XV

—Ma foi, je crois que oui, dit Fritz. Comme cela se rencontre! Voyons, êtes-vous décidés, nous irons à Bischem?

—Cela va sans dire! cela va sans dire! s'écrièrent Hâan et Schoultz.

—Et ces messieurs?» Speck et Hitzig s'excusèrent sur leurs fonctions. «Eh bien, nous irons nous trois, dit Fritz en se levant.

Oui, j'ai toujours gardé le meilleur souvenir des écrevisses, du pâté et du petit vin blanc de Bischem.

—Il nous faut une voiture? fit observer Hâan.

—C'est bon, c'est bon, répondit Kobus en payant la note, je me charge de tout.»

Quelques instants après, ces bons vivants étaient en route pour Hunebourg, et on pouvait les entendre d'une demi-lieue célébrer les pâtés de village, leskougelhofet lesküchlen, qu'ils disaient leur rappeler le bon temps de leur enfance. L'un parlait de sa tante, l'autre de sa grand-mère; on aurait dit qu'ils allaient les revoir et les faire ressusciter, en buvant du petit vin à la fête de Bischem.

C'est ainsi que l'ami Fritz eut la satisfaction de pouvoir rencontrer Sûzel, sans donner l'éveil à personne.

On peut se figurer si Kobus était content. Des idées de magnificence et de grandeur se débattaient alors dans sa tête; il voulait voir Sûzel, et se montrer à elle dans une splendeur inaccoutumée; il voulait en quelque sorte l'éblouir; il ne trouvait rien d'assez beau pour la frapper d'admiration.

Dans un temps ordinaire, il aurait loué la voiture et la vieille rosse d'un Baptiste Krômer pour faire le voyage; mais alors, cela lui parut indigne de Kobus. Immédiatement après le dîner, il prit sa canne derrière la porte et se rendit à la poste aux chevaux, sur la route de Kaiserslautern, chez maître Johann Fânen, lequel avait dix chaises de poste sous ses hangars, et quatre-vingts chevaux dans ses écuries.

Fânen était un homme de soixante ans, propriétaire des grandes prairies qui longent le Losser, un homme riche et pourtant simple dans ses mœurs; gros, court, revêtu d'une souquenille de toile, coiffé d'un large chapeau de crin, ayant la barbe longue de huit jours toute grisonnante, et ses joues rondes et jaunes sillonnées de grosses rides circulaires.

C'est ainsi que le trouva Fritz, en train de faire étriller des chevaux dans la cour de la poste.

Fânen, le reconnaissant de loin, vint à sa rencontre jusqu'à la porte cochère, et, levant son chapeau, le salua disant:

«Hé! bonjour, monsieur Kobus; qu'est-ce qui me procure le plaisir et l'honneur de votre visite?

—Monsieur Fânen, répondit Fritz en souriant, j'ai résolu de faire une partie de plaisir à la fête de Bischem, avec mes amis Hâan et Schoultz. Toutes les voitures de la ville sont en route, à cause de la rentrée des foins; il n'y a pas moyen de trouver un char à bancs. Ma foi, me suis-je dit, allons voir M. Fânen, et prenons une voiture de poste; vingt ou trente florins ne sont pas la mort d'un homme, et quand on veut s'amuser, il faut faire les choses grandement. Voilà mon caractère.»

Le maître de poste trouva ce raisonnement très juste. «Monsieur Kobus, dit-il, vous faites bien, et je vous approuve; quand j'étais jeune, j'aimais à rouler rondement et à mon aise; maintenant je suis vieux, mais j'ai toujours les mêmes idées: ces idées sont bonnes, quand on a le moyen de les avoir comme vous et moi.» Il conduisit Fritz sous son hangar. Là se trouvaient des calèches à la nouvelle mode de Paris, légères comme des plumes, ornées d'écussons, et si belles, si gracieuses, qu'on aurait pu les mettre dans un salon, comme des meubles remarquables par leur élégance. Kobus les trouva fort jolies; et malgré cela, un goût naturel pour la somptuosité cossue lui fit choisir une grande berline rembourrée de soie intérieurement, un peu lourde, il est vrai, mais que Fânen lui dit être la voiture des personnages de distinction. Il la choisit donc, et alors le maître de poste l'introduisit dans ses vastes écuries. Sous un plafond blanchi à la chaux, long de cent vingt pas, large de soixante, et soutenu par douze piliers en cœur de chêne, étaient rangés sur deux lignes, et séparés l'un de l'autre par des barrières, soixante chevaux, gris, noirs, bruns, pommelés, la croupe ronde et luisante, la queue nouée en flot, le jarret solide, la tête haute; les uns hennissant et piétinant, les autres tirant le fourrage du râtelier, d'autres se tournant à demi pour voir. La lumière, arrivant du fond par deux hautes fenêtres, éclairait cette écurie de longues traînées d'or. Les grandes ombres des piliers s'allongeaient sur le pavé, propre comme un parquet, sonore comme un roc. Cet ensemble avait quelque chose de vraiment beau, et même de grand.

Les garçons d'écurie étrillaient et bouchonnaient: un postillon, en petite veste bleue brodée d'argent, son chapeau de toile cirée sur la nuque, conduisait un cheval vers la porte; il allait sans doute partir en estafette.

Le père Fânen et Fritz passèrent lentement derrière les chevaux.

«Il vous en faut deux, dit le maître de poste, choisissez.»

Kobus, après avoir passé son inspection, choisit deux vigoureux roussins gris pommelés, qui devaient aller comme le vent. Puis il entra dans le bureau avec M. Fânen, et tirant de sa poche une longue bourse de soie verte à glands d'or, il solda de suite le compte, disant qu'il voulait avoir la voiture à sa porte le lendemain vers neuf heures, et demandant pour postillon le vieux Zimmer, qui avait conduit autrefois l'empereur Napoléon Ier.

Cela fait, entendu, arrêté, le père Fânen le reconduisit jusque hors la cour; ils se serrèrent la main, et Fritz, satisfait, se remit en route vers la ville.

Tout en marchant, il se figurait la surprise de Sûzel, du vieux Christel et de tout Bischem, lorsqu'on les verrait arriver, claquant du fouet et sonnant du cor. Cela lui procurait une sorte d'attendrissement étrange, surtout en songeant à l'admiration de la petite Sûzel.

Le temps ne lui durait pas. Comme il se rapprochait ainsi de Hunebourg, tout rêveur, le vieux rebbe David, revêtu de sa belle capote marron, et Sourlé, coiffée de son magnifique bonnet de tulle à larges rubans jaunes, attirèrent ses regards dans le petit sentier qui longe les jardins au pied des glacis. C'était leur habitude de faire un tour hors de la ville tous les jours de sabbat; ils se promenaient bras dessus bras dessous, comme de jeunes amoureux, et chaque fois David disait à sa femme:

«Sourlé, quand je vois cette verdure, ces blés qui se balancent, et cette rivière qui coule lentement, cela me rend jeune, il me semble encore te promener comme à vingt ans, et je loue le Seigneur de ses grâces.»

Alors la bonne vieille était heureuse, car David parlait sincèrement et sans flatterie.

Le rebbe avait aussi vu Fritz par-dessus la haie, quand il fut à l'entrée des chemins couverts, il lui cria:

«Kobus!... Kobus!... arrive donc ici!»

Mais Fritz, craignant que le vieux rabbin ne voulût se moquer de son discours à la brasserie duGrand-Cerf, poursuivit son chemin en hochant la tête.

«Une autre fois, David, une autre fois, dit-il, je suis pressé.»

Et le rebbe souriant avec finesse dans sa barbiche, pensa:

«Sauve-toi, je te rattraperai tout de même.»

Enfin Kobus rentra chez lui vers quatre heures. Quoique les fenêtres fussent ouvertes, il faisait très chaud, et ce n'est pas sans un véritable bonheur qu'il se débarrassa de sa capote.

«Maintenant, nous allons choisir nos habits et notre linge, se disait-il tout joyeux, en tirant les clefs du secrétaire. Il faut que Sûzel soit émerveillée, il faut que j'efface les plus beaux garçons de Bischem, et qu'elle rêve de moi. Dieu du ciel, viens à mon aide, que j'éblouisse tout le monde!»

Il ouvrit les trois grands placards, qui descendaient du plafond jusqu'au parquet. Mme Kobus la mère, et la grand-mère Nicklausse avaient eu l'amour du beau linge, comme le père et le grand-père avaient eu l'amour du bon vin. On peut se figurer, d'après cela, quelle quantité de nappes damassées, de serviettes à filets rouges, de mouchoirs, de chemises et de pièces de toile se trouvaient entassés là-dedans; c'était incroyable. La vieille Katel passait la moitié de son temps à plier et déplier tout cela pour renouveler l'air; à le saupoudrer de réséda, de lavande et de mille autres odeurs, pour en écarter les mites. On voyait même tout au haut, pendus par le bec, deux martins-pêcheurs au plumage vert et or, et tout desséchés: ces oiseaux ont la réputation d'écarter les insectes.

