CE QU'IL FAUT VOIR

** *Jeudi, 26 septembre.Évadé aujourd'hui du théâtre, où il fait toujours noir en plein midi comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je réellement quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles élégantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais, sans restriction cette fois, je m'incline devant la majesté d'une telle avenue. D'un côté le grand fleuve que l'on domine, de l'autre une interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une quinzaine d'étages seulement) qui arrivent à un effet esthétique parce qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de la pierre véritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possède une promenade d'une telle opulence.Les dreadnoughts, avec leurs mâts en formede tours Eiffel.Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouillées, de superbes escadres que l'Amérique réunit en ce moment pour se donner, en une grande fête, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts dorment là, imposants de laideur terrible, surmontés de ces nouveaux mâts à l'américaine, larges et ajourés, qui ressemblent à des tours Eiffel; auprès d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment aussi; et une multitude de batelets, de mouches électriques, s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent pour regarder. En prévision de cette prochaine fête de la marine, des pavillons de l'Amérique, rayés blanc et rouge avec semis d'étoiles sur leur coin bleu, commencent à flotter aux fenêtres des hautes maisons somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l'«été indien». C'est comme une révélation de New-York que je viens de m'offrir aujourd'hui, et tout ce que je découvre, en faisant ainsi l'école buissonnière, est franchement admirable.Mais la campagne, le silence, où donc les atteindrai-je? Ma course accélérée dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent toujours, en files aussi orgueilleuses, témoignant que cette ville contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomètres s'obstinaient à l'enlaidir, il n'y a déjà plus maintenant que des rochers et de grands bois; si près de la ville, c'est une surprise et un repos.Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et des arbres, l'air s'imprègne de la bonne senteur des mousses d'automne; je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais tant souhaité atteindre, et elle est plus boisée, plus sauvage peut-être qu'aux entours immédiats de Paris. Mais je m'y sens quand même en exil, car les arbres et les plantes, à bien regarder, diffèrent légèrement des nôtres; lesasters, que nous ne connaissons que dans nos jardins, croissent ici à profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrière-saison s'accentuent davantage que chez nous, arrivent à des teintes sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis, une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air vrai...** *Samedi, 28 septembre.Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement à New-York. Les maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse Broadway, j'écoute moins le fracas des trains sur les passerelles de fer.Un peu partout je découvre des choses amusantes à force d'imprévu, d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montré ce matin comme typique certain café-restaurant qui éclipse tous les cafés-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui coûta 5 millions, a été construite pour enchâsser le tableau de Rochegrosse acheté à grands frais:le Festin de Balthazar. Sur toutes les murailles de marbre vert, on a ciselé les mêmes bas-reliefs qu'à Persépolis; en marbre vert également sont les puissantes colonnes à têtes cornues, et les gigantesques taureaux ailés à visage humain. Mais, comiques au milieu de ces splendeurs déréglées, il y a les rangs de petites tables pour les consommateurs, et il y a les garçons en frac apportant à la ronde les bocks ou les cocktails!...Aux répétitions dela Fille du Ciel, qui occupent mes journées, la féerie commence à se dessiner; nous sortons peu à peu des incohérences et du chaos des premières heures. Des décors qu'aucun théâtre parisien n'aurait risqués font revivre d'inimaginables passés chinois, des jeux de lumière électrique dont nous ignorons encore le secret imitent des limpidités de ciel, ou des lueurs de bûcher et d'incendie. Dans les jardins de l'impératrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des cigognes et des paons réels se promènent sur des pelouses jonchées--parce que cela se passe au printemps--de milliers de pétales qui ont dû tomber des branches comme une pluie. Là, aux rayons d'un clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les étranges et presque chimériques atours de soie et d'or copiés sur de vieilles peintures que j'ai rapportées, ou sur des costumes réels que j'ai exhumés naguère de leurs cachettes au fond du palais de Pékin.Les monuments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces repos durant lesquels la féerie s'échappe, pour ainsi dire, de la scène, pour déborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse, envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plongée dans des ténèbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors, où il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont assises là, partout, et que le discret murmure de leurs voixsonne étrange: ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race jaune... Quand les yeux s'habituent à l'obscurité, ou si quelque lueur électrique vient à filtrer de la scène, on découvre que tout ce monde, de la tête aux pieds, est vêtu avec l'apparat des anciennes cours célestes. Il y a même des groupes de ces petites déesses armées et casquées qui portent aux épaules des pavillons en faisceaux éployés et semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand théâtre sans lumière, où les auditeurs, échangeant à mi-voix des phrases lointaines devant la toile baissée, sont pareils aux guerriers, aux Génies, sculptés dans les vieilles pagodes...Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct, pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de voir reconstituée la Chine de nos ancêtres.»** *Lundi, 30 septembre.Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de New-York, je monte au sommet de l'hôtel duTimes, qui est l'un des plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué, paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme extrême. Là souffle une brise âpre et froide--déjà l'air vif des altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin, partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son oil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable. Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque? Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère, entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétits, les détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.L'hôtel duTimes«grêle, efflanqué, paradoxal...»Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre, l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et il fait peur.Samedi, 12 octobre 1912.Aujourd'hui, la «première» dela Fille du Ciel, au Century Théâtre. Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles tueries.A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle allait mourir...Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus. Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des applaudissements et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se passe chez nous, les sifflets, à New-York, indiquent le summum de l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveauxailleurs. J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve chinois, fait naguère en communion avec Mlle Judith Gautier. J'ai vu cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après un réveil, et je m'en détache...Mercredi, 16 octobre 1912.Demain matin, je prends le paquebot pour France. Je ne puis prétendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous une sorte de coupole obscure,--le Century Théâtre avec sa pénombre de chaque jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur, entraient discrètement sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées par tous ces personnages casqués d'or qui occupaient les stalles. Elles n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois. Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en général, elles apportaient, par précaution contre la longueur de la séance--la répétition durait plusieurs heures d'affilée--des sandwichs ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient--ou le charme si l'on veut--de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa, avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes, elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit; beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se revoir jamais.En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques m'arrivant aux rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos arbres, vous trouverez dusilence.» Et j'étais élu membre honoraire d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.Dès quela Fille du Ciela été livrée au public, j'ai employé de mon mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser ailleurs?Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue; après m'avoir chanté la Marseillaise, elles ont continué par un hymne où de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches, et en partant j'ai serré de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a fêté à l'Alliance française où, après le dîner, il y a eu, dans un grand hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre jouait cetteMarseillaisequi, à l'étranger, nous semble toujours la plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la crainte de ne plus revoir la France; des aïeules à chevelure blanche m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir; là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de sympathie.En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que je suis, New-York ne pouvait que sembler effarant--en tant que chaudière gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et bouillonnent tumultueusement les génies de tant de, races diverses--si New-York m'est resté jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de le quitter j'ai pourtant senti qu'il était quand même et surtout la ville de la pensée chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil.Pierre Loti.Copyright. Droits réservés.BEAUTÉS ALBANAISES.--Trois élégantes de Scutari.--Phot. S. Tchernof.Scutari, la ville durement assiégée pendant de si longs mois, reprend peu à peu sous l'administration collective des puissances, son aspect normal d'avant la guerre. La population, musulmane ou chrétienne, rassurée, vaque, comme devant, à ses occupations pacifiques. Les vivres ont de nouveau, en abondance, rempli les magasins et les docks, et les nombreuses misères provoquées par le siège ont été secourues, à la première heure, par les soins de l'Autriche et de l'Italie dont, en cette terre d'influence, et en attendant que soit définitivement arrêté le statut de l'Albanie, les bons offices rivalisent. L'Angleterre et la France participent activement à l'oeuvre municipale. Les services ont été reconstitués avec des officiers des corps d'occupation ou des fonctionnaires locaux. La police est énergiquement organisée, et les commissions sanitaires ont méthodiquement procédé à l'assainissement de la ville.Dans les rues, maintenant paisibles, de Scutari d'Albanie, les femmes albanaises, de qui les voyageurs se sont accordés à nous dire la sculpturale beauté, circulent, tranquillement, isolées ou par groupes, en leur costume traditionnel, à cela près cependant que les musulmanes, en grand nombre déjà, ont enlevé leur voile en attendant sans doute que des modes occidentales--de Vienne, de Rome, de Paris--inaugurées à la cour du prince, du futur prince d'Albanie, ne soient à leur tour adoptées, et on le regrettera, par les dames de la ville.CE QU'IL FAUT VOIRLE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGERIl y a, à partir d'aujourd'hui, une chose délicieuse à voir à Paris; un spectacle tout neuf: c'est, au musée Galliéra, l'exposition de l'Art pour l'Enfance. On sait qu'outre son exposition d'Art décoratif, qui est à la fois permanente et continuellement renouvelée, la Ville organise à Galliéra, une fois par année, un petit Salon qui est, chaque fois, une ravissante surprise. On se rappelle les plus récentes: l'exposition de la Reliure, celle de la Dentelle, celle de l'Ivoire. Demain, et durant tout cet été, l'exposition se composera uniquement d'oeuvres et d'objets--d'autrefois et d'aujourd'hui--destinés à parer, à amuser l'enfance,ou inspirés par l'Enfant. Le très distingué conservateur du Musée de la rue Pierre-Charron, M. Eugène Delard, s'est adressé aux artistes, aux collectionneurs, aux éditeurs, aux fabricants qu'il savait capables d'aider, par leur collaboration gracieuse, au succès de cette aimable entreprise; et tant de bonnes volontés assemblées viennent de réaliser, pour le plaisir de nos yeux, quelque chose de charmant.Entrons. C'est d'abord le petit jardin du musée aménagé en jardin d'enfants: de menues plates-bandes, quelques pelouses minuscules plantées d'arbres nains; un ruisseau «pour rire» dévalant en cascatelle au milieu de rochers gros comme le poing; et sur ce «paysage», une quinzaine de maisonnettes plantées; de maisonnettes pour enfants, derrière lesquelles une toile de fond déroule les splendeurs d'un panorama-joujou... Le vestibule du musée contient une amusante exposition de jouets modernes; et voici, dans le grand hall, des trésors: les collections d'anciens mobiliers de poupées, de Mme Ménard» Dorian; de Mme Bernheim (celui-ci est fameux; il servit à l'amusement du roi de Rome!); voici les poupées de M. d'Allemagne et de M. Léo Claretie; les soldats de l'ancienne France, de M. Vidal de Léry; et ceux de l'Empire de M. Bernard Franck (qui seront un des clous de cette exposition); les jouets de bois peint des paysans de la Lozère; les «découpages»--moins naïfs, mais d'autant plus amusants en leur ironique ingénuité--du pauvre Caran d'Ache et de Grandval; les poupées bretonnes, les animaux en fer forgé (d'extraordinaires caricatures de bêtes, inventées par le ferronnier Emile Robert, et qui vont avoir un succès fou). Et puis, disséminés autour de ces vitrines--ne pas négliger celle des hochets anciens!--voici les images de l'Enfance; d'exquises images: des panneaux d'Espagnat; des portraits de Carrière, de Paul Renouard, Steinlen, Lévy-Dhurmer, Geoffroy, Mme Breslau; un bébé en bois, de Carabin, qui est un chef-d'oeuvre; de délicieuses effigies enfantines, signées Dalou, Bourdelle, A. Charpentier, Dampt. J'en oublie... et c'est bien heureux, car je serais désolé de faire ici concurrence au catalogue qui est lui-même un document ravissant: une réduction de l'affiche de Willette en formera la couverture, et letexteen sera commenté par Poulbot.Est-ce tout? Mais non. Car je n'ai rien dit des «chambres d'enfants» et je sais des mères qui vont préférer ce coin d'exposition-là à tout le reste. Elles occupent, ces chambres d'enfants, tout un côté de la seconde salle où sont exposés les jolis pastels de Mme Franc-Nohain, les vitrines de poupées et de jouets japonais de Mme Stroehlin, et du comte de Fleurieu. Ce sont des chambres où la forme des meubles, la couleur des tentures, les moindres détails du décor ont été inventés, combinés dans le dessein d'ajouter à la gentillesse du petit être qui est là, de l'encadrer aussi joliment que possible, de le parer et de le divertir. Je note l'appartement pourgosse--chambre à coucher et salle de jeux--d'André Hellé. Caran d'Ache, tapissier pour enfants, n'eût rien imaginé de plus suavement comique. Il n'y a pas un objet dans cet appartement-là, pas un bout d'étoffe qui n'ait de l'esprit!