Mademoiselle Germaine de FreydetClos-Jallanges.
Clos-Jallanges.
Tes lettres me désolent, ma chère soeur. Tu t'ennuies, tu souffres, tu me voudrais là, mais comment faire? Rappelle-toi le conseil de mon maître: «Montrez-vous... qu'on vous voie...» Et penses-tu que c'est à Clos-Jallanges, dans mes houseaux et mon gilet de chasse, que je pourrais préparer ma candidature? Car, il n'y a pas à dire, le moment est proche, Loisillon baisse à vue d'oeil, et je mets à profit les délais de cette lente agonie pour me créer, dans l'Académie, des sympathies qui deviendront des voix. Léonard Astier m'a déjà présenté à plusieurs de ces messieurs; je vais le prendre souvent après la séance, et c'est délicieux, cette sortie de l'Institut, ces hommes presque tous aussi chargés d'ans que de gloire, s'en allant bras dessus bras dessous, par groupes de trois, quatre, vifs, rayonnants, parlant haut, tenant le trottoir, les yeux encore humides des bonnes parties de rire qu'ils viennent de faire là-dedans: «Ce Pailleron, quelle verve!... Et comme Danjou lui a répondu!...» Moi je me carre au bras d'Astier-Réhu, dans le choeur des Immortels, j'ai l'air d'en être; puis les groupes s'égrènent, on se sépare à un coin de pont en se criant: «Jeudi! ne manquez pas...» Et je reviens rue de Beaune accompagner mon maître qui m'encourage, me conseille, et, sûr du succès, me dit avec son large rire: «On a vingt ans de moins quand on sort de là!»
Réellement, je crois que la coupole les conserve. Où trouver un vieillard aussi ingambe que Jean Réhu dont nous fêtions hier soir, chez Voisin, le quatre-vingt-dix-huitième anniversaire? Une idée de Lavaux, ce festival, et qui, si elle me coûte cinquante louis, m'a permis de compter mes hommes. Nous étions vingt-cinq à table, tous académiciens, hormis Picheral, Lavaux et moi: là-dessus dix-sept ou dix-huit voix acquises, le reste encore flottant, mais sympathique. Dîner très bien servi, très causant...
Ah! j'y pense, j'ai invité Lavaux à Clos-Jallanges pendant les vacances de la Mazarine où il est bibliothécaire. On lui donnera la grande chambre en retour devant la Faisanderie. Je ne le crois pas très bon, ce Lavaux, mais il faut l'avoir, c'est le zèbre de la duchesse. T'ai-je dit que nos mondaines appellent ainsi l'ami garçon, oisif, discret, rapide, qu'on a toujours sous la main pour les courses, les démarches délicates dont on ne peut charger un domestique? Sorte de courrier entre puissances, le zèbre, quand il est jeune, fait quelquefois de doux intérim; mais d'ordinaire l'animal se montre sobre, facile à nourrir, se paye de menus suffrages, des places en bout de table et de l'honneur de piaffer pour la dame et pour son salon. J'imagine que Lavaux a su tirer autre chose de son emploi. Il est si adroit, si redouté malgré son air bonasse; marmiton chef dans deux cuisines, comme il dit, l'académique et la diplomatique, il me signale les fondrières, chausse-trapes dont le chemin de l'Institut est miné et que mon maître Astier ignore encore. Pauvre grand naïf qui a fait l'ascension droit devant lui, sans se douter des dangers, les yeux vers la coupole, se fiant à sa force, à son oeuvre, et qui se serait cent fois rompu le cou si sa femme, fine entre les fines, ne l'avait guidé à son insu.
C'est Lavaux qui m'a détourné de publier, d'ici la prochaine vacance de fauteuil, mesPensées d'un rustique. «Non, non, m'a-t-il dit... vous avez assez fait... si même vous pouviez donner à entendre que vous ne produirez plus, que vous êtes fini, à bout, simple homme du monde... l'Académie adore cela.» A joindre au précieux avertissement de Picheral: «Ne leur portez pas vos livres.» Je vois que moins on a d'oeuvres, plus on a de titres. Très influent, le Picheral; encore un que nous aurons cet été, une chambre au second, peut-être l'ancien serre-tout, tu verras. Voilà bien du tracas, ma pauvre Germaine, et dans ton état de souffrance. Mais, que veux-tu? C'est déjà si fâcheux de ne pas avoir maison à Paris pendant l'hiver, de ne pas recevoir comme Dalzon, Moser et tous mes autres concurrents. Ah! soigne-toi, guéris-toi, mon Dieu...
Pour revenir à mon dîner, on y a naturellement beaucoup parlé de l'Académie, de ses choix, de ses devoirs, du bien et du mal que le public en pense. Selon nos Immortels, tous les détracteurs de l'institution, tous, sont de pauvres hères qui n'ont pu y entrer; quant aux oublis en apparence inexplicables, chacun eut sa raison d'être. Et comme je citais timidement le nom de Balzac, notre grand compatriote, le romancier Desminières, l'ancien organisateur des charades de Compiègne, s'est emporté vivement. «Balzac! mais l'avez-vous connu? Savez-vous, monsieur, de qui vous parlez?... le désordre, la bohème!... un homme, monsieur, qui n'a jamais eu vingt francs dans sa poche... Je tiens ce détail de son ami Frédéric Lemaître... Jamais vingt francs... et vous auriez voulu que l'Académie...» Alors le vieux Jean Réhu, la main en cornet sur l'oreille, a compris qu'on parlait de jetons et nous a conté ce joli trait de son ami Suard venant à l'Académie le 21 janvier 93, le jour de la mort du roi, et profitant de l'absence de ses collègues pour rafler à lui tout seul les deux cent quarante francs de la séance.
Il narre bien, le vieux père «J'ai vu ça...» et sans sa surdité serait un brillant causeur. A quelques vers dits par moi en toast à son étonnante vieillesse, le bonhomme a répondu avec beaucoup de bienveillance en m'appelant son «cher collègue.» Mon maître Astier le reprend: «futur collègue.» Rires, bravos, et c'est ce titre de futur collègue qu'ils m'ont tous donné en me quittant, avec des poignées de mains vibrantes, significatives, des «à revoir... à bientôt...» qui faisaient allusion à ma prochaine visite. Un béjaune, ces visites académiques; mais puisque tous y passent. Astier-Réhu me racontait en sortant du dîner Voisin que, lors de son élection, le vieux Dufaure l'avait laissé venir dix fois sans le recevoir. Eh bien! le maître s'est entêté et, à la onzième visite, la porte s'ouvrait toute grande. Il faut vouloir. «Je fais en ce moment le métier le plus bas et le plus ennuyeux, je sollicite pour l'Académie,...» dit Mérimée dans sa correspondance, et quand des hommes de cette valeur nous ont donné l'exemple de la platitude, aurions-nous bien le droit de nous montrer plus fiers qu'eux!
