XX

Je préfère mon tourment d’aujourd’hui !

La colère se laisse mieux surveiller que la peur panique dont il faut subir l’appel hallucinant et qui m’entraîne, sans que je puisse même ébaucher une défense. La colère me mord, me griffe, me harcèle ; ses dents pointues se plantent dans ma chair, ses ongles la déchirent et des lambeaux pendent autour de moi, lambeaux de peau qui saignent et se collent ensuite, après avoir réussi leur petit effet. Il n’en reste pas moins que je suis dessous, bien vivant, et que ma tête n’est chaude que de rage aiguë.

Vous dirai-je qu’ils font des progrès étonnants ?

Je ne les savais si bien entraînés, ni l’un ni l’autre ! Ils me dispensent même de les surveiller : un coup d’œil, à certains moments du jour, me renseigne abondamment, l’évidence étant aisée à deviner.

Non content de m’avoir pris ma femme, Jérôme se délecte en l’amusant à sa manière. N’importe-t-il pas de soutenir le courage d’une épouse que les dures circonstances de la vie séparent de son époux ? Jérôme s’est chargé de cette tâche et s’en acquitte le mieux du monde, avec conscience.

Madeleine et Jérôme sont toujours sortis : ils rentrent peut-être à l’aube, quand je dors, mais je n’ai pas besoin de rêver pour savoir quel fut le programme de leur nuit, car il suffit, comme je le disais plus haut, de me rendre à l’évidence.

Jadis, Madeleine était toujours joyeuse : le plaisir de vivre se lisait dans ses yeux. Les journées passées à la campagne, dans les bois, s’émaillaient de fleurs fraîches, quand elle riait, et ce rire faisait naître de beaux reflets, lorsque nous allions en barque jusqu’aux îles.

Je lui faisais cependant un reproche… Ce reproche, Jérôme l’aurait-il surpris ? Ma femme n’aimait pas le monde ; les dîners en ville lui étaient insupportables et les soirées aussi. L’autre la changerait-il plus que je ne pus le faire ? Cette nuit, où il nous mena souper dans je ne sais quelle nouvelle boîte de Montmartre que l’on disait inégalable, au lieu de la divertir, l’attrista. Voir des gens se morfondre en riant, se donner soif en buvant et se réjouir du spectacle sinistre qu’ils fournissaient eux-mêmes, tout cela rendait Madeleine morose. Oh ! ces danses ébauchées entre des tables et des chaises !…

Je l’entends qui me parle, cette nuit-là :

« Danser avec des femmes louées pour avoir l’air de se divertir, le pourrais-tu, Michel ?

« De la place ! il me faut de la place pour danser et tu m’as dit que je dansais bien ! Notre salon en Provence, où l’on ouvre les fenêtres, au printemps, où l’on ne sent pas le tabac, mais les fleurs du jardin qui nous livrent leurs parfums, où l’on entend le souffle des brises, la voix du vent, le beau bruit de la mer, où la décoration n’est pas faite par de mauvais peintres, mais par des corolles encore tout épanouies, des branches de laurier et d’olivier !… Là, j’aimais danser jusqu’à l’aube. Les danseuses ni les cavaliers ne manquaient : Toulon n’était pas loin, et ceux-ci ne paraissaient pas s’exhiber, et celles-là ne bourraient pas leurs réticules avec des billets gagnés à la sueur de leur corps ! »

Voilà ce que disait Madeleine.

Jérôme écoutait et souriait de plaisir.

Comment s’y est-il pris pour gâter à ce point son caractère ? Il ne manque pas de savoir faire, mais la tâche était dure ! Il a donc habitué sa maîtresse aux sorties fréquentes, aux boissons des bars, à la basse noce. Il se garderait bien de danser lui-même, ayant peur de se rendre ridicule. Vous le voyez, n’est-ce pas ? de taille plus que normale (1 m. 87) large des épaules, épais et tenant dans ses bras cette femme mince, racée, une nymphe des temps modernes ?

Plus tard, Montmartre ne les a plus satisfaits : Madeleine mordait à l’appât. Il lui a fallu des bouges. On en trouvait, jadis ; on en trouve encore, facilement, où le semblant de joie s’avilit, où les femmes n’ont plus nom de femmes, avec leur fard d’un vilain rouge, leur peau graisseuse, leurs mains prenantes. Jérôme l’accoutume à ce nouveau plaisir et Madeleine oublie le parfum de ses violettes, la poudre d’or de ses mimosas, la chanson du flot qu’un grincement de phonographe étoufferait et l’haleine méditerranéenne que viendrait gâter ce gros cigare, mal tenu par une bouche grasse et lippue.

Je l’ai vu, ce spectacle de sa déchéance, je le vois, je l’ai casé dans ma mémoire. Madeleine ne rit plus ; elle rigole et Jérôme prend un air de brute, de mastodonte (on l’appelait ainsi), de mastodonte en goguette !…

Mais à quoi mènerait une rage chaude sans effet ? Je mets la mienne en glacière, dans la glacière d’un des bars de nuit où ils passent. Elle se réchauffera, au jour que je choisirai, à cette heure qui sonnera, qui ne sonne pas encore…

Eh bien, j’attends.

Vous dites que j’exagère, que je me plais à rêver le pire ? Donnez-vous donc la peine de la regarder ! Ce geste n’est pas un geste de Madeleine, c’est celui d’une garce, de la fille de bas étage que Madeleine, ma femme, est devenue.

Peut-être imaginez-vous que j’aspire à la réclame que me feront les journaux :

« Michel Duroy tue sa femme, Madeleine Duroy, dans un lieu de plaisir que la police surveillait. »

Ah ! mes pauvres amis ! (s’il m’en reste !) vous êtes loin de compte ! Certes j’abattrai Jérôme, cela importe peu ! mais je reprendrai Madeleine, je la modèlerai de mes doigts, j’effacerai la bave des baisers de l’autre, je tuerai, une seconde fois, l’amant qui l’a salie ; je le tuerai en elle, et Madeleine, mon ancien amour, me reviendra purifiée, après sa longue absence.

Amis qui me restez, amis qui vous cachez, amis que j’ignore ou que j’imagine, pensez-vous que je déraisonne ? C’est alors, amis indifférents, que vous ne savez pas aimer.


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