** *Ce qui est à voir encore--et là il convient de se presser un peu, car le spectacle ne sera plus de très longue durée--c'est la Rétrospective de Neuville. Les jeunes gens ne soupçonnent pas quels souvenirs pathétiques évoque une telle exposition au coeur de leurs aînés. Et je ne parle pas seulement de ceux qui ont fait la Guerre, et qui sont aujourd'hui des vieillards, mais de leurs cadets, de ceux qui, entre 1875 et 1880, n'étaient encore que des écoliers, ou de tout jeunes gens. Ces cinq années marquent l'épanouissement du talent d'Alphonse de Neuville et l'apogée de sa renommée. Dans ces temps très anciens, les amateurs de tableaux ne voyaient pas s'ouvrir à eux, tous les huit jours, un nouveau Salon de peinture; les grands «schismes» de la Nationale, des Indépendants, du Salon d'automne, n'étaient point encore inventés; on ne connaissait qu'une Eglise, si j'ose m'exprimer ainsi; c'était «le Salon»; le Salon tout court, devenu celui des Artistes français. Il s'ouvrait, chaque printemps, au Palais de l'Industrie, sur l'emplacement duquel s'élève, depuis treize ans, le Grand Palais. Et cet unique «vernissage» de l'année était un événement parisien. «Avez-vous vu leNeuville?» C'était une des premières questions qu'on se posait en s'abordant, vers midi, autour des tables de Ledoyen. Ces toiles de Neuville évoquaient au coeur des combattants de 1870 et de leurs jeunes fils les angoisses, les douleurs de cette guerre affreuse qui semblait à peine finie, et dont tant de ruines encore intactes maintenaient devant leurs yeux le souvenir vivant. Mais voici ce qui était admirable, chez Alphonse de Neuville: ses tableaux bouleversaient d'émotion le vaincu; ils ne l'humiliaient pas. Ils disaient la défaite. Mais ils disaient aussi l'héroïsme de la défense, et l'instinctive fierté de ces vaincus devant une destinée qu'ils ne méritaient pas. Il y a des défaites dont la vue inspire une espèce d'horreur compatissante. Ce sentiment ne se dégage d'aucun des tableaux qu'Alphonse de Neuville a peints. Nous les regardions, nous, les lycéens d'alors, avec une admiration ingénue; nous n'avions pas, devant les figures duCimetière de Saint-Privat, desDernières Cartouches, del'Église du Bourget, l'impression que des vaincus qui regardaient de ces yeux-là la défaite fussent tellement à plaindre...Quelques-uns de ces tableaux ont pu être réunis à la galerie de la Boétie. Mme Roger-Douine y a envoyé lesDernières Cartouches; M. Bessonneau d'Angers,En campagneetle Cimetière de Saint-Privat; M. J. Thinet,le Grenier de Champigny; M. Knoedler,l'Attaque de la maison barricadée, à Villersexel; le docteur Fournier,la Bataille d'Héricourt. Le musée de Péronne a prêtél'Attaque de la passerelle de Stiring(bataille de Forbach); le musée du Luxembourg, deux esquisses deVillersexelet del'Église du Bourget; diverses autres toiles ou dessins--d'admirables croquis, des esquisses de tableaux--ont été empruntés aux collections de MM. Nismes, Chouanard, Brugairolles, Kullmann, Bernard Franck, G. Bernheim, Yves Refoulé, Paul Déroulède (qui a envoyé son portrait), J. Peytel, Jules Claretie, Pothier, Duez. Nous devons à ces «prêteurs» obligeants beaucoup de reconnaissance.Nous en devons aussi aux organisateurs de ce Salon. En groupant autour d'Alphonse de Neuville les oeuvres de quelques peintres militaires de ce temps-ci, ils nous ont révélé un maître. Les lecteurs deL'Illustrationle connaissent: c'est Georges Scott. Jamais ne s'étaient affirmés avec plus d'éclat que dans cette Exposition la solidité d'exécution, la science de composition, l'instinct de justesse et de vérité qui distinguent les oeuvres de ce peintre. Certains des toiles et des dessins qu'il a rapportés de son dernier voyage aux Balkans sont, même en face des chefs-d'oeuvre du peintre desDernières Cartouches, des pages de premier ordre. Cela, aussi, c'est à voir.Un Parisien.AGENDA (7-14 juin 1913)Concours.--Le 9 juin, concours d'admission à l'école Edgar-Quinet (enseignement primaire supérieur des jeunes filles).Conférences.--Au Grand-Palais (Salon de la Société des Artistes français): le 13 juin, conférence de M Paul Rognon:Michel-Ange.Expositions.--Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Musée des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): exposition rétrospective de l'art des Jardins en France (tableaux, gravures, tapisseries);--Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné): promenades et jardins de Paris.--A Bagatelle (bois de Boulogne): l'art du jardin, à l'occasion du centenaire de Le Nôtre.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): «la petite ville de province». (Clôture le 10 juin.)--Hôtel de Sens (rue du Figuier): les artistes du 4e arrondissement, jusqu'au 16 juin.--Le 7 juin, clôture de l'exposition du Palais-Salon (Cercle de la Librairie).--Le 9 juin, clôture de l'exposition de David et ses élèves (Petit Palais).--Galerie Georges Petit (salons Settiner): dessins français du dix-huitième siècle, exposition organisée par la Société des Amis du Louvre. (Clôture le 10 juin).--A Londres (galeries Grafton): exposition de la Société royale des peintres du portrait.Vente d'art.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): le 9 juin, vente de la galerie Steengracht, chefs-d'oeuvre des écoles flamande et hollandaise du dix-septième siècle, et tableaux modernes.Fêtes de Bienfaisance.--Hôtel de Béarn (rue Saint-Dominique): le 8 juin, soirée au bénéfice de la Croix-Rouge: danses du premier Empire, danses 1830, danses 1860; artistes des théâtres russe et italien.--Au théâtre de verdure du Pré-Catelan, le 11 juin, matinée de gala au bénéfice de la caisse de propagande des Amitiés Françaises.--Au Nouveau-Cirque: le 14 juin, fête de nuit organisée par les Artistes lyriques; pantomime nautique, mise en scène par M. Tristan Bernard.Fêtes de Jeanne d'Arc.--Les 8 et 15 juin, à Compiègne: fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc, au bénéfice des oeuvres de bienfaisance de la ville: cortège historique; mystère représenté en plein air, etc.Sports.--Courses de chevaux: le 7 juin, Auteuil; le 8, le 12 et le 15, Chantilly; le 9, Saint-Cloud; le 10, Saint-Ouen; le 11, le Tremblay; le 13, Maisons-Laffitte; le 14, Auteuil.--Aérostation: le 15 juin, Grand Prix annuel de l'Aéro-Club de France (départ de Saint-Cloud).--Boxe: le 15 juin, à Toulouse, Willie Lewis contre Kid Jackson.--Lawn-tennis: terrains du Stade français (Saint-Cloud), du 7 au 15 juin, championnats du monde de tennis (sur terre battue).--Cyclisme: le 8 juin, course Paris-Bruxelles; à la même date, circuit de l'Aube.--Aviron: le 8 juin, à Rouen, régates nationales à l'aviron, organisées par la Société des Régates rouennaises.--Athlétisme: le 15 juin, sur le terrain du Stade français, à Saint-Cloud, éliminatoires du Collège d'athlètes organisé par la Comité de Paris.DOCUMENTS et INFORMATIONSTel maître, telle bête.On a parfois constaté d'étonnantes ressemblances physiques entre les hommes et les bêtes, et, particulièrement, entre telle personne et son animal favori. Voici, de ces rencontres naturelles, un amusant exemple, qui a pu être observé au parc zoologique de Hambourg, par un photographe avisé, M. D. Mac Lellan: le gardien du pavillon des morses--un brave homme doué d'une bonne figure ronde, à la grosse moustache tombante--offre avec les amphibies dont il a la surveillance, avec l'un d'eux surtout, de singuliers points de comparaison. Entre les deux compagnons--liés par une amitié qui date de sept à huit ans--les clichés que nous reproduisons ici font apparaître comme un «air de famille». Ils s'entendent d'ailleurs à merveille, et, à force de vivre ensemble, ils sont devenus les meilleurs camarades du monde.Deux vieux amis.Un morse et son gardien qui se ressemblent, au parc zoologique de Hambourg.Sur le museau du morse, on remarquera la fleur de lys héraldique formée par l'ouverture des naseaux: c'est là une des caractéristiques les plus curieuses de cet animal, dont l'espèce est d'ailleurs en voie de disparaître. Au siècle dernier, on la trouvait encore sur les côtes de l'Écosse; mais, aujourd'hui, décimée par les balles des chasseurs, elle ne dépasse pas les limites de l'océan Glacial du Nord.Le monument de Bédarieux àla mémoire des ancienscombattants de 1870-1871.Phot. Detestaing.Un monument du Souvenir a Bédarieux.Un beau monument, élevé par souscription publique à la mémoire des combattants de la guerre morts pour la patrie, vient d'être inauguré à Bédarieux, en même temps qu'a eu lieu la remise de la médaille de 1870 à plus de cent vétérans: ainsi, dans un pareil hommage, qu'il convient de signaler, ont été réunis les enfants de la cité cévenole qui, glorieusement, sont tombés sur le champ de bataille, et ceux par qui se perpétue, de nos jours, le vivant souvenir de l'année terrible. Le sculpteur, M. Louis Paul, conservateur du musée de Béziers, a représenté la France sous les nobles traits d'une Paix armée, prête à se défendre, fière de la force de son glaive; un coq gaulois, dressé sur ses ergots, surmonte le monument, qui s'érige, dans un joli décor de verdure, au bout d'une des promenades de la ville.La cérémonie d'inauguration a été présidée par l'amiral Servan et le général Dioux, commandant la 63e brigade, qui ont prononcé des discours, après que M. César Cabal, président du comité, eut remis à la ville le nouveau monument qui la pare.La résurrection des grenouilles.Les remarquables travaux du docteur Carrel ont ouvert un immense champ d'études où se sont lancés les physiologistes des deux mondes. Citons les étranges expériences qu'exécutent plusieurs savants de la John Hopkins Médical School, la première Ecole de médecine des États-Unis.Choisissant un animal à sang froid (grenouille, escargot, poisson, etc.), en parfait état de santé, ils le placent dans un récipient fermé juste assez grand pour le contenir, et qu'ils plongent dans de l'air liquide. Après un intervalle plus ou moins long, l'animal prend la rigidité d'un cadavre.Quatre ou cinq semaines plus tard, la grenouille--si tel est le cas--est retirée de la jarre, et, après quelques massages, ressuscite, paraît-il, et reprend le cours de sa vie sans plus se soucier de ces trente jours de mort qu'elle vient d'endurer!Le Triceratops.Depuis quelques années, grâce à l'activité toujours en éveil du professeur Boule, la galerie de paléontologie du Muséum s'est enrichie d'un certain nombre de pièces remarquables, choisies avec un tel discernement qu'elles présentent un puissant intérêt même pour les personnes peu familiarisées avec les évolutions de la faune préhistorique. Le nouveau fossile qu'on vient d'exposer à côté du fameux Diplodocus est, dans son genre, tout aussi curieux que ce dernier.Le Triceratops, Dinosaurienpréhistorique reconstituéd'après un squelette du muséede New-York (grandeurnaturelle: environ 6mètres de longueur).Il appartient au même groupe de Dinosauriens qui, à une époque fort reculée, étaient, par les dimensions, sinon par l'intelligence, les rois des animaux, et auprès de qui les Mammifères actuels paraissent de petites bêtes. Mais, tandis que le Diplodocus a une tête minuscule comparativement à la hauteur des jambes et à la longueur démesurée du cou et de la queue, la forme plus ramassée du Triceratops rappelle vaguement la silhouette du rhinocéros, et l'ensemble du crâne présente un développement exceptionnel (2 m. 20 pour l'exemplaire du Muséum).Il faut remarquer toutefois que le museau, les cornes, et surtout la collerette postérieure ont une importance énorme; la boîte cérébrale est très minime.La reconstitution faite par M. Knight, sous la direction de M. Osborn, conservateur du musée de New-York, où figure un squelette complet, montre l'allure de cet animal curieux qui mesurait environ 6 mètres de longueur.Notre fossile arrive d'Amérique. Il fut découvert dans les régions dénudées du Wyoming, où les découpures fantastiques, de roches versicolores, profondément ravinées, attestent de grands bouleversements géologiques. Il reposait dans le terrain appelé Laramie fin, qui appartient à la fin de l'ère secondaire.M. Boule l'avait commandé, il y a dix ans, au grand «chasseur de fossiles», M. Sternberg, qui explore le sous-sol du nouveau continent pour le compte des grands musées d'Amérique. L'exemplaire de Paris est plus beau que celui acquis, il y a six ans, par le British Muséum.Crâne fossile de Triceratops récemment acquis par le Muséum.A propos du système Taylor.Nous avons parlé à plusieurs reprises du système Taylor, ou méthode d'organisation du travail qui consiste à supprimer les mouvements inutiles de l'ouvrier et à combiner les mouvements utiles de façon à obtenir, sans supplément de fatigue, souvent même avec une fatigue moindre, le rendement maximum. Ce système, dont la généralisation aurait une importance économique considérable, et qui, de prime abord, paraît fort séduisant, compte en dehors du monde ouvrier, de sérieux adversaires; il vient de provoquer une joute intéressante entre l'amiral américain Edwards et M. Henry Le Chatelier, professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie des sciences.Comme exemple typique des résultats que l'on obtient avec la nouvelle méthode, on peut citer le cas du maçon.Après une étude détaillée de chacun des mouvements du poseur de briques, M. Gilbreth détermina la position exacte que doivent occuper les pieds de l'ouvrier par rapport au mur, à l'auge, au tas de briques, de façon à lui éviter de déplacer ses pieds. Il étudia la hauteur la plus favorable pour l'auge et les briques, et fit construire un échafaudage portant une table où les matériaux sont placés de telle sorte que les mouvements inutiles soient supprimés. A mesure que le mur monte, ces échafaudages sont réglés par un homme chargé uniquement de ce travail. Le poseur est ainsi dispensé de l'effort consistant à se baisser pour prendre une brique ou du mortier, et à se redresser ensuite.D'autre part, les briques, une fois déchargées, sont triées et placées sur leur meilleur bord, ce qui évite au poseur de retourner la brique en tous sens avant de la poser. Enfin, en employant un mortier assez liquide, les briques peuvent être enfoncées à la profondeur convenable par une simple pression de la main, sans qu'il soit nécessaire de les frapper de quelques coups de truelle.Avec cette méthode, le nombre des mouvements nécessaires pour poser une brique est réduit de 18 à 5 et, parfois, à 2. M. Gilbreth a obtenu un rendement de 350 briques par homme et par heure, au lieu de 120.L'amiral Edwards reproche au système Taylor d'être très coûteux à installer, de ne pas augmenter les salaires dans la proportion où il accroît le rendement, d'exiger une attention si intense qu'elle nuit à la santé de l'ouvrier, de rabaisser l'ouvrier au niveau de la bête de somme, etc. Il insinue, en passant, que, dans les arsenaux maritimes, c'est la qualité plutôt que la quantité qui doit être la mesure principale du rendement.M. Le Chatelier répond, dans leGénie civil, que ce dédain du prix de revient, assez commun en tous pays dans les établissements de l'État, n'est aucunement recommandable; du reste, tous les établissements français qui emploient la méthode Taylor, ou en étudient l'application, sont incontestablement les premiers au point de vue de la perfection de leur fabrication.D'autre part, l'augmentation de la production est indépendante des ouvriers, elle résulte de l'organisation étudiée et réalisée par la direction; en augmentant les salaires de 25 à 75%, on attribue donc aux ouvriers plus que ce qu'ils ont le droit légitime d'exiger. Quant au chronométrage, pourquoi serait-il déshonorant à l'usine, alors que l'ouvrier est très fier d'être chronométré quand il fait du sport?Enfin, si l'on augmente la fatigue en même temps qu'on accroît la production, on sort du système Taylor.M. Le Chatelier conclut que ce qui arrêtera longtemps la diffusion des méthodes de Taylor, c'est la difficulté de trouver un personnel dirigeant capable, d'abord de comprendre leur utilité, et ensuite de les mettre en oeuvre. Un des admirateurs de Taylor disait récemment qu'il faudrait deux générations d'hommes avant de voir ses méthodes scientifiques se généraliser dans l'industrie.Influence du climat sur la taille des oiseaux.Un naturaliste allemand, M. Boetticher, a fait de curieuses observations sur les variations sous différents climats de la taille d'oiseaux de même espèce.Le corbeau est plus grand en Norvège et au Groenland que dans nos pays; celui de l'Himalaya est de dimensions considérables. Par contre, le corbeau de l'Espagne