Orio se retira, feignant une profonde tristesse, mais trouvant qu'il allait assez vite en besogne.
Le lendemain amena une longue explication entre lui et la signora Memmo. La noble dame le reçut dans tout l'appareil d'un deuil significatif; car elle avait quitté ses voiles noirs depuis un mois, et elle les reprit ce jour-là pour lui faire comprendre que rien ne pourrait diminuer l'intensité de ses regrets. Orio fut habile. Il s'accusa plus qu'on n'eût osé l'accuser: il déclara qu'il avait tout fait pour laver la tache que cette imprévoyance funeste avait imprimée sur sa vie; mais qu'en vain l'amiral, et toute l'armée, et toute la république, l'avaient réhabilité: qu'il ne se consolerait jamais. Il dit qu'il regardait la mort affreuse de sa femme comme un juste châtiment du ciel, et qu'il n'avait pas goûté un instant de repos depuis cette déplorable affaire. Enfin il peignit sous des couleurs si vives le sentiment qu'il avait de son propre déshonneur, l'isolement volontaire où s'éteignait son âme découragée, le profond dégoût qu'il avait de la vie, et la ferme intention où il était de ne plus lutter contre la maladie et le désespoir, mais de se laisser mourir, que la bonne Antonia fondit bientôt en larmes, et lui dit en lui tendant la main:
«Pleurons donc ensemble, noble seigneur, et que mes pleurs ne vous soient plus un reproche, mais une marque de confiance et de sympathie.»
Orio s'était donné beaucoup de peine pour être éloquent et tragique. Il avait grand mal aux nerfs. Il fit un effort de plus et pleura.
D'ailleurs, Orio avait parlé, à certains égards, avec la force de la vérité. Lorsqu'il avait peint une partie de ses souffrances, il s'était trouvé fort soulagé de pouvoir, sous un prétexte plausible, donner cours à ses plaintes, qui chaque jour lui devenaient plus pénibles à renfermer. Il fut donc si convaincant qu'Argiria elle-même s'attendrit et cacha son visage dans ses deux belles mains. Argiria était, à l'insu de Soranzo et de sa tante, derrière une tapisserie, d'où elle voyait et entendait tout. Un sentiment inconnu, irrésistible, l'avait amenée là.
Pendant huit autres jours, Orio suivit Argiria comme son ombre. A l'église, à la promenade, au bal, partout elle le retrouvait attaché à ses pas, fuyant d'un air timide et soumis dès qu'elle l'apercevait, mais reparaissant aussitôt qu'elle feignait de ne plus le voir; car, il faut bien le dire, la belle Argiria en vint bientôt à désirer qu'il ne fût pas aussi obéissant, et pour ne pas le mettre en fuite, elle eut soin de ne plus le regarder.
Comment eût-elle pu s'irriter de cette conduite? Orio avait toujours un air si naturel avec ceux qui pouvaient observer ces fréquentes rencontres! Il mettait une délicatesse si exquise à ne pas la compromettre, et un soin si assidu à lui montrer sa soumission! Ses regards, lorsqu'elle les surprenait, avaient une expression de souffrance si amère et de passion si violente! Argiria fut bientôt vaincue dans le fond de l'âme, et nulle autre femme n'eût résisté aussi longtemps au charme magique que cet homme savait exercer lorsque toutes les puissances de sa froide volonté se concentraient sur un seul point.
La Memmo vit cette passion avec inquiétude d'abord, et puis avec espoir, et bientôt avec joie; car, n'y pouvant tenir, elle donna un second rendez-vous à Soranzo à l'insu de sa nièce, et le somma d'expliquer ses intentions ou de cesser ses muettes poursuites. Orio parla de mariage, disant que c'était le but de ses voeux, mais non de ses espérances. Il supplia Antonia d'intercéder pour lui. Argiria avait si bien gardé le secret de ses pensées que la tante n'osa point donner d'espoir à Orio; mais elle consentit à ce que l'amiral fît des démarches, et elles ne se firent point attendre.
Morosini, ayant reçu la confidence de la nouvelle passion de son neveu, approuva ses vues, l'encouragea à chercher dans l'amour d'une si noble fille un baume céleste pour ses ennuis, et alla trouver la Memmo, avec laquelle il eut une explication décisive. En voyant combien cet homme illustre et vénérable ajoutait foi à la grandeur d'âme de son fils adoptif, et combien il désirait que son alliance avec la famille Ezzelin effaçât tout reproche et tout ressentiment, elle eut peine à cacher sa joie. Jamais elle n'eût pu espérer un parti aussi avantageux pour Argiria. Argiria fut d'abord épouvantée des offres qui lui furent faites par l'amiral, épouvantée surtout du trouble et de la joie qu'elle en ressentit malgré elle. Elle fit toutes les objections que lui suggéra l'amour fraternel, refusa de se prononcer, mais consentit à recevoir les soins d'Orio.
Dans les commencements, Argiria se montra froide et sévère pour Orio. Elle paraissait ne supporter sa présence que par égard pour sa tante. Cependant elle ne pouvait s'empêcher de nourrir pour ses souffrances et sa douleur un profond sentiment de compassion. En voyant cet homme si fort se plaindre chaque jour du poids de sa destinée, et succomber, pour ainsi dire, sous lui-même, la soeur d'Ezzelin sentait sa grande âme s'attendrir et sa force de haine diminuer de jour en jour. Si Orio eût employé avec elle la séduction et l'audace, elle fût restée insensible et implacable; mais, en face de sa faiblesse et de son humiliation volontaire, elle se désarma peu à peu. Bientôt l'habitude qu'elle avait prise de compatir à ses peines se changea en un généreux besoin de le consoler. Sans qu'elle s'en doutât, la pitié la conduisait à l'amour. Elle se disait pourtant qu'elle ne pouvait aimer sans crime et sans honte l'homme qu'elle avait accusé de la mort de son frère, et qu'elle devait tout faire pour étouffer le nouveau sentiment qui s'élevait en elle. Mais, faible de sa grandeur même, elle se laissait détourner de ce qu'elle croyait son devoir par sa miséricorde. En retrouvant chaque jour Orio plus désolé et plus repentant du mal qu'il lui avait fait, elle n'avait pas le courage de lui en témoigner du ressentiment, et finissait toujours par associer dans sa pensée le malheur de son frère mort et celui de l'homme qu'elle voyait condamné à d'éternels regrets. Puis elle se persuada qu'elle n'éprouvait pour Orio que la pitié qu'on devait à tous les êtres souffrants, et qu'il perdrait toute sa sympathie le jour où il cesserait de souffrir. Et en cela elle ne se trompait peut-être pas. Argiria n'agissait presque en rien comme les autres femmes; là où les autres apportaient de la vanité ou du désir, elle n'apportait que du dévouement. Giovanna Morosini elle-même, malgré la noblesse et la pureté de son âme, n'avait pas échappé au sort commun, et avait en quelque sorte sacrifié aux dieux du monde. Elle avait elle-même dit à Ezzelin que la réputation d'Orio n'avait pas été pour rien dans l'impression qu'il avait faite sur elle, et que sa force et sa beauté avaient fait presque tout le reste. C'était au point qu'elle avait préféré, avec la conscience du mal qui devait en résulter pour elle-même, à l'homme qu'elle savait bon, l'homme qu'elle voyait séduisant. Argiria obéissait à des sentiments tout opposés. Si Orio se fût montré à elle comme il s'était montré à Giovanna, jeune, beau, vaillant et débauché, joyeux et fier de ses défauts comme de ses triomphes, elle n'eût pas eu un regard ni une pensée pour lui. Ce qui lui plaisait à cette heure dans Soranzo était justement ce qui le faisait descendre dans l'enthousiasme des autres femmes. Sa beauté diminuait en même temps que son caractère s'assombrissait davantage; et c'était justement cette triste empreinte que le temps et la douleur mettaient sur lui qui la charmait sans qu'elle s'en doutât. Depuis que l'orgueil s'était effacé du front d'Orio, et que les fleurs de la santé et de la joie s'étaient fanées sur ses joues, son visage avait pris une expression plus grave, et gagné en douceur ce qu'il avait perdu en éclat; de sorte que ce qui eût peut-être préservé Giovanna de la funeste passion qui la perdit fut justement ce qui y précipita Argiria. Elle arriva bientôt à ne plus vivre que par Orio, et résolut, avec son courage ordinaire, de se consacrer tout entière à le consoler, dût le monde jeter l'anathème sur elle pour l'espèce de parjure qu'elle commettrait.
Cependant Orio, désormais assuré de sa victoire, ne se hâtait pas d'en finir, et voulait jouir peu à peu de tous ses avantages avec le raffinement d'un homme blasé, et qui tient d'autant plus à ménager son plaisir qu'il lui en reste moins à connaître. Dans les premiers temps, la lutte difficile qu'il avait eu à soutenir avait tenu son imagination éveillée, et le forçait à vivre par la tête, de manière qu'ayant trouvé le moyen d'occuper sa journée il était arrivé à pouvoir dormir la nuit. Enchanté de cet heureux résultat, il en avait fait part au docteur Barbolamo, en le remerciant de ses avis passés, et en lui demandant ses conseils pour l'avenir.
Barbolamo avait hésité avant de lui conseiller de pousser les choses jusqu'au mariage. C'était, à ses yeux, quelque chose de profondément triste et de hideusement laid que l'amour mathématiquement calculé de cet homme au coeur usé, au sang appauvri, pour une belle créature naïve et généreuse, qui allait, en échange de cette tendresse intéressée et de ces transports prémédités, lui livrer tous les trésors d'une passion puissante et vraie.
«C'est l'accouplement de la vie avec la mort, de la lumière céleste avec l'Érèbe, se disait l'honnête médecin. Et pourtant elle l'aime, elle croit en lui; elle souffrirait maintenant s'il renonçait à la poursuivre. Et puis elle se flatte de le rendre meilleur, et peut-être y réussira-t-elle. Enfin cette belle fortune, qui ne sert qu'à divertir de frivoles compagnons et de viles créatures, va relever l'éclat d'une illustre maison ruinée, et assurer l'avenir de cette belle fille pauvre. Toutes les femmes sont plus ou moins vaines, ajoutait Barbolamo en lui-même: quand la signora Soranzo s'apercevra du peu que vaut son mari, le luxe lui aura créé des besoins et des jouissances qui la consoleront. Et puis, en définitive, puisque les choses en sont à ce point et que les deux familles désirent ce mariage, de quel droit y mettrais-je obstacle?»
Ainsi raisonnait le médecin; et cependant il restait troublé intérieurement; et ce mariage, dont il était la cause à l'insu de tous, était pour lui un sujet d'angoisses secrètes dont il ne pouvait ni se rendre compte ni se débarrasser. Barbolamo était le médecin de la famille Memmo; il connaissait Argiria depuis son enfance. Elle le regardait comme un impie, parce qu'il était un peu sceptique et qu'il raillait volontiers toutes choses: elle l'avait donc toujours traité assez froidement, comme si elle eût pressenti dès son enfance qu'il aurait une influence funeste sur sa destinée.
Le docteur, ne la connaissant pas bien, et ne sachant que penser de ce caractère froid et un peu altier en apparence, sentait pourtant dans son âme probe et droite qu'entre elle et Soranzo sa sollicitude n'avait pas à hésiter, et se devait tout entière au plus faible. Il eût voulu consulter Argiria; mais il ne l'osait pas, et il se disait qu'elle était d'un esprit assez ferme et assez décidé pour savoir elle-même se diriger en cette circonstance.
Ne sachant à quoi s'arrêter, mais ne pouvant vaincre l'aversion et la méfiance secrète que Soranzo lui inspirait, il prit un terme moyen: ce fut de lui conseiller de ne pas brusquer les choses et de ne pas presser le mariage.
Soranzo n'avait pas d'autre volonté à cet égard que celle de son médecin; il l'écoutait avec la crédulité puérile et grossière d'un dévot qui demande des miracles à un prêtre. De même qu'il n'avait vu dans Giovanna qu'un instrument de fortune, il ne voyait dans Argiria qu'un moyen de recouvrer la santé. Mais l'espèce d'affection qu'il avait pour cette dernière était plus sincère; on peut même dire que, son caractère et sa position donnés, il éprouvait un sentiment vrai pour elle. L'amour est le plus malléable de tous les sentiments humains; il prend toutes les formes, il produit tous les effets imaginables, selon le terrain où il germe: les nuances sont innombrables, et les résultais aussi divers que les causes. Quelquefois il arrive qu'une âme juste et pure ne saurait s'élever jusqu'à la passion, tandis qu'une âme perverse s'y jette avec ardeur et se fait un besoin insatiable de la possession d'un être meilleur qu'elle, et dont elle ne comprend même pas la supériorité. Orio ressentait les mystérieuses influences de cette protection céleste répandue autour d'un être angélique. L'air qu'Argiria purifiait de son souffle était un nouvel élément où Orio croyait respirer le calme et l'espérance; et puis cette vie d'extase et de retraite avait fait cesser pour lui la vie de débauche, encore plus mortelle pour l'esprit que pour le corps. Elle lui avait créé mille soins délicats, mille voluptés chastes dont le libertin s'enivrait, comme le chasseur d'une eau pure ou d'un fruit savoureux après les fatigues et les enivrements de la journée. Il se plaisait à voir ses désirs attisés par une longue attente: afin de les rendre plus vifs, il délaissait Naam, et concentrait toutes ses pensées de la nuit sur un seul objet. Il échauffait son cerveau de toutes les privations qu'un amour noble impose aux âmes consciencieuses, mais qu'un calcul réfléchi lui suggérait dans son propre intérêt. Habitué à de rapides conquêtes, hardi jusqu'à l'insolence avec les femmes faciles, flatteur insinuant et menteur effronté avec les timides, il ne s'était jamais obstiné à la poursuite de celles qui pouvaient lui opposer une longue résistance: il les haïssait et feignait de les dédaigner. C'était donc la première fois de sa vie qu'il faisait vraiment la cour à une femme, et le respect qu'il s'imposait était un raffinement de volupté où son être, plongé tout entier, trouvait l'oubli de ses fautes et une sorte de sécurité magique, comme si l'auréole de pureté qui ceignait le front d'Argiria eût banni les esprits des ténèbres et combattu les malignes influences.
Argiria, effrayée de son amour, n'osait se dire encore qu'elle était vaincue, et s'imaginait que, tant qu'elle ne l'aurait pas avoué clairement à Soranzo, elle pourrait encore se raviser.
Un soir ils étaient assis ensemble à l'une des extrémités de la grande galerie du palais Memmo; cette galerie, comme toutes celles des palais vénitiens, traversait le bâtiment dans toute sa largeur, et était percée à chaque bout de trois grandes fenêtres. Il commençait à faire nuit, et la galerie n'était éclairée que par une petite lampe d'argent posée au pied d'une statue de la Vierge. La signora Memmo s'était retirée dans sa chambre, dont la porte donnait sur la galerie, afin de laisser les deux fiancés causer librement. Tout en entretenant Argiria de son amour, Orio s'était rapproché, et avait fini par se mettre à genoux devant elle. Elle voulut le relever; mais lui, se saisissant de ses mains, les baisa avec ardeur, et se mit à la regarder avec une ivresse silencieuse. Argiria, qui avait appris à son tour à connaître le pouvoir de ses yeux, craignant de se trop abandonner au trouble qu'ils produisaient en elle, détourna les siens et les porta vers le fond de la galerie. Orio, qui avait vu plus d'une femme agir de la sorte, attendit en souriant que sa fiancée reportât ses regards sur lui. Il attendit en vain. Argiria continuait à tenir ses yeux fixés du même côté, non plus comme si elle eût voulu éviter ceux de son amant, mais comme si elle considérait attentivement quelque chose d'étonnant. Elle semblait tellement absorbée dans cette contemplation que Soranzo en fut inquiété.
«Argiria, dit-il, regardez-moi.»
Argiria ne répondit pas; il y avait dans sa physionomie quelque chose d'inexplicable et de vraiment effrayant.
«Argiria! répéta Soranzo d'une voix émue! Argiria! mon amour!»
A ces mots, elle se leva brusquement et s'éloigna de lui avec effroi, mais sans changer un instant la direction de ses regards.
«Qu'est-ce donc?» s'écria Orio avec colère en se levant aussi.
Et il se retourna vivement pour voir l'objet qui fixait d'une manière si étrange l'attention d'Argiria. Alors il se trouva face à face avec Ezzelin. A son tour, il devint horriblement pâle, et trembla un instant de tous ses membres. Dans le premier moment, il avait cru voir le spectre qui lui avait si souvent rendu de funèbres visites; mais le bruit que faisait Ezzelin en avançant, et le feu qui brillait dans ses yeux, lui prouvèrent qu'il n'avait pas affaire à une ombre. Le danger, pour être plus réel, n'en était que plus grand; mais Soranzo, que la vue d'un fantôme aurait fait tomber en syncope, se décida devant la réalité à payer d'audace, et, s'avançant vers Ezzelin d'un air affectueux et empressé:
«Cher ami! s'écria-t-il; est-ce vous? vous que nous croyions avoir perdu pour jamais!»
Et il étendit les bras comme pour l'embrasser.
Argiria était tombée comme foudroyée aux pieds de son frère. Ezzelin la releva et la tint serrée contre son coeur; mais devant l'embrassement d'Orio, il recula saisi de dégoût, et, étendant son bras droit vers la porte, il lui fit signe de sortir. Orio feignit de ne pas comprendre.
«Sortez! dit Ezzelin d'une voix tremblante d'indignation, en jetant sur lui un regard terrible.
—Sortir! moi! Et pourquoi?
—Vous le savez. Sortez, et vite.
—Et si je ne le veux pas? continua Orio en reprenant son audace accoutumée.
—Ah! je saurai vous y contraindre, s'écria Ezzelin avec un rire amer.
—Comment donc?
—En vous démasquant.
—On ne démasque que ceux qui se cachent. Qu'ai-je à cacher, seigneurEzzelin?
—Ne lassez pas ma patience. Je veux bien, non pas vous pardonner, mais vous laisser aller. Partez donc, et souvenez-vous que je vous défends de jamais chercher à voir ma soeur. Sinon, malheur à vous!
—Seigneur, si un autre que le frère d'Argiria m'avait tenu ce langage, il l'aurait déjà payé de son sang. A vous, je n'ai rien à dire, si ce n'est que je n'ai d'ordres à recevoir de personne, et que je méprise les menaces. Je sortirai d'ici, non à cause de vous qui n'êtes pas le maître, mais à cause de votre respectable tante, dont je ne veux pas troubler le repos par une scène de violence. Quant à votre soeur, je ne renoncerai certainement pas à elle, parce que nous nous aimons, parce que je me crois digne d'être heureux par elle, et capable de la rendre heureuse.
—Oserez-vous soutenir toujours et partout ce que vous avancez ici?
—Oui, et de toutes les manières.
—Alors venez ici demain avec votre oncle, le vénérable Francesco Morosini; et nous verrons comment vous répondrez aux accusations que j'ai à porter contre vous. Je n'aurai d'autres témoins que ma tante et ma soeur.»
Orio fit un pas vers Argiria.
«A demain!» lui dit-elle d'une voix tremblante.
Orio se mordit les lèvres, et sortit à pas lents en répétant avec une tranquillité superbe:
«A demain!»
«Jésus! Dieu d'amour! s'écria la signora Memmo sur le seuil de sa chambre,j'ai entendu une voix que je croyais ne devoir plus jamais entendre! monDieu, mon Dieu! qu'est-ce que je vois?… mon neveu! mon enfant!Demandez-vous des prières?… Votre âme est-elle irritée contre nous?…»
La bonne dame chancela, se retint contre le mur, et, près de tomber évanouie, fut retenue par le bras d'Ezzelin.
«Non, je ne suis point l'ombre de votre enfant; ma tante, ma soeur bien-aimée, reconnaissez-moi, je suis votre Ezzelin. Mais, ô mon Dieu! répondez-moi avant tout; car je ne sais si je dois bénir ou maudire l'heure qui nous rassemble. Cet homme que je chasse d'ici est-il l'époux d'Argiria?
—Non, non! s'écria Argiria d'une voix forte, il ne l'eût jamais été! Un voile funeste était sur mes yeux, mais…
—Il est votre fiancé, du moins! dit Ezzelin en frémissant de la tête aux pieds.
—Non, non, rien! Je n'ai rien accordé, rien promis!…
—Le lâche, l'infâme a osé me dire que vous vous aimiez!…
—Il m'avait fait croire qu'il était innocent, et je… je le croyais sincère; mais te voilà, mon frère, je n'aimerai que par ton ordre, je n'aimerai que toi!…»
Argiria cachait ses sanglots de douleur et de joie dans le sein de son frère.
Nous laisserons cette famille, à la fois heureuse et consternée, se livrer à ses épanchements, et se raconter tout ce qui était arrivé de part et d'autre depuis une séparation si cruelle.
Orio, après avoir déployé ce courage désespéré, s'enfuit chez lui avec l'assurance et l'empressement d'un homme qui aurait compté trouver un expédient de salut dans la solitude. Mais toute sa force s'était réfugiée dans ses muscles, et, en se sentant marcher avec tant de précipitation, il s'imagina qu'il allait être assisté, comme autrefois, par une de ces inspirations infernales qu'il avait dans les cas difficiles. Quand il se trouva dans sa chambre, face à face avec lui-même, il s'aperçut que son cerveau était vide, son âme consternée, sa position désespérée. Il le vit, il se tordit les mains avec une angoisse inexprimable en s'écriant: «Je suis perdu!
—Qu'y a-t-il?» dit Naam en sortant du coin de l'appartement où son existence semblait avoir pris racine.
Orio n'avait pas coutume de s'ouvrir à Naam quand il n'avait pas besoin de son dévouement. En cet instant, que pouvait-elle pour lui? Rien sans doute. Mais la terreur d'Orio était si forte qu'il fallait qu'il cherchât du secours dans une sympathie humaine.
«Ezzelin est vivant! s'écria-t-il, et il me dénonce!
—Appelle-le au combat, et tâche de le tuer, dit Naam.
—Impossible! il n'acceptera le combat qu'après avoir parlé contre moi.
—Va te réconcilier avec lui, offre-lui tous tes trésors. Adjure-le au nom du Dieu très-grand!
—Jamais! D'ailleurs il me repousserait.
—Rejette toute la faute surles autres!
—Sur qui? Sur Hussein, sur l'Albanais, sur mes officiers? On me demandera où ils sont, et on ne me croira pas si je dis que l'incendie…
—Eh bien! mets-toi à genoux devant ton peuple, et dis: J'ai commis une grande faute et je mérite un grand châtiment. Mais j'ai fait aussi de nobles actions et rendu de hauts services à mon pays; qu'on me juge. Le bourreau n'osera pas porter ses mains sur toi; on t'enverra en exil, et l'an prochain on aura besoin de toi, on te donnera un grand exploit à faire. Tu seras victorieux, et ta patrie reconnaissante te pardonnera et t'élèvera en gloire.
—Naam, vous êtes folle, dit Orio avec angoisse, Vous ne comprenez rien aux choses et aux hommes de ce pays. Vous ne sauriez donner un bon conseil!
—Mais je puis exécuter tes desseins. Dis-les-moi.
—Et si j'en avais un seul, resterais-je ici un instant de plus?
—La fuite nous reste, dit Naam. Partons!
—C'est le dernier parti à prendre, dit Orio, car c'est tout confesser. Écoute, Naam, il faudrait trouver un bon spadassin, un brave, un homme habile et sûr. Ne connais-tu pas ici quelque renégat, quelque transfuge musulman qui n'ait jamais entendu parler de moi, et qui, par considération pour toi seule, moyennant une forte somme d'argent…
—Tu veux donc encore assassiner?
—Tais-toi! Baisse la voix. Ne prononce pas ici de tels mots, même dans ta langue.
—Il faut s'entendre pourtant. Tu veux qu'il meure, et que j'assume sur moi toute la responsabilité, tout le danger?
—Non! je ne le veux pas, Naam! s'écria Soranzo en la pressant dans ses bras; car en cet instant l'air sombre de Naam l'effraya, et lui rappela que ce n'était pas le moment de perdre son dévouement.
—Ce que tu veux sera fait, dit Naam en se dirigeant vers la porte.
—Arrête, non! ce serait pire que tout! dit Orio en l'arrêtant. Sa soeur et sa tante m'accuseraient, et j'aurais eu l'air de craindre la vérité. D'ailleurs je ne veux pas que tu t'exposes. Va, quitte-moi, Naam, mets ta tête à l'abri des dangers qui menacent la mienne. Il en est temps encore, fuis!
—Je ne te quitterai jamais, tu le sais bien, répondit tranquillementNaam.
—Quoi! tu me suivrais même à la mort? Songe que tu seras accusée aussi peut-être!
—Que m'importe? dit Naam. Ai-je peur de la mort?
—Mais résisterais-tu à la torture, Naam? s'écria Soranzo frappé d'une nouvelle inquiétude.
—Tu crains que je succombe à la souffrance et que je t'accuse? dit Naam d'un ton froid et sévère.
—Oh! jamais! s'écria-t-il avec une effusion forcée, toi le seul être qui m'ait compris, qui m'ait aimé et qui souffrirait pour moi mille morts!
—Tu dis qu'un coup de poignard est la seule ressource? dit Naam en baissant la voix.
Orio ne répondit pas. Il ne savait à quoi se décider. Ce moyen le tentait et l'effrayait également. Il se perdit en projets plus inexécutables les uns que les autres, puis sa tête s'égara. Il tomba dans une sorte d'imbécillité. Naam le secoua sans pouvoir lui arracher une parole. Elle sentit que ses mains étaient roides et glacées. Elle crut qu'il allait mourir. Elle pensa que dans un moment d'égarement il avait avalé quelque poison et qu'il ne s'en souvenait plus. Elle fit appeler le médecin.
Barbolamo le trouva très-mal, et le tira de cette atonie par des excitants qui produisirent une réaction terrible. Orio eut de violentes convulsions. Le docteur, se rappelant alors que depuis longtemps il n'avait fait usage de narcotique, et pensant que l'inefficacité de ces remèdes, causée autrefois par l'abus, pouvait avoir cessé, se hasarda à lui administrer une assez forte dose d'opium qui le calma sur-le-champ et l'endormit profondément. Quand il le vit mieux, il le quitta; car la soirée était fort avancée, et il avait encore des malades à voir avant de rentrer chez lui.
Naam veilla son maître avec anxiété pendant quelques instants, et, s'étant assurée qu'il dormait bien, elle sentit retomber sur elle seule tout le poids de cette horrible situation; c'était à elle de trouver un moyen d'en sortir. Elle se promena avec agitation dans la chambre, recommandant son âme à Dieu, sa vie au destin, et résolue à tout, plutôt que de laisser périr celui qu'elle aimait. De temps en temps elle s'arrêtait devant ce visage pâle et morne, qui semblait, dans sa prostration effrayante, un cadavre sortant des mains du bourreau, et attendant celles qui devaient l'ensevelir. Naam avait vu jadis Orio si prompt, si implacable dans ses terribles résolutions, et maintenant il n'avait plus la force d'affronter l'orage! Il lui abandonnait le soin de son salut! Naam prit son parti, fit quelques préparatifs, ferma la porte avec précaution, sortit sans être vue, et se perdit dans le dédale de ces rues étroites, obscures, mal fréquentées, où deux personnes ne se rencontrent pas la nuit sans se serrer chacune de son côté contre la muraille.
«Maudite soit la mère qui m'a engendré! murmura Orio d'une voix creuse et lugubre, en s'éveillant et en se tordant sur son lit pour secouer le sommeil accablant étendu sur tous ses membres. Est-il possible que je ne puisse jamais dormir comme les autres! Il faut que je sois assiégé de visions épouvantables et que je m'agite comme un forcené durant mon sommeil, ou bien il faut que je tombe là comme un cadavre, et qu'à mon réveil je sente ce froid mortel et cette langueur qui ressemblent à une agonie! Naam! quelle heure?»
Naam ne répondit point.
«Seul! s'écria Orio. Que se passe-t-il donc?»
Il se dressa sur son lit, écarta ses rideaux d'un main tremblante, vit les premières lueurs du matin pénétrer dans sa chambre, et promena des regards hébétés autour de lui, cherchant à retrouver le souvenir des événements de la veille. Enfin l'horrible vérité lui revint à l'esprit, d'abord comme un rêve sinistre, et bientôt comme une certitude accablante. Orio resta quelques instants brisé, et sans concevoir la pensée de détourner le coup qui le menaçait. Enfin il se jeta à bas de son lit et se mit à courir comme un fou autour de sa chambre. «C'est impossible! c'est impossible! se disait-il, je n'en suis pas là! je ne suis pas abandonné à ce point par la destinée!
»Misérable! s'écria-t-il en se parlant à lui-même et en se laissant tomber sur une chaise, est-ce ainsi que tu sais maintenant faire face à l'adversité? Une pierre tombe à tes pieds, et au lieu de te tenir pour averti et de fuir, ou d'agir d'une façon quelconque, tu te couches, tu t'endors, et tu attends que l'édifice entier s'écroule sur ta tête! Tu es donc devenu une bête brute, ou tes ennemis ont donc jeté sur toi un maléfice! Damné médecin! s'écria-t-il en voyant sur sa table la fiole d'opium dont on lui avait fait avaler une partie, ah! tu étais d'accord avec eux pour m'ôter mes forces et me jeter dans l'impuissance! Toi aussi, tu me le payeras, infâme! crains que mon jour ne vienne à moi aussi! Mon jour! Hélas! sortirai-je de cette nuit horrible qui s'est étendue sur moi? Voyons! que faire? Ah! la force m'a manqué au moment où j'en avais besoin! Je n'ai pas été inspiré lorsqu'une vive résolution eût pu me sauver. Il fallait, dès que mon ennemi est entré dans cette galerie Memmo, feindre de le prendre pour un démon, m'élancer sur lui, lui enfoncer mon poignard dans la poitrine… Cet homme ne doit pas être difficile à tuer; il a reçu tant de coups déjà!… Et puis, j'aurais joué la folie; on m'eût soigné comme on a déjà fait, on m'eût plaint. J'aurais eu des remords; j'aurais fait dire des messes pour son âme, et j'en aurais été quitte pour perdre les bonnes grâces de la petite fille… Mais n'est-il pas encore possible d'agir ainsi?… Oui, demain, pourquoi pas? J'irai à ce rendez-vous. J'irai en jouant la fureur; je le provoquerai; je l'accuserai de quelque infamie… Je dirai à Morosini qu'il avait séduit… non, qu'il avait violé sa nièce; que je l'avais chassé honteusement, et que, par vengeance, il a inventé ce tissu de mensonges… Je lui dirai de telles injures, je lui ferai de telles menaces… D'ailleurs je lui cracherai au visage… Alors il faudra bien qu'il mette la main sur son épée… Une fois là, il est perdu; avant qu'il l'ait tirée du fourreau, la mienne sera dans sa gorge… Et puis je me jetterai par terre en écumant, je m'arracherai les cheveux, je serai fou. Le pis qui puisse m'arriver, c'est d'être envoyé en exil pour quatorze ans; on sait ce que valent les quatorze années d'exil d'un patricien. L'année suivante on a besoin de lui, on le rappelle… Naam avait raison… Oui, voilà ce que je ferai… Mais si Ezzelin a déjà parlé à sa tante et à sa soeur, si elles se portent mes accusatrices? Oh! oui! Mais quelles preuves?… D'ailleurs il sera toujours temps de fuir. Si je ne puis emporter tout mon or, j'irai trouver les pirates, j'organiserai une flibuste sur un tout autre pied. Je ferai une magnifique fortune en peu d'années, et j'irai, sous un nom supposé, la manger à Cordoue ou à Séville, des villes de plaisir, dit-on. L'argent n'est-il pas le roi du monde?… Allons, décidément le docteur a sagement agi en me faisant dormir. Ce sommeil m'a retrempé; il m'a rendu toute mon énergie, toutes mes espérances.»
Orio se parlait ainsi à lui-même dans un accès d'énergie fébrile. Ses yeux étaient fixes et brillants, ses lèvres pâles et tremblantes, ses mains contractées sur ses genoux maigres et nus. Leplus bel hommede Venise était hideux, ainsi absorbé dans ses méchantes intentions et ses lâches calculs.
Tandis qu'il devisait de la sorte, une petite porte que recouvrait la tapisserie s'ouvrit doucement, et Naam entra sans bruit dans la chambre.
«C'est toi! Où donc étais-tu? dit Orio en la regardant à peine. Donne-moi ma robe, je veux m'habiller, sortir!»
Mais Orio se leva brusquement et resta immobile de surprise et d'épouvante à l'aspect de Naam lorsqu'elle s'approcha de lui pour lui présenter sa robe. Elle était plus pâle que l'aube qui se levait en cet instant. Sa bouche avait une teinte livide, et ses yeux vitreux ressemblaient à ceux d'un cadavre.
«Pourquoi donc avez-vous du sang sur la figure?» dit Orio en reculant d'effroi.
Il s'imagina que, suivant les coutumes féroces de la police occulte de Venise, Naam venait d'être prise par les familiers et soumise à la torture. Peut-être avait-elle révélé… Orio la regardait avec un mélange de haine et de terreur.
«Comment ai-je eu l'imprudence de la laisser vivre? pensait-il. Il y a un an que j'aurai dû la tuer?
—Ne me demande pas ce qui est arrivé, dit Naam d'une voix éteinte, tu ne dois pas le savoir.
—Et je veux le savoir, moi? s'écria Orio furieux en la secouant avec une colère brutale.
—Tu veux le savoir? dit Naam avec une tranquillité dédaigneuse; apprends-le à tes risques et périls. Je viens de tuer Ezzelin.
—Ezzelin, tué? bien tué? bien mort?» s'écria Orio dans un accès de joie insensée. Et serrant Naam contre sa poitrine, il fut pris d'un rire convulsif qui le força de se rasseoir. «C'est là le sang d'Ezzelin? disait-il en touchant les mains humides de Naam. Ce sang maudit a-t-il coulé enfin jusqu'à la dernière goutte? Oh! cette fois il n'en réchappera pas, dis? Tu ne l'as pas manqué, Naam? Oh! non! tu as la main ferme, et ceux que tu frappes ne se relèvent plus! Tu l'as tué comme le pacha, dis? Le même coup, au-dessous du coeur? Dis-moi? dis-moi, parle donc!… Raconte-moi donc!….. Ah! c'était bien la peine de revenir à Venise! Il n'en a pas joui longtemps de Venise! sa vengeance…»
Et Orio recommença à rire affreusement.
«Je l'ai frappé droit au coeur, dit Naam d'un air sombre, et je l'ai noyé en même temps…
—Le fer et l'eau! Bonne Venise! s'écria Orio; les beaux quais déserts pour rencontrer un ennemi! Mais comment l'as-tu trouvé à cette heure? Qu'as-tu fait pour le joindre?
—J'ai pris mon luth et je suis allée en jouer sous la fenêtre de sa soeur; j'ai joué obstinément jusqu'à ce que le frère ait été éveillé et m'ait regardée par la fenêtre. Je me suis éloignée alors de quelques pas; mais j'ai continué de jouer comme pour le braver. Il m'avait reconnue à mon costume; c'est ce que je voulais. Il est sorti de sa maison, il s'est approché de moi en me menaçant. Je me suis éloignée encore, mais en continuant toujours de jouer du luth, et je me suis encore arrêtée. Il est encore venu sur moi, et je me suis éloignée de nouveau. Alors, comme il s'en retournait vers sa maison, je me suis mise à courir du même côté et à jouer en me rapprochant toujours. La fureur lui est venue, et, croyant sans doute que j'agissais ainsi par ton ordre, il a recommencé à courir sur moi l'épée à la main. Je me suis fait poursuivre ainsi jusqu'à cet endroit où le pavé de la rive cesse tout à coup, et où plusieurs marches conduisent en tournant jusqu'au niveau de l'eau pour l'abordage des gondoles. Il n'y avait là ni barque ni homme; pas le moindre bruit, pas la moindre lumière. Je me suis cramponnée fortement à la petite colonne qui termine la rampe, et j'ai attendu en me baissant qu'il vînt jusque-là. Il y est venu, en effet; il s'est appuyé presque sur moi sans me voir, et s'est penché sur l'eau pour chercher des yeux si quelque gondole m'avait mise à l'abri de sa colère. Dans ce moment-là, j'ai arraché d'une main son manteau, de l'autre je l'ai frappé. Il a voulu se débattre, lutter…, mais son pied avait glissé sur les marches humides; il perdait l'équilibre; je l'ai poussé, et il a roulé au fond de l'eau. Voilà comme les choses se sont passées.»
La voix de Naam s'éteignit, et un frisson passa par tout son corps.
«Aufond, dit Soranzo d'un air inquiet, tu n'en es pas sûre; tu as pris la fuite?
—Je n'ai pas pris la fuite, dit Naam en se ranimant; je suis restée penchée sur l'eau jusqu'à ce que l'eau fût redevenue aussi unie que la surface d'un miroir. Alors j'ai arraché aux pierres humides de la rive une poignée d'herbes marines, et j'ai lavé et nettoyé les marches couvertes de sang. Il n'y avait personne, et il ne s'y est fait aucun bruit. Je suis restée cachée dans l'angle d'un mur: j'ai entendu marcher. On venait du palais Memmo. J'ai quitté doucement mon poste et j'ai marché jusqu'ici.
—Tu auras eu peur? Tu auras couru?
—Je suis venue lentement, je me suis arrêtée plusieurs fois, j'ai regardé autour de moi; personne ne m'a vue, personne ne m'a suivie. Je n'ai pas même éveillé les échos des pavés. J'ai fait mille détours. J'ai mis plus d'une heure à venir du palais Memmo jusqu'ici. Es-tu tranquille? es-tu content?
—O Naam, ô admirable fille! ô âme trois fois trempée au feu de l'enfer! s'écria Orio; viens dans mes bras, ô toi qui m'as deux fois sauvé!»
Mais Orio oublia de serrer Naam dans ses bras; une idée subite venait de glacer l'élan de sa reconnaissance…
«Naam, lui dit-il après quelques instants de silence, durant lesquels elle le contempla avec une inquiétude farouche, vous avez fait une insigne folie, un crime gratuit.
—Comment dis-tu? répondit Naam de plus en plus sombre.
—Je dis que vous avez pris sur vous de faire une action dont toutes les conséquences vont retomber sur moi! Ezzelin assassiné, on ne manquera pas de m'accuser. Ce meurtre sera l'aveu de tous les torts qu'il m'impute, et qu'il a déjà racontés à sa tante et à sa soeur. Puis j'aurai un assassinat de plus sur le corps, et je ne vois pas comment ce surcroît d'embarras peut me soulager. Que la foudre du ciel t'écrase, misérable bête féroce! Tu étais si pressée de boire le sang que tu ne m'a seulement pas consulté.»
Naam reçut cet outrage avec un calme apparent qui enhardit Soranzo.
«Vous m'aviez dit de chercher un assassin, dit-elle, un homme sûr et discret qui ne connût point la main qui le faisait agir, ou qui pour de l'argent gardât le silence. J'ai fait mieux. J'ai trouvé quelqu'un qui ne veut d'autre récompense que de vous voir délivré de vos ennemis, quelqu'un qui a su frapper ferme et avec prudence, quelqu'un que vous ne pouvez pas craindre et qui se livrera de lui-même aux lois de votre pays si on vous accuse.
—Je l'espère, dit Orio. Vous voudrez bien vous rappeler que je ne vous ai rien commandé; car vous en avez menti, je ne vous ai rien commandé du tout.
—Menti! moi, menti! dit Naam d'une voix tremblante.
—Menti par la gorge! menti comme un chien! s'écria Orio dans un accès de fureur grossière, mouvement d'irritation toute maladive et qu'il ne pouvait réprimer, quoique peut-être il sentît bien au fond de lui-même que ce n'était pas le moment de s'y livrer.
—C'est vous qui mentez, reprit Naam d'un ton méprisant et en croisant ses bras sur sa poitrine. J'ai commis pour vous des crimes que je déteste, puisqu'il vous plaît d'appeler ainsi les actes qu'on fait pour vous, lorsqu'ils ne vous semblent plus utiles; et quant à moi, je hais le sang, et j'ai subi l'esclavage chez les Turcs sans songer à faire pour mon salut ce que j'ai fait ensuite pour le vôtre.
—Dites que c'était pour vous sauver vous-même, s'écria Orio, et que ma présence vous a tout d'un coup donné le courage qui jusque-là vous avait manqué.
—Je n'ai jamais manqué de courage, reprit Naam, et vous qui m'insultez après de telles choses et dans un pareil moment, voyez le sang qui est sur mes mains! C'est le sang d'un homme, et c'est le troisième homme dont moi, femme, j'ai pris la vie pour sauver la vôtre!
—Aussi vous l'avez prise lâchement et comme une femme peut le faire.
—Une femme n'est point lâche quand elle peut tuer un homme, et un homme n'est point brave quand il peut tuer une femme.
—Eh bien! j'en tuerai deux!» s'écria Soranzo, que ce reproche acheva de rendre furieux. Et cherchant son épée, il allait s'élancer sur Naam, lorsque trois coups violents ébranlèrent la porte du palais.
«Je n'y suis pas, s'écria Soranzo à ses valets, qui étaient déjà levés et qui parcouraient les galeries. Je n'y suis pour personne. Quel est donc l'insolent mercenaire qui vient frapper à une pareille heure de manière à réveiller le maître du logis?
—Seigneur, dit en pâlissant un valet qui s'était penché à la fenêtre de la galerie, c'est un messager du conseil des Dix!
—Déjà! dit Orio entre ses dents. Ces limiers de malheur ne dorment donc pas non plus?»
Il rentra dans sa chambre d'un air égaré. Il avait jeté son épée par terre en entendant frapper; Naam, debout; les bras croisés dans son attitude favorite, calme, et regardant avec mépris cette arme qu'Orio avait osé lever sur elle et qu'elle ne daignait pas prendre la peine de ramasser.
Orio sentit en cet instant l'insigne folie qu'il avait faite en irritant ce confident de tous ses secrets. Il se dit que, quand on avait réussi à apprivoiser un lion par la douceur, il ne fallait plus tenter de le réduire par la force: il essaya de lui parler avec tendresse et l'engagea à se cacher. Il voulut même l'y contraindre quand il vit qu'elle feignait de ne pas l'entendre. Tout fut inutile, menaces et prières. Naam voulut attendre de pied ferme les affiliés du terrible tribunal. Ils ne se firent pas attendre longtemps. Devant eux toutes les portes s'étaient ouvertes, et les serviteurs, consternés, les avaient amenés jusqu'à la chambre de leur maître. Derrière eux marchait un groupe d'hommes armés, et la sombre gondole flanquée de quatre sbires attendait à la porte.
«Messer Pier Orio Soranzo, j'ai ordre de vous arrêter, vous et ce jeune homme votre serviteur, et tous les gens de votre maison, dit le chef des agents. Veuillez me suivre.
—J'obéis, dit Orio d'un ton hypocrite. Jamais le pouvoir sacré qui vous enrôle ne trouvera en moi ni résistance ni crainte; car je respecte son auguste omnipotence, et j'ai confiance en son infaillible sagesse. Mais je veux ici faire une déclaration, premier hommage rendu à la vérité, qui sera mon guide austère en tout ceci. Je vous prie donc de prendre acte de ce que je vais révéler devant vous et devant tous mes serviteurs. J'ignore pour quelle cause vous venez m'arrêter, et je ne puis présumer que vous sachiez les choses que je vais dire. C'est à cause de cela précisément que je veux éclairer la justice et l'aider dans son rigoureux exercice. Ce serviteur, que vous prenez pour un jeune homme, est femme… Je l'ignorais, et tous ceux qui sont ici l'ignoraient également. Elle vient de rentrer ici tout à l'heure en désordre, le visage et les mains ensanglantés, comme vous la voyez. Pressée par mes questions et effrayée de mes menaces, elle m'a avoué son sexe et confessé qu'elle venait d'assassiner le comte Ezzelin, parce qu'elle l'a reconnu pour le guerrier chrétien qui a tué son amant dans la mêlée, à l'affaire de Coron, il y a deux ans.»
L'agent fit sur-le-champ écrire la déclaration de Soranzo. Cette formalité fut remplie avec l'impassible froideur qui caractérisait tous les hommes affiliés au tribunal des Dix. Tandis qu'on écrivait, Orio, s'adressant à Naam dans sa langue, lui expliqua ce qu'il venait de dire aux agents, et l'engagea à se conformer à son plan.
«Si je suis inculpé, lui dit-il, nous sommes perdus tous les deux; mais, si je me tire d'affaire, je réponds de ton salut. Crois en moi, et sois ferme. Persiste à t'accuser seule. Avec de l'argent tout s'arrange dans ce pays. Que je sois libre, et sur-le-champ tu seras délivrée; mais, si je suis condamné, tu es perdue, Naam!…»
Naam le regarda fixement sans répondre. Quelle fut sa pensée à cet instant décisif? Orio s'efforça en vain de soutenir ce regard profond qui pénétrait dans ses entrailles comme une épée. Il se troubla, et Naam sourit d'une manière étrange. Après un instant de recueillement, elle s'approcha du scribe, le toucha, et, le forçant de la regarder, elle lui remit son poignard encore sanglant, lui montra ses mains rougies et son front taché. Puis, faisant le geste de frapper et ensuite portant la main sur sa poitrine, elle exprima clairement qu'elle était l'auteur du meurtre.
Le chef des agents la fit emmener à part, et Orio fut conduit à la gondole et mené aux prisons du palais ducal. Tous les serviteurs du palais Soranzo furent également arrêtés, le palais fermé et remis à la garde des préposés de l'autorité. En moins d'une heure, cette habitation si brillante et si riche fut livrée au silence, aux ténèbres et à la solitude.
Orio avait-il bien sa tête lorsqu'il avait ainsi chargé Naam le premier et improvisé cette fable? Non, sans doute: Orio était un homme fini, il faut bien le dire. Il avait encore l'audace et le besoin de mentir; mais sa ruse n'était plus que de la fausseté, son génie que de l'impudence.
Cependant il n'avait pas parlé sans vraisemblance en disant à Naam qu'avec de l'argent tout s'arrangeait à Venise. A cette époque de corruption et de décadence, le terrible conseil des Dix avait perdu beaucoup de sa fanatique austérité, les formes seules restaient sombres et imposantes; mais, bien que le peuple frémît encore à la seule idée d'avoir affaire à ces juges implacables, il n'était plus sans exemple qu'on repassât le pont des Soupirs.
Orio se flattait donc, sinon de rendre son innocence éclatante, du moins d'embrouiller tellement sa cause qu'il fût impossible de le convaincre du meurtre d'Ezzelin. Ce meurtre était, après tout, une grande chance de salut, et toutes les accusations dont Ezzelin eût chargé Orio disparaissaient pour faire place à une seule qu'il n'était pas impossible peut-être de détourner. Si Naam persistait à assumer sur elle seule toute la responsabilité de l'assassinat, quel moyen de prouver la complicité d'Orio?
Seulement Orio s'était trop pressé d'accuser Naam. Il eût dû commencer par la prévenir et craindre la pénétration et l'orgueil de cette âme indomptable. Il sentait bien l'énorme faute qu'il avait faite lorsqu'il s'était laissé emporter, un instant auparavant, à un mouvement d'ingratitude et d'aversion. Mais comment la réparer? on l'enfermait à l'heure même, et on ne lui permettait aucune communication avec elle.
Orio avait fait une autre faute bien plus grande sans s'en douter. La suite vous le montrera. En attendant l'issue de cette fâcheuse affaire, Orio résolut d'établir, autant que possible, des relations avec Naam. Il demanda à voir plusieurs de ses amis, cette permission lui fut refusée; alors il se dit malade et demanda son médecin. Peu d'heures après, Barbolamo fut introduit auprès de lui.
Le fin docteur affecta une grande surprise de trouver son opulent et voluptueux client sur le grabat de la prison. Orio lui expliqua sa mésaventure en lui faisant le même récit qu'il avait fait aux exécuteurs de son arrestation; Barbolamo parut y croire et offrit avec grâce ses services désintéressés à Orio. Ce qu'Orio voulait par-dessus tout, c'est que le docteur lui procurât de l'argent; car, une fois muni de ce magique talisman, il espérait corrompre ses geôliers, sinon jusqu'à réussir à s'évader, du moins jusqu'à communiquer avec Naam, qui lui paraissait désormais la clef de voûte par laquelle son édifice devait se soutenir ou s'écrouler. Le docteur mit, avec une courtoisie sans égale, sa bourse, qui était assez bien garnie, au service d'Orio; mais ce fut en vain que celui-ci essaya de corrompre ses gardiens, il ne lui fut pas possible de voir Naam. Plusieurs jours se passèrent pour Orio dans la plus grande anxiété, et sans aucune communication avec ses juges. Tout ce qu'il put obtenir, ce fut de faire passer à Naam des aliments choisis et des vêtements. Le docteur s'y employa avec grâce et vint lui donner des nouvelles de sa triste compagne. Il lui dit qu'il l'avait trouvée calme comme à l'ordinaire, malade, mais ne se plaignant pas, et ne paraissant pas seulement s'apercevoir qu'elle eût la fièvre, refusant tout adoucissement à sa captivité et tout moyen de justification auprès de ses juges: elle semblait, sinon désirer la mort, du moins l'attendre avec une stoïque indifférence.
Ces détails donnèrent un peu de calme à Soranzo, et ses espérances se ranimèrent. Le docteur fut vivement frappé du changement que ces revers inattendus avaient opéré en lui. Ce n'était plus le rêveur atrabilaire qu'assiégeaient des visions funestes, et qui se plaignait sans cesse de la longueur et de la pesanteur de la vie. C'était un joueur acharné qui, au moment de perdre la partie, à défaut d'habileté, s'armait d'attention et de résolution. Il était facile de voir que le joueur n'avait plus que de misérables ressources, et que son obstination ne suppléait à rien. Mais il semblait que cet enjeu, si méprisé jusque-là, eût pris une valeur excessive au moment décisif. Les terreurs d'Orio s'étaient réalisées, et ce qui prouva bien à Barbolamo que cet homme ignorait le remords, c'est qu'il n'eut plus peur des morts dès qu'il eut affaire aux vivants. Son esprit n'était plus occupé que des moyens de se soustraire à leur vengeance: il s'était réconcilié avec lui-même dans le danger.
Enfin, un jour, le dixième après son arrestation, Orio fut tiré de sa cellule et conduit dans une salle basse du palais ducal, en présence des examinateurs. Le premier mouvement d'Orio fut de chercher des yeux si Naam était présente. Elle n'y était point. Orio espéra.
Le docteur Barbolamo s'entretenait avec un des magistrats. Orio fut assez surpris de le voir figurer dans cette affaire, et une vive inquiétude commença à le troubler lorsqu'il vit qu'on le faisait asseoir, et qu'on lui témoignait une grande déférence comme si on attendait de lui d'importants éclaircissements. Orio, habitué à mépriser les hommes, se demanda avec effroi s'il avait été assez généreux avec son médecin, s'il ne l'avait pas quelquefois blessé par ses emportements; et il craignit de ne l'avoir pas assez magnifiquement payé de ses soins. Mais, après tout, quel mal pouvait lui faire cet homme auquel il n'avait jamais ouvert son âme?
L'interrogatoire procéda ainsi:
«Messer Pier Orio Soranzo, patricien et citoyen de Venise, officier supérieur dans les armées de la république, et membre du grand conseil, vous êtes accusé de complicité dans l'assassinat commis le 16 juin 1686. Qu'avez-vous à répondre pour votre défense?
—Que j'ignore les circonstances exactes et les détails particuliers de cet assassinat, répondit Orio, et que je ne comprends pas même de quelle espèce de complicité je puis être accusé.
—Persistez-vous dans la déclaration que vous avez faite devant les exécuteurs de votre arrestation?
—J'y persiste; je la maintiens entièrement et absolument.
—Monsieur le docteur professeur Stefano Barbolamo, veuillez écouter la lecture de l'acte qui a été dressé de votre déclaration en date du même jour, et nous dire si vous la maintenez également.»
Lecture fut faite de cet acte, dont voici la teneur:
«Le 16 juin 1686, vers deux heures du matin, Stefano Barbolamo rentrait chez lui, ayant passé la nuit auprès de ses malades. De sa maison, située sur l'autre rive du canaletto qui baigne le palais Memmo, il vit précisément en face de lui un homme qui courait et qui se baissa comme pour se cacher derrière le parapet, à l'endroit où la rampe s'ouvre pour un abordage outraguet. Soupçonnant que cet homme avait quelque mauvais dessein, le docteur, qui déjà était entré chez lui, resta sur le seuil, et, regardant par sa porte entr'ouverte, de manière à n'être point vu, il vit accourir un autre homme qui semblait chercher le premier, et qui descendit imprudemment deux marches du traguet. Aussitôt celui qui était caché se jeta sur lui et le frappa de côté. Le docteur entendit un seul cri; il s'élança vers le parapet, mais déjà la victime avait disparu. L'eau était encore agitée par la chute d'un corps. Un seul homme était debout sur la rive, s'apprêtant à recevoir son ennemi à coups de poignard s'il réussissait à surnager. Mais celui-ci était frappé à mort; il ne reparut pas.
«Le sang-froid et l'audace de l'assassin, qui, au lieu de fuir, s'occupait à laver le sang répandu sur les dalles, étonnèrent tellement le docteur qu'il résolut de l'observer et de le suivre. Masqué par un angle de mur, il avait pu voir tous ses mouvements sans qu'il s'en doutât. Il longea les maisons du quai, tandis que l'assassin longeait le quai opposé. Le docteur avait pour lui l'avantage de l'ombre, et pouvait se glisser inaperçu, tandis que la lune, se dégageant des nuages, éclairait en plein le coupable. Ce fut alors que le docteur, n'étant plus séparé de lui que par un canal fort resserré, reconnut distinctement, non pas seulement le costume turc, mais encore la taille et l'allure du jeune musulman qui depuis un an est attaché au service de messer Orio Soranzo. Ce jeune homme se retirait sans se presser, et de temps en temps s'arrêtait pour regarder s'il n'était pas suivi. Le docteur avait soin alors de s'arrêter aussi. Il le vit s'enfoncer dans une petite rue. Alors le docteur se mit à courir jusqu'au premier pont, et, gagnant de vitesse, il eut bientôt rejoint Naama, mais toujours à une distance raisonnable, et il le suivit ainsi à travers mille détours pendant près d'une heure, jusqu'à ce qu'enfin il le vît rentrer au palais Soranzo.
»Ayant par là acquis la certitude qu'il ne s'était pas trompé de personnage, le docteur alla faire sa déclaration à la police, et de là, tandis que l'on procédait sur-le-champ à l'arrestation de messer Orio et de son serviteur, il retourna chez lui. Il trouva plusieurs hommes errant et cherchant sur le quai d'un air fort affairé. L'un d'eux vint à lui, et l'ayant reconnu tout de suite, car il commençait à faire jour, lui demanda avec civilité, et en l'appelant par son nom, s'il n'avait pas vu ou entendu quelque chose d'extraordinaire, un homme en fuite, ou un combat sur son chemin, dans le quartier qu'il venait de parcourir. Mais le docteur, au lieu de répondre, recula de surprise, et faillit tomber à la renverse en voyant devant lui le spectre d'un homme qu'il croyait mort depuis un an, et dont la perte douloureuse avait été pleurée par sa famille.
«Ne soyez ni étonné ni effrayé, mon cher docteur, dit le fantôme; je suis votre fidèle client et ancien ami le comte Ermolao Ezzelin, que vous avez peut-être eu la bonté de regretter un peu, et qui a échappé, comme par miracle, à des malheurs étranges…»
En cet endroit de la déposition du docteur, Orio se tordit les poings sous son manteau. Ses yeux rencontrèrent ceux du docteur. Ils avaient l'expression ironique et un peu cruelle de l'homme d'honneur déjouant les ruses d'un scélérat.
La lecture continua.
«Le comte Ezzelin dit alors au docteur qu'il le verrait plus à loisir pour lui parler de ses affaires; mais que, pour le moment, il le priait d'excuser son inquiétude, et de l'aider à éclaircir un fait bizarre. Un joueur de luth, qu'à son costume il avait cru reconnaître pour l'esclave arabe de messer Orio Soranzo, était venu sous la fenêtre de la signora Argiria, et avait semblé chercher à braver la défense du maître de la maison, qui lui prescrivait du geste et de la voix d'aller faire de la musique plus loin. Le comte Ezzelin, impatienté, était sorti et s'était lancé à sa poursuite; mais, s'étant avisé qu'il était sans armes, et que ce musicien pouvait bien être le provocateur d'un guet-apens (d'autant plus que le comte avait de fortes raisons pour penser que messer Soranzo lui tendrait quelque embûche), il était rentré pour prendre son épée. Au moment où il passait la porte de son palais, son brave et fidèle serviteur Danieli en sortait, et, inquiet de cette aventure, venait à son aide. Danieli courut sur le joueur de luth. Pendant ce temps le comte rentra dans une salle basse, et prit à la muraille une vieille épée, la première qui lui tomba sous la main. Il fut retenu quelques instants par sa soeur épouvantée, qui s'était jetée dans les escaliers, et qui tremblait pour lui. Il eut quelque peine à se dégager; mais, s'étonnant de ne pas voir revenir Danieli, il s'élança dans la même direction. Voyant cette rue déserte et silencieuse, il avait pris à gauche, et avait couru et appelé quelque temps sans succès. Enfin il était revenu sur ses pas; ses autres serviteurs, s'étant levés, l'avaient aidé à chercher Danieli. L'un d'eux prétendait avoir entendu une espèce de cri et la chute d'un corps dans l'eau. C'était même ce qui l'avait éveillé et engagé à se lever, bien qu'il ne sût pas de quoi il s'agissait. Tous les efforts du comte et de ses serviteurs pour retrouver le bon Danieli avaient été inutiles. Quelques traces de sang mal essuyées sur les marches du traguet leur causaient une vive inquiétude. Le docteur raconta ce qu'il avait vu. On reprit alors, avec la sonde, les recherches sur la rive. Mais au bout de quelques heures on retrouva le corps de Danieli qui surnageait de l'autre côté du canal.»
«Ainsi, se dit Orio dévoré d'une rage intérieure, Naam s'est trompée, et c'est moi qui me suis livré moi-même, en déclarant à la police que le coup était destiné au comte Ezzelin.»
Le docteur ayant confirmé sa déclaration, le comte Ezzelin fut introduit.
«Monsieur le comte, dit le juge examinateur, vous avez annoncé que vous aviez d'importantes déclarations à faire sur la conduite de messer Orio Soranzo. C'est vous-même qui l'avez fait assigner à comparaître ici devant vous, en notre présence. Veuillez parler.
—Que vos seigneuries m'excusent pour un instant, dit Ezzelin, j'attends un témoin que le conseil des Dix m'a autorisé à demander, et devant lequel les dépositions que j'ai à faire doivent être enregistrées.»
On présenta un siège au comte Ezzelin, et quelques instants se passèrent dans le plus profond silence. Combien Soranzo dut être blessé dans son orgueil en se voyant debout, devant son ennemi assis, au milieu d'un auditoire impassible, et dans l'attente de quelque nouveau coup impossible à détourner!
Tourmenté d'une secrète angoisse, il résolut d'en sortir par un effort d'effronterie.
«J'avais cru, dit-il, que mon esclave Naama, ou plutôt Naam, car c'est le nom qui convient à son sexe, assisterait à cette séance; ne me sera-t-il pas accordé d'être confronté avec elle et d'invoquer le témoignage de sa sincérité?»
Personne ne répondit à cette interrogation. Orio sentit le froid de la mort parcourir ses veines. Néanmoins il renouvela sa demande. Alors la voix lente et sonore du conseiller examinateur lui répondit:
«Messer Orio Soranzo, votre seigneurie devrait savoir qu'elle n'a aucune espèce de questions à nous adresser, et nous aucune espèce de réponses à lui faire. Les formes de la justice seront observées, dans cette cause, avec l'indépendance et l'intégrité qui président à tous les actes du conseil suprême.»
En cet instant messer Barbolamo s'approcha du comte et lui parla à l'oreille. Leurs regards à tous deux se portèrent en même temps sur Orio: ceux du comte, pleins de cette complète indifférence qui est le dernier terme du mépris; ceux du docteur, animés d'une énergie d'indignation qui allait jusqu'à la moquerie impitoyable. Mille serpents rongeaient le sein d'Orio. L'heure sonna, lente, égale, vibrante. Orio ne comprenait pas que la marche du temps pût s'accomplir comme à l'ordinaire. La circulation inégale et brisée de son sang dans ses artères semblait bouleverser l'ordre accoutumé des instants par lesquels le temps se déroule et se mesure.
Enfin le témoin attendu fut introduit; c'était l'amiral Morosini. Il se découvrit en entrant, mais ne salua personne et parla de la sorte:
«L'assemblée devant laquelle je suis appelé à comparaître me permettra de ne m'incliner devant aucun de ses membres avant de savoir qui est ici l'accusateur ou l'accusé, le juge ou le coupable. Ignorant le fond de cette affaire, ou du moins ne l'ayant apprise que par la voie incertaine et souvent trompeuse de la clameur publique, je ne sais point si mon neveu Orio Soranzo, ici présent, mérite de moi des marques d'intérêt ou de blâme. Je m'abstiendrai donc de tout témoignage extérieur de déférence ou d'improbation envers qui que ce soit, et j'attendrai que la lumière me vienne, et que la vérité me dicte la conduite que j'ai à tenir.»
Ayant ainsi parlé, Morosini accepta le siège qui lui fut offert, etEzzelin parla à son tour:
«Noble Morosini, dit-il, j'ai demandé à vous avoir pour témoin de mes paroles et pour juge de ma conduite en cette circonstance, où il m'est également difficile de concilier mes devoirs de citoyen envers la république et mes devoirs d'ami envers vous. Le ciel m'est témoin (et j'invoquerais aussi le témoignage d'Orio Soranzo, si le témoignage d'Orio Soranzo pouvait être invoqué!) que j'ai voulu, avant tout, m'expliquer devant vous. Aussitôt après mon retour à Venise, me fiant à votre sagesse et à votre patriotisme plus qu'à ma propre conscience, j'avais résolu de me diriger d'après votre décision. Orio Soranzo ne l'a pas voulu; il m'a contraint à le traîner sur la sellette où s'asseyent les infâmes; il m'a forcé à changer le rôle prudent et généreux que j'avais embrassé, en un rôle terrible, celui de dénonciateur auprès d'un tribunal dont les arrêts austères ne laissent plus de retour à la compassion, ni de chances, au repentir. J'ignore sous quel titre et sous quelles formes judiciaires je dois poursuivre ce criminel. J'attends que les pères de la république, ses plus puissants magistrats et son plus illustre guerrier me dictent ce qu'ils attendent de moi. Quant à moi personnellement, je sais ce que j'ai à faire: c'est de dire ici ce que je sais. Je désirerais que mon devoir pût être accompli dans cette seule séance; car, en songeant à la rigueur de nos lois, je me sens peu propre à l'office d'accusateur acharné, et je voudrais pouvoir, après avoir dévoilé le crime, atténuer le châtiment que je vais attirer sur la tête du coupable.
—Comte Ezzelin, dit l'examinateur, quelle que soit la rigidité de notre arrêt, quelque sévère que soit la peine applicable à certains crimes, vous devez la vérité tout entière, et nous comptons sur le courage avec lequel vous remplirez la mission austère dont vous êtes revêtu.
—Comte Ezzelin, dit Francesco Morosini, quelque amère que soit pour moi la vérité, quelque douleur que je puisse éprouver à me voir frappé dans la personne de celui qui fut mon parent et mon ami, vous devez à la patrie et à vous-même de dire la vérité tout entière.
—Comte Ezzelin, dit Orio avec une arrogance qui tenait un peu de l'égarement, quelque fâcheuses pour moi que soient vos préventions et de quelque crime que les apparences me chargent, je vous somme de dire ici la vérité tout entière.»
Ezzelin ne répondit à Orio que par un regard de mépris. Il s'inclina profondément devant les magistrats, et plus encore devant Morosini; puis il reprit la parole:
«J'ai donc à livrer aujourd'hui à la justice et à la vengeance de la république un de ses plus insolents ennemis. Le fameux chef des pirates missolonghis, celui qu'on appelait l'Uscoque, celui contre qui j'ai combattu corps à corps, et par les ordres duquel, au sortir des îles Curzolari, j'ai eu tout mon équipage massacré et mon navire coulé à fond; ce brigand impitoyable, qui a ruiné et désolé tant de familles, est ici devant vous. Non-seulement j'en ai la certitude, l'ayant reconnu comme je le reconnais en cet instant même, mais encore j'en ai acquis toutes les preuves possibles. L'Uscoque n'est autre qu'Orio Soranzo.»
Le comte Ezzelin raconta alors avec assurance et clarté tout ce qui lui était arrivé depuis sa rencontre avec l'Uscoque à la pointe nord des îles Curzolari, jusqu'à sa sortie de ces mêmes écueils, le lendemain. Il n'omit aucune des circonstances de sa visite au château de San-Silvio, de la blessure qu'avait au bras le gouverneur, et des signes de complicité qu'il avait surpris entre lui et le commandant Léontio. Ezzelin raconta aussi ce qui lui était arrivé, à partir de son dernier combat avec les pirates. Il déclara que Soranzo n'avait pas pris part à ce combat, mais que le vieux Hussein et plusieurs autres, qu'il avait vus la veille sur la barque de l'Uscoque, n'avaient agi que par son ordre et sous sa protection. Nous raconterons en peu de mots par quel miracle Ezzelin avait échappé à tant de dangers.
Épuisé de fatigue et perdant son sang par une large blessure, il avait été porté à fond de cale sur la tartane du juif albanais. Là un pirate s'était mis en devoir de lui couper la tête. Mais l'Albanais l'avait arrêté; et s'entretenant avec cet homme dans la langue de leur pays, qu'heureusement Ezzelin comprenait, il s'était opposé à cette exécution, disant que c'était là un noble seigneur de Venise, et qu'à coup sûr, si on pouvait lui sauver la vie, on tirerait de sa famille une forte rançon.
«C'est bien, dit le pirate; mais vous savez que le gouverneur a menacéHussein de toute sa colère s'il ne lui apportait la tête de ce chef.Hussein a donné sa parole et ne voudra pas se prêter à le garderprisonnier. C'est trop risquer que d'entreprendre cette affaire.
—Ce n'est rien risquer du tout, reprit le juif, si tu es prudent et discret. Je m'engage à partager avec toi le prix du rachat. Prends seulement le pourpoint de ce Vénitien, mets-le en pièces, et nous le porterons au gouverneur de San-Silvio. Garde ici le prisonnier et ne laisse entrer personne. Cette nuit nous le mettrons sur une barque, et tu le conduiras en lieu sûr.»
Le marché fut accepté. Ces deux hommes déshabillèrent Ezzelin; le juif pansa sa plaie avec beaucoup d'art et de soin. La nuit suivante, il fut conduit dans une île éloignée des Curzolari, et habitée seulement par des pêcheurs et des contrebandiers qui donnèrent asile avec empressement au pirate leur allié et à sa capture. Ezzelin passa plusieurs jours sur cet écueil, où les soins les plus empressés lui furent prodigués. Lorsqu'il fut hors de danger, on l'emmena plus loin encore; et enfin, à travers mille fatigues et mille difficultés, on le conduisit dans une des îles de l'Archipel qui était le quartier général adopté par les pirates depuis l'arrivée de Mocenigo dans le golfe de Lépante. Là Ezzelin retrouva Hussein et toute sa bande, et vécut près d'un an en esclave, refusant obstinément le trafic de sa liberté et de faire passer de ses nouvelles à Venise.
Interrogé sur les motifs de cette conduite singulière, le comte répondit avec une noblesse qui émut profondément Morosini et le docteur:
«Ma famille est pauvre, dit-il, j'avais achevé de ruiner mon patrimoine en perdant ma galère et mon équipage aux îles Curzolari. Il ne restait pour ma rançon que la faible dot de ma jeune soeur et la modique aisance de ma vieille tante. Ces deux femmes généreuses eussent donné avec empressement tout ce qu'elles possédaient pour me délivrer, et l'insatiable juif, refusant de croire qu'on pût allier à un grand nom un très-misérable héritage, les eût dépouillées jusqu'à la dernière obole. Heureusement, il avait à peine entendu prononcer mon nom, et j'avais réussi d'ailleurs à lui faire croire qu'il s'était trompé, et que je n'étais point celui qu'il avait pensé dérober à la haine de Soranzo. J'essayai de lui persuader que je n'étais pas de Venise, mais de Gênes; et, tandis qu'il faisait d'infructueuses recherches pour me trouver une famille et une patrie, je songeais à m'évader et à conquérir ma liberté sans l'acheter.
»Après bien des tentatives infructueuses, après des dangers sans nombre et des revers dont le détail serait ici hors de propos, je parvins à fuir et à gagner les côtes de Morée, où je reçus des garnisons vénitiennes secours et protection. Mais je me gardai bien de me faire reconnaître, et je me donnai pour un sous-officier fait prisonnier par les Turcs à la dernière campagne. Je tenais à convaincre le traître Soranzo de ses crimes, et je savais que, si le bruit de mon salut et de mon évasion lui arrivait, il se soustrairait par la fuite à ma vengeance et à celle des lois de la patrie.
»Je gagnai donc assez misérablement le littoral occidental de la Morée, et, au moyen d'un modique prêt qui me fut loyalement fait, sur ma seule parole, par quelques compatriotes, je parvins à m'embarquer pour Corfou. Le petit bâtiment marchand sur lequel j'avais pris passage fut forcé de relâcher à Céphalonie, et le capitaine voulut y séjourner une semaine pour des affaires. Je conçus alors la pensée d'aller visiter les écueils de Curzolari, désormais purgés de leurs pirates, et délivrés de leur funeste gouverneur. Excusez, noble Morosini, la triste réflexion que je suis forcé de faire pour expliquer cette fantaisie. J'avais vu là, pour la dernière fois de ma vie, une personne dont la chaste et respectable amitié avait rempli ma jeunesse de joies et de souffrances également sacrées dans mon souvenir; j'éprouvais un douloureux besoin de revoir ces lieux témoins de sa longue agonie et de sa mort tragique. Je ne trouvai plus qu'un monceau de pierres à la place où j'avais éprouvé de si vives émotions, et celles qui vinrent m'y assaillir furent si terribles, que j'ignore comment j'eus la force d'y résister. Pendant plusieurs heures, j'errai parmi ces décombres, comme si j'eusse espéré y trouver quelques vestiges de la vérité; car, je dois le dire, des soupçons plus affreux, s'il est possible, que les certitudes déjà acquises sur les crimes d'Orio Soranzo, remplissaient mon esprit depuis le jour où j'avais appris l'incendie de San-Silvio et le malheur que cet événement avait entraîné. Je gravissais donc au hasard ces masses de pierres noircies, lorsque je vis venir, sur un sentier du roc abandonné aux chèvres et aux cigognes, un vieux pâtre accompagné de son chien et de son troupeau. Le vieillard, étonné de ma persévérance à explorer cette ruine, m'observait d'un air doux et bienveillant. Je fis d'abord peu d'attention à lui; mais, ayant jeté les yeux sur son chien, je ne pus retenir un cri de surprise, et j'appelai aussitôt cet animal par son nom. À ce nom de Sirius, le lévrier blanc qui avait eu tant d'attachement pour votre infortunée nièce vint à moi en boitant et me caressa d'un air mélancolique. Cette circonstance engagea la conversation entre le pâtre et moi.