ouïr la musique ardente des balles, ranime le feu sacré qui couvait sous la cendre: l'instinct guerrier de la race, qu'assoupissaient, depuis l'Année terrible, les sophismes des pacifistes s'éveille et rugit.»
Voilà ce que dit M. Emile Nolly. M. Ernest Psichari va peut-être plus avant encore. Le cas particulier de ce jeune romancier militaire dont le manuscrit est daté de Mauritanie--décembre 1909, novembre 1912--est tout à fait intéressant. M. Ernest Psichari, qui, avant de s'engager dans notre armée coloniale, poursuivit et acheva en Sorbonne de fortes études philosophiques, appartient à cette génération neuve d'intellectuels dont une retentissante enquête de notre confrèrel'Opinionnous révéla non point l'existence mais, déjà, l'importance dans l'État. Ces forces jeunes, dégagées des sensibilités déprimantes, libérées du poison de la critique, se sont élancées dans la vie avec un furieux appétit d'idéal. Et par dégoût de cette rhétorique mortelle qui a tout détruit autour d'elle, qui a comme vidé le monde de sa lumière, ces nouveaux venus ont proclamé la nécessité du retour à l'action, l'action brutale, primitive, qui nous rendra l'élan nécessaire pour remonter aux étoiles.
«Beaucoup de Français, constate M. Ernest Psichari, ont ressenti l'ennui de vivre dans un monde trop vieux. «Où trouver, se disaient-ils, une raison d'être? Où trouver une règle, une loi? Où trouver, dans le désordre de la cité, un temple encore debout?» Ils cherchaient, en tâtonnant, une grande pensée. Avec plus de foi, ils seraient entrés au cloître. Mais aujourd'hui les cloîtres servent de musées.»
Reste l'armée, seule traditionnelle, l'armée de métier, l'armée de l'éblouissante Afrique, où l'on apprend la haine du faux, du truqué, de tout «l'écoeurant bavardage des commis-voyageurs de la pensée humaine», et où l'on se sent l'âme plus solennelle en partageant l'extase des Maures devant le ciel. «Traverse la vie en barbare plutôt que de finir en byzantin!», dira ou à peu près le capitaine Nangès à son élève, le soldat Maurice Vincent, un converti de la veille, entraîné dans les sables brûlants de la Mauritanie. Et le jeune homme, ardent à revivre selon les lois de sa race, écrira à sa fiancée: «Il y a des moments où je voudrais mourir sur un champ de bataille tant je suis heureux de vivre.» Il a cessé de jouer Tristan et Yseult. Il marche désormais avec Parsifal.
Telles sont les idées exprimées. Nous ne nous arrêterons point sur le roman lui-même qui tient compte, avec une très juste observation, des réalités de la vie, des défaillances d'âmes, des communes misères humaines. Et il y a aussi des décors, adroitement brossés en exactes couleurs, dans le livre de M. Ernest Psichari et dans celui de M. Emile Nolly, car ces «barbares». pour le fond, sont, pour la forme, des artistes.
Quant à M. Léo Byram dont la sensibilité se fait plus immédiate, plus attentive, plus humaine, il nous fait aimer jusqu'en leurs défauts, jusqu'en leurs erreurs dessinées finement par leur sage ami chinois, Fou Than, ces humbles coloniaux détachés en Asie, dont la vie rude «est si peu favorisée du destin qu'ils estiment une grâce insigne d'échapper à la fièvre ou à la mort».
Ils grognent parfois--par tradition encore--mais ils continuent, d'instinct, à faire figure de héros. Ils sont notre armée de métier, celle qui nous a donné notre Asie et notre Afrique,--car ce ne sont point les milices qui conquièrent ni qui défendent les empires.Albébic Cahuet.
Voir, dansla Petite Illustration, le compte rendu deRomieu et Courchamps, par M. Alfred Marquiset, et des autres livres nouveaux.
Les Eclaireurs de France, groupés par sections sur laplace de l'Hôtel-de-Ville, avant leur réception par le Conseil municipal.
Le 12 mai dernier, alors qu'ils se trouvaient réunis, comme nous l'avons indiqué dans notre dernier numéro, sur le terrain du génie militaire, à Saint-Cyr, les Eclaireurs avaient été invités, par M. Henri Galli, président du Conseil municipal, qui était venu visiter leur campement, à se rendre, le dimanche suivant, à l'Hôtel de Ville.