est plus petit que le nôtre. De même, la corneille est beaucoup plus grosse en Sibérie, au Kamtchatka, et, en Mongolie, que dans l'Europe occidentale.En Algérie, en Tunisie, au Maroc, la pie est plus petite que chez nous; au Thibet et dans l'Amérique du Nord, elle est de taille supérieure.La mésange bleue des îles Canaries, la mésange charbonnière de Sardaigne et de Corse, sont plus petites que les nôtres. Le roitelet devient de plus en plus grand à mesure qu'on remonte vers le Nord.En général, les oiseaux sont plus grands dans les régions froides. Il y a pourtant quelques exceptions; le moineau, notamment, est plus grand à Damas qu'à Paris.L'alcool de sciure de bois.On sait que, depuis quelque temps, le cours de l'essence de pétrole a atteint les hauteurs inconnues et que les autres carburants se sont empressés d'imiter ce fâcheux exemple. Pour les propriétaires de voitures de luxe, il n'y a là qu'un incident plus ou moins désagréable, mais pour les entrepreneurs de transports en commun, pour les industriels qui utilisent couramment les camions automobiles et, par ricochet, pour les constructeurs de ces divers véhicules, il s'agit presque d'une question de vie ou de mort. On voit, dans ces conditions, quel intérêt peut présenter la découverte de nouveaux carburants ou la production économique des carburants actuels. Or, il existe un combustible qui a sur l'essence cette même supériorité d'être un produit national et il semble que, grâce à des procédés nouveaux, ce produit puisse être obtenu à des prix défiant toute concurrence.Ce combustible n'est autre que l'alcool,alcool éthylique, ou alcool de bouche.La source à peu près unique de l'alcool est la fermentation de liquides sucrés sous l'action de la levure. Or, les divers sucres proviennent soit directement des végétaux, soit indirectement de la transformation des matières amylacées.La première condition pour obtenir de l'alcool à bon marché est par suite de fabriquer le sucre au prix le plus bas possible, avec des matières de prix minime. Or, depuis quelques années, on s'est mis à fabriquer le sucre, c'est-à-dire l'alcool, en utilisant soit les résidus des fabriques de pâtes de bois, soit la sciure de bois elle-même.Dans la fabrication de la pâte à papier au sulfite, chaque tonne de bois laisse comme résidu dix tonnes de lessives contenant environ la moitié du bois traité et renfermant assez de sucre pour produire 70 à 80 litres d'alcool. Il suffit de neutraliser le liquide à la chaux, de le faire fermenter trois ou quatre jours et de distiller. On obtient ainsi un alcool impur, impropre à la consommation et qui n'en est que meilleur au point de vue industriel, car il se trouve dénaturéautomatiquementpar la proportion assez élevée de méthylène qu'il renferme. Le méthylène (oualcool de bois) est, en effet, le dénaturant actuel adopté par l'État.Les usines suédoises qui utilisent ce procédé de fabrication depuis environ quatre ans peuvent fournir annuellement 300.000 hectolitres d'alcool (chiffre qui dépasse la consommation intérieure). Le prix de revient est d'environ 10 francs pour l'hectolitre d'alcool à 90 degrés.Dans le second procédé de fabrication utilisé surtout aux États-Unis et introduit depuis peu en France, on emploie exclusivement la sciure de bois traitée à chaud par les acides. Or, une tonne de sciure de bois qui peut fournir 90 litres d'alcool ne coûte guère que 2 francs à 2 fr. 50 dans les pays où il existe des scieries mécaniques. Le coût de la fabrication proprement dite étant sensiblement équivalent à celui de la fabrication de l'alcool de grains, la différence des prix de l'alcool résultera de la différence des prix de la matière première (sciure de bois ou blé indien). On voit quelle peut être, au point de vue économique, la supériorité de l'alcool de sciure de bois, étant donné surtout que cet alcool est en quelque sorte dénaturé de naissance.Pour découvrir les alcaloïdes dans l'organisme.On a souvent besoin de savoir si un liquide de l'organisme ne renferme pas un alcaloïde thérapeutique, comme la cocaïne, la morphine, la caféine, ou criminel comme tel ou tel poison végétal. L'analyse chimique n'est guère possible quand la quantité de liquide dont on dispose est faible: aussi est-il intéressant de savoir qu'une autre méthode existe, très sensible, et permettant de démontrer l'existence de quantités infinitésimales d'alcaloïde.Elle a été signalée à l'Académie des sciences par MM. M. Gompel et Victor Henri, qui ont trouvé que le spectre d'absorption des rayons ultra-violets est caractéristique pour chaque alcaloïde examiné jusqu'ici. Cette méthode spectroscopique est extrêmement sensible: il suffit, en effet, que dans le liquide à examiner il y ait un deux cent millième de gramme de cocaïne par centimètre cube pour pouvoir retrouver et doser ce poison.Si la méthode est aussi efficace en ce qui concerne les alcaloïdes susceptibles d'être employés dans un but criminel, les empoisonneurs n'auront qu'à se bien tenir.Les balles anesthésiques.Un Américain, M. A.-E. Humphrey, jugeant avec raison que ce que l'on demande à une balle, soit à la guerre soit à la chasse, c'est seulement de mettre hors de combat, et non de faire souffrir, vient de lancer l'idée de la balle anesthésique, ou narcotique, de la balle qui apporte en même temps la fracture, ou la lésion, et l'anesthésique empêchant de la sentir.La méthode est simple: dans de petites cavités de la pointe de la balle blindée, l'inventeur met un peu de morphine (à l'état de sel solide). Celle-ci ne diminue en rien l'efficacité du projectile; elle ne change rien à son pouvoir destructeur.Mais elle détermine l'anesthésie, chez l'homme ou la bête. Et le blessé s'endort tranquillement, dit l'inventeur... En théorie, cela marche à merveille, et la balle de M. Humphrey a bien tout l'air d'un «ange de miséricorde». Les chasseurs l'apprécieront: qu'un lion ou un éléphant soit blessé à une partie vitale, ou bien de façon insignifiante, il leur sera toujours acquis, puisque toute blessure doit endormir l'animal, et permettre de l'achever sans danger. Mais il faudra une dose de morphine sérieuse pour un éléphant.A Propos du Daïkon.Nous signalions récemment un radis géant, originaire du Japon, le daïkon, cultivé aux environs de Paris par M. de Notter.Un de nos lecteurs nous fait remarquer que ce légume a été introduit en France par M. Paillieux et son collaborateur M. D. Bois, assistant au Muséum, à qui nous devons l'importation et la vulgarisation du crosne du Japon.MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés du daïkon tout un chapitre de leurPotager d'un curieux, dont la Librairie agricole de la maison rustique a publié la troisième édition il y a une dizaine d'années. Ils ont eux-mêmes cultivé le radis japonais, et, à la suite de leurs premières expériences, la graine de daïkon figura dans le catalogue de la maison Vilmorin, en 1891. Elle en fut retirée en 1904, les essais de culture effectués au cours d'une dizaine d'années ayant donné des résultats médiocres.Vue panoramique de l'usine de dynamite de Paulilles: les nº 1 et 2 indiquent les bâtiments qui ont sauté.--Phot. F. Menozzi.1. Casemates et pavillon de la nouvelle dynamiterie.--2. Ancienne dynamiterie.--3. Château d'eau.--4. Forge, machine à vapeur, séchoir, ateliers divers.--5. Maisons ouvrières, laboratoire. 6. Bâtiments des mélangeurs.--7. Magasins à nitrate.--8. Fabrique d'acide nitrique.--9. Magasins divers.--10. Écuries.--11. Direction.--12. Conciergerie et bureaux.L'EXPLOSION D'UNE DYNAMITERIEIl y a quelques jours, le 29 mai dernier, vers 7 h. 15 du matin, une formidable explosion anéantissait plusieurs des bâtiments de l'usine de dynamite de Paulilles, à 3 kilomètres de Port-Vendres, et faisait de nombreuses victimes, dont six morts et une vingtaine de blessés.Une première explosion, dont les causes n'ont encore pu être nettement établies, s'est produite dans la dynamiterie proprement dite, â l'atelier où l'on traite la glycérine à l'aide des acides afin de la nitrer. Elle fut suivie de plusieurs autres, qui firent sauter successivement les ateliers de filtrage et de pétrissage.Ces détonations étaient entendues à 30 kilomètres à la ronde, tandis que les alentours étaient ravagés par une véritable pluie de mitraille. Parmi les malheureux ouvriers qui n'avaient pas eu le temps de fuir, plusieurs furent littéralement déchiquetés. L'agent de l'État, M. Jouvena, qui se trouvait dans la partie sinistrée, fut découvert dans les décombres, parmi les morts.Les premiers secours avaient été organisés par le personnel de l'usine, dont les autres bâtiments, très espacés, n'ont pas souffert, par des habitants de Port-Vendres, ayant à leur tête le maire, et par les infirmiers de la 16e section, casernée à Port-Vendres. Longtemps flotta au-dessus des bâtiments sinistrés un panache de fumée noire dont la photographie, prise aussitôt après l'explosion, à bord du vapeur Roland, du laboratoire zoologique de Banyuls, par M. Albert Valat, et communiquée par M. Jean Arlaud, nous donne l'immédiate vision.L'explosion de la dynamiterie de Paulilles, vue de lamer.Phot. prise à bord du yachtRolanddevant Port-Vendres.UN GRAND MATCH DE BOXEDimanche dernier, Georges Carpentier, notre boxeur national, qui déjà, en moins de deux années, s'est attribué trois championnats d'Europe--poids mi-moyen, poids moyen et poids mi-lourd--par ses victoires successives sur Young Josephs, Jim Sullivan et Bandsmann Rice, a triomphé de Bombardier Wells, champion professionnel poids lourds d'Angleterre, en une rencontre sensationnelle, dont le théâtre fut la salle des Fêtes de l'exposition de Gand.Le champion de boxe GeorgesCarpentierchez lui en tenue de soirée.Ce match, où devaient s'affronter deux adversaires redoutables, était de ceux qui, passionnant pour les habitués desrings, excitent l'intérêt même des profanes, familiarisés désormais avec les termes d'un réalisme si pittoresque propres au jeu des pugilistes. Il mettait aux prises deux hommes de taille, de poids et d'âge différents, et cette inégalité, tout à l'avantage du boxeur anglais, contribuait à rendre émouvant le spectacle de leur lutte: Carpentier, plus jeune que Bombardier Wells --il n'a que dix-neuf ans et quatre mois--plus petit et moins lourd l'emporta par sa science, la rapidité de son attaque, son sang-froid, et, si l'on peut dire, le merveilleux équilibre de ses forces.Le combat fut bref, violent, et provoqua tour à tour, chez les partisans des deux champions, des alternatives de découragement et d'espoir. Durant les deux premières reprises, Carpentier, durement atteint à la face et jeté à terre, mais ripostant pourtant avec énergie, parut dominé par Wells, dont l'offensive puissante semblait irrésistible. Le troisième round changea brusquement le sort de la bataille: Carpentier, renonçant à frapper à distance, se mit à «travailler» dans le corps à corps, et ce furent toute une série de foudroyants «directs» et de «crochets» vigoureux, qui se terminèrent par l'écrasement de l'Anglais, «knock out» à la quatrième reprise,--cependant que la foule acclamait follement son favori, aux sons dela Marseillaise.La physionomie de Georges Carpentier boxeur a été popularisée par l'affiche, et nous l'avons d'ailleurs reproduite ici même, lors d'un match précédent. La photographie que nous publions aujourd'hui montre que le célèbre champion, le jeune Lensois destiné naguère aux travaux de la mine, sait porter avec élégance, en ses loisirs d'homme du monde, le frac impeccable.LES THÉÂTRESLa délicieuse comédie de M. Georges Feydeau,le Bourgeon, vient d'être reprise au théâtre de l'Athénée. Cette pièce, qui est l'une des plus adroitement composées et des plus finement écrites de cet auteur, a retrouvé tout le succès qui l'accueillit à ses débuts. Ses audaces, ses ironies, son émotion n'en sont pas émoussées. M. André Brûlé, dans le rôle qu'il créa, s'est fait applaudir comme naguère et, près de lui, Mmes Marie-Laure, Madeleine Carlier, Cécile Caron, Jane Renouardt, MM. Dubosc, Guyon fils et Gallet, contribuent de tout leur talent à l'éclat de cette reprise dont les représentations paraissent assurées pour longtemps.M. Georges Feydeau va, d'autre part, selon toute vraisemblance, tenir l'affiche du théâtre des Variétés durant de nombreux soirs. On vient d'y reprendre son vaudeville célèbre:la Dame de chez Maxim, dont le succès date de 1899. Cette pièce aux situations enchaînées avec la plus bouffonne logique, avec ses personnages si vigoureusement caricaturés, passe à bon droit pour le chef-d'oeuvre du genre. Après avoir fait plusieurs fois le tour du monde elle nous revient sans rides. Le boulevard a cru rajeunir à la retrouver; il lui a fait un accueil enthousiaste. La môme Crevette, que créa Cassive, a rencontré en Mlle Ève Lavallière une nouvelle interprète tout à fait remarquable. Les autres rôles sont également tenus par des artistes de tout premier ordre, tels que Mme Marie Magnier. MM. Félix Galipaux, Colombey, Flateau, etc..Cet été s'annonce comme favorable aux «reprises» théâtrales.Le Poulailler, comédie en trois actes de M. Tristan Bernard, affronta les feux de la rampe pour la première fois, le 3 décembre 1908 au théâtre Michel, et la critique ne lui ménagea pas ses éloges.L'Illustration Théâtralela publia le 16 janvier suivant et ce numéro est, depuis longtemps épuisé. Mais le succès de l'oeuvre ne l'est pas. L'expérience vient d'en être faite avec bonheur à la Comédie des Champs-Elysées. Cette pièce, de bonne humeur spirituelle, facétieuse et philosophique tout à la fois, n'a pas moins plu aujourd'hui qu'au jour de sa création. Il est donc permis de prophétiser à nouveau une longue carrière auPoulailler.Au théâtre de l'Ambigu-Comique, reprise, avec un succès qui ne saurait surprendre, de la noble pièce tirée par M. Edmond Haraucourt du roman alsacien de M. René Bazin:les Oberlé. Et, de nouveau, et à quelle heure opportune--tandis qu'au Reichstag se discutent les lois d'exception contre l'Alsace-Lorraine--le public s'est ému au spectacle, si fortement évoqué, de cette lutte qui continue en terre d'Alsace, entre deux rares, deux civilisations, l'une conquérante, avide, impatiente, l'autre conquise mais point domptée et rebelle, avec intransigeance, à l'absorption totale.Au théâtre Antoine, M. Lugné-Poe a porté la légende dramatique de M. Édouard Dujardin:Marthe et Marie. du répertoire de l'Oeuvre. Cette pièce relève du genre symboliste dont son auteur fut l'un des premiers adeptes. Mais le symbole, qui, jadis, demeurait hermétique, s'y est fait plus compréhensible. Néanmoins, les personnages n'atteignent pas encore à cette vérité humaine de gestes et d'accents qui émeut pleinement un auditoire. Marthe et Marie sont deux soeurs; l'une est simple et raisonnable, l'autre chimérique et romanesque. Elles font tour à tour la joie et le désespoir d'un homme. L'action se déroule au temps des Médicis dans un cadre pittoresque. Cette aventure morale--car elle démontre que le bonheur est dans la vie ordonnée et non dans le rêve impossible--a pour interprètes les bons artistes de l'Oeuvre.La Jeunesse dorée!Voici une opérette qui n'arrive pas de l'étranger. Elle est spirituelle, alerte, frondeuse. A ces qualités, on la reconnaîtra bien française... et parisienne aussi. Elle évoque les dandies de 1830 et les rats d'opéra du temps où le docteur Véron présidait aux destinées de l'Académie de musique rue Le Peletier. C'est une histoire d'amour et de coulisses sans sous-entendus grossiers. Le texte de MM. Verne et Faure est correct. La musique de M. Marcel Lattes, gracieuse, comique ou tendre, est agréable. Ce spectacle, fort bien mis en scène et soutenu par une interprétation de choix, est le succès actuel du théâtre de l'Apollo.Le Gymnase abrite en ce moment la compagnie d'artistes du Théâtre National polonais de Léopol qui, sous la direction de M. Louis Heller, vient donner à Paris une série de neuf représentations de pièces polonaises. Le premier de ces spectacles,le Cercle enchanté, de M. Lucien Rydel, est un conte dramatique pathétique et vivant, d'un intense coloris et d'une réelle puissance d'expression, dont le public parisien a paru goûter le charme exotique.(Agrandissement)Note du transcripteur: Les suppléments mentionnésen titre ne nous ont pas été fournis

