LIVRE IV
De 1697 à 1699. CARTHAGÈNE.
Données fausses apportées de France par Pointis sur Carthagène.—Sages conseils de du Casse, qui ne sont pas écoutés.—Reconnaissance.—Débarquement.—Les galions à Porto-Bello.—Audace des flibustiers.—Reddition de Boccachique.—Sommation du gouverneur de cette ville.—Attaque par mer.—Siége de Hihimani.—Rôle des flibustiers.—Singulier incident.—Batteries de siége.—Le drapeau parlementaire arboré par le gouverneur de Carthagène.—Capitulation.—Orgueil maladroit du baron de Pointis.—Sa conduite déloyale.—Ses discussions.—La colonie de Saint-Domingue en péril.—Révolte des flibustiers provoquée par Pointis.—Leurs exactions.—Ordre du jour de du Casse.—La flotte anglo-hollandaise.—Le chevalier de Galiffet part pour la France.—Mémoires sur l’expédition de Carthagène.—Lettres de Pontchartrain.—Du Casse chevalier de Saint-Louis.—Arrêts du conseil d’Etat.—Les Anglais au Petit-Goave.—Paix de Riswick.—Le vice-roi du Mexique.—Négociations relatives à la délimitation des frontières françaises et espagnoles dans l’île Saint-Domingue.
Données fausses apportées de France par Pointis sur Carthagène.—Sages conseils de du Casse, qui ne sont pas écoutés.—Reconnaissance.—Débarquement.—Les galions à Porto-Bello.—Audace des flibustiers.—Reddition de Boccachique.—Sommation du gouverneur de cette ville.—Attaque par mer.—Siége de Hihimani.—Rôle des flibustiers.—Singulier incident.—Batteries de siége.—Le drapeau parlementaire arboré par le gouverneur de Carthagène.—Capitulation.—Orgueil maladroit du baron de Pointis.—Sa conduite déloyale.—Ses discussions.—La colonie de Saint-Domingue en péril.—Révolte des flibustiers provoquée par Pointis.—Leurs exactions.—Ordre du jour de du Casse.—La flotte anglo-hollandaise.—Le chevalier de Galiffet part pour la France.—Mémoires sur l’expédition de Carthagène.—Lettres de Pontchartrain.—Du Casse chevalier de Saint-Louis.—Arrêts du conseil d’Etat.—Les Anglais au Petit-Goave.—Paix de Riswick.—Le vice-roi du Mexique.—Négociations relatives à la délimitation des frontières françaises et espagnoles dans l’île Saint-Domingue.
Pointis était parti de France, ayant reçu du ministère de la marine des données très-fausses sur Carthagène; du Casse, qui, par ses espions, en avait de fort exactes, voulut l’éclairer. Il n’y put parvenir.
Déjà à cette époque l’administration centrale se considérait comme infaillible. Les instructions, émanées d’elle, prescrivaient au chef de l’expédition de s’emparer, dès son arrivée, du couvent fortifié de Notre-Dame de la Poupe, situé à l’est de la ville sur une hauteur qui dominait les environs, commandait les routes, protégeait Carthagène et permettaitde faire filer et de mettre à l’abri les richesses de la ville par les voies de terre.
Le jour même de son arrivée, Pointis voulut tenter le coup. Il en chargea les flibustiers avec du Casse. Deux vaisseaux vinrent s’embosser vis-à-vis Carthagène du côté du couvent, et l’ordre d’attaquer pour le soir fut donné. Les chaloupes devaient prendre les flibustiers et les débarquer à la côte. Pointis voulut, néanmoins, s’assurer par lui-même du point le plus favorable au débarquement. Il monta dans son canot avec du Casse, le chevalier de Lévis-Mirepoix et du Tilleul. En approchant de terre, il fut fort surpris de voir les vagues déferler avec violence contre des rochers à fleur d’eau, dont la côte était parsemée et qui en rendaient l’abord impossible. Le canot fut pris entre deux brisants et rempli d’eau en un instant.
Les principaux chefs de l’expédition se trouvèrent donc menacés d’être engloutis par les vagues.
Lévis-Mirepoix se jette alors à la mer, plonge sous l’eau et parvient à dégager la quille du frêle esquif. Les matelots redoublent d’efforts,et le canot revient à flot. Le débarquement sur ce point était impossible, contre-ordre est aussitôt donnée, et la journée du lendemain (14 avril 1697) est employée en reconnaissances.
Le 15 au matin, l’escadre mouilla entre la ville et le fort Boccachique, contre le feu duquel elle était abritée par un promontoire. A midi, du Casse débarqua avec quatre-vingts nègres. Il explora tous les bois couvrant la presqu’île qui relie Boccachique à Carthagène, bois où l’on pouvait craindre que des embuscades n’eussent été dressées. Rien de suspect ne fut découvert; du Casse hissa alors le drapeau blanc, signal convenu entre Pointis et lui. Immédiatement les chaloupes amenèrent les troupes de débarquement.
Cette descente avait pour but de s’établir fortement dans la presqu’île, de couper ainsi toute communication entre la ville et Boccachique. Pointis, du Casse, Lévis-Mirepoix, ayant avec eux environ un millier d’hommes, tant nègres que flibustiers ou grenadiers, prirent un sentier sous bois qui menait à la forteresse. Ils arrivèrent à deux portées de fusilde Boccachique, et occupèrent une forte position, restant couverts par l’épaisseur du bois qui les dérobait à la vue de l’ennemi. Pendant l’opération, le feu des vaisseaux, mouillés au large, absorbait l’attention des défenseurs du fort.
