LES GRANDES HEURES

LES GRANDES HEURESLES ANONYMESCombien est grande la détresse du soldat qui n’a sur sa tombe de bataille hâtivement creusée et parée qu’une croix de bois où déjà s’efface une inscription devenue illisible! Et pourtant cette détresse est avantageuse encore et privilégiée si vous la comparez à celle des mortsperdus, disparus à jamais, engloutis dans les profondeurs de l’immense inconnu, comme le marin dans le sein des flots. Devant le petit tumulus des premiers on peut au moins se dire: «Un homme est là qui est tombé pour son pays. Je ne sais pas quel il est... je sais qu’il est là.» Il ne m’en faut pas plus pour que mon esprit se recueille et que le renflement de terre s’offre à mes deux genoux comme un parfait prie-Dieu... Mais s’il n’y a pas de tumulus, pas de croix, pas d’écriteau, même pas ce léger renflement, si vite affaissé et aplati, qui m’indique à moi, défunt de demain, la place du vivant d’hier et si cependant, malgré l’absence totale de signes extérieurs, quels qu’ils soient, je suis amené à me poser, dans le doute, la question terrible: «Peut-être y a-t-il là des morts? oui... des morts dissimulés et que rien ne révèle?»... si je dois, en ce cas, les prévoir, les soupçonner, les chercher, les deviner et les trouver, dans une certitude uniquement morale, et les repérer en quelque sorte, partout et nulle part, contre toute apparence matérielle,... alors j’éprouve une espèce de mal affreux et d’angoisse désolée. Ces morts anonymes m’obsèdent. Je reconstitue leur obscure Iliade.Pourquoi, plus que d’autres, étaient-ils voués à la radiation complète, irrévocable? Est-ce exprès, intentionnellement qu’ils furent supprimés, sans que l’on en parlât, sans qu’ait été publiée la moindre mention publique de leur décès et du lieu de leur sépulture? Non! Si l’on n’en a rien dit, ce n’est ni par oubli ni par indifférence,mais parce qu’ils étaient trop et qu’on n’a pas eu le temps! Ils formaient un «ensemble», ils constituaient le champ prodigieux et illimité de la future récolte, aussi sont-ils tombés par centaines, par milliers, et bien davantage, comme se couchent sous la faux les innombrables épis, et, de même qu’eux, ils sont demeurés impersonnels par la continuité magnifique et inépuisable de leur chute... Quand on célèbre la beauté de la moisson, s’inquiète-t-on de l’histoire et du passé de chaque tige? Nul ne s’en préoccupe; on ne songe qu’au pain qui nourrira les hommes. Mais il n’est pas défendu à quelques rêveurs équitables retenus en arrière d’essayer de citer, sans les connaître, ces héros innommés qui n’ont pas brillé dans les ordres du jour et qui méritaient, plus d’une fois, d’y figurer, ces soldats simples, sans orgueil, qui par rangées toutes pareilles se sont succédé à terre, étendus roide le jour ou dans les ténèbres, et qui défigurés par l’obus ou par le masque de l’agonie ont tout perdu, jusqu’à leur ressemblance... sur lesquels n’a pu être retrouvée la médaille d’étain attachée à leur poignet par un cordon noir... ceux qui, frappés, ont été mourir à leur aise dans des coins, dans des cachettes où on ne les a découverts qu’au bout d’une ou deux semaines... ou bien qui, broyés par les roues des caissons et les sabots de la cavalerie, offraient une vue insoutenable et qui ont pour ainsi dire exigé eux-mêmes qu’on les inhumât tout de suite, sans les regarder, dans un infernal désarroi, en détournant les yeux d’horreur et de compassion... et ceux encore que l’on a dû, pour plus de hâte, incinérer, comme font les Indiens des bords du Gange qui sont venus ici promener leurs turbans.Tous ceux-là... c’est sur eux qu’en ces jours d’inexprimable deuil je me penche, avec une torche à la main, pour tâcher de les discerner et de les éclairer dans le gouffre mystérieux de la fosse commune. Pauvres gens! Ils n’ont rien demandé et on ne leur a rien accordé, même pas une planche où soient tracés deux mots. Ils ont été «évacués» sans un merci nominatif. Ils ne sont pas difficiles. D’ailleurs nous sommes sûrs que s’ils retrouvaient la parole ils ne réclameraient pas. Ils diraient: «C’est bien ainsi.» Et cependant, pour leurs parents, pour ceux qui les aimaient, ils seront maintenant des morts plus écartés, très différents des autres, ils demeurerontdes disparus, ceux qui, à partir d’une certaine date ont cessé de donner signe de vie, sans que malgré toutes les recherches, on ait jamais eu ensuite un seul indice et le moindre détail relatifs aux circonstances et à la façon dont ils ont été rayés du nombre des humains. Leur famille désemparée se sentira éternellement «coupée» d’eux, plus privée de leur absence que si l’on savait où sont présents leurs restes inanimés. Car c’est une oppression à nulle autre pareille—quand il s’agit d’un mort—que d’être «dans le vague» et de se répéter sans relâche: «Où sont-ils?» Voilà la question. Ici? Là? Plus près? Plus loin? En Alsace? Dans les Vosges? Dans l’Aisne? Dans la Marne? En haut? En bas? On s’est battu dans tant d’endroits que l’on est mort un peu partout! Comment savoir? Quel embarras!Les soupirs montent à nos lèvres et les larmes à nos yeux... Arrêtons-les. Dominons-nous... Regardons ces morts sans fléchir et ne les plaignons pas. Leur anéantissement, qui nous semble plus profond, n’est qu’une trompeuse apparence. Anonymes, ils ont la gloire solide et sûre des forces qui ne sont profitables qu’à la condition de demeurer secrètes. Leurs moyens isolés, épars, remportent le succès du faisceau et de la cohésion, précisément par le sacrifice de la personnalité. Beaucoup plus ambitieux parce qu’ils sont plus détachés, ilsn’obtiennentqu’enrenonçant, jusqu’à la fin, même après la vie. Grâce à cette manière ils deviennent les sources cachées, mais les plus actives et les plus riches, de la vie nouvelle prête à jaillir, ils sont l’humus, l’engrais miraculeux de l’idéal futur, le terrain spécial de la résurrection, le domaine public de l’immortalité. Quoi? Des tombeaux courants? Des petits carrés? Des morceaux de patrie chichement mesurés, au centimètre? à eux? Des plates-bandes à ces géants? Vous n’y pensez pas?... Ils ont davantage et méritent mieux. Ils sont l’Armée, l’armée innombrable, obscure et magnifique, la masse, la houle, le flot débordant auquel tout appartient: les espaces illimités qu’ils ont couverts de leurs nappes épaisses, toutes les régions qu’ils ont gagnées en y passant, les sols marneux, les craies de Champagne, les dunes de Flandre, les sables mouvants, les pics, les marécages..., toutes ces étendues sont leur bien, leur empire... et c’est à peine suffisant. L’incertitude, l’ignorance même de la place insoupçonnable où ils se sont tous si savamment tapis, communique à leur sépulture un vaste et spécial mystère. Ainsi, respectons, puisqu’ils l’ont voulue, l’énigme de leurs os. Comprenons qu’en acceptant de ne les chercher nulle part, nous les trouverons mieux partout, et ne les rapetissons pas en prétendant les localiser. Vainqueurs posthumes, ils s’assimilent au sol par une liaison plus étroite et justifiée, ils ont la plus pure et la plus certaine des «concessions», parce qu’elle est presque immatérielle. Personne ne peut profaner leurs restes insaisissables. Ils échappent aux méfaits des survivants, aux caprices de l’ingratitude, et leur dépouille n’ayant pas reçu d’éphémères honneurs sera plus longtemps vénérée. Ils auront les soins assidus de la nature dont le tranquille zèle jamais ne cesse et ne se ralentit, dont la mémoire est régulière. Sur eux l’herbe verte, les fleurs, la neige et les feuilles mortes seront toujours renouvelées.Aussi ne pourra-t-on plus fouler un champ, se baisser sous les branches, traverser une prairie... regarder simplement à terre sans ranimer l’image inconnue de ces morts et les envelopper d’un grand manteau d’amour. Nous les sentirons avec nous, plus mêlés à la vie, plus libres, ayant des coudées plus franches que s’ils étaient relégués dans l’enceinte des nécropoles... Ils feront partie des saisons. L’an prochain devant un blé plus beau, devant une vigne plus lourde, on dira: «Ce blé qui mûrit vient du fond de leurs entrailles... Le sang de cette grappe est le vin de leur cœur...»** *Et à côté de ceux-là, «des anonymes de la mort», en voici d’autres qu’il faut également tirer de l’ombre et dévoiler:les anonymes de la vie, les discrets acharnés du bien, les modestes du sacrifice et les honteux du dévouement: sœurs de charité, infirmières, médecins, brancardiers, bourgeois, employés, ouvriers, petites gens, passants de la rue et des abords de la bataille, dont la guerre a fait des héros qui refusent d’être en vedette.Dans l’ordinaire, ils étaient «comme tout le monde». Mais la pitié, la douleur, la colère patriotique, la furie de la compassion les ont soudainement révélés aux autres et à eux-mêmes.Quand la ville a été un matin secouée de terreur, qu’on a dit: «Ils arrivent!» que sous l’aboiement des premiers boulets les habitants se sont enfuis dans un hallali d’épouvante... les anonymes de la vie, qui auraient pu partir eux aussi et souvent dans d’excellentes conditions, sont restés... d’abord en manière de blâme et de reproche à la panique, et puis pour étayer ceux qui étaient forcés de demeurer, que tout et rien ne retenaient sans doute, mais qu’une irrésistible puissance de tendresse et de déchirement clouait et attachait à leur cité, au quartier, à la maison, à la chambre, à leur bien, à ce qui avait été jusqu’à ce jour leur courte joie sur la terre... Ceux-là méritaient maintenant qu’on les aidât, qu’on ne les lâchât pas... Au noble soin de rallier leur détresse et de protéger leur impuissance,ces anonymesse sont voués, de toutes parts, avec un courage qui imposera l’admiration et le respect pour des siècles. Des femmes, des jeunes filles de hardiesse virginale, des timides citoyens galvanisés de bravoure, des prêtres, des vieillards, des hommes de devoir, de sagesse et d’autorité ont surgi d’entre les blessés et les morts, sont nés des cendres et des ruines, pour être à la hauteur du désastre et pour élever les âmes au-dessus des panaches de l’incendie. Rien ne leur fut impossible. Organiser la résistance et le salut, atténuer le ravage, aller au-devant de l’ennemi sans attendre qu’il vienne à vous, avoir mieux que du cœur: de la tête, parler la voix tranquille et les yeux clairs aux officiers casqués, discuter avec eux, débattre pied à piedle chiffre de l’impôt du sang et s’offrir soi-même en otage, faute de mieux; donner sa vie en caution, tomber enfin d’accord forcé sur la somme et courir par les rues fumantes la quêter, la réunir, la rapporter en tas et puis subir alors des exigences nouvelles, être pressuré davantage, contraint de retourner obéir à ces prétentions exorbitantes, et au milieu de tout cela, que l’on réussisse ou que l’on échoue, se maintenir en belle allure morale et en dignité française... quoi qu’il puisse arriver!... c’est ce qu’ont fait pendant des jours et des semaines, des êtres surhumains, merveilleux, qui se sont multipliés, épuisés en marches, en paroles, en raisonnements, en discussions serrées, en ripostes troublantes, qui ont accompli des prodiges d’adresse, d’éloquence palpitante et fière pour essayer, sinon d’attendrir, du moins d’ébranler et de convaincre le Teuton... et qui plusieurs fois, par la logique, la raison, le bon sens, le tour et la présence d’esprit de leur volonté, y sont presque parvenus... Autre guerre dans la grande, et faite, elle aussi, sous les balles, pendant qu’éclatent les obus, que crépitent les toits en flammes.Et ce sont toujours ces mêmesanonymesqui, entre les chevaux des uhlans, ont suivi à pied, ont été conduits hors de la ville nu-tête, au vent du désastre, comme dans les peintures du moyen âge, qui ont été menacés du fusil, de la corde et du revolver, que l’on a mis en joue et que l’on a relâchés... quand on a vu qu’ils n’avaient pas peur.Faut-il aussi parler des secours matériels, spirituels, des remèdes, des soins, des soupes, des viatiques de toutes sortes qu’ils ont portés parmi les éboulements? des victimes qu’ils ont sauvéesin extremis, des réfugiés qu’ils ont retirés des caves après qu’ils les y avaient cachés, des prêtres et des médecins qu’ils ont été quérir à tout prix et qui sont venus, par le plus court chemin,... des enfants qu’ils ont ravis sous leurs manteaux, dans une fuite atroce, comme s’ils les volaient?... Pensez-vous aux escaliers de maison vacillante, de tours prêtes à crouler, de clochers et de souterrains montés et dégringolés, quatre à quatre, sous la pluie d’enfer...? Et les nuits sans sommeil, prolongées à tant écouter! où l’heure est martelée chaque minute, chaque seconde par un abominable fracas qui ne se tait jamais! Et les prières suprêmes! les baisers du dernier soupir! les sanglots retenus quand on n’en peut plus et que l’on se croit au moment décisif et convoité de paraître devant Dieu... Enfin! Enfin! Plus de terre!Eh bien, après avoir vécu toutes ces grandeurs et toutes ces horreurs, et en avoir triomphé, par miracle, après avoir vu venir et repartir l’Allemand, après avoir espéré, désespéré, souffert l’inimaginable et surmené toutes les forces de leur corps et de leur cœur... les «anonymes de la vie»ne veulent pas qu’on en parle, à eux ni à personne... Vous les interrogez, vous leur demandez: «Qui êtes-vous? Votre nom?—Inutile, vous disent-ils, nous ne sommes rien. Ne me nommez pas, je vous le défends.—Mais pourquoi? Il faut pourtant bien que j’apprenne à l’univers qui a fait toutes ces actions?