La lre de 300 millions de microbes.La 2e de 600La 3e de 900La 4e de 1.200Total 3.000 millions de microbes.Tous les vendredis, à 11 heures du matin, le professeur Chantemesse et son adjoint, le professeur Rodriguez, reçoivent à leur laboratoire de l'Hôtel-Dieu les personnes qui désirent être vaccinées. J'ai rencontré là des Parisiens et des Parisiennes de tous les mondes, qui viennent en pleine confiance, connaissant les résultats que j'indiquerai tout à l'heure.LE VACCIN DU PROFESSEUR VINCENTLe docteur Vincent, médecin principal de l'armée, professeur au Val-de-Grâce, membre de l'Académie de médecine, comme le professeur Chantemesse, a commencé en 1908 ses études sur le vaccin antityphique.Tout en reconnaissant la valeur des vaccins stérilisés par chauffage et antiseptisés, il leur trouve deux inconvénients:1° La chaleur atténue un peu les propriétés du corps bacillaire;2° Une autre atténuation est produite par l'introduction d'un antiseptique.Ces atténuations, ajoute le docteur Vincent, modifient laqualitédu bacille; on ne saurait donc les compenser en augmentant laquantitédes bacilles injectés. D'ailleurs, on n'antiseptise aucun autre vaccin; si les manipulations sont bien faites, l'asepsie doit offrir une garantie suffisante.Le professeur Vincent, médecin principal de l'armée, dansson laboratoire du Val-de-Grâce.D'autre part, le bacille typhique, comme d'autres bacilles, présente des races multiples. Ces races varient avec les pays ou avec l'intensité des épidémies dans un même pays. Or, le docteur Vincent a constaté que le vaccin antityphique est plus énergique s'il estpolyvalent, c'est-à-dire si on le prépare en réunissant des bacilles de races diverses.Dès lors, le mode de préparation adopté au Val-de-Grâce est le suivant:On prend une culture très jeune de bacilles variés, culture de 18 heures. En ce court espace de temps, les sécrétions du bacille ont été peu abondantes, et la culture présente une virulence très faible. Au lieu de chauffer, on ajoute de l'éther: au bout de quatre heures, le bacille est tué. On retire alors l'éther par simple évaporation.Des expériences comparatives faites par le docteur Vincent, il résulte que les cobayes injectés avec ce vaccin résistent à des inoculations de bacilles vivants assez fortes pour tuer d'autres cobayes traités avec du vaccin stérilisé par chauffage.Le vaccin ainsi préparé contient 400 millions de microbes par centimètre cube. Les microbes étant moins atténués que dans les vaccins chauffés, on en injecte un nombre plus restreint: deux milliards seulement répartis en quatre injections à sept jours d'intervalle et ainsi dosées:La lre avec 200 millions de microbes.La 2e avec 400La 3e avec 600La 4e avec 800Total 2.000 millions de microbes.Ce vaccin n'est pas réservé exclusivement aux militaires; chaque lundi, à 11 heures du matin, le docteur Vincent reçoit au Val-de-Grâce tous les civils qui désirent être vaccinés. Là, comme à l'Hôtel-Dieu, on rencontre des personnes de tout âge et de toutes conditions.Au petit nombre «relatif» de microbes injectés et à l'absence d'antiseptique, le docteur Vincent attribue le fait que ses vaccinés n'éprouvent aucune réaction pénible, alors que la douleur consécutive à l'emploi du vaccin chauffé fit un instant abandonner la vaccination dans l'armée japonaise.L'impartialité me fait un devoir d'ajouter que les vaccinés du docteur Chantemesse, que j'ai eu l'occasion d'interroger à l'Hôtel-Dieu, affirment eux-mêmes n'avoir ressenti aucun malaise au cours du traitement. D'ailleurs, même en admettant que le vaccin japonais chauffé fût rigoureusement identique au vaccin chauffé français, les différences de climat, de race, voire de manipulations, ne permettent peut-être point de considérer comme scientifiquement comparables les résultats obtenus à Tokio et ceux obtenus à Paris.LES RÉSULTATSVoyons maintenant les résultats, en nous tenant aux constatations officielles.Pendant l'été 1911, le ministre de la Guerre chargea une mission d'aller appliquer la vaccination antityphique sur les troupes occupant les confins algéro-marocains. Chez les non vaccinés, la morbidité fut de 115 et la mortalité de 8 p. 1.000; aucun cas ne fut relevé parmi les hommes inoculés avec le vaccin du docteur Vincent. Le vaccin du professeur Chantemesse, inoculé à 44 militaires, donna aussi des résultats très satisfaisants.Devant une expérience aussi concluante, l'emploi du vaccin Vincent fut pratiqué sur une vaste échelle. A la fin de 1912, le nombre des soldats vaccinés atteignait 10.000 en Algérie-Tunisie, et 37.000 en France. Chez ces 47.000 hommes, il ne s'est produit aucun décès; ou a seulement relevé, en Algérie, un cas de maladie qui fut attribué à l'emploi de vaccin trop vieux. Or, la moyenne des cinq dernières années accuse 11,23 cas pour 1.000 hommes, avec 1,59 de décès en Algérie-Tunisie, et 3,67 cas avec 0,47 décès en France.En septembre 1912, une épidémie très violente éclata dans la garnison d'Avignon, forte de 2.053 hommes. Sur 1.366 hommes vaccinés--dont 841 pendant l'épidémie--il n'y eut aucun cas de Typhoïde. Sur les 687 hommes non vaccinés, on releva 155 cas et 21 décès.A Paimpol, 400 civils vaccinés échappent au fléau, alors que le reste de la population présente 150 cas et 11 décès...Un cas de fièvre typhoïde guérie par des inoculationsde vaccin.--Diagramme du professeur Chantemesse.Le vaccin du professeur Chantemesse n'a pas été expérimenté officiellement sur une aussi vaste échelle; il a donné des résultats analogues. En 1912, M. Delcassé autorisa la vaccination facultative des équipages de la flotte et des ouvriers des ports. Sur un effectif de 67.000 hommes non vaccinés, on releva 542 cas, d'avril à fin décembre 1912. Les 3.107 vaccinés furent complètement indemnes.Tout ce que nous venons de dire concerne la vaccinationpréventive. On a essayé et on essaie encore l'action du vaccin comme agent thérapeutique, oucuratif. Les résultats sont fort irréguliers.Tantôt on obtient une guérison brusque et définitive après l'inoculation; tantôt on constate une simple amélioration; tantôt le résultat est nul. Notre diagramme montre l'évolution d'un cas où l'inoculation a réussi.Pour combien de temps le vaccin confère-t-il l'immunité? C'est une chose que, seule, l'expérience apprendra.Il nous suffit de savoir, pour l'instant--nous croyons l'avoir démontré--que la vaccination préserve sûrement de la fièvre typhoïde. Et, bien que plusieurs étrangers, notamment le professeur Wright, aient une part honorable dans cette nouvelle conquête de la science, nous pouvons sans chauvinisme attribuer la part la plus large à deux Français: le docteur Chantemesse et le docteur Vincent.F. Honoré.Vaccination antityphique des militaires au Val-de-Grâce.GRAVURES DE MODESChapeau et voilette,par GoséBonnet de voyage,par Georges Lepape.Emile de Girardin, de qui la mémoire demeure à jamais illustre parmi les hommes de notre métier, Emile de Girardin, après avoir débuté dans la carrière, en 1828, par la création d'un amusant recueil dont se divertissaient encore nos enfances, à l'aube de la troisième République, leVoleur, placé sous l'invocation double de Voltaire et de l'abbé Trublet, fondait l'année suivante laMode, qui devait être, dans son esprit, «le régulateur du monde élégant».On n'avait pas oublié déjà, nonobstant la Charte, les souvenirs de l'ancienne monarchie, du temps où un coup d'oeil de Louis enfantait des merveilles et où la plus élégante, la plus policée des cours, donnait le ton à l'univers, impérieusement; M. de Girardin moins qu'un autre. Aussi, éditeur avisé, songea-t-il dès l'abord à placer sa jeune feuille sous un auguste patronage: S. A. R. Mme la duchesse de Berry daigna accepter d'être la protectrice officielle de laMode; des armoiries fleurdelysées en estampillèrent la première page.Croquis de Sacchetti.Hélas! M. de Girardin, si clairvoyant qu'il fût, n'avait pu tout prévoir. Avant que son aimable gazette eût atteint un an d'âge, survenaient les «Trois Glorieuses»; la monarchie légitime était précipitée. Il devenait bien vain, sinon quelque peu périlleux, de se réclamer, désormais, de la bienveillance de la fille des rois. Emile de Girardin, sans hésiter, vendit la Mode.Elle n'abdiqua point. Créée pour représenter, dans le domaine de la fantaisie, la règle, l'autorité, elle demeura fidèle à son principe initial: en face de l'esprit nouveau elle incarna le vieil esprit. Elle se haussa à devenir un journal politique, un journal d'opposition farouche, et, par sa crânerie, conquit le droit de vivre, de durer davantage même que le régime qu'elle combattait, avec une place enviable dans l'histoire du journalisme.M. Lucien Vogel songeait-il à ce précédent fameux quand, à l'automne dernier, il fondait saGazette du Bon Ton? Ecartons, s'il vous plaît, les arrière-pensées politiques: à l'âge qu'a laGazette, laModeétait descendue déjà dans l'arène des partis. Mais toutes les autres ambitions que réalisa sa devancière de 1830 sont permises, du moins, à la jeunesse de la nouvelle venue, après les heureux débuts qu'elle a faits. Je vois très bien son fondateur méditant, quelque soir à la lueur des lampes, sur telles de ces feuilles volantes que des beautés disparues maniaient jadis d'un doigt indifférent, et qui décorent aujourd'hui des boudoirs raffinés, dessins de Leclerc, de Denais, de Watteau, de Gabriel de Saint-Aubin, pour laGalerie des Modes, croquis enluminés de Vernet ou planches arrachées auJournal des Damesde La Mésangère, et se disant qu'après tout rien n'empêche de refaire, pour la délectation des amateurs de l'avenir--voire de ceux d'à présent--aussi bien, sinon mieux; qu'Abel Faivre, Pierre Brissaud, Bernard Boutet de Monvel, Maurice Taquoy, Brunelleschi, vingt autres ont, tout autant que les «petits maîtres» du dix-huitième, le sens des élégances françaises, l'imagination déliée, abondante et légère, le crayon alerte et le pinceau souple; que, par ailleurs, un homme de goût qui voudrait tenter l'aventure, trouverait à sa disposition des procédés de reproduction autrement variés et fidèles, des ressources matérielles autrement complètes qu'on n'en possédait voilà un siècle, voilà seulement vingt ans. Il n'en faut pas plus à un journaliste jeune, actif, entreprenant, pour se décider. Alors, vite à l'oeuvre! Et d'abord, il serait puéril de songer à créer un «journal de modes» si l'on n'est en liaison avec ceux-là mêmes qui régissent la mode. M. Lucien Vogel eut la bonne fortune de rencontrer le plus sympathique accueil auprès des princes de cet empire aimable et frivole: je cite, d'après laGazetteet, selon sa formule, «par ordre alphabétique» Chéruit, Douillet, Doucet, Paquin, Poiret, Redfern et Worth.Comme illustrateurs, il pensa à ceux qu'on a nommés plus haut, plus quelques autres, Antonio de La Gandara, Carlègle, Georges Barbier, Gosé, Ch. Martin, André E. Marty, Georges Lepape, Maggie...Enfin, les agrégés, les docteurs ès élégances auxquels allaient être confiées les chaires de cette université du bon ton, furent non moins soigneusement choisis: on déploya un raffinement de coquetterie à mêler à des écrivains aux précieux talents les amuseurs mondains les plus dûment brevetés. Des proses futiles comme des bavardages de boudoirs ou serties d'idées savoureuses qui y chatoient pareilles à des fils d'or fin dans une trame de soie pure, sont signées tour à tour Marcel Boulenger et Gabriel Mourey, André de Pouquières et Jean-Louis Vaudoyer. M. Henri de Régnier a donné à laGazetteun conte exquis, et ce sage et souriant Henri Bidou, le successeur, au grave rez-de-chaussée des Débats, du poète desMédailles d'argile, n'a pas dédaigné de préfacer, de présenter au public la jeune revue, d'en révéler les ambitions et d'en exposer la doctrine.«On voudrait, écrivait-il, recueillir dans ces pages cette grâce du temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui la créent, en conserver ici la fraîcheur.»Aimable programme, et digne qu'on y applaudisse. Mais comment le réaliser? D'une part, en recueillant «les idées de toilettes inventées par des artistes», en leur demandant des «inventions de parures»; de l'autre, en les chargeant de reproduire, en des planches soigneusement exécutées, «les toilettes inventées au contraire par les couturiers et réalisées par eux», en d'autres termes en leur confiant le soin de faire «les portraits de ces toilettes». Pour dire vrai, je n'ai dans la première formule qu'une demi-confiance. Si certains chapeaux imaginés--sans grand effort apparent--par Paul Méras, J. Gosé, Louis Strimpl, Georges Lepape sont amusants, les quelques toilettes sorties toutes parées du cerveau de dessinateurs même en vogue, sans la collaboration de l'homme de métier, je veux dire du couturier, m'apparaissent très inférieures en harmonie aux autres, conçues par les couturiers seuls. Les artistes du pinceau et du crayon me semblent manifester pour les réalités un trop superbe dédain; le procédé d'exécution leur doit paraître assez contingent,--quand tout, au contraire, dépend de lui. D'abord ils rêvent, puis griffonnent. LeGilles, «grand manteau pour l'hiver», de M. Georges Lepape, de qui le talent est ici hors de conteste, n'est qu'une pittoresque fantaisie, et quant aux projets de M. Bakst, rien de plus laborieux, de plus saugrenu, de plus barbare, de moins français surtout. On brûle de lui crier, transposant Molière: «Watteau, avec deux traits, en dirait plus que vous.»La silhouette nouvelle, croquis de Sacchetti.Projets de chapeaux par J. Gosé et P. Méras Projets de chapeaux par Louis Strimpl.LES TROIS ROBES NEUVESDessin de Georges LepageUN PEU D'OMBRE, ENFIN!Robe d'après-midi de DoeuilletDessin d'André-E. MarlyL'OISEAU DE PARADISRobe de jardinDessin de Louis StrimplJE SUIS PERDUERobe d'été de ChéruitDessin de Pierre BrissaudLE JEU DES GRACESRobe d'après-midi de PaquinDessin de Georges BarbierM. Bakst et ses émules en ce genre oublient que dessiner, ce n'est pas seulement arrêter d'un trait une forme, c'est modeler, c'est draper, sans cesse.Coiffure de théâtre,par Paul Méras.En ce moment, il me ressouvient de ces prodigieux cours de costume que professait naguère, une ou deux fois l'an, à l'École des Beaux-Arts, M. Heuzey. Avec quel art souverain, chiffonnant un tissu vulgaire, le maître dressait sur l'estrade Eos se dévoilant, une figurine tanagréenne ou une comédienne de Pompéi! Il pétrissait l'étoffe comme un grand sculpteur la glaise. Or c'est ainsi que je me représente l'art du couturier artiste; ainsi que je le vois, parant de velours ou de taffetas, de gaze ou de drap, suivant le caractère même de la forme féminine qu'il a devant lui, l'élégante qui se confie à son expérience, à son tact. Quel peintre, quel dessinateur, à moins d'une miraculeuse prédestination, aurait ce don?Combien je préfère les spirituels croquis de M. Sacchetti synthétisant, juste à la limite de la caricature, laSilhouette nouvelle, cette cocasserie, non dénuée de charme, de la femme de cette saison et des dernières, cette démarche gênée, ces