Vers six heures du soir, Pointis, s’étant aventuré hors du bois, arriva à un ancien village abandonné, d’où il put examiner la forteresse.
A la nuit tombante, deux compagnies de grenadiers, un bataillon sous les ordres du commandant de la Chesneau et trois cents flibustiers prirent possession de ce village. D’autres troupes restèrent en position, surveillant les débouchés de la ville. Le baron de Pointis, les chevaliers de Lévis et de Jaucourt purent, à la faveur des ténèbres, s’approcher de la place et faire le tour des fossés sans être découverts. Le chevalier du Buisson des Varennes proposa d’établir une batterie de mortiers sur une éminence située près du fort, ce qui fut adopté. Le lendemain matin, 16 avril, cette batterie fut en état d’ouvrir son feu. Ce même jour, de fort bonne heure, unegrande pirogue, portant soixante hommes et des munitions de guerre, envoyée par le gouverneur de Carthagène à Boccachique, ayant voulu atterrir, fut enlevée par les flibustiers.
Il s’y trouvait deux cordeliers, qui répétèrent à Pointis ce que du Casse lui avait déjà dit, comme le tenant de ses espions, que les galions étaient à Porto-Bello. Ces deux religieux ajoutèrent que, depuis la fin du mois d’octobre, on les attendait à Carthagène, et que leur séjour à Porto-Bello avait été beaucoup plus long que les années précédentes.
Pointis, cherchant à intimider le gouverneur de Boccachique, lui envoya un des deux cordeliers pour l’engager à rendre son fort. Sur sa réponse négative, le feu fut ouvert par les pièces des bâtiments et par la batterie de terre. Vers deux heures on vit deux bateaux espagnols, portant trois cents hommes, se diriger, vent arrière, vers la forteresse. Les flibustiers, en embuscade et abrités dans les bois, apercevant ces deux navires, se portèrent au pas de course vers le rivage, au risque de se faire écraser par l’artillerie du fort. Les bâtiments espagnols revinrent aussitôt à Carthagène.Du Casse, voyant ses flibustiers compromis, fit avancer deux barques et donna l’ordre à ces braves gens de s’y jeter. Mais, au lieu de lui obéir, ces hommes audacieux et indisciplinés se portèrent en désordre vers le fort de Boccachique, se logèrent sur le chemin couvert et commencèrent de la côte un tel feu qu’ils firent taire celui de la forteresse. Pointis, étonné de ce singulier combat, vint se plaindre à du Casse, qui l’engagea à laisser combattre les flibustiers à leur façon, ajoutant que bientôt peut-être Boccachique serait enlevé par eux. Pointis, fort brave de sa personne, se décida alors à leur porter secours, avec un bataillon de troupes régulières, à la tête duquel marchait du Casse; deux autres bataillons, commandés par du Buisson des Varennes, suivirent le premier. Les flibustiers demandèrent des échelles pour escalader l’escarpe. Le vicomte de Coëtlogon arriva bientôt, avec une compagnie du génie et des échelles. L’ennemi, voyant les flibustiers prêts à escalader le fort, arbora le drapeau parlementaire et demanda bon quartier. Lebon quartierfut accordé, à la condition que les armes desdéfenseurs seraient à l’instant jetées dans les fossés, ce qui fut exécuté.
Pendant le combat, du Casse avait été blessé d’une balle de mousquet à la cuisse et était resté néanmoins au feu, sans vouloir se retirer.
Pointis pénétra dans la place et en reçut les clefs des mains mêmes du gouverneur, don François Ximenès, qui les lui présenta en lui disant:Je vous remets les clefs de toutes les Indes espagnoles.Boccachique succomba donc dès le premier jour, grâce à l’heureuse témérité des flibustiers, qui eurent quarante tués et cinquante blessés. Défense fut faite à ces hardis mais indisciplinés volontaires de pénétrer dans le fort; Pointis prétendit que cette interdiction avait été la seule condition exigée par les Espagnols. Un détachement d’une centaine de soldats réguliers, sous les ordres de La Roche du Vigier, fut désigné pour y tenir garnison.
Le lendemain, 17 avril, les flibustiers s’emparèrent du couvent de Notre-Dame de la Poupe, et les vaisseaux français pénétrèrent dans la rade. Aussitôt qu’ils les aperçurent, les Espagnols mirent le feu à trois galions età une pirogue, qu’ils coulèrent pour obstruer l’entrée de la passe du port.
Au fond de la rade et protégeant l’entrée du port, se trouvait le fort de Sainte-Croix. Le 18 avril au matin, Pointis donna l’ordre aux vaisseaux entrés dans leLagonde canonner cette forteresse, tandis que lui-même l’attaquerait par terre. A la pointe du jour, il se mit en marche, et vers midi il se trouva à une demi-lieue du fort Sainte-Croix. Le vicomte de Coëtlogon, envoyé en reconnaissance, ne tarda pas à faire dire que le fort était évacué, les canons enlevés et les logements brûlés. Bien que Sainte-Croix fût une petite place fort tenable et dans une position avantageuse, le gouverneur de Carthagène n’avait pas voulu, en essayant de la défendre, courir le risque de se priver de sa garnison. Il avait donc rappelé cette garnison dans les murs de la ville.