—Non. Ou alors, dites que c’est la Ville! C’est Reims, c’est Lille, c’est Arras. Ce n’est pas nous. Nous autres nous disparaissons. Nous avons joué notre rôle. Ne nous recherchez pas. Nous rentrons dans les catacombes, dans la cellule de notre vie.»Ah! cela! c ’est le sommet du magnifique, le sublime qui déconcerte! Puisque vous aussi, humbles et glorieux combattants, vous voulez, comme la foule des soldats tombés, rester à l’écart et dans l’ombre après la bataille, nous exaucerons votre vœu. Mais malgré vous, plus tard, le secret percera... Si vite qu’en vous effaçant vous glissiez dans l’avenir, par les rues de vos villes dévastées et reconstruites, le long de vos cathédrales toujours debout, on saura vous deviner. Vous ne passerez plus qu’au milieu d’un murmure ardent de reconnaissance. On vous désignera d’une main qui bénit: «Celui-là, cet homme à barbe blanche... Cette mère et sa fille... au tournant du parvis... Ils en étaient... Sans eux!... Ce sont nos bienfaiteurs! les sauveurs, les gardiens de la cité!Henri Lavedan.LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE A DUNKERQUE ET A FURNESM. Raymond Poincaré vient, pour la seconde fois, de passer quelques jours au milieu des troupes: voyage de bon augure, qui a coïncidé avec d’heureuses nouvelles du front, et qui a été marqué, pour le président de la République, par deux visites d’un haut intérêt.Arrivé à Paris le jeudi 29 octobre, M. Poincaré consacrait tout d’abord ses deux premières journées de séjour à visiter les gares où passent les blessés, divers hôpitaux où ils sont soignés, à rendre hommage, à la veille de la Toussaint, aux morts inhumés dans les cimetières militaires des environs de Paris. Samedi, guidé par le général Galliéni, le chef de l’Etat parcourait plusieurs sections du camp retranché de Paris, s’intéressant à l’installation des travaux de défense, descendant alertement dans les tranchées, et surtout félicitant chaleureusement les nombreux territoriaux qu’il rencontra à leur poste, de leur entrain, de leur zèle, de leur patriotique dévouement. Enfin poussant jusqu’aux champs de bataille de la Marne, il y saluait de nombreuses tombes de combattants anglais ou français.Le lendemain, dimanche, M. Raymond Poincaré partait pour Dunkerque. M. Millerand, ministre de la Guerre, l’accompagnait. A Dunkerque, ils rencontraient lord Kitchener, ministre de la Guerre britannique, M. de Broqueville, ministre de la Guerre de Belgique, et, tout naturellement, le général Joffre. Des longs entretiens qui eurent lieu résulta, plus que jamais, la certitude d’un accord complet entre les alliés. Le soir, le président retenait à dîner M. de Broqueville et lord Kitchener. Puis, dans la nuit, le chef duWar Officerepartait pour Londres.Lundi, le président de la République, en compagnie du ministre de la Guerre, du général Joffre et du général Duparge, secrétaire général de la Présidence, franchissant la frontière, se rendait en Belgique saluer le roi des Belges et sa vaillante armée. Le roi Albert, informé de ce projet, était venu au-devant de ses hôtes jusqu’à la frontière. Rien ne saurait dire la cordialité, la chaleur de cette entrevue, en un pareil moment. En termes émus, M. Poincaré exprima de nouveau à l’héroïque souverain sa fervente admiration, celle de la France entière pour la magnifique attitude de la nation et de l’armée belges groupées derrière leur roi, et les vœux que tous nous formons pour la Belgique, dont la cause, autant que la nôtre, nous est sacrée; le remerciant, le roi Albert fit un vif éloge de l’armée française. Puis il conduisit, en automobile, à la résidence royale, le président, qui put offrir à la reine ses respectueux hommages.De là, les deux chefs d’Etat, avec les deux ministres de la Guerre et le général Joffre, gagnaient Furnes, que nos avions protégeaient contre les taubes. Des troupes, belges et françaises, étaient massées sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le roi et le président, aux accents de laMarseillaiseet de laBrabançonne, les passèrent en revue. Une longue et affectueuse entrevue suivit, dans l’un des salons de l’Hôtel de Ville, à la suite de laquelle le roi tint encore à reconduire M. Raymond Poincaré aussi loin que possible, dans la direction d’Ypres, où opèrent avec une endurance, une ardeur admirables, des troupes françaises au milieu desquelles le président, le ministre de la Guerre et le généralissime allaient terminer leur journée.LES HÉROS DE NOTRE PAYSLETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE NORD31 octobre 1914.Je voudrais queL’Illustrationme permît de donner à cet article le premier titre que j’avais choisi:Chez les poilus du...Le terme vous crispe un peu la bouche?C’est que vous n’avez pas entendu le jeune chef qui les commande prononcer: «Mes poilus!» Il articule cela avec une soudaine camaraderie, en avançant légèrement le menton et en arquant les lèvres; il appuie sur les syllabes, hausse le ton, sourit des yeux, paraît, à la fois, se contraindre à la trivialité et résister au souffle d’orgueil qui l’entraîne,—et le mot, aussitôt, vous entre dans l’esprit avec l’état civil qu’il faut pour qu’on ne lui discute plus le droit de se faire une place dans votre vocabulaire. Si vous aviez entendu le colonel P... le lancer, vous l’emploieriez sans gêne et vous en éprouveriez une satisfaction pareille à celle qui vous saisit en revêtant un costume qui vous sied ou en maniant un objet nouveau dont la forme vous enchante.Et si vous connaissiez les poilus, donc!Je veux vous en parler, parce que, durant cette semaine où le souvenir de nos morts nous obsède, où l’atmosphère porte la mélancolie renouvelée qui nous vient des journées étroites qui accourent et des anciennes tristesses qui remontent, où, cette année, il y aura tant de voiles et tant de larmes, où, déjà, nous ne nous défendons plus d’appréhender l’ère des deuils qui suivra le temps glorieux de la Victoire, je dois à ces diables terrés de telles heures d’enthousiasme et une allégresse si réconfortante que je voudrais vous les communiquer.Vous vous imaginez que la vie dans les tranchées est lugubre, que les visages y sont marqués de chagrin, que les épaules s’y voûtent, que le meilleur de notre gaieté est noyé, qu’il n’y a de place que pour les entretiens sévères et pour les chuchotements?Détrompez-vous, sous peine de faire injure à nos frères qui combattent. Les héros de notre pays n’ont pas, d’ordinaire, cette allure de condamnés. Ce sont de simples hommes, un peu plus gais que de coutume, qui s’accommodent sans façon de tout ce qu’ils ne peuvent éviter de désagréable et qui, pour le reste, se «débrouillent», chacun d’eux selon ses facultés.Je reviens de chez eux les muscles retrempés, l’esprit fouetté, le cœur gonflé, la tête bourrée d’histoires, mais je ne puis me faire à cette idée que, sous l’invisible réseau des obus et des balles, posté en pleine bataille, je n’ai rien vu de la bataille. Des champs vides, des moulins à vent démolis, des bois au pied desquels jaillissent à l’improviste les bouquets noirs des gros obus ou bien de petits nuages blancs qui s’accrochent subitement à la lisière, se gonflent et disparaissent... C’est tout ce que l’on surprend de la bataille! Quant à ce que l’on entend, c’est une autre affaire...** *Mais je veux vous parler des poilus!Il y avait fête chez eux, l’autre jour. On décorait un jeune aide-major qui, en pleine action, aux environs de Capy, était allé ramasser des blessés et s’était trouvé pris dans une dégelée de mitraille. Ils étaient trois ou quatre à sa mesure qui, sans se préoccuper de la musique infernale du plomb et de l’acier, acharnés à leur tâche, faisaient des pansements comme à l’hôpital, quand un shrapnell éclata au-dessus d’eux; on se regarda, on se compta, quelqu’un envoya un bon mot et l’on se remit à la besogne. Mais un autre projectile arriva; celui-ci était un obus qui tomba au milieu du groupe, tua des blessés, en blessa d’autres à nouveau et coucha tout le monde. Le médecin-major, qui commandait le service, se redressa et, s’apercevant que son aide ne mettait pas assez de hâte à l’imiter, lui cria:—Dites donc, cher ami, la pause n’a pas sonné!Et l’autre de répliquer paisiblement:—Pardon, monsieur le médecin-major, mais je crois que j’ai l’humérus brisé.C’est, ma foi, une belle réponse de médecin qui ne perd pas l’esprit!Il avait bien l’humérus brisé... les «circonstances» n’avaient pas troublé son diagnostic.On l’a décoré cette semaine.Quelques jours avant, le colonel P... lui avait écrit: «Vous avez la croix.Je pourrais vous l’envoyer à l’ambulance; je préfère vous la remettre sur le front. Vous nous manquez, nous serons tous contents de vous revoir...»Et l’on a conduit l’aide-major Lucien sur le front, sur le front même, à 600 mètres des tranchées allemandes, avec prise d’armes et drapeau déployé.L’arrivée du colonel: devant le drapeau déployé, se tient le héros de la fête.AgrandirLa visite de l’aide-major Lucien à ses camarades, après la cérémonie.AgrandirUNE CÉRÉMONIE MILITAIRE SUR LA LIGNE DES TRANCHÉES.—La remise de la croix de la Légion d’honneur à un aide-major blessé.J’étais de la fête et c’est une des plus belles fêtes de ma vie. Jamais je n’ai vu plus de grandeur dans pareille simplicité, jamais semblable cérémonie n’avait revêtu pour moi une telle signification! Et jamais, non plus, le drapeau ne m’avait paru plus clair, plus gai, plus crâne, plus beau, plus chérissable que sur cette route, au milieu de ces cultures, dans cette plaine, au-dessus de laquelle, inlassablement, depuis trois semaines, court le métal porte-destin.** *Pour atteindre l’endroit qu’avait choisi le colonel, il fallait descendre à l’orée d’un boqueteau et franchir un joli petit espace dénudé que les poilus de là-bas connaissent bien et qu’ils n’abordent jamais sans grommeler: «Attention au fou!»Mais vous ignorez ce qu’est lefou? C’est un Boche qui est perché sur un arbre et qui tire sur tout ce qui s’agite de ce côté. Ils sont peut-être plusieurs: n’importe! On prononce en entendant le sifflement d’une balle: «Encore des nouvelles du fou!» Il serait, d’ailleurs, parfaitement injuste de ne pas reconnaître que le fou est un excellent tireur; le soir de ce jour-là, nous avons rencontré un soldat qui pouvait l’affirmer, preuve au bras,—et la preuve était chaude.Nous étions bien une vingtaine qui devions traverser la région exploitée par ce maniaque et il y aurait eu, pour lui, un joli tableau à faire; mais il faut croire que le perché mangeait sa soupe ou qu’il ne voulait pas troubler notre fête. Nous passâmes par petits groupes, à peine inquiétés par quelques mouches, qui sont nombreuses cette année; à 200 mètres de là, le piquet d’honneur avait pris les armes.On aurait dit que chaque homme avait conscience du bon tour qu’on jouait aux voisins. Les visages étaient épanouis, les yeux avaient des éclairs malicieux; on s’amusait, allons!Le colonel, lui aussi, prenait du bon temps. Pourtant, c’était le moins insouciant; il aurait été si désolé qu’il y eût de la casse! De temps à autre, l’oreille tendue, il levait les yeux vers la cime des arbres...Une brindille se détacha d’une branche et tomba.Enfin, la compagnie sortit de la tranchée, s’aligna et, aussitôt, un commandement éclata:—Présentez... arme!A cet instant, le drapeau apparut sur la route.On ne vit plus queLUIet je m’imaginai que, là-bas, tout près, on devait suivre le jeu de son étoffe dans le vent. Il me semblait immense, il me semblait éclatant: il était immense, il était éclatant et l’officier qui le portait ne le diminuait pas.Coupait-on encore du bois à la cime des arbres?... Nous ne nous en préoccupions plus.Une bordée de notre 75 nous calotta. Nous nous trouvions dans la ligne de tir et le son nous arrivait, sec et dur, à croire que nous avions la batterie à 100 mètres et que nous en recevions le souffle.Et, pendant que le canon continuait à cogner, la parade se déroula, sans hâte, sans bravade, strictement, gravement et gaillardement, à la française! Le petit aide-major que l’on décorait était peut-être celui qui dissimulait le mieux son émotion; il se tenait devant le drapeau, sans plus de gêne que s’il se fût trouvé dans son laboratoire... J’avais oublié de vous informer que c’était un agrégé de Nancy, unintellectuel, comme l’on disait. Lorsque le drapeau défila, il lui adressa un beau salut de la main gauche, à la manière d’un vieil invalide qui est bien empêché de saluer de l’autre main; il n’avait plus du tout l’air d’un intellectuel.** *Ensuite, le colonel, qui nous avait priés à déjeuner, nous introduisit dans la salle à manger qui est de construction et de style 1914: trois marches pour y pénétrer, des murs uniformément bruns—terre de Sienne, si vous voulez—un plafond aux poutres apparentes sur fond de gerbes de blé, assez haut pour permettre au plus bel homme du régiment de se tenir debout sans courber la taille... Coquetterie: la table, à la nappe blanche immaculée, était parée de fleurs.Voyez-vous, il y a des détails qu’on ne trouve que chez nous et qui sont la marque de notre âme.Médecin principal Vieu.Colonel P...Aide-major Lucien.La salle à manger fleurie du colonel.AgrandirCes fleurs, sur cette table, dans une tranchée perdue au milieu des champs de betteraves et des labours, loin de tout jardin, citait la plus délicate joie des yeux pour excuser le plus détestable des menus. Elle assaisonna le plus délicat des repas de guerre et je me souviendrai de ce poulet Marengo avec autant de gratitude que je me rappellerai le corton dont on l’arrosa.Par un bienheureux hasard, la batterie qui était devant nous annonçait chaque service et, quand nous en fûmes au dessert, les gros canons se mirent de la partie.Alors le colonel se leva et porta un toast, très court, très noble...C’est vraiment une jolie figure que cet homme-là! Dans le labyrinthe de ses taupinières, sur sa route ou sur le banc de terre de son «bureau», parmi ses hommes ou parmi ses officiers, il apporte partout une bonne grâce limpide et aisée, une politesse mesurée, un souci d’élégance de parfait homme du monde, mais tout cela marié à quelque chose de discrètement strict et de martial qui chasse toute pensée de frivolité. Ce matin d’octobre, quand, debout et le verre en main, il articula le motFrance, il me parut que le mot, qui avait tremblé dans sa gorge, nous frappait en pleine poitrine.Les circonstances y étaient pour leur part, bien sûr,—et le décor aussi. Mais le ton et l’homme y étaient pour la leur. C’était ungentlemanqui s’exprimait,—et mieux: ungallant gentleman.Je ne vous ai pas encore entretenu de ses poilus! Je voudrais vous en parler comme il en parle lui-même; ce serait rendre hommage aux meilleurs soldats de France, à ceux de ce régiment et à ceux des autres corps, à tous ceux qui vont au feu sans forfanterie, carrément, gaiement, et à tous ceux qui, entre deux charges, se sont organisés, dans leurs galeries souterraines, une existence de petits propriétaires troglodytes,—chasseurs à l’affût toujours en éveil, silencieux, joyeux et passionnés trappeurs.Gaston Chérau.(A suivre.)