«Je vous promets, leur avait-il dit, une brillante réception, à laquelle je donnerai un caractère officiel.» Dimanche dernier, en effet, dès 9 heures, 700 boy-scouts, groupés par sections, s'alignaient en bon ordre devant l'Hôtel de Ville, en présence d'une foule sympathique attirée par cette petite mobilisation.
Accompagnés par le président et les dirigeants de l'Association, par leurs moniteurs et les officiers chargés de leur préparation militaire, ils furent introduits dans la grande salle des Fêtes, où M. Henri Galli, M. Aubanel, représentant le préfet de la Seine, M. Laurent, secrétaire général de la préfecture de police, au nom de M. Hennion, M. Poirier de Narçay, au nom du Conseil général de la Seine, et le général Michel, gouverneur de Paris, délégué par le ministre de la Guerre, leur souhaitèrent la bienvenue, en des allocutions très applaudies.
Après une instructive promenade à travers l'Hôtel de Ville, les jeunes gens, avant de partir, défilèrent, drapeau en tête, sur la place, au son de laMarche de Sambre-et-Meusejouée par la musique militaire du 46e d'infanterie... Ayant été ainsi à l'honneur, nos petits boy-scouts vont maintenant se remettre au travail d'un coeur plus fier, avec plus d'ardeur que jamais.
Mme Poincaré a Berck-sur-Mer
Mme Raymond Poincaré, accompagnée par M. Mesureur, visiteles petits Parisiens hospitalisés à Berck-sur-Mer.
Mme Raymond Poincaré qui consacre à nos institutions charitables toute sa haute et active sollicitude, a visité, lundi dernier, l'hôpital maritime de Berck-sur-Mer où les petits Parisiens tuberculeux envoyés par l'Assistance publique reçoivent des soins attentifs et éclairés, selon les plus récentes lois scientifiques.
Lorsque Mme Poincaré les visita et s'attarda, avec un intérêt ému, auprès des plus atteints, tous les pauvres bébés étaient dans la joie. Chacun d'eux, en effet, tenait dans ses mains un jouet. L'oeuvre du «Jouet gratuit» dont Mme Poincaré est l'une des dirigeantes, avait envoyé 1.500 joujoux à Berck pour fêter la visite de la Présidente aux petits malades.
La visite à l'hôpital maritime dura deux longues heures. Mme Poincaré se rendit ensuite à l'établissement Bouville où l'Assistance publique a logé 200 petits garçons abandonnés et à l'établissement Vincent où, dans les mêmes conditions, sont soignées 200 fillettes. Et, partout, la charitable visiteuse laissa, avec un don généreux, le souvenir charmé de ses maternelles paroles et de sa compatissante émotion.
La locomotive a naphtaline.
L'Illustrationa donné, dans son dernier numéro, une description de la curieuse locomotive à naphtaline essayée récemment au Havre. Une phrase de cette description pourrait faire croire que nous attribuons à M. Brillié la première application de la naphtaline au moteur à explosion. M. Brillié nous écrit que la priorité de l'emploi de ce carburant revient à MM. Lion et Chenier qui, en 1902, équipèrent une voiture fonctionnant au moyen desboules blanches. MM. Schneider ont, depuis, repris la question en appliquant de nouveaux principes et en utilisant en particulier la naphtalinebrutedont le prix de revient actuel est d'environ 80 francs la tonne. Le prix du cheval-heure ressort ainsi à 5 centimes, prix comparable à celui que donnent les moteurs à vapeur.
Les essais du Havre ont été effectués avec le concours des chemins de fer de l'État qui avaient mis à la disposition de MM. Schneider leur wagon dynamomètre, avec tous ses appareils de mesure. On a pu faire ainsi de très intéressantes constatations, qui serviront de guides pour les nouvelles locomotives actuellement à l'étude.
Les pertes a la guerre.
Est-il bien exact, comme on l'a dit ici même en se plaçant à un point de vue un peu exclusif, que les pertes à la guerre ne dépendent que du moral des troupes engagées, les troupes de mauvaise qualité ne subissant que des pertes insignifiantes parce qu'elles disparaissent dès que le combat devient sérieux?
Les poltrons auraient tort de s'y fier. Pour que la fuite puisse les sauver, il faut qu'ils deviennent invisibles et que les balles cessent de les atteindre dans le dos à grande distance, comme le font en terrain découvert les projectiles de l'artillerie. Il faut aussi que la cavalerie ennemie ne puisse venir massacrer sans danger les fuyards, comme la fait après Waterloo la cavalerie des coalisés, comme les Gallas l'ont fait de nos jours après Adoua, et comme l'aurait fait, après Moukden, la cavalerie japonaise si elle avait été plus nombreuse et mieux entraînée.
