XII

Étrange apaisement…

J’ouvre les yeux assez tard : la pendulette m’a bientôt renseigné. Je me sens vite calme, ma tête est libre… 32 multiplié par 26, cela fait… 832. Je vais en profiter pour élucider un peu le problème d’hier. J’éviterai, si possible, de m’émouvoir. Je jouerai le rôle du monsieur que la question n’intéresse pas, qui cherche la solution comme celle d’un mot croisé lu à la fin de son journal.

En somme, je garderai mon sang-froid ; c’est la meilleure défense, car il m’en faut une, effective, facile à manier, si je veux vaincre l’ennemi bien armé, vigilant, qui me surveille et qui, pour avoir l’air de me soigner, se fait représenter par ce petit homme mince, au nez chevauché d’un lorgnon. Voilà l’ennemi.

Si malade, apparemment, il se peut que je délire, que je parle dans mon sommeil… L’ennemi en profitera pour me garder plus longtemps au lit, pour faire durer la comédie (lui seul, au demeurant, la trouve drôle,) et préparer son succès.

Résumons… Et d’abord, il est certain que l’on me cache Madeleine, Madeleine, ma femme. Voyez comme je me dis cela d’un air paisible : l’air de celui qui va se venger, mais dont le masque, bien sculpté, bien peint, a l’expression de la douceur !

Madeleine serait-elle encore chez sa mère, là-bas, près de la petite église où nous nous sommes mariés, en partant pour la Chine, l’église provençale dont elle m’a confié la décoration ? L’hypothèse n’est pas déraisonnable, mais cruelle, atroce par sa cruauté !

Ce matin, je verrais si bien Madeleine tout auprès de mon lit, causant à voix basse, après m’avoir réveillé par un baiser ! Jadis, ma femme et moi ne nous quittions guère. Je vais vous en donner tout de suite un exemple.

Après la longue traversée de Marseille à Saïgon, suivie de traversées plus courtes, pour visiter les succursales de la banque, où il me fallait accomplir ma charge d’inspecteur, il nous avait plu, partant de Hong-Kong, de retrouver en des voyages à cheval une liberté entière. Seule notre curiosité ou notre fantaisie dessinait la route à suivre.

Madeleine monte bien à cheval : elle le sait et faisait avec moi de rudes randonnées. Peu lui importait de coucher sous la tente, de manger dans une auberge de hasard. Nous chevauchions des journées entières, botte à botte, nourris de beaux paysages et en espérant pour le lendemain de plus beaux encore. A ce pays, nous demandions la pâture d’un quotidien conte de fées… Il ne nous le refusait pas.

Voulions-nous retourner en France, par hasard ? Un coup d’aile nous transportait au pied de la petite église où, certain jour, Madeleine m’avait paru si belle.

Je vous ai dit, n’est-ce pas ? que notre mariage s’était fait en famille, sans autres invités que ce Jérôme Devilliers dont il fut déjà question (Édouard Cernaux et lui nous servaient de témoins) et trois cousines venues de Marseille, assez gentilles mais un peu sages…

On ne peut pas chevaucher sans fin, si fort que l’on s’y plaise. Il y eut un long séjour à Pékin, où je me suis remis à mon travail de peintre, un voyage en divers lieux du Japon, après quoi nous rentrâmes en France, au bout de dix-huit mois.

Je ne regrette pas une heure de ce voyage : toutes furent belles, surprenantes, variées et chacune apportait sa griserie, son harmonie, son baume…

Aujourd’hui, seulement, quelque chose paraît avoir manqué.

Traverser la Chine comme nous le fîmes, ne rien rencontrer de ce qui hante les routes, les temples, les bois, l’empire entier et ne s’en douter que plus tard !…

Cet après-midi, couché dans mon lit, en France, des apparitions me sont révélées que nous avons dû croiser sans les voir. Je sais qu’elles étaient là et, sur le moment, nous n’y prenions point garde.

L’immense dragon tout en or, aux yeux d’émeraude, qui s’amusait, semblait-il, à prendre nos deux chevaux dans les lacets de sa mouvante queue…

L’oiseau couleur de perle, aux longues ailes, qui s’envola sous le nez de nos bêtes, vira lentement dans l’air, frôla d’une de ses molles plumes le visage de Madeleine, se perdit au sein de la brise qui soufflait, mais, avant de disparaître, laissa choir de sa griffe précieuse, baguée de rubis, une fleur faite d’aube qui, soudain, tomba en poudre dès, que sautant à terre, je l’eusse recueillie au bord de la piste que nous suivions.

Nous n’avons rien vu de ces spectacles et rien même de l’image vivante des dieux enclos dans les statues de pierre que nous regardions, l’un et l’autre, en nous extasiant…

Ne le regrettons pas : il se peut que Madeleine s’en fût effrayée.

Trois semaines à Hyères nous servirent à prendre l’air de notre pays, à savoir le respirer… mais, à ce moment, il me semble que j’ai perdu la mémoire. Je me souviens d’avoir revu ma belle-mère, se portant bien, mon beau-frère Édouard, venu de Paris en notre honneur. Je me retrouve moi-même, juché sur une haute échelle, pour étudier sur place les possibilités de ma future décoration de la petite église…

Tout en haut… sur l’avant-dernier échelon… Oui, j’en suis certain. Je regardais à droite, puis, dans ma main, un croquis rapide pris en Chine, sur mon album… (Je tiens mon sujet depuis longtemps !)

Madeleine, près de la porte grande ouverte de l’église m’indiquait du doigt les pans de mur, et me rappelle mes projets…

Je suis au sommet d’une échelle… Je parle à ma femme éclairée par un beau soleil, au seuil de l’église. Madeleine est vêtue de blanc ; elle porte un chapeau de paille… La couleur du ruban de ce chapeau se présente à mes yeux : un vert vif, un vert de sauterelle (aucun doute !) Quelle splendide lumière ! Je tourne un peu la tête pour mieux l’admirer…

Tout cela ne m’explique pas le moins du monde pourquoi on m’a séparé de ma femme, mais puisque, ce matin, je me sens assez calme, si j’essayais de faire une allusion à l’Ennemi qui, je pense, arrivera dans une demi-heure environ, une allusion lointaine qui lui laisserait deviner, sauf s’il est une bête, que toute sa stratégie ne vaut plus rien, du moment qu’elle est contrariée par la mienne ?

Mieux encore : je vais lui prouver mon bon sens en posant une question banale. Il y répondra certainement, grâce à cette banalité même. Cherchons la question que je devrai poser…

Ceci, je crois, pourrait convenir. Je viens de voir apparaître, en face, Maxi… je veux dire Jérôme ; or vous n’ignorez pas qu’à Paris, les médecins du même quartier se connaissent et Jérôme jouit d’une grande réputation ; on me l’a cité comme un chirurgien hors de pair.

Bon Dieu ! je ne pensais pas que Jérôme s’ingénierait à me rendre service, une fois de plus !

Je puis parler. Je parlerai doucement, tranquillement, comme si je demandais : « Docteur, faites changer, je vous prie, cette ampoule électrique qui me gêne, le soir, » ou bien : « Docteur, à quel jour de la semaine sommes-nous ? » afin qu’il s’imagine que je ne puis voir le calendrier, près de mon lit.

Je me répéterai d’abord la phrase, je la préparerai, à la façon d’un enfant bègue qui se force à bien prononcer, puis…


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