XIV

Le lendemain, quand je me levai, M. Galoin était déjà parti. Il m’avait simplement laissé un mot. Il me disait que, sans doute, il ne reviendrait pas avant le soir. Je retrouvai Blanche dans le hall de l’hôtel, et je lui racontai ce que, la veille, l’inspecteur m’avait dit de son voyage à Toul et de ses recherches à Londres.

Blanche m’écouta avec passion; elle retrouvait enfin en M. Galoin l’image traditionnelle du détective. Je ne lui parlai point de la partie de la conversation qui la concernait. J’étais gêné, on le conçoit, de lui en dire quelque chose.

Nous sortîmes ensemble dans Londres, et nous allâmes nous promener au Jardin Zoologique. Vraiment j’éprouvais un bien-être parfait à marcher à côté de Blanche, du même pas. Quand elle le ralentissait un peu, c’était un prétexte pour lui prendre doucement le bras et pour me rapprocher d’elle.

Je ne voulais pas songer à ce qui adviendrait aussitôt que nous rencontrerions Larcier; je ne voulais pas m’imaginer qu’il faudrait quitter Blanche et cesser de passer avec elle toutes les heures de la journée, comme j’en avais acquis la douce habitude depuis quelques jours. A un moment, comme nous allions l’un à côté de l’autre, dans une allée déserte, je la regardai. Elle leva les yeux. Son regard rencontra le mien. Ce fut comme un contact physique. Nos yeux gênés, presque blessés, se détournèrent aussitôt et nous marchâmes quelques instants en silence. Nous arrivâmes au tournant de l’allée où se trouvaient plusieurs promeneurs. Ce fut à la fois un soulagement et une déception de ne plus être seuls, mais je sentis très bien, et elle dut sentir, elle aussi, qu’à la prochaine occasion, cette gêne intime s’accuserait encore. Nous prîmes une auto pour sortir du Zoological Garden, mais nous avions beau être seuls dans la voiture, ce n’était pas l’isolement absolu; il y avait du monde qui nous croisait et la voiture était ouverte.

Elle nous arrêta à Regent street, et nous en descendîmes pour regarder les boutiques, dont chacune retenait l’attention de Blanche.

C’est alors que je me dis qu’un jour ou l’autre, nous retrouverions Larcier... Bien qu’il ne se fût rien passé de grave entre Blanche et moi, j’avais comme une espèce de remords. Peut-être même, qui sait? allions-nous rencontrer notre ami tout à coup... Londres est grand, mais, en somme,le quartier que les Français fréquentent est très restreint, et, malgré les précautions que Larcier devait être obligé de prendre, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’il fût attiré par ce coin de la ville où reviennent naturellement tous les continentaux.

Tout à cette idée que nous pouvions nous trouver d’un moment à l’autre en présence de Larcier, j’eus comme un tressaillement quand je m’entendis appeler par mon nom.

Je vis devant moi un jeune homme blond, élégant, que je ne reconnus qu’au bout d’un instant. C’était M. de Simond, lieutenant dans mon régiment, qui suivait les courses et qui se trouvait à Londres pour assister au meeting d’Epsom.

—Mais qu’est-ce que vous faites ici, mon brave ami? me dit-il après avoir salué Blanche Chéron d’une inclinaison de tête soigneusement polie.

Un peu embarrassé, je lui expliquai le but de mon voyage.

Il me dit que j’avais peut-être tort de me donner tant de mal, que je ferais mieux de revenir au régiment auprès de mes camarades, et de reprendre ma vie habituelle, afin de faire peu à peu le silence sur cette affaire déplorable.

—On est très monté là-bas, me dit-il, contre Larcier, je n’ai pas besoin de vous le dire, mais aussi un peu contre vous. Je ne sais pas exactement ce qui se passe parmi les sous-officiers, mais j’en ai cependant un écho à notre mess. Vous savez, aux écuries, les officiers causent avec leurs maréchaux des logis, si bien que, quand nous nous réunissons à l’heure du déjeuner, nous sommes un peu fixés sur l’état des esprits...

... Qu’on dise pis que pendre de Larcier, cela ne me paraît que trop juste. Je sais bien qu’on a des tendances à tomber sur un homme qui s’est mis au ban de la société, mais enfin, c’est un criminel, ungrand criminel, et tout ce qu’on dira ne sera jamais complètement injuste. Seulement, ce qui m’ennuie très sincèrement, ce qui ennuie quelques-uns d’entre nous, c’est de voir que, vous, vous soyez mis dans le même sac. Je vous dis les choses un peu brutalement.

