X

La guerre se termine par une victoire, une victoire que mes camarades seuls ont gagnée. Sans effort, je prends ma part de leur joie, je me l’assimile de grand cœur, en tâchant néanmoins d’être modeste… Me voyez-vous plastronnant d’un air avantageux et croyant avoir servi la patrie par de glorieuses coliques hépatiques ?… Je le répète, si vous le voulez bien, n’insistons pas.

Je suis rentré à Paris et, bien que le voyage eût lieu de nuit, je voyais déjà le soleil, ce soleil qui se voilait toujours de brume épaisse ou sur lequel l’ennui posait un éteignoir. Il m’aveugle aujourd’hui.

Le lendemain même de mon arrivée, je vais chez M. Cernaux, rentré lui aussi, blessé au bras à Salonique, déjà mieux portant, près d’être guéri, me dit-il. Puis il ajoute avec une simplicité qui m’effare :

« Écoutez, Duroy : j’ai comme une idée que vous verriez sans déplaisir ma sœur Madeleine… Vous la trouverez dans la pièce voisine. Elle vous attend. »

Madeleine !… Je pousse la porte…

« Je vous salue, Mademoiselle. Ah ! quelle joie d’être enfin ici ! Depuis si longtemps… »

Elle m’interrompt :

« Vous m’avez vraiment allégé la guerre, Monsieur Duroy. Malgré l’inquiétude que nous donnait mon frère, si lointain, quand je rentrais du petit hôpital qui m’occupait, en Provence, vos lettres me rendaient un peu de courage, et je vous en remercie. D’ailleurs, je les ai gardées. Un reproche, pourtant : quelle mauvaise mine vous me rapportez !… Voici mon frère :

« Édouard, regarde-le ! Tu ne lui trouves pas la figure d’un malade ?

— Madeleine a raison : votre tête ne me revient guère, Duroy. Il faut la remettre au point, et sans tarder !… Je comprends bien : vous avez fait une guerre pénible, ennuyeuse, austère, une guerre qui ne rendait rien : même pas la joie d’agir, mon pauvre garçon, et d’achever ce que vous aviez entrepris ! Toujours à demi malade !… Je crains que certaine demoiselle qui ne vous est pas tout à fait inconnue, non contente de lire vos lettres entre les lignes, se montrait encore indiscrète en écrivant de France à Salonique.

— Tais-toi donc, imbécile !

— Au lieu d’injurier votre frère, interjetai-je, avouez donc, Mademoiselle, que vous exagériez… Ou bien est-ce moi qui me suis mal fait entendre ?

— Vos lettres étaient pourtant fort claires !

— En tout cas, vous voyez en ce moment la tête d’un homme heureux… Je vous le jure !

— Heureux et surmené, dit Cernaux. Ne tâchez pas de vous contraindre, Duroy : comme chacun de nous, vous avez besoin de repos… et il me vient soudain une idée lumineuse ! Usant de mon droit de directeur de banque, je vous accorde, je vous impose un congé. Madeleine et moi avons le projet de rejoindre notre mère dans sa villa, près d’Hyères. Nous vous emmenons. Là-bas, devant les oliviers et les pins, au centre d’un jardin fleuri, vous aurez tout le loisir d’oublier. »

Puis il m’a serré la main et Madeleine a souri.

Comme cette conversation m’est restée présente !… Se passait-elle en plein soleil ? Enfin, avez-vous su donner son juste prix à la radieuse récompense que l’on m’octroyait ?

Madeleine… Je puis prononcer le nom de Madeleine ! Sans doute, en m’adressant à elle, j’emploie le vocable de cérémonie : Mademoiselle, mais lorsque je lui parle en secret, dans mon cœur, Madeleine, le nom de la jeune fille à qui toute ma vie est vouée, Madeleine s’offre à mes lèvres pour se laisser prononcer en silence.

Non, je n’ai plus besoin de banderole ni de mur crépi ! ce sont des soins superflus que de peindre ou d’inscrire le nom bien aimé ! Pourquoi ne puis-je, cependant, le murmurer, le prononcer de vive voix, le crier ?… Ah ! ne gâchons pas notre bonheur ! Je le murmure, ce nom, je le prononce, je le crie en moi-même… Cela suffit.

Veuillez ne pas me regarder, un moment. Détournez les yeux, je vous prie, du malade qui veut se reprendre…

Madeleine auréolée d’or. Madeleine aux nobles gestes, Madeleine aux douces mains, Madeleine dont le seul regard, lumineux et gris, fait revivre…

Je m’évanouis de bonheur !

Sans doute, la nuit a-t-elle été mauvaise. Je me réveille avec un violent mal de tête, mais on m’a posé sur le front, sous la nuque, des compresses très froides qui m’aident à penser, à jouir de mes pensées ensoleillées.

Tiens ! j’oubliais !… Qu’est-ce donc ?… Voyons, Michel Duroy, tu dérailles ! Ce sont les gens d’en face avec qui tu prétends être lié : l’un d’eux. Ils devaient te rendre service et te distraire, or je ne veux plus être distrait.

… Distrait à l’heure où j’ai tout compris, où je suis certain que mon chef, M. Cernaux, m’approuve et qu’il a depuis longtemps deviné l’amour de Madeleine ? Que ferais-je d’une importune distraction ?

Regardons, un instant par simple curiosité, comme le flâneur jette un coup d’œil, en passant, sur les boutiques.

Les gens d’en face ?… Maxime est seul. Il a relevé les stores. La pièce est éclairée ; il y marche de long en large.

Regardons bien, au contraire ! Maxime, je veux dire (ah ! me serais-je trompé ?) ce gros homme de très haute taille qui fait les cent pas, qui se promène comme une bête en cage… Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas Maxime ! Maxime était un être inventé à plaisir ; Maxime était un personnage de rêve, de cauchemar plutôt que de rêve. Je le vois très clairement : il allume une cigarette à son briquet, d’un geste que j’ai mainte fois remarqué…

C’est Jérôme !… Je vous jure que l’homme qui loge dans l’appartement de l’autre côté de la rue porte le nom de Jérôme Devilliers et qu’il passe pour un chirurgien très réputé !

Lui !… Quel hasard l’a mené là ? Il ne sait donc pas que je me trouve à quelques mètres, qu’une rue seulement nous sépare ? Certaines camaraderies en qui l’on avait foi se défont vite.

« Aussitôt rentrés à Paris, disait-il, quelle bonne amitié sera la nôtre ! et tu n’auras plus à rendre aseptique ma table d’opération. »

Il me traitait comme un égal, comme un ami. Ce temps est passé.

Un pareil abandon me dégoûte un peu : j’en ressens de la peine, trop de peine. Je ferme les yeux et veux retourner là-bas. Là-bas, à 949 kilomètres, par chemin de fer… Quand j’y serai, je ne penserai plus à Jérôme.


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