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Jeudi, 26 septembre.

Évadé aujourd'hui du théâtre, où il fait toujours noir en plein midi comme dans une cave, je m'en vais en auto, par l'avenue qui s'appelle River Side, remonter le long du cours de l'Hudson pour essayer de trouver enfin la campagne et le silence. Les trouverai-je réellement quelque part? Pour l'instant, des embarras de voitures ou d'automobiles élégantes m'entourent comme si je me rendais au bois de Boulogne. Mais, sans restriction cette fois, je m'incline devant la majesté d'une telle avenue. D'un côté le grand fleuve que l'on domine, de l'autre une interminable bordure de gratte-ciel (des demi-gratte-ciel, d'une quinzaine d'étages seulement) qui arrivent à un effet esthétique parce qu'ils s'alignent bien; ils ont du reste la couleur blanche et gaie de la pierre véritable, ils respirent le luxe clair et de bon aloi. Je ne crois pas qu'aucune capitale du vieux monde possède une promenade d'une telle opulence.

Les dreadnoughts, avec leurs mâts en formede tours Eiffel.

Dans le fleuve, des escadres de guerre sont mouillées, de superbes escadres que l'Amérique réunit en ce moment pour se donner, en une grande fête, le spectacle de sa jeune puissance navale; les dreadnoughts dorment là, imposants de laideur terrible, surmontés de ces nouveaux mâts à l'américaine, larges et ajourés, qui ressemblent à des tours Eiffel; auprès d'eux, des croiseurs, des contre-torpilleurs dorment aussi; et une multitude de batelets, de mouches électriques, s'empressent alentour. Sur la berge, des milliers de curieux stationnent pour regarder. En prévision de cette prochaine fête de la marine, des pavillons de l'Amérique, rayés blanc et rouge avec semis d'étoiles sur leur coin bleu, commencent à flotter aux fenêtres des hautes maisons somptueuses. Et sur tout cela rayonne le beau soleil de l'«été indien». C'est comme une révélation de New-York que je viens de m'offrir aujourd'hui, et tout ce que je découvre, en faisant ainsi l'école buissonnière, est franchement admirable.

Mais la campagne, le silence, où donc les atteindrai-je? Ma course accélérée dure depuis plus d'une heure, et les gratte-ciel me suivent toujours, en files aussi orgueilleuses, témoignant que cette ville contient des riches par milliers. Il est vrai, sur la rive d'en face, au lieu des tuyaux d'usine qui pendant des kilomètres s'obstinaient à l'enlaidir, il n'y a déjà plus maintenant que des rochers et de grands bois; si près de la ville, c'est une surprise et un repos.

Enfin, enfin, la route que je suivais s'enfonce parmi des buissons et des arbres, l'air s'imprègne de la bonne senteur des mousses d'automne; je suis sorti de la fournaise humaine! C'est la campagne que j'avais tant souhaité atteindre, et elle est plus boisée, plus sauvage peut-être qu'aux entours immédiats de Paris. Mais je m'y sens quand même en exil, car les arbres et les plantes, à bien regarder, diffèrent légèrement des nôtres; lesasters, que nous ne connaissons que dans nos jardins, croissent ici à profusion parmi des rochers noirs; sur tous ces feuillages des bois, les bruns et les rouges de l'arrière-saison s'accentuent davantage que chez nous, arrivent à des teintes sensiblement plus ardentes. Non, ce pays n'est pas le mien... Et puis, une campagne sans paysans, sans vieux clochers protecteurs autour desquels se groupent les villages, autant dire qu'elle n'a pas l'air vrai...

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Samedi, 28 septembre.

Les jours qui passent m'acclimatent assez rapidement à New-York. Les maisons me semblent moins extravagantes de hauteur et, quand je traverse Broadway, j'écoute moins le fracas des trains sur les passerelles de fer.

Un peu partout je découvre des choses amusantes à force d'imprévu, d'audace, de disproportion et de luxe colossal. On m'a montré ce matin comme typique certain café-restaurant qui éclipse tous les cafés-restaurants du monde. La salle d'en bas, qui coûta 5 millions, a été construite pour enchâsser le tableau de Rochegrosse acheté à grands frais:le Festin de Balthazar. Sur toutes les murailles de marbre vert, on a ciselé les mêmes bas-reliefs qu'à Persépolis; en marbre vert également sont les puissantes colonnes à têtes cornues, et les gigantesques taureaux ailés à visage humain. Mais, comiques au milieu de ces splendeurs déréglées, il y a les rangs de petites tables pour les consommateurs, et il y a les garçons en frac apportant à la ronde les bocks ou les cocktails!...

Aux répétitions dela Fille du Ciel, qui occupent mes journées, la féerie commence à se dessiner; nous sortons peu à peu des incohérences et du chaos des premières heures. Des décors qu'aucun théâtre parisien n'aurait risqués font revivre d'inimaginables passés chinois, des jeux de lumière électrique dont nous ignorons encore le secret imitent des limpidités de ciel, ou des lueurs de bûcher et d'incendie. Dans les jardins de l'impératrice, aux grands arbres tout roses de fleurs, des cigognes et des paons réels se promènent sur des pelouses jonchées--parce que cela se passe au printemps--de milliers de pétales qui ont dû tomber des branches comme une pluie. Là, aux rayons d'un clair soleil artificiel, je vois revivre, chatoyer tous les étranges et presque chimériques atours de soie et d'or copiés sur de vieilles peintures que j'ai rapportées, ou sur des costumes réels que j'ai exhumés naguère de leurs cachettes au fond du palais de Pékin.

Les monuments les plus singuliers, je crois, sont ces entr'actes, ces repos durant lesquels la féerie s'échappe, pour ainsi dire, de la scène, pour déborder sur les fauteuils d'orchestre. La vaste salle somptueuse, envahie alors par tous les figurants, n'en demeure pas moins plongée dans des ténèbres presque absolues; quelqu'un qui arriverait du dehors, où il fait jour, percevrait seulement que des formes humaines sont assises là, partout, et que le discret murmure de leurs voixsonne étrange: ce sont des voix chinoises qui chuchotent en chinois, et ces gens, qui simulent des spectateurs dans l'ombre, sont de pure race jaune... Quand les yeux s'habituent à l'obscurité, ou si quelque lueur électrique vient à filtrer de la scène, on découvre que tout ce monde, de la tête aux pieds, est vêtu avec l'apparat des anciennes cours célestes. Il y a même des groupes de ces petites déesses armées et casquées qui portent aux épaules des pavillons en faisceaux éployés et semblent avoir des ailes. Un peu fantastique vraiment, ce grand théâtre sans lumière, où les auditeurs, échangeant à mi-voix des phrases lointaines devant la toile baissée, sont pareils aux guerriers, aux Génies, sculptés dans les vieilles pagodes...