J’ai gardé un bon souvenir de vous, n’est-ce pas? Je vous ai fait faire une partie de vos classes, et je vous ai eu deux mois sous ma coupe quand j’ai commandé le peloton des élèves brigadiers. Je ne vous passe pas de pommade, mais je vous ai toujours considéré comme un gentil garçon capable de faire un excellent sous-officier et même davantage, si vous aviez l’idée de préparer Saumur... Je peux donc me permettre de vous dire que je ne suis pas content de ce que j’entends autour de moi sur votre compte. Cela n’a rien de précis, évidemment... On ne prétend pas que vous avez été le complice de Larcier... Seulement, on a des façons de parler de vous qui ne sont pas aimables, moins dans ce que l’on dit que par le ton qu’on y met. Si vous étiez là-bas, mon ami, je suis persuadé que cela changerait les choses. Vous absent, on continue à dire que vous êtes parti on ne sait où, à la recherche de Larcier... J’ai même entendu insinuer que vous saviez parfaitement où il était, et que vous étiez tout bonnement allé le retrouver... On n’affirme pas positivement que vous êtes en train de partager avec lui le produit de son crime, mais si on ne dit pas ça, on ne dit pas le contraire.

Elle est très bien, cette petite femme, reprit-il à voix basse, en me désignant Blanche, qui, pour nous laisser causer tranquillement, s’était arrêtée à quelques pas, à une devanture, qu’elle examinait avec beaucoup d’attention.

J’inclinai la tête sans répondre. Il ne me convenait pas de donner à M. de Simonddes informations plus détaillées sur le compte de Blanche.

—Sans blague, continua M. de Simond, vous ne savez pas où est Larcier?

—Non, mon lieutenant, je vous assure.

—Eh bien, mon ami, croyez-moi, ne vous attardez pas, et revenez là-bas, vous savez. Il faut tenir compte un peu de l’opinion du monde. Une fois qu’on a commencé à dire du mal de quelqu’un, et à se faire une mauvaise opinion de lui, c’est très difficile aux amis de faire revenir les gens sur leur idée. Rentrez donc à Nancy.

J’écoutais parler le lieutenant. Il s’exprimait comme un homme du monde d’une intelligence moyenne, qui aime bien parler, dire des choses sentencieuses. Il occupait ainsi, en discourant avec une autorité satisfaite, les quelques instants qu’il avait à tuer en attendant le moment de déjeuner et de partir pour les courses.

Il me demanda si je n’irais pas à Epsoml’après-midi. Il y avait perdu deux cents livres la veille. Il me parla du spectacle de l’Empire et de l’Alhambra, et m’invita à aller le voir à l’hôtel Carlton, si j’étais encore à Londres pour quelques jours.

Je vis qu’il n’était pas trop préoccupé par les conseils et les indications qu’il m’avait données. Je lui en sus gré. Tout de même, en le quittant, j’étais très irrité contre les sous-officiers de mon régiment. Il y avait longtemps que j’étais parti de là-bas et cette entrevue avec M. de Simond rafraîchit mes souvenirs.

A vrai dire, je n’étais pas ennuyé de ce qu’ils disaient de moi; mais cette espèce de haine méchante et satisfaite de tous ces gens pour Larcier m’inspira pour eux une aversion violente. Et plus vivement encore, je désirai retrouver Larcier, pour avoir de son crime l’explication que j’attendais. Mais arriverais-je jamais à confondre tous ces malveillants?

Nous déjeunâmes, Blanche et moi, dans un restaurant du Strand, très mouvementé et très pittoresque, et nous nous amusâmes beaucoup de nos efforts malheureux pour nous faire servir par ces Anglais, exactement selon nos souhaits.

Puis nous allâmes passer une partie de la journée à la National Gallery et, comme c’était mercredi, nous assistâmes à la matinée d’un théâtre.

Londres nous fatiguait un peu. Aussi, après la matinée, vers cinq heures et demie, au lieu de continuer à nous promener dans Regent street et dans Piccadilly, nous rentrâmes machinalement à l’hôtel, pour voir, soi-disant, s’il y avait du nouveau.