gestes hésitants qu'entrave et retient la peur de rompre fâcheusement un équilibre bien instable,--ou encore les interprétations que donnent, de toilettes créées par les couturiers amis de laGazette du Bon Ton, les collaborateurs attitrés de la sémillante revue.LA MINIATURE ANCIENNERobe de dîner de RedfernDessin de Bernard B. de MonvelLeur ingéniosité s'y révèle jusque dans le choix des titres, leur sens esthétique affiné, par la joliesse, l'harmonie, la grâce des compositions où ils présentent les éphémères chefs-d'oeuvre auxquels ils ont assumé d'assurer la survie. Car c'est en cela que laGazetted'aujourd'hui l'emporte sur ses devancières, et que ses gravures de modes diffèrent de celles dont se contentait jusqu'ici l'âme ingénue et modérément assoiffée de beauté des tailleuses et des lingères, et dont nous ne prononcions le nom qu'avec dédain: être «mis comme une gravure de mode», quelle infélicité!Ces gravures-ci s'intitulentUn peu d'ombre, enfin!... le Jeu des Grâces, Je suis perdue, l'Oiseau de Paradis, la Miniature ancienne, Sur la terrasse, Ah! mon beau château, la Caresse à la rose, Lassitude, Soyez discret, Faitesentrer!...et donc, elles ont «des sujets», tout comme des tableaux. Et il en est de purement exquises,--la Coquette surprisede Worth et André Marty, entre autres. On jugera, par les quelques reproductions que nous en donnons, de l'esprit qui les anime.Je vois très bien des pages commeles Trois robes neuves, reproduites ici, où M. Georges Lepape a évoqué, avec un narquois humour, la stupéfaction d'une famille bourgeoise et un tantinet arriérée, devant les fantaisies d'aujourd'hui, comme leMariage au château, parfait spécimen de l'art sobre et aristocratique de M. Pierre Brissaud, ou comme laFemme au paravent, «manteau de cour» par Abel Faivre, pieusement recueillies par un «curieux» de l'avenir, et, savamment encadrées, souriant aux murs de quelque petit salon intime...SUR LA TERRASSERobes d'après-midi de WorthDessin de James GoséL'art, le soin avec lesquels sont exécutées ces images leur confèrent tous les titres à cet enviable honneur.Si, pour l'interprétation des dessins, on a renoncé à la gravure sur bois, on demeure fidèle, à laGazette, quant au coloriage des planches hors texte, qui abondent dans chaque numéro, au patron ou pochoir. Manié par des artisans experts, il produit des fac-similés étonnants de perfection, et apparente un peu plus, s'il se peut, aux oeuvres du dix-huitième, ces productions de contemporains. Et si les harmonies en sont parfois un peu vives, c'est un défaut léger que se chargera bien de corriger le temps; quelques déjeuners de soleil remettront tout au point.Encore que cette aimable revue n'ait pas atteint le terme de sa première année, les premières toilettes qu'elle fixa ont déjà je ne sais quelle mélancolique saveur de choses désuètes, passées,--tant sont fugaces les caprices de l'éternel féminin! Et déjà, l'on a le recul suffisant pour juger du style des couturiers en vogue, comparer la manière théâtrale, affectée, tarabiscotée de celui-ci, au genre simple, clair, logique, de pure tradition française, enfin, de cet autre.Aussi bien, laGazetteprétend-elle ne point borner l'exercice du magistère qu'elle ambitionne au seul royaume du chiffon. Si elle promène son coup d'oeil souverain sur l'une après l'autre des provinces de ce capricieux empire, si tels des exégètes expérimentés que j'ai nommés commentent tour à tour, avec le sérieux qui sied, le dogme de l'ombrelle et celui du bonnet de nuit, discutent l'évangile relatif aux pendants d'oreilles et celui qui a trait à la cravate, si un esprit hardi, même, s'aventure jusqu'à consacrer un chapitre aux «alentours, pourtours et dessous»--honni soit qui mal y pense--d'autres suivent la fantasque mode au théâtre, aux premières tapageuses, aux grandes ventes, qui sont bien aussi de leur ressort. Et leurs consultations, leurs arrêts, leurs monitoires, au nom du Bon Ton, sont imprimés, chaque mois, dans la plus classique et la plus seyante typographie qui soit: car M. Lucien Vogel travaille bien plus, peut-être, pour les bibliophiles que pour les snobs. Et c'est cela qui recommande à l'attention sa si jolie revue, c'est pour cela queL'Illustration, toujours à l'affût des choses actuelles, neuves surtout, sympathique aux efforts vers la perfection dans un domaine qui l'intéresse entre tous, puisqu'elle y a sa bonne place, devait à ses traditions d'applaudir à ces captivantes images, à ce texte élégant, à tant de «bel ouvrage».Gustave Babin.LES BÉQUILLESCe sont les deux ancêtres du village... Longtemps, très longtemps, ils ont vécu côte à côte, participant tous deux à la vie de la petite commune, qui s'est déroulée, devant ces humbles témoins, avec ses joies et ses deuils. Et le temps, à mesure que les années s'écoulaient, les a pareillement affaiblis. Courbée par l'âge, la bonne vieille ne marche plus aujourd'hui qu'avec l'aide d'une canne et d'un bâton rustiques. L'église, elle aussi, a ses béquilles, ses pauvres béquilles qui la soutiennent et lui permettent encore de dresser vers le ciel, au-dessus de la campagne, son clocher dont la croix s'incline. Elle apparaît comme la vénérable aïeule dont l'existence est liée à celle du village, sans laquelle il ne serait qu'une réunion de maisons privée d'âme: elle dit la longue communion des hommes sur un même coin de terre française. La laissera-t-on achever, sans s'occuper d'elle, sa mélancolique destinée? En faveur de l'église rurale, de la petite église qui ne se prévaut ni de merveilles d'architecture, ni de souvenirs historiques, des voix généreuses, éloquentes, se sont fait entendre. «Ce ne sont pas seulement les belles églises que nous voulons sauver, a dit récemment à la Chambre des députés M. Maurice Barrés, ce sont encore les autres, celles qui n'ont pas de beauté.» Une loi tentera désormais de les protéger. Et bientôt, espère-t-on, dans toute la France, les églises les plus modestes, rajeunies, n'auront plus besoin de béquilles.LES PETITS CAVALIERS DU BOISRécemment, nous montrions, restitué par un vivant dessin, l'un des tableaux familiers qui s'offrent quotidiennement le matin, au Bois: le salut du cavalier aux promeneuses des «Acacias», arrêtées au bord du sentier, le temps d'échanger, avec le parfait gentleman qui, du haut de sa monture, s'incline, de légers propos.Voici d'autres visions coutumières, surprises, au hasard des rencontres, par le photographe en quête de gracieux instantanés: elles évoquent, non point l'heure élégante, à laquelle il est de bon ton d'apparaître, dans les allées consacrées par la Mode, mais l'heure familiale, qui est celle du bon sport et du salutaire exercice, l'heure des enfants. Ils viennent au Bois à cheval, comme de grandes personnes, sous la conduite de leur père, qui croit aux bienfaits de l'équitation, et leur en inculque les principes. Et c'est, pour eux, un plaisir qu'ils préfèrent sans doute à tous les jeux de leur âge, d'apprendre à manier le docile animal, approprié à leur petite taille, qui leur est confié, et de trotter librement, le nez au vent, dans la fraîcheur matinale. Garçons et fillettes--celles-ci montant en amazone ou enfourchant leur poney--ont déjà, en selle, jolie et souple allure: quelle meilleure école pour leur apprendre le sang-froid, l'adresse, et développer harmonieusement leurs jeunes forces?Le lycée de jeunes filles de Gorna-Oréchovitza en ruines.Le gymnase de Tirnovo, où étaient soignés de nombreux blessés.UN TREMBLEMENT DE TERRE DANS LES BALKANSDe brèves dépêches, qui ont passé un peu inaperçues, ont annoncé, voici trois semaines, qu'un tremblement de terre s'était produit en Bulgarie, et avait eu une légère répercussion jusqu'à Bucarest, à Salonique et à Temesvar, en Hongrie.Ces informations n'avaient pu laisser prévoir l'étendue de la catastrophe, qui, à ce moment critique de l'histoire bulgare, a été considérée par les populations superstitieuses comme un fléau de Dieu: on imagine l'impression qu'a dû faire parmi elles l'écroulement de la vénérable église Sainte-Bogoroditza, où fut couronné, en 1908, le roi Ferdinand: il n'en reste aujourd'hui que des ruines lamentables.A Sofia, le tremblement de terre, faiblement ressenti, ne causa, par les rues, qu'une assez vive panique, rapidement calmée. C'est à Tirnovo, la vieille capitale bulgare, et dans ses environs, qu'il a exercé ses plus grands ravages.Ce qui reste de l'église Sainte-Bogoroditza, àTirnovo.--Phot. Tolnai Vilaglapja.Nos photographies--qui furent prises à grand'peine et, nous dit-on, malgré la défense des autorités peu désireuses de voir se répandre de trop impressionnantes images--attestent, mieux qu'aucun récit, l'importance de la catastrophe. A Tirnovo, outre l'église Saint-Bogoroditza, le gymnase, qu'une première secousse avait endommagé fortement, comme le montre un de nos clichés, fut anéanti par une seconde: des blessés de la guerre, pour la plupart officiers, qui y étaient soignés, périrent, ensevelis sous les décombres.La ville voisine de Gorna-Oréchovitza a été également très éprouvée. A lui seul, l'effondrement du lycée de jeunes filles a fait près de soixante victimes, dont dix-huit furent tuées sur le coup. Et c'est un sentiment de profonde pitié que provoque le spectacle de ces petites mortes couchées en leurs cercueils fleuris, auprès desquels les parents agenouillés viennent une dernière fois pleurer.UN DEUIL NATIONAL EN BULGARIE. --Après l'effondrement dulycée de jeunes filles, à Gorna-Oréchovitza: les cercueils fleuris des victimes.Un iceberg de 280 mètres de long sur 160 mètres de largeet 70 mètres de hauteur apparente, rencontré, sur la route du Havre àQuébec, par le steamer françaisCaroline.DEVANT UN ICEBERGA ceux qui n'ont jamais navigué dans la région des icebergs, notre photographie donnera une idée de l'impression que peut causer aux voyageurs la rencontre d'une de ces énormes glaces flottantes contre lesquelles se brisent les plus puissants paquebots. Cette fois l'iceberg est attendu, avec plus de curiosité que d'angoisse; signalé depuis quarante-huit heures par la télégraphie sans fil, il apparaît au crépuscule, formant sur l'Océan grisâtre une montagne lumineuse qui glisse majestueusement sous les yeux de passagers avides de contempler en toute sécurité le géant qui aurait pu causer leur perte.Notre photographie a été prise le 27 mai dernier, dans les eaux où périt leTitanic, à bord du steamerCaroline, de la Compagnie Générale Transatlantique, qui se rendait du Havre à Québec. Deux jours auparavant, le steamer anglaisRoyal-Edward, faisant route inverse, annonçait six icebergs dont les positions furent bientôt confirmées par deux autres navires; aux heures prévues par les calculs du commandant, le Caroline apercevait les glaçons gigantesques dont il lui avait été facile d'éviter l'approche. L'iceberg que nous représentons mesurait environ 280 mètres de longueur sur 160 mètres de largeur et 70 mètres de hauteur. Si l'on songe que le volume de la partie submergée représente sept ou huit fois le volume de la partie flottante, on comprend le danger du moindre choc contre une pareille masse.Naguère encore, ce danger était constant durant la nuit et pendant les nombreuses journées de brume qui attristent la région de Terre-Neuve; aujourd'hui, les renseignements échangés entre les paquebots par la télégraphie sans fil apportent aux navigateurs un élément de sécurité considérable.Ces renseignements s'échangent bénévolement, en vertu d'un sentiment de solidarité spontané, mais sans méthode. Aussi, un groupe d'armateurs anglais a-t-il cru devoir prendre une initiative qu'on ne saurait trop louer. Il a affrété le bateau qu'utilisa naguère le docteur Bruce pour son expédition antarctique, laScotia. Ce navire croise sur les bords de la banquise, au nord des routes de navigation, afin d'observer la marche des icebergs dont il signale la position probable, par télégraphie sans fil, aux paquebots dont les propriétaires contribuent aux frais de la croisière. Les renseignements recueillis sont, en outre, portés sur les cartes spéciales publiées chaque semaine par l'Office météorologique de Londres.Le rapide de Mostar à Sarajevo dans la rivière deNarenta. La locomotive est dans le lit du fleuve, presque complètementsubmergée; elle a entraîné le wagon (brisé dans la chute) du personnelde service et les deux premiers wagons de voyageurs arrêtés au bord ducourant torrentueux, après avoir plusieurs fois culbuté sur eux-mêmes,Phot. Nedelkovitch.UN TRAIN DANS UNE RIVIÈREC'est de la montagneuse Herzégovine que nous vient l'impressionnant cliché reproduit ici,--l'un des plus curieux sans doute qui ait jamais été pris d'une catastrophe de chemin de fer.L'accident s'est produit le 22 juin dernier, en pleine nuit, sur la ligne allant de Mostar à Sarajevo: un bloc détaché de la paroi rocheuse qui la longe, dans une de ses parties les plus pittoresques, fit dérailler le rapide, dont la locomotive vint se jeter dans la rivière Narenta, où elle s'enfonça, à une profondeur de 15 mètres. Deux voitures du convoi s'arrêtaient sur la berge, tandis qu'une troisième, ses attaches avec les précédentes rompues, demeurait suspendue, comme en équilibre, au bord de la voie.Le chiffre des victimes s'est élevé à deux morts et à une douzaine de blessés.Prince de Galles. M. P. Cambon. Princesse Mary. Le roi. M. Poincaré. La reine. M. Pichon Duchesse de Connaught.La tribune d'honneur.Arrivée dans l'arène des officiers du cours d'instructionde l'École de Saumur.--Phot. Chusseau-Flaviens.LE VOYAGE PRÉSIDENTIEL A LONDRES.