Il faut enfin que la captivité épargne les fuyards, car la captivité elle-même ne sauve point les vaincus. Qu'on se rappelle la garnison d'El Arish se rendant malgré ses chefs et massacrée après la reddition, les régiments de Dupont capitulant à Baylen après des pertes insignifiantes et périssant presque entièrement de misère et de maladie dans la captivité de Cabrera; qu'on se souvienne des pontons de Plymouth et de Portsmouth. Et l'on ne saurait oublier qu'après Sedan des milliers de prisonniers succombèrent au camp de la Misère dans la presqu'île d'Iges, ou périrent en captivité dans les camps où ils avaient été internés.
Il y a quelques semaines à peine, c'est par dizaine de mille que la faim, le dénuement et la maladie faisaient périr à Andrinople les soldats qui n'avaient pas su conserver à leur pays le dernier boulevard de la Turquie. Sans doute il n'est plus de mode aujourd'hui de massacrer les prisonniers, mais on peut difficilement éviter que ceux-ci soient éprouvés par les privations de toutes sortes et la famine. Il faut prévoir en effet que, après les gigantesques batailles que nous réserve l'avenir, l'exemple d'Andrinople se renouvellera sur une échelle plus grande encore. C'est à grand'peine que les vainqueurs pourront subsister sur l'espace restreint où les opérations auront brusquement accumulé pendant quelques jours un ou deux millions d'hommes; et, quant aux vaincus, ils n'échapperont aux sabres de la cavalerie ennemie que pour succomber à la famine.
Une bizarrerie du cours de l'Eure.
Le cours de l'Eure présente une particularité curieuse. Née entre les forêts de Longuy et de la Ferté-Vidame, cette rivière coule, depuis sa source jusqu'à Thivars, soit pendant 50 kilomètres, dans la direction sud-est. Elle revient alors brusquement au nord-est, puis s'infléchit vers le nord-ouest, parallèlement à la vallée de la Seine. Son cours inférieur suit donc une orientation inverse de son cours supérieur.
D'après les observations de M. François Bochin, signalées à l'Académie des sciences par M. Barrois, cette anomalie provient de ce que l'Eure actuelle est formée en partie par l'ancien cours supérieur du Loir qu elle aurait capté à son profit.
Un tel phénomène géologique est assez rare. On cite néanmoins quelques cas analogues; un des plus intéressants est la capture de la Moselle par la Meurthe, à l'époque lointaine où ces deux rivières communiquaient directement entre elles.
Le papier de sarments
Il y a longtemps déjà que l'on a proposé d'utiliser les sarments pour fabriquer de la pâte à papier; mais jusqu'ici on n'avait fait aucun essai sérieux. Grâce aux études de M. Chaptal, professeur de chimie à l'école d'agriculture de Montpellier, la question semble résolue, et une industrie nouvelle va s'établir dans nos régions du Midi.
Les sarments, après avoir été attaqués par un mélange à chaud et dilué d'acide nitrique et d'acide chlorhydrique, sont broyés et passés au tamis. On obtient ainsi une pâte brunâtre, facile à décolorer par le chlore, et dont les fibres, de longueur très variable, satisfont au principe «que le rapport des dimensions longueur et largeur d'une fibre doit être supérieur à 50, pour que son utilisation à la fabrication du papier soit possible».
Mêlée à de la cellulose de sapin, la pâte de sarment fournit un papier que les professeurs de l'école de papeterie de Grenoble ont reconnu excellent pour l'impression.
Le rendement est, en général, moitié de celui que donne le bois. Ce dernier coûtant environ 7 francs le mètre cube, soit à peu près 2 francs les 100 kilos, on pense que les sarments pourront être payés 10 francs la tonne. Il semble, d'ailleurs, que ce rendement puisse être dépassé; M. Chaptal a tiré des sarments 30% de cellulose, alors que le rendement des bois blancs feuillus, bouleau, hêtre, tremble, peuplier, varie de 29 à 32%.
M. Chaptal a calculé que la pâte produite en un an par les sarments des vignes françaises équivaudrait en quantité à celle que fournirait l'exploitation, par cycles de soixante ans, d'une forêt de sapins de 600.000 hectares.