Arrivé là, je décidai d’écrire une lettre à ma famille. Comme je n’avais pas de papier à lettres, Blanche m’invita à venir en prendre dans sa chambre.

C’était une large chambre claire, à deux fenêtres, meublée d’un grand lit de cuivre,d’une armoire anglaise en noyer ciré, et de plusieurs sièges et fauteuils en faux style Empire.

Au lieu d’écrire, nous nous assîmes chacun sur ces fauteuils. Quand notre fatigue fut un peu calmée, nous nous aperçûmes que nous étions seuls, et notre embarras recommença.

Blanche s’était levée; elle était allée ouvrir un petit secrétaire. Je me levai aussi, je m’approchai d’elle, et je restai à côté, debout, sans rien dire. Puis, brusquement, en lui passant une main derrière la tête, j’approchai de mes lèvres sa tempe et ses fins cheveux blonds.

A peine lui eus-je donné ce baiser furtif que nous restâmes à nous regarder comme deux coupables. J’étais comme exténué d’émotion. Je revins m’asseoir sur un des fauteuils. Elle s’assit sur l’autre. Je la regardai, et lui dis:

—Pardonnez-moi! C’était impossiblede me taire plus longtemps. Il arrivera ce qu’il arrivera. Ce n’est pas impunément qu’on peut rester pendant de longues heures auprès d’une femme comme vous. J’ai pris l’habitude de vous. Je sens que je vous aime, c’est-à-dire je le sais maintenant, mais je le sens depuis longtemps.

—C’est très mal! Oui, c’est très mal!

Je me figurais que j’étais très malheureux et très torturé, mais je n’en étais pas sûr, car je sentais que Blanche m’écoutait. J’éprouvais aussi une impression que je ne voulais pas reconnaître et qui peut-être était un sentiment de grande joie. J’aimais Blanche. Il me semblait qu’elle m’aimait aussi. Mais qu’est-ce qu’une joie dont on ne peut se rendre compte? Et, du moment qu’on s’imagine être torturé et malheureux, c’est qu’on l’est réellement.

Je me levai au bout d’un instant. Je serrai la main de Blanche, sans oser la porter à mes lèvres, et je lui demandai lapermission de m’en aller, car j’étais trop troublé.

Je descendis l’escalier et je sortis de l’hôtel. J’arrivai jusqu’à Trafalgar square, presque sans m’en rendre compte. Je fis l’inventaire de ce qui s’était passé, et je me trouvai infâme à l’idée que j’avais trahi ce malheureux Larcier. Je pensais que Blanche et moi, il faudrait nous séparer, cacher au fond de notre cœur le secret de notre faiblesse.

J’étais encore assez jeune pour m’exalter pendant quelques instants en pensant à ce sacrifice. Mais je savais très bien que la joie morale d’un sacrifice aussi méritoire était tout de même d’assez courte durée, et j’entrevoyais déjà le moment où, séparé à jamais de Blanche, je mènerais une existence morne et désolée. Le régiment me semblait odieux, et d’autre part, que ferais-je dans la vie civile?

Il ne m’était pas encore arrivé de vivreauprès d’une femme d’une façon aussi continue. Et d’ailleurs, je n’avais trouvé personne dont le caractère répondît si bien à mes goûts. Jusque-là, ma vie était assez heureuse parce que je n’avais pas connu cela, mais maintenant je ne pourrais plus m’en passer. J’étais comme ces malheureux qui supportent très bien le froid tant qu’ils ne se sont pas approchés du feu.

Maintenant que Blanche était entrée dans ma vie, et que j’avais connu le charme rare d’avoir auprès de moi une compagne, cette compagne, il m’était impossible de reprendre mon existence d’autrefois.

Nous nous retrouvâmes, Blanche et moi, à la table du restaurant de l’hôtel; je lui tendis la main, elle me tendit une main glacée. Nous nous assîmes sans rien dire, de chaque côté de la table, en attendant M. Galoin.

On nous apporta une lettre de lui. Il ne viendrait pas dîner. Il nous disait de nousmettre à table sans l’attendre. Il dînerait ailleurs et serait à l’hôtel avant neuf heures. Et le mot ajoutait simplement: «Tout est en bon chemin.»

—Pour qu’il écrive cela, dis-je d’une voix altérée, il faut qu’il soit près d’aboutir.