--Au concours hippique de l'Olympia.LE PRÉSIDENT A LONDRESLa chaleureuse sympathie que le peuple britannique avait témoignée à M. Raymond Poincaré dès son arrivée sur le sol anglais ne s'est point démentie fin seul instant, jusqu'à l'heure où le président de la République s'est rembarqué, à Douvres, pour regagner la France à bord du paquebotPas-de-Calais, auquel les cuirassésGloire, Condé et Marseillaisefaisaient escorte.Au sortir du banquet du Guildhall, où nous l'avions laissé dans notre compte rendu de la semaine dernière, M. Raymond Poincaré rentrait à York House, qu'il habitait, et recevait tour à tour les délégations des municipalités de Londres et du comté, les sociétés franco-anglaises. Le soir, il offrait au roi George, à l'ambassade de France, un dîner officiel, auquel assistaient le prince de Galles, le duc de Connaught, les membres du corps diplomatique,--en tout, quatre-vingt-un invités en habit noir, sans un uniforme...La matinée du lendemain--la dernière journée officielle de ce voyage--fut consacrée à un pieux pèlerinage à Windsor, où M. Raymond Poincaré allait porter des fleurs sur les tombeaux du roi Édouard VII et de la reine Victoria. A midi, il était de retour à Londres. Il devait y être, à déjeuner, l'hôte de la colonie française. Dans cette réunion intime, familiale, où l'on se retrouvait entre compatriotes, on a, en toute sincérité, rendu hommage à la courtoise hospitalité du peuple britannique, reconnu l'enthousiasme sincère qu'il témoignait au représentant de la France et où le président de la Société française de bienfaisance, M. Lebègue, a voulu voir le gage d'une «ère nouvelle de repos et de prospérité»,--voeu de travailleurs dont l'oeuvre ne saurait être féconde que dans la paix.Un peu plus tard, le président assistait, à l'Olympia, en compagnie du roi, de la reine, et du prince de Galles, à une séance du concours hippique et pouvait applaudir au triomphe de quelques officiers français qui comptent parmi les meilleurs cavaliers de l'armée, et notamment aux élégantes évolutions des écuyers de Saumur merveilleusement fringants sous leurs sobres uniformes noir et or.Le soir, troisième dîner de gala: au Foreign Office, où M. Poincaré était l'hôte du ministre des Affaires étrangères, sir Edward Grey, qui avait, à cette occasion, sorti de ses écrins un service fameux en or massif, d'une valeur d'un million un quart.La dernière poignée de main présidentielle sur le solbritannique: le maire de Douvres salue M. Poincaré revenant de Londres.Phot. Chusseau-Flaviens.Un bal à la cour clôtura ces fêtes. Quoique l'heure fût tardive, une foule immense était venue saluer le président au passage, comme il se rendait du Foreign Office au palais de Buckingham.Le 'président ne prit pas part aux danses. Assis sous un dais, où trois fauteuils avaient été disposés, pour le roi, pour la reine et pour lui, il vit les souverains ouvrir le bal et danser le premier quadrille composé de vingt-deux couples.En se retirant, un peu après minuit, le président de la République prenait officiellement congé de ses hôtes royaux. Mais le roi, par une attention infiniment délicate, tenait, le lendemain matin, à aller, avec le prince de Galles, le saluer à la gare de Victoria, où il s'embarquait à 10 heures. De joyeux hourras fêtèrent et le souverain et son hôte prêt à le quitter.Cette dernière ovation, ajoutée à tant d'autres, était bien faite pour laisser à M. Raymond Poincaré un émouvant souvenir. Les adieux du roi, du prince et du président furent plus cordiaux encore, de façon évidente, que ne l'avaient été les souhaits de bienvenue, les poignées de main plus affectueuses, plus longues même qu'à l'arrivée. Il est certain que le président a conquis dans les coeurs anglais les plus durables sympathies, non seulement à la cour, et dans les milieux gouvernementaux où l'on a pu apprécier ses éminentes qualités, mais parmi ceux qui l'ont vu dans les diverses cérémonies officielles, qui l'ont entendu exprimer, au nom de la France, notre sentiment national et qui ont été profondément impressionnés par son éloquence sobre, élégante et substantielle. Quand, au Guildhall, où il prenait plus directement contact avec la grande cité, représentée par son élite, sa voix claire monta vers les voûtes de chêne, égayées des étendards des antiques corporations, ce fut, parmi la foule un émerveillement. Même les auditeurs auxquels notre langue demeurait mystérieuse semblaient subir le charme de cette parole nette, de cette impeccable diction.Retrouvant, à Calais, la terre de France, le président de la République exprimait en ces ternies l'impression que lui laissait ce mémorable voyage:«Où sont les rivalités et les luttes d'autrefois? Les deux peuples dont les dissentiments ont si longtemps influé sur notre destinée sont maintenant unis dans une même pensée de concorde et de paix. L'accueil qui vient d'être fait par la ville de Londres au représentant de la France est une nouvelle manifestation de leur amitié; et puisque c'est à Calais que j'ai, pour la première fois, l'occasion de prendre la parole à mon retour, vous me permettrez d'envoyer d'ici à la noble nation britannique, avec l'expression profondément émue de ma gratitude, le salut cordial de la République française.»M. Pognon (Havas). M. S. Pichon. M. Poincaré. M. Pierron, dr de la Cie du Nord.La traversée du détroit à bord du vapeurPas-de-Calais, escorté par des bâtiments de guerre.A Calais: le salut des fillettes des écoles communales encostume local.--phot. Chusseau-Flaviens.LE RETOUR DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCECE QU'IL FAUT VOIRLE PETIT GUIDE DE L'ÉTRANGERUne dame étrangère m'écrit:«Paris, où je n'étais pas venue depuis plusieurs années, m'amuse, m'effare et ne me satisfait pas pleinement. Peut-être cela vient-il de ce que j'y suis mal guidée, et par des gens de trop d'esprit--ou d'esprit léger--qui s'imaginent que nous ne venons chercher chez vous, nous autres, que du plaisir, ou des sujets d'ahurissement?» C'est ainsi que je me suis laissé mener, depuis huit jours, à travers des music-halls dont les programmes ne m'ont pas paru tous prodigieusement originaux... J'ai eu, toute une soirée, les oreilles cassées par le vacarme instrumental d'une fête foraine à côté de laquelle s'ouvrait un établissement de plaisir qui nous est très recommandé par les guides; et là ce ne sont pas seulement mes yeux et mes oreilles qui ont souffert de trop de lumières et de trop de bruit: je me suis demandé, à la vue de ces exercices et de ces jeux dont chacun semble un défi aux règles de la joie normale et de la raison, si je devenais folle ou si j'étais entrée dans une maison de fous?» Le lendemain, c'était sur la rive gauche qu'on me conduisait: dans une autrecitéde plaisir; cité magique, et dont l'enseigne--anglaise comme celle de la veille--nous annonçait les divertissements les plus parisiens; et je vis là quelque chose d'inouï: le tango dansé--et délicieusement, je le reconnais--par des femmes du monde! Elles ont, dans la «cité magique», leur coin à elles, c'est entendu; et elles ont aussi leurs danseurs à elles, vous n'en doutez pas. N'importe. Elles sont là. Et elles nous donnent, le plus simplement du monde, le spectacle de leurs audaces. Elles ont l'air de nous dire, en passant: «Vous voulez savoir, mesdames et messieurs, ce que c'est que Paris? Eh bien, regardez... c'est ça.» Je suis sortie de là très troublée. Je l'étais encore bien davantage, vingt-quatre heures après. Un ami à qui je demandais de me montrer une Exposition d'art me dit: «J'ai votre affaire.» Cet ami est un terrible pince-sans-rire. Il m'a menée voir, rue La Boétie, les dernières productions du génie futuriste italien, dont vous nous parliez, il y a huit jours. Je n'en suis pas encore remise. Et je me pose une question qui m'attriste. Je me demande: «Est-ce qu'ils ne sont pas en train de devenir un peu fous, à Paris?»Non, madame; ils ne deviennent pas fous le moins du monde; mais vous avez très bien compris la raison des petites déceptions dont vous souffrez: on vous guide mal. On ne vous montre de Paris qu'une façade étincelante ou des aspects comiques, sous lesquels, il y a un autre Paris que les étrangers, que les provinciaux même, nos compatriotes, ne connaissent guère.Ce Paris-là aussi est à voir; et vous avez raison: nous devrions nous appliquer davantage à y promener les étrangers qui nous font visite. Car il est incapable, ce Paris-là, de se montrer lui-même. Il est discret, un peu sauvage; il fuit le tapage, et il a horreur de la publicité. Il a pourtant, comme l'autre, son programme de plaisirs quotidiens. Plaisirs de jour; plaisirs du soir, mais si paisibles, et entourés d'un mystère si charmant!Connaissez-vous, madame l'étrangère, les concerts de nos jardins publics? Avez-vous vu se grouper sous la verdure des arbres, autour de nos gentils orchestres militaires, ces auditoires recueillis de petites bourgeoises, de vieux retraités, de nourrices, de petits télégraphistes et de petits pâtissiers? Ah! ceux-là n'entendent rien à la musique «d'avant garde»; mais regardez leurs figures, cependant que défilent, sous le bâton du chef, les opéras familiers, les «airs connus» sur chacun desquels le petit télégraphiste lui-même met un nom: Gounod, Félicien David, Auber, Massenet... Regardez: à cette époque-ci de l'année, quand l'air est doux, quand les arbres sont chargés de feuilles et les jardins pleins d'enfants, ces «musiques de squares» entre quatre et six heures,--ces concerts où la foule élégante ne va pas, c'est un des plus jolis aspects de Paris.Et le théâtre des Tuileries, le connaissez-vous, madame l'étrangère? Ce théâtre où l'on joue, le soir,Carmenet leDomino noiren plein vent, devant un parterre de petites chaises, où les places les plus chères coûtent vingt-deux sous, et sur lequel de menues lampes électriques accrochées aux branches des arbres répandent une si jolie clarté lunaire? Là non plus le «monde» ne va pas. Mais le «monde» ignore le chemin du théâtre des Tuileries; il y a dans Paris, des deux côtés de l'eau, une clientèle d'habitués qui le connaît bien, et qui souhaite même qu'on n'en parle pas trop! Amener la foule autour d'elle, ce serait gâter tout son plaisir.Tout de même qui voudra être le Joanne ou le Boedeker de ce Paris inconnu? révéler aux étrangers ce que peut donner de joie--j'entends d'intelligente et honnête joie!--à un touriste fatigué une soirée d'été passée, avec ou sans musique, dans les sentiers du parc Montsouris, sur les hauteurs des Buttes» Chaumont, et en combien d'autres coins, délicieux et ignorés, de cette prodigieuse ville! Vraiment, il y a là un livre à faire; un livre charmant sur le «Paris qu'on ne voit pas»; sur ses paysages, ses aspects pittoresques et moraux, les braves gens qu'on y rencontre et les jolies choses à y découvrir. Madame l'étrangère, connaissez-vous une Exposition de peinture qu'on appelle laRosace?Non, évidemment. Permettez-moi de vous en indiquer le chemin.Il faudra prendre le Nord-Sud, et s'arrêter à la stationFalguière. La rue de Vaugirard est en face de vous. Avancez, je vous prie, jusqu'au numéro 121. Le couloir d'entrée, tout étroit, est serré entre un débit de vins et une boucherie. Ce couloir mène à une courette d'aspect pauvre, sur laquelle s'ouvre une petite porte où on lit:Entrée, 50 centimes. Au delà de la porte, une échelle-escalier conduit le visiteur à deux étroites pièces d'entresol où l'on trouve--entourant un harmonium, une bannière et quelques tabourets--une soixantaine de tableaux, de dessins et de gravures accrochés aux murailles. C'est ici le siège d'une pauvre petite confrérie, les Franciscains de la Rosace, dont les membres se sont consacrés à l'art religieux. Eh bien, la foule ignore absolument ces oeuvres, dont quelques-unes sont belles. La critique les a généralement dédaignées; et combien, parmi les amateurs les plus avertis, savent qu'il existe à Vaugirard, en ce moment, un Salon d'art religieux,--qui est à voir?Je cite cet exemple-là, parmi beaucoup d'autres, parce qu'il est d'aujourd'hui, et afin de vous délivrer de tout remords, madame l'étrangère.Comment les étrangers ne seraient-ils pas excusables d'ignorer Paris, quand la plupart d'entre nous le connaissent si mal?** *Jadis, le Grand Prix était le dernier événement sportif et mondain de la saison. Il en marquait la limite exacte, le terme absolu. Après lui, toutes les licences étaient permises: qui se fût encore avisé, le Grand Prix couru, de venir chercher à Paris les règles du bon ton? Les législateurs et les sujets de la Mode se dispersaient, laissant dans leur empire se glisser, pour un temps, d'affreuses libertés. Et, sur le calendrier de l'Élégance, il fallait pousser jusqu'à la première quinzaine d'août pour trouver, enfin, les réunions de Deauville, impatiemment attendues après ce long interrègne: il est aujourd'hui supprimé, pour le plus grand profit de Paris et de ceux qui le visitent.Tout d'abord, le Grand Prix, qui se disputait vers la mi-juin, a été reculé au dernier dimanche du mois: et la «saison» s'est trouvée prolongée d'autant. Puis, après le Grand Prix, on a créé d'autres grands prix. Ainsi Juillet, autrefois délaissé, abandonné des grâces et de la fortune, amène désormais, chaque année, le retour de brillantes épreuves, largement dotées, d'une grande importance au point de vue hippique, et auxquelles les chefs-d'oeuvre de goût et de luxe réunis, suivant la coutume, dans les pesages, apportent un attrait toujours nouveau,--depuis le Prix du Président, d'une valeur de 100.000 francs, qui doit se courir dimanche sur le délicieux hippodrome de la Société sportive, à Maisons-Laffitte, jusqu'au prix Eugène Adam (80.000 francs) et à l'Omnium de Deux Ans (50.000 francs), réservés au dernier dimanche de juillet. Auteuil, Saint-Ouen, Saint-Cloud, Chantilly, le Tremblay, connaîtront également des après-midi dorés. Et c'est, au total--les chiffres méritent d'être cités--une somme de 955.700 francs, près d'un million, que distribueront, dans ce seul mois, aux heureux vainqueurs, les Sociétés de courses parisiennes.Il faudra voir, cette semaine et dans les semaines qui vont suivre, comment se gagnera cette fortune.Un Parisien.AGENDA (5-12 juillet 1913)Examens et concours.--Un concours s'ouvrira le7 juilletà l'École nationale d'agriculture de Grignon, pour la nomination d'un répétiteur de la chaire de technologie de cette école.--Un concours pour l'attribution de bourses entretenues par l'État dans les écoles pratiques de commerce et d'industrie aura lieu le7 juillet, au chef-lieu de chacun des départements où existent des écoles de cette catégorie.Les concours du Conservatoire.--Suite: le7 juillet, violon; le 8, piano (hommes); le 9, opéra; le 12, distribution des prix.Expositions artistiques.--Galerie Lévesque (109, faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (peintures, aquarelles, dessins).--Exposition de l'art du jardin en France: au pavillon de Marsan (Louvre), exposition rétrospective (peintures, dessins, gravures, tapisseries); à la Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris (conférences le vendredi à 4 heures); à Bagatelle, jusqu'au15 juillet, l'Art du jardin.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque), oeuvres d'artistes modernes.A la Société des Gens de lettres.--Le5 juillet, à 2 h. 1/2 à la Sorbonne, la Société des Gens de lettres fêtera le 75e anniversaire de sa fondation; le soir, au Grand-Hôtel, banquet suivi de concert.Sports.--Courses de chevaux: le 6 juillet, Maisons-Laffitte; le 7, Rouen, Amiens; le 8, Rambouillet; le 9, le Tremblay; le 10, Compiègne; le 11, Maisons-Laffitte; le 12, Saint-Ouen.--Cyclisme:au vélodrome municipal, à Vincennes, le6 juillet: finales du grand prix cycliste de la Ville de Paris; course de 50 kilomètres derrière tandems.--Automobile: les 12 et 13 juillet, grands prix de l'A C. F. motocyclettes et cyclecars, circuit de Picardie.--Aviron:dans le bassin de l'île des Cygnes, les13, 14 et 15 juillet, grand prix de Paris des joutes lyonnaises.Une chasse au faucon.--Le6 juillet, à Port-Aviation, à Juvisy, aura lieu un essai de résurrection de la chasse au faucon.LES LIVRES & LES ÉCRIVAINSLES NOCES DE DIAMANT DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRESUn homme de lettres de 99 ans,M. Fertiault.Samedi, alors que ce numéro aura déjà paru, la Société des Gens de lettres, en une série de solennités, célébrera le soixante-quinzième anniversaire de sa fondation. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, autour du président de la République, de ses deux prédécesseurs, des présidents des Chambres et du président de la Société des Gens de lettres, M. Georges Lecomte, seront réunis, en une séance solennelle, les représentants de tous les corps constitués de l'État, le corps diplomatique, l'Institut de France, toutes les compagnies et sociétés littéraires. Et de grandes voix, au cours de cette cérémonie, diront l'histoire de ce groupement exceptionnel qui, fondé en 1838 par Louis Desnoyer, Alexandre Dumas, Nisard, François Arago, Victor Hugo, Honoré de Balzac et Lamennais, sous la présidence de Villemain, fête aujourd'hui dans le plein épanouissement de sa puissante vitalité ses noces de diamant.Et l'on verra, parmi les gens de lettres réunis à la Sorbonne, un très vieil et très digne écrivain qui sera, l'an prochain, centenaire. M. François Fertiault, le doyen de la Société, poète, romancier, linguiste, bibliophile, est né à Verdun en 1814. Il a rimé ses premiers sonnets de collège sous Charles X. Il était déjà un homme d'expérience lors de la Révolution de 1848, et ses cheveux commençaient de blanchir en 1870. Il a écrit des romans, dont les titres jolis évoquent la littérature d'une autre époque:le Berger du Béage, le Garçon à Sylvain. On lui doit aussi des contes, des rimes bourguignonnes, des satires sur le dix-neuvième siècle et un certain nombre de traductions et d'ouvrages de bibliophilie. Et l'on dit que M. François Fertiault se propose de nous faire la surprise d'un livre à l'occasion de son centenaire, d'un livre qui ne sera peut-être pas encore son dernier livre.LE COMTE RODOLPHECertainement, lorsqu'il commença d'écrire sesMystères de Paris, Eugène Sue avait déjà connu le noble et séduisant personnage qui lui inspira son prince Rodolphe. Il aurait pu, en tout cas, le rencontrer aisément entre 1830 et 1840, dans les salons où fréquentaient la jeunesse dorée et la société étrangère. De toutes façons, il en avait énormément entendu parler. Le prince Rodolphe s'appelait alors, dans la vie réelle, le comte Rodolphe, le comte Rodolphe Apponyi. Il était attaché, en qualité de secrétaire, à l'ambassadeur d'Autriche à Paris, le comte Antoine Apponyi, son cousin. On le nommait, lui, à la cour et à la ville où il était également choyé, le comte Rodolphe tout court. C'était, vers 1830, un fin jeune homme de grande allure, avec une figure mince, un peu allongée qu'éclairaient de grands yeux très ouverts. Aux tempes, et selon la mode, les cheveux châtain blond étaient ondulés au fer. Une imperceptible moustache claire ombrageait les lèvres spirituelles. Et lorsque, dans son costume somptueux de magnat hongrois, en velours, soie et fourrures, marquetés d'or, ce grand seigneur de vingt-sept ans paraissait dans une soirée diplomatique ou faisait une entrée magnifique dans les salons royaux, tous les regards, émerveillés et soumis, des femmes, allaient à lui.Le comte Rodolphe eut certainement nombre de bonnes fortunes. Mais il ne paraît avoir connu que deux grandes affections féminines très profondes, très constantes, très attendries: l'une pour sa cousine l'ambassadrice, la délicieuse comtesse Antoine Apponyi, la «divine Thérèse», qui lui vint fermer les yeux lorsqu'il mourut prématurément à Vienne à l'âge de cinquante ans, après avoir vécu à Paris juste la moitié de sa vie. Son autre amour, reconnaissant et toujours ému, était pour la seconde femme de son père, une autre Thérèse, la comtesse de Serbelloni, qui éleva le jeune Rodolphe et qui demeura toujours pour lui sa «chère maman». Et c'est pour sa mère d'adoption qu'il rédigea chaque soir, de 1826 à 1851, les notes de sa journée parisienne et composa ainsi le volumineux manuscrit, le prodigieux trésor de documents vécus dont la révélation au public par M. Ernest Daudet[1] peut être considérée, dans le domaine des exhumations historiques, comme l'un des plus considérables événements de ces dernières années. Il vous faut, en effet, songer que, pendant sa longue jeunesse, le comte Rodolphe est, à Paris, l'arbitre des plaisirs et des élégances. Pour ses débuts, il organise les fêtes de l'ambassade avec tant de succès que bientôt les plus grandes dames recourent à lui pour présider aux bals qu'elles donnent. Tout le monde l'aime. Son inépuisable bonne grâce lui vaut la confiance et les confidences des belles ensorceleuses du temps. On le voit dans les salons des Montmorency, des Caraman, des Gontaut, des Narbonne, des Maillé, des d'Escars. Mais le comte Rodolphe ne s'occupe point que de frivolités. Il assiste en spectateur passionné aux spectacles de l'histoire, et, le soir venu, dans son journal, il note tout ce qui, grand ou mesquin, noble ou ridicule, l'a frappé pendant la journée qui vient de s'écouler; et, parfois, lorsqu'il s'agit de tracer un portrait décisif, avec un pittoresque personnel, ce grand seigneur hongrois retrouve la plume de notre Saint-Simon. Caustique et railleur, exprimant ses sympathies avec autant de vivacité que ses antipathies, il nous a dit avec une émotion irritée la chute de Charles X sans rien nous celer des faiblesses de cette fin de règne. Et cela donne la matière des premiers chapitres de ce journal, publiés il y a peu de mois.[Note 1:Journal du comte Rodolphe Apponyi, publié par Ernest Daudet, tome I (1826-1830), tome II (1830-1834). Plon, éditeur, ch. vol. 7 fr. 50.Le second volume, paru d'hier, et qui nous parle des difficiles débuts de la monarchie de juillet, est encore plus riche en observations inédites. Le tableau tourmenté de cette cour incertaine, menacée par l'émeute et dédaignée par la haute société fidèle aux exilés d'Holyrood, est d'une émouvante vérité. «Jamais, écrit le comte Rodolphe, une plus méprisable et périlleuse anarchie n'a pesé sur la France.» Les ambassades s'attendent, chaque jour, à être pillées. Le nouveau roi se soutient à peine. Il est, à tout instant, guetté par des assassins. On danse cependant beaucoup et partout, pour s'étourdir, mais on sait bien que l'on danse sur un volcan. Le 1er février 1832, dans un grand bal de la cour, on découvre une conspiration à dix heures du soir. Quelques minutes encore et il n'était plus temps. Huit conjurés se trouvaient là, mêlés aux invités du roi. Douze personnes devaient être simultanément poignardées: le souverain, le prince royal, Casimir Périer et ses ministres. La police est avertie par un transfuge. Les conjurés, à leur tour prévenus, disparaissent. Mais une atmosphère de terreur enveloppe le bal où la chose est sue. Le duc d'Orléans, nerveux, ne danse plus. Il revient constamment vers la reine et il avoue au comte Rodolphe qu'il se sent trop fatigué pour pouvoir attendre la fin du bal. Le comte Rodolphe, qui est demeuré très attaché aux souverains proscrits, n'aime point le duc d'Orléans qu'il égratigne à chaque page. «Un prince royal républicain, dit-il, est une chose fort plaisante à voir.» Ce qui ne l'empêche pas de demeurer l'un des assidus des Tuileries, à moins qu'avec d'autres jeunes gens des ambassades il ne préfère, le soir, «courir l'émeute». Après quoi, on s'en va souper chez Tortoni.Le choléra de 1832, qui tombe soudainement comme une malédiction sur la capitale de Louis-Philippe et qui met en deuil tous les salons de Paris, est également le sujet de notes très curieuses et très impressionnées, malgré leur écriture légère. Les médecins, impuissants, ordonnent, à tout hasard, des sangsues, de la glace, du charbon pilé.L'un d'eux dit au comte Rodolphe:--Mangez, buvez tout ce que vous voudrez. Vivez comme à l'ordinaire, et vous n'aurez point le choléra si vous n'avez pas la disposition; mais, si la disposition est dans votre corps, il n'y a rien au monde qui vous préservera, et vous êtes perdu sans retour si le choléra asiatique vous prend, car jamais personne n'en est revenu.--A la bonne heure, répond le comte, voilà qui est parler en honnête homme!Paris se tend de draperies mortuaires. La nuit, «on voit arriver de loin, dans les rues désertes, des hommes vêtus de noir, des torches à la main, avancer doucement à la triste lueur vacillante; on voit jusqu'à cinq cercueils entassés sur un corbillard fait pour n'en recevoir qu'un seul. Un réverbère rouge frappe vos yeux; il désigne le bureau de secours contre le choléra».Puis l'épidémie se dissipe. Mais l'agitation sociale continue, et c'est sur la chute du ministère Soult-Thiers-Guizot que se ferme le second volume de ce journal, abondant, espiègle, parfois injuste dans ses hautaines antipathies, mais où l'on ne trouve cependant point les férocités de plume de la comtesse de Boigne, ni les spirituelles cruautés de la duchesse de Dino.Albéric Cahuet.LES THÉÂTRESM. Léo Marchés a tiré une comédie du roman célèbre d'Alphonse Daudet:Tartarin de Tarascon. Cette adaptation, très fidèle, présente des qualités de pittoresque et de bonhomie; elle est des plus amusantes. Le publie y a pris grand intérêt et un plaisir non déguisé. Il faut dire que Tartarin c'est Vilbert, dont on ne saurait trop louer le talent comique, si aisé et si naturel, et qui a composé à souhait le héros de Tarascon. M. Lorrain, lui aussi, a campé un Bonnard tout à fait divertissant. Tous les rôles sont d'ailleurs excellemment interprétés par Mme Devimeur, Lorsy, Dancourt, Gravil et MM. Chabert, Basseuil, etc. La Porte-Saint-Martin a superbement mis Tartarin à la scène, dans de beaux décors de Jusseaume.DOCUMENTS et INFORMATIONSReproduction agrandie d'une des pièces d'argent frappéesen Allemagne pour la commémoration du centenaire de 1813.Une monnaie allemande commémore1813.De toutes manières l'Allemagne tient à célébrer avec éclat le centenaire durisorgimentonational. Ce ne sont que fêtes et solennités dans tous les États de l'empire et la pièce qui avait été demandée à Gerhardt Hauptmann, 1813, n'est qu'une manifestation de cette joie orgueilleuse et bruyante.Par ordre de l'empereur des pièces de monnaie de 1, 2 et 3 marks ont été frappées à cette occasion. Nous reproduisons ici, très agrandie, celle de 2 marks, qui vaut d'être décrite. Sur l'avers, elle porte la formule impériale «Deutsches Reich» et la date 1913. Le sujet, délicate attention, représente un aigle aux ailes éployées, symbole de l'Allemagne, qui étouffe dans ses serres puissantes un serpent tentant de l'atteindre une fois encore. Il n'y a aucune illusion à conserver en l'espèce: le reptile représente la France ou tout au moins Napoléon.La légende du revers explique la scène qui s'y trouve représentée:Der Kônig rief und alle, alle kamen--le roi appela et tous, tous accoururent. Légende qui semble bien n'être à tous égards qu'une légende, même historique, puisque Gerhardt Hauptmann, dans sa pièce précisément, a une fois de plus montré que c'était le peuple, «alle, alle» qui appela Frédéric Guillaume III, en 1813, fidèle allié encore de Napoléon Ier.On peut se demander s'il était particulièrement utile que l'Allemagne célébrât le centenaire de son indépendance en comparant la France--même impériale--à un serpent. Quels cris n'eussent pas manqué de pousser les pangermanistes si, à l'occasion du centenaire d'Iéna, nous eussions employé pareil symbole!Nous ne parlons pas de la valeur artistique de la pièce. Il suffira pour l'apprécier de considérer une seconde l'agrandissement que nous en donnons.La télégraphie sans fil sous le dôme de Florence.Le père Alfani, directeur de l'Observatoire de Florence, a voulu voir comment fonctionnerait une station de télégraphie sans fil complètement enfermée dans un monument, c'est-à-dire, en quelque sorte, mise sous cloche.Il a installé dans la cathédrale de Florence une antenne formée par trois fils suspendus à la coupole et allant s'accrocher, à 4 mètres du sol, à un pilier d'où part le fil unique reliant l'antenne aux appareils récepteurs. La prise de terre elle-même se trouve à l'intérieur du monument, car elle est branchée sur un conducteur de paratonnerre qui aboutit à un puits logé dans un mur.Cette installation originale permit d'entendre très nettement les télégrammes de la tour Eiffel, de Nordeich et de Toulon.Cette expérience montre sous une forme amusante la puissance de pénétration des ondes hertziennes à travers les murailles; elle semble d'autant plus probante que les nombreux paratonnerres plantés sur la coupole interceptent pour la conduire dans la terre une partie de l'énergie électrique.Le mouvement de la population française en 1912.La question de la population est passée au premier rang des préoccupations nationales; aussi doit-on enregistrer avec une certaine satisfaction les résultats de l'année qui vient de s'écouler.Pendant l'année 1912, en effet, la balance des naissances et des décès s'est soldée par un excédent de 57.911 naissances, tandis que l'année 1911 avait fourni un excédent de 34.869 décès.Mais il faut noter que c'est à la diminution du nombre des décès que l'on doit, en grande partie, de constater cet excédent de naissances.En effet, le nombre des décès en 1912 a été inférieur de 84.243 unités au nombre de 1911. En réalité, le nombre des naissances n'a augmenté que de 8.587. L'écart total est donc de 92.780 unités.Pendant la période 1907-1911, l'excédent annuel moyen des naissances sur les décès a été de 16.025, nombre bien faible.L'accroissement relatif de la population pour 10.000 habitants a été de 15 en 1912, tandis qu'il avait été de 18 en moyenne pendant la période 1901-1905, et de 7 seulement pendant la période 1906-1910.Il avait fait place, en 1911, à une diminution de 9 pour 10.000 habitants.En 1912, on a enregistré des excédents de naissances dans 56 départements, au lieu de 23 seulement en 1911.L'électrocution des animaux en Amérique.La ligue protectrice des animaux de Boston a fort à faire; en 1911, elle a dû recueillir 23.000 chats, 5.500 chiens, 175 chevaux, plus un grand nombre de lapins, d'écureuils et d'oiseaux.Devant les frais que nécessiterait l'entretien de tous ces abandonnés, la ligue s'est donné pour mission de les faire mourir aussi doucement que possible. Elle a installé à cet effet un matériel d'électrocution qui permet à un seul homme de tuer 200 chats ou chiens en une heure. Il faut faire passer le courant pendant une minute pour électrocuter un chat; une demi-minute suffit pour un chien.On détruit ainsi une moyenne de 2.500 animaux par mois.La production du diamant dans l'Afrique australe.Il y a quelques mois (avril 1913) nous donnions, d'après M. de Launay, l'évaluation de la production totale des diamants depuis l'origine de l'extraction, production dont la valeur se chiffrait par près de 5 milliards de francs. Examinons maintenant la valeur de la production actuelle des grandes mines de l'Afrique australe.Les trois principales compagnies exploitantes sont: la de Beers, la Compagnie Premier et la Jagersfontein. Voici le montant de la production au cours des dernières années:
La lre de 300 millions de microbes.La 2e de 600La 3e de 900La 4e de 1.200Total 3.000 millions de microbes.
