XIII

Le lendemain de cette représentation où elle avait voulu se montrer et sourire sous son désastre, donner aux femmes de la société une suprême leçon de tenue, la duchesse Padovani était partie pour Mousseaux, selon son habitude à cette époque de l'année. Rien de changé aux apparences de sa vie. Ses invitations faites pour la saison, elle ne les décommanda pas; mais avant l'arrivée de la première série, durant cette solitude de quelques jours qu'elle employait d'ordinaire à surveiller minutieusement l'installation de ses hôtes, ce fut du matin au soir dans ce parc de Mousseaux vallonnant à perte de vue les coteaux de la Loire, une course furieuse de bête blessée, traquée, qui s'arrêtait un moment, engourdie de fatigue, puis repartait sous une poussée de douleur. «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» Elle invectivait l'absent comme s'il était à côté d'elle, comme s'il marchait du même pas fiévreux dans ce tournoiement d'allées vertes descendant jusqu'au fleuve en longs et ombreux lacets. Et, plus duchesse ni mondaine, démasquée, humaine enfin, elle livrait tout son désespoir moins grand peut-être que sa colère, car l'orgueil criait en elle plus fort que tout, et les quelques larmes débordant ses cils ne coulaient pas, jaillissaient, grésillaient en pointes de feu. Se venger, se venger! Elle cherchait un moyen sanglant, tantôt imaginait un de ses gardes, Bertoli ou Salviato, allant lui mettre une chevrotine dans le front le jour même du mariage... Puis, non! Frapper soi-même, sentir la joie de la vendetta au bout de son bras... Elle enviait celles du peuple qui guettent l'homme sous une porte, lui envoient par la figure une potée de vitriol dans un vomissement de mots épouvantables... Oh! pourquoi n'en connaissait-elle pas de ces abominations qui soulagent, une ignoble injure à crier au traître et vil compagnon qu'elle voyait toujours avec le regard hésitant, le sourire faux et pénible de leur dernière rencontre. Mais même dans son patois corse de l'île-Rousse, la patricienne ne savait pas de ces vilenies et quand elle avait bien crié: «Lâche!... Lâche!... Canaille!...» sa belle bouche se tordait de rage impuissante.

Le soir, après son repas solitaire dans l'immense salle tendue de vieux cuirs que dorait le soleil mourant, la course de fauve recommençait. C'était dans la galerie à pic sur le fleuve, si curieusement restaurée par Paul Astier avec la dentelle ajourée de ses arcades et ses deux jolies tourelles en encorbellement. En bas, la Loire étalée comme un lac gardait du jour tombé un pâlissement d'argent fin où s'espaçaient, vers Chaumont, les saulaies, les îlots de sable du fleuve lent, à la molle atmosphère; mais elle ne regardait pas le paysage, la pauvre Mari' Anto, quand fatiguée d'errer sur les pas de son chagrin elle s'appuyait des deux coudes à la rampe, les yeux perdus. Sa vie lui apparaissait dévastée, en détresse, et à un âge où il est difficile de la recommencer. Des voix grêles montaient de Mousseaux groupant quelques maisons basses sur la levée; l'amarre d'un bateau grinçait dans la nuit fraîchissante. Comme c'eût été facile, rien qu'en accentuant un peu son mouvement découragé, jeté en avant... Mais que dirait le monde? A son âge, une femme de son rang, ce suicide de grisette abandonnée.

Le troisième jour, arriva le billet de Paul et, en même temps, dans les journaux, le procès-verbal circonstancié du duel. Elle en eut comme la chaleur joyeuse d'une étreinte. Quelqu'un l'aimait donc encore, qui avait voulu la venger au prix de la vie; et cela ne signifiait pas l'amour à ses yeux, seulement une affection reconnaissante, le souvenir des services rendus à ce jeune homme et aux siens, peut-être aussi le besoin de réparer la traîtreuse attitude de la mère. Noble enfant, brave enfant! A Paris, elle serait allée vers lui tout de suite, mais ses invités s'annonçant, elle ne put que lui écrire, envoyer son médecin.

D'heure en heure, les arrivages se succédaient, par Blois, par Onzain, Mousseaux se trouvant à égale distance des deux stations; et le landau, la calèche, deux grands breaks déposaient au perron de la cour d'honneur où retentissaient les coups de timbres, d'illustres habitués de la rue de Poitiers, académiciens et diplomates, le comte et la comtesse de Foder, les Brétigny comte et vicomte, celui-ci secrétaire d'ambassade, M. et Mme Desminières, le philosophe Laniboire venant écrire au château son rapport sur les prix de vertu, le jeune critique de Shelley très poussé par le salon Padovani, et Danjou, le beau Danjou, tout seul, sans sa femme, invitée cependant, mais qui l'eût gêné pour les projets qu'il roulait sous les frisures d'un breton tout neuf. Aussitôt l'existence s'organisa comme aux années précédentes. Le matin, les visites ou le travail dans les chambres, les repas, la réunion, les siestes; puis, la chaleur tombée, de grandes courses en voiture à travers bois, ou sur le fleuve dans la légère flottille amarrée au bout du parc. On lunchait dans une île, on allait en partie relever les verveux toujours garnis et frétillants, le garde-pêche ayant soin la veille de chaque expédition de les charger à pleins filets. En rentrant, la toilette pour le dîner en grand apparat, après lequel les hommes ayant fumé au billard ou dans la galerie venaient au merveilleux salon qui fut l'ancienne «salle du conseil» de Catherine de Médicis.

Des tapisseries y déployaient tout du long les amours de Didon et son désespoir devant la fuite des galères troyennes; étrange et ironique actualité, que personne ne remarquait du reste, par cette incuriosité des formes extérieures si générale dans le monde, et qui résulte moins d'une maladresse des yeux que de la constante et exclusive préoccupation de soi, de la tenue à garder, de l'effet produit. Le contraste était pourtant saisissant des tragiques fureurs de la reine abandonnée, les bras levés, les yeux en pleurs dans l'effacement du petit point, au calme souriant dont la duchesse présidait les réunions, gardant sa souveraineté sur les femmes présentes dont elle régentait les toilettes, les lectures, se mêlant aux discussions de Laniboire avec le jeune critique, aux débats de Desminières et de Danjou sur les candidatures du fauteuil Loisillon. Vraiment, si le prince d'Athis eût pu la voir, ce traître Samy auquel ils pensaient tous et dont personne ne parlait, son orgueil aurait souffert du peu de vide laissé par son absence dans cette existence de femme, non plus qu'en cette royale maison de Mousseaux agitée et bruyante où, du haut en bas de la longue façade, trois persiennes seulement restaient closes, dans ce qu'on appelait le pavillon du prince.

«Elle prend bien ça...» disait Danjou dès le premier soir; et la petite comtesse de Foder, son bout de nez pointu tout affairé de curiosité dans un embobelinage de dentelles, la sentimentale Mme Desminières, préparée aux doléances, aux confidences, n'en revenaient pas d'un si beau courage. Au fond, elles lui en voulaient comme du «relâche» d'un spectacle dramatique très attendu; tandis que pour les hommes, cette sérénité de l'Ariane semblait un encouragement à la succession ouverte. Et c'était le changement significatif dans la vie de la duchesse, l'attitude de tous ou de presque tous avec elle, attitude plus libre, plus pressante, une ardeur à lui plaire, un pavanement autour de son fauteuil qui visait directement la femme et non plus son influence.