—Oui, dit Blanche... Quand il est dans le doute, il ne s’avance pas autant.

Nous parlions, l’un et l’autre, d’une voix indifférente,—d’une fausse voix toute changée. Puis, c’est à peine si nous dîmes un mot jusqu’à l’arrivée de M. Galoin. Un peu avant neuf heures, en regardant du côté de la fenêtre, je le vis dans la cour de l’hôtel; il se dirigea vers la salle à manger. Il entra, et tout de suite sa physionomie satisfaite nous causa, à Blanche et à moi, une grande impression d’angoisse. Larcier était retrouvé; l’échéance était arrivée, et le moment d’obéir à notre devoir...

M. Galoin s’assit et me dit:

—Il se peut que ce soir j’aie besoin devous pour une confrontation. J’ai télégraphié à Paris. Paris a télégraphié au juge d’instruction de Toul et j’attends d’un moment à l’autre un mandat d’amener. On arrêtera l’assassin suivant la loi anglaise, c’est-à-dire qu’on le mettra en sûreté en attendant que les juges d’ici aient statué sur son cas et maintenu la valabilité de l’arrestation. L’important est qu’il soit sous clé.

Nous étions suffoqués, Blanche et moi, en l’entendant. Comment? nous avions été chercher cet agent à Paris pour qu’il arrêtât notre ami?... C’est nous qui nous étions substitués à la police pour faire payer à Larcier le prix de son crime?... Je regardais M. Galoin sans comprendre...

Il savait pourtant pourquoi nous nous étions mis à la recherche de Larcier... J’avais bien expliqué à Rocheton, mon ami du ministère de l’Intérieur, que je voulais un détective pour m’aider dans mes recherches, mais qu’il ne fallait pas que ce détective eût une mission officielle...

Je regardai M. Galoin, et ne sus que lui dire:

—Je ne veux pas qu’on arrête Larcier!

C’est alors qu’il me regarda—et cette seconde, je ne l’oublierai jamais—et qu’il me dit simplement:

—Il n’est pas question d’arrêter votre ami Larcier. Il est question d’arrêter un assassin... Il s’agit d’arrêter Bonnel...

—Bonnel?...

—Oui, Bonnel... l’assassin de Larcier...

Nous nous étions tus. M. Galoin nous raconta ce qui suit:

—En arrivant à Toul, je m’étais rendu tout de suite à la maison du crime et j’avais fait demander par des gens du voisinage le commissaire de police, en lui disant que j’étais envoyé par la Sûreté. Il vint assez vite, et nous parcourûmes ensemble la maison du crime. C’est à ce moment que je découvris dans le grenier les papiers dont je vous ai parlé. Je n’y attachais pas encore une très grande importance, et je ne me rendis compte de ce qu’ils valaient que lorsque j’examinai les vêtements de Larcier. Ils étaient déposés au greffe, avec les autres pièces à conviction, et j’obtins, assez difficilement d’ailleurs, un mot du juge d’instruction, pour qu’on me laissât regarder de très près ces vêtements, ou plutôt les morceaux de ces vêtements—car il faut que je vous parle ici d’une particularité intéressante, et dont les journaux n’ont pas fait mention—c’est que la tunique était tailladée. J’examinai les morceaux de drap qui, par endroits, adhéraient à la doublure, et je fus frappé d’un détail qui avait échappé, je crois, à la sagacité de M. le juge d’instruction: les vêtements avaient été bien lavés, mais c’était surtout du côté de la doublure de satinette grise. Aucune trace de sang n’y demeurait; mais je vis, sur le contour de la tache qu’y avait laissée l’humidité, un léger liséré brunâtre. Je pensai donc que ces vêtements avaient été tachés de sang sur la doublure...

Pourquoi l’assassin s’était-il ainsi taché?Je rapprochai ce fait de la disparition du cadavre, puis je rentrai précipitamment à l’hôtel, où j’examinai une partie des papiers que j’avais dénichés au grenier.

C’est dans ces papiers que je découvris les noms de quelques correspondants de Bonnel, et particulièrement de ce Hilbert, sur qui j’ai enfin mis la main.

Parmi ces adresses, se trouvaient aussi celles de deux ou trois maisons de banque de Paris.