L'une des armoires était pleine d'antiques défroques, de tricornes à cocarde, de perruques, d'habits de peluche à boutons d'argent larges comme des cymbales, de cannes à pomme d'or et d'ivoire, de boîtes à poudre, avec leurs gros pinceaux de cygne; cela remontait au grand-père Nicklausse, rien n'était changé; ces braves gens auraient pu revenir et se rhabiller au goût du dernier siècle, sans s'apercevoir de leur long sommeil.

Dans l'autre compartiment se trouvaient les vêtements de Fritz. Tous les ans, il se faisait prendre mesure d'un habillement complet, par le tailleur Herculès Schneider, de Landau; il ne mettait jamais ces habits, mais c'était une satisfaction pour lui de se dire: «Je serais à la mode comme le gros Hâan si je voulais, heureusement j'aime mieux ma vieille capote; chacun son goût.»

Fritz se mit donc à contempler tout cela dans un grand ravissement. L'idée lui vint que Sûzel pourrait avoir le goût du beau linge, comme la mère et la grand-mère Kobus; qu'alors elle augmenterait les trésors du ménage, qu'elle aurait le trousseau de clefs, et qu'elle serait en extase matin et soir devant ces armoires.

Cette idée l'attendrit, et il souhaita que les choses fussent ainsi, car l'amour du bon vin et du beau linge fait les bons ménages.

Mais, pour le moment il s'agissait de trouver la plus belle chemise, le plus beau mouchoir, la plus belle paire de bas et les plus beaux habits. Voilà le difficile.

Après avoir longtemps regardé, Kobus, fort embarrassé, s'écria:

«Katel! Katel!»

La vieille servante, qui tricotait dans la cuisine, ouvrit la porte.

«Entre donc, Katel, lui dit Fritz, je suis dans un grand embarras: Hâan et Schoultz veulent absolument que j'aille avec eux à la fête de Bischem; ils m'ont tant prié, que j'ai fini par accepter. Mais à cette fête arrivent des centaines de Prussiens, des juges, des officiers, un tas de gens glorieux, mis à la dernière mode de France, et qui nous regardent par-dessus l'épaule, nous autres Bavarois. Comment m'habiller? Je ne connais rien à ces choses-là, moi, ce n'est pas mon affaire.»

Les petits yeux de Katel se plissèrent; elle était heureuse de voir qu'on avait besoin d'elle dans une circonstance aussi grave, et déposant son tricot sur la table, elle dit:

«Vous avez bien raison de m'appeler, monsieur. Dieu merci, ce ne sera pas la première fois que j'aurai donné des conseils pour se bien vêtir selon le temps et les personnes. M. le juge de paix, votre père, avait coutume de m'appeler quand il allait en visite de cérémonie; c'est moi qui lui disais: "Sauf votre respect, monsieur le juge, il vous manque encore ceci ou cela." Et c'était toujours juste; chacun devait reconnaître en ville, que, pour la belle et bonne tenue, M. Kobus n'avait pas son pareil.

—Bon! bon! je te crois, dit Fritz, et je suis content de savoir cela, quoique les modes soient bien changées depuis.

—Les modes peuvent changer tant qu'on voudra, répondit Katel en approchant l'échelle de l'armoire, le bon sens ne change jamais. Nous allons d'abord vous chercher une chemise. C'est dommage qu'on ne porte plus de culotte, car vous avez la jambe bien faite, comme monsieur votre père; et la perruque vous aurait aussi bien convenu, une belle perruque poudrée à la française; c'était magnifique! Mais aujourd'hui les gens comme il faut et les paysans sont tous pareils. Il faudra pourtant que les vieilles modes reviennent tôt ou tard, pour faire la différence; on ne s'y reconnaît plus!»

Katel était alors sur l'échelle, et choisissait une chemise avec soin. Fritz, en bas, attendait en silence. Elle redescendit enfin, portant une chemise et un mouchoir sur ses mains étendues d'un air de vénération; et les déposant sur la table, elle dit:

«Voici d'abord le principal; nous verrons si vos Prussiens ont des chemises et des mouchoirs pareils. Ceci, monsieur Kobus, étaient les chemises et les mouchoirs de grande cérémonie de M. le juge de paix. Regardez-moi la finesse de cette toile, et la magnificence de ce jabot à six rangées de dentelles; et ces manchettes, les plus belles qu'on ait jamais vues à Hunebourg; regardez ces oiseaux à longues queues et ces feuilles brodées dans les jours, quel travail, seigneur Dieu, quel travail!»

Fritz, qui ne s'était jamais plus occupé de choses semblables que des habitants de la lune, passait les doigts sur les dentelles, et les contemplait d'un air d'extase, tandis que la vieille servante, les mains croisées sur son tablier, exprimait tout haut son enthousiasme:

«Peut-on croire, monsieur, que des mains de femmes aient fait cela! disait-elle, n'est-ce pas merveilleux?

—Oui c'est beau! répondait Kobus, songeant à l'effet qu'il allait produire sur la petite Sûzel avec ce superbe jabot étalé sur l'estomac, et ces manchettes autour des poignets; crois-tu, Katel, que beaucoup de personnes soient capables d'apprécier un tel ouvrage?

—Beaucoup de personnes! D'abord toutes les femmes, monsieur, toutes; quand elles auraient gardé les oies jusqu'à cinquante ans, toutes savent ce qui est riche, ce qui est beau, ce qui convient. Un homme avec une chemise pareille, quand ce serait le plus grand imbécile du monde, aurait la place d'honneur dans leur esprit; et c'est juste, car s'il manquait de bon sens, ses parents en auraient eu pour lui.»

Fritz partit d'un éclat de rire:

«Ha! ha! ha! tu as de drôles d'idées, Katel, fit-il; mais c'est égal, je crois que tu n'as pas tout à fait tort. Maintenant il nous faudrait des bas.

—Tenez, les voici, monsieur, des bas de soie; voyez comme c'est souple, moelleux! Mme Kobus elle-même, les a tricotés avec des aiguilles aussi fines que des cheveux: c'était un grand travail. Maintenant on fait tout au métier, aussi quels bas! On a bien raison de les cacher sous des pantalons.»

Ainsi s'exprima la vieille servante, et Kobus, de plus en plus joyeux, s'écria:

—Allons, allons, tout cela prend une assez bonne tournure; et si nous avons des habits un peu passables, je commence à croire que les Prussiens auront tort de se moquer de nous.

—Mais, au nom du Ciel, dit Katel, ne me parlez donc pas toujours de vos Prussiens! de pauvres diables qui n'ont pas dix thalers en poche, et qui se mettent tout sur le dos, pour avoir l'air de quelque chose. Nous sommes d'autres gens! nous savons où reposer notre tête le soir, et ce n'est pas sur un caillou, Dieu merci! Et nous savons aussi où trouver une bouteille de bon vin, quand il nous plaît d'en boire une. Nous sommes des gens connus, établis; quand on parle de M. Kobus, on sait que sa ferme est à Meisenthâl, son bois de hêtres à Michelsberg....

—Sans doute, sans doute; mais ce sont de beaux hommes ces officiers prussiens, avec leurs grandes moustaches, et plus d'une jeune fille, en les voyant....

—Ne croyez donc pas les filles si bêtes, interrompit Katel, qui tirait alors de l'armoire plusieurs habits, et les étalait sur la commode; les filles savent aussi faire la différence d'un oiseau qui passe dans le ciel, et d'un autre qui tourne à la broche; le plus grand nombre aiment à se tenir au coin du feu, et celles qui regardent les Prussiens, ne valent pas la peine qu'on s'en occupe. Mais tenez, voici vos habits, il n'en manque pas.»

Fritz se mit à contempler sa garde-robe; et, au bout d'un instant, il dit: «Cette capote à collet de velours noir me donne dans l'œil, Katel.

—Que pensez-vous, monsieur? s'écria la vieille en joignant les mains, une capote pour aller avec une chemise à jabot!

—Et pourquoi pas? l'étoffe en est magnifique.

—Vous voulez être habillé, monsieur?

—Sans doute.

—Eh bien, prenez donc cet habit bleu de ciel, qui n'a jamais été mis. Regardez!» Elle découvrait les boutons dorés, encore garnis de leur papier de soie:

«Je ne me connais pas de nouvelles modes; mais cet habit m'a l'air beau; c'est simple, bien découpé, c'est aussi léger pour la saison, et puis le bleu de ciel va bien aux blonds. Il me semble, monsieur, que cet habit vous irait tout à fait bien.

—Voyons», dit Kobus. Il mit l'habit. «C'est magnifique.... Regardez-vous un peu.

—Et derrière, Katel?

—Derrière, il est admirable, monsieur, il vous fait une taille de jeune homme.»

Fritz, qui se regardait dans la glace, rougit de plaisir. «Est-ce vrai?