C'est vrai que jamais Maria-Antonia n'avait été plus belle; son entrée dans la salle à manger, l'éclat mat de son teint, de ses épaules en clair décolletage d'été illuminaient la table autour d'elle, même quand la marquise de Roca-Nera se trouvait là, venue de son château voisin, de l'autre rive de la Loire. La marquise était plus jeune, mais qui aurait pu s'en douter en les regardant? Puis la belle Antonia devait au brusque départ de son amant le charme inavouable, la mystérieuse griffe du diable, cet attrait de la place chaude auquel tant d'hommes se laissent prendre. Le philosophe Laniboire, rapporteur des prix de vertu, le subissait violemment, ce mystérieux et vilain attrait; veuf, d'âge mûr, la joue violacée, les traits mélancoliques, il essayait de subjuguer la châtelaine par un déploiement de grâces viriles et sportiques qui lui valaient quelques mésaventures. Un jour, en bateau, voulant manier la godille à grand renflement de biceps, il tombait dans la Loire; une autre fois, qu'il caracolait à la portière du landau, sa bête le serrait si durement contre la roue, qu'on était obligé de le garder et cataplasmer à la chambre plusieurs jours. Mais c'est au salon qu'il faisait beau le voir «danser devant l'arche,» selon le mot de Danjou, ployer, dérouler son grand corps, appeler en combat singulier de dialectique le jeune critique, pessimiste farouche âgé de vingt-trois ans, que le vieux philosophe écrasait de son optimisme imperturbable. Il avait ses raisons pour trouver la vie bonne, et même excellente, le philosophe Laniboire, dont la femme était morte d'une angine gagnée au chevet de ses enfants, emportés tous les deux avec la mère; et toujours, dans son dithyrambe en faveur de l'existence, le bonhomme terminait l'exposé de ses doctrines par une sorte de démonstration au tableau, un geste adulateur vers le corsage en demi-peau de la duchesse: «Trouvez-donc la vie mauvaise devant ces épaules-là!»

Le jeune critique, lui, faisait sa cour d'une façon plus subtile, pas mal scélérate même. Grand admirateur du prince d'Athis, encore à l'âge ingénu qui traduit admiration par imitation, il copiait dès son entrée dans le monde les attitudes, la démarche, jusqu'aux airs de tête de Samy, son dos en voûte, son sourire vague et fermé de méprisants silences; maintenant, il accentuait cette ressemblance de détails de toilette, guettés, ramassés enfantinement, depuis la manière d'épingler la cravate dans l'évasement du col jusqu'au carrelé fauve d'un pantalon de coupe anglaise. Trop de cheveux, malheureusement, et pas un poil de barbe, d'où ses efforts perdus et l'absence de tout revenez-y troublant chez l'ancienne maîtresse du prince, aussi indifférente à son carrelage anglais qu'aux mourantes oeillades de Brétigny le fils ou aux pressions vigoureuses de Brétigny le père, quand il lui prenait le bras pour aller à table. Seulement cela entretenait autour d'elle cette atmosphère tiède, empressée et galante, à laquelle d'Athis l'avait longtemps habituée, jouant jusqu'à la courbature son personnage d'attentif; et l'orgueil de la femme sentait moins la déchéance de l'abandon.

Parmi tous ces prétendants, Danjou gardait une attitude à l'écart, amusant la duchesse de ses potins de coulisses, la faisant rire, ce qui, avec certaines, réussit quelquefois très bien. Puis, quand il jugea la femme suffisamment préparée, un matin qu'elle commençait en compagnie de ses chiens sa promenade solitaire à travers le parc, cette course violente où elle secouait sa colère dans les taillis pleins de réveils d'oiseaux, la trempait, l'apaisait dans la mouillure des pelouses et l'égouttement des branches, brusquement, à un tournant d'allée, il se montra et tenta le coup. En complet de laine blanche, le pantalon dans la botte, béret basque, la barbe faite, il cherchait le dénouement d'une pièce en trois actes que les Français lui demandaient pour l'hiver; titre:Les Apparences, sujet mondain, très dur. Tout écrit, excepté sa dernière scène.

«Eh bien! cherchons ensemble...» dit-elle gaîment en claquant la longue lanière à manche court et sifflet d'argent dont elle se servait pour rallier sa meute. Mais dès les premiers pas, il parla d'amour, de la tristesse qu'il y aurait pour elle à vivre seule, s'offrit enfin carrément, cyniquement, à la Danjou. La duchesse, redressée d'un fier et vif mouvement de tête, serrait le manche du petit fouet à chiens, prête à cingler l'insolent qui osait la traiter comme une marcheuse derrière un portant d'opéra. Mais l'outrage à sa dignité était un hommage à sa beauté sur le retour, et dans la rougeur subite de ses joues montait autant de plaisir que d'indignation. Lui, pourtant, continuait, la pressait, tâchait de l'éblouir de ses mots à facettes, affectant de traiter la chose moins en affaire de coeur qu'en alliance d'intérêts, en association cérébrale. Un homme comme lui!... une femme comme elle!... A eux deux, ils tiendraient le monde.

«Merci bien, mon cher Danjou, ces beaux raisonnements, je les connais. J'en pleure encore...» et d'un geste hautain, sans réplique, qui montrait à l'auteur l'ombreuse allée à suivre: «Cherchez votre dénouement, moi, je rentre...» Il restait sur place, déconcerté, la regardant partir de sa belle démarche à jambes longues, si tentante.

«Pas même comme zèbre?...» demanda-t-il plaintivement.

Elle se retourna, ses noirs sourcils rejoints: «Ah! oui, c'est vrai... Le poste est vacant...» Elle songeait à ce Lavaux, à ce bas subalterne à qui elle avait fait tant de bien... Et sans rire, d'une voix lasse: «Comme zèbre, si vous voulez...» Puis elle disparut derrière un bosquet de roses jaunes, superbes, trop épanouies, dont le premier souffle un peu vif allait éparpiller les grappes.

C'était déjà bien beau qu'elle l'eût écouté jusqu'au bout, la fière Mari' Anto! Jamais probablement aucun homme, pas même son prince, ne lui avait parlé sur ce ton. Plein d'espoir et d'entrain, secoué par les belles tirades qu'il venait d'improviser, l'auteur dramatique ne fut pas long à trouver sa dernière scène. Il remontait pour l'écrire avant le déjeuner, quand il s'arrêta, saisi de voir entre les branches les fenêtres du prince large ouvertes au soleil. Pour qui? A quel favorisé faisait-on l'honneur de cette installation somptueuse et si commode, avec ses ouvertures sur la Loire et sur le parc? Il s'informa, se rassura. C'était pour l'architecte de madame la duchesse, venu en convalescence au château. Étant connus les liens d'intimité qui unissaient les Astier et la châtelaine, quoi de plus naturel que Paul fut reçu comme l'enfant de la maison dans ce Mousseaux, un peu son oeuvre. Pourtant, quand le nouvel hôte vint s'asseoir au déjeuner, sa jolie figure affinée que le blanc d'un fichu de Chine pâlissait encore, son duel, sa blessure, l'idée romanesque autour de ces choses, parut faire une si vive impression sur les femmes, la duchesse elle-même le favorisait de tant de soins, d'égards affectueux, que le beau Danjou, un de ces terribles absorbeurs à qui tout succès rival semble un dommage et presque un vol, sentit comme une morsure jalouse. Les yeux dans son assiette, profitant de sa place d'honneur, il commença à voix basse un démolissage du joli jeune homme si malheureusement déparé par le nez de sa mère; il raillait son duel, sa blessure, ces réputations de salles d'armes qu'une piqûre dégonfle à la première rencontre. Il ajouta, ne croyant pas si bien dire: «Une frime, vous savez, leur querelle de jeu... C'est pour une femme...

—Le duel... vous croyez?»