Je pris le train de nuit, de façon à être à Paris de très bonne heure, puisque nous devions partir à quatre heures pour Londres. D’ailleurs, si mon enquête n’avait pas été suffisamment avancée à ce moment-là, je vous aurais prié de remettre le voyage, ma présence à Paris étant nécessaire.

C’est grâce aux deux ou trois visites que je fis avant de vous retrouver à la gare du Nord, que je pus reconstituer la vie de Bonnel...

Je n’avais pas communiqué mes impressions au juge de Toul, puisque celui-ci avait son idée, et il ne faut pas contrarier les gens... mais ma conviction était faite.

Etant donné ce que vous m’aviez dit, j’étais sûr désormais que Larcier était venu demander ses comptes de tutelle à son oncle, et mes investigations m’avaient prouvé que le vieux Bonnel était à peu près ruiné... J’ai très bien pu reconstituer sa vie pendant ces dernières années...

Ce qui perd des scélérats comme ce Bonnel, c’est qu’ils ne sont pas tout à fait des scélérats. Il y a chez eux beaucoup plus de négligence, d’imprudence et parfois de guigne, que de scélératesse.

Il y avait seize ans que le père Bonnel, pour la première fois, avait été sollicité par un de ses amis pour une affaire de bourse qui devait donner des résultats extraordinaires. Il perdit ce jour-là cinquante mille francs, qu’il était sûr de pouvoir rétablir, et qui faisaient partie de l’actif des mineurs Larcier. C’est pour rattraper ces cinquante mille francs malencontreusement perdus que Bonnel, pendant seize ans, s’acharna à spéculer; non pas avec une déveine persistante, car il se serait peut-être arrêté, mais avec des alternatives de chance et de malchance qui, même dans les meilleurs moments, le laissaient assez loin du pair pour qu’il n’osât pas s’arrêter, et pour qu’il repartît encore à la recherche de ce qui lui manquait pour combler le déficit.

Après douze ans de lutte, le capital des enfants Larcier se trouva complètement anéanti. Il y avait quatre ans que Bonnel empruntait pour envoyer à Mᵐᵉ Larcier et à ses enfants les intérêts dont ils avaient besoin pour vivre.

Dès lors, le père Bonnel s’enfonça dans toutes sortes de combinaisons, réussit à trouver quelques clients qui lui confiaient des fonds qu’il hasardait, soi-disant, dansdes spéculations, et pour lesquels il donnait de soi-disant dividendes de quinze à dix-huit pour cent. C’était, bien entendu, le capital qui lui servait à payer ces arrérages, et à servir en même temps toutes les rentes en retard qu’il devait envoyer à Mᵐᵉ Larcier.

Il trouva pas mal d’argent autour de lui et grâce à ses combinaisons, il aurait pu se soutenir pendant une dizaine d’années encore peut-être. Mais il voulait spéculer, avoir l’espoir de rembourser. Il ne voulait pas se résoudre à être un escroc à ses propres yeux. Aussi continuait-il à spéculer, espérant toujours qu’il mettrait la main sur le renseignement précieux, sur l’affaire magnifique qui le tirerait d’un seul coup de ses embarras et lui permettrait de faire honneur à ses engagements.

Depuis six mois il amusait la mère de Larcier avec des promesses, pour éluder les demandes de rentes en retard qu’elle lui réclamait.

Quand Larcier arriva, le soir, à la porte de son tuteur, il sonna trois fois avant qu’on vînt lui ouvrir. Puis le vieillard descendit lui-même. Il eut un sursaut en voyant son pupille. Il bredouilla quelques mots pour expliquer qu’il n’avait pas de domestique. Le vrai est que son unique bonne était partie depuis une quinzaine, et qu’il avait pris, pour la remplacer, une femme de ménage qui ne venait que le matin.

Le père Bonnel préparait lui-même son dîner: des œufs et de la charcuterie. Les voisins savaient qu’il vivait très simplement, mais ils attribuaient cette économie à une certaine rapacité, et son renom d’avarice ne faisait qu’accroître la confiance des personnes qui lui avaient remis des fonds.

Il emmena Larcier jusque dans sa salle à manger, et ne songea qu’au bout d’un instant à lui demander s’il avait dîné.

Larcier cherchait à dire des paroles vagues, préoccupé de l’idée qu’il avait à demander de l’argent, et ne se doutant pas que son vieux tuteur était encore plus tourmenté.

Il accepta de se mettre à table...