—C'est tout à fait sûr, monsieur, je ne l'aurais jamais cru; ce sont vos grosses capotes qui vous donnent dix ans de plus, c'est étonnant.»

Elle lui passait la main sur le dos: «Pas un pli!» Kobus, pirouettant alors sur les talons, s'écria: «Je prends cet habit. Maintenant un gilet, là tu comprends, quelque chose de superbe, dans le genre de celui-ci, mais plus de rouge.» Katel ne put s'empêcher de rire:

«Vous êtes donc comme les paysans du Kokesberg, qui se mettent du rouge depuis le menton jusqu'aux cuisses! du rouge avec un habit bleu ciel, mais on en rirait jusqu'au fond de la Prusse, et cette fois les Prussiens auraient raison.

—Que faut-il donc mettre? demanda Fritz, riant lui-même de sa première idée.

—Un gilet blanc, monsieur, une cravate blanche brodée, votre beau pantalon noisette. Tenez, regardez vous-même.» Elle disposait tout à l'angle de la commode:

«Toutes ces couleurs sont faites l'une pour l'autre, elles vont bien ensemble; vous serez léger, vous pourrez danser, si cela vous plaît, vous aurez dix ans de moins. Comment! vous ne voyez pas cela? Il faut qu'une pauvre vieille comme moi vous dise ce qui vous convient!»

Elle se prit à rire, et Kobus, la regardant avec surprise, dit:

«C'est vrai. Je pense si rarement aux habits....

—Et c'est votre tort, monsieur; l'habit vous fait un homme. Il faut encore que je cire vos bottes fines, et vous serez tout à fait beau; toutes les filles tomberont amoureuses de vous.

—Oh! s'écria Fritz, tu veux rire?

—Non, depuis que j'ai vu votre vraie taille, ça m'a changé les idées, hé! hé! hé! mais il faudra bien serrer votre boucle. Et dites donc, monsieur, si vous alliez trouver à cette fête une jolie fille qui vous plaise bien, et que finalement... hé! hé! hé!»

Elle riait de sa bouche édentée en le regardant, et lui, tout rouge, ne savait que répondre. «Et toi, fit-il à la fin, que dirais-tu?

—Je serais contente.

—Mais tu ne serais plus la maîtresse à la maison.

—Eh! mon Dieu, la maîtresse de tout faire, de tout surveiller, de tout conserver. Ah! qu'il nous en vienne seulement, qu'il nous en vienne une jeune maîtresse, bonne et laborieuse, qui me soulage de tout cela, je serai bien heureuse, pourvu qu'on me laisse bercer les petits enfants.

—Alors, tu ne serais pas fâchée, là, sérieusement!

—Au contraire! Comment voulez-vous... tous les jours je me sens plus roide, mes jambes ne vont plus; cela ne peut pas durer toujours. J'ai soixante-quatre ans, monsieur, soixante-quatre ans bien sonnés....

—Bah! tu te fais plus vieille que tu n'es, dit Fritz—intérieurement satisfait de ce désir, qui s'accordait si bien avec le sien—; je ne t'ai jamais vue plus vive, plus alerte.

—Oh! vous n'y regardez pas de près.

—Enfin, dit-il en riant, le principal, c'est que tout soit en ordre pour demain.»

Il examina de nouveau son bel habit, son gilet blanc, sa cravate à coins brodés, son pantalon noisette et sa chemise à jabot. Puis, regardant Katel qui attendait.

«C'est tout? fit-il.

—Oui, monsieur.

—Eh bien! maintenant, je vais boire une bonne chope.

—Et moi, préparer le souper.» Il décrocha sa grosse pipe d'écume de la muraille, et sortit en sifflant comme un merle. Katel rentra dans la cuisine.

Le lendemain, dès huit heures et demie, le grand Schoultz, tout fringant, vêtu de nankin des pieds à la tête, la petite canne de baleine à la main, et la casquette de chasse en cuir bouilli carrément plantée sur sa longue figure brune un peu vineuse, montait l'escalier de Kobus quatre à quatre. Hâan, en petite redingote verte, gilet de velours noir à fleurs jaunes tout chargé de breloques, et coiffé d'un magnifique castor blanc à longs poils, le suivait lentement, sa main grassouillette sur la rampe, et faisant craquer ses escarpins à chaque pas. Ils semblaient joyeux, et s'attendaient sans doute à trouver leur ami Kobus en capote grise et pantalon couleur de rouille, comme d'habitude.

«Eh bien, Katel, s'écria Schoultz, regardant dans la cuisine entrouverte. Eh bien! est-il prêt?

—Entrez, messieurs, entrez», dit la vieille servante en souriant.

Ils traversèrent l'allée et restèrent stupéfaits sur le seuil de la grande salle; Fritz était là, devant la glace, vêtu comme un mirliflore: il avait la taille cambrée dans son habit bleu de ciel, la jambe tendue et comme dessinée en parafe dans son pantalon noisette, le menton rose, frais, luisant, l'oreille rouge, les cheveux arrondis sur la nuque, et les gants beurre frais boutonnés avec soin sous des manchettes à trois rangs de dentelles. Enfin c'était un véritable Cupidon qui lance des flèches.

«Oh! oh! oh! s'écria Hâan, oh! oh! oh! Kobus.... Kobus!...»

Et sa voix se renflait, de plus en plus ébahie.

Schoultz, lui, ne disait rien; il restait le cou tendu, les mains appuyées sur sa petite canne; finalement, il dit aussi:

«Ça, c'est une trahison, Fritz, tu veux nous faire passer pour tes domestiques.... Cela ne peut pas aller... je m'y oppose.»

Alors Kobus, se retournant, les yeux troubles d'attendrissement, car il pensait à la petite Sûzel, demanda:

«Vous trouvez donc que cela me va bien?

—C'est-à-dire, s'écria Hâan, que tu nous écrases, que tu nous anéantis! Je voudrais bien savoir pourquoi tu nous as tendu ce guet-apens.

—Hé! fit Kobus en riant, c'est à cause des Prussiens.

—Comment! à cause des Prussiens?

—Sans doute; ne savez-vous pas que des centaines de Prussiens vont à la fête de Bischem; des gens glorieux, mis à la dernière mode, et qui nous regardent de haut en bas, nous autres Bavarois.

—Ma foi non, je n'en savais rien, dit Hâan.

—Et moi, s'écria Schoultz, si je l'avais su, j'aurais mis mon habit de landwehr, cela m'aurait mieux posé qu'une camisole de nankin; on aurait vu notre esprit national... un représentant de l'armée.

—Bah! tu n'es pas mal comme cela», dit Fritz. Ils se regardaient tous les trois dans la glace, et se trouvaient fort bien, chacun à part soi; de sorte que Hâan s'écria:

«Toute réflexion faite, Kobus a raison; s'il nous avait prévenus, nous serions mieux; mais cela ne nous empêchera pas de faire assez bonne figure.»

Schoultz ajouta:

«Moi, voyez-vous, je suis en négligé; je vais à Bischem sans prétention, pour voir, pour m'amuser....

—Et nous donc? dit Hâan.

—Oui, mais je suis plus dans la circonstance; un habit de nankin est toujours plus simple, plus naturel à la fête que des jabots et des dentelles.»

Se retournant alors, ils virent sur la table une bouteille deforstheimer, trois verres et une assiette de biscuits.

Fritz jetait un dernier regard sur sa cravate, dont le flot avait été fait avec art par Katel, et trouvait que tout était bien.

«Buvons! dit-il, la voiture ne peut tarder à venir.»

Ils s'assirent, et Schoultz, en buvant un verre de vin, dit judicieusement:

«Tout serait très bien; mais d'arriver là-bas, habillé comme vous êtes, sur un vieux char à bancs et des bottes de paille, vous reconnaîtrez que ce n'est pas très distingué; cela jure, c'est même un peu vulgaire.

—Eh! s'écria le gros percepteur, si l'on voulait tout au mieux, on irait en blouse sur un âne. On sait bien que des gentilshommes campagnards n'ont pas toujours leur équipage sous la main. Ils se rendent à la fête en passant; est-ce qu'on se gêne pour aller rire?»

Ils causaient ainsi depuis vingt minutes, et Fritz, voyant l'heure approcher à la pendule, prêtait de temps en temps l'oreille. Tout à coup il dit:

«Voici la voiture!»

Les deux autres écoutèrent, et n'entendirent, au bout de quelques secondes, qu'un roulement lointain, accompagné de grands coups de fouet.

«Ce n'est pas cela, dit Hâan; c'est une voiture de poste qui roule sur la grande route.»

Mais le roulement se rapprochait, et Kobus souriait. Enfin la voiture déboucha dans la rue, et les coups de fouet retentirent comme des pétards sur la place des Acacias, avec le piétinement des chevaux et le frémissement du pavé.

