CHAPITRE VI.

Sur un autre point encore, la peine des professeurs du Lycée n'a pas été perdue. La connaissance de la langue, de la littérature de deux nations étrangères, l'Angleterre et l'Italie, était sans contestation beaucoup plus répandue alors qu'aujourd'hui dans le grand monde. Nous avons aujourd'hui plus de savants versés dans ces connaissances, plus de critiques capables d'apprécier justement les écrivains étrangers; nous envoyons plus d'habiles explorateurs dans les archives de Londres et de Rome. Mais la haute société compte infiniment moins de personnes capables de lire dans le texte les poèmes, les romans des deux nations, de saisir les allusions qui s'y rapportent. Au temps dont nous parlons, elle comprenait mal Shakespeare, mais Fielding, Richardson, Robertson trouvaient encore plus de lecteurs parmi ses membres que n'en ont eu plus tard Dickens et Macaulay. Quant à l'Italie, nous avons vu dans la précédente étude que les éditions et traductions de ses classiques formaient un article important de la librairie française. On dira que la faveur a passé aux romanciers russes, mais combien de personnes ont imité le courage de M. Ernest Dupuy et appris le russe pour les mieux goûter[176]? La méthode alors suivie dans l'enseignement et dans la critique amenait plus directement l'auditeur à prendre par lui-même connaissance des textes, car elle consistait principalement dans l'analyse suivie des chefs-d'œuvre. Fauriel admirait par exemple celle que Ginguené a donnée de la Divine Comédie, et l'appelaitun chef-d'œuvre en son genre. Cette méthode nous paraît aujourd'hui bien timide, nous l'accusons de réduire les professeurs aux remarques que tout lecteur intelligent ferait de lui-même; nous essayons d'entrer plus avant et de découvrir non plus seulement la beauté des œuvres mais le secret de cette beauté, d'autant que l'analyse des chefs-d'œuvre se trouvant faite, nous ne pouvons la recommencer. Mais il faut bien reconnaître que des leçons consacrées au commentaire suivi d'un poème invitent plus irrésistiblement à le lire que de savantes leçons sur l'influence de la race et du milieu. Notre méthode requiert assurément des connaissances plus vastes et plus de force d'esprit; elle forme des esprits plus philosophes, elle développe davantage le sens de l'histoire. Les leçons de l'Athénée formaient desdilettanti, ou plutôt, car ce mot implique de nos jours une curiosité mobile et capricieuse, elles enseignaient à lire et à relire sans cesse un petit nombre de livres de choix.

Cette méthode si simple nous paraît un peu primitive. Elle était neuve alors. On peut dire qu'un genre est né dans la maison de Pilâtre, la critique appliquée. L'école actuelle procède de La Harpe en ce sens que, tandis que Boileau, Fénelon et Voltaire recherchent surtout les lois de la littérature et n'apprécient les œuvres qu'incidemment et pour contrôler leurs théories, La Harpe s'intéresse déjà plus aux œuvres qu'aux principes, et que son dogmatisme, qui le sépare de ses successeurs, se cache d'ordinaire sous des analyses raisonnées. Autrefois on discutait sur les lois de l'épopée, sur les règles de théâtre, ou, comme dirait Cicéron,de optimo genere dicendi. Au Lycée comme aujourd'hui on discutait beaucoup moins sur les règles que sur la façon très différente dont les différents maîtres de l'art s'y sont conformés. Resterait seulement à savoir si ce changement n'a eu que des avantages; en effet, la littérature en général pourrait bien y avoir perdu autant que la critique en particulier y a gagné. La critique s'est assuré, par cette transformation, une vaste matière et un avenir indéfini, puisque à la discussion d'un petit nombre de principes invariables elle a substitué l'étude successive des innombrables ouvrages qui forment la bibliothèque du genre humain. Mais ici encore notre siècle pourrait bien se méprendre: car la critique appliquée, plus féconde assurément en aperçus, développe peut-être moins le talent oratoire ou poétique que la critique théorique, puisque, au lieu d'insister seulement sur les règles obligatoires pour tous et d'inviter ensuite à composer d'original, elle risque de retenir indéfiniment les esprits dans la contemplation des ouvrages d'autrui. Quoi qu'il en soit, leCours de littératurede La Harpe, tout inférieur qu'il est auxLundisde Sainte-Beuve, marque une date comme les célèbres feuilletons duMoniteur.

Conjectures sur l'avenir de l'enseignement supérieur libre en France.

Aujourd'hui une association libre de cette nature, sans attache avec aucune Église, absolument réduite à ses propres forces, comme l'était celle-là, car c'est seulement d'une manière toute accidentelle qu'elle a reçu des secours du gouvernement, pourrait-elle prétendre à une aussi longue carrière? Pourrait-elle même s'installer aussi convenablement, ne fût-ce que pour vivre d'une existence éphémère? Il est permis d'en douter.

D'abord les conditions matérielles ont changé: les loyers coûtent plus cher, les professeurs aussi; les progrès de la science ont rendu beaucoup plus dispendieux l'approvisionnement d'un cabinet de physique; enfin, l'agrandissement de Paris a dispersé les amateurs. Ce n'est pas tout: l'esprit public a changé aussi. Ce qui avait soutenu l'Athénée aux heures de détresse qui furent fréquentes, au milieu de sa gloire, c'était le reste d'un sentiment jadis très énergique et qui va s'affaiblissant tous les jours, l'esprit de corps. Fondateurs, professeurs, abonnés, tous l'aimaient avec fidélité, avec fierté, souvent avec abnégation. Ils avaient pour lui quelque chose de l'affection, sinon du religieux pour son ordre, au moins du bourgeois pour sa province et son quartier. C'est ce même sentiment qui, dans la première moitié de notre siècle, donnait encore tant de force à la camaraderie de collège, et en faisait une des formes proverbiales de l'amitié. Ce sentiment s'efface. Où est le temps où un ancien barbiste n'eût point, pour ainsi dire, osé envoyer son fils ailleurs qu'à Sainte-Barbe? Les succès d'un Lycée dans les concours académiques excitent-ils, parmi ses élèves présents ou passés, le même enthousiasme qu'autrefois? Les associations d'anciens élèves vivent toujours parce que, Dieu merci! la bienfaisance n'est pas morte; mais il suffit de se rendre à leurs réunions annuelles pour se convaincre que les anciens condisciples n'éprouvent pas un impérieux désir de se revoir, même une fois par an. Une autre sorte de camaraderie est née, celle que Scribe a décrite: les gens habiles savent fort bien se réunir et s'entendre; les intrigants découvrent à merveille l'homme qu'il est utile de louer, sauf à glisser dans l'éloge et jusque dans l'expression du respect et de la reconnaissance un peu de perfidie et de méchanceté; car aujourd'hui la louange la plus lucrative est celle qui fait craindre une satire. Mais l'attachement naturel, désintéressé, dévoué, qui naît du rapprochement des personnes, des habitudes communes, des émotions partagées, n'existera bientôt plus. Aucun établissement privé ne survivrait donc à une suite un peu longue de mauvais jours.

Un autre sentiment, qui aide à comprendre l'attachement des souscripteurs de l'Athénée pour leur établissement, s'est affaibli aussi: la sociabilité. On a vu que l'Athénée était un cercle en même temps qu'une sorte d'université. Il avait été fondé à une époque où le goût, le talent de la conversation, où la courtoisie atteignirent en France leur apogée; car à cet égard le règne de Louis XVI l'emporte même sur celui de Louis XIV, parce que l'esprit libéral a déjà rapproché les rangs sans que l'esprit démocratique ait encore gâté les manières. Les hommes des différentes classes se sentaient alors le besoin et la faculté de s'entretenir, d'autant que le nombre des objets qui éveillaient l'intérêt public avait fort augmenté. C'était l'époque où l'on portait si loin la persuasion que les conditions et les sexes peuvent se rencontrer partout impunément, que les femmes honnêtes se rendaient aux bals publics de l'Opéra et dans ce qu'on nommait des vauxhalls. Aujourd'hui un cercle pourra bien donner des fêtes où il invitera les dames, mais il n'osera pas inscrire, comme faisait l'Athénée, des dames au nombre de ses abonnés, et ouvrir un salon pour elles; ce sera désormais une association exclusivement masculine; encore l'âme des cercles véritablement vivants est-elle de nos jours, non plus la conversation, mais le jeu.

Privé des soutiens que l'esprit de corps et la sociabilité fournirent longtemps à l'Athénée, un établissement de ce genre n'est donc plus possible. Cependant une considération adoucira nos regrets: c'est bien l'esprit d'association qui a soutenu l'Athénée, mais c'est aussi quelque chose de beaucoup moins bon et qui, sans en être inséparable assurément, s'y joint souvent et le renforce: l'esprit de parti. Il dut dans une certaine mesure, nous l'avons montré, ses derniers beaux jours au zèle obstiné qu'il conservait en tout pour les doctrines du dix-huitième siècle. Chose curieuse! L'enseignement de l’État s'est renouvelé beaucoup plus vite que le sien. Ce n'est pas l'Athénée, c'est la Sorbonne qui a rompu la première avec une philosophie étroite, sèche, creuse, avec une école historique généreuse sans doute, mais dénuée de vigueur et de couleur, mais où la philanthropie tenait souvent lieu d'érudition solide et de vues originales. C'est la Sorbonne et non l'Athénée qui a fait la première, de bonne grâce, les concessions nécessaires aux adversaires des classiques. Nous reviendrons sur ce point dans l'étude qui va suivre celle-ci. Les professeurs de l’État ont eu, je ne dis pas seulement plus de talent, du moins dans l'ordre des lettres[177], mais plus de hardiesse et d'ouverture d'esprit que les maîtres de l'Athénée.