En réalité, si Ripault-Babin ou Loisillon mouraient,—tous deux sont en danger, mais c'est Ripault-Babin qui m'inspire encore le plus de confiance,—mon seul concurrent sérieux serait Dalzon. Du talent, de la fortune, très bien avec les ducs, une cave excellente; il n'a contre lui qu'un péché de jeunesse récemment découvert,Toute Nue, plaquette en six cents vers, publiés à Éropolis, sans nom d'auteur, et d'un raide! On prétend qu'il a tout racheté, mis au pilon, mais qu'il circule encore quelques exemplaires signés et dédicacés. Le pauvre Dalzon proteste, se débat comme un diable, et l'Académie se réserve, jusqu'au bout de son enquête; c'est pourquoi mon bon maître, sans préciser davantage, me déclarait gravement, l'autre soir: «Je ne voterai plus pour M. Dalzon.» L'Académie est un salon, voilà ce qu'il faut comprendre avant tout. On n'y peut entrer qu'en tenue et les mains intactes. Toutefois, je suis trop galant homme et j'estime trop mon adversaire pour me servir de ces armes cachées; et Fage, le relieur de la Cour des Comptes, ce singulier petit bossu que je rencontre quelquefois dans l'atelier de Védrine, Fage, très au courant des curiosités de la bibliographie, a été rudement remis à sa place quand il m'a proposé un des exemplaires signés deToute Nue. «Ce sera pour M. Moser,» a-t-il répondu sans s'émouvoir.
A propos de Védrine, ma situation devient embarrassante. Dans la ferveur de nos premières rencontres, je l'avais engagé à nous amener sa femme, ses enfants, à la campagne; mais comment concilier son séjour avec celui des Astier, des Lavaux qui l'abominent? C'est un être si rude, si original! Comprends-tu qu'il est noble, marquis de Védrine, et que même à Louis-le-Grand il cachait déjà son titre et sa particule, que tant d'autres envieraient en ce temps de démocratie où tout s'acquiert excepté cela. Son motif? Il veut être aimé pour lui-même; tâche de comprendre. En attendant, la princesse de Rosen refuse le paladin, sculpté pour le tombeau du prince et dont on parlait sans cesse dans cette maison d'artistes souvent à court. «Quand nous aurons vendu le paladin, on m'achètera un cheval mécanique...» disait l'enfant, et la pauvre mère comptait aussi sur le paladin pour remonter un peu ses armoires vides, tandis que Védrine ne voyait dans cet argent du chef-d'oeuvre que trois mois de flâne, en dabbieh, sur le Nil. Eh bien! le paladin non vendu ou payé Dieu sait quand, après procès, expertise, si tu crois que cela les a désarçonnés le moins du monde... En arrivant à la Cour des Comptes, le lendemain de cette mauvaise nouvelle, j'ai trouvé mon Védrine installé devant un chevalet, heureux, ravi, jetant sur une grande toile l'étrange forêt vierge du monument incendié. Derrière lui, la femme, l'enfant extasiés, et Mme Védrine me disant tout bas, très grave, berçant sa petite fille: «Nous voilà bien heureux... M. Védrine s'est mis à l'huile...» N'est-ce pas à donner envie de rire et de pleurer?
Chère soeur, le décousu de cette lettre t'apprend l'agitation, la fièvre de mon existence depuis que je prépare ma candidature. Je vais aux «Jours» des uns, des autres, dîners, soirées. Ne me donne-t-on pas pour zèbre à la bonne Mme Ancelin, parce que je fréquente assidument dans son salon le vendredi, et le mardi soir aux Français, dans sa loge. Zèbre bien rustique en tout cas, malgré les modifications que j'ai fait subir à mon personnage dans le sens doctrinaire et mondain. Attends-toi à des surprises pour mon retour. Lundi dernier, réception intime à l'hôtel Padovani où j'ai eu l'honneur d'être présenté au grand-duc Léopold. Son Altesse m'a complimenté sur mon dernier livre, sur tous mes livres, qu'elle connaît comme moi-même. Ces étrangers sont extraordinaires! Mais c'est avec les Astier que je me plais le mieux, dans cette patriarcale famille, si unie, si simple. L'autre jour, après déjeuner, on apporte au maître un habit neuf d'académicien, nous l'avons essayé ensemble; je dis nous, car il a voulu voir sur moi l'effet des palmes. J'ai mis l'habit, le chapeau, l'épée, une vraie épée, ma chère, qui se tire, montrant une rigole au milieu pour l'écoulement du sang; et, ma foi, je m'impressionnais moi-même. Enfin, c'est pour te montrer le degré de cette intimité précieuse.
Puis, quand je rentre au calme de ma petite cellule, s'il est trop tard pour t'écrire, je fais toujours un peu de pointage. Sur la liste complète des académiciens, je marque ceux que je sais à moi, ceux qui tiennent pour Dalzon. Je soustrais, j'additionne, c'est un divertissement exquis. Tu verras, je te montrerai. Ainsi que je te disais, Dalzon a les ducs; mais l'auteur de laMaison d'Orléans, admis à Chantilly, doit m'y présenter avant peu. Si je plais,—j'apprends par coeur dans ce but une certaine bataille de Rocroy, tu vois que ton frère acquiert de l'astuce,—donc si je plais, l'auteur deToute Nue, à Éropolis, perd son plus sûr appui. Quant à mes opinions, je ne les renie pas. Républicain, oui; mais on va trop loin. Et puis, candidat avant tout. Sitôt après ce petit voyage, je compte bien retourner près de ma Germaine que je supplie de ne pas s'énerver, de songer à la joie du grand jour. Va, ma chère soeur, nous y entrerons dans le «jardin de l'oie,» comme dit ce bohémien de Védrino, mais il faut du courage et de la patience.
Ton frère qui t'aime,ABEL DE FREYDET.
ABEL DE FREYDET.
Je rouvre ma lettre: les journaux du matin m'apprennent la mort de Loisillon. Ces coups du destin vous émeuvent, même quand ils sont attendus et prévus. Quel deuil, quelle perte pour les lettres françaises! Ma pauvre Germaine, voilà mon départ encore retardé. Règle les closiers. A bientôt des nouvelles.
Il était écrit que ce Loisillon aurait toutes les chances, même de mourir à temps. Huit jours plus tard, les salons fermés, Paris dispersé, la Chambre, l'Institut en vacances, quelques délégués des sociétés nombreuses dont il fut président ou secrétaire auraient suivi ses funérailles derrière les coureurs de jetons de l'Académie, rien de plus. Mais industrieux par delà la vie, il partait juste à l'heure, la veille du grand prix, choisissant une semaine toute blanche, sans crime, ni duel, ni procès célèbre, ni incident politique, où l'enterrement à fracas du secrétaire perpétuel serait l'unique distraction de Paris.
Pour midi, la messe noire; et, bien avant l'heure, un monde énorme affluait autour de Saint-Germain-des-Prés, la circulation interdite, les seules voitures d'invités ayant droit d'arriver sur la place agrandie, bordée d'un sévère cordon de sergents de ville espacés en tirailleurs. Ce qu'était Loisillon, ce qu'il avait fait dans ses soixante-dix ans de séjour parmi les hommes, la signification de cette majuscule brodée d'argent sur la haute tenture sombre, bien peu la savaient dans cette foule uniquement impressionnée par ce déploiement de police, tant d'espace laissé au mort;—toujours les distances, et du large et du vide pour exprimer le respect et la grandeur! Le bruit ayant couru qu'on verrait des actrices, des gens célèbres, de loin la badauderie parisienne mettait des noms sur des visages reconnus, se groupant et causant devant l'église.