Alors tous trois se levèrent, et, se penchant à la fenêtre, ils virent la berline que Fritz avait louée, s'approchant au trot, et le vieux postillon Zimmer, avec sa grosse perruque de chanvre tressée autour des oreilles, son gilet blanc, sa veste brodée d'argent, sa culotte de daim et ses grosses bottes remontant au-dessus des genoux, qui regardait en l'air en claquant du fouet à tour de bras.

«En route!» s'écria Kobus.

Il se coiffa de son feutre, tandis que les deux autres se regardaient ébahis; ils ne pouvaient croire que la berline fût pour eux, et seulement lorsqu'elle s'arrêta devant la porte, Hâan partit d'un immense éclat de rire, et se mit à crier.

«À la bonne heure, à la bonne heure! Kobus fait les choses en grand, ha! ha! ha! la bonne farce!»

Ils descendirent, suivis de la vieille servante qui souriait; et Zimmer, les voyant approcher dans le vestibule, se tourna sur son cheval, disant:

«À la minute, monsieur Kobus, vous voyez, à la minute.

—Oui, c'est bon, Zimmer, répondit Fritz en ouvrant la berline. Allons, montez, vous autres. Est-ce que l'on ne peut pas rabattre le manteau!

—Pardon, monsieur Kobus, vous n'avez qu'à tourner le bouton, cela descend tout seul.»

Ils montèrent donc, heureux comme des princes. Fritz s'assit et rabattit la capote. Il était à droite, Hâan à gauche, Schoultz au milieu.

Plus de cent personnes les regardaient sur les portes et le long des fenêtres, car les voitures de poste ne passent pas d'habitude par la rue des Acacias, elles suivent la grande route; c'était quelque chose de nouveau d'en voir une sur la place.

Je vous laisse à penser la satisfaction de Schoultz et de Hâan.

«Ah! s'écria Schoultz en se tâtant les poches, ma pipe est restée sur la table.

—Nous avons des cigares», dit Fritz en leur passant des cigares qu'ils allumèrent aussitôt, et qu'ils se mirent à fumer, renversés sur leur siège, les jambes croisées, le nez en l'air et le bras arrondi derrière la tête.

Katel paraissait aussi contente qu'eux.

«Y sommes-nous, monsieur Kobus? demanda Zimmer.

—Oui, en route, et doucement, dit-il, doucement jusqu'à la porte de Hildebrandt.»

Zimmer, alors, claquant du fouet, tira les rênes, et les chevaux repartirent au petit trot, pendant que le vieux postillon embouchait son cornet et faisait retentir l'air de ses fanfares.

Katel, sur le seuil, les suivit du regard jusqu'au détour de la rue. C'est ainsi qu'ils traversèrent Hunebourg d'un bout à l'autre; le pavé résonnait au loin, les fenêtres se remplissaient de figures ébahies, et eux, nonchalamment renversés comme de grands seigneurs, ils fumaient sans tourner la tête, et semblaient n'avoir fait autre chose toute leur vie que rouler en chaise de poste.

Enfin, au frémissement du pavé succéda le bruit moins fort de la route; ils passèrent sous la porte de Hildebrandt, et Zimmer, remettant son cor en sautoir, reprit son fouet. Deux minutes après, ils filaient comme le vent sur la route de Bischem: les chevaux bondissaient, la queue flottante, le clic-clac du fouet s'entendait au loin sur la campagne; les peupliers, les champs, les prés, les buissons, tout courait le long de la route.

Fritz, la face épanouie et les yeux au ciel, rêvait à Sûzel. Il la voyait d'avance, et, rien qu'à cette pensée, ses yeux se remplissaient de larmes.

«Va-t-elle être étonnée de me voir! pensait-il. Se doute-t-elle de quelque chose? Non, mais bientôt elle saura tout.... Il faut que tout se sache!»

Le gros Hâan fumait gravement, et Schoultz avait posé sa casquette derrière lui, dans les plis du manteau, pour écarter ses longs cheveux grisonnants, où passait la brise.

«Moi, disait Hâan, voilà comment je comprends les voyages! Ne me parlez pas de ces vieilles pataches, de ces vieux paniers à salade qui vous éreintent, j'en ai par-dessus le dos; mais aller ainsi, c'est autre chose. Tu le croiras si tu veux, Kobus, il ne me faudrait pas quinze jours pour m'habituer à ce genre de voitures.

—Ha! ha! ha! criait Schoultz, je le crois bien, tu n'es pas difficile.»

Fritz rêvait.

«Pour combien de temps en avons-nous? demandait-il à Zimmer.

—Pour deux heures, monsieur.» Alors il pensait: «Pourvu qu'elle soit là-bas, pourvu que le vieux Christel ne se soit pas ravisé?»

Cette crainte l'assombrissait; mais, un instant après, la confiance lui revenait, un flot de sang lui colorait les joues.

«Elle est là, pensait-il, j'en suis sûr. C'est impossible autrement.»

Et tandis que Hâan et Schoultz se laissaient bercer, qu'ils s'étendaient, riant en eux-mêmes, et laissant filer la fumée tout doucement de leurs lèvres, pour mieux la savourer, lui se dressait à chaque seconde, regardant en tous sens, et trouvant que les chevaux n'allaient pas assez vite.

Deux ou trois villages passèrent en une heure, puis deux autres encore, et enfin la berline descendit au vallon d'Altenbruck. Kobus se rappela tout de suite que Bischem était sur l'autre versant de la côte. Le temps de monter au pas lui parut bien long; mais enfin ils s'avancèrent sur le plateau, et Zimmer, claquant du fouet, s'écria:

«Voici Bischem!»

En effet, ils découvrirent presque au même instant l'antique bourgade autour de la vallée en face; sa grande rue tortueuse, ses façades décrépites sillonnées de poutrelles sculptées, ses galeries de planches, ses escaliers extérieurs, ses portes cochères, où sont clouées des chouettes déplumées, ses toits de tuile, d'ardoise et de bardeaux, rappelant les guerres des margraves, des landgraves, des Armléders, des Suédois, des républicains; tout cela bâti, brûlé, rebâti vingt fois de siècle en siècle: une maison à droite du temps de Hoche, une autre à gauche du temps de Mélas, une autre plus loin du temps de Barberousse.

Et les grands tricornes, les bavolets à deux pièces, les gilets rouges, les corsets à bretelles, allant, venant, se retournant et regardant; les chiens accourant, les oies et les poules se dispersant avec des cris qui n'en finissaient plus: voilà ce qu'ils virent, tandis que la berline descendait au triple galop la grande rue, et que Zimmer, le coude en équerre, sonnait une fanfare à réveiller les morts.

Hâan et Schoultz observaient ces choses et jouissaient de l'admiration universelle. Ils virent au détour d'une rue, sur la place des Deux-Boucs, l'antique fontaine, la Madame-Hütte en planches de sapin, les baraques des marchands, et la foule tourbillonnante: cela passa comme l'éclair. Plus loin, ils aperçurent la vieille église Saint-Ulrich et ses deux hautes tours carrées, surmontées de la calotte d'ardoises, avec leurs grandes baies en plein centre du temps de Charlemagne. Les cloches sonnaient à pleine volée, c'était la fin de l'office; la foule descendait les marches du péristyle, regardant ébahie: tout cela disparut aussi d'un bond.

Fritz, lui, n'avait qu'une idée: «Où est-elle?»

À chaque maison il se penchait, comme si la petite Sûzel eût dû paraître à la même seconde. Sur chaque balcon, à chaque escalier, à chaque fenêtre, devant chaque porte, qu'elle fût ronde ou carrée, entourée d'un cep de vigne ou toute nue, il arrêtait un regard, pensant: «Si elle était là!»

Et quelque figure de jeune fille se dessinait-elle dans l'ombre d'une allée, derrière une vitre, au fond d'une chambre, il l'avait vue! il aurait reconnu un ruban de Sûzel au vol. Mais il ne la vit nulle part, et finalement la berline déboucha sur la place des Vieilles-Boucheries, en face duMouton-d'Or.

Fritz se rappela tout de suite la vieille auberge; c'est là que s'arrêtait son père vingt-cinq ans avant. Il reconnut la grande porte cochère ouverte sur la cour au pavé concassé, la galerie de bois aux piliers massifs, les douze fenêtres à persiennes vertes, la petite porte voûtée et ses marches usées.

Quelques minutes plus tôt, cette vue aurait éveillé mille souvenirs attendrissants dans son âme, mais en ce moment il craignait de ne pas voir la petite Sûzel, et cela le désolait.

L'auberge devait être encombrée de monde; car à peine la voiture eut-elle paru sur la place, qu'un grand nombre de figures se penchèrent aux fenêtres, des figures prussiennes à casquettes plates et grosses moustaches, et d'autres aussi. Deux chevaux étaient attachés aux anneaux de la porte; leurs maîtres regardaient de l'allée.

Dès que la berline se fut arrêtée, le vieil aubergiste Loerich, grand, calme et digne, sa tête blanche coiffée du bonnet de coton, vint abattre le marchepied d'un air solennel, et dit:

«Si messeigneurs veulent se donner la peine de descendre...»