Pointis, ayant rejoint Coëtlogon, résolut de profiter de l’occupation du fort Sainte-Croix pour reconnaître Carthagène. Il vit alors que la tranchée ne pouvait être ouverte que sur une langue de terre, étroite et basse, où l’on devait forcément trouver l’eau à peu de profondeur.Il fit sommer le gouverneur, qui répondit que la défense serait aussi vigoureuse que l’attaque.
Voyant qu’il était impossible de rien tenter de ce côté de la place, on résolut de passer l’eau et de faire l’attaque sur Hihimani (ville basse). Du Paty fut envoyé avec les nègres pour chercher un point de débarquement. Cet officier ayant rendu compte qu’il en avait trouvé deux, Pointis traversa avec les grenadiers et débarqua vis-à-vis le fort Saint-Lazare, où il rencontra Galiffet, qui, après l’occupation du couvent de Notre-Dame de la Poupe, s’était porté sur Saint-Lazare. Le surlendemain, ce fort fut abandonné par l’ennemi, au moment où la colonne d’assaut arrivait au pied de la contrescarpe.
Le jour suivant commença le siége régulier de Hihimani. Pendant que les troupes de Pointis creusaient les tranchées, élevaient des batteries, les flibustiers de du Casse faisaient des reconnaissances, poussaient des pointes, ravageaient le pays, ramenaient au camp français des prisonniers.
Les choses en étaient là, le canon français avait commencé à battre en brèche, lorsqu’unsingulier épisode amena la reddition de la place.
Le 30 avril, vers dix heures du matin, du Casse se trouvait dans la tranchée avec le chevalier de Marolles. Un des nègres, natif de Carthagène, trouva plaisant de s’en aller, un drapeau parlementaire à la main, jusqu’à la brèche. Le feu cessa du côté de la place et on demanda à l’imprudent noir s’il était chargé d’une mission quelconque; il répondit qu’il venait pour avoir des nouvelles de ses parents, et que, s’il avait un conseil à donner à ses compatriotes, c’était de capituler, sans attendre l’enlèvement de vive force de la ville. Intrigué de ce qu’il voyait, du Casse approcha à son tour, accompagné de quelques personnes. L’officier espagnol qui commandait sur ce point, de son côté prévenu de l’incident, arriva et demanda une suspension d’armes de deux heures pour conférer avec le gouverneur. Du Casse fit répondre qu’il ne pouvait accorder qu’une demi-heure. Il avait profité de la longueur de ces pourparlers pour se livrer à un examen attentif de la brèche; il la trouva praticable, et, sans perdre une minute, il futtrouver Pointis et lui conseilla de faire donner immédiatement l’assaut. Cet avis fut adopté.
Les ordres furent expédiés en conséquence, et, à quatre heures de l’après-midi, Lévis-Mirepoix, Coëtlogon, Montrosier, Marolles, du Rollon, se mirent en marche à la tête des troupes régulières, du Casse suivant avec les flibustiers. Mais, tandis que les premiers faisaient de longs détours pour éviter différents obstacles, les seconds piquèrent droit devant eux et arrivèrent à la brèche avant les troupes régulières; du Casse planta le premier le drapeau français sur le rempart. L’ennemi, voyant le petit nombre des assaillants, résista d’abord avec vigueur. Heureusement, le chevalier de Lévis et quelques officiers arrivèrent avec les grenadiers. On put se rendre maître de la plate-forme au-dessus de la porte. Un combat des plus sanglants s’engagea entre les Français et les troupes espagnoles retranchées sous la voûte. On parvint néanmoins à les déloger. On passa presque tous les défenseurs au fil de l’épée. Seul, le gouverneur de Hihimani, qui, malade, s’était fait porter sur ce point, resta prisonnier.
Cette brusque et brillante attaque avait mis entre les mains des Français Hihimani ou la ville basse, qui n’est, à proprement parler, qu’un faubourg de Carthagène.
Dès le lendemain, 1ermai, des bouches à feu furent mises en position sur les remparts de Hihimani pour battre en brèche la ville, que les vaisseaux bombardaient par mer. Le 2 mai, le gouverneur, comte de Los Rios, fit arborer le pavillon parlementaire, battre la chamade et envoya plusieurs de ses officiers pour traiter avec Pointis. Celui-ci, fier du rapide succès de son entreprise, les reçut avec son orgueil ordinaire et faillit, par une morgue de mauvais goût de la part d’un vainqueur, compromettre le succès final de l’expédition. Il demandaqu’on rendît la ville à discrétion, qu’on livrât des otages, que l’on s’en remît à saGRACIEUSE VOLONTÉ.