Il fit signe de la tête: «J'en suis sûr!» et, ravi de sa prodigieuse astuce, s'occupa de la table qu'il éblouit de mots, d'anecdotes dont il arrivait toujours pourvu comme d'un petit feu d'artifice de poche. A ce jeu, Paul Astier n'était pas de force; et la sympathie féminine revint vite à l'illustre causeur, surtout quand il eut annoncé que son dénouement étant trouvé, sa pièce finie, il la lirait au salon pendant les heures de chaleur. Il n'y eut qu'un cri de toutes ces dames pour acclamer cette diversion rare à la monotonie des journées; et quelle aubaine pour ces privilégiées, déjà si fières de leurs lettres datées de Mousseaux, d'envoyer à toutes les bonnes amies absentes le compte rendu d'une pièce inédite de Danjou, lue par Danjou lui-même, puis de pouvoir dire cet hiver, au moment des répétitions: «La pièce de Danjou! je la connais, il nous l'a lue au château.»

Comme on quittait la table dans l'effervescence de cette bonne nouvelle, la duchesse s'approcha de Paul Astier et, lui prenant le bras avec sa grâce un peu despotique: «Un tour de galerie... on étouffe...» L'air était lourd, même à ces hauteurs où la Loire, comme étamée, envoyait une buée de cuve chaude, épandue et noyant le désordre vert de ses rives et de ses îlots à demi-submergés. Elle entraîna le jeune homme tout au bout de la dernière arcade, loin des fumeurs, et lui pressant les mains: «Ainsi c'est moi... c'est pour moi...

—Pour vous, duchesse...»

Et il ajouta, la lèvre mince: «Ce n'est pas fini... nous recommencerons...

—Voulez-vous bien vous taire, malheureux enfant.»

Elle s'interrompit à l'approche d'un pas rôdeur et curieux: «Danjou!

—Duchesse?...

—Mon éventail que j'ai laissé à ma place dans la salle... voulez-vous?... serez gentil...» et quand il fut loin: «Je vous défends, Paul... d'abord, on ne se bat pas avec un pareil misérable... Ah! si nous étions seuls... si je pouvais vous dire...» Il y avait dans l'énervement de sa voix et de ses mains un transport dont Paul Astier s'étonna. Au bout d'un mois, il espérait la trouver plus résignée. Ce fut une déception, qui lui coupa un irrésistible: «Je vous aime... Je vous ai toujours aimée...» préparé pour les premières explications de l'arrivée. Il se contentait de lui raconter le duel dont elle semblait très curieuse, quand l'académicien rapporta l'éventail. «Bon zèbre, Danjou...» dit-elle en remerciement. L'autre eut un petit tournement de bouche, et sur le même ton, à mi-voix: «Oui... mais promesse d'avancement... sans quoi...

—Des exigences, déjà!» Elle le corrigeait d'un léger coup d'éventail, et, le voulant de bonne humeur pour sa lecture, revint à son bras dans le salon où le manuscrit s'étalait à même une coquette table à jeu dans le jour direct d'une haute fenêtre, entr'ouverte sur les verdures fleuries, les grandes masses boisées du parc.

«Les Apparences... pièce en trois actes... personnages...»

Toutes les femmes en cercle, le plus près possible, eurent ce joli pelotonnement frileux, ce frisson que leur donne l'attente du plaisir. Danjou lisait en vrai cabotin de Picheral, prenait des temps pour s'humecter les lèvres au bord de son verre d'eau, les essuyait d'un léger mouchoir de batiste, et, chaque page finie, haute et large, brouillée de sa toute petite écriture, il la laissait tomber négligemment à ses pieds sur le tapis. Chaque fois, Mme de Foder, l'étrangère pour hommes célèbres, se penchait sans bruit, ramassait la feuille tombée, la posait avec vénération sur un fauteuil à côté d'elle, bien dans le sens. Discret et délicieux manége qui la rapprochait du maître, la mêlait à son oeuvre, comme si Lizt ou Rubinstein était au piano et qu'elle tournât les feuillets de la partition. Tout alla bien jusqu'à la fin du premier acte, amusante et chatoyante exposition qu'accueillait un délire de petits cris, de rires extasiés, de bravos enthousiastes; puis, après un grand silence dans lequel on entendait aux profondeurs du parc la rumeur bourdonnante et vibrante des moucherons en haut des arbres, le lecteur reprit en s'essuyant la moustache:

«Acte II... la scène représente...» mais sa voix s'altérait, s'étranglait de réplique en réplique. Il venait d'apercevoir un fauteuil vide, au premier rang, parmi les dames, justement le fauteuil d'Antonia, et son oeil cherchait par-dessus le lorgnon dans l'immense salon rempli d'arbustes verts, de paravents où les auditeurs s'abritaient pour mieux écouter ou mieux dormir... Enfin dans un de ces temps fréquents et méthodiques que son verre d'eau lui ménageait, un chuchotement, la lueur d'une robe claire, et tout au fond, sur un divan, la duchesse lui apparut, à côté de Paul Astier, continuant la conversation interrompue dans la galerie. Pour un enfant gâté de tous les succès comme Danjou, l'outrage était sensible. Il eut pourtant le courage de continuer son acte, jetant avec fureur sur le tapis les pages qui volaient, forçaient la petite de Foder à les rattraper à quatre pattes. A la fin, comme les chuchotements ne se taisaient pas, il cessa de lire, s'excusant sur un enrouement subit qui l'obligeait à remettre au lendemain. Et toute à ce duel dont elle ne se lassait pas, la duchesse, croyant la pièce finie, criait de loin avec un vif mouvement de ses petites mains: «Bravo, Danjou... très joli, le dénouement!»

Le soir, le grand homme eut ou prétexta une crise de foie, et quitta Mousseaux à l'aurore, sans revoir personne. Fut-ce un simple dépit d'auteur? Croyait-il réellement que le jeune Astier allait remplacer le prince? En tout cas, huit jours après son départ, Paul en était encore à glisser une parole tendre. On se montrait avec lui tout en égards, en attentions presque maternelles, on s'informait de sa santé, s'il ne faisait pas trop chaud dans la tourelle exposée au midi, si le mouvement du landau ne le fatiguait pas, ou encore si ce n'était pas rester trop tard sur la rivière; mais dès qu'il essayait un mot d'amour, on s'échappait vite sans comprendre. Il y avait loin, cependant, de la fière Antonia des précédentes saisons à celle qu'il retrouvait. L'autre, hautaine et calme, remettant les indiscrets à leur rang, rien que d'un froncement de sourcils. La sécurité d'un beau fleuve entre ses digues. Maintenant, la digue craquait, laissait deviner une fêlure par où débordait la vraie nature de la femme. Il lui passait des bouffées de révolte contre les usages, les conventions sociales autrefois si bien respectées par elle, et des besoins de changer de place, de s'éreinter en courses extravagantes. Des projets de fêtes, d'illuminations, de grandes chasses à courre pour l'automne, qu'elle-même conduirait, qui depuis des années n'était plus montée à cheval. Attentif, le beau jeune homme guettait les écarts de cette agitation, surveillait tout de son oeil aigu d'émouchet, bien décidé par exemple à ne pas lanterner deux ans comme avec Colette de Rosen.