Le plus étonnant pour moi, c'est que ces figurants ne sont pas des gens quelconques, mais des étudiants des universités. L'un d'eux, habillé comme un seigneur du temps des Ming et qui, dans la vie privée, prépare son doctorat en médecine, vient un jour m'expliquer de la part de ses camarades, très courtoisement et dans l'anglais le plus correct, pourquoi ils ont accepté de venir: «C'est un tel plaisir pour nous, me dit-il, de nous trouver ainsi replongés dans le passé de notre pays, de voir reconstituée la Chine de nos ancêtres.»

** *

Lundi, 30 septembre.

Cette nuit, pour avoir une vue d'ensemble des fantasmagories de New-York, je monte au sommet de l'hôtel duTimes, qui est l'un des plus stupéfiants gratte-ciel. A un angle de rue, dans un quartier de maisons à peine hautes, il se dresse tout seul, grêle, efflanqué, paradoxal, avec un air de chose qui n'aura jamais la force de rester debout. Très aimablement, les rédacteurs m'avaient convié. Un ascenseur-express, qui jaillit comme une fusée, nous enlève d'un bond jusqu'au vingt-cinquième étage, d'où nous grimpons sur la plate-forme extrême. Là souffle une brise âpre et froide--déjà l'air vif des altitudes--et, de tous côtés, dans le cercle immense qui va finir à l'horizon, l'électricité s'ébat à grand spectacle. Auprès, au loin, partout, des mots, des phrases s'inscrivent au-dessus de la ville en grandes lettres de feu, éblouissent un instant, disparaissent et puis reviennent. Des figures gesticulent et gambadent, parmi lesquelles j'ai déjà de vieilles connaissances, comme par exemple le farfadet qui brandit ses gigantesques brosses à dents. La plus diabolique de toutes est une tête de femme, qui se dessine dans l'air, soutenue par d'invisibles tiges d'acier, et qui occupe sur le ciel autant d'espace que la Grande Ourse; pendant les quelques secondes où elle brille, son oil gauche cligne des paupières comme pour un appel plein de sous-entendus, et on dirait d'une jeune personne fort peu recommandable. Qu'est-ce qu'on peut bien vendre en dessous, dans la boutique qu'elle surmonte et où elle vous convie d'un signe tellement équivoque? Peut-être tout simplement d'honnêtes comestibles ou de chastes parapluies. Il va sans dire, aucune montagne n'aurait des parois aussi verticales que ce gratte-ciel; en bas, les foules en marche le long des trottoirs, les foules sur lesquelles, en cas de chute, on irait directement s'aplatir comme un bolide, font songer à des grouillements d'insectes qui seraient lents pour cause de trop petites pattes, tandis que les files de wagons, dont la ville est sillonnée, paraissent de longues chenilles phosphorescentes qui ramperaient sans vitesse. Et une clameur monte de ces rues, comme une plainte de bataille ou de misère, entrecoupée par les grondements de tous ces trains en fuite... Babel effrénée, pandémonium où se heurtent les énergies, les appétits, les détresses de vingt races en fusion dans le même creuset.

L'hôtel duTimes«grêle, efflanqué, paradoxal...»

Malgré le froid qui cingle le visage, c'est presque un soulagement, une délivrance, de se sentir là sur ce sommet artificiel; les six millions d'êtres qui, à vos pieds, dans la région basse, se coudoient, luttent et souffrent, au moins ne vous oppressent plus; même il est presque angoissant de penser qu'il va falloir redescendre tout à l'heure de ce haut perchoir où la poitrine s'emplissait d'air pur, redescendre et se replonger dans cette vaste mer humaine qui fermente et bouillonne partout alentour. Quelle inexplicable manie ont les hommes de s'empiler ainsi, de s'étager les uns par-dessus les autres, de s'accoler en grappes comme font les mouches sur les immondices,--quand il reste encore ailleurs des espaces libres, des terres vierges!... Vue d'ici, la ville paraît infinie; aussi loin que les yeux peuvent atteindre, l'électricité trace des zigzags, tremble, palpite, éblouit, écrit des mots de réclame avec des éclairs, et finalement, vers l'horizon où il n'est plus possible de rien lire, va se fondre en une lueur froide d'aurore boréale. Jamais encore New-York ne m'avait paru si terriblement la capitale du modernisme; regardé la nuit et de si haut, il fascine et il fait peur.

Samedi, 12 octobre 1912.

Aujourd'hui, la «première» dela Fille du Ciel, au Century Théâtre. Cette langue étrangère me déroute à tel point que je ne me sens pas tout à fait responsable de ce que mes personnages racontent. Vraiment, pour reconnaître ma pièce, je devrais plutôt faire abstraction du dialogue et, m'efforçant de ne pas entendre, n'assister au spectacle qu'avec mes yeux, comme si c'était une simple pantomime,--une pantomime certes qui dépasse mon attente par son exactitude et sa splendeur. Grâce à la consciencieuse magie des peintres et des costumiers, la vieille Chine impériale, qui ne se reverra jamais plus, est là devant moi, avec le jeu de ses nuances rares, l'inconcevable étrangeté de ses atours, avec ses dragons, ses monstres, tout son mystère. Pour compléter l'illusion, il y a même le son rauque des voix chinoises, et, pendant l'acte de la bataille, quand les soldats délirants se précipitent en une ruée suprême vers leur impératrice pour tomber tous à ses pieds, je crois réentendre ces clameurs qui faisaient frissonner, en Chine, aux jours de réelles tueries.

A la scène finale cependant, dès que l'empereur Tartare et la Fille-du-Ciel sont seuls en présence, je me reprends à écouter ce qu'ils disent; leur jeu est d'ailleurs si expressif que je me figure presque les entendre parler ma propre langue. Et quand la Fille-du-Ciel tend la main pour recevoir la perle empoisonnée qui va lui ouvrir les portes du Pays des Ombres, son geste et son regard émeuvent comme si vraiment elle allait mourir...

Maintenant la toile tombe; c'est fini; ce théâtre ne m'intéresse plus. Une pièce qui a été jouée, un livre qui a été publié, deviennent soudain, en moins d'une seconde, des choses mortes... J'entends des applaudissements et de stridents sifflets (contrairement à ce qui se passe chez nous, les sifflets, à New-York, indiquent le summum de l'approbation). On m'appelle, sur la scène, on me prie d'y paraître, et j'y reparais cinq ou six fois, tenant par la main la Fille-du-Ciel, qui est tremblante encore d'avoir joué avec toute son âme. Une impression étrange, que je n'attendais pas: aveuglé par les feux de la rampe, je perçois la salle comme un vaste gouffre noir, où je devine plutôt que je ne distingue les quelques centaines de personnes qui sont là, debout pour acclamer. Je suis profondément touché de la petite ovation imprévue, bien que j'arrive à peine à me persuader qu'elle m'est adressée. Et puis me voici reparti déjà pour de nouveauxailleurs. J'étais venu à New-York afin de voir la matérialisation d'un rêve chinois, fait naguère en communion avec Mlle Judith Gautier. J'ai vu cette matérialisation; elle a été splendide. Maintenant que mon but est rempli, ce rêve tombe brusquement dans le passé, s'évanouit comme après un réveil, et je m'en détache...

Mercredi, 16 octobre 1912.

Demain matin, je prends le paquebot pour France. Je ne puis prétendre qu'en ce court voyage j'aie vu l'Amérique. Puis-je seulement dire que j'aie vu New-York? Non, car j'y ai surtout vécu prisonnier sous une sorte de coupole obscure,--le Century Théâtre avec sa pénombre de chaque jour. C'est là, dans cette grande salle rouge et or, parmi les fantastiques spectateurs des répétitions, figurants échappés de vieilles potiches ou de vieilles ciselures, c'est là que j'ai rencontré à peu près les seules femmes américaines qu'il m'ait été donné d'approcher.

Ces inconnues, admises pour avoir montré patte blanche au régisseur, entraient discrètement sans faire de bruit, presque à tâtons, effarées par tous ces personnages casqués d'or qui occupaient les stalles. Elles n'étaient jamais les mêmes que la veille, mes visiteuses. Non sans peine elles parvenaient à me découvrir, après avoir interrogé quelques-unes de ces étranges figures, qui balbutiaient des réponses vagues, en chinois. Assises enfin à mes côtés, elles étaient tout de suite gentilles et pleines de bonne grâce, malgré l'insuffisance de la présentation. Filles de richissimes ou pauvres petites journaleuses, elles appartenaient à tous les mondes. Et on causait, dans une sorte de plaisante camaraderie sans lendemain, pour ne se revoir jamais; c'était à demi-voix, pour ne pas troubler les acteurs qui, tout près de nous, se disaient des choses tragiques, dans quelque vieux palais de Nankin, sous de faux rayons de lune, ou bien à la lueur d'un faux incendie. Détail qui m'amusait, en général, elles apportaient, par précaution contre la longueur de la séance--la répétition durait plusieurs heures d'affilée--des sandwichs ou des petits gâteaux, et il me fallait partager cette dînette dans les ténèbres. Plusieurs d'entre elles me connaissaient beaucoup, sans m'avoir encore vu nulle part; c'est là l'inconvénient--ou le charme si l'on veut--de s'être trop donné dans ses livres. Quelques-unes avaient vu ma maison de Rochefort, d'autres, en canotant sur la Bidassoa, avaient aperçu mon ermitage basque. Grandes voyageuses, presque toutes, elles étaient allées à Stamboul, à Pékin, dans les différents lieux de la Terre que j'ai essayé de décrire, et la traversée de l'Atlantique pour venir chez nous leur semblait un rien comme promenade. Passant vite d'un sujet à un autre, elles disaient des choses incohérentes mais profondes; elles différaient des femmes de chez nous par quelque chose de plus indépendant et de plus masculin dans la tournure d'esprit; beaucoup plus libres certes, mais sans qu'il y eût jamais place entre nous pour l'équivoque. Et, après avoir causé un peu de tout, dans une intimité intellectuelle favorisée par l'ombre, on se saluait pour ne se revoir jamais.

En quittant ce pays, j'ai un vrai remords de n'avoir pu répondre comme je l'aurais souhaité à tant de lettres cordiales et jolies que chaque courrier m'apportait, à tant d'invitations téléphoniques m'arrivant aux rares heures où j'habitais mon perchoir. D'aimables inconnus m'écrivaient, avec la plus touchante bonne grâce: «Venez donc un peu vous reposer chez nous, à la campagne; au bord de l'eau, sous nos arbres, vous trouverez dusilence.» Et j'étais élu membre honoraire d'une quantité de cercles. Comment faire, avec si peu de temps à moi? Au moins voudrais-je, ici, exprimer à tous ma reconnaissance et mon regret.

Dès quela Fille du Ciela été livrée au public, j'ai employé de mon mieux mes trois ou quatre jours de liberté avant le départ. Mais combien il était embarrassant de choisir: pourquoi accepter ici et s'excuser ailleurs?

Je suis allé luncher à la magnifique et colossale Université de Columbia, auprès de quoi nos universités françaises sembleraient de pauvres petits collèges de province. J'ai voulu paraître dans différents clubs puisque l'on avait eu la bonté de m'en prier. J'ai répondu à l'invitation naïve des jeunes filles de l'école Washington-Irving qui m'avait particulièrement charmé par sa forme; elles étaient là deux ou trois centaines de petites étudiantes de quinze à seize ans qui, pour m'accueillir, avaient placardé aux murs des écriteaux de bienvenue; après m'avoir chanté la Marseillaise, elles ont continué par un hymne où de temps à autre revenait mon nom prononcé par leurs voix fraîches, et en partant j'ai serré de bon coeur toutes ces mains enfantines. On m'a fêté à l'Alliance française où, après le dîner, il y a eu, dans un grand hall, un défilé dont j'ai été ému profondément; tandis qu'un orchestre jouait cetteMarseillaisequi, à l'étranger, nous semble toujours la plus belle musique, des Français de tous les mondes, les uns très élégants, les autres plus modestes, se sont tour à tour approchés de moi; des jeunes, des très vieux dont le regard attendri disait la crainte de ne plus revoir la France; des aïeules à chevelure blanche m'amenant leurs petites-filles qui m'avaient lu et souhaitaient me voir; là encore j'ai serré plusieurs centaines de braves mains que je sentais vraiment amicales, et je ne sais comment dire merci à tant et tant de familles qui ont bien voulu se déranger pour me témoigner un peu de sympathie.

En somme si, au premier abord, pour l'Oriental obstinément arriéré que je suis, New-York ne pouvait que sembler effarant--en tant que chaudière gigantesque où, pour créer du nouveau, se mêlent et bouillonnent tumultueusement les génies de tant de, races diverses--si New-York m'est resté jusqu'à la fin peu compréhensible, avant de le quitter j'ai pourtant senti qu'il était quand même et surtout la ville de la pensée chaleureuse, de la franche hospitalité et du bon accueil.Pierre Loti.