Alors Fritz s'écria:

«Comment, père Loerich, vous ne me reconnaissez pas?»

Et le vieillard se mit à le regarder, tout surpris.

«Ah! mon cher monsieur Kobus, dit-il au bout d'un instant, comme vous ressemblez à votre père! pardonnez-moi, j'aurais dû vous reconnaître.»

Fritz descendit en riant, et répondit:

«Père Loerich, il n'y a pas de mal, vingt ans changent un homme. Je vous présente mon feld-maréchal Schoultz, et mon premier ministre Hâan; nous voyageons incognito.»

Ceux des fenêtres ne purent s'empêcher de sourire, surtout les Prussiens, ce qui vexa Schoultz.

«Feld-maréchal, dit-il, je le serais aussi bien que beaucoup d'autres; j'ordonnerais l'assaut ou la bataille, et je regarderais de loin avec calme.»

Hâan était de trop bonne humeur pour se fâcher.

«À quelle heure le dîner? demanda-t-il.

—À midi, monsieur.» Ils entrèrent dans le vestibule, pendant que Zimmer dételait ses chevaux et les conduisait à l'écurie. Le vestibule s'ouvrait au fond sur un jardin; à gauche était la cuisine: on entendait le tic-tac du tournebroche, le pétillement du feu, l'agitation des casseroles. Les servantes traversaient l'allée en courant, portant l'une des assiettes, l'autre des verres; le sommelier remontait de la cave avec un panier de vin.

«Il nous faut une chambre, dit Fritz à l'aubergiste, je voudrais celle de Hoche.

—Impossible, monsieur Kobus, elle est prise, les Prussiens l'ont retenue.

—Eh bien, donnez-nous la voisine.» Le père Loerich les précéda dans le grand escalier. Schoultz ayant entendu parler de la chambre du général Hoche, voulut savoir ce que c'était. «La voici, monsieur, dit l'aubergiste en ouvrant une grande salle au premier. C'est là que les généraux républicains ont tenu conseil le 23 décembre 1793, trois jours avant l'attaque des lignes de Wissembourg. Tenez, Hoche était là.» Il montrait le grand fourneau de fonte dans une niche ovale, à droite. «Vous l'avez vu?

—Oui, monsieur, je m'en souviens comme d'hier; j'avais quinze ans. Les Français campaient autour du village, les généraux ne dormaient ni jour ni nuit. Mon père me fit monter un soir, en me disant: "Regarde bien!" Les généraux français, avec leur écharpe tricolore autour des reins, leurs grands chapeaux à cornes en travers de la tête, et leurs sabres traînants, se promenaient dans cette chambre.

«À chaque instant des officiers, tout couverts de neige, venaient prendre leurs ordres. Comme tout le monde parlait de Hoche, j'aurais bien voulu le connaître, et je me glissai contre le mur, regardant, le nez en l'air, ces grands hommes qui faisaient tant de bruit dans la maison.

«Alors mon père, qui venait aussi d'entrer, me tira par ma manche, tout pâle, et me dit à l'oreille: "Il est près de toi!" Je me retournai donc, et je vis Hoche debout devant le poêle, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant. Il n'avait l'air de rien auprès des autres généraux, avec son habit bleu à large collet rabattu et ses bottes à éperons de fer.

Il me semble encore le voir, c'était un homme de taille moyenne, brun, la figure assez longue; ses grands cheveux, partagés sur le front, lui pendaient sur les joues; il rêvait au milieu de ce vacarme, rien ne pouvait le distraire. Cette nuit même, à onze heures, les Français partirent; on n'en vit plus un seul le lendemain dans le village, ni dans les environs. Cinq ou six jours après, le bruit se répandit que la bataille avait eu lieu, et que les Impériaux étaient en déroute. C'est peut-être là que Hoche a ruminé son coup.»

Le père Loerich racontait cela simplement, et les autres écoutaient émerveillés. Il les conduisit ensuite dans la chambre voisine, leur demandant s'ils voulaient être servis chez eux; mais ils préférèrent manger à la table d'hôte.

Ils redescendirent donc.

La grande salle était pleine de monde: trois ou quatre voyageurs, leurs valises sur des chaises, attendaient la patache pour se rendre à Landau; des officiers prussiens se promenaient deux à deux, de long en large; quelques marchands forains mangeaient dans une pièce voisine; des bourgeois étaient assis à la grande table, déjà couverte de sa nappe, de ses carafes étincelantes et de ses assiettes bien alignées.

À chaque instant, de nouveaux venus paraissaient sur le seuil. Ils jetaient un coup d'œil dans la salle, puis s'en allaient, ou bien entraient.

Fritz fit apporter une bouteille derudesheimen attendant le dîner. Il regardait d'un air ennuyé la magnifique tapisserie bleu indigo et jaune d'ocre, représentant la Suisse et ses glaciers, Guillaume Tell visant la pomme sur la tête de son fils, puis repoussant du pied, dans le lac, la barque de Gessler. Il songeait toujours à Sûzel.

Hâan et Schoultz trouvaient le vin bon.

En ce moment un chant s'éleva dehors, et presque aussitôt les vitres furent obscurcies par l'ombre d'une grande voiture, puis d'une autre qui la suivait.

Tout le monde se mit aux fenêtres.

C'étaient des paysans qui partaient pour l'Amérique. Leurs voitures étaient chargées de vieilles armoires, de bois de lit, de matelas, de chaises, de commodes. De grandes toiles, étendues sur des cerceaux, couvraient le tout. Sous ces toiles, de petits enfants assis sur des bottes de paille, et de pauvres vieilles toutes décrépites, les cheveux blancs comme du lin, regardaient d'un air calme; tandis que cinq ou six rosses, la croupe couverte de peaux de chien, tiraient lentement. Derrière arrivaient les hommes, les femmes, et trois vieillards, les reins courbés, la tête nue, appuyés sur des bâtons. Ils chantaient en cœur:

Quelle est la patrie allemande? Quelle est la patrie allemande?

Et les vieux répondaient:Amerika!Amerika[19]!

Les officiers prussiens se disaient entre eux: «On devrait arrêter ces gens-là!»

Hâan, entendant ces propos, ne put s'empêcher de répondre d'un ton ironique:

«Ils disent que la Prusse est la patrie allemande; on devrait leur tordre le cou!»

Les officiers prussiens le regardèrent d'un œil louche; mais il n'avait pas peur, et Schoultz lui-même relevait le front d'un air digne.

Kobus venait de se lever tranquillement et de sortir, comme pour s'informer de quelque chose à la cuisine. Au bout d'un quart d'heure, Hâan et Schoultz, ne le voyant pas rentrer, s'en étonnèrent beaucoup, d'autant plus qu'on apportait les soupières, et que tout le monde prenait place à table.

Fritz s'était souvenu qu'au fond de la ruelle des Oies, derrière Bischem, vivaient deux ou trois familles d'anabaptistes, et que son père avait l'habitude de s'arrêter à leur porte, pour charger un sac de pruneaux secs en retournant à Hunebourg. Et, songeant que Sûzel pouvait être chez eux, il était descendu sans rien dire dans le jardin duMouton-d'Or, et du jardin dans la petite allée des Houx, qui longe le village.

Il courait dans cette allée comme un lièvre, tant la fureur de revoir Sûzel le possédait. C'est lui qui se serait étonné, trois mois avant, s'il avait pu se voir en cet état!

Enfin, apercevant le grand toit de tuiles grises des anabaptistes par-dessus les vergers, il se glissa tout doucement le long des haies, jusqu'auprès de la cour, et là, fort heureusement, il découvrit entre le grand fumier carré et la façade décrépite tapissée de lierre, la voiture du père Christel, ce qui lui gonfla le cœur de satisfaction.

«Elle y est! se dit-il, c'est bon... c'est bon! Maintenant je la reverrai, coûte que coûte; il faudrait rester ici trois jours, que cela me serait bien égal!»

Il ne pouvait rassasier ses yeux de voir cette voiture. Tout à coup Mopsel s'élança de l'allée, aboyant comme aboient les chiens lorsqu'ils retrouvent une vieille connaissance. Alors il n'eut que le temps de s'échapper dans la ruelle, le dos courbé derrière les haies, comme un voleur; car, malgré sa joie, il éprouvait une sorte de honte à faire de pareilles démarches: il en était heureux et tout confus à la fois.

«Si l'on te voyait, se disait-il; si l'on savait ce que tu fais, Dieu de Dieu! comme on rirait de toi, Fritz! Mais c'est égal, tout va bien; tu peux te vanter d'avoir de la chance.»

Il prit les mêmes détours qu'il avait faits en venant, pour retourner auMouton-d'Or. On était au second service quand il entra dans la salle. Hâan et Schoultz avaient eu soin de lui garder une place entre eux.

«Où diable es-tu donc allé? lui demanda Hâan.