On ne peut pas savoir exactement à quel moment Larcier parla au vieillard de ses comptes de tutelle. Il est probable que ce fut après dîner. L’autre dut être affolé par cette mise en demeure. Puis il monta avec son pupille dans son bureau qui se trouvait à l’étage supérieur.

Il y eut, sans doute, une préméditation, extrêmement courte et rapide... Il me semble qu’il faut admettre l’idée de la préméditation, parce que Bonnel devait apercevoir les avantages de la disparition de Larcier et de sa propre disparition; en tuant Larcier, il se débarrassait d’un créancier gênant. En se tuant lui-même d’apparence, il se débarrassait de tous ses créanciers. En enlevant tous ses papiers, il faisait disparaître les traces de ses escroqueries...

Il est certain, selon moi, que Larcier aété frappé dans le bureau de son tuteur, pendant qu’assis à table il attendait que le vieillard prît place sur son fauteuil et étalât devant lui les papiers qu’il était allé chercher dans son secrétaire. Le secrétaire se trouvait derrière Larcier... J’ai visité le bureau. Les sièges n’étaient plus à la place qu’ils occupaient au moment du crime, mais j’ai vu que, normalement, Larcier avait dû se placer en face du fauteuil de Bonnel, par conséquent de l’autre côté du bureau, soit entre le bureau et le secrétaire, et Bonnel a dû prendre, dans son secrétaire qu’il a ouvert, une arme, un couteau... Il s’est vu tout à coup derrière Larcier; l’occasion s’offrait à lui, et il a donné dans le dos du jeune homme un coup de couteau qui a dû amener une mort immédiate. La tunique devait se trouver percée dans le dos, à gauche. Mais le trou fait par l’arme eût fourni une preuve accablante contre Bonnel. Aussi a-t-il pris soin de couperavec un ciseau l’étoffe de la tunique en différents sens, ce qui a fait croire au magistrat instructeur que l’assassin avait eu d’abord l’intention de brûler la veste compromettante, et qu’il y avait probablement renoncé, parce que cela lui semblait un peu long. Le juge a bien fait réunir les différents morceaux de la tunique, mais il ne les a pas fait mesurer. Il aurait pu constater que le côté droit se trouvait plus étroit que le côté gauche, parce que la lame avait produit un trou régulier, et que, pour faire disparaître cette trace, l’assassin avait coupé une bande mince d’étoffe qu’il avait emportée probablement avec lui, pour la jeter quelque part, ou pour la brûler. Cette dernière hypothèse est moins probable que l’autre, car j’ai examiné la cheminée et je n’ai trouvé aucune espèce de cendres.

Qu’est-ce que Bonnel a fait du corps de Larcier? Nous n’en savons rien, et Bonnel seul, si nous mettons la main sur lui, pourranous le dire. La vérité, c’est qu’on n’a pas procédé, sur ce point, à des recherches minutieuses. On s’est contenté de regarder si le cadavre n’avait pas été enfoui dans le jardin. On a examiné également une pièce de terre que possédait le vieux Bonnel, qui est située à deux kilomètres de là. Si l’on se donnait la peine d’explorer le pays, on trouverait peut-être le corps, soit dans la rivière, soit dans l’un de ces fossés recouverts d’une espèce d’aqueduc pour l’écoulement des eaux, comme il y en a beaucoup de ce côté-là. Nous aurons probablement tous les détails en mettant la main sur Bonnel.

Le crime aura dû être commis assez tôt dans la soirée. Comme l’assassin n’a pris le train qu’à quatre heures trente du matin, à la petite gare près de Toul, il a eu quatre ou cinq heures devant lui pour préparer cette fausse piste et faire disparaître le corps. N’oublions pas qu’après avoir tué Larcier, Bonnel l’a fouillé et a trouvé dans sa pochela procuration que Mᵐᵉ Chéron avait donnée à la victime. C’était assez imprudent de toucher cet argent, mais il est probable que l’assassin n’avait aucune ressource et qu’il a préféré courir ce risque que de mourir de faim. Il s’est donc fabriqué pour lui une fausse procuration au nom de Marteau... Il est bien certain que Marteau et Bonnel ne font qu’un.