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BEAUTÉS ALBANAISES.--Trois élégantes de Scutari.--Phot. S. Tchernof.

Scutari, la ville durement assiégée pendant de si longs mois, reprend peu à peu sous l'administration collective des puissances, son aspect normal d'avant la guerre. La population, musulmane ou chrétienne, rassurée, vaque, comme devant, à ses occupations pacifiques. Les vivres ont de nouveau, en abondance, rempli les magasins et les docks, et les nombreuses misères provoquées par le siège ont été secourues, à la première heure, par les soins de l'Autriche et de l'Italie dont, en cette terre d'influence, et en attendant que soit définitivement arrêté le statut de l'Albanie, les bons offices rivalisent. L'Angleterre et la France participent activement à l'oeuvre municipale. Les services ont été reconstitués avec des officiers des corps d'occupation ou des fonctionnaires locaux. La police est énergiquement organisée, et les commissions sanitaires ont méthodiquement procédé à l'assainissement de la ville.

Dans les rues, maintenant paisibles, de Scutari d'Albanie, les femmes albanaises, de qui les voyageurs se sont accordés à nous dire la sculpturale beauté, circulent, tranquillement, isolées ou par groupes, en leur costume traditionnel, à cela près cependant que les musulmanes, en grand nombre déjà, ont enlevé leur voile en attendant sans doute que des modes occidentales--de Vienne, de Rome, de Paris--inaugurées à la cour du prince, du futur prince d'Albanie, ne soient à leur tour adoptées, et on le regrettera, par les dames de la ville.

Il y a, à partir d'aujourd'hui, une chose délicieuse à voir à Paris; un spectacle tout neuf: c'est, au musée Galliéra, l'exposition de l'Art pour l'Enfance. On sait qu'outre son exposition d'Art décoratif, qui est à la fois permanente et continuellement renouvelée, la Ville organise à Galliéra, une fois par année, un petit Salon qui est, chaque fois, une ravissante surprise. On se rappelle les plus récentes: l'exposition de la Reliure, celle de la Dentelle, celle de l'Ivoire. Demain, et durant tout cet été, l'exposition se composera uniquement d'oeuvres et d'objets--d'autrefois et d'aujourd'hui--destinés à parer, à amuser l'enfance,ou inspirés par l'Enfant. Le très distingué conservateur du Musée de la rue Pierre-Charron, M. Eugène Delard, s'est adressé aux artistes, aux collectionneurs, aux éditeurs, aux fabricants qu'il savait capables d'aider, par leur collaboration gracieuse, au succès de cette aimable entreprise; et tant de bonnes volontés assemblées viennent de réaliser, pour le plaisir de nos yeux, quelque chose de charmant.

Entrons. C'est d'abord le petit jardin du musée aménagé en jardin d'enfants: de menues plates-bandes, quelques pelouses minuscules plantées d'arbres nains; un ruisseau «pour rire» dévalant en cascatelle au milieu de rochers gros comme le poing; et sur ce «paysage», une quinzaine de maisonnettes plantées; de maisonnettes pour enfants, derrière lesquelles une toile de fond déroule les splendeurs d'un panorama-joujou... Le vestibule du musée contient une amusante exposition de jouets modernes; et voici, dans le grand hall, des trésors: les collections d'anciens mobiliers de poupées, de Mme Ménard» Dorian; de Mme Bernheim (celui-ci est fameux; il servit à l'amusement du roi de Rome!); voici les poupées de M. d'Allemagne et de M. Léo Claretie; les soldats de l'ancienne France, de M. Vidal de Léry; et ceux de l'Empire de M. Bernard Franck (qui seront un des clous de cette exposition); les jouets de bois peint des paysans de la Lozère; les «découpages»--moins naïfs, mais d'autant plus amusants en leur ironique ingénuité--du pauvre Caran d'Ache et de Grandval; les poupées bretonnes, les animaux en fer forgé (d'extraordinaires caricatures de bêtes, inventées par le ferronnier Emile Robert, et qui vont avoir un succès fou). Et puis, disséminés autour de ces vitrines--ne pas négliger celle des hochets anciens!--voici les images de l'Enfance; d'exquises images: des panneaux d'Espagnat; des portraits de Carrière, de Paul Renouard, Steinlen, Lévy-Dhurmer, Geoffroy, Mme Breslau; un bébé en bois, de Carabin, qui est un chef-d'oeuvre; de délicieuses effigies enfantines, signées Dalou, Bourdelle, A. Charpentier, Dampt. J'en oublie... et c'est bien heureux, car je serais désolé de faire ici concurrence au catalogue qui est lui-même un document ravissant: une réduction de l'affiche de Willette en formera la couverture, et letexteen sera commenté par Poulbot.

Est-ce tout? Mais non. Car je n'ai rien dit des «chambres d'enfants» et je sais des mères qui vont préférer ce coin d'exposition-là à tout le reste. Elles occupent, ces chambres d'enfants, tout un côté de la seconde salle où sont exposés les jolis pastels de Mme Franc-Nohain, les vitrines de poupées et de jouets japonais de Mme Stroehlin, et du comte de Fleurieu. Ce sont des chambres où la forme des meubles, la couleur des tentures, les moindres détails du décor ont été inventés, combinés dans le dessein d'ajouter à la gentillesse du petit être qui est là, de l'encadrer aussi joliment que possible, de le parer et de le divertir. Je note l'appartement pourgosse--chambre à coucher et salle de jeux--d'André Hellé. Caran d'Ache, tapissier pour enfants, n'eût rien imaginé de plus suavement comique. Il n'y a pas un objet dans cet appartement-là, pas un bout d'étoffe qui n'ait de l'esprit!

** *

Ce qui est à voir encore--et là il convient de se presser un peu, car le spectacle ne sera plus de très longue durée--c'est la Rétrospective de Neuville. Les jeunes gens ne soupçonnent pas quels souvenirs pathétiques évoque une telle exposition au coeur de leurs aînés. Et je ne parle pas seulement de ceux qui ont fait la Guerre, et qui sont aujourd'hui des vieillards, mais de leurs cadets, de ceux qui, entre 1875 et 1880, n'étaient encore que des écoliers, ou de tout jeunes gens. Ces cinq années marquent l'épanouissement du talent d'Alphonse de Neuville et l'apogée de sa renommée. Dans ces temps très anciens, les amateurs de tableaux ne voyaient pas s'ouvrir à eux, tous les huit jours, un nouveau Salon de peinture; les grands «schismes» de la Nationale, des Indépendants, du Salon d'automne, n'étaient point encore inventés; on ne connaissait qu'une Eglise, si j'ose m'exprimer ainsi; c'était «le Salon»; le Salon tout court, devenu celui des Artistes français. Il s'ouvrait, chaque printemps, au Palais de l'Industrie, sur l'emplacement duquel s'élève, depuis treize ans, le Grand Palais. Et cet unique «vernissage» de l'année était un événement parisien. «Avez-vous vu leNeuville?» C'était une des premières questions qu'on se posait en s'abordant, vers midi, autour des tables de Ledoyen. Ces toiles de Neuville évoquaient au coeur des combattants de 1870 et de leurs jeunes fils les angoisses, les douleurs de cette guerre affreuse qui semblait à peine finie, et dont tant de ruines encore intactes maintenaient devant leurs yeux le souvenir vivant. Mais voici ce qui était admirable, chez Alphonse de Neuville: ses tableaux bouleversaient d'émotion le vaincu; ils ne l'humiliaient pas. Ils disaient la défaite. Mais ils disaient aussi l'héroïsme de la défense, et l'instinctive fierté de ces vaincus devant une destinée qu'ils ne méritaient pas. Il y a des défaites dont la vue inspire une espèce d'horreur compatissante. Ce sentiment ne se dégage d'aucun des tableaux qu'Alphonse de Neuville a peints. Nous les regardions, nous, les lycéens d'alors, avec une admiration ingénue; nous n'avions pas, devant les figures duCimetière de Saint-Privat, desDernières Cartouches, del'Église du Bourget, l'impression que des vaincus qui regardaient de ces yeux-là la défaite fussent tellement à plaindre...

Quelques-uns de ces tableaux ont pu être réunis à la galerie de la Boétie. Mme Roger-Douine y a envoyé lesDernières Cartouches; M. Bessonneau d'Angers,En campagneetle Cimetière de Saint-Privat; M. J. Thinet,le Grenier de Champigny; M. Knoedler,l'Attaque de la maison barricadée, à Villersexel; le docteur Fournier,la Bataille d'Héricourt. Le musée de Péronne a prêtél'Attaque de la passerelle de Stiring(bataille de Forbach); le musée du Luxembourg, deux esquisses deVillersexelet del'Église du Bourget; diverses autres toiles ou dessins--d'admirables croquis, des esquisses de tableaux--ont été empruntés aux collections de MM. Nismes, Chouanard, Brugairolles, Kullmann, Bernard Franck, G. Bernheim, Yves Refoulé, Paul Déroulède (qui a envoyé son portrait), J. Peytel, Jules Claretie, Pothier, Duez. Nous devons à ces «prêteurs» obligeants beaucoup de reconnaissance.

Nous en devons aussi aux organisateurs de ce Salon. En groupant autour d'Alphonse de Neuville les oeuvres de quelques peintres militaires de ce temps-ci, ils nous ont révélé un maître. Les lecteurs deL'Illustrationle connaissent: c'est Georges Scott. Jamais ne s'étaient affirmés avec plus d'éclat que dans cette Exposition la solidité d'exécution, la science de composition, l'instinct de justesse et de vérité qui distinguent les oeuvres de ce peintre. Certains des toiles et des dessins qu'il a rapportés de son dernier voyage aux Balkans sont, même en face des chefs-d'oeuvre du peintre desDernières Cartouches, des pages de premier ordre. Cela, aussi, c'est à voir.Un Parisien.

Concours.--Le 9 juin, concours d'admission à l'école Edgar-Quinet (enseignement primaire supérieur des jeunes filles).

Conférences.--Au Grand-Palais (Salon de la Société des Artistes français): le 13 juin, conférence de M Paul Rognon:Michel-Ange.

Expositions.--Grand Palais: Salon de la Société des Artistes français; Salon de la Société nationale des Beaux-Arts.--Musée des Arts décoratifs (pavillon de Marsan): exposition rétrospective de l'art des Jardins en France (tableaux, gravures, tapisseries);--Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné): promenades et jardins de Paris.--A Bagatelle (bois de Boulogne): l'art du jardin, à l'occasion du centenaire de Le Nôtre.--Galerie Devambez (43, boulevard Malesherbes): «la petite ville de province». (Clôture le 10 juin.)--Hôtel de Sens (rue du Figuier): les artistes du 4e arrondissement, jusqu'au 16 juin.--Le 7 juin, clôture de l'exposition du Palais-Salon (Cercle de la Librairie).--Le 9 juin, clôture de l'exposition de David et ses élèves (Petit Palais).--Galerie Georges Petit (salons Settiner): dessins français du dix-huitième siècle, exposition organisée par la Société des Amis du Louvre. (Clôture le 10 juin).--A Londres (galeries Grafton): exposition de la Société royale des peintres du portrait.

Vente d'art.--Galerie Georges Petit (8, rue de Sèze): le 9 juin, vente de la galerie Steengracht, chefs-d'oeuvre des écoles flamande et hollandaise du dix-septième siècle, et tableaux modernes.

Fêtes de Bienfaisance.--Hôtel de Béarn (rue Saint-Dominique): le 8 juin, soirée au bénéfice de la Croix-Rouge: danses du premier Empire, danses 1830, danses 1860; artistes des théâtres russe et italien.--Au théâtre de verdure du Pré-Catelan, le 11 juin, matinée de gala au bénéfice de la caisse de propagande des Amitiés Françaises.--Au Nouveau-Cirque: le 14 juin, fête de nuit organisée par les Artistes lyriques; pantomime nautique, mise en scène par M. Tristan Bernard.

Fêtes de Jeanne d'Arc.--Les 8 et 15 juin, à Compiègne: fêtes en l'honneur de Jeanne d'Arc, au bénéfice des oeuvres de bienfaisance de la ville: cortège historique; mystère représenté en plein air, etc.

Sports.--Courses de chevaux: le 7 juin, Auteuil; le 8, le 12 et le 15, Chantilly; le 9, Saint-Cloud; le 10, Saint-Ouen; le 11, le Tremblay; le 13, Maisons-Laffitte; le 14, Auteuil.--Aérostation: le 15 juin, Grand Prix annuel de l'Aéro-Club de France (départ de Saint-Cloud).--Boxe: le 15 juin, à Toulouse, Willie Lewis contre Kid Jackson.--Lawn-tennis: terrains du Stade français (Saint-Cloud), du 7 au 15 juin, championnats du monde de tennis (sur terre battue).--Cyclisme: le 8 juin, course Paris-Bruxelles; à la même date, circuit de l'Aube.--Aviron: le 8 juin, à Rouen, régates nationales à l'aviron, organisées par la Société des Régates rouennaises.--Athlétisme: le 15 juin, sur le terrain du Stade français, à Saint-Cloud, éliminatoires du Collège d'athlètes organisé par la Comité de Paris.