Sur l'initiative du syndicat agricole de Lézignan (Aude), une souscription a été ouverte dans l'Aude et l'Hérault, en vue de créer des usines de papier de sarment, et l'on espère pouvoir installer, à bref délai, une quinzaine d'usines dans les seuls arrondissements de Béziers et de Narbonne. Chacune d'elles trouverait dans un rayon de 5 kilomètres la matière première nécessaire pour une production annuelle de 4 tonnes de pâte par jour.
Les successions en France.
Le nombre total des successions déclarées dans l'année 1911 a été de 359.133, déduction faite de 12.738 successions négatives, avec excédent de passif. Ce nombre représente presque la moitié de celui des décès. Si l'on tient compte des décès d'enfants, et aussi des très petites successions mobilières en ligne directe, que les héritiers se partagent sans déclaration, on voit que les trois quarts des adultes mourant chaque année laissent un actif plus ou moins important.
Voici d'ailleurs comment se répartissent les successions de l'année 1911:
Montant des successions. Nombres. Sommes.Fr. Fr.De 1 à 500 95.522 23.551.413De 501 à 2.000 91.787 119.126.038De 2.001 à 10.000 105.966 523.585.874De 10.001 à 50.000 47 032 993.980.837De 50.001 à 100.000 7.755 539.326.357De 100.001 à 250.000 4.878 761.071.426De 250.001 à 500.000 1.675 587.970.721De 500.001 à 1 million 882 591.273.726De 1 à 2 millions 379 532.314.059De 2 à 5 millions 245 439.897.393De 5 à 10 millions 30 200.601.397De 10 à 50 millions 9 233.010.638Au-dessus de 50 millions. 3 215.978.834Total 359.163 5.761.721.713
En 1911, le nombre des successions supérieures à un million de francs a été de 666.
On voit que les millionnaires sont maintenant assez nombreux. Le million est en voie de se démocratiser.
Dans sa pièceVouloir, qui vient d'être chaleureusement accueillie à la Comédie-Française, M. Gustave Guiches a entrepris de montrer un professeur d'énergie, une sorte de professionnel de la volonté pour qui «vouloir c'est pouvoir», mais qui éprouve des difficultés à passer de la théorie à la pratique. Sa volonté échouera devant un obstacle imprévu: un conflit d'ordre sentimental, et s'appliquera vainement à vaincre ses passions, à «vouloir» le bonheur de ceux qui l'entourent; il ne saura parvenir à faire des heureux ni à l'être. Cette pièce, toute en finesses, ne manque pas, çà et là, de vigueur; l'ironie et la grâce s'y mêlent heureusement; elle présente des situations nouvelles et fortes. La réalisation scénique en est parfaite avec une interprétation admirablement homogène qui réunit dans le succès les noms de Mmes Sorel, Maille, Devoyod, de Chauveron, Duluc, et de MM. de Féraudy, Grand, H. Mayer, Siblot, Grandval, Numa.
L'Odéon vient de réunir dans un même spectacle deux ouvrages bien différents.Dannemorah, de M. Puyfontaine, est une légende à l'intrigue assez floue. Un vieux roi pleure ses illusions et croit les retrouver à la faveur d'un philtre magique. Les gestes des personnages sont malaisément explicables bien qu'ils s'expriment avec abondance, en vers de belle sonorité.
L'autre pièce,Réussir, est plus claire, plus vivante. C'est une bonne étude de moeurs du monde politique moderne. Un homme, pour «réussir», sacrifie la femme qui l'aime à ses ambitions. M. Paul Zahori, l'auteur de ces trois actes bien construits, a fait preuve de réelles qualités d'observation, d'un sens avisé du comique. Son dialogue abonde en répliques heureuses.
MM. Serge Basset et Antoine Yvan ont tenté de rajeunir le vieux drame populaire. Ils ont voulu, tout en conservant les formules «classiques» du genre: accumulation des événements sensationnels, épisodes comiques et pathétiques, coups de théâtre, etc., se tenir également éloignés de l'emphase déclamatoire et du naturalisme excessif. Ils y ont réussi.Mon ami l'assassinpose un cas de conscience intéressant, une situation poignante: un honnête homme, partagé entre le devoir social et la reconnaissance, livrera-t-il celui qui le sauva du déshonneur et de la mort lorsqu'il découvre qu'il est un abominable criminel? Ce drame est vivant et pittoresque. L'Ambigu l'a monté avec le plus grand soin; l'interprétation en est excellente.