Combien est grande la détresse du soldat qui n’a sur sa tombe de bataille hâtivement creusée et parée qu’une croix de bois où déjà s’efface une inscription devenue illisible! Et pourtant cette détresse est avantageuse encore et privilégiée si vous la comparez à celle des mortsperdus, disparus à jamais, engloutis dans les profondeurs de l’immense inconnu, comme le marin dans le sein des flots. Devant le petit tumulus des premiers on peut au moins se dire: «Un homme est là qui est tombé pour son pays. Je ne sais pas quel il est... je sais qu’il est là.» Il ne m’en faut pas plus pour que mon esprit se recueille et que le renflement de terre s’offre à mes deux genoux comme un parfait prie-Dieu... Mais s’il n’y a pas de tumulus, pas de croix, pas d’écriteau, même pas ce léger renflement, si vite affaissé et aplati, qui m’indique à moi, défunt de demain, la place du vivant d’hier et si cependant, malgré l’absence totale de signes extérieurs, quels qu’ils soient, je suis amené à me poser, dans le doute, la question terrible: «Peut-être y a-t-il là des morts? oui... des morts dissimulés et que rien ne révèle?»... si je dois, en ce cas, les prévoir, les soupçonner, les chercher, les deviner et les trouver, dans une certitude uniquement morale, et les repérer en quelque sorte, partout et nulle part, contre toute apparence matérielle,... alors j’éprouve une espèce de mal affreux et d’angoisse désolée. Ces morts anonymes m’obsèdent. Je reconstitue leur obscure Iliade.