Les Espagnols ayant voulu parler de capitulation, Pointis leur répondit insolemment qu’un conquérant ne signait pas de capitulation. Les officiers ennemis retournèrent alors à Carthagène, sans que rien eût été conclu. Ils venaient de partir lorsque la nouvelle parvintau camp français que onze mille hommes étaient en marche pour secourir Carthagène. Du Casse fut placé avec un fort détachement sur la route par laquelle ce corps ennemi devait arriver. Ce corps était en marche, en effet; mais, apprenant la chute de Hihimani, il ne poussa pas jusqu’à la place assiégée; néanmoins cette alerte eut pour effet de rendre Pointis plus traitable, et le 3 mai il signa avec le gouverneur de la ville une capitulation portant que «les assiégés auraient les honneurs de la guerre; que les trésors seraient remis au général de Pointis avec pièces à l’appui; que les marchands et commerçants verseraient aussi l’argent et les effets en leur possession; que les habitants seraient tenus de déclarer l’or, l’argent, les pierreries qu’ils avaient, sous peine de confiscation entière; qu’on leur en laisserait la moitié; qu’on ne toucherait ni aux églises ni aux convents; que chacun serait libre de se retirer où bon lui plairait; que ceux qui resteraient ne seraient point inquiétés.»
La capitulation signée, la garnison espagnole sortit avec les honneurs de la guerre, etles Français firent leur entrée dans la ville. Le premier acte de Pointis fut de déclarer publiquement que ceux qui apporteraient de bonne volonté leur argent et leurs valeurs en conserveraient le dixième, mais que ce dixième serait donné aux dénonciateurs de ceux qui n’apporteraient pas le leur. Il réunit ensuite les supérieurs des couvents et des maisons religieuses, et leur déclara qu’ils devaient apporter leur argent, ajoutant que l’immunité accordée par la capitulation ne concernait que les valeurs non monétaires. Pendant les quelques jours qui suivirent cette déclaration, le vainqueur ne pouvait suffire à recevoir et compter les richesses qui arrivaient de toutes parts. Elles furent immenses, mais il serait impossible d’en fixer le chiffre d’une manière à peu près certaine, en présence du désaccord survenu à ce sujet entre les principaux intéressés. Pointis déclara un butin de neuf millions de francs; du Casse affirma qu’il se montait à neuf millionsd’écus, sans compter les marchandises de prix, le tout devant s’élever, d’après lui, à une trentaine de millions. D’autres intéressés ont été jusqu’à parler deplus de quarante millions; mais ce dernier chiffre, croyons-nous, est exagéré.
Quoi qu’il en soit, Pointis dissimula, le plus qu’il le put, les richesses prises à Carthagène, soit qu’il voulût, comme certains contemporains n’ont pas craint de l’en accuser, en détourner une grosse part à son profit personnel, soit qu’il voulût simplement grossir celle des armateurs dont il était le représentant naturel. Toujours est-il que, dès lors, il avait l’intention bien arrêtée et indigne d’un homme d’honneur de ne pas tenir la parole donnée aux flibustiers.
Afin d’atteindre ce but déloyal, il jugea nécessaire de les éloigner de Carthagène. Il fit courir le bruit qu’un corps d’environ dix mille Indiens approchait pour combattre les Français, et il prescrivit aux flibustiers de se porter à la rencontre de l’ennemi. Pendant leur absence, et tandis qu’ils donnaient la chasse à un adversaire imaginaire, Pointis faisait opérer la rentrée de tout le butin. Lorsque les flibustiers revinrent, n’ayant rencontré aucun ennemi, ils furent avisés, par un ordre du commandant supérieur, que les recherches faites dans Carthagène avaient produit peu de richesses. Puis,on leur interdit l’entrée de la ville, dans la crainte, prétextait-on, que leur présence redoutée ne déterminât quelque soulèvement. Furieux de ce manége, les flibustiers, qui avaient si brillamment concouru au succès de l’expédition, prétendirent pénétrer dans Carthagène, mais ils trouvèrent les portes fermées et gardées, ainsi que les remparts, par les troupes régulières qui leur en interdirent l’entrée. Peu s’en fallut que sur l’heure Carthagène ne devînt le théâtre d’une lutte entre les vainqueurs. Toutefois, Pointis ayant envoyé aux flibustiers un officier pour les assurer qu’il ne prétendait pas leur interdire l’entrée de la ville d’une manière absolue, mais simplement les empêcher d’y venir tous à la fois, de peur d’effrayer la population, ils se calmèrent, et, aussitôt que le recensement total de l’or, de l’argent, des pierreries fut terminé, ils furent autorisés à pénétrer dans Carthagène. Il est juste de reconnaître qu’une fois qu’ils y eurent été admis, ils s’y conduisirent avec peu de modération et donnèrent lieu chaque jour, par leur violence, aux plus sanglants reproches.
Après la prise de Carthagène, du Casse avait été nommé gouverneur de la place. Il crut de son devoir d’exiger qu’on lui rendît un compte exact de tout le butin. Tel ne fut pas l’avis de Pointis, qui lui fit une querelle à propos de permissions accordées ou refusées. Du Casse se retira à Hihimani, déclarant ne plus vouloir se mêler de rien. Toutefois voyant la mortalité qui sévissait parmi ses hommes, flibustiers et gens de la côte, tant à cause de l’air pestilentiel des marais où ils étaient relégués, que par suite du défaut de vivres, quoiqu’on se fût engagé formellement à leur fournir les rations nécessaires, du Casse fit redemander à Pointis les hommes qu’il avait tirés de Saint-Domingue, le rendant responsable, en cas de refus, du tort qu’occasionnerait à la colonie une plus longue privation de toutes ses forces.
Le commandant supérieur, assez satisfait au fond de cette demande qui le débarrassait d’un incommode et gênant témoin de sa conduite, répondit qu’il donnait volontiers son acquiescement, pourvu qu’on lui laissât le quart des flibustiers et une partie des nègres.