—J'ai voulu voir le docteur Rubeneck, un ami de mon père, dit-il en s'attachant la serviette au menton; mais je viens d'apprendre qu'il est mort depuis deux ans.»

Il se mit ensuite à manger de bon appétit; et comme on venait de servir une superbe anguille à la moutarde, le gros Hâan ne jugea pas à propos de faire d'autres questions.

Pendant tout le dîner, Fritz, la face épanouie, ne fit que se dire en lui-même: «Elle est ici!»

Ses gros yeux à fleur de tête se plissaient parfois d'un air tendre, puis s'ouvraient tout grands, comme ceux d'un chat qui rêve en regardant un moucheron tourbillonner au soleil.

Il buvait et mangeait avec enthousiasme, sans même s'en apercevoir.

Dehors le temps était superbe; la grande rue bourdonnait au loin de chants joyeux, de nasillements de trompettes de bois et d'éclats de rire; les gens en habit de fête, le chapeau garni de fleurs et les bonnets éblouissants de rubans, montaient bras dessus bras dessous vers la place des Deux-Boucs. Et tantôt l'un, tantôt l'autre des convives se levait, jetait sa serviette au dos de sa chaise et sortait se mêler à la foule.

À deux heures, Hâan, Schoultz, Kobus et deux ou trois officiers prussiens restaient seuls à table, en face du dessert et des bouteilles vides.

En ce moment, Fritz fut éveillé de son rêve par les sons éclatants de la trompette et du cor, annonçant que la danse était en train.

«Sûzel est peut-être déjà là-bas?» pensa-t-il.

Et, frappant sur la table du manche de son couteau, il s'écria d'une voix retentissante:

«Père Loerich! père Loerich!»

Le vieil aubergiste parut.

Alors Fritz, souriant avec finesse, demanda:

«Avez-vous encore de ce petit vin blanc, vous savez, de ce petit vin qui pétille et que M. le juge de paix Kobus aimait!

—Oui, nous en avons encore, répondit l'aubergiste du même ton joyeux.

—Eh bien! apportez-nous-en deux bouteilles, fit-il en clignant des yeux. Ce vin-là me plaisait, je ne serais pas fâché de le faire goûter à mes amis.»

Le père Loerich sortit, et quelques instants après il rentrait, tenant sous chaque bras une bouteille solidement encapuchonnée et ficelée de fil d'archal. Il avait aussi des pincettes pour forcer le fil, et trois verres minces, étincelants, en forme de cornet, sur un plateau.

Hâan et Schoultz comprirent alors quel était ce petit vin et se regardèrent l'un l'autre en souriant.

«Hé! hé! Hé! fit Hâan, ce Kobus a parfois de bonnes plaisanteries; il appelle cela du petit vin!»

Et Schoultz, observant les Prussiens du coin de l'œil, ajouta:

«Oui, du petit vin de France; ce n'est pas la première fois que nous en buvons; mais là-bas, en Champagne, on faisait sauter le cou des bouteilles avec le sabre.»

En disant ces choses il retroussait le coin de ses petites moustaches grisonnantes, et se mettait la casquette sur l'oreille.

Le bouchon partit au plafond comme un coup de pistolet, les verres furent remplis de la rosée céleste. «À la santé de l'ami Fritz!» s'écria Schoultz en levant son verre. Et la rosée céleste fila d'un trait dans son long cou de cigogne.

Hâan et Fritz avaient imité son geste; trois fois de suite ils firent le même mouvement, en s'extasiant sur le bouquet du petit vin.

Les Prussiens se levèrent alors d'un air digne et sortirent.

Kobus, crochetant la seconde bouteille, dit:

«Schoultz, tu te vantes pourtant quelquefois d'une façon indigne; je voudrais bien savoir si ton bataillon de landwehr a dépassé la petite forteresse de Phalsbourg en Lorraine, et si vous avez bu là-bas autre chose que du vin blanc d'Alsace?

—Bah! laisse donc, s'écria Schoultz, avec ces Prussiens, est-ce qu'il faut se gêner? Je représente ici l'armée bavaroise, et tout ce que je puis te dire, c'est que si nous avions trouvé du vin de Champagne en route, j'en aurais bu ma bonne part. Est-ce qu'on peut me reprocher à moi d'être tombé dans un pays stérile? N'est-ce pas la faute du feld-maréchal Schwartzenberg, qui nous sacrifiait, nous autres, pour engraisser ses Autrichiens? Ne me parle pas de cela, Kobus, rien que d'y penser, j'en frémis encore: durant deux étapes nous n'avons trouvé que des sapins, et finalement un tas de gueux qui nous assommaient à coups de pierres du haut de leurs rochers, des va-nu-pieds, de véritables sauvages: je te réponds qu'il était plus agréable d'avaler de bon vin en Champagne, que de se battre contre ces enragés montagnards de la chaîne des Vosges!

—Allons, calme-toi, dit Hâan en riant, nous sommes de ton avis, quoique des milliers d'Autrichiens, et de Prussiens aient laissé leurs os en Champagne.

—Qui sait? nous buvons peut-être en ce moment la quintessence d'un caporalschlague!», s'écria Fritz.

Tous trois se prirent à rire comme des bienheureux; heureux; ils étaient à moitié gris.

«Ha! ha! ha! maintenant à la danse, dit Kobus en se levant.

—À la danse!» répétèrent les autres. Ils vidèrent leurs verres debout et sortirent enfin, vacillant un peu, et riant si fort que tout le monde se retournait dans la grande rue pour les voir. Schoultz levait ses grands jambes de sauterelle jusqu'au menton, et les bras en l'air: «Je défie la Prusse, s'écriait-il d'un ton deHans-Wurst, je défie tous les Prussiens, depuis le caporalschlaguejusqu'au feld-maréchal!» Et Hâan, le nez rouge comme un coquelicot, les joues vermeilles, ses yeux pleins de douces larmes, bégayait: «Schoultz! Schoultz! au nom du Ciel, modère ton ardeur belliqueuse; ne nous attire pas sur les bras l'armée de Frédéric-Wilhelm; nous sommes des gens de paix, des hommes d'ordre, respectons la concorde de notre vieille Allemagne.

—Non! non! je les défie tous, s'écriait Schoultz; qu'ils se présentent; on verra ce que vaut un ancien sergent de l'armée bavaroise: Vive la patrie allemande!»

Plus d'un Prussien riait dans ses longues moustaches en les voyant passer. Fritz songeant qu'il allait revoir la petite Sûzel, était dans un état de béatitude inexprimable. «Toutes les jeunes filles sont à laMadame-Hütte, se disait-il, surtout le premier jour de la fête: Sûzel est là!»

Cette pensée l'élevait au septième ciel; il se délectait en lui-même et saluait les gens d'un air attendri. Mais une fois sur la place des Deux-Boucs, quand il vit le drapeau flotter sur la baraque et qu'il reconnut aux dernières notes d'unhopser, le coup d'archet de son ami Iôsef, alors il éprouva l'enivrement de la joie, et, traînant ses camarades, il se mit à crier:

«C'est la troupe de Iôsef!... C'est la troupe de Iôsef!... Maintenant il faut reconnaître que le Seigneur Dieu nous favorise!»

Lorsqu'ils arrivèrent à la porte de la Hütte, lehopserfinissait, les gens sortaient, le trombone, la clarinette et le fifre s'accordaient pour une autre danse; la grosse caisse rendait un dernier grondement dans la baraque sonore.

Ils entrèrent, et les estrades tapissées de jeunes filles, de vieux papas, de grands-mères, les guirlandes de chêne, de hêtre et de mousse, suspendues autour des piliers, s'offrirent à leurs regards.

L'animation était grande; les danseurs reconduisaient leurs danseuses. Fritz, apercevant de loin la grosse toison de son ami Iôsef au milieu de l'orchestre olivâtre, ne se possédait plus d'enthousiasme, et les deux mains en l'air, agitant son feutre, il criait:

«Iôsef! Iôsef!»

Tandis que la foule se dressait à droite et à gauche, et se penchait pour voir quel bon vivant était capable de pousser des cris pareils. Mais quand on vit Hâan, Schoultz et Kobus s'avancer riant, jubilant, la face pourpre et se dandinant au bras l'un de l'autre, comme il arrive après boire, un immense éclat de rire retentit dans la baraque, car chacun pensait: «Voilà des gaillards qui se portent bien et qui viennent de bien dîner.»

Cependant Iôsef avait tourné la tête, et reconnaissant de loin Kobus, il étendait les bras en croix, l'archet dans une main et le violon dans l'autre. C'est ainsi qu'il descendit de l'estrade, pendant que Fritz montait; ils s'embrassèrent à mi-chemin, et tout le monde fut émerveillé.

«Qui diable cela peut-il être? disait-on. Un homme si magnifique qui se laisse embrasser par le bohémien...»

Et Bockel, Andrès, tout l'orchestre penché sur la rampe, applaudissait à ce spectacle.