Pourquoi, plus que d’autres, étaient-ils voués à la radiation complète, irrévocable? Est-ce exprès, intentionnellement qu’ils furent supprimés, sans que l’on en parlât, sans qu’ait été publiée la moindre mention publique de leur décès et du lieu de leur sépulture? Non! Si l’on n’en a rien dit, ce n’est ni par oubli ni par indifférence,mais parce qu’ils étaient trop et qu’on n’a pas eu le temps! Ils formaient un «ensemble», ils constituaient le champ prodigieux et illimité de la future récolte, aussi sont-ils tombés par centaines, par milliers, et bien davantage, comme se couchent sous la faux les innombrables épis, et, de même qu’eux, ils sont demeurés impersonnels par la continuité magnifique et inépuisable de leur chute... Quand on célèbre la beauté de la moisson, s’inquiète-t-on de l’histoire et du passé de chaque tige? Nul ne s’en préoccupe; on ne songe qu’au pain qui nourrira les hommes. Mais il n’est pas défendu à quelques rêveurs équitables retenus en arrière d’essayer de citer, sans les connaître, ces héros innommés qui n’ont pas brillé dans les ordres du jour et qui méritaient, plus d’une fois, d’y figurer, ces soldats simples, sans orgueil, qui par rangées toutes pareilles se sont succédé à terre, étendus roide le jour ou dans les ténèbres, et qui défigurés par l’obus ou par le masque de l’agonie ont tout perdu, jusqu’à leur ressemblance... sur lesquels n’a pu être retrouvée la médaille d’étain attachée à leur poignet par un cordon noir... ceux qui, frappés, ont été mourir à leur aise dans des coins, dans des cachettes où on ne les a découverts qu’au bout d’une ou deux semaines... ou bien qui, broyés par les roues des caissons et les sabots de la cavalerie, offraient une vue insoutenable et qui ont pour ainsi dire exigé eux-mêmes qu’on les inhumât tout de suite, sans les regarder, dans un infernal désarroi, en détournant les yeux d’horreur et de compassion... et ceux encore que l’on a dû, pour plus de hâte, incinérer, comme font les Indiens des bords du Gange qui sont venus ici promener leurs turbans.