Cependant du Casse ne voulait point quitterCarthagène avant d’avoir obtenu satisfaction pour les siens dans la distribution de la part qui leur revenait sur les prises faites. Voyant la mauvaise volonté de Pointis, il craignit que ses gens ne fussent frustrés dans leurs intérêts, et que, déçus de leurs espérances, ils ne fissent retomber sur la colonie de Saint-Domingue le poids de leur colère.
Il essaya donc une tentative auprès de Pointis. Ce dernier se conduisit à son égard de la façon la moins loyale. Profitant de ce que du Casse a pleine et entière confiance en ses promesses, il fait mettre le butin dans des caisses, qu’il ordonne d’embarquer en cachette sur les vaisseaux du roi, sans avoir procédé à aucun partage. Cela exécuté, il prend la résolution de démanteler Carthagène et de s’embarquer pour l’Europe.
En effet, le 25 mai, toutes les fortifications sautent. Immédiatement après, ordre est donné d’embarquer les troupes, Pointis lui-même s’apprête à mettre à la voile. Les flibustiers et les gens de Saint-Domingue refusent alors de quitter la terre avant qu’on leur ait compté ce qui leur est dû; du Casse les assurequ’ils vont recevoir leurs parts, et il écrit à Pointis de se presser, ou qu’il ne répond plus des excès auxquels pourra se porter une soldatesque justement irritée. Pointis répond que le commissaire du Thilleul (faisant fonctions de ce que nous appelons aujourd’hui intendant général d’armée) a l’ordre de dresser le compte, et qu’on l’expédiera incessamment. Trois jours après, le 28, ce compte arrive.
Le compte, établi par ordre du baron de Pointis, était en désaccord complet avec l’engagement pris par le général, au moment de l’embarquement. Il mettait les gens de la côte et les flibustiersà gages. C’étaient là une infamie et un vol fait aux hommes qui avaient le plus contribué au succès de l’expédition. Ce qu’il y a de curieux, c’est que Pointis lui-même reconnaît implicitement qu’il avait agi de mauvaise foi. En effet, dans la relation qu’il écrivit de la campagne on lit ce qui suit:
«La consternation de M. du Casse fut grande à la vue de ce compte, par lequel il vit que la part de ceux à la tête desquels il se mettait, allait à quarante mille écus. Il avait de bien plus hautes prétentions.Il se fondaitsur l’écrit que je lui avais donné, où il était marqué que tout serait mis en quatre, dont il s’attendait que, lui et ses gens faisant le quart de l’armée, ils auraient deux millions. Mais quand on lui eut fait ouvrir les yeux, et montré que partager homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi c’était partager ce qui appartenait auxdits équipages, homme pour homme avec eux, et non pas sur la part ni du roi ni des armateurs, et qu’on lui eut détaillé que cette part consistait dans le dixième du premier million et le trentième des autres, dont le quart lui revenait, il entra dans une telle fureur qu’il voulait passer en France directement, laissant là son gouvernement.»
«La consternation de M. du Casse fut grande à la vue de ce compte, par lequel il vit que la part de ceux à la tête desquels il se mettait, allait à quarante mille écus. Il avait de bien plus hautes prétentions.Il se fondaitsur l’écrit que je lui avais donné, où il était marqué que tout serait mis en quatre, dont il s’attendait que, lui et ses gens faisant le quart de l’armée, ils auraient deux millions. Mais quand on lui eut fait ouvrir les yeux, et montré que partager homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi c’était partager ce qui appartenait auxdits équipages, homme pour homme avec eux, et non pas sur la part ni du roi ni des armateurs, et qu’on lui eut détaillé que cette part consistait dans le dixième du premier million et le trentième des autres, dont le quart lui revenait, il entra dans une telle fureur qu’il voulait passer en France directement, laissant là son gouvernement.»
Ces derniers mots renferment une nouvelle calomnie dirigée par Pointis contre du Casse. Le gouverneur de Saint-Domingue se contenta de faire dire à du Thilleul qu’il avait reçu le compte et irait en demander justice devant un tribunal où le baron de Pointis ne serait pas juge et partie. Puis, sûr que si ses soldats venaient à connaître le déni de justice qui leur était fait, ils se mettraient en révolte ouverte, et prévoyant que leur rébellion pourrait attirerd’effroyables malheurs, du Casse prévint le chevalier de Galiffet de l’état des choses, et lui ordonna de s’embarquer, ainsi que tout son monde, sans rien dire à qui que ce fût.
Pointis, mu par nous ne savons quel mobile, demeuré inexpliqué jusqu’à nos jours et inexplicable pour tout homme de sens, sachant le secret gardé par du Casse, manda à celui-ci qu’il en était surpris, et, ayant réuni les capitaines des navires flibustiers, leur apprit que le compte avait été dressé et qu’il était entre les mains de du Casse. Ils se rendirent auprès du gouverneur de Saint-Domingue et le lui demandèrent. L’ayant reçu de ses mains, ils le lurent et se retirèrent sans prononcer une parole.
Ce que du Casse avait prévu ne tarda pas à se réaliser. Les capitaines ayant montré à leurs gens ce qu’ils venaient de recevoir, il fut délibéré entre eux qu’ils prendraient à l’abordage leSceptre, vaisseau de Pointis, et qui était assez éloigné des autres navires pour n’en pouvoir être secouru à temps. Au moment de passer de la parole à l’action, la crainte de du Casse les fit hésiter, et l’un d’entre eux ayantdit: «Nous avons tort de nous en prendre à ce chien, il n’emporte rien du nôtre, il a laissé notre part à Carthagène, c’est là qu’il la faut aller chercher,» tous adhérèrent à cette opinion.