Pour toucher de l’argent, il me semblait extraordinaire que l’assassin eût pris un complice. C’est la première circonstance qui ma donné l’éveil. Certes, l’assassin avait besoin de cet argent. Certes, si cet assassin eût été Larcier, il eût été dangereux pour lui, étant donné que l’affaire était connue, d’aller voir aussi ouvertement un homme d’affaires de Paris...

Voilà donc pourquoi j’étais persuadé que si nous retrouvions Marteau nous retrouverions Bonnel... Nous l’avons d’ailleurs retrouvé... J’ai enfin, hier, mis lamain sur Hilbert, qui habite à deux pas d’ici, près du Soho square. J’avais pris des renseignements sur ce Hilbert qui a une réputation assez fâcheuse. Il était bien possible que Bonnel se fût confié à lui, ayant besoin de lui pour des affaires encore en train.

Il était dangereux d’aller chez Hilbert et d’obtenir de lui des renseignements qu’il ne m’eût sans doute pas donnés; le meilleur parti était de suivre Hilbert, ou de s’aposter aux environs de sa porte pour le cas où Bonnel viendrait lui rendre visite.

J’étais donc en faction depuis dix heures du matin, aussitôt après avoir eu l’adresse de Hilbert par le marchand de tabac que j’ai retrouvé. Vers onze heures et demie, j’ai vu Hilbert sortir de chez lui. Je me suis attaché à ses pas. Il est allé à la gare de Waterloo où il a pris le train pour Claremond. A la gare de Claremond, un homme âgé l’attendait, en qui je reconnus Bonnel.

Je ne sais pas ce qu’ils sont allés manigancer dans une maison du village, mais moi, je me suis mis en faction à l’auberge voisine, et, quand ils sont repartis prendre le train, je me suis trouvé derrière eux, en faisant, naturellement, tous mes efforts pour me dissimuler. C’était d’autant plus difficile que je voulais avoir l’oreille au guet.

J’avais envoyé une dépêche à Paris pour obtenir un mandat d’amener. J’ai téléphoné à l’hôtel pour voir si mon mandat d’amener était là. Comme j’avais déjà prévenu la police anglaise, je trouvai à Waterloo street, en arrivant, un détective qui s’est joint à moi, et qui s’est attaché aux pas de Hilbert. Maintenant Hilbert et Bonnel sont dans la petite maison de Hilbert, près du Soho. Je ne sais pas ce qu’ils trament entre eux, mais d’après mon collègue d’ici, Bonnel doit quitter Londres et même l’Angleterre dès demain. Il n’y a donc pas de temps à perdre...

Au même instant, on ouvrit la porte du restaurant où nous nous étions attardés, et l’on apporta un mot à M. Galoin. Il y jeta les yeux, puis nous dit:

—Il y a du bon. L’homme est sous clé. On m’appelle là-bas pour le reconnaître.

Puis M. Galoin nous quitta.

Nous étions seuls dans la salle du restaurant. Je m’approchai de Blanche, puis je lui baisai la main. Nous n’avions rien dit. Nous avions découvert l’innocence deLarcier, mais nous apprenions en même temps sa mort! Il y a bien des cas dans la vie où le malheur des uns... Mais c’est gênant quand on s’en aperçoit...

Je conduisis Blanche jusqu’à la porte de sa chambre. Je lui baisai une seconde fois la main, et nous nous séparâmes sans rien dire.

Les journaux de Londres, dans leur édition du matin, ont publié tous les détails relatifs à l’arrestation de Bonnel. Ces détails ont été reproduits le soir dans tous les journaux de Paris. Ils sont arrivés jusqu’à notre ville de garnison, et la réhabilitation de Larcier a dû faire son coup de foudre parmi les sous-officiers du régiment. M. Galoin, qui avait affaire à Londres pour suivre le procès de Bonnel devant les juges anglais, nous a donné congé, et nous sommes revenus en France, mais non sans nous être arrêtés chez un prêtre de ce pays-là, qui, d’une façon toute expéditive, a uni HenriFerrat à Blanche Chéron. Il nous restait à faire régulariser notre union en France. L’important était de continuer notre voyage de noces à Paris.

J’ai quitté le régiment. Depuis longtemps un de mes oncles m’avait gardé une place d’inspecteur d’assurances qui m’oblige à faire de fréquentes tournées en province. Ma femme est un compagnon de voyage trop agréable pour que je n’aie pas adopté d’emblée cette combinaison.

FIN—————E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—9-24—————


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