Tous ceux-là... c’est sur eux qu’en ces jours d’inexprimable deuil je me penche, avec une torche à la main, pour tâcher de les discerner et de les éclairer dans le gouffre mystérieux de la fosse commune. Pauvres gens! Ils n’ont rien demandé et on ne leur a rien accordé, même pas une planche où soient tracés deux mots. Ils ont été «évacués» sans un merci nominatif. Ils ne sont pas difficiles. D’ailleurs nous sommes sûrs que s’ils retrouvaient la parole ils ne réclameraient pas. Ils diraient: «C’est bien ainsi.» Et cependant, pour leurs parents, pour ceux qui les aimaient, ils seront maintenant des morts plus écartés, très différents des autres, ils demeurerontdes disparus, ceux qui, à partir d’une certaine date ont cessé de donner signe de vie, sans que malgré toutes les recherches, on ait jamais eu ensuite un seul indice et le moindre détail relatifs aux circonstances et à la façon dont ils ont été rayés du nombre des humains. Leur famille désemparée se sentira éternellement «coupée» d’eux, plus privée de leur absence que si l’on savait où sont présents leurs restes inanimés. Car c’est une oppression à nulle autre pareille—quand il s’agit d’un mort—que d’être «dans le vague» et de se répéter sans relâche: «Où sont-ils?» Voilà la question. Ici? Là? Plus près? Plus loin? En Alsace? Dans les Vosges? Dans l’Aisne? Dans la Marne? En haut? En bas? On s’est battu dans tant d’endroits que l’on est mort un peu partout! Comment savoir? Quel embarras!

Les soupirs montent à nos lèvres et les larmes à nos yeux... Arrêtons-les. Dominons-nous... Regardons ces morts sans fléchir et ne les plaignons pas. Leur anéantissement, qui nous semble plus profond, n’est qu’une trompeuse apparence. Anonymes, ils ont la gloire solide et sûre des forces qui ne sont profitables qu’à la condition de demeurer secrètes. Leurs moyens isolés, épars, remportent le succès du faisceau et de la cohésion, précisément par le sacrifice de la personnalité. Beaucoup plus ambitieux parce qu’ils sont plus détachés, ilsn’obtiennentqu’enrenonçant, jusqu’à la fin, même après la vie. Grâce à cette manière ils deviennent les sources cachées, mais les plus actives et les plus riches, de la vie nouvelle prête à jaillir, ils sont l’humus, l’engrais miraculeux de l’idéal futur, le terrain spécial de la résurrection, le domaine public de l’immortalité. Quoi? Des tombeaux courants? Des petits carrés? Des morceaux de patrie chichement mesurés, au centimètre? à eux? Des plates-bandes à ces géants? Vous n’y pensez pas?... Ils ont davantage et méritent mieux. Ils sont l’Armée, l’armée innombrable, obscure et magnifique, la masse, la houle, le flot débordant auquel tout appartient: les espaces illimités qu’ils ont couverts de leurs nappes épaisses, toutes les régions qu’ils ont gagnées en y passant, les sols marneux, les craies de Champagne, les dunes de Flandre, les sables mouvants, les pics, les marécages..., toutes ces étendues sont leur bien, leur empire... et c’est à peine suffisant. L’incertitude, l’ignorance même de la place insoupçonnable où ils se sont tous si savamment tapis, communique à leur sépulture un vaste et spécial mystère. Ainsi, respectons, puisqu’ils l’ont voulue, l’énigme de leurs os. Comprenons qu’en acceptant de ne les chercher nulle part, nous les trouverons mieux partout, et ne les rapetissons pas en prétendant les localiser. Vainqueurs posthumes, ils s’assimilent au sol par une liaison plus étroite et justifiée, ils ont la plus pure et la plus certaine des «concessions», parce qu’elle est presque immatérielle. Personne ne peut profaner leurs restes insaisissables. Ils échappent aux méfaits des survivants, aux caprices de l’ingratitude, et leur dépouille n’ayant pas reçu d’éphémères honneurs sera plus longtemps vénérée. Ils auront les soins assidus de la nature dont le tranquille zèle jamais ne cesse et ne se ralentit, dont la mémoire est régulière. Sur eux l’herbe verte, les fleurs, la neige et les feuilles mortes seront toujours renouvelées.