C'est là, sous le porche drapé de noir, qu'il fallait entendre l'oraison funèbre de Loisillon, la vraie, non pas celle qui serait prononcée tout à l'heure à Montparnasse, et le vrai feuilleton sur l'oeuvre et sur l'homme, bien différent des articles préparés pour les journaux du lendemain. L'oeuvre: un «Voyage au Vol d'Andorre» et deux rapports édités par l'Imprimerie Nationale du temps où Loisillon était surintendant des Beaux-Arts. L'homme: un type d'avoué retors, plat, piteux, le dos courtisan, un geste perpétuel de s'excuser, de demander grâce, grâce pour ses croix, pour ses palmes, son rang dans cette Académie où sa rouerie d'homme d'affaires servait d'agent de fusion entre tant d'éléments divers à aucun desquels on n'aurait pu l'assimiler, grâce pour cette extraordinaire fortune, grâce pour cet avancement à la nullité, à la bassesse frétillante. On se rappelait son mot à un dîner de corps où il s'activait autour de la table, une serviette au bras, tout glorieux: «Quel bon domestique j'aurais fait!» Juste épitaphe pour sa tombe.
Et tandis qu'on philosophait sur le rien de cette existence, il triomphait, ce rien, jusque dans la mort. Les équipages se succédaient devant l'église, les longues lévites brunes, bleues de la valetaille couraient, s'envolaient, se courbaient, balayaient le parvis au fracas luxueux des portières et des marchepieds; les groupes de journalistes s'écartaient respectueusement devant la duchesse Padovani, à la haute et fière démarche. Mme Ancelin fleurie dans ses crêpes de deuil, Mme Eviza, dont les yeux longs flambaient sous le voile, à faire retourner un agent des moeurs, toute la congrégation des dames de l'Académie, ses ferventes, ses dévotes, venues là, moins pour honorer la mémoire de feu Loisillon que pour contempler leurs idoles, ces Immortels fabriqués, pétris de leurs petites mains adroites, vrais ouvrages de femmes où elles avaient mis leurs forces inemployées d'orgueil, d'ambition, de ruse, de volonté. Des actrices s'y joignaient sous prétexte de je ne sais quel orphelinat dramatique présidé par le défunt, témoignant en réalité ce prodigieux besoin d'en être qui les brûle toutes. Éplorées et tragiques, on pouvait les prendre pour de proches parentes. Tout à coup une voiture s'arrête, dépose des voiles noirs, agités, éperdus, une douleur qui fait mal à voir. L'épouse, cette fois? Non! Marguerite Oger, la belle actrice de drame, dont l'apparition soulève aux quatre coins de la place une longue rumeur, des bousculades curieuses. Un journaliste s'élance du porche au-devant d'elle, presse ses mains, la soutient, l'encourage.
«Oui, vous avez raison, je serai forte...»
Et ses larmes bues, renfoncées à coups de mouchoir, elle entre, ou plutôt fait son entrée dans la grande nef obscure que des cierges pointillent tout au fond, tombe à genoux sur un prie-Dieu, côté des dames, s'y prostre, s'y abîme, puis relevée, toute dolente, demande à une camarade près d'elle: «Qu'est-ce qu'on a fait au Vaudeville, hier?
—Quatre mille deux!...» répond l'amie du même ton de catastrophe.
Perdu dans la foule, à l'extrémité de la place, Abel de Freydet entendait autour de lui: «Marguerite!... C'est Marguerite!... Ah! elle est bien entrée...» Mais sa petite taille le gênait et il essayait vainement de se frayer un passage, quand une main lui frappa l'épaule: «Encore à Paris?... La pauvre soeur ne doit pas être contente...» En même temps Védrine l'entraînait, et, ramant de ses coudes robustes, coupant le flot qu'il dominait de toute la tête: «La famille, messieurs!...» il amenait jusqu'aux premiers rangs le provincial enchanté de la rencontre, un peu confus tout de même, car le sculpteur parlait haut et librement, à son habitude. «Hein! ce veinard de Loisillon... autant de monde que Béranger... voilà qui doit donner du coeur au ventre à la jeunesse...» Tout à coup, voyant Freydet se découvrir à l'apparition du cortége: «Qu'as-tu donc de changé? Tourne-toi... Mais, malheureux, tu ressembles à Louis-Philippe ...» La moustache abattue, coiffé en toupet, sa bonne figure rougeaude et brune épanouie entre des favoris grisonnants, le poète redressait toute sa petite personne avec une raideur cérémonieuse. Et Védrine riant: «Ah! je comprends... la tête pour les ducs, pour Chantilly!... Ça te tient toujours, alors, l'Académie?... Mais regarde donc cette mascarade!...»
Sous le soleil, dans le large espace réservé, l'effet était abominable: derrière le corbillard, des membres du bureau, qu'une féroce gageure semblait avoir choisis parmi les plus ridicules vieillards de l'Institut et qu'enlaidissait encore le costume dessiné par David, l'habit à broderies vertes, le chapeau à la française, l'épée de gala battant des jambes difformes que David n'avait certainement pas prévues. Gazan venait le premier, le chapeau de travers sur les inégalités de son crâne, le vert végétal de l'habit accentuant encore la graisse terreuse, squameuse de son masque proboscidien. Près de lui le sinistre, long, Laniboire, ses marbrures violettes, sa bouche tordue de guignol hémiplégique, cachait ses palmes sous un pardessus trop court laissant voir un bout d'épée, les basques du frac qui, avec les pointes de son chapeau, lui donnaient l'air d'un employé des pompes funèbres, bien moins distingué certainement que l'appariteur à canne d'ébène en marche devant le bureau. D'autres suivaient, Astier-Réhu, Desminières, tous gênés, honteux, ayant conscience et s'excusant par leur humble contenance du grotesque de ces défroques acceptables sous la lumière haute, refroidie et, pour ainsi dire, historique de la coupole, mais en pleine vie, en pleine rue, faisant sourire comme une exhibition de macaques.