Enfin Iôsef, se redressant, leva son archet et dit:

«Écoutez! voici M. Kobus, de Hunebourg, mon ami, qui va danser untreieleinsavec ses deux camarades. Quelqu'un s'oppose-t-il à cela?

—Non, non, qu'il danse! cria-t-on de tous les coins.

—Alors, dit Iôsef, je vais donc jouer une valse, la valse de Iôsef Almâni, composée en rêvant à celui qui l'a secouru un jour de grande détresse. Cette valse, Kobus, personne ne l'a jamais entendue jusqu'à ce moment, excepté Bockel, Andrès et les arbres du Tannewald; choisis-toi donc une belle danseuse selon ton cœur; et vous, Hâan et Schoultz, choisissez également les vôtres: personne que vous ne dansera la valse d'Almâni.»

Fritz s'étant retourné sur les marches de l'estrade, promena ses regards autour de la salle, et il eut peur un instant de ne pas trouver Sûzel. Les belles filles ne manquaient pas: des noires et des brunes, des rousses et des blondes, toutes se redressaient, regardant vers Kobus, et rougissant lorsqu'il arrêtait la vue sur elles; car c'est un grand honneur d'être choisie par un si bel homme, surtout pour danser letreieleins. Mais Fritz ne les voyait pas rougir; il ne les voyait pas se redresser comme les hussards de Frédéric-Wilhelm à la parade, effaçant leurs épaules et se mettant la bouche en cœur; il ne voyait pas cette brillante fleur de jeunesse épanouie sous ses regards; ce qu'il cherchait c'était une toute petitevergissmeinnicht, la petite fleur bleue des souvenirs d'amour.

Longtemps il la chercha, de plus en plus inquiet; enfin il la découvrit au loin, cachée derrière une guirlande de chêne tombant du pilier à droite de la porte. Sûzel, à demi effacée derrière cette guirlande, inclinait la tête sous les grosses feuilles vertes, et regardait timidement, à la fois craintive et désireuse d'être vue.

Elle n'avait que ses beaux cheveux blonds tombant en longues nattes sur ses épaules pour toute parure; un fichu de soie bleue voilait sa gorge naissante; un petit corset de velours, à bretelles blanches, dessinait sa taille gracieuse; et près d'elle se tenait, droite comme un I, la grand-mère Annah, ses cheveux gris fourrés sous le béguin noir, et les bras pendants. Ces gens n'étaient pas venus pour danser, ils étaient venus pour voir, et se tenaient au dernier rang de la foule.

Les joues de Fritz s'animèrent; il descendit de l'estrade et traversa la hutte au milieu de l'attention générale. Sûzel, le voyant venir, devint toute pâle et dut s'appuyer contre le pilier; elle n'osait plus le regarder. Il monta quatre marches, écarta la guirlande, et lui prit la main en disant tout bas:

«Sûzel, veux-tu danser avec moi letreieleins?»

Elle alors, levant ses grands yeux bleus comme en rêve, de pâle qu'elle était, devint toute rouge:

«Oh! oui, monsieur Kobus!» fit-elle en regardant la grand-mère.

La vieille inclina la tête au bout d'une seconde, et dit: «C'est bien... tu peux danser.» Car elle connaissait Fritz, pour l'avoir vu venir à Bischem dans le temps, avec son père.

Ils descendirent donc dans la salle. Les valets de danse, le chapeau de paille couvert de banderoles, faisaient le tour de la baraque au pied de la rampe, agitant d'un air joyeux leurs martinets de rubans, pour faire reculer le monde. Hâan et Schoultz se promenaient encore, à la recherche de leurs danseuses; Iôsef, debout devant son pupitre, attendait; Bockel, sa contrebasse contre la jambe tendue, et Andrès, son violon sous le bras, se tenaient à ses côtés; ils devaient seuls l'accompagner.

La petite Sûzel, au bras de Fritz au milieu de cette foule, jetait des regards furtifs, pleins de ravissement intérieur et de trouble; chacun admirait les longues nattes de ses cheveux, tombant derrière elle jusqu'au bas de sa petite jupe bleu clair bordée de velours, ses petits souliers ronds, dont les rubans de soie noire montaient en se croisant autour de ses bras d'une blancheur éblouissante; ses lèvres roses, son menton arrondi, son cou flexible et gracieux.

Plus d'une belle fille l'observait d'un œil sévère, cherchant quelque chose à reprendre, tandis que son joli bras, nu jusqu'au coude suivant la mode du pays, reposait sur le bras de Fritz avec une grâce naïve; mais deux ou trois vieilles, les yeux plissés, souriaient dans leurs rides et disaient sans se gêner: «Il a bien choisi!»

Kobus, entendant cela, se retournait vers elles avec satisfaction. Il aurait voulu dire aussi quelque galanterie à Sûzel; mais rien ne lui venait à l'esprit: il était trop heureux.

Enfin Hâan tira du troisième banc à gauche une femme haute de six pieds, noire de cheveux, avec un nez en bec d'aigle et des yeux perçants, laquelle se leva toute droite et sortit d'un air majestueux. Il aimait ce genre de femmes; c'était la fille du bourgmestre. Hâan semblait tout glorieux de son choix; il se redressait en arrangeant son jabot, et la grande fille, qui le dépassait de la moitié de la tête, avait l'air de le conduire.

Au même instant, Schoultz amenait une petite femme rondelette, du plus beau roux qu'il soit possible de voir, mais gaie, souriante, et qui lui sauta brusquement au coude, comme pour l'empêcher de s'échapper.

Ils prirent donc leurs distances, pour se promener autour de la salle, comme cela se fait d'habitude. À peine avaient-ils achevé le premier tour, que Iôsef s'écria:

«Kobus, y es-tu?»

Pour toute réponse, Fritz prit Sûzel à la taille du bras gauche, et lui tenant la main en l'air, à l'ancienne mode galante du XVIIIe siècle, il l'enleva comme une plume. Iôsef commença sa valse par trois coups d'archet. On comprit aussitôt que ce serait quelque chose d'étrange; la valse des esprits de l'air, le soir, quand on ne voit plus au loin sur la plaine qu'une ligne d'or, que les feuilles se taisent, que les insectes descendent, et que le chantre de la nuit prélude par trois notes: la première grave, la seconde tendre, et la troisième si pleine d'enthousiasme qu'au loin le silence s'établit pour entendre.

Ainsi débuta Iôsef, ayant bien des fois, dans sa vie errante, pris des leçons du chantre de la nuit, le coude dans la mousse, l'oreille dans la main, et les yeux fermés, perdu dans les ravissements célestes. Et s'animant ensuite, comme le grand maître aux ailes frémissantes, qui laisse tomber chaque soir, autour du nid où repose sa bien-aimée, plus de notes mélodieuses que la rosée ne laisse tomber de perles sur l'herbe des vallons, sa valse commença rapide, folle, étincelante: les esprits de l'air se mirent en route, entraînant Fritz et Sûzel, Hâan et la fille du bourgmestre, Schoultz et sa danseuse dans des tourbillons sans fin. Bockel soupirait la basse lointaine des torrents, et le grand Andrès marquait la mesure de traits rapides et joyeux, comme des cris d'hirondelles fendant l'air; car si l'inspiration vient du ciel et ne connaît que sa fantaisie, l'ordre et la mesure doivent régner sur la terre!

Et maintenant, représentez-vous les cercles amoureux de la valse qui s'enlacent, les pieds qui voltigent, les robes qui flottent et s'arrondissent en éventail; Fritz, qui tient la petite Sûzel dans ses bras, qui lui lève la main avec grâce, qui la regarde enivré, tourbillonnant tantôt comme le vent et tantôt se balançant en cadence, souriant, rêvant, la contemplant encore, puis s'élançant avec une nouvelle ardeur; tandis qu'à son tour, les reins cambrés, ses deux longues tresses flottant comme des ailes, et sa charmante petite tête rejetée en arrière, elle le regarde en extase, et que ses petits pieds effleurent à peine le sol.

Le gros Hâan, les deux mains sur les épaules de sa grande danseuse, tout en galopant, se balançant et frappant du talon, la contemplait de bas en haut d'un air d'admiration profonde; elle, avec son grand nez, tourbillonnait comme une girouette.

Schoultz, à demi courbé, ses grandes jambes pliées, tenait sa petite rousse sous les bras, et tournait, tournait, tournait sans interruption avec une régularité merveilleuse, comme une bobine dans son dévidoir; il arrivait si juste à la mesure, que tout le monde en était ravi.