On s'était séparé de bonne heure, ce soir-là, après une fatigante journée de voiture et d'excursion. Paul remonté chez lui, défublé de l'habit, du plastron, en chemise de soie, ses pantoufles, un bon cigare, écrivait à sa mère, cherchant et pesant tous ses mots. Il fallait persuader à m'man, en villégiature à Clos-Jallanges, et se brûlant les yeux à chercher sur l'horizon, par delà les tournants du fleuve, les quatre tourelles de Mousseaux, qu'il n'y avait pas de réconciliation, même d'entrevue possible pour le moment entre elle et son amie... Merci bien! trop gaffeuse, la bonne femme; il l'aimait mieux loin de ses affaires personnelles... Lui rappeler aussi la traite fin courant et sa promesse d'envoyer les fonds au brave petit Stenne resté seul rue Fortuny pour défendre l'immeuble Louis XII. Si l'argent de Samy manquait encore, emprunter aux Freydet qui ne refuseraient pas cette avance de quelques jours, puisque le matin même les journaux de Paris, dans leur correspondance étrangère, annonçaient le mariage de notre ambassadeur à Pétersbourg, mentionnant la présence du grand-duc, les toilettes de la mariée, le nom de l'évêque polonais qui avait béni les deux époux. Et m'man pouvait se figurer si à Mousseaux le déjeuner s'était ressenti de cette nouvelle que chacun connaissait, que la maîtresse du logis lisait dans tous les yeux et dans l'affectation de ses invités à parler d'autre chose. Silencieuse tout le repas, la pauvre duchesse, en sortant de table et malgré l'horrible chaleur, avait éprouvé le besoin de se secouer et d'emmener tout son monde en trois voitures au château de la Poissonnière où naquit le poète Ronsard; six lieues de route au soleil, dans la poussière blanche et craquante, pour la joie d'entendre l'affreux Laniboire, hissé sur un vieux socle effrité comme lui, débiter: «Mignonne, allons voir si la rose...» Au retour, visite à l'orphelinat agricole fondé par le vieux Padovani.—M'man devait connaître sans doute—inspection du dortoir, de la buanderie, des instruments aratoires, des cahiers de classes: et ça empoisonnait, et il faisait chaud, et Laniboire haranguait les jeunes agriculteurs à pauvres têtes de forçats, leur affirmant que la vie était excellente. Pour finir, encore une halte exténuante à dos hauts-fourneaux près d'Onzain, une heure au chaud soleil déclinant, dans la fumée et l'odeur du charbon vomies par trois énormes tours briquelées, à buter sur des rails, à éviter les vagonnets et les pelles chargées de fonte incandescente, en blocs énormes gouttant du feu comme des quartiers de glace vermeille en train de fondre. Pendant ce temps, la duchesse entraînée, infatigable, ne regardait rien, n'écoutait rien, marchant au bras de Brétigny le père avec qui elle semblait discuter violemment, aussi étrangère aux forges et hauts-fourneaux qu'au poète Ronsard ou à l'orphelinat agricole...

Paul en était là de sa lettre, s'appliquant surtout, pour diminuer les regrets de sa mère, à une peinture férocement ennuyeuse de la vie à Mousseaux cette année, quand un léger coup toqua sa porte. Il pensa au jeune critique, au fils Brétigny, même à Laniboire très agité depuis quelque temps, qui prolongeaient souvent la soirée dans sa chambre, la plus vaste, la plus commode, annexée d'un coquet fumoir, et fut très étonné, ayant ouvert, de voir la longue galerie du premier étage, dans l'irisement de ses vitraux, silencieuse et vide jusqu'au fond, jusqu'à la massive porte de la salle des gardes dont un rayon de lune découpait les sculptures. Il retournait s'asseoir, mais on frappa encore. Cela venait du fumoir qu'une petite porte sous tenture, par un étroit couloir dans l'épaisseur de la tour, mettait en communication avec les appartements de la duchesse. Cet aménagement bien antérieur à la restauration de Mousseaux, lui était inconnu; et, tout de suite, se rappelant certaines conversations entre hommes, ces derniers jours, surtout les histoires terriblement salées du père Laniboire: «Bigre! si elle nous a entendus...» se dit le joli gouailleur. Le verrou tiré, la duchesse passa devant lui sans un mot, et posant sur la table où il écrivait une liasse de papiers jaunis que froissait nerveusement sa main fine:

«Conseillez-moi, dit-elle, la voix grave... vous êtes mon ami... Je n'ai confiance qu'en vous...»

Qu'en lui, malheureuse femme. Et ce regard de proie, sournois, guetteur, ne l'avertissait pas, allant de la lettre imprudemment restée ouverte sur la table et qu'elle aurait pu lire, à ses beaux bras découverts sous le grand peignoir de dentelle, à ses lourdes nattes tordues pour la nuit. Il pensait: «Que veut-elle? Qu'est-ce qu'elle vient chercher?» Et elle, toute à sa colère, à ce remous furieux de rancune qui l'étouffait depuis le matin, haletait très bas, en phrases courtes: «Quelques jours avant votre arrivée, il m'a envoyé Lavaux... oui, il a osé... pour me demander ses lettres... Ah! je l'ai reçu, la face plate, à lui ôter le goût de revenir... Ses lettres, allons donc!... c'est ceci qu'il voulait.»

Elle lui tendait la liasse, histoire et dossier de leur amour, la preuve de ce que cet homme lui coûtait, de ce qu'elle avait payé pour lui en le tirant de la boue. «Oh! prenez, regardez... c'est curieux, allez.» Et pendant qu'il feuilletait ces paperasses bizarres, imprégnées de son odeur à elle, mais plutôt dignes de la devanture de Bos, des factures hypothétiques de marchands de curiosités, bijoutiers en chambre, lingères, constructeurs de yachts, courtiers en vins de Touraine champanisés, des traites de cent mille francs à des filles fameuses, mortes maintenant, disparues ou richement mariées, des reçus de maîtres d'hôtel, de garçons de cercle, toutes les formes de l'usure parisienne et d'une liquidation de viveur, Mari Anto grondait sourdement: «Plus cher que Mousseaux, vous voyez, la restauration de ce gentilhomme!... J'avais ça dans un chiffonnier depuis des années, parce que je garde tout; mais je jure Dieu que je ne comptais pas m'en servir... A présent, j'ai changé d'idée... Le voilà riche... je veux mon argent et l'intérêt de mon argent; sinon, je plaide... N'ai-je pas raison?

—Cent fois raison... seulement...» il effilait la pointe fauve de sa barbe... Est-ce que le prince d'Athis n'était pas interdit quand il avait signé ces traites?

«Oui, oui, je sais... Brétigny m'a dit... car ne pouvant rien par Lavaux, on a écrit à Brétigny pour lui demander son arbitrage... Entre académiciens, n'est-ce pas?...» Elle eut un rire de mépris qui mettait l'ambassadeur et l'ancien ministre au même niveau comme titres académiques, puis dans un éclat indigné: «Certainement, j'aurais pu ne pas payer, mais je le préférais plus propre... donc, je n'ai que faire d'un arbitrage... J'ai payé, qu'on me rembourse... ou alors en justice, et du scandale, et de la boue sur son nom, sur son titre d'envoyé de France à Pétersbourg... Que je le déshonore, ce misérable, ma cause sera toujours assez gagnée.

—C'est égal.» dit Paul Astier reposant la liasse et faisant disparaître la lettre à m'man qui le gênait, «c'est égal! qu'on vous ait laissé de telles preuves entre les mains... et quelqu'un d'aussi habile...

—Habile, lui?...»

Tout ce qu'elle ne dit pas était dans son haussement d'épaules. Il continua, s'amusant à la pousser, car enfin on ne soit jamais jusqu'où peut aller le délire rancunier d'une femme: «Pourtant, un de nos meilleurs diplomates...

—C'est moi qui le grimais. Il ne sait du métier que ce que je lui en ai appris.

—Alors, la légende de Bismarck?...

—Qui n'a jamais pu le regarder en face... Ah! ah! la bonne histoire ... je crois bien!... on se détourne, quand il vous parle... une bouche d'égout!...»