Tous les vendredis, à 11 heures du matin, le professeur Chantemesse et son adjoint, le professeur Rodriguez, reçoivent à leur laboratoire de l'Hôtel-Dieu les personnes qui désirent être vaccinées. J'ai rencontré là des Parisiens et des Parisiennes de tous les mondes, qui viennent en pleine confiance, connaissant les résultats que j'indiquerai tout à l'heure.
Le docteur Vincent, médecin principal de l'armée, professeur au Val-de-Grâce, membre de l'Académie de médecine, comme le professeur Chantemesse, a commencé en 1908 ses études sur le vaccin antityphique.
Tout en reconnaissant la valeur des vaccins stérilisés par chauffage et antiseptisés, il leur trouve deux inconvénients:
1° La chaleur atténue un peu les propriétés du corps bacillaire;
2° Une autre atténuation est produite par l'introduction d'un antiseptique.
Ces atténuations, ajoute le docteur Vincent, modifient laqualitédu bacille; on ne saurait donc les compenser en augmentant laquantitédes bacilles injectés. D'ailleurs, on n'antiseptise aucun autre vaccin; si les manipulations sont bien faites, l'asepsie doit offrir une garantie suffisante.
Le professeur Vincent, médecin principal de l'armée, dansson laboratoire du Val-de-Grâce.
D'autre part, le bacille typhique, comme d'autres bacilles, présente des races multiples. Ces races varient avec les pays ou avec l'intensité des épidémies dans un même pays. Or, le docteur Vincent a constaté que le vaccin antityphique est plus énergique s'il estpolyvalent, c'est-à-dire si on le prépare en réunissant des bacilles de races diverses.
Dès lors, le mode de préparation adopté au Val-de-Grâce est le suivant:
On prend une culture très jeune de bacilles variés, culture de 18 heures. En ce court espace de temps, les sécrétions du bacille ont été peu abondantes, et la culture présente une virulence très faible. Au lieu de chauffer, on ajoute de l'éther: au bout de quatre heures, le bacille est tué. On retire alors l'éther par simple évaporation.
Des expériences comparatives faites par le docteur Vincent, il résulte que les cobayes injectés avec ce vaccin résistent à des inoculations de bacilles vivants assez fortes pour tuer d'autres cobayes traités avec du vaccin stérilisé par chauffage.
Le vaccin ainsi préparé contient 400 millions de microbes par centimètre cube. Les microbes étant moins atténués que dans les vaccins chauffés, on en injecte un nombre plus restreint: deux milliards seulement répartis en quatre injections à sept jours d'intervalle et ainsi dosées:
La lre avec 200 millions de microbes.La 2e avec 400La 3e avec 600La 4e avec 800Total 2.000 millions de microbes.
Ce vaccin n'est pas réservé exclusivement aux militaires; chaque lundi, à 11 heures du matin, le docteur Vincent reçoit au Val-de-Grâce tous les civils qui désirent être vaccinés. Là, comme à l'Hôtel-Dieu, on rencontre des personnes de tout âge et de toutes conditions.
Au petit nombre «relatif» de microbes injectés et à l'absence d'antiseptique, le docteur Vincent attribue le fait que ses vaccinés n'éprouvent aucune réaction pénible, alors que la douleur consécutive à l'emploi du vaccin chauffé fit un instant abandonner la vaccination dans l'armée japonaise.
L'impartialité me fait un devoir d'ajouter que les vaccinés du docteur Chantemesse, que j'ai eu l'occasion d'interroger à l'Hôtel-Dieu, affirment eux-mêmes n'avoir ressenti aucun malaise au cours du traitement. D'ailleurs, même en admettant que le vaccin japonais chauffé fût rigoureusement identique au vaccin chauffé français, les différences de climat, de race, voire de manipulations, ne permettent peut-être point de considérer comme scientifiquement comparables les résultats obtenus à Tokio et ceux obtenus à Paris.
Voyons maintenant les résultats, en nous tenant aux constatations officielles.
Pendant l'été 1911, le ministre de la Guerre chargea une mission d'aller appliquer la vaccination antityphique sur les troupes occupant les confins algéro-marocains. Chez les non vaccinés, la morbidité fut de 115 et la mortalité de 8 p. 1.000; aucun cas ne fut relevé parmi les hommes inoculés avec le vaccin du docteur Vincent. Le vaccin du professeur Chantemesse, inoculé à 44 militaires, donna aussi des résultats très satisfaisants.
Devant une expérience aussi concluante, l'emploi du vaccin Vincent fut pratiqué sur une vaste échelle. A la fin de 1912, le nombre des soldats vaccinés atteignait 10.000 en Algérie-Tunisie, et 37.000 en France. Chez ces 47.000 hommes, il ne s'est produit aucun décès; ou a seulement relevé, en Algérie, un cas de maladie qui fut attribué à l'emploi de vaccin trop vieux. Or, la moyenne des cinq dernières années accuse 11,23 cas pour 1.000 hommes, avec 1,59 de décès en Algérie-Tunisie, et 3,67 cas avec 0,47 décès en France.
En septembre 1912, une épidémie très violente éclata dans la garnison d'Avignon, forte de 2.053 hommes. Sur 1.366 hommes vaccinés--dont 841 pendant l'épidémie--il n'y eut aucun cas de Typhoïde. Sur les 687 hommes non vaccinés, on releva 155 cas et 21 décès.
A Paimpol, 400 civils vaccinés échappent au fléau, alors que le reste de la population présente 150 cas et 11 décès...
Un cas de fièvre typhoïde guérie par des inoculationsde vaccin.--Diagramme du professeur Chantemesse.
Le vaccin du professeur Chantemesse n'a pas été expérimenté officiellement sur une aussi vaste échelle; il a donné des résultats analogues. En 1912, M. Delcassé autorisa la vaccination facultative des équipages de la flotte et des ouvriers des ports. Sur un effectif de 67.000 hommes non vaccinés, on releva 542 cas, d'avril à fin décembre 1912. Les 3.107 vaccinés furent complètement indemnes.
Tout ce que nous venons de dire concerne la vaccinationpréventive. On a essayé et on essaie encore l'action du vaccin comme agent thérapeutique, oucuratif. Les résultats sont fort irréguliers.
Tantôt on obtient une guérison brusque et définitive après l'inoculation; tantôt on constate une simple amélioration; tantôt le résultat est nul. Notre diagramme montre l'évolution d'un cas où l'inoculation a réussi.
Pour combien de temps le vaccin confère-t-il l'immunité? C'est une chose que, seule, l'expérience apprendra.
Il nous suffit de savoir, pour l'instant--nous croyons l'avoir démontré--que la vaccination préserve sûrement de la fièvre typhoïde. Et, bien que plusieurs étrangers, notamment le professeur Wright, aient une part honorable dans cette nouvelle conquête de la science, nous pouvons sans chauvinisme attribuer la part la plus large à deux Français: le docteur Chantemesse et le docteur Vincent.F. Honoré.
Vaccination antityphique des militaires au Val-de-Grâce.
Chapeau et voilette,par Gosé
Bonnet de voyage,par Georges Lepape.
Emile de Girardin, de qui la mémoire demeure à jamais illustre parmi les hommes de notre métier, Emile de Girardin, après avoir débuté dans la carrière, en 1828, par la création d'un amusant recueil dont se divertissaient encore nos enfances, à l'aube de la troisième République, leVoleur, placé sous l'invocation double de Voltaire et de l'abbé Trublet, fondait l'année suivante laMode, qui devait être, dans son esprit, «le régulateur du monde élégant».
On n'avait pas oublié déjà, nonobstant la Charte, les souvenirs de l'ancienne monarchie, du temps où un coup d'oeil de Louis enfantait des merveilles et où la plus élégante, la plus policée des cours, donnait le ton à l'univers, impérieusement; M. de Girardin moins qu'un autre. Aussi, éditeur avisé, songea-t-il dès l'abord à placer sa jeune feuille sous un auguste patronage: S. A. R. Mme la duchesse de Berry daigna accepter d'être la protectrice officielle de laMode; des armoiries fleurdelysées en estampillèrent la première page.
Croquis de Sacchetti.
Hélas! M. de Girardin, si clairvoyant qu'il fût, n'avait pu tout prévoir. Avant que son aimable gazette eût atteint un an d'âge, survenaient les «Trois Glorieuses»; la monarchie légitime était précipitée. Il devenait bien vain, sinon quelque peu périlleux, de se réclamer, désormais, de la bienveillance de la fille des rois. Emile de Girardin, sans hésiter, vendit la Mode.
Elle n'abdiqua point. Créée pour représenter, dans le domaine de la fantaisie, la règle, l'autorité, elle demeura fidèle à son principe initial: en face de l'esprit nouveau elle incarna le vieil esprit. Elle se haussa à devenir un journal politique, un journal d'opposition farouche, et, par sa crânerie, conquit le droit de vivre, de durer davantage même que le régime qu'elle combattait, avec une place enviable dans l'histoire du journalisme.
M. Lucien Vogel songeait-il à ce précédent fameux quand, à l'automne dernier, il fondait saGazette du Bon Ton? Ecartons, s'il vous plaît, les arrière-pensées politiques: à l'âge qu'a laGazette, laModeétait descendue déjà dans l'arène des partis. Mais toutes les autres ambitions que réalisa sa devancière de 1830 sont permises, du moins, à la jeunesse de la nouvelle venue, après les heureux débuts qu'elle a faits. Je vois très bien son fondateur méditant, quelque soir à la lueur des lampes, sur telles de ces feuilles volantes que des beautés disparues maniaient jadis d'un doigt indifférent, et qui décorent aujourd'hui des boudoirs raffinés, dessins de Leclerc, de Denais, de Watteau, de Gabriel de Saint-Aubin, pour laGalerie des Modes, croquis enluminés de Vernet ou planches arrachées auJournal des Damesde La Mésangère, et se disant qu'après tout rien n'empêche de refaire, pour la délectation des amateurs de l'avenir--voire de ceux d'à présent--aussi bien, sinon mieux; qu'Abel Faivre, Pierre Brissaud, Bernard Boutet de Monvel, Maurice Taquoy, Brunelleschi, vingt autres ont, tout autant que les «petits maîtres» du dix-huitième, le sens des élégances françaises, l'imagination déliée, abondante et légère, le crayon alerte et le pinceau souple; que, par ailleurs, un homme de goût qui voudrait tenter l'aventure, trouverait à sa disposition des procédés de reproduction autrement variés et fidèles, des ressources matérielles autrement complètes qu'on n'en possédait voilà un siècle, voilà seulement vingt ans. Il n'en faut pas plus à un journaliste jeune, actif, entreprenant, pour se décider. Alors, vite à l'oeuvre! Et d'abord, il serait puéril de songer à créer un «journal de modes» si l'on n'est en liaison avec ceux-là mêmes qui régissent la mode. M. Lucien Vogel eut la bonne fortune de rencontrer le plus sympathique accueil auprès des princes de cet empire aimable et frivole: je cite, d'après laGazetteet, selon sa formule, «par ordre alphabétique» Chéruit, Douillet, Doucet, Paquin, Poiret, Redfern et Worth.
Comme illustrateurs, il pensa à ceux qu'on a nommés plus haut, plus quelques autres, Antonio de La Gandara, Carlègle, Georges Barbier, Gosé, Ch. Martin, André E. Marty, Georges Lepape, Maggie...
Enfin, les agrégés, les docteurs ès élégances auxquels allaient être confiées les chaires de cette université du bon ton, furent non moins soigneusement choisis: on déploya un raffinement de coquetterie à mêler à des écrivains aux précieux talents les amuseurs mondains les plus dûment brevetés. Des proses futiles comme des bavardages de boudoirs ou serties d'idées savoureuses qui y chatoient pareilles à des fils d'or fin dans une trame de soie pure, sont signées tour à tour Marcel Boulenger et Gabriel Mourey, André de Pouquières et Jean-Louis Vaudoyer. M. Henri de Régnier a donné à laGazetteun conte exquis, et ce sage et souriant Henri Bidou, le successeur, au grave rez-de-chaussée des Débats, du poète desMédailles d'argile, n'a pas dédaigné de préfacer, de présenter au public la jeune revue, d'en révéler les ambitions et d'en exposer la doctrine.
«On voudrait, écrivait-il, recueillir dans ces pages cette grâce du temps présent éparse au Bois, à la comédie, aux courses, aux thés, à un dîner, à une fête, et la prenant toute vive à l'esprit même de ceux qui la créent, en conserver ici la fraîcheur.»
Aimable programme, et digne qu'on y applaudisse. Mais comment le réaliser? D'une part, en recueillant «les idées de toilettes inventées par des artistes», en leur demandant des «inventions de parures»; de l'autre, en les chargeant de reproduire, en des planches soigneusement exécutées, «les toilettes inventées au contraire par les couturiers et réalisées par eux», en d'autres termes en leur confiant le soin de faire «les portraits de ces toilettes». Pour dire vrai, je n'ai dans la première formule qu'une demi-confiance. Si certains chapeaux imaginés--sans grand effort apparent--par Paul Méras, J. Gosé, Louis Strimpl, Georges Lepape sont amusants, les quelques toilettes sorties toutes parées du cerveau de dessinateurs même en vogue, sans la collaboration de l'homme de métier, je veux dire du couturier, m'apparaissent très inférieures en harmonie aux autres, conçues par les couturiers seuls. Les artistes du pinceau et du crayon me semblent manifester pour les réalités un trop superbe dédain; le procédé d'exécution leur doit paraître assez contingent,--quand tout, au contraire, dépend de lui. D'abord ils rêvent, puis griffonnent. LeGilles, «grand manteau pour l'hiver», de M. Georges Lepape, de qui le talent est ici hors de conteste, n'est qu'une pittoresque fantaisie, et quant aux projets de M. Bakst, rien de plus laborieux, de plus saugrenu, de plus barbare, de moins français surtout. On brûle de lui crier, transposant Molière: «Watteau, avec deux traits, en dirait plus que vous.»
La silhouette nouvelle, croquis de Sacchetti.
Projets de chapeaux par J. Gosé et P. Méras Projets de chapeaux par Louis Strimpl.
LES TROIS ROBES NEUVESDessin de Georges Lepage
JE SUIS PERDUERobe d'été de ChéruitDessin de Pierre BrissaudLE JEU DES GRACESRobe d'après-midi de PaquinDessin de Georges Barbier
M. Bakst et ses émules en ce genre oublient que dessiner, ce n'est pas seulement arrêter d'un trait une forme, c'est modeler, c'est draper, sans cesse.
Coiffure de théâtre,par Paul Méras.
En ce moment, il me ressouvient de ces prodigieux cours de costume que professait naguère, une ou deux fois l'an, à l'École des Beaux-Arts, M. Heuzey. Avec quel art souverain, chiffonnant un tissu vulgaire, le maître dressait sur l'estrade Eos se dévoilant, une figurine tanagréenne ou une comédienne de Pompéi! Il pétrissait l'étoffe comme un grand sculpteur la glaise. Or c'est ainsi que je me représente l'art du couturier artiste; ainsi que je le vois, parant de velours ou de taffetas, de gaze ou de drap, suivant le caractère même de la forme féminine qu'il a devant lui, l'élégante qui se confie à son expérience, à son tact. Quel peintre, quel dessinateur, à moins d'une miraculeuse prédestination, aurait ce don?