Les bâtiments flibustiers font voile vers la ville. Les hommes jurent de ne jamais retourner à Saint-Domingue. Du Casse, sans perdre un instant, envoie Galiffet à Pointis; mais ce dernier malade est hors d’état de rien écouter ni de prendre une détermination. Alors du Casse fait lire aux flibustiers l’ordre du jour suivant:
«Capitaines et flibustiers, songez-vous bien que vous manquez de respect au plus grand roi du monde, et que l’injustice que vous fait un de ses officiers, ne vous met pas en droit de sortir de l’obéissance? Faites réflexion que je porterai la peine de cette démarche et que vous livrez mon innocence sur l’échafaud. Je conviens qu’on nous fait une perfidie sans exemple, mais vous devez croire qu’après avoir acquis de la gloire aux armes du roi, sa justice écoutera vos plaintes et punira ceux qui auront violé sa foi. Je vous commande de vous retirer,sous peine de désobéissance et je vous promets d’aller porter vos raisons devant le roi.»
«Capitaines et flibustiers, songez-vous bien que vous manquez de respect au plus grand roi du monde, et que l’injustice que vous fait un de ses officiers, ne vous met pas en droit de sortir de l’obéissance? Faites réflexion que je porterai la peine de cette démarche et que vous livrez mon innocence sur l’échafaud. Je conviens qu’on nous fait une perfidie sans exemple, mais vous devez croire qu’après avoir acquis de la gloire aux armes du roi, sa justice écoutera vos plaintes et punira ceux qui auront violé sa foi. Je vous commande de vous retirer,sous peine de désobéissance et je vous promets d’aller porter vos raisons devant le roi.»
Cet ordre ne produit aucun effet; les flibustiers s’emparent de Carthagène, exigent de ses malheureux habitants cinq millions qui ne leur sont pas fournis. Ils accusent hautement Pointis de les avoir volés, et se livrent à mille violences, exactions, atrocités, pillent les maisons, les couvents, les églises. Au bout de quatre jours, ayant soutiré de la ville tout ce qu’ils en pouvaient espérer, ils s’embarquent avec les gens de la côte sur neuf bâtiments. Ayant partagé l’or et l’argent de Carthagène, les flibustiers prennent le large, se donnant rendez-vous à l’île Avache pour procéder également au partage des nègres et des marchandises pillées. A trente lieues en mer, ils sont atteints par une flotte ennemie qui, ayant appris les suites de l’expédition de Carthagène, les cherche, pour profiter de la dissension qui s’était mise dans les troupes de Pointis.
A la vue de l’escadre ennemie, chaque bâtiment tira de son côté. LeChrist(capitaine Cotny) fut pris par les Hollandais. LeCerf-Volant(capitaine Pierre) eut le même sort. Un bâtiment échoua et se fit brûler à la côte de Saint-Domingue. Les cinq autres abordèrent sur divers points de Saint-Domingue et à l’île Avache.
Revenons à Pointis et à du Casse.
Le 31 mai, deux capitaines de milice étaient venus demander à du Casse l’autorisation de retourner à Saint-Domingue; du Casse les engagea à se joindre aux flibustiers pour empêcher la continuation des désordres, les priant de dire à ces hommes qu’ils devaient se rendre au plus vite à Saint-Domingue, avoir confiance dans la justice du roi et leur assurer que lui, du Casse, se rendrait incessamment en France pour faire valoir leurs droits.
Le 2 juin, lePontchartrain, monté par Pointis, et laMariemirent à la voile et arrivèrent à Saint-Domingue en seize jours.
Le 5 juin, un petit bâtiment, expédié de la colonie par le gouverneur intérimaire, remit à du Casse une lettre lui annonçant qu’une forte escadre anglo-hollandaise était à la Barbade, menaçant Saint-Domingue. A cette lettre enétait jointe une autre du major de Beauregard; la voici:
«Le sieur Rache est arrivé par Raquoin, où est mouillé le capitaine Salle et Blout et le sieur Marcary. Il rapporte de très-méchantes nouvelles. Il croit nos flibustiers pris. Il est extrêmement fatigué, mais demain il m’a promis de vous aller voir. Voilà un terrible accident. Il serait bon pour cette colonie que nous n’eussions jamais vu M. de Pointis.«Je ne doute pas qu’ils ne nous viennent visiter en peu de temps, et il est plus que temps de se préparer à les recevoir. J’ai le cœur si pénétré de la perte de nos gens que je ne sais ce que je fais ni ce que je dis.»
«Le sieur Rache est arrivé par Raquoin, où est mouillé le capitaine Salle et Blout et le sieur Marcary. Il rapporte de très-méchantes nouvelles. Il croit nos flibustiers pris. Il est extrêmement fatigué, mais demain il m’a promis de vous aller voir. Voilà un terrible accident. Il serait bon pour cette colonie que nous n’eussions jamais vu M. de Pointis.
«Je ne doute pas qu’ils ne nous viennent visiter en peu de temps, et il est plus que temps de se préparer à les recevoir. J’ai le cœur si pénétré de la perte de nos gens que je ne sais ce que je fais ni ce que je dis.»