Comme honteuse, elle mit sa figure dans ses mains, comprimant des sanglots, un râle furieux: «Dire! dire!... douze ans de ma vie à un tel homme... A présent, il me quitte, il ne veut plus... et c'est lui!... lui!...» Son orgueil se révoltait à cette idée, et, marchant à grands pas dans la chambre, allant jusqu'au lit large et bas, drapé d'anciennes tentures, puis revenant au cercle lumineux de la lampe, elle cherchait les motifs de leur rupture, se demandant tout haut: «Pourquoi?... pourquoi?...» L'ambiguité de leur situation?... mais il savait bien que cela allait finir, qu'ils seraient mariés avant un an... La fortune, les millions de cette pécore?... Comme si elle n'en avait pas, elle aussi, de la fortune; et les relations, les influences qui manquaient à la Sauvadon... Alors, quoi? la jeunesse? Elle eut un rire enragé... Ah! ah! la pauvre petite!... pour ce qu'il en ferait de sa jeunesse!...

«Je m'en doute...» murmura Paul qui souriait, se rapprochait. C'était cela le point douloureux; elle y appuyait comme exprès, pour se faire souffrir. Jeune!... jeune!... d'abord est-ce au calendrier que se regarde l'âge d'une femme?... M. l'ambassadeur aurait peut-être des mécomptes... Et d'un geste vif, à deux mains, écartant ses dentelles de nuit sur son cou rond, sans un pli, sa nuque solide et splendide: «C'est là, voyons, c'est là que les femmes ont leur jeunesse...»

Ah! ça ne traîna pas. Des mains fougueuses et savantes continuant son geste esquissé, peignoir, agrafes, tout craquait, tout volait par la chambre; et prise, emportée, jetée aux draps ouverts, une flamme passa sur elle en tourbillon, quelque chose de puissant, de doux, d'irrésistible, dont rien, jusqu'à ce jour, n'avait pu lui donner l'idée, qui la roulait, l'enveloppait, s'apaisait pour revenir, pour la reprendre, l'étreindre, l'engloutir encore, sans fin... S'y attendait-elle en entrant? Est-ce là, comme il dut le croire, ce qu'elle venait chercher? Non! Délire d'orgueil blessé, vertige de fureur, nausée, dégoût, toute la femme à l'abandon comme dans une nuit de naufrage; mais jamais rien de vil chez elle ni de machiné.

Maintenant la voilà debout, elle reprend possession d'elle-même, et doute et s'interroge... Elle!... Ce jeune homme!... et si vite!... c'est à pleurer de honte. Lui, dans ses genoux, soupire: «Puisque je vous aime... puisque je vous ai toujours aimée... rappelez-vous...» et sur ses mains et se communiquant à tout son être, elle sent de nouveau voleter, courir ces bouleversantes flammes en ondes. Mais un clocher sonne très loin, des rumeurs claires passent dans le matin... elle s'arrache, se sauve éperdue, sans même vouloir emporter le dossier de sa vengeance.

Se venger? de qui? pourquoi faire? A cette heure elle n'avait plus de haine; elle aimait. Et c'était si nouveau, si extraordinaire pour cette mondaine, l'amour, le plein amour, avec son délire et ses spasmes, qu'à la première étreinte elle avait cru ingénument qu'elle allait mourir. Dès lors un apaisement se fit en elle, une douceur convalescente qui changeait son pas et sa voix; elle devenait une autre femme, une de celles dont le peuple dit en les voyant au bras d'un amant ou d'un mari, un peu lentes et comme bercées: «En voilà une qui a ce qu'il lui faut.» Le type est plus rare qu'on ne pense, surtout dans la «société.» Il se compliquait ici de la tenue pour le monde, des devoirs d'une maîtresse de maison surveillant les départs, les arrivées, l'installation de la seconde série, plus nombreuse, moins intime, toute la gentry académique: duc de Courson-Launay, prince et princesse de Fitz-Roy, les de Circourt, les Huchenard, Saint-Avol, ministre plénipotentiaire, Moser et sa fille, M. et Mme Henry de la légation américaine. Dure besogne, nourrir et distraire tous ces gens, fusionner ces éléments disparates. Personne ne s'y entendait mieux qu'elle; mais à présent un ennui, une corvée. Elle aurait voulu ne pas bouger de place, ruminer son bonheur, s'absorber dans l'idée unique, et ne trouvait rien pour distraire ses invités que l'invariable visite aux verveux, au château de Ronsard, à l'orphelinat, toujours contente lorsque sa main touchait la main de Paul, que le hasard des voitures ou des bateaux les rapprochait l'un de l'autre.

Dans une de ces fastidieuses promenades sur la Loire, un jour que la flottille de Mousseaux, ses tendelets de soie, ses pavillons aux armes ducales en clairs reflets papillotants, avait poussé plus loin que d'habitude. Paul Astier, dont l'embarcation précédait celle de sa maîtresse, assis à l'arrière près de Laniboire, écoutait les confidences de l'académicien. Autorisé à prolonger son séjour à Mousseaux jusqu'à l'achèvement de son rapport, le vieux fou ne s'imaginait-il pas que sa cour était en bon chemin pour la succession de Samy, et, comme il arrive toujours en pareil cas, c'est à Paul qu'il racontait ses espérances, ce qu'il avait dit, ce qu'on lui répondait, et ci, et ça, et: «Jeune homme, que feriez-vous à ma place?» Un appel clair et sonore vibra sur l'eau, venu de la barque qui suivait.

«Monsieur Astier!...

—Duchesse?

—Voyez donc, là-bas, dans les roseaux... On dirait Védrine.»

Védrine, en effet, en train de peindre, sa femme et ses enfants près de lui, sur un vieux bateau plat amarré à une branche d'aulne, le long d'une île verte où s'égosillaient des bergeronnettes. On s'approcha bien vite, bord à bord, tout étant distraction au perpétuel ennui des gens du monde, et pendant que la duchesse saluait de son plus doux sourire Mme Védrine qu'elle avait reçue quelque temps à Mousseaux, les femmes regardaient curieusement ce ménage d'artistes, leurs beaux enfants pétris d'amour et de lumière, au repos, à l'abri dans cette anse de verdure, sur ce flot limpide et calme où se doublait l'image de leur bonheur. Védrine, les saluts faits, sans lâcher sa palette, donnait à Paul des nouvelles de Clos-Jallanges, dont la longue maison basse et blanche à toiture italienne se voyait à mi-côte dans les brumes du fleuve. «Mon cher, tout le monde est fou, là-dedans! La succession de Loisillon les tourne-boule. Ils passent leur vie à faire du pointage; tous, ta mère, Picheral, et la pauvre infirme dans son fauteuil roulant... Elle aussi a gagné la fièvre académique. Elle parle d'aller vivre à Paris, de donner des fêtes, des réceptions pour aider la candidature fraternelle.» Alors, lui, fuyant cette démence, s'escampait tout le jour, travaillait dehors avec sa smala, et montrant son vieux bachot, il riait sans l'ombre d'amertume: «Ma dabbieh, tu vois ... mon grand voyage sur le Nil!»

Tout à coup le petit garçon, qui, parmi tant de monde, de jolies femmes, de toilettes, n'avait d'yeux que pour le père Laniboire, l'interpella d'une voix claire: «Dites, c'est-y vous le monsieur de l'Académie qui va avoir cent ans?» Le vieux rapporteur, en train de faire des effets nautiques devant la belle Antonia, manqua s'effondrer sur sa banquette; et, le fou rire un peu calmé, Védrine expliquait le singulier intérêt que l'enfant portait à Jean Réhu qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu, seulement à cause de ses cent ans qui approchaient. Le beau petit s'informait chaque jour du vieil homme, demandait: «Comment va-t-il?» et c'était chez ce tout petit être un respect de la vie presque égoïste, l'espoir d'y arriver, lui aussi, à ses cent ans, puisque d'autres les pouvaient vivre.