Combien je préfère les spirituels croquis de M. Sacchetti synthétisant, juste à la limite de la caricature, laSilhouette nouvelle, cette cocasserie, non dénuée de charme, de la femme de cette saison et des dernières, cette démarche gênée, ces gestes hésitants qu'entrave et retient la peur de rompre fâcheusement un équilibre bien instable,--ou encore les interprétations que donnent, de toilettes créées par les couturiers amis de laGazette du Bon Ton, les collaborateurs attitrés de la sémillante revue.
LA MINIATURE ANCIENNERobe de dîner de RedfernDessin de Bernard B. de Monvel
Leur ingéniosité s'y révèle jusque dans le choix des titres, leur sens esthétique affiné, par la joliesse, l'harmonie, la grâce des compositions où ils présentent les éphémères chefs-d'oeuvre auxquels ils ont assumé d'assurer la survie. Car c'est en cela que laGazetted'aujourd'hui l'emporte sur ses devancières, et que ses gravures de modes diffèrent de celles dont se contentait jusqu'ici l'âme ingénue et modérément assoiffée de beauté des tailleuses et des lingères, et dont nous ne prononcions le nom qu'avec dédain: être «mis comme une gravure de mode», quelle infélicité!
Ces gravures-ci s'intitulentUn peu d'ombre, enfin!... le Jeu des Grâces, Je suis perdue, l'Oiseau de Paradis, la Miniature ancienne, Sur la terrasse, Ah! mon beau château, la Caresse à la rose, Lassitude, Soyez discret, Faitesentrer!...et donc, elles ont «des sujets», tout comme des tableaux. Et il en est de purement exquises,--la Coquette surprisede Worth et André Marty, entre autres. On jugera, par les quelques reproductions que nous en donnons, de l'esprit qui les anime.
Je vois très bien des pages commeles Trois robes neuves, reproduites ici, où M. Georges Lepape a évoqué, avec un narquois humour, la stupéfaction d'une famille bourgeoise et un tantinet arriérée, devant les fantaisies d'aujourd'hui, comme leMariage au château, parfait spécimen de l'art sobre et aristocratique de M. Pierre Brissaud, ou comme laFemme au paravent, «manteau de cour» par Abel Faivre, pieusement recueillies par un «curieux» de l'avenir, et, savamment encadrées, souriant aux murs de quelque petit salon intime...
SUR LA TERRASSERobes d'après-midi de WorthDessin de James Gosé
L'art, le soin avec lesquels sont exécutées ces images leur confèrent tous les titres à cet enviable honneur.
Si, pour l'interprétation des dessins, on a renoncé à la gravure sur bois, on demeure fidèle, à laGazette, quant au coloriage des planches hors texte, qui abondent dans chaque numéro, au patron ou pochoir. Manié par des artisans experts, il produit des fac-similés étonnants de perfection, et apparente un peu plus, s'il se peut, aux oeuvres du dix-huitième, ces productions de contemporains. Et si les harmonies en sont parfois un peu vives, c'est un défaut léger que se chargera bien de corriger le temps; quelques déjeuners de soleil remettront tout au point.
Encore que cette aimable revue n'ait pas atteint le terme de sa première année, les premières toilettes qu'elle fixa ont déjà je ne sais quelle mélancolique saveur de choses désuètes, passées,--tant sont fugaces les caprices de l'éternel féminin! Et déjà, l'on a le recul suffisant pour juger du style des couturiers en vogue, comparer la manière théâtrale, affectée, tarabiscotée de celui-ci, au genre simple, clair, logique, de pure tradition française, enfin, de cet autre.
Aussi bien, laGazetteprétend-elle ne point borner l'exercice du magistère qu'elle ambitionne au seul royaume du chiffon. Si elle promène son coup d'oeil souverain sur l'une après l'autre des provinces de ce capricieux empire, si tels des exégètes expérimentés que j'ai nommés commentent tour à tour, avec le sérieux qui sied, le dogme de l'ombrelle et celui du bonnet de nuit, discutent l'évangile relatif aux pendants d'oreilles et celui qui a trait à la cravate, si un esprit hardi, même, s'aventure jusqu'à consacrer un chapitre aux «alentours, pourtours et dessous»--honni soit qui mal y pense--d'autres suivent la fantasque mode au théâtre, aux premières tapageuses, aux grandes ventes, qui sont bien aussi de leur ressort. Et leurs consultations, leurs arrêts, leurs monitoires, au nom du Bon Ton, sont imprimés, chaque mois, dans la plus classique et la plus seyante typographie qui soit: car M. Lucien Vogel travaille bien plus, peut-être, pour les bibliophiles que pour les snobs. Et c'est cela qui recommande à l'attention sa si jolie revue, c'est pour cela queL'Illustration, toujours à l'affût des choses actuelles, neuves surtout, sympathique aux efforts vers la perfection dans un domaine qui l'intéresse entre tous, puisqu'elle y a sa bonne place, devait à ses traditions d'applaudir à ces captivantes images, à ce texte élégant, à tant de «bel ouvrage».Gustave Babin.
LES BÉQUILLES
Ce sont les deux ancêtres du village... Longtemps, très longtemps, ils ont vécu côte à côte, participant tous deux à la vie de la petite commune, qui s'est déroulée, devant ces humbles témoins, avec ses joies et ses deuils. Et le temps, à mesure que les années s'écoulaient, les a pareillement affaiblis. Courbée par l'âge, la bonne vieille ne marche plus aujourd'hui qu'avec l'aide d'une canne et d'un bâton rustiques. L'église, elle aussi, a ses béquilles, ses pauvres béquilles qui la soutiennent et lui permettent encore de dresser vers le ciel, au-dessus de la campagne, son clocher dont la croix s'incline. Elle apparaît comme la vénérable aïeule dont l'existence est liée à celle du village, sans laquelle il ne serait qu'une réunion de maisons privée d'âme: elle dit la longue communion des hommes sur un même coin de terre française. La laissera-t-on achever, sans s'occuper d'elle, sa mélancolique destinée? En faveur de l'église rurale, de la petite église qui ne se prévaut ni de merveilles d'architecture, ni de souvenirs historiques, des voix généreuses, éloquentes, se sont fait entendre. «Ce ne sont pas seulement les belles églises que nous voulons sauver, a dit récemment à la Chambre des députés M. Maurice Barrés, ce sont encore les autres, celles qui n'ont pas de beauté.» Une loi tentera désormais de les protéger. Et bientôt, espère-t-on, dans toute la France, les églises les plus modestes, rajeunies, n'auront plus besoin de béquilles.
LES PETITS CAVALIERS DU BOIS
Récemment, nous montrions, restitué par un vivant dessin, l'un des tableaux familiers qui s'offrent quotidiennement le matin, au Bois: le salut du cavalier aux promeneuses des «Acacias», arrêtées au bord du sentier, le temps d'échanger, avec le parfait gentleman qui, du haut de sa monture, s'incline, de légers propos.
Voici d'autres visions coutumières, surprises, au hasard des rencontres, par le photographe en quête de gracieux instantanés: elles évoquent, non point l'heure élégante, à laquelle il est de bon ton d'apparaître, dans les allées consacrées par la Mode, mais l'heure familiale, qui est celle du bon sport et du salutaire exercice, l'heure des enfants. Ils viennent au Bois à cheval, comme de grandes personnes, sous la conduite de leur père, qui croit aux bienfaits de l'équitation, et leur en inculque les principes. Et c'est, pour eux, un plaisir qu'ils préfèrent sans doute à tous les jeux de leur âge, d'apprendre à manier le docile animal, approprié à leur petite taille, qui leur est confié, et de trotter librement, le nez au vent, dans la fraîcheur matinale. Garçons et fillettes--celles-ci montant en amazone ou enfourchant leur poney--ont déjà, en selle, jolie et souple allure: quelle meilleure école pour leur apprendre le sang-froid, l'adresse, et développer harmonieusement leurs jeunes forces?
De brèves dépêches, qui ont passé un peu inaperçues, ont annoncé, voici trois semaines, qu'un tremblement de terre s'était produit en Bulgarie, et avait eu une légère répercussion jusqu'à Bucarest, à Salonique et à Temesvar, en Hongrie.
Ces informations n'avaient pu laisser prévoir l'étendue de la catastrophe, qui, à ce moment critique de l'histoire bulgare, a été considérée par les populations superstitieuses comme un fléau de Dieu: on imagine l'impression qu'a dû faire parmi elles l'écroulement de la vénérable église Sainte-Bogoroditza, où fut couronné, en 1908, le roi Ferdinand: il n'en reste aujourd'hui que des ruines lamentables.
A Sofia, le tremblement de terre, faiblement ressenti, ne causa, par les rues, qu'une assez vive panique, rapidement calmée. C'est à Tirnovo, la vieille capitale bulgare, et dans ses environs, qu'il a exercé ses plus grands ravages.
Ce qui reste de l'église Sainte-Bogoroditza, àTirnovo.--Phot. Tolnai Vilaglapja.
Nos photographies--qui furent prises à grand'peine et, nous dit-on, malgré la défense des autorités peu désireuses de voir se répandre de trop impressionnantes images--attestent, mieux qu'aucun récit, l'importance de la catastrophe. A Tirnovo, outre l'église Saint-Bogoroditza, le gymnase, qu'une première secousse avait endommagé fortement, comme le montre un de nos clichés, fut anéanti par une seconde: des blessés de la guerre, pour la plupart officiers, qui y étaient soignés, périrent, ensevelis sous les décombres.
La ville voisine de Gorna-Oréchovitza a été également très éprouvée. A lui seul, l'effondrement du lycée de jeunes filles a fait près de soixante victimes, dont dix-huit furent tuées sur le coup. Et c'est un sentiment de profonde pitié que provoque le spectacle de ces petites mortes couchées en leurs cercueils fleuris, auprès desquels les parents agenouillés viennent une dernière fois pleurer.
UN DEUIL NATIONAL EN BULGARIE. --Après l'effondrement dulycée de jeunes filles, à Gorna-Oréchovitza: les cercueils fleuris des victimes.
Un iceberg de 280 mètres de long sur 160 mètres de largeet 70 mètres de hauteur apparente, rencontré, sur la route du Havre àQuébec, par le steamer françaisCaroline.
A ceux qui n'ont jamais navigué dans la région des icebergs, notre photographie donnera une idée de l'impression que peut causer aux voyageurs la rencontre d'une de ces énormes glaces flottantes contre lesquelles se brisent les plus puissants paquebots. Cette fois l'iceberg est attendu, avec plus de curiosité que d'angoisse; signalé depuis quarante-huit heures par la télégraphie sans fil, il apparaît au crépuscule, formant sur l'Océan grisâtre une montagne lumineuse qui glisse majestueusement sous les yeux de passagers avides de contempler en toute sécurité le géant qui aurait pu causer leur perte.
Notre photographie a été prise le 27 mai dernier, dans les eaux où périt leTitanic, à bord du steamerCaroline, de la Compagnie Générale Transatlantique, qui se rendait du Havre à Québec. Deux jours auparavant, le steamer anglaisRoyal-Edward, faisant route inverse, annonçait six icebergs dont les positions furent bientôt confirmées par deux autres navires; aux heures prévues par les calculs du commandant, le Caroline apercevait les glaçons gigantesques dont il lui avait été facile d'éviter l'approche. L'iceberg que nous représentons mesurait environ 280 mètres de longueur sur 160 mètres de largeur et 70 mètres de hauteur. Si l'on songe que le volume de la partie submergée représente sept ou huit fois le volume de la partie flottante, on comprend le danger du moindre choc contre une pareille masse.
Naguère encore, ce danger était constant durant la nuit et pendant les nombreuses journées de brume qui attristent la région de Terre-Neuve; aujourd'hui, les renseignements échangés entre les paquebots par la télégraphie sans fil apportent aux navigateurs un élément de sécurité considérable.
Ces renseignements s'échangent bénévolement, en vertu d'un sentiment de solidarité spontané, mais sans méthode. Aussi, un groupe d'armateurs anglais a-t-il cru devoir prendre une initiative qu'on ne saurait trop louer. Il a affrété le bateau qu'utilisa naguère le docteur Bruce pour son expédition antarctique, laScotia. Ce navire croise sur les bords de la banquise, au nord des routes de navigation, afin d'observer la marche des icebergs dont il signale la position probable, par télégraphie sans fil, aux paquebots dont les propriétaires contribuent aux frais de la croisière. Les renseignements recueillis sont, en outre, portés sur les cartes spéciales publiées chaque semaine par l'Office météorologique de Londres.
Le rapide de Mostar à Sarajevo dans la rivière deNarenta. La locomotive est dans le lit du fleuve, presque complètementsubmergée; elle a entraîné le wagon (brisé dans la chute) du personnelde service et les deux premiers wagons de voyageurs arrêtés au bord ducourant torrentueux, après avoir plusieurs fois culbuté sur eux-mêmes,Phot. Nedelkovitch.
C'est de la montagneuse Herzégovine que nous vient l'impressionnant cliché reproduit ici,--l'un des plus curieux sans doute qui ait jamais été pris d'une catastrophe de chemin de fer.
L'accident s'est produit le 22 juin dernier, en pleine nuit, sur la ligne allant de Mostar à Sarajevo: un bloc détaché de la paroi rocheuse qui la longe, dans une de ses parties les plus pittoresques, fit dérailler le rapide, dont la locomotive vint se jeter dans la rivière Narenta, où elle s'enfonça, à une profondeur de 15 mètres. Deux voitures du convoi s'arrêtaient sur la berge, tandis qu'une troisième, ses attaches avec les précédentes rompues, demeurait suspendue, comme en équilibre, au bord de la voie.
Le chiffre des victimes s'est élevé à deux morts et à une douzaine de blessés.
Prince de Galles. M. P. Cambon. Princesse Mary. Le roi. M. Poincaré. La reine. M. Pichon Duchesse de Connaught.La tribune d'honneur.
Arrivée dans l'arène des officiers du cours d'instructionde l'École de Saumur.--Phot. Chusseau-Flaviens.LE VOYAGE PRÉSIDENTIEL A LONDRES.--Au concours hippique de l'Olympia.
La chaleureuse sympathie que le peuple britannique avait témoignée à M. Raymond Poincaré dès son arrivée sur le sol anglais ne s'est point démentie fin seul instant, jusqu'à l'heure où le président de la République s'est rembarqué, à Douvres, pour regagner la France à bord du paquebotPas-de-Calais, auquel les cuirassésGloire, Condé et Marseillaisefaisaient escorte.
Au sortir du banquet du Guildhall, où nous l'avions laissé dans notre compte rendu de la semaine dernière, M. Raymond Poincaré rentrait à York House, qu'il habitait, et recevait tour à tour les délégations des municipalités de Londres et du comté, les sociétés franco-anglaises. Le soir, il offrait au roi George, à l'ambassade de France, un dîner officiel, auquel assistaient le prince de Galles, le duc de Connaught, les membres du corps diplomatique,--en tout, quatre-vingt-un invités en habit noir, sans un uniforme...
