XXVI

Si je dormais, je descendrais l’escalier de la clinique ou, plutôt, mes jambes étant faibles, je prendrais l’ascenseur. Ensuite, je traverserais la rue de la Baume, j’irais demander des nouvelles de Madeleine, chez nous.

Va-t-elle s’endormir ? Si bien soignée qu’elle soit, on ne sait jamais ce qui peut arriver quand on a très, très envie de dormir. On a l’air de sommeiller, et puis…

J’ai traversé la rue ; j’aperçois la porte de ma maison. Quelle porte sinistre ! Ces draperies noires et les deux initiales M. D. Madeleine Duroy ! C’est cela : je ne me trompais pas ou, plutôt, j’avais bien deviné : elle est morte ; Madeleine est morte… Vous l’aviez compris, je pense.

J’entre chez la concierge :

« Madame Lebrun, ma femme est-elle morte ?

— Eh oui, mon pauvre monsieur ! mais vous pouvez aller la voir, la chère dame ! Je viens de faire une petite prière au pied de son lit. »

Je monte par l’ascenseur qui est très lent. J’ouvre avec mon passe américain : Madeleine a la manie (faut-il dire : avait la manie ?) des serrures très modernes. Les deux bonnes sont en deuil ; elles pleurent et se tamponnent les yeux. Quelques phrases, puis on me conduit chez Madeleine.

Madeleine est morte, toute blanche, contre l’oreiller, plus belle, plus divinement belle que jamais. Une main hostile, osseuse me serre le cœur et, dans ce cœur, le sang s’arrête.

Morte… mais elle est restée les yeux grands ouverts. L’ami qui a recueilli son dernier soupir a voulu me laisser son dernier regard, à moi qui l’aimais.

Je m’agenouille auprès d’elle.

« Madeleine, tu étais toute ma vie, le meilleur de mon âme, le parfum de ma pensée ! Ta chevelure semblait faite d’un reflet de soleil sur un beau vase d’or.

« Viens, Madeleine, mon épouse chérie : ne reste pas couchée dans notre chambre ! Des gens voudront s’approcher de toi, te coucher au fond d’un cercueil, le poser sur un corbillard, pour enfin t’emporter !

« Laisse-moi t’emporter moi-même, dans mes bras. Je te chercherai la plus belle sépulture, la plus douce à ton beau corps. Nous la choisirons ensemble… Le veux-tu, mon amour ? »

Et Madeleine, afin de me dire que son désir était le mien, ferma doucement ses yeux gris d’ardoise et m’offrit ses lèvres, entr’ouvertes par un souffle que je sus recueillir, un souffle embaumé de bonheur.

Alors je l’enlaçai, sûrement, avec vigueur, avec confiance, et nous partîmes, aspirés au dehors par le vent d’une ardente et tendre musique, dont les arpèges nous aidaient en notre envol, nous entraînaient suivant le rythme de l’air et nous ravissaient vers d’autres cieux.

J’avais pressenti sa secrète pensée : nous allions, tous deux, là-bas, vers sa Provence aimée. C’était là-bas qu’elle voulait sommeiller pour toujours.

Ah ! que ne pouvait-elle entendre ce que les beaux oiseaux chantaient, quand nous passions, ni respirer les fleurs aériennes qui lui présentaient leurs parfums, ni voir les magnifiques jeux de lumière dont le soleil, en son honneur, se plaisait à orner la nuée rose et grise qui nous soutenait ! Enfin, perçus de très haut, ce furent les flots de la mer, les vagues, les roches rouges, l’écume et les reflets de la Méditerranée, si chère à Madeleine, et nous fûmes posés, l’un et l’autre, dans un beau jardin que, l’un et l’autre, nous connaissions.

Où lui choisir, dans ce jardin, le lieu de son repos ? J’errais, la portant toujours et ne sachant me décider, quand j’aperçus, à quelques pas, trois hommes appuyés sur des bêches et qui me faisaient signe.

« Ici, me dirent-ils d’une même voix sereine, d’une voix de légende qui vivrait encore ; ici, Madeleine dormira son dernier sommeil en béatitude et en paix. Nous avons creusé nous-mêmes sa tombe non loin de son église, et la terre qui la couvrira lui sera légère comme un duvet : nous vous le promettons tous les trois. »

Chacun des trois vint baiser pieusement la main de Madeleine et chacun, ayant baisé la noble main, si fine, si longue, si belle en son geste immobilisé, offrit à Madeleine un présent.

Melchior lui offrit une médaille en électron qui portait à son avers le profil de Vénus et à son revers une branche de laurier.

Balthazar lui offrit une toile d’araignée en or, par où filtrait un peu de clair de lune.

Gaspard lui offrit un oiseau bleu d’azur qui se percha sur mon épaule et se mit à chanter pour Madeleine un chant que les mortes peuvent entendre et dont le son leur rappelle toujours la voix de l’homme qu’elles ont aimé…

Après quoi, les trois Mages me la prirent des bras et, doucement, comme ils eussent mis un enfant au berceau, la déposèrent dans sa tombe.

Puis les rois mages appelèrent, en notes claires, une brise qu’ils avaient conviée et la brise couvrit d’une poudre impalpable, en pollen de mimosas, le corps de ma bien-aimée, puis ne cessa de souffler de l’or que la fosse n’eût été comblée.

Alors la brise et les trois rois s’en furent, afin de me laisser pleurer.


Back to IndexNext