Mais c'est Fritz et la petite Sûzel qui faisaient l'admiration universelle, à cause de leur grâce et de leur air bienheureux. Ils n'étaient plus sur la terre, ils se berçaient dans le ciel; cette musique qui chantait, qui riait, qui célébrait le bonheur, l'enthousiasme, l'amour, semblait avoir été faite pour eux: toute la salle les contemplait, et eux ne voyaient plus qu'eux-mêmes. On les trouvait si beaux que parfois un murmure d'admiration courait dans la Madame Hütte; on aurait dit que tout allait éclater; mais le bonheur d'entendre la valse forçait les gens de se taire. Ce n'est qu'au moment où Hâan, devenu comme fou d'enthousiasme en contemplant la grande fille du bourgmestre, se dressa sur la pointe des pieds et la fit pirouetter deux fois en criant d'une voix retentissante: «You!» et qu'il retomba d'aplomb après ce tour de force; et qu'au même instant Schoultz levant sa jambe droite, la fit passer, sans manquer la mesure, au-dessus de la tête de sa petite rousse, et que d'une voix rauque, en tournant comme un véritable possédé, il se mit à crier:«You! you! you! you! you! you!»ce n'est qu'à ce moment que l'admiration éclata par des trépignements et des cris qui firent trembler la baraque.

Jamais, jamais on n'avait vu danser si bien; l'enthousiasme dura plus de cinq minutes; et quand il finit par s'apaiser, on entendit avec satisfaction la valse des esprits de l'air reprendre le dessus, comme le chant du rossignol après un coup de vent dans les bois.

Alors Schoultz et Hâan n'en pouvait plus; la sueur leur coulait le long des joues; ils se promenaient, l'un la main sur l'épaule de sa danseuse, l'autre portant en quelque sorte la sienne pendue au bras.

Sûzel et Fritz tournaient toujours: les cris, les trépignements de la foule ne leur avaient rien fait; et quand Iôsef, lui-même épuisé, jeta de son violon le dernier soupir d'amour, ils s'arrêtèrent juste en face du père Christel et d'un autre vieil anabaptiste qui venaient d'entrer dans la salle, et qui les regardaient comme émerveillés.

«Hé! c'est vous, père Christel, s'écria Fritz tout joyeux; vous le voyez, Sûzel et moi nous dansons ensemble.

—C'est beaucoup d'honneur pour nous, monsieur Kobus, répondit le fermier en souriant, beaucoup d'honneur; mais la petite s'y connaît donc? Je croyais qu'elle n'avait jamais fait un tour de valse.

—Père Christel, Sûzel est un papillon, une véritable petite fée; elle a des ailes!»

Sûzel se tenait à son bras, les yeux baissés, les joues rouges; et le père Christel, la regardant d'un air heureux, lui demanda:

«Mais, Sûzel, qui donc t'a montré la danse? Cela m'étonne!

—Mayel et moi, dit la petite, nous faisons quelquefois deux ou trois tours dans la cuisine pour nous amuser.»

Alors les gens penchés autour d'eux se mirent à rire, et l'autre anabaptiste s'écria:

«Christel, à quoi penses-tu donc?... Est-ce que les filles ont besoin d'apprendre à valser?... est-ce que cela ne leur vient pas tout seul? Ha! ha! ha!»

Fritz, sachant que Sûzel n'avait jamais dansé qu'avec lui, sentait comme de bonnes odeurs lui monter au nez; il aurait voulu chanter, mais se contenant:

«Tout cela, dit-il, n'est que le commencement de la fête. C'est maintenant que nous allons nous en donner! Vous resterez avec nous, père Christel; Hâan et Schoultz sont aussi là-bas, nous allons danser jusqu'au soir, et nous souperons ensemble auMouton-d'Or.

—Ça, dit Christel, sauf votre respect, monsieur Kobus, et malgré tout le plaisir que j'aurais à rester, je ne puis le prendre sur moi; il faut que je parte... et je venais justement chercher Sûzel.

—Chercher Sûzel?

—Oui, monsieur Kobus.

—Et pourquoi?

—Parce que l'ouvrage presse à la maison; nous sommes au temps des récoltes... le vent peut tourner du jour au lendemain. C'est déjà beaucoup d'avoir perdu deux jours dans cette saison; mais je ne m'en fais pas de reproche, car il est dit: "Honore ton père et ta mère!" Et de venir voir sa mère deux ou trois fois l'an, ce n'est pas trop. Maintenant, il faut partir. Et puis, la semaine dernière, à Hunebourg, vous m'avez tellement réjoui, que je ne suis rentré que vers dix heures. Si je restais, ma femme croirait que je prends de mauvaises habitudes; elle serait inquiète.»

Fritz était tout déconcerté. Ne sachant que répondre, il prit Christel par le bras, et le conduisit dehors, ainsi que Sûzel; l'autre anabaptiste les suivait.

«Père Christel, reprit-il en le tenant par une agrafe de sa souquenille, vous n'avez pas tout à fait tort en ce qui vous concerne; mais à quoi bon emmener Sûzel? Vous pourriez bien me la confier; l'occasion de prendre un peu de plaisir n'arrive pas si souvent, que diable!

—Hé, mon Dieu, je vous la confierais avec plaisir! s'écria le fermier en levant les mains; elle serait avec vous comme avec son propre père, monsieur Kobus; seulement, ce serait une perte pour nous. On ne peut pas laisser les ouvriers seuls... ma femme fait la cuisine, moi, je conduis la voiture.... Si le temps changeait, qui sait quand nous rentrerions les foins? Et puis, nous avons une affaire de famille à terminer, une affaire très sérieuse.»

En disant cela, il regardait l'autre anabaptiste, qui inclina gravement la tête.

«Monsieur Kobus, je vous en prie, ne nous retenez pas, vous auriez réellement tort; n'est-ce pas, Sûzel?»

Sûzel ne répondit pas; elle regardait à terre, et l'on voyait bien qu'elle aurait voulu rester.

Fritz comprit qu'en insistant davantage, il pourrait donner l'éveil à tout le monde; c'est pourquoi prenant son parti, tout à coup il s'écria d'un ton assez joyeux:

«Eh bien donc, puisque c'est impossible, n'en parlons plus. Mais au moins vous prendrez un verre de vin avec nous auMouton-d'Or.

—Oh! quant à cela, monsieur Kobus, ce n'est pas de refus. Je m'en vais de suite avec Sûzel embrasser la grand-mère, et, dans un quart d'heure, notre voiture s'arrêtera devant l'auberge.

—Bon, allez!» Fritz serra doucement la main de Sûzel, qui paraissait bien triste, et, les regardant traverser la place, il rentra dans la Madame Hütte. Hâan et Schoultz, après avoir reconduit leurs danseuses, étaient montés sur l'estrade; il les rejoignit: «Tu vas charger Andrès de diriger ton orchestre, dit-il à Iôsef, et tu viendras prendre quelques verres de bon vin avec nous.» Le bohémien ne demandait pas mieux. Andrès s'étant mis au pupitre, ils sortirent tous quatre, bras dessus bras dessous. À l'auberge duMouton-d'Or, Fritz fit servir un dessert dans la grande salle alors déserte, et le père Loerich descendit à la cave chercher trois bouteilles de champagne, qu'on mit à rafraîchir dans une cuvette d'eau de source. Cela fait, on s'installa près des fenêtres, et presque aussitôt le char à bancs de l'anabaptiste parut au bout de la rue. Christel était assis devant, et Sûzel derrière sur une botte de paille, au milieu deskougelhofet des tartes de toute sorte, qu'on rapporte toujours de la fête. Fritz, voyant Sûzel, se dépêcha de casser le fil de fer d'une bouteille, et au moment où la voiture s'arrêtait, il se dressa devant la fenêtre, et laissa partir le bouchon comme un pétard, en s'écriant:

«À la plus gentille danseuse dutreieleins!»

On peut se figurer si la petite Sûzel fut heureuse; c'était comme un coup de pistolet qu'on lâche à la noce. Christel riait de bon cœur et pensait: «Ce bon monsieur Kobus est un peu gris, il ne faut pas s'en étonner un jour de fête!»

Et entrant dans la chambre, il leva son feutre en disant:

«Ça, ce doit être du champagne, dont j'ai souvent entendu parler, de ce vin de France qui tourne la tête à ces hommes batailleurs, et les porte à faire la guerre contre tout le monde! Est-ce que je me trompe?

—Non, père Christel, non; asseyez-vous, répondit Fritz. Tiens, Sûzel, voici ta chaise à côté de moi. Prends un de ces verres.

—À la santé de ma danseuse!» Tous les amis frappèrent sur la table en criant:«Das soll gülden[20]!» Et, levant le coude, ils claquèrent de la langue, comme une bande de grives à la cueillette des myrtilles. Sûzel, elle, trempait ses lèvres roses dans la mousse, ses deux grands yeux levés sur Kobus, et disait tout bas: «Oh! que c'est bon! ce n'est pas du vin, c'est bien meilleur!» Elle était rouge comme une framboise, et Fritz, heureux comme un roi, se redressait sur sa chaise. «Hum! hum! faisait-il en se rengorgeant; oui, oui, ce n'est pas mauvais.» Il aurait donné tous les vins de France et d'Allemagne pour danser encore une fois letreieleins.


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