On vient d'enterrer, au Père-Lachaise, la grande artiste, qui, de 1865 à 1880, personnifia la Chanson. Elle est morte, septuagénaire, dans la Sarthe, près de Mamers, en son castel des «Lauriers», confortable retraite où nous l'avons connue heureuse, souriante et faisant le bien. Thérésa ne venait plus à Paris que rarement. «Je le trouve trop neuf et je m'y sens trop vieille!» disait-elle.
Ce n'est pas que la créatrice de laFemme à barbeeût perdu, comme Alfred de Musset, «et ses amis et sa gaieté». Elle a conservé jusqu'à la fin sa verve familière, son esprit endiablé, sa mémoire prodigieuse. Au hasard des souvenirs, la diva se plaisait à évoquer le passé, les personnalités qu'elle avait rencontrées, au concert, au théâtre et dans le monde, depuis la princesse de Metternich, le marquis de Gallifet, Offenbach, George Sand, Gustave Flaubert, jusqu'à Sarcey, Rodolphe Salis, Alphonse Allais, le Chat Noir et Paulus.
Thérésa, à l'Alcazar, en 1865.
Son père jouait du violon dans les bals. La mort le prit trop vite. La mère abandonna la fillette, quitte à la revendiquer bruyamment plus tard et à signer des réclames de cartomancienne, faubourg Montmartre: «femme Valladon, mère de Thérésa», alors que celle-ci attirait tout Paris à l'Alcazar. Ce que cette marâtre n'avait pas su deviner, le succès de sa fille, Desbarolles l'avait prédit. Nous tenons la chose de Thérésa elle-même. Cette anecdote--et bien d'autres encore--figurera dans les «Souvenirs», recueillis auprès d'elle par notre confrère J.-L. Croze, d'elle approuvés, et qu'on lira bientôt. En attendant, voici l'histoire racontée par l'héroïne:
«Je me trouvais un jour chez Arsène Goubert, directeur de l'Alcazar, qui me donnait généreusement 5 francs par soir pour chanter la romance sentimentale. J'étais aussi pauvre que maigre, en deux mots,à plat!Un monsieur se trouvait là qui me prit la main, sans crainte de se faire mal.
«--Mademoiselle, me dit-il après m'avoir examinée sur toutes les lignes, vous réussirez, vous gagnerez de l'argent, vous mourrez riche après avoir eu une grande réputation.
«Je pensais, en remerciant ce prophète de bonheur: Il est fou! Le monsieur sortit, je demandai son nom à Goubert: «Comment! s'exclama-t-il, tu le connais pas? C'est Desbarolles!» Pas d'évangile! ajoutai-je en risquant un calembour. «Bien sûr!» riposta mon directeur qui devait, trois mois plus tard, m'octroyer un cachet quotidien de 300 francs, la vedette, et mes premières économies!»
La cigale chanta pendant bien des étés aux Champs-Elysées, à l'Alcazar, à l'Eldorado, près de Darcier, son maître, qu'elle égala par l'expression dramatique. Puis ce furent les brillants engagements à la Gaîté, à la Porte-Saint-Martin, au Châtelet et Thérésa se fit fourmi, thésaurisante et sage. Aussi, la vieillesse venue, avait-elle «de quoi», de quoi la recevoir, en bonne châtelaine, possédant pignon sur plaine, basse-cour nombreuse, jardin fleuri, verger-fruitier.
Elle aimait ce bourg pittoresque de Neufchâtel-en-Saosnois, voisin de l'adorable forêt de Perseigne, sous les ombrages de laquelle on la voyait, il y a six ans encore, conduire un élégant équipage, attelé de chevaux noirs. Parmi tout ce luxe, ce confort et ce calme, un chagrin l'obsédait: la perte totale, absolue, de sa voix.
--J'aurais tant voulu donner des leçons deMarseillaiseaux gamins... et à leurs pères, disait-elle, désolée, chanter aux hôtes des «Lauriers»le Bon Gîte, ou simplement pouvoir d'une berceuse--sans paroles--endormir ma petite-fille. Mais rien, plus rien là... Et la grande artiste montrait sa gorge... Alors que tout est là encore!... Et la noble femme montrait son coeur! En parlant ainsi, Thérésa pleurait.
Thérésa, en 1907, dans sa retraite de la villa des Lauriers,à Neufchâtel-en-Saosnois. Auprès d'elle sa bru, Mme Poëy-Valladon.--Phot. A. Dolbeau.
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