La matinée du lendemain--la dernière journée officielle de ce voyage--fut consacrée à un pieux pèlerinage à Windsor, où M. Raymond Poincaré allait porter des fleurs sur les tombeaux du roi Édouard VII et de la reine Victoria. A midi, il était de retour à Londres. Il devait y être, à déjeuner, l'hôte de la colonie française. Dans cette réunion intime, familiale, où l'on se retrouvait entre compatriotes, on a, en toute sincérité, rendu hommage à la courtoise hospitalité du peuple britannique, reconnu l'enthousiasme sincère qu'il témoignait au représentant de la France et où le président de la Société française de bienfaisance, M. Lebègue, a voulu voir le gage d'une «ère nouvelle de repos et de prospérité»,--voeu de travailleurs dont l'oeuvre ne saurait être féconde que dans la paix.
Un peu plus tard, le président assistait, à l'Olympia, en compagnie du roi, de la reine, et du prince de Galles, à une séance du concours hippique et pouvait applaudir au triomphe de quelques officiers français qui comptent parmi les meilleurs cavaliers de l'armée, et notamment aux élégantes évolutions des écuyers de Saumur merveilleusement fringants sous leurs sobres uniformes noir et or.
Le soir, troisième dîner de gala: au Foreign Office, où M. Poincaré était l'hôte du ministre des Affaires étrangères, sir Edward Grey, qui avait, à cette occasion, sorti de ses écrins un service fameux en or massif, d'une valeur d'un million un quart.
La dernière poignée de main présidentielle sur le solbritannique: le maire de Douvres salue M. Poincaré revenant de Londres.Phot. Chusseau-Flaviens.
Un bal à la cour clôtura ces fêtes. Quoique l'heure fût tardive, une foule immense était venue saluer le président au passage, comme il se rendait du Foreign Office au palais de Buckingham.
Le 'président ne prit pas part aux danses. Assis sous un dais, où trois fauteuils avaient été disposés, pour le roi, pour la reine et pour lui, il vit les souverains ouvrir le bal et danser le premier quadrille composé de vingt-deux couples.
En se retirant, un peu après minuit, le président de la République prenait officiellement congé de ses hôtes royaux. Mais le roi, par une attention infiniment délicate, tenait, le lendemain matin, à aller, avec le prince de Galles, le saluer à la gare de Victoria, où il s'embarquait à 10 heures. De joyeux hourras fêtèrent et le souverain et son hôte prêt à le quitter.
Cette dernière ovation, ajoutée à tant d'autres, était bien faite pour laisser à M. Raymond Poincaré un émouvant souvenir. Les adieux du roi, du prince et du président furent plus cordiaux encore, de façon évidente, que ne l'avaient été les souhaits de bienvenue, les poignées de main plus affectueuses, plus longues même qu'à l'arrivée. Il est certain que le président a conquis dans les coeurs anglais les plus durables sympathies, non seulement à la cour, et dans les milieux gouvernementaux où l'on a pu apprécier ses éminentes qualités, mais parmi ceux qui l'ont vu dans les diverses cérémonies officielles, qui l'ont entendu exprimer, au nom de la France, notre sentiment national et qui ont été profondément impressionnés par son éloquence sobre, élégante et substantielle. Quand, au Guildhall, où il prenait plus directement contact avec la grande cité, représentée par son élite, sa voix claire monta vers les voûtes de chêne, égayées des étendards des antiques corporations, ce fut, parmi la foule un émerveillement. Même les auditeurs auxquels notre langue demeurait mystérieuse semblaient subir le charme de cette parole nette, de cette impeccable diction.
Retrouvant, à Calais, la terre de France, le président de la République exprimait en ces ternies l'impression que lui laissait ce mémorable voyage:
«Où sont les rivalités et les luttes d'autrefois? Les deux peuples dont les dissentiments ont si longtemps influé sur notre destinée sont maintenant unis dans une même pensée de concorde et de paix. L'accueil qui vient d'être fait par la ville de Londres au représentant de la France est une nouvelle manifestation de leur amitié; et puisque c'est à Calais que j'ai, pour la première fois, l'occasion de prendre la parole à mon retour, vous me permettrez d'envoyer d'ici à la noble nation britannique, avec l'expression profondément émue de ma gratitude, le salut cordial de la République française.»
M. Pognon (Havas). M. S. Pichon. M. Poincaré. M. Pierron, dr de la Cie du Nord.La traversée du détroit à bord du vapeurPas-de-Calais, escorté par des bâtiments de guerre.
A Calais: le salut des fillettes des écoles communales encostume local.--phot. Chusseau-Flaviens.LE RETOUR DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE EN FRANCE
Une dame étrangère m'écrit:
«Paris, où je n'étais pas venue depuis plusieurs années, m'amuse, m'effare et ne me satisfait pas pleinement. Peut-être cela vient-il de ce que j'y suis mal guidée, et par des gens de trop d'esprit--ou d'esprit léger--qui s'imaginent que nous ne venons chercher chez vous, nous autres, que du plaisir, ou des sujets d'ahurissement?
» C'est ainsi que je me suis laissé mener, depuis huit jours, à travers des music-halls dont les programmes ne m'ont pas paru tous prodigieusement originaux... J'ai eu, toute une soirée, les oreilles cassées par le vacarme instrumental d'une fête foraine à côté de laquelle s'ouvrait un établissement de plaisir qui nous est très recommandé par les guides; et là ce ne sont pas seulement mes yeux et mes oreilles qui ont souffert de trop de lumières et de trop de bruit: je me suis demandé, à la vue de ces exercices et de ces jeux dont chacun semble un défi aux règles de la joie normale et de la raison, si je devenais folle ou si j'étais entrée dans une maison de fous?
» Le lendemain, c'était sur la rive gauche qu'on me conduisait: dans une autrecitéde plaisir; cité magique, et dont l'enseigne--anglaise comme celle de la veille--nous annonçait les divertissements les plus parisiens; et je vis là quelque chose d'inouï: le tango dansé--et délicieusement, je le reconnais--par des femmes du monde! Elles ont, dans la «cité magique», leur coin à elles, c'est entendu; et elles ont aussi leurs danseurs à elles, vous n'en doutez pas. N'importe. Elles sont là. Et elles nous donnent, le plus simplement du monde, le spectacle de leurs audaces. Elles ont l'air de nous dire, en passant: «Vous voulez savoir, mesdames et messieurs, ce que c'est que Paris? Eh bien, regardez... c'est ça.» Je suis sortie de là très troublée. Je l'étais encore bien davantage, vingt-quatre heures après. Un ami à qui je demandais de me montrer une Exposition d'art me dit: «J'ai votre affaire.» Cet ami est un terrible pince-sans-rire. Il m'a menée voir, rue La Boétie, les dernières productions du génie futuriste italien, dont vous nous parliez, il y a huit jours. Je n'en suis pas encore remise. Et je me pose une question qui m'attriste. Je me demande: «Est-ce qu'ils ne sont pas en train de devenir un peu fous, à Paris?»
Non, madame; ils ne deviennent pas fous le moins du monde; mais vous avez très bien compris la raison des petites déceptions dont vous souffrez: on vous guide mal. On ne vous montre de Paris qu'une façade étincelante ou des aspects comiques, sous lesquels, il y a un autre Paris que les étrangers, que les provinciaux même, nos compatriotes, ne connaissent guère.
Ce Paris-là aussi est à voir; et vous avez raison: nous devrions nous appliquer davantage à y promener les étrangers qui nous font visite. Car il est incapable, ce Paris-là, de se montrer lui-même. Il est discret, un peu sauvage; il fuit le tapage, et il a horreur de la publicité. Il a pourtant, comme l'autre, son programme de plaisirs quotidiens. Plaisirs de jour; plaisirs du soir, mais si paisibles, et entourés d'un mystère si charmant!
Connaissez-vous, madame l'étrangère, les concerts de nos jardins publics? Avez-vous vu se grouper sous la verdure des arbres, autour de nos gentils orchestres militaires, ces auditoires recueillis de petites bourgeoises, de vieux retraités, de nourrices, de petits télégraphistes et de petits pâtissiers? Ah! ceux-là n'entendent rien à la musique «d'avant garde»; mais regardez leurs figures, cependant que défilent, sous le bâton du chef, les opéras familiers, les «airs connus» sur chacun desquels le petit télégraphiste lui-même met un nom: Gounod, Félicien David, Auber, Massenet... Regardez: à cette époque-ci de l'année, quand l'air est doux, quand les arbres sont chargés de feuilles et les jardins pleins d'enfants, ces «musiques de squares» entre quatre et six heures,--ces concerts où la foule élégante ne va pas, c'est un des plus jolis aspects de Paris.
Et le théâtre des Tuileries, le connaissez-vous, madame l'étrangère? Ce théâtre où l'on joue, le soir,Carmenet leDomino noiren plein vent, devant un parterre de petites chaises, où les places les plus chères coûtent vingt-deux sous, et sur lequel de menues lampes électriques accrochées aux branches des arbres répandent une si jolie clarté lunaire? Là non plus le «monde» ne va pas. Mais le «monde» ignore le chemin du théâtre des Tuileries; il y a dans Paris, des deux côtés de l'eau, une clientèle d'habitués qui le connaît bien, et qui souhaite même qu'on n'en parle pas trop! Amener la foule autour d'elle, ce serait gâter tout son plaisir.
Tout de même qui voudra être le Joanne ou le Boedeker de ce Paris inconnu? révéler aux étrangers ce que peut donner de joie--j'entends d'intelligente et honnête joie!--à un touriste fatigué une soirée d'été passée, avec ou sans musique, dans les sentiers du parc Montsouris, sur les hauteurs des Buttes» Chaumont, et en combien d'autres coins, délicieux et ignorés, de cette prodigieuse ville! Vraiment, il y a là un livre à faire; un livre charmant sur le «Paris qu'on ne voit pas»; sur ses paysages, ses aspects pittoresques et moraux, les braves gens qu'on y rencontre et les jolies choses à y découvrir. Madame l'étrangère, connaissez-vous une Exposition de peinture qu'on appelle laRosace?Non, évidemment. Permettez-moi de vous en indiquer le chemin.
Il faudra prendre le Nord-Sud, et s'arrêter à la stationFalguière. La rue de Vaugirard est en face de vous. Avancez, je vous prie, jusqu'au numéro 121. Le couloir d'entrée, tout étroit, est serré entre un débit de vins et une boucherie. Ce couloir mène à une courette d'aspect pauvre, sur laquelle s'ouvre une petite porte où on lit:Entrée, 50 centimes. Au delà de la porte, une échelle-escalier conduit le visiteur à deux étroites pièces d'entresol où l'on trouve--entourant un harmonium, une bannière et quelques tabourets--une soixantaine de tableaux, de dessins et de gravures accrochés aux murailles. C'est ici le siège d'une pauvre petite confrérie, les Franciscains de la Rosace, dont les membres se sont consacrés à l'art religieux. Eh bien, la foule ignore absolument ces oeuvres, dont quelques-unes sont belles. La critique les a généralement dédaignées; et combien, parmi les amateurs les plus avertis, savent qu'il existe à Vaugirard, en ce moment, un Salon d'art religieux,--qui est à voir?
Je cite cet exemple-là, parmi beaucoup d'autres, parce qu'il est d'aujourd'hui, et afin de vous délivrer de tout remords, madame l'étrangère.
Comment les étrangers ne seraient-ils pas excusables d'ignorer Paris, quand la plupart d'entre nous le connaissent si mal?
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Jadis, le Grand Prix était le dernier événement sportif et mondain de la saison. Il en marquait la limite exacte, le terme absolu. Après lui, toutes les licences étaient permises: qui se fût encore avisé, le Grand Prix couru, de venir chercher à Paris les règles du bon ton? Les législateurs et les sujets de la Mode se dispersaient, laissant dans leur empire se glisser, pour un temps, d'affreuses libertés. Et, sur le calendrier de l'Élégance, il fallait pousser jusqu'à la première quinzaine d'août pour trouver, enfin, les réunions de Deauville, impatiemment attendues après ce long interrègne: il est aujourd'hui supprimé, pour le plus grand profit de Paris et de ceux qui le visitent.
Tout d'abord, le Grand Prix, qui se disputait vers la mi-juin, a été reculé au dernier dimanche du mois: et la «saison» s'est trouvée prolongée d'autant. Puis, après le Grand Prix, on a créé d'autres grands prix. Ainsi Juillet, autrefois délaissé, abandonné des grâces et de la fortune, amène désormais, chaque année, le retour de brillantes épreuves, largement dotées, d'une grande importance au point de vue hippique, et auxquelles les chefs-d'oeuvre de goût et de luxe réunis, suivant la coutume, dans les pesages, apportent un attrait toujours nouveau,--depuis le Prix du Président, d'une valeur de 100.000 francs, qui doit se courir dimanche sur le délicieux hippodrome de la Société sportive, à Maisons-Laffitte, jusqu'au prix Eugène Adam (80.000 francs) et à l'Omnium de Deux Ans (50.000 francs), réservés au dernier dimanche de juillet. Auteuil, Saint-Ouen, Saint-Cloud, Chantilly, le Tremblay, connaîtront également des après-midi dorés. Et c'est, au total--les chiffres méritent d'être cités--une somme de 955.700 francs, près d'un million, que distribueront, dans ce seul mois, aux heureux vainqueurs, les Sociétés de courses parisiennes.
Il faudra voir, cette semaine et dans les semaines qui vont suivre, comment se gagnera cette fortune.Un Parisien.
Examens et concours.--Un concours s'ouvrira le7 juilletà l'École nationale d'agriculture de Grignon, pour la nomination d'un répétiteur de la chaire de technologie de cette école.--Un concours pour l'attribution de bourses entretenues par l'État dans les écoles pratiques de commerce et d'industrie aura lieu le7 juillet, au chef-lieu de chacun des départements où existent des écoles de cette catégorie.
Les concours du Conservatoire.--Suite: le7 juillet, violon; le 8, piano (hommes); le 9, opéra; le 12, distribution des prix.
Expositions artistiques.--Galerie Lévesque (109, faubourg Saint-Honoré): oeuvres de Thomas Couture (peintures, aquarelles, dessins).--Exposition de l'art du jardin en France: au pavillon de Marsan (Louvre), exposition rétrospective (peintures, dessins, gravures, tapisseries); à la Bibliothèque Le Peletier de Saint-Fargeau (29, rue de Sévigné), promenades et jardins de Paris (conférences le vendredi à 4 heures); à Bagatelle, jusqu'au15 juillet, l'Art du jardin.--Galerie Manzi-Joyant (15, rue de la Ville-l'Évêque), oeuvres d'artistes modernes.
A la Société des Gens de lettres.--Le5 juillet, à 2 h. 1/2 à la Sorbonne, la Société des Gens de lettres fêtera le 75e anniversaire de sa fondation; le soir, au Grand-Hôtel, banquet suivi de concert.
Sports.--Courses de chevaux: le 6 juillet, Maisons-Laffitte; le 7, Rouen, Amiens; le 8, Rambouillet; le 9, le Tremblay; le 10, Compiègne; le 11, Maisons-Laffitte; le 12, Saint-Ouen.--Cyclisme:au vélodrome municipal, à Vincennes, le6 juillet: finales du grand prix cycliste de la Ville de Paris; course de 50 kilomètres derrière tandems.--Automobile: les 12 et 13 juillet, grands prix de l'A C. F. motocyclettes et cyclecars, circuit de Picardie.--Aviron:dans le bassin de l'île des Cygnes, les13, 14 et 15 juillet, grand prix de Paris des joutes lyonnaises.
Une chasse au faucon.--Le6 juillet, à Port-Aviation, à Juvisy, aura lieu un essai de résurrection de la chasse au faucon.