Aussi ne pourra-t-on plus fouler un champ, se baisser sous les branches, traverser une prairie... regarder simplement à terre sans ranimer l’image inconnue de ces morts et les envelopper d’un grand manteau d’amour. Nous les sentirons avec nous, plus mêlés à la vie, plus libres, ayant des coudées plus franches que s’ils étaient relégués dans l’enceinte des nécropoles... Ils feront partie des saisons. L’an prochain devant un blé plus beau, devant une vigne plus lourde, on dira: «Ce blé qui mûrit vient du fond de leurs entrailles... Le sang de cette grappe est le vin de leur cœur...»

** *

Et à côté de ceux-là, «des anonymes de la mort», en voici d’autres qu’il faut également tirer de l’ombre et dévoiler:les anonymes de la vie, les discrets acharnés du bien, les modestes du sacrifice et les honteux du dévouement: sœurs de charité, infirmières, médecins, brancardiers, bourgeois, employés, ouvriers, petites gens, passants de la rue et des abords de la bataille, dont la guerre a fait des héros qui refusent d’être en vedette.

Dans l’ordinaire, ils étaient «comme tout le monde». Mais la pitié, la douleur, la colère patriotique, la furie de la compassion les ont soudainement révélés aux autres et à eux-mêmes.

Quand la ville a été un matin secouée de terreur, qu’on a dit: «Ils arrivent!» que sous l’aboiement des premiers boulets les habitants se sont enfuis dans un hallali d’épouvante... les anonymes de la vie, qui auraient pu partir eux aussi et souvent dans d’excellentes conditions, sont restés... d’abord en manière de blâme et de reproche à la panique, et puis pour étayer ceux qui étaient forcés de demeurer, que tout et rien ne retenaient sans doute, mais qu’une irrésistible puissance de tendresse et de déchirement clouait et attachait à leur cité, au quartier, à la maison, à la chambre, à leur bien, à ce qui avait été jusqu’à ce jour leur courte joie sur la terre... Ceux-là méritaient maintenant qu’on les aidât, qu’on ne les lâchât pas... Au noble soin de rallier leur détresse et de protéger leur impuissance,ces anonymesse sont voués, de toutes parts, avec un courage qui imposera l’admiration et le respect pour des siècles. Des femmes, des jeunes filles de hardiesse virginale, des timides citoyens galvanisés de bravoure, des prêtres, des vieillards, des hommes de devoir, de sagesse et d’autorité ont surgi d’entre les blessés et les morts, sont nés des cendres et des ruines, pour être à la hauteur du désastre et pour élever les âmes au-dessus des panaches de l’incendie. Rien ne leur fut impossible. Organiser la résistance et le salut, atténuer le ravage, aller au-devant de l’ennemi sans attendre qu’il vienne à vous, avoir mieux que du cœur: de la tête, parler la voix tranquille et les yeux clairs aux officiers casqués, discuter avec eux, débattre pied à piedle chiffre de l’impôt du sang et s’offrir soi-même en otage, faute de mieux; donner sa vie en caution, tomber enfin d’accord forcé sur la somme et courir par les rues fumantes la quêter, la réunir, la rapporter en tas et puis subir alors des exigences nouvelles, être pressuré davantage, contraint de retourner obéir à ces prétentions exorbitantes, et au milieu de tout cela, que l’on réussisse ou que l’on échoue, se maintenir en belle allure morale et en dignité française... quoi qu’il puisse arriver!... c’est ce qu’ont fait pendant des jours et des semaines, des êtres surhumains, merveilleux, qui se sont multipliés, épuisés en marches, en paroles, en raisonnements, en discussions serrées, en ripostes troublantes, qui ont accompli des prodiges d’adresse, d’éloquence palpitante et fière pour essayer, sinon d’attendrir, du moins d’ébranler et de convaincre le Teuton... et qui plusieurs fois, par la logique, la raison, le bon sens, le tour et la présence d’esprit de leur volonté, y sont presque parvenus... Autre guerre dans la grande, et faite, elle aussi, sous les balles, pendant qu’éclatent les obus, que crépitent les toits en flammes.

Et ce sont toujours ces mêmesanonymesqui, entre les chevaux des uhlans, ont suivi à pied, ont été conduits hors de la ville nu-tête, au vent du désastre, comme dans les peintures du moyen âge, qui ont été menacés du fusil, de la corde et du revolver, que l’on a mis en joue et que l’on a relâchés... quand on a vu qu’ils n’avaient pas peur.

Faut-il aussi parler des secours matériels, spirituels, des remèdes, des soins, des soupes, des viatiques de toutes sortes qu’ils ont portés parmi les éboulements? des victimes qu’ils ont sauvéesin extremis, des réfugiés qu’ils ont retirés des caves après qu’ils les y avaient cachés, des prêtres et des médecins qu’ils ont été quérir à tout prix et qui sont venus, par le plus court chemin,... des enfants qu’ils ont ravis sous leurs manteaux, dans une fuite atroce, comme s’ils les volaient?... Pensez-vous aux escaliers de maison vacillante, de tours prêtes à crouler, de clochers et de souterrains montés et dégringolés, quatre à quatre, sous la pluie d’enfer...? Et les nuits sans sommeil, prolongées à tant écouter! où l’heure est martelée chaque minute, chaque seconde par un abominable fracas qui ne se tait jamais! Et les prières suprêmes! les baisers du dernier soupir! les sanglots retenus quand on n’en peut plus et que l’on se croit au moment décisif et convoité de paraître devant Dieu... Enfin! Enfin! Plus de terre!

Eh bien, après avoir vécu toutes ces grandeurs et toutes ces horreurs, et en avoir triomphé, par miracle, après avoir vu venir et repartir l’Allemand, après avoir espéré, désespéré, souffert l’inimaginable et surmené toutes les forces de leur corps et de leur cœur... les «anonymes de la vie»ne veulent pas qu’on en parle, à eux ni à personne... Vous les interrogez, vous leur demandez: «Qui êtes-vous? Votre nom?—Inutile, vous disent-ils, nous ne sommes rien. Ne me nommez pas, je vous le défends.—Mais pourquoi? Il faut pourtant bien que j’apprenne à l’univers qui a fait toutes ces actions?—Non. Ou alors, dites que c’est la Ville! C’est Reims, c’est Lille, c’est Arras. Ce n’est pas nous. Nous autres nous disparaissons. Nous avons joué notre rôle. Ne nous recherchez pas. Nous rentrons dans les catacombes, dans la cellule de notre vie.»

Ah! cela! c ’est le sommet du magnifique, le sublime qui déconcerte! Puisque vous aussi, humbles et glorieux combattants, vous voulez, comme la foule des soldats tombés, rester à l’écart et dans l’ombre après la bataille, nous exaucerons votre vœu. Mais malgré vous, plus tard, le secret percera... Si vite qu’en vous effaçant vous glissiez dans l’avenir, par les rues de vos villes dévastées et reconstruites, le long de vos cathédrales toujours debout, on saura vous deviner. Vous ne passerez plus qu’au milieu d’un murmure ardent de reconnaissance. On vous désignera d’une main qui bénit: «Celui-là, cet homme à barbe blanche... Cette mère et sa fille... au tournant du parvis... Ils en étaient... Sans eux!... Ce sont nos bienfaiteurs! les sauveurs, les gardiens de la cité!