«Vrai! c'est à leur jeter une poignée de noisettes, pour les voir courir à quatre pattes...» Mais Freydet n'entendait pas cette nouvelle impertinence de son compromettant compagnon. Il s'esquivait, se mêlait au cortége et pénétrait dans l'église entre deux files de soldats le fusil renversé. Au fond, la mort de Loisillon lui causait une joie vive; il ne l'avait jamais vu ni connu, ne pouvait l'aimer à travers son oeuvre, cette oeuvre n'existant pas, et la seule reconnaissance qu'il lui garderait, c'était justement cette mort, ce fauteuil vacant à point pour sa candidature. Malgré tout, l'appareil funèbre dont les vieux parisiens se blasent par l'habitude, cette haie de soldats, le sac au dos, les fusils tombant sur les dalles d'un seul coup de crosse au commandement d'un sacré petit officier, très jeune, pas commode, la jugulaire au menton, dont cet enterrement devait être la première affaire, surtout la musique noire, les tambours voilés le saisirent d'un grand respect ému; et, comme toujours quand un sentiment vif le poignait, des rimes se présentèrent. Même cela commençait très bien, une large et belle image sur l'espèce de trouble, d'angoisse nerveuse, d'éclipse intellectuelle que fait dans l'atmosphère d'un pays la disparition d'un de ses grands hommes. Mais il s'interrompit pour offrir une place à Danjou qui, venu très en retard, s'avançait au milieu de chuchotements, de regards féminins, promenant sa tête orgueilleuse et dure avec ce geste habituel qu'il a de passer la main à plat dessus, sans doute pour s'assurer que son postiche est toujours en place.
«Il ne m'a pas reconnu...» pensa Freydet, vexé de l'écrasant regard dont l'académicien repoussa dans le rang ce ciron qui se permettait de lui faire signe, «mes favoris, probablement...» et distrait de ses vers, le candidat se mit à ruminer son plan d'attaque, ses visites, la lettre officielle pour le secrétaire perpétuel. Mais, au fait, il était mort, le perpétuel... Allait-on nommer Astier-Réhu avant les vacances? Et l'élection, pour quand? Sa préoccupation descendit jusqu'aux détails, à l'habit; prendrait-il le tailleur d'Astier décidément? Et ce tailleur fournissait-il aussi le chapeau et l'épée?
«Pie Jesu, Domine...» une voix de théâtre, admirable, montait derrière l'autel, demandait le repos pour Loisillon que le Dieu de miséricorde semblait vouloir torturer cruellement; car l'église suppliait dans tous les tons, tous les registres, en soli et en choeur: «le repos, le repos, mon Dieu!... Qu'il dorme tranquille après tant d'agitation et d'intrigues!...» A ce chant triste, irrésistible, répondaient dans la nef les sanglots des femmes dominés par le hoquet tragique de Marguerite Oger, son terrible hoquet du «Quatre» dansMusidora. Tout ce deuil pénétrait le bon candidat, allait rejoindre dans son coeur d'autres deuils, d'autres tristesses; il pensait à des parents morts, à sa soeur, une mère pour lui, condamnée par tous, et le sachant, en parlant dans toutes ses lettres. Hélas! vivrait-elle même jusqu'au jour du triomphe?... Des larmes l'aveuglèrent, l'obligèrent à s'essuyer les yeux.
«C'est trop... c'est trop... On ne vous croira pas ...» ricanait dans son oreille la grimace du gros Lavaux. Il se retourna indigné, mais la voix du jeune officier commanda furieusement: «Portez... armes!...» et les fusils firent cliqueter leurs baïonnettes, tandis que l'orgue grondait «la marche pour la mort d'un héros.» Le défilé de la sortie commençait; toujours le bureau en tête, Gazan, Laniboire, Desminières, son bon maître Astier-Réhu. Tous très beaux maintenant, noyant dans le mystère des hautes, voûtes le vert perroquet chamarré des uniformes, ils descendaient la nef deux par deux, très lentement, comme à regret, vers ce grand carré de jour découpé au portail ouvert. Derrière, toute la compagnie, cédant le pas à son doyen, l'extraordinaire Jean Réhu grandi par une longue redingote, portant haut sa toute petite tête brune, creusée dans une noix de coco, d'un air dédaigneux et distrait signifiant qu'il avait «vu ça» un nombre incalculable de fois; et, de fait, depuis soixante ans qu'il touchait les jetons de l'Académie, il avait dû en entendre de ces psalmodies, en jeter de cette eau bénite sur des catafalques glorieux.
Mais si celui-là justifiait miraculeusement son titre d'Immortel, le groupe d'ancêtres qu'il précédait semblait en être la bouffonne et triste parodie. Décrépits, cassés en deux, déjetés comme de vieux arbres à fruits, les pieds de plomb, les jambes molles, des yeux clignotants de bêtes de nuit, ceux qu'on ne soutenait pas s'en allaient les mains tâtonnantes, et leurs noms murmurés par la foule évoquaient des oeuvres mortes, oubliées depuis longtemps. A côté de ces revenants, de ces «permissionnaires du Père-Lachaise,» comme les appelait un malin de l'escorte, les autres académiciens semblaient jeunes, ils se campaient, bombaient leurs torses sous des regards extasiés de femmes les brûlant à travers les voiles noirs, l'entassement de la foule, les shakos et les sacs des militaires ahuris. Cette fois encore, le salut de Freydet à deux ou trois «futurs collègues» fut repoussé de froids et méprisants sourires comme on évoquent ces rêves où vos meilleurs amis ne vous reconnaissent plus. Mais il n'eut pas le temps de s'en attrister, pris par la bousculade à deux mouvements qui agitait l'église vers le haut et vers la sortie.
«Eh bien! monsieur le vicomte, il va falloir nous remuer, maintenant...» Cet avis chuchoté de l'aimable Picheral au milieu de la rumeur, de l'enchevêtrement des chaises, remit le sang en route dans les veines du candidat; mais comme il passait devant le catafalque, Danjou lui tendant le goupillon murmura sans le regarder: «Surtout, ne bougez plus... laissez faire...» Il en eut les jambes fracassées. Remuez-vous!... Ne bougez plus!... Quel avis suivre et croire le meilleur? Son maître Astier le lui dirait sans doute, et il essaya de le rejoindre dehors. Ce n'était pas chose commode avec l'encombrement du parvis pendant que se classait le cortége et qu'on hissait le cercueil, écrasé d'innombrables couronnes, rien d'animé comme cette sortie d'enterrement dans la lumière d'un beau jour; des saluts, des propos mondains tout à fait étrangers à la cérémonie funèbre, et sur les visages l'allègement, la revanche à prendre de cette grande heure d'immobilité traversée de chants lugubres. Les projets, les rendez-vous échangés marquaient la vie impatiente et recommençant vite après ce court arrêt, rejetaient le pauvre Loisillon bien loin dans ce passé dont il faisait partie désormais.
«Aux Français, ce soir... n'oubliez pas... le dernier mardi...» minaudait Mme Ancelin; et Paul au gros Lavaux:
«Allez-vous jusqu'au bout?
—Non. Je reconduis Mme Eviza.
—Alors à six heures chez Keyser; ça semblera bon après les discours.»
Les voitures de deuil s'approchaient à la file, pendant que des coupés partaient au grand trot. Du monde se penchait à toutes les fenêtres de la place, et, vers le boulevard Saint-Germain, des gens debout sur les tramways arrêtés alignaient des têtes au-dessus des têtes, coupaient le ciel bleu de files sombres. Freydet, ébloui de soleil, son chapeau en abat-jour, regardait cette foule à perte de vue, se sentait très fier, reportant à l'Académie cette gloire posthume qu'on ne pouvait attribuer vraiment à l'auteur duVoyage au Val d'Andorre, et en même temps il avait le chagrin de constater que les chers «futurs collègues» le tenaient visiblement à distance, absorbés quand il s'approchait, ou se détournant, se groupant contre l'intrus, ceux-même qui, l'avant-veille, chez Voisin, l'attiraient: «Quand serez-vous des nôtres?...» Mais la plus dure de toutes fut la défection d'Astier-Réhu!