La flotte anglo-hollandaise était celle dont nous avons parlé plus haut et qui se jeta sur les flibustiers. En voyant les épouvantables malheurs amenés par la conduite du baron de Pointis, malgré tous les sages avis qui lui avaient été donnés et qu’il avait dédaigné d’écouter, du Casse n’hésita pas à envoyer un de ses officiers à la cour de France pour y faire un rapport fidèle des événements et pour demander justice au roi, pendant que lui-mêmereviendrait prendre possession de son gouvernement menacé.
Il confia cette mission au chevalier de Galiffet et le chargea de remettre au grand-amiral de France, comte de Vermandois, la lettre suivante[3]:
«Monseigneur, ayant fait la campagne pour l’expédition de Carthagène avec l’escadre commandée par M. de Pointis, j’envoie M. de Galiffet pour en rendre compte à la cour; il aura l’honneur de vous en faire la relation entière, elle mérite que Votre Altesse sérénissime en soit informée, les armes du roi n’ayant pas eu depuis longtemps un plus beau relief, par rapport à la situation et à la force de cette ville. M. de Galiffet est parfaitement recueilli sur tous les faits; mais en parlant avantageusement à Votre Altesse sérénissime des autres, sa modestie lui ferait taire qu’il est un des principaux acteurs, et je dois vous dire, Monseigneur, qu’il s’est acquis une estime générale et que sa valeur l’a conduit à toutes les actionsd’éclat avec distinction. Je prendrai la liberté aussi de dire à Votre Altesse qu’il a un attachement parfait pour votre personne et pour vos intérêts. Je l’ai chargé de supplier Votre Altesse sérénissime de m’accorder l’honneur de sa protection pour obtenir justice contre des outrages sanglants qui ont été injustement faits à mon caractère, dont il aura l’honneur de vous entretenir.«Il serait à désirer pour les intérêts de Votre Altesse sérénissime que le vaisseau par où passe M. de Galiffet arrivât avant l’escadre, nos intérêts ayant été en très-méchantes mains.«Il a paru que cette riche prise dût être séparée de vos mains, M. de Pointis n’ayant fait garder aucune formalité et disposé de beaucoup d’argent comme de son propre, et de nombre de marchandises.«Il publie n’avoir que sept à huit millions, mais M. de Galiffet et moi pouvons vous assurer, Monseigneur, qu’il en a été pris au moins le double, et les Espagnols connaisseurs vont à vingt et vingt et un, sans pierreries et marchandises ou canons de fonte.«Je m’étais associé pour cette prise avec uncorps d’habitants et tous les corsaires de mon gouvernement, sous la promesse de M. de Pointis que toutes les prises seraient portées à la masse pour être partagées homme pour homme, le dixième levé, et que de ce partage chacun paierait ses vaisseaux.«Lorsqu’il a eu l’argent entre les mains, il a prétendu me payer à gages à quinze livres par mois, et au lieu de six à sept millions qui devaient revenir à la colonie, il réduisait cela à cent et tant de mille livres. Cette indignité d’un particulier a mis à deux doigts de leur perte les troupes du roi et les gens de la colonie qui en seraient venus aux mains.«J’ai pris le parti de me plaindre au roi, mais les corsaires et les habitants se sont retirés avec serment qu’ils ne reviendraient jamais, et ils sont retournés à Carthagène achever de dépouiller cette ville contre la foi de la capitulation qui avait été injustement violée dans cet excès.«J’envoyai le major de la colonie pour les rappeler. Ils le firent retirer, disant qu’ils étaient bons serviteurs du roi, mais qu’on les avait trompés et qu’il ne revînt pas une autre fois.«Ils ont été abandonnés sans vivres; M. de Pointis ne s’en est pas mis en peine, et si le roi avait confié sa colonie à ses ennemis, ils n’auraient pu mettre en pratique que de semblables énormités.«Il est à craindre que l’escadre ennemie, que j’ai avis être dans ces mers, ne profite de ce désordre pour prendre cette colonie, ou que mille hommes qui sont restés ne soient pris, ce qui porterait plus de préjudice au roi que l’intérêt de l’armement ne saurait lui apporter de profit. J’étais déterminé de passer en France pour me jeter aux pieds du roi et lui en demander justice, mais la nouvelle des ennemis ne me le peut permettre.«Il est de mon devoir d’informer Votre Altesse sérénissime d’une liberté que M. de Pointis s’est donnée en décorant sa personne, à l’entrée de Carthagène, d’un honneur qui n’appartient qu’à Votre Altesse seule.«Il était suivi de vos gardes, marchant à cheval entre eux, mousquet sur l’épaule, à beaux uniformes. Il y en avait trente-trois, commandés par un officier appelé La Sourjeandière; nombre d’autres gardes ne voulaientpoint assister à cette cérémonie indigne à des gentilshommes pour servir un simple officier.«Cet homme s’était oublié sur bien d’autres choses ridicules et extravagantes:Mon armée conquérantétaient des termes très-familiers dans sa bouche, et nombre d’autres moins convenables comme dans ses titres:Général des armées de France de terre et de mer, faisant battre aux champs et deux gardes différentes à sa tente.»