Expliquons cette apparente anomalie: il ne faut évidemment pas reporter aux gouvernements le mérite de cette supériorité. Ni Fontanes, ni Corbière, ni l'évêque d'Hermopolis, ne se souciaient de rajeunir les doctrines, et, à vrai dire, tel n'est pas l'office d'un grand-maître de l'Université. Mais le gouvernement, qui avait le tort de s'effrayer trop vite quand le trône ou l'autel lui paraissait menacé, avait le mérite de ne pas prendre fait et cause contre des systèmes philosophiques ou littéraires qui ne menaçaient ni l'un ni l'autre. Le ministre demandait aux professeurs de l’État de ne pas le gêner dans sa marche, et non de l'entretenir dans les opinions qu'il avait jadis apprises sur les bancs du collège. D'autre part, les auditeurs de Villemain, de Cousin, de Guizot leur arrivaient sans doute, pour la plupart, prévenus en faveur des systèmes que la Sorbonne attaquait ou modifiait, mais, ne se sentant nul droit d'empêcher qu'on pensât différemment, ils écoutaient et se laissaient convaincre. Au contraire, les auditeurs de l'Athénée, qui payaient leur abonnement, qui, au besoin, subvenaient à l'insuffisance de la recette, exigeaient des maîtres, non pas seulement du talent, mais une doctrine de leur goût. Ils laissaient une entière indépendance aux mathématiciens et aux physiciens, parce que, dans ces matières spéciales, le public est toujours plus docile, et c'est ce qui aide à comprendre pourquoi, dans ces branches, l'Athénée a brillé plus longtemps. Mais dans les matières où chacun croit pouvoir émettre un avis, il fallait que les professeurs fissent à l'auditoire la galanterie de lui prouver qu'il avait raison. Il y a un inconvénient, disions-nous à propos de l'Ateneode Madrid, à ce que les professeurs ne soient pas payés; il y en a un autre à ce qu'ils le soient par leurs auditeurs. On dira que c'est la condition de tout homme vivant de sa plume, puisque le débit des livres dépend de la satisfaction des lecteurs. Non; car l'écrivain s'adresse à tout le public; la pièce que les habitués des premières représentations accueillent froidement peut se relever le lendemain devant d'autres spectateurs. Mais le professeur qui débute dans un Athénée conservera, pour unique juge, une assistance invariablement composée de la même manière; puis, il se sent comme introduit dans une famille étrangère; il y trouve une tradition sur laquelle sans doute on ne lui fait pas prêter serment, mais qu'il se croit engagé d'honneur à ne pas choquer. Il aperçoit sur les visages gracieux ou respectables qu'il a sous les yeux la confiance que donne une adhésion paisible, invétérée à une doctrine et il se conforme peu à peu à l'opinion qu'il trouve établie; ou bien, comme Lingay et Artaud, il essaie doucement de la modifier, et l'inutilité de ses efforts l'avertit de les cesser un instant avant qu'on l'y invite.

En dernière analyse, un professeur était et sera d'ordinaire moins libre dans l'enseignement libre que dans renseignement de l’État. L'Athénée n'aurait pas remercié Cousin et Guizot pour les motifs qui firent suspendre leurs cours en Sorbonne; mais, quant à Cousin tout au moins, il l'aurait certainement moins longtemps supporté que ne fit le ministère.

Est-ce à dire que l'enseignement libre n'ait pas servi et ne doive plus servir aux progrès de la science? Nullement, puisque nous avons vu les heureux effets du talent, du zèle des maîtres de l'Athénée. Qui sait si, par la routine même où une partie d'entre eux s'engagea, ils n'aiguillonnèrent pas d'une autre manière encore les professeurs de l’État? Puis il peut fort bien arriver qu'une doctrine, une science nouvelle née hors de l'Université ne parvienne pas tout d'abord à y trouver sa place légitime, soit que l’État la juge à tort futile, soit qu'il la voie d'un mauvais œil. En effet, il y a des revirements dans l'esprit des peuples et, par suite, des gouvernements, comme dans celui d'un seul homme: à certaines époques l’État est prodigue, à d'autres il est avare; tantôt il se préoccupe un peu trop du devoir de n'imposer aucune doctrine, tantôt il prend un peu plus à cœur qu'il ne convient le devoir de veiller au salut de la société. Ce salut il l'entend, suivant les époques, de manières fort opposées. De la meilleure foi du monde, il juge pernicieuses, à certains moments, des opinions qu'il jugeait bienfaisantes quelques années plus tôt. C'est alors que l'enseignement libre méritera son nom, ou, pour mieux dire, car cette expression fait équivoque, il se formera, à la faveur de la liberté, des établissements aussi intolérants peut-être, mais animés d'un autre esprit, et les systèmes opposés pourront se faire entendre et se balancer.

Mais il se produira bientôt une conséquence après tout fort heureuse: la science dédaignée, la doctrine suspecte s'imposeront, si elles sont fondées, à l’État lui-même qui les installera dans ses chaires; et alors cessera la raison d'être, non pas de la liberté de l'enseignement supérieur qui est essentielle là comme partout, mais de tel ou de tel établissement qui, indissolublement attaché à la vérité qu'il aura fait triompher, ne voudra pas voir les vérités qui limitent celle-là. Certains établissements libres d'enseignement supérieur pourront rendre des services permanents lorsque, comme notre École des sciences morales et politiques, ils prépareront à des examens spéciaux; mais quant aux Facultés libres, quoiqu'il puisse s'y rencontrer quelques hommes d'un grand mérite, elles ne brilleront jamais chez nous de l'éclat qu'a longtemps jeté l'Athénée, et elles ne rendront à la science que les services intermittents dont nous venons de parler, ce qui suffit, au reste, pour qu'on leur souhaite de vivre.

L’État a eu beau abdiquer le monopole de l'enseignement supérieur, la force des choses lui rend, de nos jours et dans notre pays, une sorte de monopole de la haute culture. De même que les collections particulières de livres et de tableaux viennent une à une se fondre dans ses vastes Musées, dans ses immenses bibliothèques, de même toutes les sciences viennent à lui pour se répandre par ses soins dans les intelligences. On peut lui faire une concurrence durable dans l'enseignement primaire ou secondaire; on ne peut lui faire qu'une concurrence momentanée dans l'enseignement supérieur. De là pour lui le devoir, auquel du reste il a travaillé avec ardeur, de porter à la perfection qu'elle peut atteindre cette partie de nos institutions pédagogiques.

Quelques remarques sur la condition des professeurs de Facultés sous la Restauration.—Succès de Villemain.—Mauvais moyens de succès qu'il s'est interdits.

Nous nous proposons ici d'étudier en Villemain, non pas le critique récemment apprécié dans un intéressant chapitre de M. Brunetière, mais le professeur. Cette étude offre plus d'importance qu'il ne semble peut-être d'abord. L'art d'enseigner était à la vérité moins indispensable alors à un professeur de Faculté, par la raison que les Facultés n'avaient pas au même degré qu'aujourd'hui la charge de préparer aux examens et à l'enseignement. Mais un maître de l'enseignement supérieur, fût-il absolument dispensé de cette fonction plus spécialement pédagogique, il faudrait encore lui souhaiter les dons professionnels. Le talent de l'homme de lettres, c'est-à-dire un jugement fin, une plume habile, ne lui suffit pas. Sans doute, plus il aura de ce talent et plus il agira sur les esprits, mais il est clair que cette action dépendra de la façon dont il l'exerce, de la manière dont il présente ses pensées. Si par hasard, en effet, il ne joignait pas aux qualités d'un homme de lettres le talent de la parole qui ne les accompagne pas toujours, quelque occasion qu'on ait eue de s'y exercer, qui même se concilie malaisément avec certaines d'entre elles, son ascendant s'en trouverait à la longue notablement diminué. Mais laissons cette conséquence trop évidente. Ce n'est pas seulement par sa doctrine qu'un professeur influe sur l'assistance: l'idée qu'il donne de son caractère, la façon dont il en use avec le public, la manière dont il ordonne ses leçons, ne contribuent guère moins à la bonne ou à la mauvaise direction qu'il imprime. Chercher dans quelle mesure Villemain entendait son métier, c'est donc approfondir le rôle qu'il a joué dans l'histoire littéraire de notre temps.

On nous permettra seulement de ne pas nous hâter, et, avant d'entrer en matière, d'examiner quelle était la condition des professeurs de l'enseignement supérieur sous la Restauration et de rectifier sur quelques points les idées inexactes qu'on s'en fait d'ordinaire.

D'abord, l'éclat des cours de Villemain, de Cousin et de Guizot a pour nous effacé le souvenir de leurs collègues, et nous croirions volontiers qu'eux seuls ils attirèrent la foule. Or, sans rappeler l'Athénée dont nous venons d'écrire l'histoire, dès les dernières années du premier Empire plusieurs professeurs de la Faculté des Lettres et du Collège de France eurent un nombre considérable d'auditeurs. Ce n'était pas, paraît-il, le cas de Royer-Collard, mais Laromiguière, mais Daunou, mais Andrieux, mais Charles Lacretelle s'adressaient à un public fidèle et nombreux, au milieu duquel il n'était pas rare d'apercevoir les hommes politiques les plus en vue. En 1819, six ans avant que le général Foy reçût au cours d'éloquence française l'ovation que Villemain a racontée dans sesSouvenirs contemporains, La Fayette et Dupont de l'Eure, reconnus pendant une leçon de Daunou, avaient été vivement applaudis et installés par l'assistance à des places d'honneur. En 1827, un journal félicitera Andrieux du concours d'auditeurs qu'il obtient sans manège et sans passions de parti. «Quel charme depuis vingt ans attire à ses leçons une foule de personnes comme au plus rare spectacle, des étudiants, des gens de lettres, de jeunes demoiselles, des mères de famille[178]?» Certes, nul professeur n'occupait l'attention publique au même degré que les trois maîtres dont les noms sont inséparables; nul ne fut poursuivi comme eux par les offres de services des sténographes et des libraires; mais leur succès n'eût pas été aussi grand si d'autres n'avaient pas, à la même époque, répandu par leur talent le goût des leçons instructives et agréables.

Un autre point sur lequel il n'est pas inutile de s'expliquer avec quelque précision, ce sont les rapports du gouvernement et des professeurs.

Il serait absurde de soutenir que la Restauration traitât l'Université avec une indulgence maternelle. Si elle ne l'a pas sacrifiée à ses ennemis, elle l'a décimée. Voici le tableau des exécutions de la première heure, tel que l'a tracé Guizot, qui en approuvait le principe, sans prévoir qu'elles s'étendraient un jour jusqu'à lui: «Neuf recteurs entre vingt-cinq et cinq inspecteurs d'académie ont été remplacés. Dans les collèges royaux, trois proviseurs ou censeurs, trente-six professeurs, trois économes et un très grand nombre de maîtres d'étude ont été destitués; quatre proviseurs, cinq censeurs, vingt-trois professeurs ont été suspendus ou déplacés; plus de trois cents élèves boursiers ont été renvoyés. Dans les collèges communaux, dix-huit principaux et cent quarante régents ont été destitués, suspendus ou déplacés. La suppression de la plupart des Facultés des lettres et des sciences a dispensé la commission d'examiner la conduite des professeurs de ces établissements. Dans les Facultés de droit et de médecine, neuf professeurs ont été suspendus[179].» La plupart de ces mesures n'étaient certainement pas plus justes que celle qui, à la même époque, atteignait Daunou, privé un instant de sa chaire du Collège de France et, pour quinze ans, de la direction des Archives. Enfin personne, aujourd'hui, ne s'aviserait de prétendre que les doctrines de Guizot ou de Cousin méritassent qu'on leur retirât la parole. Tous deux avaient détesté l'Empire, mais ils ne détestaient pas la Restauration[180]. Lorsque, pour un enseignement qui ne s'adresse pas à des enfants et que la publicité corrige en cas d'erreur par la réfutation, un gouvernement a la bonne fortune de rencontrer de pareils hommes, il doit leur permettre de ne pas penser de tout point comme lui. En ce qui concerne Guizot, comme le fit remarquer le Globe du 22 mars 1828, souscrivant à une réflexion émise la veille par lesDébats, le gouvernement avait violé non seulement l'équité, mais la justice; car Guizot, professeur titulaire et inamovible, n'aurait dû être suspendu que pour trois mois au plus. On lui avait laissé, il est vrai, son traitement, ce qui explique la demi-résignation qu'il confiait à Prosper de Barante[181]; mais on ne pouvait prétendre qu'il ne demandait qu'à jouir de ce loisir rétribué, puisque tous les ans il informait le doyen qu'il était prêt à reprendre son cours.

Mais, ceci posé, il faut convenir qu'on s'exagère, en général, les torts de la Restauration dans cette circonstance. Elle a fait payer à Cousin et à Guizot (et c'est déjà beaucoup trop) des fautes qui n'étaient pas les leurs, mais qui, nous le montrerons, étaient à la fois très réelles et très difficiles à saisir, très fréquentes et très fâcheuses; j'entends ces allusions faites du haut de la chaire, en termes irréprochables, à les prendre au pied de la lettre, à des actes de l'autorité. Lorsque Naudet, par exemple, expliquait à ses auditeurs du Collège de France qu'un gouvernement ébranle toutes les lois quand il en change une sans nécessité, il émettait la plus saine des doctrines; mais personne ne se trompait sur sa pensée, et, leConstitutionneln'eût-il pas transcrit dans son numéro du 24 décembre 1819 la déclaration du professeur, tout le monde aurait compris qu'il blâmait le projet de changer la loi des élections. Or, le droit du professeur de Faculté à inspirer des principes un peu différents de ceux du gouvernement pourvu que la morale ne les réprouve pas, ne va point évidemment jusqu'à celui de censurer les mesures du gouvernement. La Restauration se sentait quotidiennement atteinte par cent traits partis de l'Université, dont les ultras lui avaient aliéné nombre de membres à une époque où Cousin et Guizot espéraient encore dans la branche aînée des Bourbons.

Le cours de Tissot en fournirait la preuve[182]; mais ne nous lançons point à la poursuite d'allusions oubliées depuis longtemps, et arrêtons-nous sur une affaire célèbre. On a fait grand bruit, à l'époque où Cousin allait être frappé, de l'arrêté pris contre Bavoux, le professeur de la Faculté de droit. Je crois que toute personne qui se donnera la peine de lire en entier les pièces du procès, conviendra que Bavoux avait gravement manqué à la réserve professionnelle. Je ne parle pas ainsi sur la foi des journaux qui l'attaquèrent; on sait trop, et ma propre expérience me l'a montré jadis, jusqu'où peut aller la crédulité ou la mauvaise foi des feuilles politiques; je ne m'en rapporte pas davantage au petit nombre d'étudiants royalistes qui incriminèrent son enseignement: on peut juger Bavoux sur ses propres paroles puisque, suivant l'usage qui dominait encore à cette époque, il lisait son cours, et que son manuscrit, avoué par lui, fut produit aux débats. Bavoux, dans la leçon qui mit le feu à l’École de droit, avait agité une question qui n'excédait pas sa compétence et l'avait résolue d'une manière licite à un professeur de droit pénal qui, en principe, peut donner son avis sur les lois qu'il explique. Il examinait l'article du Code, qui punissait d'une amende de 16 à 200 francs le magistrat qui viole le domicile d'un citoyen hors des cas prévus par la loi; et il avait déclaré cette peine insuffisante. Mais il avait oublié qu'un professeur de droit, qui parle du haut de la chaire et devant un auditoire facile à enflammer, ne doit pas critiquer une loi, même défectueuse, avec la véhémence d'un orateur politique; il n'avait montré dans le Code pénal que l'œuvre d'une hypocrite tyrannie; et voici en quels termes il avait présenté l'inconvénient de ne pas prévenir par la menace d'une répression plus sévère la violation du domicile: «Ne nous y trompons pas! S'il est des êtres pusillanimes et capables de tout sacrifier à la crainte, il en est d'autres qui n'en ressentiront jamais l'impression; il en est que le sentiment d'une injustice révolte, que le péril enhardit, et qu'un vif attachement pour leurs proches exalte au moindre danger.» À qui la faute, si les auditeurs se battirent sous les yeux de Bavoux et sous ceux du doyen appelé par l'appariteur, si les partisans de Bavoux en vinrent aux mains avec la police, et si l'ordre ne put être rétabli que par l'intervention de la troupe et la fermeture momentanée de l’École de droit? Comme citoyen, Bavoux n'avait commis aucun délit, puisque c'était la résistance à un acte illégal qu'il approuvait; mais, comme professeur, la révocation dont il fut frappé lui fit très justement porter la peine d'un langage fougueux, qui n'avait même pas pour excuse l'entraînement de l'improvisation. Au reste, les hommes sages dans le parti libéral regrettèrent que dans cette affaire l'effervescence de la jeunesse eût été fomentée et exploitée à son détriment et à celui de l'ordre public; car à la Chambre, après une discussion où tout l'avantage avait été pour le garde des sceaux, pour le ministre de l'intérieur, pour Laîné qui les appuyait, l'ordre du jour pur et simple qu'ils demandaient sur une pétition des étudiants en faveur de Bavoux, fut voté même par le centre et par la gauche, à la réserve d'un petit nombre de voix; et, quelques années plus tard, devant Villemain, Foy blâmera Benjamin Constant, d'une façon générale, il est vrai, d'avoir échauffé les têtes des étudiants[183].

Ce n'étaient pas seulement les étudiants qui s'agitaient: la tranquillité ne régnait pas davantage dans les collèges. Pendant la délibération qu'on vient de rappeler, Royer-Collard avait exposé à la Chambre que, quelques mois auparavant, une révolte avait éclaté à Louis-le-Grand et au collège de Nantes, qu'en même temps des désordres avaient été tentés dans les collèges de Rouen, de Bordeaux, de Périgueux, de Caen, de Lyon, de Tournon, de Vannes, à la suite deprovocations insenséesrépandues sous le nom du collège Louis-le-Grand; et l'on sait que les émeutes scolaires de ce temps-là ne se bornaient pas à des promenades en file indienne et à des refrains irrévérencieux; les poings se mettaient de la partie, et ce n'était pas toujours seulement sur les meubles que les mutins frappaient.

Cette ébullition de l'Université ne justifie pas la disgrâce de Cousin et de Guizot, mais elle l'explique. Puis cette disgrâce ne fut point aussi brutale qu'on l'a prétendu. Kératry avançait, en 1821, dansLa France telle qu'on l'a faite, quedes détails odieuxs'étaient, à ce qu'on l'assurait, mêlés à la révocation de Cousin, et qu'il n'avait plus ni titre, ni fonctions, ni traitement. Mais M. Paul Janet qui a, en 1884, dans de remarquables articles de laRevue des Deux-Mondes, approfondi l'histoire de l'enseignement de Cousin, fait fort justement observer qu'il conserva sa place de maître de conférences à l’École normale, et, en fait de détails odieux, n'a rencontré qu'une note, fort peu franche à la vérité, par laquelle leMoniteurdu 29 novembre 1820 présentait la cessation de son cours à la Faculté comme une renonciation spontanée inspirée au jeune maître par le désir de réserver tout son temps pour d'importantes recherches sur la philosophie. Pour Guizot, nous avons déjà dit qu'il gardait son traitement de professeur titulaire; à plus forte raison conservait-il son droit de vote dans les assemblées de la Sorbonne, comme on peut le voir par le registre de la Faculté qui, malheureusement, ne contient pour cette époque que des résumés dénués d'intérêt.

J'ajouterai, d'après des pièces conservées aux Archives nationales, que la foudre n'avait pas éclaté à l'improviste. Le directeur de l’École normale, Guéneau de Mussy, qui paraît avoir joué un rôle important dans la révocation de Cousin, avait écrit, le lundi 27 mars 1820, au président de la Commission de l'Instruction publique: «Monsieur le Président, j'ai l'honneur de vous envoyer, comme vous me l'avez demandé, le numéro duCenseur, où vous trouverez l'exposé sommaire de la doctrine philosophique de M. Cousin. Vous jugerez dans votre sagesse si vous devrez en parler au Ministre dans votre séance de demain. Si l'on veut prendre un parti, il me semble que c'est avant l'ouverture d'un second semestre qu'il convient de le prendre. Agréez la nouvelle assurance de mon respectueux dévouement[184].» Peut-être n'était-ce pas la première marque de défiance donnée à Cousin: le 13 novembre 1819, la Commission de l'Instruction publique avait écrit à Royer-Collard que Cousin venait de demander, pour raison de santé, un congé de trois mois à l’École normale, qu'on supposait qu'il ne pourrait pendant ce temps faire son cours à la Faculté, et qu'en conséquence on priait Royer-Collard d'indiquer un autre suppléant; le professeur titulaire n'avait heureusement pas tenu compte de ce zèle trop officieux. Mais, cette fois, les ennemis de Cousin le crurent perdu. Déjà laQuotidienneannonçait (21 avril 1820) que le Conseil de l'Université venait de mettre Cousin à la retraite. Mais tous les maîtres de conférences de l’École normale écrivirent à Guéneau de Mussy en faveur de leur collègue, et Guéneau de Mussy transmit, le 17 mai 1820, à la Commission ces vœux qu'il déclarait partager dans la mesure où ils se concilieraient avec un intérêt qu'il devait mettre avant tous les autres: «Je me suis toujours plu, ajoutait-il, à rendre justice aux connaissances de M. Cousin et à son talent pour l'enseignement. Il peut sans aucun doute se rendre très utile à l’École; mais pour cela je crois qu'il faudrait que, même pour ses leçons publiques[185], il fût renfermé dans un sujet absolument étranger à ces questions qui ne peuvent pas être l'objet de discussions philosophiques, par cela seul que les passions auxquelles elles s'adressent les ont résolues d'avance, de manière que non seulement l’École ne reçût que l'enseignement qui lui convient, mais encore que le professeur, par la couleur trop tranchée qu'il aurait prise au dehors, ne pût lui apporter aucun préjudice. Un arrangement qui remplirait ces conditions paraîtrait concilier tous les intérêts. Les élèves pourraient continuer à profiter des leçons de M. Cousin, et M. Cousin lui-même y trouverait encore de plus grands avantages.» La note suivante tracée en marge de cette lettre indique l'accueil qu'elle reçut: «Écrire que la Commission serait fâchée que les services d'un homme aussi distingué que M. Cousin fussent perdus pour l’École normale et qu'elle désire connaître le programme détaillé des leçons qu'il pourrait y faire; qu'elle le croit d'autant plus disposé à le remettre, qu'il en a fait, il y a déjà du temps, la promesse verbale à M. le Président, et que M. le Directeur de l’École doit l'engager à l'exécuter.»

Une correspondance s'engagea en fait à la fin des vacances de la Faculté entre le ministère et Cousin. Comme on n'a pas les réponses de celui-ci aux accusations de faux-fuyants que contiennent les lettres ministérielles dont on possède les minutes[186], on ne peut dire si vraiment il usa de tergiversations; mais le ministère, prévenu ou non, lui témoignait de réels égards. Dans une première lettre on se plaint qu'il n'ait pas accusé réception de la première partie de son programme qu'on lui a retournée paraphée, qu'il ait remis au doyen Barbié du Bocage une annonce de son cours rédigée dans des termes différents de ceux que contenait ce commencement de programme; et on l'avertit ainsi: «Je suis donc obligé, pour éviter toute erreur, de prévenir le Doyen de ce que je vous ai dit au sujet de votre cours et de ce que vous êtes convenu de faire.» On lui retourne la deuxième partie de son programme également paraphée, avec prière de faire parvenir au ministère l'épreuve du tout dès qu'elle sera tirée. Remarquons la formule finale de cette lettre: «Agréez, je vous prie, l'assurance de ma haute considération et de mon attachement.» Le 14 novembre on annonce à Cousin que la Commission de l'instruction publique a reçu communication de son programme: «Je sais», est-il dit dans cette lettre, «qu'en pareille matière un programme n'est pas un indice certain de doctrine; mais le Conseil Royal compte en cette occasion sur votre bonne foi, et il me charge de vous prévenir qu'en vous donnant une marque de la considération qu'il porte à vos talents, il se réserve, s'il était trompé dans son attente, le droit de faire tout ce que réclameraient l'honneur de l'Université et surtout l'intérêt de la jeunesse qui doit être le premier objet de sa sollicitude. Je vous renvoie les deux premières feuilles paraphées de ma main. Veuillez me faire passer de même les suivantes avant de les livrer.» Une dernière lettre adressée non plus à Cousin mais au Doyen prouve qu'à ce moment toutes les difficultés semblaient levées: «Monsieur le Doyen, la présente lettre est pour vous seul et ne doit, sous aucun prétexte être communiquée à d'autres. Le Conseil Royal de l'instruction publique a consenti à ce que M. Cousin continuât cette année à faire pour M. Royer-Collard le cours d'histoire de la philosophie, mais seulement à condition qu'il ferait, avant de l'ouvrir, imprimer son programme tel qu'il aurait été approuvé par le Conseil. M. Cousin m'a remis, en effet, ce programme. Je le lui ai rendu, paraphé de ma main en l'invitant à m'envoyer l'épreuve que je verrai encore avant le tirage, et ce n'est qu'après que j'aurai donné mon approbation à cette épreuve que M. Cousin sera autorisé à enseigner à la Faculté. Vous voudrez donc bien attendre pour insérer l'annonce de son cours dans votre programme que vous ayez reçu de moi avis que cette pièce a été vue. Vous aurez soin d'ailleurs de ne pas mettre l'annonce du cours telle que vous venez de me la faire connaître mais telle qu'elle était sur le programme que m'a remis M. Cousin. Je vous en communiquerai la rédaction. Le Conseil Royal me charge expressément de vous adresser ces instructions dont vous sentez sans doute assez l'importance pour que je n'aie pas besoin de vous en recommander davantage la stricte exécution. Veuillez, je vous prie, m'accuser réception de cette lettre et agréer…» Que se passa-t-il durant les quinze jours qui suivirent, je l'ignore; mais, en rapprochant ce qui précède du maintien de Cousin à l’École normale, je crois pouvoir conclure que, dans l'injustice même des mesures prises contre lui, le ministère n'avait pas dépouillé toute bienveillance.

Quant à Guizot, qui, récemment évincé du Conseil d’État, remontait alors dans sa chaire d'où on ne l'écarta que deux ans après, on trouve une trace d'une négociation semblable, à son sujet, dans lepost-scriptumde la dernière des lettres précitées: «Si M. Guizot ne vous a pas envoyé une autre rédaction de son annonce, je vous prie de me le faire savoir. Je vous donnerai également une direction à ce sujet.» Le bruit courut même alors que Guizot avait été mandé devant la Commission de l'instruction publique pour y donner communication de ses cahiers, rumeur que leConstitutionnel, après l'avoir rapportée le 3 décembre de cette année, démentit le lendemain.

La tolérance ininterrompue accordée à Villemain prouve encore que le gouvernement opposa plus de résistance qu'on ne croit aux ennemis de l'Université. L'opinion publique s'était si fort habituée à ne point séparer son nom de ceux de Guizot et de Cousin que certaines personnes, Étienne Delécluze, par exemple, ont cru qu'il avait été suspendu comme eux sous l'administration de Villèle, de même que beaucoup de personnes croient que Cousin et Guizot furent frappés dans un seul et même jour. L'erreur est excusable, parce que, du moins dans son cours sur le dix-huitième siècle, c'est-à-dire à l'époque où Villemain fut exclu du Conseil d’État pour avoir courageusement défendu la liberté de la presse, la politique inspira plus fréquemment sa parole qu'elle n'avait jamais fait celle de ses collègues. D'autre part, les gages qu'il avait donnés à la Restauration n'étaient pas plus marqués que ceux qu'elle avait reçus de l'un et de l'autre; il avait accepté la fonction de Directeur de l'Imprimerie et de la Librairie, mais Guizot avait accepté celle de secrétaire général du ministère de l'intérieur; il avait complimenté, en 1814, l'empereur de Russie et le roi de Prusse, mais Guizot était allé où l'on sait pendant les Cent Jours, et il n'avait pas tenu à Cousin qu'à cette même époque les Normaliens ne couvrissent de leurs corps Louis XVIII, menacé par le retour de Napoléon. Villemain a loué Charles X dans les termes les plus gracieux, les plus caressants, mais c'était en 1824, dans un moment où l'amabilité du nouveau roi, la suppression de la censure faisaient oublier les fautes du comte d'Artois, et chacun de ces éloges cachait le plus opportun des conseils[187]. Néanmoins il fut, jusqu'en 1827, l'objet d'une bienveillance particulière. L'autorisation de ne faire qu'une leçon par semaine qu'on lui accorda dès le 6 novembre 1822 avait été accordée, au moins provisoirement, le 27 avril 1816, à Laya, à Raoul Rochette, alors suppléant de Guizot, à Cousin[188]; mais dès 1826 il était officier de la Légion d'honneur, distinction que pas un de ses collègues, ni le doyen, ni Guizot, ni Cousin n'avaient encore; et, lorsqu'on voulut l'incriminer pour l'accueil fait par ses auditeurs au général Foy, Frayssinous, c'est Villemain lui-même qui le rapporte, répondit que le professeur d'éloquence française aurait bien mal fait son devoir si les étudiants n'avaient pas pris un goût vif pour la parole brillante de cet orateur.

On lui avait même accordé une faveur bien autrement précieuse pour lui que les décorations et qui tourna au bien de la littérature, mais dont la justice pourrait prêter à la contestation: on l'avait laissé changer absolument la nature de sa chaire et annexer à son domaine celui de son collègue Laya. Ce n'est même pas assez dire: Villemain était professeur d'éloquence française, et Laya professeur d'histoire littéraire et de poésie française; Laya, son aîné de trente ans, son ancien à la Faculté, après avoir obtenu de Fontanes une rhétorique pour ce débutant, s'était laissé, à la mort de Delille, transférer de la chaire d'éloquence à la chaire de poésie française, pour que la première de ces deux chaires pût être donnée à Villemain. Que Villemain s'attribuât pour son cours, non seulement les orateurs, mais tous les prosateurs, nul ne pouvait s'en étonner; mais si un des deux professeurs était fondé à embrasser dans son ensemble la littérature d'un siècle, c'était celui dont l'enseignement comprenait, d'après le titre de la chaire, l'histoire littéraire, c'est-à-dire Laya. Le gouvernement laissa Villemain renverser les choses et ajouter à la supériorité du talent l'avantage du rôle. Laya en fut probablement mal satisfait. Scribe aurait peut-être trouvé là l'occasion d'expliquer, suivant sa coutume, les grandes choses par les petites; il aurait dit que, par cette extension de son domaine, qui entraîna une révolution dans la critique, Villemain se vengeait de la brochure où Laya, en 1819, lui avait attribué «ce courage de persévérance qu'il faut pour arriver aux places, cette constance obséquieuse qu'il faut après cela pour s'y maintenir,» enfin, une reconnaissance qui ne survivait jamais au pouvoir des protecteurs[189]. Quoi qu'il en soit, et bien que le dossier de Villemain aux Archives ne porte pas trace d'une autorisation analogue à celle qui, dans le dossier de Cousin, autorise une incursion dans l'histoire de la philosophie ancienne, il est clair qu'en laissant faire Villemain, le gouvernement lui témoignait une bienveillance très caractérisée; on allait jusqu'à lui permettre de railler l'objet officielde son cours, ce qu'il appelait sondevoir ostensibleet d'affirmer, contrairement à l'avis de tous les grands orateurs qui, depuis Démosthène jusqu'à Bourdaloue, ont cru à la rhétorique, que l'éloquence qu'il était chargé d'enseigner ne s'enseigne pas[190].

D'où vient que le parti qui frappait Cousin et Guizot traitât Villemain avec tant de condescendance?

Le premier motif est qu'une chaire de littérature donne toujours moins d'ombrage qu'une chaire d'histoire ou de philosophie. Sans doute, le siècle précédent avait fait voir quel allié redoutable l'esprit de révolution trouve dans le talent d'écrire; mais toute la génération qui lui avait survécu, Louis XVIII le premier, gardait au fond du cœur pour la littérature l'idolâtrie dont Rousseau, qui en était lui-même atteint, n'avait pu la guérir. Puis Villemain, aussi répandu dans le monde que Guizot et beaucoup plus que Cousin, était de sa personne plus séduisant que tous deux. Sa redoutable causticité ne lui nuisait pas, parce qu'il ne s'y livrait qu'à bon escient; et il portait dans les salons une grâce, une aisance que la nature leur avait refusées. Ce charme le suivait dans ses cours et en dissimulait la portée à ceux de ses auditeurs qui auraient pu s'en choquer. On les trouvait instructifs, mais par-dessus tout amusants. C'est le jugement de Charles de Rémusat dans une lettre à sa mère, de Dubois et de M. Patin dans leGlobe, de Sainte-Beuve dans le premier volume desCauseries du Lundi. Les ouvrages où il a recueilli son enseignement des quatre dernières années ne peuvent donner une idée exacte de l'agrément qu'on y trouvait, parce que son goût, plus délicat que le nôtre, l'avertissait de sacrifier, en travaillant pour l'impression, certaines fantaisies piquantes de l'improvisation qui, dans un livre, eussent paru entachées tantôt de négligence, tantôt d'affectation.

Obligés de croire sur l'attrait de sa parole vivante ceux qui l'avaient entendu, nous citerons quelques lignes des journaux du temps et un charmant passage de Sainte-Beuve que, d'ailleurs, M. de Loménie a déjà cité. Voici l'appréciation desAnnales de la littérature et des arts: Il commence, disent-elles, par un morceau très brillant et très substantiel dont l'Académie avouerait l'élégance soutenue, puis entre pour ainsi dire en conversation avec l'auditoire, lui communique son enthousiasme, l'électrise, l'égaye par des saillies qui vont jusqu'à la naïveté et à la bonhomie; si un trait de satire lui échappe, il gourmande avec grâce et autorité les rires ou les applaudissements indiscrets et se condamne lui-même avec une modestie qu'on peut trouver extrême. LeGlobedit qu'on peut jusqu'à un certain point se figurer l'action oratoire de Cousin et de Guizot sans les avoir entendus, mais qu'on ne saurait s'imaginer «cette éloquence toute en saillies, en originalités, en caprices» de Villemain, «ce désordre d'un esprit inspiré par le spectacle d'un chef-d'œuvre, et pourtant si présent pour en interpréter les beautés, ces agaceries d'une coquetterie charmante mêlées aux impétuosités d'une verve irréfléchie, ces élans comprimés tout à coup par un sourire et une suspension maligne.» Écoutons enfin Sainte-Beuve: «Il ne ramène pas à lui impérieusement son auditoire sur un point principal autour de la monademoi, comme faisait dans sa manière différemment admirable M. Cousin; mais penché au dehors, rayonnant sur tous, cherchant, demandant à l'entourage le point d'appui et l'aiguillon, questionnant et pour ainsi dire agaçant à la fois toutes les intelligences, allant, venant, voltigeant sur les flancs et comme aux deux ailes de sa pensée, quel spectacle amusant et actif, quelle délicieuse étude que de l'entendre!… Si la saillie est trop forte, trop hardie (jamais pour le goût), il la ressaisit au vol, il la retire, et elle échappe encore; et c'est alors une lutte engagée de la vivacité et de la prudence, un miracle de flexibilité et de contours, et de saillies lancées, reprises, rétractées, expliquées, toujours au triomphe du sens et de la grâce[191].»

Aussi, Villemain était-il encore plus goûté que Cousin et Guizot. La preuve n'en est pas seulement dans le nombre encore plus grand d'auditeurs qu'il réunissait au pied de sa chaire: car, outre qu'on ne s'est point avisé de mettre un tourniquet à l'entrée des cours et qu'il faut se défier des évaluations approximatives[192], un cours de littérature est plus attrayant pour la foule qu'un cours d'histoire ou de philosophie; mais on peut noter que, dès le premier jour, Villemain fit courir les amateurs: sa première leçon sur la littérature française, le 8 décembre 1815, alors qu'il n'était encore connu du public que pour avoir quelque temps suppléé Guizot, amena à la Faculté, au dire duMoniteur, une assistance nombreuse qui avait réussi à découvrir la date de la séance, que nulle annonce n'avait indiquée. Les revues du temps rendent bien plus souvent compte des leçons de Villemain que des leçons de Cousin et de Guizot, et les comparaisons qu'elles établissent parfois entre eux sont d'ordinaire à son avantage. Tout en déclarant que l'ascendant de Cousin «est déjà très marqué sur une partie de son auditoire», lesAnnales de la Littérature et des Artsestimaient qu'il plairait surtout auxamateurs indigènes de la philosophie allemande; elles croyaient également Guizot fait surtout pour plaire auxenfants de la Germanie: «M. Villemain a, plus que ses deux collègues, ce qu'il faut pour captiver des esprits éminemment français[193].» LaQuotidiennedu 2 juin 1828 accusait Guizot de vouloir dérober à Villemain «les formes de son ingénieux et pittoresque langage», de se livrer à desboutades d'imitation; elle dit qu'elle comprend les expressions hasardées chez un littérateur ou chez M. Cousin, qui ressemble à un enfant racontant son rêve de la nuit, et qui, d'ailleurs, finira par trouver la vérité qu'il cherche avec tant d'ardeur; mais elle blâme ce langage aventureux chez un professeur d'histoire. Personne ne croira que Guizot ait copié Villemain; toutefois, laQuotidienneaurait touché juste, en disant qu'il avait dû acquérir lentement l'aisance dans la parole que Villemain avait apportée en venant au monde. LeGlobeconstatait, en effet, en 1828, que Guizot avait gagné et non perdu dans la retraite: «Autrefois, il y avait plus de solennité apprêtée; maintenant c'est de la force qui va sans calcul, jaillit tantôt en mots spirituels et tantôt en émotions[194].» La réfutation qu'Armand Marrast a prétendu faire à cette époque du cours de Cousin marque un esprit aussi étroit qu'élégant, mais il ne se trompe pas quand il compare Villemain, qui s'assied négligemment dans sa chaire et ne cherche pas ses mots, et Cousin, qui compose ses attitudes et médite ses expressions: «M. Cousin, dit-il, se tient debout, ne s'assied qu'à temps fixes, et il n'est pas jusqu'à son verre d'eau qu'il ne boive d'un air méditatif et consciencieux.» Marrast nous apprend que, tandis que dans l'auditoire du premier on distingue des vieillards et de hauts fonctionnaires de l'Université, celui du deuxième est exclusivement formé de jeunes gens; il affirme même que, vers la fin, Cousin n'aurait plus eu pour auditeurs quela cour de Victor Hugo, y compris Sainte-Beuve, et Armand Marrast n'est pas absolument seul à soutenir qu'en 1829 l'auditoire de Cousin a diminué[195]. Au contraire, l'auditoire de Villemain est toujours allé s'accroissant; et c'est pour son cours, je crois, qu'en 1828 on ouvrit pour la première fois, aux étudiants, les tribunes de côté de la salle de distribution des prix du Concours général, mise depuis six ans à sa disposition[196].

Villemain a dû un pareil succès tout d'abord à son talent de parole, puis aux qualités qu'on lui reconnaît universellement, et dont nous avons dit que nous ne recommencerions pas l'analyse, à l'étendue de sa science, qui embrasse l'antiquité, le moyen âge dans tout ce qu'on en savait alors, et les temps modernes, qui s'étend des lettres sacrées aux lettres profanes, des œuvres originales aux livres de critique et aux journaux, de l'histoire littéraire à l'histoire politique, qui n'est guère moins familière avec l'Angleterre et l'Italie qu'avec la France, et cela dans un temps où l'on ne possédait pas encore ces manuels de toute nature qui aujourd'hui permettent à un homme adroit de feindre d'avoir tout étudié; il l'a dû aussi à sa prompte et souple intelligence, à sa manière neuve de concevoir la critique. Mais, puisque nous étudions en lui le professeur, c'est sa méthode d'exposition, et non sa doctrine avec toutes les qualités d'esprit qu'elle suppose, que nous examinerons. Cherchons donc si en lui le professeur acheta par de graves concessions la vogue qui ne l'abandonna pas.

Il semble que nous ayons tranché d'avance la question par l'affirmative; car nous avons dit que durant plusieurs années son cours eut une visée politique. Étudier le dix-huitième siècle, c'était traiter une question brûlante; on ne s'échauffait guère moins à propos de Voltaire et de Jean-Jacques qu'à propos de Chateaubriand et de Villèle. Encore Villemain ne se bornait-il point à l'appréciation du talent que les philosophes du dix-huitième siècle avaient déployé dans leur lutte contre l'ancien régime; il s'intéressait à cette lutte, il y prenait parti, puisque tout son enseignement tendait alors à inspirer l'amour des conquêtes de la Révolution; par exemple, c'était évidemment ce désir qui lui faisait consacrer tant de leçons aux orateurs de l'Angleterre; car on ne dira pas que lord Chatam et son fils aient eu dans la France de leur temps des maîtres ou des élèves, et par conséquent ils ne se rattachent guère à l'histoire de notre littérature au dix-huitième siècle.

Cela est vrai. Mais d'abord il faut remarquer que Villemain n'est arrivé à cette époque si voisine de la sienne que conduit en quelque sorte par la marche de son enseignement; en effet, il avait pris l'étude de notre littérature à son origine, et mis plus de dix ans pour parvenir à Voltaire; le dix-huitième siècle une fois étudié, il retourna immédiatement en arrière et revint au moyen âge. Il travaille à faire aimer la liberté, mais la liberté telle précisément que la Charte la définit et la garantit: ce n'est pas sa faute si le roi rêve la destruction de la Charte. Enfin, les allusions qu'il se permet ne sortent pas de ces généralités dont la forme fait tout le prix et dont ceux mêmes qu'elles pourraient atteindre seraient les premiers à sourire. Un prêtre se serait-il fâché pour lui entendre appeler le Père Islabon prédicateur et assez bon romancier? Lorsqu'en réponse aux personnes qui l'accusent d'avoir fait l'apothéosede ce vil, de cet infâme Rousseau, il promet «d'être plus ennuyeux parce que cela est plus orthodoxe,» ce mot vif passe à la faveur de sa position d'accusé. Les hommes en place ne pouvaient guère s'offenser davantage de quelques railleries sur le goût naturel aux ministres pour le pouvoir, sur ceux d'entre eux qui, avec toute leur habileté, n'ont pas assez de génie pour s'accommoder de la libre discussion. À peine relèverait-on dans tout son cours un trait qui porte contre les hommes et les choses du jour, ici un regret pour l’École normale supprimée, là une allusion aux fournées de pairs, à l'article de la Constitution qui retarde outre mesure l'âge de l'éligibilité. À propos de la fin prématurée de quelques orateurs anglais, il rappelle, en terminant une leçon, Camille Jordan, de Serre, le général Foy; mais bien peu de royalistes eussent incriminé cette piété envers de pareils morts. Un mot sur Burke, à qui les ministres donnaient des maisons, pourrait tomber sur Azaïs, qu'on avait jadis accusé de s'être vendu à Decazes pour un semblable présent; mais Villemain et ses auditeurs se rappelaient-ils, en 1828, les sarcasmes que nous retrouvons dans les journaux de 1819? Seuls, les Jésuites ont à se plaindre de lui: il laisse percer sa joie quand cettecorporation puissante et vivace, mais moins indestructible que les Provinciales, et qui, à la fin du dix-huitième siècle,n'était plus qu'intrigante, tracassière et bonne à être chassée, estenfinabolie en France et dans d'autres États; il pense à elle, même quand son sujet ne l'y invite pas, puisqu'il appelle le sacre de Napoléon Iercette grande escobarderie du conquérant; mais sous la Restauration, les évêques qui entraient au conseil des ministres se déclaraient gallicans et ne prenaient pas fait et cause pour la Compagnie de Jésus. En somme, Villemain ne touche pas à la politique courante.

Mais, dira-t-on, vous en jugez d'après le cours imprimé où il a pu effacer ce qu'il a voulu; la première édition même, celle qui parut leçon par leçon grâce aux soins des sténographes, avait été revue par lui; Sainte-Beuve, dans un passage cité tout à l'heure, ne semble-t-il pas autoriser à croire que la parole de Villemain a été plus hardie que sa plume?—Je ne crois pas que sa malice ait souvent dépassé la limite. D'abord, et c'est un argument de poids, Guizot, dans ses Mémoires, précisément à propos de l'époque où l'on a dit depuis que Villemain se vengeait de sa radiation du Conseil d’État, déclare que Villemain et Cousin s'interdisaient comme lui-même les allusions aux événements du jour. Puis, ceux des contemporains qui attaquent Villemain, qui vont jusqu'à demander la suppression de sa chaire, l'accusent, les uns, comme on l'a vu, de trop louer Rousseau, les autres de méconnaître l'influence du christianisme sur la littérature du moyen âge, d'autres de discréditer les études classiques; mais on ne voit pas qu'on lui reproche des incursions dans la polémique des partis.

Il ne faudrait pas conclure de quelques brocards contre les jésuites qu'il ait systématiquement flatté les passions de ses auditeurs. Il est vrai que, comme la plupart des libéraux de la Restauration, il pèche par un optimisme un peu confiant; il croit, non pas que la liberté suffit à tout, mais qu'elle produit nécessairement toutes les vertus dont la société a besoin, qu'elle corrige de toutes les erreurs, que, par exemple, la France est irrévocablement désabusée de celles qui ont égaré Jean-Jacques, et c'est pourquoi il prononce à son sujet la phrase qui souleva la colère des journaux royalistes: «Dans cette apothéose que fait la gloire, les erreurs de l'homme s'effacent par ses services.» Il n'aperçoit pas le ferment caché qu'il eût pu reconnaître à la persistance du bonapartisme, au peu de scrupule des libéraux à s'allier avec lui, à entrer dans des sociétés secrètes. Mais avouons que c'est la lumière des événements postérieurs qui nous éclaire sur ces indices. Si Villemain se trompe sur l'avenir, ce n'est ni qu'il flatte le présent, ni qu'il se méprenne sur le passé. Il a très nettement démêlé toutes les parties répréhensibles de l'œuvre et de la vie de Rousseau; car s'il exalte son génie et son caractère, c'est par rapport aux autres hommes du dix-huitième siècle; Rousseau lui paraît beaucoup moins grand comparé aux hommes de l'âge antérieur: «Sa libre rêverie», dit-il, «en étant plus abandonnée que celle des écrivains du dix-septième siècle n'est pas toujours plus naïve; en s'arrêtant à plus de détails, elle n'est pas plus vraie. Le naturel que peint Rousseau est celui d'un malade plutôt que d'un homme en santé.» Il déclare courageusement que Jean-Jacques, du moins en France, n'a subini persécution ni martyre: «Nous disons les choses comme elles sont; il faut que nul enthousiasme trompeur, nulle réminiscence exagérée ne vienne altérer pour vous la vérité dont vous êtes dignes par votre âge et par l'époque où vous vivez. Il faut encore moins sous la Charte s'indigner comme Rousseau sous le bon plaisir; et, pour être juste, on doit reconnaître que dans ce bon plaisir même il y avait souvent plus d'indécision et de faiblesse que de tyrannie.» Il ose davantage encore; il met lesConfessionsde Jean-Jacques, pour la valeur morale, au-dessous desConfessionsde saint Augustin. Ce n'est pas la seule fois qu'il ait en Sorbonne rendu justice aux Pères, puisque son beau tableau de l'Éloquence chrétienne au quatrième siècleavait été esquissé dans les dernières séances de l'année où il acheva l'étude du dix-huitième siècle. Chateaubriand lui en avait sans doute donné l'exemple; mais au lendemain de la Révolution, l'éloge de tout ce qui touche à l’Église ne rencontrait pas plus de défiance qu'à l'époque où l'entourage de Charles X compromettait le clergé. Quant à l'heureuse influence du christianisme, il ne l'a jamais méconnue, quoiqu'on l'en ait alors accusé; et c'est parce qu'il en était frappé, autant que par sympathie pour les victimes de la persécution, qu'il a consacré une de ses plus belles leçons, une de celles qui frappèrent le plus les contemporains à réfuter les froids et lourds sarcasmes de Gibbon contre les chrétiens morts pour leur foi.

Il n'a pas davantage cherché le succès dans ce qu'on a nommé l'art de confire le fruit défendu. C'était une innovation hardie de la part du professeur et séduisante pour le public que de traiter du roman dans une chaire de Sorbonne. Il a senti le besoin de s'en justifier; mais il y a réussi aisément; si l'on admet qu'à l'étude isolée du genre oratoire on substitue celle du génie des peuples, il est clair que ce génie s'accuse dans les fictions en prose et dans la peinture des mœurs bourgeoises, comme dans l'épopée et dans la tragédie. Tout ce que l'on doit exiger, c'est qu'il en parle avec la réserve d'un homme tenu à se faire respecter. Villemain s'est assujetti à cette réserve avec une rigueur singulière. La Harpe avait montré, dans quelques pages fort intéressantes sur Manon Lescaut et sur Clarice Harlowe, qu'un homme de bonne compagnie peut analyser, même devant des dames, un roman hardi sans alarmer trop vivement aucune des parties de l'assistance. Villemain a pensé qu'il fallait encore plus de retenue devant un auditoire universitaire que devant un auditoire mondain, car là où le public mûr de l'Athénée n'observait que l'art du romancier, le public juvénile de la Sorbonne ne verrait que l'intrigue dont le romancier se sert pour caractériser ses personnages. Le passage où il touche au roman de Prévost est une merveille de délicatesse: l'essentiel s'y trouve indiqué, mais sans que les auditeurs puissent s'arrêter à rien de scabreux; c'est au milieu d'observations sur l'habitude qu'avait l'auteur de se peindre lui-même dans ses ouvrages, que Villemain jette le jugement auquel il ne pouvait se soustraire sur «cette aventure vulgaire dont les détails offrent souvent des mœurs dégradées,» mais «qui s'élève, en finissant, au sublime de la passion.» S'agit-il de romans dont l'appréciation n'est pas indispensable pour en faire connaître les auteurs? Il les rappelle d'une manière encore plus expéditive. Il montre la portée desLettres Persanes; mais quant à la fiction même dans laquelle Montesquieu a caché son prélude à l'Esprit des Lois, il l'appelle «un ouvrage que nous ne pouvons pas lire ici.» «Ce n'est pas ici,» dira-t-il ailleurs, «que nous pouvons juger laNouvelle Héloïse.» Il désigne l'Ingénu, de Voltaire, par ces mots: «un ouvrage que je ne nommerai pas.» On sait que Fénelon, dans laLettre sur les Occupations de l'Académie, s'excuse de citer Catulle: Villemain demande également pardon de citer leSatyricon, de Pétrone, «ce livre qu'il ne faut pas lire et qu'il est à peine permis de nommer,» tant il est vrai qu'il est inutile d'étaler la licence d'un siècle pour en marquer la conséquence! Villemain doit être d'autant plus loué de cette retenue, qu'il ne paraît pas avoir prévu combien elle était opportune; car il était optimiste en matière de morale comme en matière de littérature, et ne semble pas avoir prévu que l'adultère allait, dans quelques années, devenir le thème obligé et presque le héros du drame et du roman.

Villemain s'interdit aussi l'appât moins dangereux en apparence du paradoxe. Avec plus de lecture et d'ouverture d'esprit que La Harpe, avec un tact plus sûr que Mme de Staël et Chateaubriand, libre des partis-pris qui abusaient Schlegel, il ne pouvait se laisser surprendre par un système exclusif; mais on feint souvent par calcul les erreurs dont on n'est pas dupe. Il pouvait donc imaginer comme un autre un système à lui, auquel il aurait fait semblant de croire, auquel il aurait bientôt obtenu du ciel la faveur de croire; car la prédication peut donner la foi au prédicateur même. Rien ne frappe autant la foule qu'un système; et l'heure était particulièrement propice, puisque de toutes parts alors, en économie politique comme en littérature, on élaborait des plans de renouvellement universel. Nous avons souscrit, dans l'étude qui précède la présente, au jugement d'Artaud, qui croit que les romantiques auraient mieux fait de ne pas débuter par publier des manifestes; mais ce qui nuit à la gloire durable sert souvent à la vogue. Villemain, qui apercevait mieux que pas un de ses contemporains le fort et le faible de la littérature classique et de celle qui aspirait à la remplacer, eût frappé encore bien davantage l'opinion s'il s'était érigé en défenseur intransigeant de l'une ou de l'autre. Loin de là: jamais les imperfections de nos tragiques ne lui ont fait méconnaître la profondeur avec laquelle ils ont représenté les passions. Il déclare positivement à plusieurs reprises que la littérature est une science expérimentale, qu'on ne peut prévoir toutes les formes du beau, à plus forte raison imposer celles d'un siècle à un autre; mais affranchir les génies à venir, ce n'est pas pour lui les soulever contre les génies d'autrefois; l'ingratitude et le dédain lui paraissent une mauvaise école de liberté. Il montre d'ailleurs que, s'il y a des règles purement transitoires, il en existe d'éternelles. Il prévoit les inévitables changements de la langue; mais il n'en maintient pas moins qu'il y a pour chaque idiome un point de maturité après lequel il se gâte. Il ne veut pas plus qu'on copie les siècles barbares que les siècles polis, et prémunit contre l'engouement pour les littératures étrangères dans le moment où il en inspire le goût; il avertit par exemple que «la récente poésie du Nord est savante, réfléchie, artificielle,» que Goethe appartient à une école subtilement naturelle, laborieusement téméraire, que Byron cherche avec effort des émotions nouvelles. En un mot, il s'expose par amour pour la vérité, à déplaire tour à tour aux deux partis entre lesquels se partageaient alors à peu près tous les amateurs de littérature.

L'amour de la vérité ou plutôt la malignité qui en prend le nom désaccoutume quelquefois d'une sorte de réserve différente de celle que nous avons relevée chez lui et dont il est plus méritoire de ne pas se départir parce que tout le monde n'a pas la finesse nécessaire pour y manquer. Lorsqu'on réfléchit notamment sur quelques passages des leçons qu'il consacre à Jean-Jacques, on se persuade qu'il n'a tenu qu'à lui d'égaler par avance la perspicacité presque diabolique avec laquelle Sainte-Beuve, dans l'instant même où il vient de louer comme un fervent solitaire de Port-Royal la vertu ou le grand sens d'Arnaud et de Nicole, signale leurs faiblesses et leurs ridicules. Dans le passage pénétrant où il montre que c'est plus par rapport à son siècle qu'absolument parlant que Jean-Jacques est original, il glisse cette remarque: son originalité réelle se marque par le pathétique familier etla mélancolie dans les petites choses. Quand Sainte-Beuve fait une découverte de ce genre, il n'appuie pas lourdement, mais il insiste d'une main légère et cruelle; il tient, non pas à humilier la raison humaine, mais à nous tenir en joie par le spectacle de ses faiblesses et à nous prémunir par là, en passant, contre les doctrines qui nous attribuent, à nos risques et périls, une origine et une destination d'ordre supérieur; personne ne prêche moins que lui, mais, s'il ne dogmatise jamais, il insinue toujours. Eût-il été difficile à Villemain d'expliquer agréablement ce qu'il entendait par la mélancolie dans les petites choses, et d'arriver enfin, de réflexions malignes en expressions pittoresques, à prononcer ou à suggérer les mots d'enfantillage charlatanesque? Il possédait, lui aussi, l'art de tout dire; il était sûr de retrouver à point, après un mot spirituel, sa sensibilité pour admirer le beau et le faire sentir. Dans la vie quotidienne, dans la polémique, il a su fort bien mêler les épigrammes aux compliments; il pouvait dans sa chaire exercer ce talent pour le plaisir de son auditoire; il n'a pas voulu l'exercer sans péril, aux dépens des grands écrivains et de la jeunesse même qui, en riant d'eux, aurait perdu l'habitude salutaire du respect. Ce cours si amusant ne forme point à l'irrévérence. Villemain avait trop d'esprit pour régenter le génie, mais il en avait assez pour oublier et faire oublier à ses auditeurs la distance qui les sépare, eux et lui, des grands hommes. Il s'en garde bien. Ce qu'il cherche à exciter en eux, plus encore que le sens critique, c'est l'enthousiasme.

Cette dernière assertion, qui, aujourd'hui, étonnera peut-être, n'eût pourtant pas été contredite par ceux mêmes qui trouvaient, qu'en dernière analyse, le cours était surtout amusant. Qu'on se reporte aux éloges que nous avons cités plus haut, on verra que si Sainte-Beuve a surtout goûté l'agrément de Villemain, les revues du temps lui accordent le don de ressentir et de communiquer la passion du beau. Charles Lacretelle, dans son discours de 1823 à la Société des bonnes lettres, rappelle «un phénomène d'instruction et de facilité à qui l'expression éloquente ne coûte pas plus que l'expression spirituelle.» Comme nous lisons moins les livres de Villemain que nous ne discutons ses doctrines, comme aussi le don oratoire est allé chez lui s'affaiblissant du jour où il a plus écrit que parlé, nous nous étonnons un peu d'entendre vanter sa verve éloquente; nous lui concéderions seulement la verve spirituelle. Mais, de quelque épithète qu'on la distingue, la verve ne va jamais sans quelque chaleur; chez un homme dont le sens est juste et dont le cœur n'est pas corrompu, il suffit pour qu'elle change de nom, qu'elle passe d'un objet à un autre. Celle de Villemain, quand il s'émeut, n'est jamais factice ou déclamatoire, elle part de faits rassemblés et médités. Un jour, ses auditeurs applaudirent ce trait: «L'Angleterre a mis partout des gardes aux barrières de l'Océan.» Dans le passage où il se rencontre, ce mot oratoire n'est autre chose que la conclusion d'un raisonnement: Villemain veut établir qu'une nation libre, au milieu même de ses fautes et de ses revers, travaille efficacement au bonheur du monde et à sa propre gloire, et il le prouve en montrant que la politique qui a fait perdre à l'Angleterre, sur la fin du siècle dernier, sa plus belle colonie, a donné naissance à une grande nation capable de se passer désormais de la métropole, et a remplacé cet empire perdu par l'Inde et par les clefs de tous les détroits du monde. Ailleurs, un instant après avoir approuvé Montesquieu d'attribuer à chaque climat une religion différente, il affirme que le christianisme sera un jour la religion de l'univers: est-ce une précaution de rhéteur prudent qui rachète une proposition hardie par une contradiction? Non. À lire le passage, on voit que, dans l'intervalle de ces deux déclarations qui s'accordent mal, la pensée des pointes aventureuses que les soldats, les négociants, les missionnaires anglais et russes, poussent chaque jour sur le continent asiatique, l'imposante perspective du triomphe final des lumières a frappé son imagination et entraîné sa parole[197]. Quand on pense qu'il avait fait sa rhétorique sous le premier Empire, à l'époque où la littérature d'opposition et la littérature officielle, très inégalement riches d'idées, cultivaient toutes deux l'emphase, on s'étonne de le trouver si sobre dans l'usage des procédés oratoires. Dans ses leçons, il fait des parallèles; le cours en comprenait même un peu plus que n'en contient le livre; mais on n'y sent pas l'antithèse arrangée à plaisir: le morceau où il oppose la mort de lord Chatam à celle de Richelieu et de Mazarin, est plus expressif encore par l'idée que par les mots, et l'idée du morceau est la morale même du cours dont il fait partie. Au reste, la chaleur ne se marque pas seulement dans quelques passages isolés; elle anime des leçons entières, par exemple celles où il fait l'apologie de Jean-Jacques, et celle où, comme nous l'avons dit, il défend le christianisme contre Gibbon.

Une preuve qu'au milieu de toutes ses saillies, de toute sa coquetterie, il se faisait une haute idée de sa profession, c'est la sympathie, on dirait presque l'onction, avec laquelle, pour expier, disait-il, son enseignement et mille choses qui lui échappaient, il a tracé le portrait de Rollin. Les contemporains admirèrent, on le voit par les journaux du temps, l'affectueuse loyauté de la leçon où, tout en expliquant ce qui manque à l'auteur duTraité des études, il dépeint sa charmante et noble candeur. Ici encore, il diffère à son avantage de Sainte-Beuve, qui veut bien admirer la vertu, mais qui, lorsqu'elle n'a pas l'excuse du génie, en fait la consolation des esprits bornés.

L'homme qui a dignement parlé de Rollin n'a pu, malgré son désir de succès, courtiser son auditoire. La tentation était grande; car la jeunesse de la Restauration, ces étudiants en droit qui formaient, non pas la totalité, mais la pluralité de son assistance[198], méritaient des éloges et étaient habitués à en recevoir. On pressentait tout ce que la jeune génération allait produire, on voyait ce qu'elle donnait déjà par les mains de Lamartine et de Victor Hugo, et les hommes politiques ne se faisaient pas faute de lui révéler les espérances fondées sur elle. Chateaubriand lui a en personne décerné des félicitations qui, du reste, ne dépassent pas la mesure de la vérité. Pourtant, ni le spectacle de l'attention qui dénotait le zèle de cette jeunesse, ni la reconnaissance pour l'admiration qu'elle lui témoignait n'ont décidé Villemain à l'aduler. Il loue très volontiers les débutants qui viennent de faire leurs preuves; le nom d'Augustin Thierry revient presque aussi souvent dans son cours que celui de Chateaubriand[199]; mais il ne dit pas à ses auditeurs, précisément parce qu'il le pense, qu'ils sont, suivant la phrase dont on abusait tant, l'espoir de la patrie ou de la science; il exprimait quelquefois des souhaits ambitieux pour elle, mais ne lui adressait pas de compliments. Il ne fait pas non plus étalage des lettres très nombreuses sans doute qu'il recevait de ses auditeurs: on le voit seulement en mentionner quatre qui contenaient des critiques et y répondre en homme uniquement occupé d'instruire l'auditoire et non de récompenser un flatteur ou de gagner un rebelle. Son éclatant succès, celui de Cousin et de Guizot avaient changé les rapports de l'auditoire et des professeurs; il n'a rien fait pour accélérer ce changement. Auparavant, c'était chose insolite dans une Faculté que d'applaudir un professeur; car, dans le réquisitoire prononcé contre Bavoux, ces marques d'approbation sont qualifiées denon moins extraordinaires dans l’École que son genre d'enseignement; ce n'était point là une vaine phrase; jusque vers 1825, l'interdiction d'applaudir fut assez rarement violée, sauf dans les séances d'ouverture et sauf pour des incidents étrangers aux leçons des maîtres pour qu'à propos d'une leçon de Villemain de décembre 1824; leGlobeconstatât que c'était la deuxième fois qu'on l'enfreignait en son honneur[200]. Mais Villemain, tout en travaillant à mériter d'être applaudi, a toujours, comme Guizot, essayé de réprimer cette dérogation à l'usage, aussi bien quand l'hommage allait à son talent que quand il allait à son intervention en faveur de la liberté de la presse[201]; et il ne faut pas dire que c'était calcul de sa part, puisqu'il n'employait pas le moyen le plus sûr pour être applaudi, les compliments.

Ajoutons que, si ses empiétements ont pu mécontenter Laya, il n'a, du moins, jamais cherché à traverser le succès des seuls collègues qu'il pût considérer comme ses rivaux. Il ne fait jamais que les plus honorables allusions à leurs cours, même quand il discute franchement une de leurs opinions. Bien plus: c'est par leur retour à la Faculté en 1828, que dans une préface il explique l'accroissement, à partir de cette époque, de son propre succès.


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