On a parfois constaté d'étonnantes ressemblances physiques entre les hommes et les bêtes, et, particulièrement, entre telle personne et son animal favori. Voici, de ces rencontres naturelles, un amusant exemple, qui a pu être observé au parc zoologique de Hambourg, par un photographe avisé, M. D. Mac Lellan: le gardien du pavillon des morses--un brave homme doué d'une bonne figure ronde, à la grosse moustache tombante--offre avec les amphibies dont il a la surveillance, avec l'un d'eux surtout, de singuliers points de comparaison. Entre les deux compagnons--liés par une amitié qui date de sept à huit ans--les clichés que nous reproduisons ici font apparaître comme un «air de famille». Ils s'entendent d'ailleurs à merveille, et, à force de vivre ensemble, ils sont devenus les meilleurs camarades du monde.

Sur le museau du morse, on remarquera la fleur de lys héraldique formée par l'ouverture des naseaux: c'est là une des caractéristiques les plus curieuses de cet animal, dont l'espèce est d'ailleurs en voie de disparaître. Au siècle dernier, on la trouvait encore sur les côtes de l'Écosse; mais, aujourd'hui, décimée par les balles des chasseurs, elle ne dépasse pas les limites de l'océan Glacial du Nord.

Le monument de Bédarieux àla mémoire des ancienscombattants de 1870-1871.Phot. Detestaing.

Un monument du Souvenir a Bédarieux.

Un beau monument, élevé par souscription publique à la mémoire des combattants de la guerre morts pour la patrie, vient d'être inauguré à Bédarieux, en même temps qu'a eu lieu la remise de la médaille de 1870 à plus de cent vétérans: ainsi, dans un pareil hommage, qu'il convient de signaler, ont été réunis les enfants de la cité cévenole qui, glorieusement, sont tombés sur le champ de bataille, et ceux par qui se perpétue, de nos jours, le vivant souvenir de l'année terrible. Le sculpteur, M. Louis Paul, conservateur du musée de Béziers, a représenté la France sous les nobles traits d'une Paix armée, prête à se défendre, fière de la force de son glaive; un coq gaulois, dressé sur ses ergots, surmonte le monument, qui s'érige, dans un joli décor de verdure, au bout d'une des promenades de la ville.

La cérémonie d'inauguration a été présidée par l'amiral Servan et le général Dioux, commandant la 63e brigade, qui ont prononcé des discours, après que M. César Cabal, président du comité, eut remis à la ville le nouveau monument qui la pare.

La résurrection des grenouilles.

Les remarquables travaux du docteur Carrel ont ouvert un immense champ d'études où se sont lancés les physiologistes des deux mondes. Citons les étranges expériences qu'exécutent plusieurs savants de la John Hopkins Médical School, la première Ecole de médecine des États-Unis.

Choisissant un animal à sang froid (grenouille, escargot, poisson, etc.), en parfait état de santé, ils le placent dans un récipient fermé juste assez grand pour le contenir, et qu'ils plongent dans de l'air liquide. Après un intervalle plus ou moins long, l'animal prend la rigidité d'un cadavre.

Quatre ou cinq semaines plus tard, la grenouille--si tel est le cas--est retirée de la jarre, et, après quelques massages, ressuscite, paraît-il, et reprend le cours de sa vie sans plus se soucier de ces trente jours de mort qu'elle vient d'endurer!

Le Triceratops.

Depuis quelques années, grâce à l'activité toujours en éveil du professeur Boule, la galerie de paléontologie du Muséum s'est enrichie d'un certain nombre de pièces remarquables, choisies avec un tel discernement qu'elles présentent un puissant intérêt même pour les personnes peu familiarisées avec les évolutions de la faune préhistorique. Le nouveau fossile qu'on vient d'exposer à côté du fameux Diplodocus est, dans son genre, tout aussi curieux que ce dernier.

Le Triceratops, Dinosaurienpréhistorique reconstituéd'après un squelette du muséede New-York (grandeurnaturelle: environ 6mètres de longueur).

Il appartient au même groupe de Dinosauriens qui, à une époque fort reculée, étaient, par les dimensions, sinon par l'intelligence, les rois des animaux, et auprès de qui les Mammifères actuels paraissent de petites bêtes. Mais, tandis que le Diplodocus a une tête minuscule comparativement à la hauteur des jambes et à la longueur démesurée du cou et de la queue, la forme plus ramassée du Triceratops rappelle vaguement la silhouette du rhinocéros, et l'ensemble du crâne présente un développement exceptionnel (2 m. 20 pour l'exemplaire du Muséum).

Il faut remarquer toutefois que le museau, les cornes, et surtout la collerette postérieure ont une importance énorme; la boîte cérébrale est très minime.

La reconstitution faite par M. Knight, sous la direction de M. Osborn, conservateur du musée de New-York, où figure un squelette complet, montre l'allure de cet animal curieux qui mesurait environ 6 mètres de longueur.

Notre fossile arrive d'Amérique. Il fut découvert dans les régions dénudées du Wyoming, où les découpures fantastiques, de roches versicolores, profondément ravinées, attestent de grands bouleversements géologiques. Il reposait dans le terrain appelé Laramie fin, qui appartient à la fin de l'ère secondaire.

M. Boule l'avait commandé, il y a dix ans, au grand «chasseur de fossiles», M. Sternberg, qui explore le sous-sol du nouveau continent pour le compte des grands musées d'Amérique. L'exemplaire de Paris est plus beau que celui acquis, il y a six ans, par le British Muséum.

Crâne fossile de Triceratops récemment acquis par le Muséum.

A propos du système Taylor.

Nous avons parlé à plusieurs reprises du système Taylor, ou méthode d'organisation du travail qui consiste à supprimer les mouvements inutiles de l'ouvrier et à combiner les mouvements utiles de façon à obtenir, sans supplément de fatigue, souvent même avec une fatigue moindre, le rendement maximum. Ce système, dont la généralisation aurait une importance économique considérable, et qui, de prime abord, paraît fort séduisant, compte en dehors du monde ouvrier, de sérieux adversaires; il vient de provoquer une joute intéressante entre l'amiral américain Edwards et M. Henry Le Chatelier, professeur à la Sorbonne et membre de l'Académie des sciences.

Comme exemple typique des résultats que l'on obtient avec la nouvelle méthode, on peut citer le cas du maçon.

Après une étude détaillée de chacun des mouvements du poseur de briques, M. Gilbreth détermina la position exacte que doivent occuper les pieds de l'ouvrier par rapport au mur, à l'auge, au tas de briques, de façon à lui éviter de déplacer ses pieds. Il étudia la hauteur la plus favorable pour l'auge et les briques, et fit construire un échafaudage portant une table où les matériaux sont placés de telle sorte que les mouvements inutiles soient supprimés. A mesure que le mur monte, ces échafaudages sont réglés par un homme chargé uniquement de ce travail. Le poseur est ainsi dispensé de l'effort consistant à se baisser pour prendre une brique ou du mortier, et à se redresser ensuite.

D'autre part, les briques, une fois déchargées, sont triées et placées sur leur meilleur bord, ce qui évite au poseur de retourner la brique en tous sens avant de la poser. Enfin, en employant un mortier assez liquide, les briques peuvent être enfoncées à la profondeur convenable par une simple pression de la main, sans qu'il soit nécessaire de les frapper de quelques coups de truelle.

Avec cette méthode, le nombre des mouvements nécessaires pour poser une brique est réduit de 18 à 5 et, parfois, à 2. M. Gilbreth a obtenu un rendement de 350 briques par homme et par heure, au lieu de 120.

L'amiral Edwards reproche au système Taylor d'être très coûteux à installer, de ne pas augmenter les salaires dans la proportion où il accroît le rendement, d'exiger une attention si intense qu'elle nuit à la santé de l'ouvrier, de rabaisser l'ouvrier au niveau de la bête de somme, etc. Il insinue, en passant, que, dans les arsenaux maritimes, c'est la qualité plutôt que la quantité qui doit être la mesure principale du rendement.

M. Le Chatelier répond, dans leGénie civil, que ce dédain du prix de revient, assez commun en tous pays dans les établissements de l'État, n'est aucunement recommandable; du reste, tous les établissements français qui emploient la méthode Taylor, ou en étudient l'application, sont incontestablement les premiers au point de vue de la perfection de leur fabrication.

D'autre part, l'augmentation de la production est indépendante des ouvriers, elle résulte de l'organisation étudiée et réalisée par la direction; en augmentant les salaires de 25 à 75%, on attribue donc aux ouvriers plus que ce qu'ils ont le droit légitime d'exiger. Quant au chronométrage, pourquoi serait-il déshonorant à l'usine, alors que l'ouvrier est très fier d'être chronométré quand il fait du sport?

Enfin, si l'on augmente la fatigue en même temps qu'on accroît la production, on sort du système Taylor.

M. Le Chatelier conclut que ce qui arrêtera longtemps la diffusion des méthodes de Taylor, c'est la difficulté de trouver un personnel dirigeant capable, d'abord de comprendre leur utilité, et ensuite de les mettre en oeuvre. Un des admirateurs de Taylor disait récemment qu'il faudrait deux générations d'hommes avant de voir ses méthodes scientifiques se généraliser dans l'industrie.

Influence du climat sur la taille des oiseaux.

Un naturaliste allemand, M. Boetticher, a fait de curieuses observations sur les variations sous différents climats de la taille d'oiseaux de même espèce.

Le corbeau est plus grand en Norvège et au Groenland que dans nos pays; celui de l'Himalaya est de dimensions considérables. Par contre, le corbeau de l'Espagne est plus petit que le nôtre. De même, la corneille est beaucoup plus grosse en Sibérie, au Kamtchatka, et, en Mongolie, que dans l'Europe occidentale.

En Algérie, en Tunisie, au Maroc, la pie est plus petite que chez nous; au Thibet et dans l'Amérique du Nord, elle est de taille supérieure.

La mésange bleue des îles Canaries, la mésange charbonnière de Sardaigne et de Corse, sont plus petites que les nôtres. Le roitelet devient de plus en plus grand à mesure qu'on remonte vers le Nord.

En général, les oiseaux sont plus grands dans les régions froides. Il y a pourtant quelques exceptions; le moineau, notamment, est plus grand à Damas qu'à Paris.

L'alcool de sciure de bois.

On sait que, depuis quelque temps, le cours de l'essence de pétrole a atteint les hauteurs inconnues et que les autres carburants se sont empressés d'imiter ce fâcheux exemple. Pour les propriétaires de voitures de luxe, il n'y a là qu'un incident plus ou moins désagréable, mais pour les entrepreneurs de transports en commun, pour les industriels qui utilisent couramment les camions automobiles et, par ricochet, pour les constructeurs de ces divers véhicules, il s'agit presque d'une question de vie ou de mort. On voit, dans ces conditions, quel intérêt peut présenter la découverte de nouveaux carburants ou la production économique des carburants actuels. Or, il existe un combustible qui a sur l'essence cette même supériorité d'être un produit national et il semble que, grâce à des procédés nouveaux, ce produit puisse être obtenu à des prix défiant toute concurrence.

Ce combustible n'est autre que l'alcool,alcool éthylique, ou alcool de bouche.

La source à peu près unique de l'alcool est la fermentation de liquides sucrés sous l'action de la levure. Or, les divers sucres proviennent soit directement des végétaux, soit indirectement de la transformation des matières amylacées.

La première condition pour obtenir de l'alcool à bon marché est par suite de fabriquer le sucre au prix le plus bas possible, avec des matières de prix minime. Or, depuis quelques années, on s'est mis à fabriquer le sucre, c'est-à-dire l'alcool, en utilisant soit les résidus des fabriques de pâtes de bois, soit la sciure de bois elle-même.

Dans la fabrication de la pâte à papier au sulfite, chaque tonne de bois laisse comme résidu dix tonnes de lessives contenant environ la moitié du bois traité et renfermant assez de sucre pour produire 70 à 80 litres d'alcool. Il suffit de neutraliser le liquide à la chaux, de le faire fermenter trois ou quatre jours et de distiller. On obtient ainsi un alcool impur, impropre à la consommation et qui n'en est que meilleur au point de vue industriel, car il se trouve dénaturéautomatiquementpar la proportion assez élevée de méthylène qu'il renferme. Le méthylène (oualcool de bois) est, en effet, le dénaturant actuel adopté par l'État.

Les usines suédoises qui utilisent ce procédé de fabrication depuis environ quatre ans peuvent fournir annuellement 300.000 hectolitres d'alcool (chiffre qui dépasse la consommation intérieure). Le prix de revient est d'environ 10 francs pour l'hectolitre d'alcool à 90 degrés.

Dans le second procédé de fabrication utilisé surtout aux États-Unis et introduit depuis peu en France, on emploie exclusivement la sciure de bois traitée à chaud par les acides. Or, une tonne de sciure de bois qui peut fournir 90 litres d'alcool ne coûte guère que 2 francs à 2 fr. 50 dans les pays où il existe des scieries mécaniques. Le coût de la fabrication proprement dite étant sensiblement équivalent à celui de la fabrication de l'alcool de grains, la différence des prix de l'alcool résultera de la différence des prix de la matière première (sciure de bois ou blé indien). On voit quelle peut être, au point de vue économique, la supériorité de l'alcool de sciure de bois, étant donné surtout que cet alcool est en quelque sorte dénaturé de naissance.