Henri Lavedan.

M. Raymond Poincaré vient, pour la seconde fois, de passer quelques jours au milieu des troupes: voyage de bon augure, qui a coïncidé avec d’heureuses nouvelles du front, et qui a été marqué, pour le président de la République, par deux visites d’un haut intérêt.

Arrivé à Paris le jeudi 29 octobre, M. Poincaré consacrait tout d’abord ses deux premières journées de séjour à visiter les gares où passent les blessés, divers hôpitaux où ils sont soignés, à rendre hommage, à la veille de la Toussaint, aux morts inhumés dans les cimetières militaires des environs de Paris. Samedi, guidé par le général Galliéni, le chef de l’Etat parcourait plusieurs sections du camp retranché de Paris, s’intéressant à l’installation des travaux de défense, descendant alertement dans les tranchées, et surtout félicitant chaleureusement les nombreux territoriaux qu’il rencontra à leur poste, de leur entrain, de leur zèle, de leur patriotique dévouement. Enfin poussant jusqu’aux champs de bataille de la Marne, il y saluait de nombreuses tombes de combattants anglais ou français.

Le lendemain, dimanche, M. Raymond Poincaré partait pour Dunkerque. M. Millerand, ministre de la Guerre, l’accompagnait. A Dunkerque, ils rencontraient lord Kitchener, ministre de la Guerre britannique, M. de Broqueville, ministre de la Guerre de Belgique, et, tout naturellement, le général Joffre. Des longs entretiens qui eurent lieu résulta, plus que jamais, la certitude d’un accord complet entre les alliés. Le soir, le président retenait à dîner M. de Broqueville et lord Kitchener. Puis, dans la nuit, le chef duWar Officerepartait pour Londres.

Lundi, le président de la République, en compagnie du ministre de la Guerre, du général Joffre et du général Duparge, secrétaire général de la Présidence, franchissant la frontière, se rendait en Belgique saluer le roi des Belges et sa vaillante armée. Le roi Albert, informé de ce projet, était venu au-devant de ses hôtes jusqu’à la frontière. Rien ne saurait dire la cordialité, la chaleur de cette entrevue, en un pareil moment. En termes émus, M. Poincaré exprima de nouveau à l’héroïque souverain sa fervente admiration, celle de la France entière pour la magnifique attitude de la nation et de l’armée belges groupées derrière leur roi, et les vœux que tous nous formons pour la Belgique, dont la cause, autant que la nôtre, nous est sacrée; le remerciant, le roi Albert fit un vif éloge de l’armée française. Puis il conduisit, en automobile, à la résidence royale, le président, qui put offrir à la reine ses respectueux hommages.

De là, les deux chefs d’Etat, avec les deux ministres de la Guerre et le général Joffre, gagnaient Furnes, que nos avions protégeaient contre les taubes. Des troupes, belges et françaises, étaient massées sur la place de l’Hôtel-de-Ville. Le roi et le président, aux accents de laMarseillaiseet de laBrabançonne, les passèrent en revue. Une longue et affectueuse entrevue suivit, dans l’un des salons de l’Hôtel de Ville, à la suite de laquelle le roi tint encore à reconduire M. Raymond Poincaré aussi loin que possible, dans la direction d’Ypres, où opèrent avec une endurance, une ardeur admirables, des troupes françaises au milieu desquelles le président, le ministre de la Guerre et le généralissime allaient terminer leur journée.

LETTRE DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL DANS LE NORD

31 octobre 1914.

Je voudrais queL’Illustrationme permît de donner à cet article le premier titre que j’avais choisi:Chez les poilus du...

Le terme vous crispe un peu la bouche?

C’est que vous n’avez pas entendu le jeune chef qui les commande prononcer: «Mes poilus!» Il articule cela avec une soudaine camaraderie, en avançant légèrement le menton et en arquant les lèvres; il appuie sur les syllabes, hausse le ton, sourit des yeux, paraît, à la fois, se contraindre à la trivialité et résister au souffle d’orgueil qui l’entraîne,—et le mot, aussitôt, vous entre dans l’esprit avec l’état civil qu’il faut pour qu’on ne lui discute plus le droit de se faire une place dans votre vocabulaire. Si vous aviez entendu le colonel P... le lancer, vous l’emploieriez sans gêne et vous en éprouveriez une satisfaction pareille à celle qui vous saisit en revêtant un costume qui vous sied ou en maniant un objet nouveau dont la forme vous enchante.

Et si vous connaissiez les poilus, donc!

Je veux vous en parler, parce que, durant cette semaine où le souvenir de nos morts nous obsède, où l’atmosphère porte la mélancolie renouvelée qui nous vient des journées étroites qui accourent et des anciennes tristesses qui remontent, où, cette année, il y aura tant de voiles et tant de larmes, où, déjà, nous ne nous défendons plus d’appréhender l’ère des deuils qui suivra le temps glorieux de la Victoire, je dois à ces diables terrés de telles heures d’enthousiasme et une allégresse si réconfortante que je voudrais vous les communiquer.

Vous vous imaginez que la vie dans les tranchées est lugubre, que les visages y sont marqués de chagrin, que les épaules s’y voûtent, que le meilleur de notre gaieté est noyé, qu’il n’y a de place que pour les entretiens sévères et pour les chuchotements?

Détrompez-vous, sous peine de faire injure à nos frères qui combattent. Les héros de notre pays n’ont pas, d’ordinaire, cette allure de condamnés. Ce sont de simples hommes, un peu plus gais que de coutume, qui s’accommodent sans façon de tout ce qu’ils ne peuvent éviter de désagréable et qui, pour le reste, se «débrouillent», chacun d’eux selon ses facultés.

Je reviens de chez eux les muscles retrempés, l’esprit fouetté, le cœur gonflé, la tête bourrée d’histoires, mais je ne puis me faire à cette idée que, sous l’invisible réseau des obus et des balles, posté en pleine bataille, je n’ai rien vu de la bataille. Des champs vides, des moulins à vent démolis, des bois au pied desquels jaillissent à l’improviste les bouquets noirs des gros obus ou bien de petits nuages blancs qui s’accrochent subitement à la lisière, se gonflent et disparaissent... C’est tout ce que l’on surprend de la bataille! Quant à ce que l’on entend, c’est une autre affaire...

** *

Mais je veux vous parler des poilus!

Il y avait fête chez eux, l’autre jour. On décorait un jeune aide-major qui, en pleine action, aux environs de Capy, était allé ramasser des blessés et s’était trouvé pris dans une dégelée de mitraille. Ils étaient trois ou quatre à sa mesure qui, sans se préoccuper de la musique infernale du plomb et de l’acier, acharnés à leur tâche, faisaient des pansements comme à l’hôpital, quand un shrapnell éclata au-dessus d’eux; on se regarda, on se compta, quelqu’un envoya un bon mot et l’on se remit à la besogne. Mais un autre projectile arriva; celui-ci était un obus qui tomba au milieu du groupe, tua des blessés, en blessa d’autres à nouveau et coucha tout le monde. Le médecin-major, qui commandait le service, se redressa et, s’apercevant que son aide ne mettait pas assez de hâte à l’imiter, lui cria:

—Dites donc, cher ami, la pause n’a pas sonné!

Et l’autre de répliquer paisiblement:

—Pardon, monsieur le médecin-major, mais je crois que j’ai l’humérus brisé.