Mais l'air fraîchissait, faisait flotter les voilettes de voyage, tout le pavoisement des petites flammes. Une masse de nuées s'avançait du côté de Blois; et vers Mousseaux dont les quatre lanternes au faîte des tourelles étincelaient sous le ciel noir, un réseau de pluie envoilait l'horizon. Il y eut un moment de hâte, de bousculade. Pendant que les barques s'éloignaient entre les bancs de sable jaune, toutes dans le même sillage à cause de l'étroitesse des chenaux, amusé par cet éclat de couleurs sous le ciel orageux, ces belles silhouettes de mariniers debout à l'avant, forçant sur leurs longues perches, Védrine se tournait vers sa femme à genoux dans le bachot, occupée à empaqueter les enfants, à serrer la boîte, la palette: «Regarde ça, maman... tu sais, quand je dis d'un camarade que nous sommes du même bateau... la voilà bien visible et vivante, mon image... toutes ces barques en file qui se sauvent dans le vent, la nuit menaçante, ce sont nos générations d'art... On a beau se gêner entre gens du même bateau, on se connaît, on se sent les coudes; on est amis sans le vouloir, sans le savoir, courant tous la même bordée... Mais ceux qui sont devant, comme ils s'attardent, comme ils encombrent! Rien de commun entre leur barque et la nôtre. On est trop loin, on ne se comprend plus. Nous ne nous occupons d'eux que pour leur crier: «Allez donc, avancez, donc!» tandis qu'au bateau qui nous suit, dont l'élan de jeunesse nous pousse, nous talonne, voudrait nous passer sur le ventre, on jette avec colère: «Doucement donc!... Qu'est-ce qui vous presse?...» Eh bien! moi...—il dressait sa grande taille, dominait la rive et le fleuve...—je suis de mon bateau, certes, et je l'aime; mais ceux qui s'en vont et ceux qui viennent m'intéressent autant que le mien... Je les hèle, je leur fais signe, j'essaye de me tenir en communication avec tous... Car tous, suivants et devanciers, les mêmes dangers nous menacent, et pour chacune de nos barques les courants sont durs, le ciel traître, et le soir si vite venu!... Maintenant, démarrons, mes chéris, voilà l'ondée...»

«Priez pour le repos de l'âme de très haut et puissant seigneur et duc Charles-Henri-François Padovani, prince d'Olmütz, ancien sénateur, ambassadeur et ministre, grand'croix de la légion d'honneur, décédé le 20 de ce mois de septembre 1880, en sa terre de Barbicaglia, où ses restes ont été déposés. Une messe à son intention sera dite dimanche prochain dans la chapelle du château, vous êtes invités à y assister.»

Paul Astier qui descendait de sa chambre pour le déjeuner de midi, eut un mouvement de joie, d'orgueil immense, en entendant cette proclamation singulière, promenée de Mousseaux à Onzain sur les deux rives de la Loire par des employés de la maison Vafflard, porteurs de lourdes cloches qu'ils agitaient en marchant, et de hauts chapeaux enguirlandés de crêpes noirs jusqu'à terre. La nouvelle de la mort du duc, déjà ancienne de quatre jours, tombée à Mousseaux comme un coup de fusil dans une compagnie de perdreaux, avait essaimé, dispersé à des plages, des villégiatures imprévues, tous les invités de la seconde série, obligé la duchesse à partir brusquement pour la Corse, ne laissant au château que quelques intimes. Malgré tout, la mélancolie de ces voix, de ces cloches en marche que lui apportait le vent de la Loire par la fenêtre à croisillons de l'escalier, cette lettre de part déclamée d'une royale façon si peu moderne, donnait au fief de Mousseaux un étonnant caractère de grandeur, faisait monter plus haut ses quatre tours et les cimes de ses arbres centenaires. Or, comme tout cela allait lui appartenir, que sa maîtresse en partant l'avait supplié de rester au château pour de graves déterminations à prendre au retour, cette déclamation funèbre lui semblait comme l'annonce de sa mise en possession prochaine... «Priez pour le repos de l'âme...» Enfin, il la tenait, la fortune, et, cette fois, il ne se laisserait pas dépouiller... «ancien sénateur, ambassadeur et ministre...»

«Elles sont lugubres, ces cloches, n'est-ce-pas, monsieur Paul?» lui dit Mlle Moser déjà à table entre son père et l'académicien Laniboire. La duchesse les avait gardés à Mousseaux autant pour distraire la solitude de Paul Astier que pour donner un peu plus de repos et de bon air à la pauvre Antigone esclavagé par la candidature perpétuelle de son père. De celle-là, du moins, rien à craindre comme rivalité de femme, avec ses yeux de chien battu, ses cheveux incolores et l'unique préoccupation sollicitante et humiliée de ce fauteuil académique inaccessible. Ce matin, pourtant, elle s'était faite belle, plus soignée; une robe fraîche, ouverte en coeur. Ce qu'il montrait, ce coeur, semblait bien minable et maigrichon, mais enfin, à défaut de grives... Et Laniboire, mis en verve, la lutinait, disait des choses... Il ne les trouvait pas lugubres, lui, ces sonnailles de mort, ni les: «Priez pour le repos...» s'espaçant dans le lointain. Au contraire, la vie lui semblait meilleure par contraste, le vin de Vouvray plus doré dans les carafes, et ses grasses histoires détonnaient singulièrement dans la salle à manger trop vaste. Le candidat Moser, figure bouillie, d'expression complaisante, riait d'un rire courtisan, bien qu'un peu gêné par sa fille, mais le philosophe était une influence à l'Académie!

Le café pris, sur la terrasse, Laniboire, le teint carminé comme un apache, cria: «Allons travailler, mademoiselle Moser, je me sens en train... Je crois que je vais finir mon rapport aujourd'hui.» La douce petite Moser qui lui servait parfois de secrétaire se leva un peu à regret. Par ce beau temps voilé des premières brumes de l'automne, elle eût préféré une grande promenade ou peut-être continuer dans la galerie la conversation avec M. Paul si joli, si bien élevé, plutôt que d'écrire sous la dictée du père Laniboire l'éloge de vieilles bonnes dévouées ou d'infirmières modèles. Mais son père la pressait: «Va, va, ma fille... le maître t'appelle...» Elle obéit, monta derrière le philosophe, suivie du vieux Moser qui allait faire sa sieste. Qu'arriva-t-il alors? De quel drame fut témoin la chambre de Laniboire qui, s'il avait le nez de Pascal, n'en imitait pas la réserve. Au retour d'une longue course à travers bois pour apaiser ses impatiences ambitieuses, Paul Astier aperçut dans la cour d'honneur le break avancé au bas du grand escalier, ses deux fortes bêtes piaffantes, et Mlle Moser déjà montée, assise au milieu des sacs de nuit, des mallettes, pendant que, sur le perron, Moser éperdu, sondant ses poches, distribuait des pourboires à deux ou trois valets de pied aux faces ricaneuses. Il s'approcha du break: «Vous nous quittez donc, mademoiselle!» Elle lui tendit la main, une longue main glacée de sueur qu'elle oubliait de ganter, et sans répondre, sans ôter de ses yeux le mouchoir qui les tamponnait sous la voilette, elle remuait la tête pour lui dire adieu en sanglotant. Il n'en apprit guère davantage du père Moser qui bégayait tout bas, triste et furieux, une botte sur le marchepied: «C'est elle... c'est elle qui veut partir... elle dit qu'on lui a manqué... mais je ne peux pas croire...» Et avec un profond soupir, sa grosse ride au milieu du front, la ride académique, creusée et rougie en coup de sabre: «C'est un grand malheur pour mon élection.»

A dîner, Laniboire resté toute l'après-midi dans sa chambre, dit en s'asseyant en face de Paul: «Savez-vous pourquoi nos amis Moser nous ont quittés si brusquement?

—Non, cher maître... et vous?

—Estrange! Estrange!»

Il affectait le plus grand calme à cause du service informé de l'aventure, mais on le sentait troublé, anxieux, dans l'état d'esprit du vieux paillard qui, sa fièvre tombée, n'a plus que l'angoisse des suites de sa turpitude. Peu à peu il se rassura, se réconcilia avec l'existence qu'il ne pouvait bouder à table, finit par avouer à son jeune ami qu'il était peut-être allé un peu loin avec la chère enfant... «mais, aussi, son père me la pousse, m'en encombre... On a beau être rapporteur pour les prix de vertu, bé dame!...» Il brandissait son petit verre d'un geste conquérant que l'autre arrêta net avec ce mot: «Et la duchesse?» Mlle Moser avait dû lui écrire pour se plaindre, du moins expliquer son départ.

Laniboire pâlissait: «Croyez-vous?»

Paul insista, pour se débarrasser du sombre raseur. A défaut de la jeune fille, quelque dénonciation de domestique était à craindre. Et son petit nez fourbe s'agitant: «A votre place, mon cher maître...

—Bah! laissez donc, j'en serai quitte pour une scène qui avancera mes affaires... les femmes sont comme nous, ça les monte, ces histoires-là!»

Il faisait le brave; mais, la veille du retour de la duchesse, il prétexta les élections académiques toutes proches, l'humidité des soirs, mauvaise pour ses rhumatismes, et s'enfuit emportant dans sa valise son rapport enfin terminé.

Elle arriva pour la messe du dimanche, célébrée en grande pompe dans la chapelle Renaissance à qui l'art multiple de Védrine avait su rendre ses admirables verrières et son retable d'autel miraculeusement sculpté. Une foule énorme des villages d'alentour, engoncée de hideuses redingotes, de longues blouses bleues vernissées, de coiffes blanches, de fichus raides d'empois sur des teints de hâle, emplissait la chapelle, débordait dans la cour d'honneur,—venue là non pour la cérémonie religieuse ni pour l'hommage rendu à ce vieux duc, un inconnu dans le pays, mais pour le banquet en plein air, qui devait suivre la messe, sur ces bancs et ces longues tables dressés des deux côtés de l'interminable avenue seigneuriale, où, l'office fini, deux à trois mille paysans purent facilement prendre place. Un peu gênés d'abord, impressionnés par tout ce service en deuil qui s'agitait, ces forestiers le crêpe à la casquette, ils parlaient à voix basse, dans l'ombre majestueuse des ormes; puis chauffés de vins, de victuailles, le repas funèbre s'anima, devint une immense frairie.

Pour échapper à l'horreur de ces ripailles, la duchesse et Paul Astier filaient grand trot par les routes et les champs déserts du dimanche, dans un landau découvert, drapé de noir. Ces hauts laquais à cocardes, ces longs voiles de veuve en face de lui, rappelaient au jeune homme d'autres courses de ce genre. Il pensait: «Décidément, il y a toujours un mort dans mes affaires...» en regrettant un peu le petit minois frisé court de Colette de Rosen, d'un si rayonnant contraste dans tout ce noir. Fatiguée du voyage, épaissie par un deuil improvisé, la duchesse avait pour elle ces grandes façons dont l'autre manquait absolument; et puis son mort n'était pas gênant, à celle-là, bien trop franche pour grimacer les doléances auxquelles se croient obligées les vulgaires en pareil cas, même quand ce mari défunt a été détesté et trompé de mille façons. Sous la sonore talonnade des chevaux, la route se déroulait, montant, dévalant en pentes molles, tantôt entre des petits bois de chênes, ou de grandes plaines balayées de vols de corbeaux autour des meules espacées. Le ciel doux, pluvieux, comme abaissé, filtrait par de rares échancrures un soleil pâle: et, pour s'abriter du vent de leur course, une même couverture enserrait leurs genoux rapprochés, mêlés sous la fourrure pendant qu'elle parlait de sa Corse, d'un merveilleuxvoceroimprovisé aux funérailles par sa femme de chambre.

«Matéa?

—Oui, Matéa!... C'est un grand poète, figurez-vous...» Et elle citait quelques vers de la vocératrice, dans ce fier patois corse qui allait bien à son contralto. Quant aux graves déterminations, pas un mot.

C'était pourtant cela qui l'intéressait, lui, et bien autrement que les poésies de la chambrière. Ce serait pour le soir, sans doute. Et, tout bas, il l'égayait de l'aventure de Laniboire, de l'adroite façon dont il s'était débarrassé de l'académicien. «Pauvre petite Moser, disait la duchesse en riant, il faut que son père soit nommé, cette fois... Elle l'a bien gagné...» Puis ils ne jetèrent plus que quelques courtes phrases, voluptueusement rapprochés dans cette course berçante du landau, tandis que le jour baissait sur les champs obscurcis, laissant voir vers les hauts-fourneaux des montées de flammes intermittentes, des bâtiments d'éclairs à hauteur de ciel. Le retour fut malheureusement gâté par les cris, les chants avinés des bandes paysannes revenant de la frairie, s'empêtrant dans les roues comme des bestiaux, roulant aux fossés d'où montaient, des deux côtés de la route, des ronflements, des bruits immondes, leur façon de prier pour le repos de l'âme du très haut et puissant seigneur et duc.

Dans leur tour habituel de galerie, appuyée contre son épaule entre les lourds piliers découpant le vague horizon, elle regardait la nuit, murmurait: «Qu'on est bien! tous deux... seuls...» mais ne parlait toujours pas de ce que Paul attendait. Il essayait de l'y amener et, de tout près, dans les cheveux, s'informait de son hiver. Allait-elle retourner à Paris? Oh! non, certainement; Paris l'écoeurait, et sa société menteuse, tout en masques et en trahisons! Seulement, elle hésitait encore, s'enfermer à Mousseaux, ou partir pour un grand voyage en Syrie, en Palestine. Qu'en pensait-il? Bien sûr, c'étaient là les graves déterminations à prendre ensemble; un prétexte en somme pour le retenir, la femme absente s'effrayant à l'idée que, s'il retournait à Paris, d'autres le lui enlèveraient. Paul, se jugeant mystifié, mordait ses lèvres: «Ah! c'est comme ça, ma fille... Eh bien! nous allons voir.» Lasse de son voyage et de sa journée de plein air, elle monta se coucher en se traînant, après une poignée de mains significative à laquelle répondait d'ordinaire un furtif et tendre «à tout à l'heure.» Elle viendrait; il serait là, derrière la porte, à guetter son pas... Et quelle revanche alors aux contraintes de la journée! Toute une nuit d'ivresse rien que dans un mot chuchoté... «à tout à l'heure.» Mais ce mot, Paul Astier, ce soir-là, ne le dit pas; et, malgré sa déconvenue, elle voyait dans cette réserve un respect pour le deuil si proche, la chapelle encore tendue; même elle s'endormit en trouvant cela très distingué.

Le lendemain, on ne se vit guère; la duchesse, en affaires, réglait les comptes de son maître d'hôtel, de ses fermiers, à la grande admiration du notaire Maître Gobineau, qui disait à Paul, à déjeuner, avec une malice dans chaque pli de sa vieille figure tapée: «En voilà une à qui on ne fera pas voir le tour.