Pour découvrir les alcaloïdes dans l'organisme.

On a souvent besoin de savoir si un liquide de l'organisme ne renferme pas un alcaloïde thérapeutique, comme la cocaïne, la morphine, la caféine, ou criminel comme tel ou tel poison végétal. L'analyse chimique n'est guère possible quand la quantité de liquide dont on dispose est faible: aussi est-il intéressant de savoir qu'une autre méthode existe, très sensible, et permettant de démontrer l'existence de quantités infinitésimales d'alcaloïde.

Elle a été signalée à l'Académie des sciences par MM. M. Gompel et Victor Henri, qui ont trouvé que le spectre d'absorption des rayons ultra-violets est caractéristique pour chaque alcaloïde examiné jusqu'ici. Cette méthode spectroscopique est extrêmement sensible: il suffit, en effet, que dans le liquide à examiner il y ait un deux cent millième de gramme de cocaïne par centimètre cube pour pouvoir retrouver et doser ce poison.

Si la méthode est aussi efficace en ce qui concerne les alcaloïdes susceptibles d'être employés dans un but criminel, les empoisonneurs n'auront qu'à se bien tenir.

Les balles anesthésiques.

Un Américain, M. A.-E. Humphrey, jugeant avec raison que ce que l'on demande à une balle, soit à la guerre soit à la chasse, c'est seulement de mettre hors de combat, et non de faire souffrir, vient de lancer l'idée de la balle anesthésique, ou narcotique, de la balle qui apporte en même temps la fracture, ou la lésion, et l'anesthésique empêchant de la sentir.

La méthode est simple: dans de petites cavités de la pointe de la balle blindée, l'inventeur met un peu de morphine (à l'état de sel solide). Celle-ci ne diminue en rien l'efficacité du projectile; elle ne change rien à son pouvoir destructeur.

Mais elle détermine l'anesthésie, chez l'homme ou la bête. Et le blessé s'endort tranquillement, dit l'inventeur... En théorie, cela marche à merveille, et la balle de M. Humphrey a bien tout l'air d'un «ange de miséricorde». Les chasseurs l'apprécieront: qu'un lion ou un éléphant soit blessé à une partie vitale, ou bien de façon insignifiante, il leur sera toujours acquis, puisque toute blessure doit endormir l'animal, et permettre de l'achever sans danger. Mais il faudra une dose de morphine sérieuse pour un éléphant.

A Propos du Daïkon.

Nous signalions récemment un radis géant, originaire du Japon, le daïkon, cultivé aux environs de Paris par M. de Notter.

Un de nos lecteurs nous fait remarquer que ce légume a été introduit en France par M. Paillieux et son collaborateur M. D. Bois, assistant au Muséum, à qui nous devons l'importation et la vulgarisation du crosne du Japon.

MM. Paillieux et Bois ont consacré aux diverses variétés du daïkon tout un chapitre de leurPotager d'un curieux, dont la Librairie agricole de la maison rustique a publié la troisième édition il y a une dizaine d'années. Ils ont eux-mêmes cultivé le radis japonais, et, à la suite de leurs premières expériences, la graine de daïkon figura dans le catalogue de la maison Vilmorin, en 1891. Elle en fut retirée en 1904, les essais de culture effectués au cours d'une dizaine d'années ayant donné des résultats médiocres.

Vue panoramique de l'usine de dynamite de Paulilles: les nº 1 et 2 indiquent les bâtiments qui ont sauté.--Phot. F. Menozzi.1. Casemates et pavillon de la nouvelle dynamiterie.--2. Ancienne dynamiterie.--3. Château d'eau.--4. Forge, machine à vapeur, séchoir, ateliers divers.--5. Maisons ouvrières, laboratoire. 6. Bâtiments des mélangeurs.--7. Magasins à nitrate.--8. Fabrique d'acide nitrique.--9. Magasins divers.--10. Écuries.--11. Direction.--12. Conciergerie et bureaux.

Il y a quelques jours, le 29 mai dernier, vers 7 h. 15 du matin, une formidable explosion anéantissait plusieurs des bâtiments de l'usine de dynamite de Paulilles, à 3 kilomètres de Port-Vendres, et faisait de nombreuses victimes, dont six morts et une vingtaine de blessés.

Une première explosion, dont les causes n'ont encore pu être nettement établies, s'est produite dans la dynamiterie proprement dite, â l'atelier où l'on traite la glycérine à l'aide des acides afin de la nitrer. Elle fut suivie de plusieurs autres, qui firent sauter successivement les ateliers de filtrage et de pétrissage.

Ces détonations étaient entendues à 30 kilomètres à la ronde, tandis que les alentours étaient ravagés par une véritable pluie de mitraille. Parmi les malheureux ouvriers qui n'avaient pas eu le temps de fuir, plusieurs furent littéralement déchiquetés. L'agent de l'État, M. Jouvena, qui se trouvait dans la partie sinistrée, fut découvert dans les décombres, parmi les morts.

Les premiers secours avaient été organisés par le personnel de l'usine, dont les autres bâtiments, très espacés, n'ont pas souffert, par des habitants de Port-Vendres, ayant à leur tête le maire, et par les infirmiers de la 16e section, casernée à Port-Vendres. Longtemps flotta au-dessus des bâtiments sinistrés un panache de fumée noire dont la photographie, prise aussitôt après l'explosion, à bord du vapeur Roland, du laboratoire zoologique de Banyuls, par M. Albert Valat, et communiquée par M. Jean Arlaud, nous donne l'immédiate vision.

L'explosion de la dynamiterie de Paulilles, vue de lamer.Phot. prise à bord du yachtRolanddevant Port-Vendres.

Dimanche dernier, Georges Carpentier, notre boxeur national, qui déjà, en moins de deux années, s'est attribué trois championnats d'Europe--poids mi-moyen, poids moyen et poids mi-lourd--par ses victoires successives sur Young Josephs, Jim Sullivan et Bandsmann Rice, a triomphé de Bombardier Wells, champion professionnel poids lourds d'Angleterre, en une rencontre sensationnelle, dont le théâtre fut la salle des Fêtes de l'exposition de Gand.

Le champion de boxe GeorgesCarpentierchez lui en tenue de soirée.

Ce match, où devaient s'affronter deux adversaires redoutables, était de ceux qui, passionnant pour les habitués desrings, excitent l'intérêt même des profanes, familiarisés désormais avec les termes d'un réalisme si pittoresque propres au jeu des pugilistes. Il mettait aux prises deux hommes de taille, de poids et d'âge différents, et cette inégalité, tout à l'avantage du boxeur anglais, contribuait à rendre émouvant le spectacle de leur lutte: Carpentier, plus jeune que Bombardier Wells --il n'a que dix-neuf ans et quatre mois--plus petit et moins lourd l'emporta par sa science, la rapidité de son attaque, son sang-froid, et, si l'on peut dire, le merveilleux équilibre de ses forces.

Le combat fut bref, violent, et provoqua tour à tour, chez les partisans des deux champions, des alternatives de découragement et d'espoir. Durant les deux premières reprises, Carpentier, durement atteint à la face et jeté à terre, mais ripostant pourtant avec énergie, parut dominé par Wells, dont l'offensive puissante semblait irrésistible. Le troisième round changea brusquement le sort de la bataille: Carpentier, renonçant à frapper à distance, se mit à «travailler» dans le corps à corps, et ce furent toute une série de foudroyants «directs» et de «crochets» vigoureux, qui se terminèrent par l'écrasement de l'Anglais, «knock out» à la quatrième reprise,--cependant que la foule acclamait follement son favori, aux sons dela Marseillaise.

La physionomie de Georges Carpentier boxeur a été popularisée par l'affiche, et nous l'avons d'ailleurs reproduite ici même, lors d'un match précédent. La photographie que nous publions aujourd'hui montre que le célèbre champion, le jeune Lensois destiné naguère aux travaux de la mine, sait porter avec élégance, en ses loisirs d'homme du monde, le frac impeccable.

La délicieuse comédie de M. Georges Feydeau,le Bourgeon, vient d'être reprise au théâtre de l'Athénée. Cette pièce, qui est l'une des plus adroitement composées et des plus finement écrites de cet auteur, a retrouvé tout le succès qui l'accueillit à ses débuts. Ses audaces, ses ironies, son émotion n'en sont pas émoussées. M. André Brûlé, dans le rôle qu'il créa, s'est fait applaudir comme naguère et, près de lui, Mmes Marie-Laure, Madeleine Carlier, Cécile Caron, Jane Renouardt, MM. Dubosc, Guyon fils et Gallet, contribuent de tout leur talent à l'éclat de cette reprise dont les représentations paraissent assurées pour longtemps.

M. Georges Feydeau va, d'autre part, selon toute vraisemblance, tenir l'affiche du théâtre des Variétés durant de nombreux soirs. On vient d'y reprendre son vaudeville célèbre:la Dame de chez Maxim, dont le succès date de 1899. Cette pièce aux situations enchaînées avec la plus bouffonne logique, avec ses personnages si vigoureusement caricaturés, passe à bon droit pour le chef-d'oeuvre du genre. Après avoir fait plusieurs fois le tour du monde elle nous revient sans rides. Le boulevard a cru rajeunir à la retrouver; il lui a fait un accueil enthousiaste. La môme Crevette, que créa Cassive, a rencontré en Mlle Ève Lavallière une nouvelle interprète tout à fait remarquable. Les autres rôles sont également tenus par des artistes de tout premier ordre, tels que Mme Marie Magnier. MM. Félix Galipaux, Colombey, Flateau, etc..

Cet été s'annonce comme favorable aux «reprises» théâtrales.Le Poulailler, comédie en trois actes de M. Tristan Bernard, affronta les feux de la rampe pour la première fois, le 3 décembre 1908 au théâtre Michel, et la critique ne lui ménagea pas ses éloges.L'Illustration Théâtralela publia le 16 janvier suivant et ce numéro est, depuis longtemps épuisé. Mais le succès de l'oeuvre ne l'est pas. L'expérience vient d'en être faite avec bonheur à la Comédie des Champs-Elysées. Cette pièce, de bonne humeur spirituelle, facétieuse et philosophique tout à la fois, n'a pas moins plu aujourd'hui qu'au jour de sa création. Il est donc permis de prophétiser à nouveau une longue carrière auPoulailler.

Au théâtre de l'Ambigu-Comique, reprise, avec un succès qui ne saurait surprendre, de la noble pièce tirée par M. Edmond Haraucourt du roman alsacien de M. René Bazin:les Oberlé. Et, de nouveau, et à quelle heure opportune--tandis qu'au Reichstag se discutent les lois d'exception contre l'Alsace-Lorraine--le public s'est ému au spectacle, si fortement évoqué, de cette lutte qui continue en terre d'Alsace, entre deux rares, deux civilisations, l'une conquérante, avide, impatiente, l'autre conquise mais point domptée et rebelle, avec intransigeance, à l'absorption totale.

Au théâtre Antoine, M. Lugné-Poe a porté la légende dramatique de M. Édouard Dujardin:Marthe et Marie. du répertoire de l'Oeuvre. Cette pièce relève du genre symboliste dont son auteur fut l'un des premiers adeptes. Mais le symbole, qui, jadis, demeurait hermétique, s'y est fait plus compréhensible. Néanmoins, les personnages n'atteignent pas encore à cette vérité humaine de gestes et d'accents qui émeut pleinement un auditoire. Marthe et Marie sont deux soeurs; l'une est simple et raisonnable, l'autre chimérique et romanesque. Elles font tour à tour la joie et le désespoir d'un homme. L'action se déroule au temps des Médicis dans un cadre pittoresque. Cette aventure morale--car elle démontre que le bonheur est dans la vie ordonnée et non dans le rêve impossible--a pour interprètes les bons artistes de l'Oeuvre.

La Jeunesse dorée!Voici une opérette qui n'arrive pas de l'étranger. Elle est spirituelle, alerte, frondeuse. A ces qualités, on la reconnaîtra bien française... et parisienne aussi. Elle évoque les dandies de 1830 et les rats d'opéra du temps où le docteur Véron présidait aux destinées de l'Académie de musique rue Le Peletier. C'est une histoire d'amour et de coulisses sans sous-entendus grossiers. Le texte de MM. Verne et Faure est correct. La musique de M. Marcel Lattes, gracieuse, comique ou tendre, est agréable. Ce spectacle, fort bien mis en scène et soutenu par une interprétation de choix, est le succès actuel du théâtre de l'Apollo.

Le Gymnase abrite en ce moment la compagnie d'artistes du Théâtre National polonais de Léopol qui, sous la direction de M. Louis Heller, vient donner à Paris une série de neuf représentations de pièces polonaises. Le premier de ces spectacles,le Cercle enchanté, de M. Lucien Rydel, est un conte dramatique pathétique et vivant, d'un intense coloris et d'une réelle puissance d'expression, dont le public parisien a paru goûter le charme exotique.

(Agrandissement)

Note du transcripteur: Les suppléments mentionnésen titre ne nous ont pas été fournis


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