C’est, ma foi, une belle réponse de médecin qui ne perd pas l’esprit!

Il avait bien l’humérus brisé... les «circonstances» n’avaient pas troublé son diagnostic.

On l’a décoré cette semaine.

Quelques jours avant, le colonel P... lui avait écrit: «Vous avez la croix.Je pourrais vous l’envoyer à l’ambulance; je préfère vous la remettre sur le front. Vous nous manquez, nous serons tous contents de vous revoir...»

Et l’on a conduit l’aide-major Lucien sur le front, sur le front même, à 600 mètres des tranchées allemandes, avec prise d’armes et drapeau déployé.

L’arrivée du colonel: devant le drapeau déployé, se tient le héros de la fête.AgrandirLa visite de l’aide-major Lucien à ses camarades, après la cérémonie.AgrandirUNE CÉRÉMONIE MILITAIRE SUR LA LIGNE DES TRANCHÉES.—La remise de la croix de la Légion d’honneur à un aide-major blessé.

UNE CÉRÉMONIE MILITAIRE SUR LA LIGNE DES TRANCHÉES.—La remise de la croix de la Légion d’honneur à un aide-major blessé.

J’étais de la fête et c’est une des plus belles fêtes de ma vie. Jamais je n’ai vu plus de grandeur dans pareille simplicité, jamais semblable cérémonie n’avait revêtu pour moi une telle signification! Et jamais, non plus, le drapeau ne m’avait paru plus clair, plus gai, plus crâne, plus beau, plus chérissable que sur cette route, au milieu de ces cultures, dans cette plaine, au-dessus de laquelle, inlassablement, depuis trois semaines, court le métal porte-destin.

** *

Pour atteindre l’endroit qu’avait choisi le colonel, il fallait descendre à l’orée d’un boqueteau et franchir un joli petit espace dénudé que les poilus de là-bas connaissent bien et qu’ils n’abordent jamais sans grommeler: «Attention au fou!»

Mais vous ignorez ce qu’est lefou? C’est un Boche qui est perché sur un arbre et qui tire sur tout ce qui s’agite de ce côté. Ils sont peut-être plusieurs: n’importe! On prononce en entendant le sifflement d’une balle: «Encore des nouvelles du fou!» Il serait, d’ailleurs, parfaitement injuste de ne pas reconnaître que le fou est un excellent tireur; le soir de ce jour-là, nous avons rencontré un soldat qui pouvait l’affirmer, preuve au bras,—et la preuve était chaude.

Nous étions bien une vingtaine qui devions traverser la région exploitée par ce maniaque et il y aurait eu, pour lui, un joli tableau à faire; mais il faut croire que le perché mangeait sa soupe ou qu’il ne voulait pas troubler notre fête. Nous passâmes par petits groupes, à peine inquiétés par quelques mouches, qui sont nombreuses cette année; à 200 mètres de là, le piquet d’honneur avait pris les armes.

On aurait dit que chaque homme avait conscience du bon tour qu’on jouait aux voisins. Les visages étaient épanouis, les yeux avaient des éclairs malicieux; on s’amusait, allons!

Le colonel, lui aussi, prenait du bon temps. Pourtant, c’était le moins insouciant; il aurait été si désolé qu’il y eût de la casse! De temps à autre, l’oreille tendue, il levait les yeux vers la cime des arbres...

Une brindille se détacha d’une branche et tomba.

Enfin, la compagnie sortit de la tranchée, s’aligna et, aussitôt, un commandement éclata:

—Présentez... arme!

A cet instant, le drapeau apparut sur la route.

On ne vit plus queLUIet je m’imaginai que, là-bas, tout près, on devait suivre le jeu de son étoffe dans le vent. Il me semblait immense, il me semblait éclatant: il était immense, il était éclatant et l’officier qui le portait ne le diminuait pas.

Coupait-on encore du bois à la cime des arbres?... Nous ne nous en préoccupions plus.

Une bordée de notre 75 nous calotta. Nous nous trouvions dans la ligne de tir et le son nous arrivait, sec et dur, à croire que nous avions la batterie à 100 mètres et que nous en recevions le souffle.

Et, pendant que le canon continuait à cogner, la parade se déroula, sans hâte, sans bravade, strictement, gravement et gaillardement, à la française! Le petit aide-major que l’on décorait était peut-être celui qui dissimulait le mieux son émotion; il se tenait devant le drapeau, sans plus de gêne que s’il se fût trouvé dans son laboratoire... J’avais oublié de vous informer que c’était un agrégé de Nancy, unintellectuel, comme l’on disait. Lorsque le drapeau défila, il lui adressa un beau salut de la main gauche, à la manière d’un vieil invalide qui est bien empêché de saluer de l’autre main; il n’avait plus du tout l’air d’un intellectuel.

** *

Ensuite, le colonel, qui nous avait priés à déjeuner, nous introduisit dans la salle à manger qui est de construction et de style 1914: trois marches pour y pénétrer, des murs uniformément bruns—terre de Sienne, si vous voulez—un plafond aux poutres apparentes sur fond de gerbes de blé, assez haut pour permettre au plus bel homme du régiment de se tenir debout sans courber la taille... Coquetterie: la table, à la nappe blanche immaculée, était parée de fleurs.

Voyez-vous, il y a des détails qu’on ne trouve que chez nous et qui sont la marque de notre âme.

Médecin principal Vieu.Colonel P...Aide-major Lucien.La salle à manger fleurie du colonel.Agrandir

La salle à manger fleurie du colonel.Agrandir

Ces fleurs, sur cette table, dans une tranchée perdue au milieu des champs de betteraves et des labours, loin de tout jardin, citait la plus délicate joie des yeux pour excuser le plus détestable des menus. Elle assaisonna le plus délicat des repas de guerre et je me souviendrai de ce poulet Marengo avec autant de gratitude que je me rappellerai le corton dont on l’arrosa.

Par un bienheureux hasard, la batterie qui était devant nous annonçait chaque service et, quand nous en fûmes au dessert, les gros canons se mirent de la partie.

Alors le colonel se leva et porta un toast, très court, très noble...

C’est vraiment une jolie figure que cet homme-là! Dans le labyrinthe de ses taupinières, sur sa route ou sur le banc de terre de son «bureau», parmi ses hommes ou parmi ses officiers, il apporte partout une bonne grâce limpide et aisée, une politesse mesurée, un souci d’élégance de parfait homme du monde, mais tout cela marié à quelque chose de discrètement strict et de martial qui chasse toute pensée de frivolité. Ce matin d’octobre, quand, debout et le verre en main, il articula le motFrance, il me parut que le mot, qui avait tremblé dans sa gorge, nous frappait en pleine poitrine.

Les circonstances y étaient pour leur part, bien sûr,—et le décor aussi. Mais le ton et l’homme y étaient pour la leur. C’était ungentlemanqui s’exprimait,—et mieux: ungallant gentleman.

Je ne vous ai pas encore entretenu de ses poilus! Je voudrais vous en parler comme il en parle lui-même; ce serait rendre hommage aux meilleurs soldats de France, à ceux de ce régiment et à ceux des autres corps, à tous ceux qui vont au feu sans forfanterie, carrément, gaiement, et à tous ceux qui, entre deux charges, se sont organisés, dans leurs galeries souterraines, une existence de petits propriétaires troglodytes,—chasseurs à l’affût toujours en éveil, silencieux, joyeux et passionnés trappeurs.

Gaston Chérau.

(A suivre.)


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