«Quel malheur, cher maître!...» vint lui dire le candidat, s'apitoyant par contenance, pour parler, sentir une sympathie. L'autre, à côté du corbillard, sans répondre feuilletait le discours qu'il prononcerait tout à l'heure. Freydet répéta: «Quel malheur!...
—Mon cher Freydet, vous êtes indécent...» prononça le maître tout haut, très brutal; et, le temps d'un sévère coup de mâchoire, il se remit à sa lecture.
Indécent!... pourquoi?... Le malheureux eut le geste instinctif d'assurer ses boutons, s'examina jusqu'à l'extrémité des bottes avec inquiétude, sans pouvoir s'expliquer ces paroles réprobatrices. Que se passait-il? Qu'avait-il fait?
Ce fut un étourdissement de quelques minutes; il voyait vaguement le corbillard s'ébranler sous sa vacillante pyramide de fleurs, des habits verts aux quatre coins, d'autres habits verts derrière, puis toute la Compagnie, et sitôt après elle, mais cérémonieusement distancé, un groupe où lui-même se trouva mêlé, poussé, sans savoir comment. Des jeunes hommes, des vieux, tous horriblement tristes et découragés, au milieu du front la même ride profonde de l'idée fixe, aux yeux le même regard haineux et méfiant du voisin. Quand, remis de son malaise, il put mettre des noms sur ces personnages, il reconnut la figure fanée, déçue, du père Moser, l'éternel candidat; l'honnête mine de Dalzon, l'homme au livre, le retoqué des dernières élections; et de Salèles, et Guérineau. La remorque, parbleu! ceux dont l'Académie ne s'occupe plus, qu'elle laisse filer au sillage de la barque glorieuse, les ayant amorcés d'un fer solide. Tous, ils étaient tous là, les pauvres poissons noyés, les uns morts et sous l'eau, d'autres se débattant encore, roulant un regard douloureux et goulu, qui en veut, en demande, en voudra toujours. Et pendant qu'il se jurait d'éviter le même sort, Abel de Freydet suivait l'amorce, lui aussi, tirait sur l'hameçon, déjà trop bien croché pour pouvoir se reprendre.
Au loin, sur la voie déblayée à l'étendue du cortége, des roulements voilés alternaient avec des sonneries de trompettes, ameutant tout du long les passants du trottoir et les curieux des fenêtres; puis la musique reprenait à longs cris la «marche pour la mort d'un héros.» Et devant ces grandioses honneurs, ces funérailles nationales, cette orgueilleuse révolte de l'homme humilié, vaincu par la mort mais haussant et parant sa défaite, il faisait beau songer que tout cela était pour Loisillon, secrétaire perpétuel de l'Académie française, c'est-à-dire rien, le dessous de rien.
Tous les jours, entre quatre et six, plus tôt ou plus tard selon la saison, Paul Astier venait prendre sa douche à «l'hydrothérapie Keyser» en haut du faubourg Saint-Honoré. Vingt minutes de fleuret, de boxe ou de bâton, puis le jet froid, le bain de piscine, la petite station, en sortant, chez la fleuriste de la rue du Cirque pour se faire coudre un oeillet à la boutonnière; et la réaction jusqu'à l'Arc-de-l'Étoile, Stenne et le phaéton suivant au ras du trottoir. Ensuite un tour aux acacias, où Paul montrait un teint clair, une peau de femme à «lever» toutes les femmes et qu'il devait à ses habitudes d'hygiène chic. Cette séance chez Keyser lui épargnait en outre la lecture des journaux, par les potins de cabine à cabine, ou sur les divans de la salle d'armes, en veste de tir, en peignoir de flanelle, même à la porte du docteur, quand on attendait son tour de douche. Des cercles, des salons, de la Chambre, de la Bourse ou du Palais, les nouvelles de la journée s'annonçaient là librement, à voix haute, dans le froissement des épées et des cannes, les appels au garçon, les grandes claques en battoir des mains sur la chair nue, le cliquetis des fauteuils à roulettes pour rhumatisants, les lourds plongeons qui s'ébrouaient dans la piscine aux voûtes sonores, et, dominant tous les bruits d'eau brisée, jaillie, la voix du bon docteur Keyser debout sur sa tribune et ce mot revenant toujours comme un refrain: «Tournez-vous.»
Ce jour-là, Paul Astier se «tournait» avec délices sous la pluie bienfaisante, y laissait la migraine et la poussière de sa corvée, et les funèbres ronrons des regrets académiques en style Astier-Réhu: «L'airain lui mesurait ses heures... la main glacée de Loisillon... épuisé la coupe du bonheur...» O papa! ô cher maître! Il en fallait de l'eau, en pluie, en fouet, en cascade, pour nettoyer ce noir fatras. Encore ruisselant, il croisa un grand corps qui remontait de la piscine et lui faisait un bonjour grelottant de la tête, courbé en deux sous un large bonnet en caoutchouc couvrant le crâne et une partie de la figure. Cette maigreur livide, cette raide démarche contracturée, il crut à un de ces pauvres névropathes, habitués de chez Keyser, dont les muettes apparitions d'oiseaux de nuit, lorsqu'ils venaient se peser à la bascule dans la salle d'armes, faisaient un tel contraste aux rires de santé et de vigueur débordantes. Puis la courbe méprisante de ce grand nez, ces plis de dégoût tirant la bouche lui rappelèrent vaguement un visage de la société. Et dans sa cabine, pendant que le garçon baigneur lui étrillait la peau, il demanda: «Qui donc m'a salué, Raymond?
—Mais c'est le prince d'Athis, monsieur...» fit Raymond avec la fierté du peuple à prononcer ce mot de prince. «Il vient à la douche depuis quelque temps, toujours le matin... Aujourd'hui il s'est retardé, rapport à un enterrement, qu'il a dit a Joseph...»
La porte de la cabine entr'ouverte pendant ce colloque, laissait voir dans celle en face, sur le côté pair du couloir, le gros Lavaux assis, tout nu, d'un gras blafard et difforme, en train de s'attacher au-dessus du genou, avec des jarretières à boucles, de longs bas de femme ou d'ecclésiastique. «Dites donc, Paul, vous avez vu Samy qui vient se donner des forces?...» et il clignait de l'oeil comiquement.
«Des forces?
—Bé oui! Il se marie dans quinze jours, savez bien; et le pauvre garçon, pour s'assurer les reins, s'est mis bravement à l'eau froide et aux pointes de feu.
—Et l'ambassade, quand?
—Mais, tout de suite. La princesse est partie devant. Ils se marieront là-bas.»
Paul Astier eut l'instinct d'un désastre: «La princesse!... Qui épouse-t-il donc?—D'où sortez-vous?... Le bruit de Paris depuis deux jours... Colette, pardi! l'inconsolable Colette... C'est la tête de la duchesse que je voudrais voir... A Loisillon, elle s'est très bien tenue, mais sans lever son voile, sans un mot à personne... Dur à avaler, dame!... Songez donc qu'hier encore nous cherchions ensemble des étoffes pour la chambre de l'infidèle à Pétersbourg.»
Il bavardait de sa voix grasse et méchante de portière mondaine, tout en achevant de boucler ses jarretières; et pour accompagner la féroce histoire, on entendait à deux cabines plus loin, dans un sonore roulement de claques à même, le prince encourageant le garçon de douche: «Plus fort, Joseph... plus fort... N'ayez pas peur.» Ah! il en prenait, des forces, le bandit.
Paul Astier qui, aux premiers mots de Lavaux, avait franchi le couloir pour mieux entendre, fut pris d'une envie folle, enfoncer d'un coup de pied la porte du prince, sauter dessus, s'expliquer brutalement avec ce misérable qui lui enlevait la fortune des mains. Tout à coup il se vit nu, trouva sa colère inopportune et rentra s'habiller, se calmer un peu, comprenant qu'il devait avant tout causer avec sa mère, savoir exactement où en étaient les choses.
Par exception, sa boutonnière resta vide, ce soir-là, et pendant que des yeux de femmes, au mouvement désoeuvré des voitures en file, cherchaient le joli jeune homme dans l'allée habituelle, il roulait vivement vers la rue de Beaune. Corentine le reçut, les bras nus, en souillon, profitant de l'absence de madame pour faire un grand savonnage.
«Où dîne ma mère, savez-vous?» Non. Madame ne lui avait rien dit; mais monsieur était là-haut à fourrager dans ses papiers. Le petit escalier des archives criait sous le pas lourd de Léonard Astier:
«C'est toi, Paul?»
Le demi-jour du couloir, le trouble où il était lui-même empêchèrent le garçon de remarquer l'extraordinaire aspect de son père et l'égarement de sa voix pour répondre au: «Comment va le maître?... Maman n'est pas là?...—Non, elle dîne chez Mme Ancelin qui l'emmène aux Français... Dans la soirée, j'irai les rejoindre.»
Ensuite le père et le fils n'eurent plus rien à se dire; deux étrangers en présence, des étrangers de race ennemie. Aujourd'hui, pourtant, Paul Astier dans son impatience aurait bien demandé à Léonard s'il savait quelque chose de ce mariage, mais tout de suite: «Il est trop bête, m'man n'a jamais dû en parler devant lui.» Le père, lui aussi, angoissé d'une question qu'il voulait faire, le rappela d'un air gêné:
«Écoute donc, Paul... figure-toi qu'il me manque... Je suis en train de chercher...
—De chercher?...»
Astier-Réhu hésita une seconde, regardant de tout près la charmante figure dont l'expression n'était jamais parfaitement franche à cause de la déviation du nez, puis l'accent bourru et triste:
«Non, rien... c'est inutile... tu peux t'en aller.»
Il restait à Paul Astier de rejoindre sa mère au théâtre, dans la loge Ancelin. C'était deux ou trois heures à tuer. Il renvoya sa voiture en recommandant à Stenne de venir l'habiller au cercle, puis se mit en route à tout petits pas, dans un délicat Paris crépusculaire où les arbustes en boule du parterre des Tuileries s'allumaient de couleurs vives à mesure que le ciel s'assombrissait. Une incertitude délicieuse pour les rêveurs et les combineurs d'affaires. Les voitures diminuent. Des ombres se hâtent, vous frôlent; on peut suivre son idée sans distraction. Et le jeune ambitieux songeait, lucidement, le sang-froid revenu. Il songeait comme Napoléon aux dernières heures de Waterloo: bataille gagnée tout le jour, puis le soir, la déroute. Pourquoi? Quelle faute commise? Il remettait en place les pièces de l'échiquier, cherchait sans comprendre. Une imprudence, peut-être, d'être resté deux jours sans la voir; mois n'était-ce pas l'élémentaire tactique «après l'épisode du Père-Lachaise, de laisser la femme ruminer son petit remords. Comment se douter d'une fuite aussi brusque? Subitement, cet espoir lui vint, connaissant la princesse, oisillon changeant d'idée comme de perchoir, qu'elle n'était pas encore partie, qu'il allait la trouver au milieu de ses préparatifs, désolée, incertaine, demandant au portrait d'Herbert: «Conseille-moi,» et qu'il la reprendrait d'une étreinte. Car maintenant il comprenait et suivait, dans cette petite tête, toutes les péripéties de son roman.
Il se fit conduire rue de Courcelles. Plus personne. La princesse partie en voyage le matin même, lui dit-on. Pris d'un affreux découragement, il rentra chez lui pour n'être pas obligé, au cercle, de parler et de répondre. Sa grande baraque moyen-âgeuse dressant sa façade de Tour de la faim, toute bordée d'écriteaux, acheva de lui serrer le coeur par le tas de notes en retard qu'elle lui rappelait; puis la rentrée à tâtons dans cette odeur d'oignon frit qui remplissait tout l'hôtel, le petit domestique rageur se fabriquant, les soirs de dîner au cercle, un faubourien miroton. Un peu de jour traînait encore dans l'atelier, et Paul, jeté sur un divan, tout en se demandant quelle déveine déjouait sa prudence et ses combinaisons les plus adroites, s'endormit pour deux heures, après lesquelles il se réveilla transformé. De même que la mémoire s'aiguise au sommeil du corps, ses facultés de volonté et d'intrigue n'avaient cessé d'agir pendant ce court repos. Il y avait reconquis un plan nouveau et cette froide et ferme résolution, autrement rare chez nos jeunes français que la bravoure armée.
Prestement habillé, lesté de deux oeufs et d'une tasse de thé, avec une légère tiédeur de petit fer dans la barbe et les moustaches quand il jeta au contrôle du Théâtre-Français le nom de Mme Ancelin, le plus subtil observateur n'aurait pu soupçonner dans ce parfait mondain la moindre préoccupation, ni ce que renfermait ce joli meuble de salon, laqué noir et blanc, si bien scellé.
Le culte rendu par Mme Ancelin à la littérature officielle, avait deux temples: l'Académie française, la Comédie-Française; mais le premier n'étant qu'irrégulièrement ouvert à la ferveur des fidèles, elle se rabattait sur l'autre dont elle suivait ponctuellement les offices, ne manquant jamais une «première», grande ou petite, ni les mardis de l'abonnement. Et ne lisant que les livres à l'estampille de l'Académie, les artistes de la Comédie étaient les seuls qu'elle écoutât fervemment, avec des expressions attendries ou frénétiques qui éclataient dès le contrôle et les deux grands bénitiers de marbre blanc que l'imagination de la bonne dame avait dressés à l'entrée de la maison de Molière, devant les statues de Rachel et de Talma.
«Est-ce tenu!... Quels huissiers!... Quel théâtre!...»
Ses petits bras écartés en gestes courts, son souffle haletant de grosse dame, remplissaient le couloir d'une expansive joie turbulente qui faisait courir dans toutes les loges: «Voilà Mme Ancelin.» Aux mardis surtout, l'indifférence de la salle très mondaine contrastait avec l'avant-scène où roucoulait, se pâmait, le corps hors la loge, ce bon gros pigeon aux yeux roses, ramageant tout haut; «Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay!... quelle jeunesse!... quel théâtre!...» ne souffrant pas qu'on parlât d'autre chose, et, aux entr'actes, accueillant les visites par des cris d'admiration sur le génie de l'auteur académicien, les grâces de l'actrice sociétaire.
A l'entrée de Paul Astier, le rideau était levé, et connaissant les rites du culte, l'absolue défense de parler alors, de saluer, de remuer un fauteuil, il attendit immobile dans le petit salon séparé par une marche de l'avant-scène où Mme Ancelin s'extasiait entre Mme Astier et Mme Eviza, Danjou et de Freydet assis derrière elle avec des têtes de captifs. A ce claquement si particulier des fermetures de loge et que suivit un «Chut!» foudroyant pour l'intrus qui troublait l'office, la mère à demi tournée tressaillit en voyant son Paul. Que se passait-il? Qu'avait-il de si pressé, de si grave à lui dire, pour venir jusque-là, dans ce guêpier d'ennui, lui qui ne s'ennuyait jamais qu'avec un but. Sans doute encore l'argent, l'horrible argent. Heureusement elle en aurait bientôt; le mariage de Samy les ferait riches. Désireuse d'aller à lui, de le rassurer d'une bonne nouvelle qu'il ignorait peut-être, elle devait rester en place, regarder la scène, faire chorus avec la dame: «Oh! ce Coquelin... Oh! ce Delaunay... Oh!... Ah!...» Dur supplice pour elle, cette attente; pour Paul aussi qui ne voyait rien que la barre éclatante et chaude de la rampe, et reflétée dans le panneau de glace du côté, une partie de la salle, fauteuils, loges et parterre, des rangées de physionomies, d'atours, de chapeaux, comme noyés dans une gaze bleuâtre, avec l'aspect décoloré, fantômatique des objets entrevus sous l'eau. A l'entr'acte, corvée des compliments:
«Et la robe de Reichemberg, av'vous vu, monsieur Paul?... ce tablier de jais rose?... cette quille en rubans?... av'vous vu?... Non, vraiment, on ne s'habille qu'ici.»
Des visites arrivaient. La mère put ravoir son fils, l'entraîner sur le divan, et là, parmi les boas, les sorties, ils parlaient bas, de tout près.
«Réponds vite et net, commença-t-il... Samy se marie?
—Oui, la duchesse le sait depuis hier... Mais elle est venue quand même... C'est si orgueilleux, ces Corses!
—Et le nom de la rastaquouère... Peux-tu le dira maintenant?
—Colette, voyons! tu t'en doutais.
—Pas le moins du monde... Combien auras-tu pour ça?»
Triomphante, elle murmura: «Deux cent mille...
—Ça me coûte vingt millions, à moi, tes intrigues!... Vingt millions et la femme...» et lui broyant les poignets rageusement, il lui jeta dans la figura: «Gaffeuse!»
Elle en resta suffoquée, abrutie. Lui, c'était lui, cette résistance qu'elle sentait à certains jours, ce travail contre le sien; c'était lui le «si vous saviez» de cette petite sotte, quand elle sanglotait éperdue dans ses bras. Ainsi, au bout de cette sape qu'ils menaient chacun de son côté vers le trésor, avec tant de ruse, de patient mystère, un dernier coup de pioche et les voilà tous deux face à face, sans rien. Ils ne parlaient plus, se regardant, le nez de côté, leurs yeux pareils férocement allumés dans l'ombre, pendant le va-et-vient des visites, des conversations. Et c'est une forte discipline, allez, que cette discipline du monde, pouvant refouler en ces deux êtres les cris, les trépignements, l'envie de rugir et de massacrer dont leurs âmes étaient soulevées. Mme Astier, la première, pensa tout haut:
«Encore si la princesse n'était pas partie.» Sa bouche se tordait de rage; une idée à elle, ce brusque départ.
«On la fera revenir, dit Paul.
—Comment?»
Sans répondre, il demanda: «Samy est-il dans la salle?
—... Je ne crois pas. Où vas-tu? Que veux-tu faire?
—Fiche-moi la paix, n'est-ce pas?... ne te mêle de rien... tu n'as vraiment pas assez de veine.»
Il sortit dans un flot de visiteurs que chassait la fin de l'entr'acte, et elle reprit sa place à gauche de Mme Ancelin aussi exaltée, aussi adorante que tout à l'heure, en perpétuel état de grâce.
«Oh! ce Coquelin... Mais regardes donc, ma chère.»
Ma chère était distraite, en effet, les yeux perdus, le sourire douloureux d'une danseuse sifflée, et, sous prétexte que la rampe l'aveuglait, tournée à tout instant vers la salle pour y chercher son fils. Une affaire avec le prince, peut-être, s'il est ici... Et par sa faute à elle, par sa stupide maladresse...
«Oh! ce Delaunay... Av'vous vu?... av'vous vu?»
Non, elle ne voyait que la loge de la duchesse où quelqu'un venait d'entrer, la tournure élégante et jeune de son Paul; mais c'était le petit comte Adriani au fait de la rupture comme tout Paris et se lançant déjà sur la piste. Jusqu'à la fin du spectacle la mère se rongea d'angoisse, roulant mille projets confus qui se bousculaient dans sa tête avec des choses passées, des scènes qui auraient dû l'avertir. Ah! bête, bête... Comment ne s'être pas doutée?...
La sortie, enfin! mais si lente encore, des haltes à chaque pas, des saluts, des sourires, les adieux échangés... «Que faites-vous cet été? Venez donc nous voir à Deauville...» Par l'étroit couloir où l'on se presse, où les femmes achèvent de s'empaqueter, avec ce joli geste qui assure les boutons d'oreilles, par le large escalier de marbre blanc au bas duquel attend la livrée, la mère, tout en causant, guette, écoute, cherche à surprendre dans la rumeur de la grande ruche mondaine qui se disperse pour des mois, un mot, une allusion à quelque scène de corridor. Justement voici la duchesse qui descend, fière et droite dans son long manteau blanc et or, au bras du jeune garde-noble. Elle sait quel tour infâme lui a joué son amie, et les deux femmes croisent au passage un regard froid, sans expression, plus redoutable que les plus violentes engueulades de bateau-lavoir. Elles savent maintenant comment compter l'une sur l'autre et que tous les coups porteront, frappés aux bons endroits par des mains exercées, dans cette guerre au curare succédant à une intimité de soeurs; mais elles accomplissent la corvée mondaine, masquées d'un pareil sang-froid, et leurs deux haines, l'une puissante, l'autre venimeuse, peuvent se frôler, se coudoyer sans qu'il s'en dégage une étincelle.
En bas, dans la cohue des valets de pied et des jeunes clubmans, Léonard Astier attendait pour prendre sa femme, selon sa promesse. «Ah! voilà le maître,» s'exclama Mme Ancelin, et, trempant une dernière fois ses doigts dans l'eau bénite, elle en aspergeait tout le monde, le maître Astier-Réhu, le maître Danjou, et ce Coquelin, et ce Delaunay... Oh!... Ah!... Léonard ne répondait pas, suivait, sa femme au bras, son collet brutalement relevé à cause du grand courant d'air. Il pleuvait dehors. Mme Ancelin proposa de les reconduire, mais sans empressement, comme font les gens à voitures craignant de fatiguer leurs chevaux, redoutant surtout la mauvaise humeur de leur cocher, lequel est uniformément le premier cocher de Paris. D'ailleurs le maître avait un fiacre; il coupa court aux affabilités de la dame qui ramageait: «Oui, oui, on vous connaît... pour être tous deux seuls... Ah! l'heureux ménage...» et par les galeries tout éclaboussées d'eau, il entraîna Mme Astier.
A la fin des bals, des soirées, quand un couple mondain part en voiture, on est toujours tenté de se demander: «Maintenant que vont-ils se dire?» Pas grand'chose, la plupart du temps; car l'homme sort généralement assommé, courbaturé, de ces sortes de fêtes que la femme prolonge dans le noir de la voiture par des comparaisons intimes entre sa mise, sa beauté et celles qu'elle vient de regarder, ruminant des arrangements d'intérieur ou de toilette. Cependant la grimace pour le monde est tellement effrontée, l'hypocrisie de société si énorme, qu'on serait curieux d'assister à l'immédiate détente après la pose officielle, de saisir le vrai des accents, des natures, les rapports réels de ces êtres, tout à coup libérés et défublés, dans ce coupé filant à travers le Paris désert entre les reflets de ses lanternes.
Pour les Astier, ces retours étaient très significatifs. Aussitôt seule, la femme quittait la déférence et l'intérêt maintenus dans le monde pour le maître, parlait raide, prenait sa revanche de son attention à écouter des histoires cent fois entendues, qui l'hébétaient d'ennui; lui, bienveillant de nature, toujours content de soi et des autres, revenait régulièrement enchanté, stupéfait chaque fois des horreurs que sa femme débitait sur la maison amie, les personnes rencontrées, allant tranquillement aux accusations les plus abominables avec cette légèreté, cette exagération inconsciente des propos qui est la dominante des relations parisiennes. Alors, pour ne pas l'exciter davantage, il se taisait, faisait le gros dos, volait un petit somme dans son coin. Ce soir-là, par exemple, Léonard Astier se carra, sans faire attention au «prenez donc garde à ma robe,» de cette voix aigre de la femme dont on chiffonne l'ajustement. Ah! il s'en moquait un peu, de sa robe.
«On m'a volé, madame,» fit-il, et si violemment que les vitres en tremblèrent.
Ah! mon Dieu... les autographes!... Elle n'y pensait plus, on ce moment surtout, brûlée plus fort d'autres inquiétudes, et son étonnement n'eut rien de joué.
Volé, oui, ses Charles-Quint, ses trois plus belles pièces... Mais déjà sa voix perdait la violente certitude de l'attaque, ses soupçons hésitaient devant la surprise d'Adélaïde. Elle pourtant s'était remise: «Qui pensez-vous?...» Corentine lui semblait une fille sûre... à moins que Teyssèdre... Mais comment supposer que cette brute...
Teyssèdre! Il en cria, tant la chose lui parut évidente. Sa haine l'aidant contre l'homme à la brosse, il s'expliquait le crime très bien, le suivait à la trace depuis un mot dit à table sur la valeur de ces manuscrits, ramassé par Corentine, innocemment répété... Ah! le scélérat, avait-il bien une tête de criminel, et quelle folie de résister à ces avertissements de l'instinct. Ce n'était pas naturel, voyons, l'antipathie, la haine que lui inspirait ce frotteur, à lui, Léonard Astier, membre de l'Institut! Son compte était bon, le babouin. On lui en ferait manger des galères, «Mes trois Charles-Quint!... Oui dà!...» Sur-le-champ, avant de rentrer, il voulait porter plainte au commissaire. Elle essayait de le retenir: «Êtes-vous fou?... Le commissaire après minuit!...» Mais il s'obstinait, penchait sous la pluie sa lourde carapace pour des indications au cocher. Elle fut obligée de le tirer en arrière violemment; et lasse, excédée, sans courage pour suivre le mensonge, filer l'écoute et virer doucement, elle lâcha tout:
«Ce n'est pas Teyssèdre... C'est moi!... là!...» puis, d'une haleine, la visite à Bos, l'argent touché, vingt mille francs qu'il lui fallait à tout prix... Le silence qui suivit fut si long qu'elle crut d'abord à une syncope, à un coup de sang. Non; mais pareil à l'enfant qui tombe ou se cogne, le pauvre Crocodilus avait ouvert démesurément la bouche pour exploser sa colère, pris une aspiration telle qu'il ne pouvait proférer aucun son. A la fin ce fut un rugissement à remplir le Carrousel, que leur fiacre traversait dans les flaques d'eau:
«Volé! Je suis volé... ma femme m'a volé pour son fils...» et son furieux délire roulait pêle-mêle avec des jurons paysans de sa montagne: «Ah! la garse... Ah! li bougri...» des exclamations du répertoire, les «Justice!... Juste ciel!... Je suis perdu...» d'Harpagon pleurant sa cassette, et autres morceaux choisis tant de fois lus à ses élèves. On y voyait comme en plein jour, sur la grande place que la sortie des théâtres sillonnait en tous sens d'omnibus, de voitures, dans les hautes lumières irradiantes des réverbères électriques.
«Mais, taisez-vous donc, dit Mme Astier, tout le monde vous connaît.
—Excepté vous, madame!»
Elle le crut tout près de la battre, et dans la crispation de ses nerfs, cela ne lui aurait peut-être pas déplu. Mais il s'apaisa brusquement devant la peur du scandale, jurant, pour finir, sur les cendres de sa mère morte, qu'il ferait sa malle en rentrant, filerait à Sauvagnat de la belle manière, pendant que madame s'en irait avec son scélérat, son mange-tout, jouir du fruit de leurs rapines.
Une fois encore la haute vieille caisse à gros clous passa brusquement de l'antichambre dans le cabinet. Quelques bûches y restaient encore du dernier hiver, mais cela n'arrêta pas l'Immortel, et, pendant une heure, la maison retentit du roulement des rondins de bois, de la bousculade des armoires qu'il fourrageait, entassant dans la sciure et les bouts d'écorce sèche du linge, des vêtements, des bottines, jusqu'à l'habit vert et au gilet brodé des grandes séances, délicatement enveloppés d'une serviette. Sa colère, soulagée par cet exercice, diminuait à mesure que s'emplissait la malle, et ce qu'il gardait de houle et de sourds grondements venait surtout de se sentir si faible, pris de partout, soudé, indéracinable, pendant que Mme Astier assise au bord d'un fauteuil, en déshabillé de nuit, une dentelle sur la tête, le regardait faire et murmurait dans une bâillée placide et ironique:
«Voyons, Léonard... Léonard...»