Un homme de lettres de 99 ans,M. Fertiault.
Samedi, alors que ce numéro aura déjà paru, la Société des Gens de lettres, en une série de solennités, célébrera le soixante-quinzième anniversaire de sa fondation. Dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, autour du président de la République, de ses deux prédécesseurs, des présidents des Chambres et du président de la Société des Gens de lettres, M. Georges Lecomte, seront réunis, en une séance solennelle, les représentants de tous les corps constitués de l'État, le corps diplomatique, l'Institut de France, toutes les compagnies et sociétés littéraires. Et de grandes voix, au cours de cette cérémonie, diront l'histoire de ce groupement exceptionnel qui, fondé en 1838 par Louis Desnoyer, Alexandre Dumas, Nisard, François Arago, Victor Hugo, Honoré de Balzac et Lamennais, sous la présidence de Villemain, fête aujourd'hui dans le plein épanouissement de sa puissante vitalité ses noces de diamant.
Et l'on verra, parmi les gens de lettres réunis à la Sorbonne, un très vieil et très digne écrivain qui sera, l'an prochain, centenaire. M. François Fertiault, le doyen de la Société, poète, romancier, linguiste, bibliophile, est né à Verdun en 1814. Il a rimé ses premiers sonnets de collège sous Charles X. Il était déjà un homme d'expérience lors de la Révolution de 1848, et ses cheveux commençaient de blanchir en 1870. Il a écrit des romans, dont les titres jolis évoquent la littérature d'une autre époque:le Berger du Béage, le Garçon à Sylvain. On lui doit aussi des contes, des rimes bourguignonnes, des satires sur le dix-neuvième siècle et un certain nombre de traductions et d'ouvrages de bibliophilie. Et l'on dit que M. François Fertiault se propose de nous faire la surprise d'un livre à l'occasion de son centenaire, d'un livre qui ne sera peut-être pas encore son dernier livre.
Certainement, lorsqu'il commença d'écrire sesMystères de Paris, Eugène Sue avait déjà connu le noble et séduisant personnage qui lui inspira son prince Rodolphe. Il aurait pu, en tout cas, le rencontrer aisément entre 1830 et 1840, dans les salons où fréquentaient la jeunesse dorée et la société étrangère. De toutes façons, il en avait énormément entendu parler. Le prince Rodolphe s'appelait alors, dans la vie réelle, le comte Rodolphe, le comte Rodolphe Apponyi. Il était attaché, en qualité de secrétaire, à l'ambassadeur d'Autriche à Paris, le comte Antoine Apponyi, son cousin. On le nommait, lui, à la cour et à la ville où il était également choyé, le comte Rodolphe tout court. C'était, vers 1830, un fin jeune homme de grande allure, avec une figure mince, un peu allongée qu'éclairaient de grands yeux très ouverts. Aux tempes, et selon la mode, les cheveux châtain blond étaient ondulés au fer. Une imperceptible moustache claire ombrageait les lèvres spirituelles. Et lorsque, dans son costume somptueux de magnat hongrois, en velours, soie et fourrures, marquetés d'or, ce grand seigneur de vingt-sept ans paraissait dans une soirée diplomatique ou faisait une entrée magnifique dans les salons royaux, tous les regards, émerveillés et soumis, des femmes, allaient à lui.
Le comte Rodolphe eut certainement nombre de bonnes fortunes. Mais il ne paraît avoir connu que deux grandes affections féminines très profondes, très constantes, très attendries: l'une pour sa cousine l'ambassadrice, la délicieuse comtesse Antoine Apponyi, la «divine Thérèse», qui lui vint fermer les yeux lorsqu'il mourut prématurément à Vienne à l'âge de cinquante ans, après avoir vécu à Paris juste la moitié de sa vie. Son autre amour, reconnaissant et toujours ému, était pour la seconde femme de son père, une autre Thérèse, la comtesse de Serbelloni, qui éleva le jeune Rodolphe et qui demeura toujours pour lui sa «chère maman». Et c'est pour sa mère d'adoption qu'il rédigea chaque soir, de 1826 à 1851, les notes de sa journée parisienne et composa ainsi le volumineux manuscrit, le prodigieux trésor de documents vécus dont la révélation au public par M. Ernest Daudet[1] peut être considérée, dans le domaine des exhumations historiques, comme l'un des plus considérables événements de ces dernières années. Il vous faut, en effet, songer que, pendant sa longue jeunesse, le comte Rodolphe est, à Paris, l'arbitre des plaisirs et des élégances. Pour ses débuts, il organise les fêtes de l'ambassade avec tant de succès que bientôt les plus grandes dames recourent à lui pour présider aux bals qu'elles donnent. Tout le monde l'aime. Son inépuisable bonne grâce lui vaut la confiance et les confidences des belles ensorceleuses du temps. On le voit dans les salons des Montmorency, des Caraman, des Gontaut, des Narbonne, des Maillé, des d'Escars. Mais le comte Rodolphe ne s'occupe point que de frivolités. Il assiste en spectateur passionné aux spectacles de l'histoire, et, le soir venu, dans son journal, il note tout ce qui, grand ou mesquin, noble ou ridicule, l'a frappé pendant la journée qui vient de s'écouler; et, parfois, lorsqu'il s'agit de tracer un portrait décisif, avec un pittoresque personnel, ce grand seigneur hongrois retrouve la plume de notre Saint-Simon. Caustique et railleur, exprimant ses sympathies avec autant de vivacité que ses antipathies, il nous a dit avec une émotion irritée la chute de Charles X sans rien nous celer des faiblesses de cette fin de règne. Et cela donne la matière des premiers chapitres de ce journal, publiés il y a peu de mois.
[Note 1:Journal du comte Rodolphe Apponyi, publié par Ernest Daudet, tome I (1826-1830), tome II (1830-1834). Plon, éditeur, ch. vol. 7 fr. 50.
Le second volume, paru d'hier, et qui nous parle des difficiles débuts de la monarchie de juillet, est encore plus riche en observations inédites. Le tableau tourmenté de cette cour incertaine, menacée par l'émeute et dédaignée par la haute société fidèle aux exilés d'Holyrood, est d'une émouvante vérité. «Jamais, écrit le comte Rodolphe, une plus méprisable et périlleuse anarchie n'a pesé sur la France.» Les ambassades s'attendent, chaque jour, à être pillées. Le nouveau roi se soutient à peine. Il est, à tout instant, guetté par des assassins. On danse cependant beaucoup et partout, pour s'étourdir, mais on sait bien que l'on danse sur un volcan. Le 1er février 1832, dans un grand bal de la cour, on découvre une conspiration à dix heures du soir. Quelques minutes encore et il n'était plus temps. Huit conjurés se trouvaient là, mêlés aux invités du roi. Douze personnes devaient être simultanément poignardées: le souverain, le prince royal, Casimir Périer et ses ministres. La police est avertie par un transfuge. Les conjurés, à leur tour prévenus, disparaissent. Mais une atmosphère de terreur enveloppe le bal où la chose est sue. Le duc d'Orléans, nerveux, ne danse plus. Il revient constamment vers la reine et il avoue au comte Rodolphe qu'il se sent trop fatigué pour pouvoir attendre la fin du bal. Le comte Rodolphe, qui est demeuré très attaché aux souverains proscrits, n'aime point le duc d'Orléans qu'il égratigne à chaque page. «Un prince royal républicain, dit-il, est une chose fort plaisante à voir.» Ce qui ne l'empêche pas de demeurer l'un des assidus des Tuileries, à moins qu'avec d'autres jeunes gens des ambassades il ne préfère, le soir, «courir l'émeute». Après quoi, on s'en va souper chez Tortoni.
Le choléra de 1832, qui tombe soudainement comme une malédiction sur la capitale de Louis-Philippe et qui met en deuil tous les salons de Paris, est également le sujet de notes très curieuses et très impressionnées, malgré leur écriture légère. Les médecins, impuissants, ordonnent, à tout hasard, des sangsues, de la glace, du charbon pilé.
L'un d'eux dit au comte Rodolphe:
--Mangez, buvez tout ce que vous voudrez. Vivez comme à l'ordinaire, et vous n'aurez point le choléra si vous n'avez pas la disposition; mais, si la disposition est dans votre corps, il n'y a rien au monde qui vous préservera, et vous êtes perdu sans retour si le choléra asiatique vous prend, car jamais personne n'en est revenu.
--A la bonne heure, répond le comte, voilà qui est parler en honnête homme!
Paris se tend de draperies mortuaires. La nuit, «on voit arriver de loin, dans les rues désertes, des hommes vêtus de noir, des torches à la main, avancer doucement à la triste lueur vacillante; on voit jusqu'à cinq cercueils entassés sur un corbillard fait pour n'en recevoir qu'un seul. Un réverbère rouge frappe vos yeux; il désigne le bureau de secours contre le choléra».
Puis l'épidémie se dissipe. Mais l'agitation sociale continue, et c'est sur la chute du ministère Soult-Thiers-Guizot que se ferme le second volume de ce journal, abondant, espiègle, parfois injuste dans ses hautaines antipathies, mais où l'on ne trouve cependant point les férocités de plume de la comtesse de Boigne, ni les spirituelles cruautés de la duchesse de Dino.Albéric Cahuet.
M. Léo Marchés a tiré une comédie du roman célèbre d'Alphonse Daudet:Tartarin de Tarascon. Cette adaptation, très fidèle, présente des qualités de pittoresque et de bonhomie; elle est des plus amusantes. Le publie y a pris grand intérêt et un plaisir non déguisé. Il faut dire que Tartarin c'est Vilbert, dont on ne saurait trop louer le talent comique, si aisé et si naturel, et qui a composé à souhait le héros de Tarascon. M. Lorrain, lui aussi, a campé un Bonnard tout à fait divertissant. Tous les rôles sont d'ailleurs excellemment interprétés par Mme Devimeur, Lorsy, Dancourt, Gravil et MM. Chabert, Basseuil, etc. La Porte-Saint-Martin a superbement mis Tartarin à la scène, dans de beaux décors de Jusseaume.
Reproduction agrandie d'une des pièces d'argent frappéesen Allemagne pour la commémoration du centenaire de 1813.
Une monnaie allemande commémore1813.
De toutes manières l'Allemagne tient à célébrer avec éclat le centenaire durisorgimentonational. Ce ne sont que fêtes et solennités dans tous les États de l'empire et la pièce qui avait été demandée à Gerhardt Hauptmann, 1813, n'est qu'une manifestation de cette joie orgueilleuse et bruyante.
Par ordre de l'empereur des pièces de monnaie de 1, 2 et 3 marks ont été frappées à cette occasion. Nous reproduisons ici, très agrandie, celle de 2 marks, qui vaut d'être décrite. Sur l'avers, elle porte la formule impériale «Deutsches Reich» et la date 1913. Le sujet, délicate attention, représente un aigle aux ailes éployées, symbole de l'Allemagne, qui étouffe dans ses serres puissantes un serpent tentant de l'atteindre une fois encore. Il n'y a aucune illusion à conserver en l'espèce: le reptile représente la France ou tout au moins Napoléon.
La légende du revers explique la scène qui s'y trouve représentée:Der Kônig rief und alle, alle kamen--le roi appela et tous, tous accoururent. Légende qui semble bien n'être à tous égards qu'une légende, même historique, puisque Gerhardt Hauptmann, dans sa pièce précisément, a une fois de plus montré que c'était le peuple, «alle, alle» qui appela Frédéric Guillaume III, en 1813, fidèle allié encore de Napoléon Ier.
On peut se demander s'il était particulièrement utile que l'Allemagne célébrât le centenaire de son indépendance en comparant la France--même impériale--à un serpent. Quels cris n'eussent pas manqué de pousser les pangermanistes si, à l'occasion du centenaire d'Iéna, nous eussions employé pareil symbole!
Nous ne parlons pas de la valeur artistique de la pièce. Il suffira pour l'apprécier de considérer une seconde l'agrandissement que nous en donnons.
La télégraphie sans fil sous le dôme de Florence.
Le père Alfani, directeur de l'Observatoire de Florence, a voulu voir comment fonctionnerait une station de télégraphie sans fil complètement enfermée dans un monument, c'est-à-dire, en quelque sorte, mise sous cloche.
Il a installé dans la cathédrale de Florence une antenne formée par trois fils suspendus à la coupole et allant s'accrocher, à 4 mètres du sol, à un pilier d'où part le fil unique reliant l'antenne aux appareils récepteurs. La prise de terre elle-même se trouve à l'intérieur du monument, car elle est branchée sur un conducteur de paratonnerre qui aboutit à un puits logé dans un mur.
Cette installation originale permit d'entendre très nettement les télégrammes de la tour Eiffel, de Nordeich et de Toulon.
Cette expérience montre sous une forme amusante la puissance de pénétration des ondes hertziennes à travers les murailles; elle semble d'autant plus probante que les nombreux paratonnerres plantés sur la coupole interceptent pour la conduire dans la terre une partie de l'énergie électrique.
Le mouvement de la population française en 1912.
La question de la population est passée au premier rang des préoccupations nationales; aussi doit-on enregistrer avec une certaine satisfaction les résultats de l'année qui vient de s'écouler.
Pendant l'année 1912, en effet, la balance des naissances et des décès s'est soldée par un excédent de 57.911 naissances, tandis que l'année 1911 avait fourni un excédent de 34.869 décès.
Mais il faut noter que c'est à la diminution du nombre des décès que l'on doit, en grande partie, de constater cet excédent de naissances.
En effet, le nombre des décès en 1912 a été inférieur de 84.243 unités au nombre de 1911. En réalité, le nombre des naissances n'a augmenté que de 8.587. L'écart total est donc de 92.780 unités.
Pendant la période 1907-1911, l'excédent annuel moyen des naissances sur les décès a été de 16.025, nombre bien faible.
L'accroissement relatif de la population pour 10.000 habitants a été de 15 en 1912, tandis qu'il avait été de 18 en moyenne pendant la période 1901-1905, et de 7 seulement pendant la période 1906-1910.
Il avait fait place, en 1911, à une diminution de 9 pour 10.000 habitants.
En 1912, on a enregistré des excédents de naissances dans 56 départements, au lieu de 23 seulement en 1911.
L'électrocution des animaux en Amérique.
La ligue protectrice des animaux de Boston a fort à faire; en 1911, elle a dû recueillir 23.000 chats, 5.500 chiens, 175 chevaux, plus un grand nombre de lapins, d'écureuils et d'oiseaux.
Devant les frais que nécessiterait l'entretien de tous ces abandonnés, la ligue s'est donné pour mission de les faire mourir aussi doucement que possible. Elle a installé à cet effet un matériel d'électrocution qui permet à un seul homme de tuer 200 chats ou chiens en une heure. Il faut faire passer le courant pendant une minute pour électrocuter un chat; une demi-minute suffit pour un chien.
On détruit ainsi une moyenne de 2.500 animaux par mois.
La production du diamant dans l'Afrique australe.
Il y a quelques mois (avril 1913) nous donnions, d'après M. de Launay, l'évaluation de la production totale des diamants depuis l'origine de l'extraction, production dont la valeur se chiffrait par près de 5 milliards de francs. Examinons maintenant la valeur de la production actuelle des grandes mines de l'Afrique australe.
Les trois principales compagnies exploitantes sont: la de Beers, la Compagnie Premier et la Jagersfontein. Voici le montant de la production au cours des dernières années: