Chacun fait bien attention à ce que ma chambre soit silencieuse, mais on oublie qu’aujourd’hui j’ai l’oreille fine. Ces gens qui m’entourent finiront par se laisser prendre. Ah ! ils veulent jouer au plus malin ! soit. Les misérables ! ils ne se doutent pas de ma découverte. Si malade que je fusse, tout ce qui me forçait jadis à gémir avait surtout forme d’effroi. De cet effroi, je suis guéri et, depuis hier, je ne souffre plus que d’un mal que je soignerai tout seul : le désespoir.
La peur me donnait du délire, sans aucun doute, me chavirait la cervelle, ne m’accordait qu’une mémoire fragmentée, hallucinée, où mille souvenirs se brouillaient, mêlés à des images fausses. De mon désespoir, je serai maître, un jour, et, ce jour-là, je me vengerai.
Maintenant, je me souviens de tout et vous le dirai, peu à peu. Pour l’instant, la tâche importante est de vivre avec ma douleur, de la comprendre, de clairement la définir, en attendant l’heure où mes forces physiques permettront…
Ma cervelle est saine (je puis faire de tête des multiplications et des divisions assez difficiles.) Je suis donc sûr de vaincre. En outre, je possède un baume merveilleux dont je compte me servir comme d’une potion. Il me suffira de me rappeler ma vie avec Celle que vous savez.
… Non, non, je ne la nomme pas autrement, car je retomberais dans la peur. Si je la nommais, elle apparaîtrait aussitôt, elle me prendrait la main, elle se pencherait peut-être, pour me donner un baiser et je vous assure que la savoir auprès de moi me brouillerait l’esprit, sans retard. Il me faut donc garder mon esprit au repos, pour elle du moins.
Tenez ! faisons un traité d’alliance : décidons que, toutes les fois que je parlerai d’elle, vous ajouterez le nom de quatre syllabes, et je ferai de mon mieux pour ne le voir ni l’entendre…
Marché conclu ?
Pour le moment, je vais travailler à mon pensum quotidien. Ce matin, on a parlé près de mon lit ; j’ai retenu la phrase prononcée ; maintenant, il s’agit de l’inscrire sur une longue banderole de couleur attrayante, que je livrerai au vent. Parfois, les derniers mots disparaîtront dans un pli de l’étoffe, mais je saurai compléter ce qui manque ; parfois, tout sera visible.
On a dit :
« Au sujet de sa femme, il faudra être prudent. »
Je cite, naturellement, de mémoire. Laissez-moi peindre les neuf paroles, sur fond vert clair. Le travail sera vite fait.
La banderole s’est remise à flotter au vent, mais je ne veux pas lire l’inscription. Le vent ne tombe pas, elle restera donc visible, quelque temps. D’ailleurs, à la première occasion propice, je tâcherai de porter mon attention à tout autre chose, car la banderole m’inquiéterait par le mystère qu’elle implique. On n’affirme pas ainsi sans donner de raison : ce serait me traiter comme un enfant à qui ses parents interdisent, par prudence, les chocolats à la crème dont, à l’occasion, il se régale si volontiers.
Rencontre singulière : l’occasion propice que je réclamais pour dériver mon esprit, pour me distraire, en somme, se présente toute seule.
Où suis-je, au juste, à l’instant présent ? je ne le sais pas encore ; peut-être, dans une maison de repos, une clinique, un hôpital privé. Cette personne qui vient de passer au pied de mon lit, grasse, entre deux âges, la chevelure maintenue par un diadème triangulaire en toile, semble coiffée à la façon des infirmières, mais plus qu’elle, c’est la fenêtre qui m’intéresse et me propose l’occasion.
Vous ai-je dit que l’homme au lorgnon m’a relevé la tête en haussant de ses mains mon oreiller sur un autre ? Cela se fit hier soir. Reposer à plat devient vite insupportable et le paravent chinois, (pourquoi mon œuvre se trouve-t-elle ici ?… question à classer), étant toujours replié contre le mur, afin de m’interdire les voyages à bon marché en Extrême-Orient, mon champ d’horizon est augmenté vers le fond, dans cette pièce étroite et longue.
La chambre où je souffre doit être au troisième étage, sinon plus haut. Je n’aperçois rien de la rue, néanmoins je vois la maison d’en face et un appartement à mon plan. Les vitres ont des stores, mais, de temps à autre, si la lumière est allumée, là-bas, avant qu’on ne ferme les persiennes, de vagues formes m’apparaissent, des formes humaines qui se déplacent.
Allons ! voilà qui est décidé : je vais m’intéresser à ces êtres, je me mêlerai à leur vie et si je ne puis les distinguer suffisamment, je suppléerai en inventant. Surtout n’essayez pas de me défendre les quelques plaisirs innocents que je tente de m’octroyer. Ne collez pas sur les vitres du papier noir !
Ces gens seront mes amis. Chaque fois que je sentirai ma tête et mes yeux trop pleins de l’image que vous savez, je rendrai visite à mes voisins, vis-à-vis. Ils sont deux, en ce moment : un homme assez gros, assez grand, (je le déduis de la mesure probable des fenêtres,) une femme, plus petite et qui paraît mince.
Je vous suivrai, Monsieur, Madame…
Au fait, avez-vous des enfants ? Peut-être ne sont-ils pas rentrés encore de l’école, quoiqu’il soit bien tard, ou se livrent-ils à quelque fameuse partie, dans le fond de l’appartement.
Décision primordiale :
Monsieur Madame, je vais tout de suite vous baptiser.
Comment parler à des gens anonymes ? Parle-t-on à un mur sans décoration ? Nommés par moi, mes amis, dès demain, vivront davantage.
Chère Madame, je vous appellerai dorénavant Lucie, du nom de la petite paysanne qui fut mon premier modèle, qui me fit passer pour un criminel notoire et, par ailleurs, me rendit service. C’est donc là, déjà, un témoignage d’affection réelle, très respectueuse, que je vous prie d’agréer.
Vous, cher Monsieur, serez baptisé Maxime, d’après le deuxième prénom, à vrai dire, peu usité, de mon meilleur ami, Jérôme Devilliers que j’ai en quelque sorte perdu de vue.
Votre embonpoint, deviné à travers le treillis des stores, a suscité l’image de ce bon compagnon. Il faudra, d’ailleurs, que je parle bientôt de Jérôme, je n’y manquerai pas, mais il me semble, aujourd’hui, que Maxime vous convient admirablement. Serrez la main que je vous tends et, de grâce, ne vous éloignez pas trop des fenêtres.
Lucie… Maxime…
Cette petite conversation de début m’a rafraîchi la tête. Je puis m’occuper, quelque temps, d’autre chose. Chut ! n’intervenez pas : je saurai m’arrêter quand il faudra.
Mon stage à la banque me procure un certain agrément. J’y fais de nombreuses connaissances. M. Édouard Cernaux,le patron, se montre toujours cordial à mon égard. Peut-être ne conserve-t-il pas de sa cousine Valérie Duroy un souvenir enchanteur et veut-il me le faire sentir. Les travaux dont je suis chargé n’ont rien qui m’enthousiasment ou m’enivrent, mais je m’y plie sans difficulté manifeste. La comptabilité ne me rebute pas et la nécessaire connaissance de l’anglais m’est d’une acquisition facile, car les langues vivantes étaient les seules parties du programme où je montrais, jadis, un certain zèle. Le père Verdier avait presque l’air de s’en offenser, car il les tenait, ces études, pour secondaires, sinon superflues, et les enseignait mollement, au lieu que le professeur du collège d’où je fus renvoyé se servait d’une méthode habile qui donna de bons résultats. Je me plais en outre à causer en anglais avec le caissier-adjoint de la banque, un gentil garçon, anglais lui-même.
J’en rougis, mais je dois vous confesser tout de suite que je viens d’être lâche. J’habite encore l’appartement de ma tante : un bail fort long me le permet. Cet appartement où logent de tristes, de gris, de mauvais souvenirs, n’a changé ni par son atmosphère, ni par ses teintes. S’il m’arrive de m’en moquer, c’est de mauvaise grâce. D’ailleurs, j’ai conclu avec Angèle, la cuisinière, dont les services me restent assurés, un pacte à ma convenance. Elle garde, dans une pièce de débarras, donnant sur l’escalier de service, les deux chats et le perroquet.
« Mademoiselle les aimait tant ! »
Isidore, Paul, ni Virginie ne semblent se plaindre de ce coup d’état : la bonne Angèle les soigne par piété, par devoir, par dévouement à la mémoire de sa maîtresse disparue, bien que, de celle-ci, elle eut souvent à se plaindre… Sentiment complexe. Je ne mets jamais les pieds dans l’antre réservé à ces trois bêtes, jamais, je vous le jure, et les miaulements non plus que les jacassements ne franchissent le seuil de mon domicile particulier.
Oui, j’habite encore ma chambre à coucher à laquelle j’ai adjoint une petite pièce voisine, ancien cabinet de toilette devenu mon bureau. J’ai changé le papier des murs, les rideaux, la plupart des meubles, certain tapis d’un vilain jaune. Je possède aussi quelques planches fixées au mur ; elles me servent de bibliothèque.
Sans doute avez-vous déjà compris que seules les dispositions testamentaires de ma tante me permettent ces luxes divers, bien qu’elle ait fait des largesses à l’abbé Verdier et légué de nombreux souvenirs, (clairement désignés, afin que l’on ne se trompe point), à de vieilles dames dont le nom m’était connu mais qui me paraissent toutes du même modèle, aussi bien par le costume, la voix, le geste, que par l’expression.
Souvenirs de ma tante Valérie ! J’ai prié le photographe du coin de la rue de les immortaliser. « Touchante attention » s’est écrié je ne sais quel cousin. Ceux qui m’appartiennent sont réunis sur une table Louis-Philippe et je rêve déjà de peindre d’après eux, plus tard, une nature morte, ou d’en faire une pointe-sèche vigoureuse… Un jour, j’exposerai cela dans un cadre d’ébène :
Michel DuroyLe Goût de Tante Valérie
Il me semble que je deviens inutilement méchant, mais ne vous ai-je pas dit que mon ancien maître de dessin tenait de pauvres essais de caricature pour offensants ? Je crains qu’ils ne fussent surtout maladroits.
M. Cernaux, mon patron, est aussi devenu mon tuteur. Je n’ai qu’à m’en louer : il ne me gêne guère et me laisse la bride sur le cou. Je vais souvent dîner chez lui, nos causeries se prolongent…
Parfois, nous ne sommes pas seuls.