—Qu'en sait-il?» pensait le jeune chasseur à l'affût, tortillant sa barbe blonde. Pourtant, l'âpreté, le sang-froid que prenait ce beau contralto d'amour dans les discussions d'intérêt l'avertissaient qu'il faudrait jouer serré.

Après déjeuner, des caisses arrivaient de Paris avec la Première de Spricht et deux essayeuses. Enfin, vers quatre heures, descendue dans une merveille de costume qui la faisait toute jeune et mince, elle lui proposa une course à pied dans le parc. Ils marchaient l'un près de l'autre du même pas allègre, descendant les allées, évitant le bruit des grands rateaux dont les jardiniers, trois fois par jour, luttaient contre la tombée des fouilles mourantes. Mais on avait beau faire, les chemins, une heure après, se recouvraient de nouveau de ce tapis d'Orient aux teintes riches, pourpre, vert, mordoré, où bruissait leur promenade sous les rayons d'un oblique soleil très doux. Elle lui parlait de ce mari dont elle avait tant souffert aux années de sa jeunesse, tenant beaucoup à lui faire comprendre qu'elle portait un deuil mondain, tout de convenance et ne l'attristant pas jusqu'au coeur. Paul comprenait parfaitement et souriait, bien résolu dans sa tactique de froideur.

Tout au bas du parc, ils s'assirent près d'un pavillon masqué d'érables, de troènes, qui abritait les verveux et les rames de la petite flottille. Ils voyaient de là les pelouses en pente, les hautes et basses futaies éclairées et dorées par places, découvrant le château qui, la plupart des fenêtres closes, ses terrasses désertes, et dressant l'orgueil de ses lanternes et de ses tours, semblait grandi, rentré dans l'histoire.

«Quel dommage de quitter tout cela...» dit-il dans un soupir. Elle le regarda, stupéfaite, le front orageux et contracté... Partir, il voulait partir... et pourquoi?

«La vie, hélas! il faut bien...

—Nous séparer!... et moi? et ce grand voyage que nous devions faire ensemble?

—Je vous laissais dire...»

Mais est-ce qu'un pauvre artiste comme lui pouvait se payer une promenade en Palestine? Des rêves cela, irréalisables... La dabbieli de Védrine, un bachot sur la Loire.

Elle haussa ses belles épaules patriciennes: «Voyons, Paul, quel enfantillage!... Est-ce que tout ce que j'ai n'est pas à vous?

—A quel titre?»

Ce fut dit! mais elle ne devinait pas encore où il allait en venir. Et lui, craignant d'être parti trop vite:

«Oui, quel titre au jugement étroit du monde pour voyager avec vous?

—Eh bien! restons à Mousseaux.»

Il s'inclina dans une douce ironie: «Votre architecte n'y a plus rien à faire.

—Bah! nous lui trouverons bien de l'ouvrage... dussé-je mettre la feu au château cette nuit...»

Elle riait de son beau rire passionné, se serrait contre lui, prenait ses mains dont elle se caressait le visage, des folies! mais pas le mot que Paul attendait, qu'il essayait de lui faire dire. Alors, lui, violemment: «Si vous m'aimez, Maria-Antonia, laissez-moi partir; j'ai mon existence à faire et celle des miens... On ne me pardonnerait pas de l'accepter d'une femme qui n'est pas ma femme, qui ne le sera jamais.»

Elle comprit, ferma les yeux comme devant l'abîme, et, dans le grand silence qui suivit, on entendait sous une brise les feuilles tomber dans tout le parc, les unes encore lourdes de sève, glissant par paquet de branche en branche, d'autres furtives, impalpables, en frôlements de robe, et tout autour du pavillon, sous les érables, on eût dit des pas, un piétinement de foule silencieuse qui rôdait. Elle se leva frissonnante: «Il fait froid, rentrons.» Son sacrifice était fait. Elle en mourrait, sans doute, mais le monde ne verrait pas cet abaissement de la duchesse Padovani en Madame Paul Astier, épousant son architecte.

Paul, tout le soir, s'occupa sans affectation de son départ, donna des ordres pour ses malles, des pourboires princiers au service, s'informa des heures de train, toujours libre de lui, causeur, sans parvenir à troubler la bouderie silencieuse de la belle Antonia, absorbée dans la lecture d'une revue dont elle ne tournait pas les pages. Seulement quand il lui fit ses adieux, ses remerciements pour sa longue et bonne hospitalité, il vit dans la lumière du vaste abat-jour de dentelle l'angoisse de ce fier visage, la grâce implorante de ces beaux yeux de fauve mourant.

Dans sa chambre, le jeune homme s'assura que le verrou du fumoir était fermé, éteignit tout et attendit, immobile sur le divan près de la petite porte. Si elle ne venait pas, il s'était trompé, tout serait à refaire. Mais un léger bruit, la soie du peignoir dans le passage dérobé, et après la surprise de ne pas entrer tout droit, un coup effleuré du bout du doigt plutôt que frappé. Il ne bougea pas, résista même à une tousserie avertissante, l'entendit s'éloigner, le pas nerveux, en saccades.

«Maintenant, pensa-t-il, elle est prise. J'en ferai ce que je voudrai...» et il se coucha tranquillement.

«Si je m'appelais le prince d'Athis, seriez-vous devenue ma femme à l'expiration de votre deuil?... Pourtant d'Athis ne vous aimait pas et Paul Astier vous aime, et, fier de son amour, aurait voulu le proclamer devant tous, au lieu de le cacher comme une honte. Ah! Mari' Anto! Mari' Anto!... quel beau rêve je viens de faire... Adieu pour jamais.»

Elle lut cette lettre, les yeux à peine ouverts, tout gros des larmes versées dans la nuit: «Monsieur Astier est-il parti?» La chambrière qui se penchait pour rattacher les persiennes, voyait justement la voiture emportant M. Paul, tout au bout de l'avenue, trop loin déjà pour qu'on pût les rappeler. La duchesse sauta de son lit, courut à la pendule: «Neuf heures!» L'express ne passait à Onzain qu'à dix heures. «Vite un courrier... Bertoli... le meilleur cheval... » En traversant les bois au raccourci, on arriverait avant la calèche! Pendant que les ordres se hâtaient, elle écrivait debout, presque nue: «Revenez... tout ira selon votre désir...» Non, trop froid. Il ne viendrait pas pour si peu. Ce billet déchiré, elle en faisait un autre: «Ta femme, ta maîtresse, ce qui te plaira, mais tienne!... tienne!...» signa: «duchesse Padovani.» Puis, tout à coup, s'affolant à l'idée qu'il ne reviendrait peut-être pas encore: «J'irai moi-même... mon amazone, vite!» Et, par la fenêtre, elle jetait à Bertoli, dont la bête piaffait devant l'escalier d'honneur, l'ordre de seller pour elle «mademoiselle Oger.»

Depuis cinq ans, elle ne montait plus à cheval. L'habit craquait sur la taille épaissie, des agrafes manquaient. «Laisse, Matéa, laisse...» Elle descendit l'escalier la traîne au bras, entre les valets de pied hébétés, la face vide, se lançait à fond de train par l'avenue. La grille, la route. La voilà sous bois dans la fraîcheur des chemins verts, des longues avenues où des vols, des bonds s'effarent à sa course effrénée. Elle le veut, il le lui faut, l'homme, l'amant, celui qui sait la faire toujours mourir, toujours renaître! Maintenant qu'elle connaît l'amour, y a-t-il autre chose au monde!... Et, penchée, elle guette le train, ce bruit de vapeur qui rase tous les horizons de campagne. Pourvu qu'elle arrive à temps!... Pauvre folle! Irait-elle au pas qu'elle le rattraperait encore, ce joli fuyard, puisqu'il est son mauvais destin, celui qu'on n'évite pas.


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