«Monseigneur, ayant fait la campagne pour l’expédition de Carthagène avec l’escadre commandée par M. de Pointis, j’envoie M. de Galiffet pour en rendre compte à la cour; il aura l’honneur de vous en faire la relation entière, elle mérite que Votre Altesse sérénissime en soit informée, les armes du roi n’ayant pas eu depuis longtemps un plus beau relief, par rapport à la situation et à la force de cette ville. M. de Galiffet est parfaitement recueilli sur tous les faits; mais en parlant avantageusement à Votre Altesse sérénissime des autres, sa modestie lui ferait taire qu’il est un des principaux acteurs, et je dois vous dire, Monseigneur, qu’il s’est acquis une estime générale et que sa valeur l’a conduit à toutes les actionsd’éclat avec distinction. Je prendrai la liberté aussi de dire à Votre Altesse qu’il a un attachement parfait pour votre personne et pour vos intérêts. Je l’ai chargé de supplier Votre Altesse sérénissime de m’accorder l’honneur de sa protection pour obtenir justice contre des outrages sanglants qui ont été injustement faits à mon caractère, dont il aura l’honneur de vous entretenir.
«Il serait à désirer pour les intérêts de Votre Altesse sérénissime que le vaisseau par où passe M. de Galiffet arrivât avant l’escadre, nos intérêts ayant été en très-méchantes mains.
«Il a paru que cette riche prise dût être séparée de vos mains, M. de Pointis n’ayant fait garder aucune formalité et disposé de beaucoup d’argent comme de son propre, et de nombre de marchandises.
«Il publie n’avoir que sept à huit millions, mais M. de Galiffet et moi pouvons vous assurer, Monseigneur, qu’il en a été pris au moins le double, et les Espagnols connaisseurs vont à vingt et vingt et un, sans pierreries et marchandises ou canons de fonte.
«Je m’étais associé pour cette prise avec uncorps d’habitants et tous les corsaires de mon gouvernement, sous la promesse de M. de Pointis que toutes les prises seraient portées à la masse pour être partagées homme pour homme, le dixième levé, et que de ce partage chacun paierait ses vaisseaux.
«Lorsqu’il a eu l’argent entre les mains, il a prétendu me payer à gages à quinze livres par mois, et au lieu de six à sept millions qui devaient revenir à la colonie, il réduisait cela à cent et tant de mille livres. Cette indignité d’un particulier a mis à deux doigts de leur perte les troupes du roi et les gens de la colonie qui en seraient venus aux mains.
«J’ai pris le parti de me plaindre au roi, mais les corsaires et les habitants se sont retirés avec serment qu’ils ne reviendraient jamais, et ils sont retournés à Carthagène achever de dépouiller cette ville contre la foi de la capitulation qui avait été injustement violée dans cet excès.
«J’envoyai le major de la colonie pour les rappeler. Ils le firent retirer, disant qu’ils étaient bons serviteurs du roi, mais qu’on les avait trompés et qu’il ne revînt pas une autre fois.
«Ils ont été abandonnés sans vivres; M. de Pointis ne s’en est pas mis en peine, et si le roi avait confié sa colonie à ses ennemis, ils n’auraient pu mettre en pratique que de semblables énormités.
«Il est à craindre que l’escadre ennemie, que j’ai avis être dans ces mers, ne profite de ce désordre pour prendre cette colonie, ou que mille hommes qui sont restés ne soient pris, ce qui porterait plus de préjudice au roi que l’intérêt de l’armement ne saurait lui apporter de profit. J’étais déterminé de passer en France pour me jeter aux pieds du roi et lui en demander justice, mais la nouvelle des ennemis ne me le peut permettre.
«Il est de mon devoir d’informer Votre Altesse sérénissime d’une liberté que M. de Pointis s’est donnée en décorant sa personne, à l’entrée de Carthagène, d’un honneur qui n’appartient qu’à Votre Altesse seule.
«Il était suivi de vos gardes, marchant à cheval entre eux, mousquet sur l’épaule, à beaux uniformes. Il y en avait trente-trois, commandés par un officier appelé La Sourjeandière; nombre d’autres gardes ne voulaientpoint assister à cette cérémonie indigne à des gentilshommes pour servir un simple officier.
«Cet homme s’était oublié sur bien d’autres choses ridicules et extravagantes:Mon armée conquérantétaient des termes très-familiers dans sa bouche, et nombre d’autres moins convenables comme dans ses titres:Général des armées de France de terre et de mer, faisant battre aux champs et deux gardes différentes à sa tente.»
Toute cette affaire de Carthagène a été admirablement exposée, et résumée d’une manière claire, nette et précise dans un mémoire adressé au roi et destiné à son Conseil d’Etat. Ce mémoire, présenté par le chevalier de Galiffet, est l’œuvre de cet officier et de du Casse. Il met en complète lumière le différend qui divisa ainsi du Casse et Pointis, ainsi que les causes réelles. Le ministre et le roi lui-même en prirent connaissance. Aussi, malgré sa longueur, l’importance de ce mémoire nous fait un devoir de le reproduirein extenso, d’autant qu’il est l’histoire complète, vraie et inédite de cette expédition de Carthagène.
«La première questionqu’il y a à examiner sur les différends entre M. de Pointis et M. du Casse et les gens de Saint-Domingue, c’est à savoirsi le butin de Carthagène doit être partagé entre ceux-ci et les armateurs de l’escadre homme pour hommesans distinction, c’est-à-dire par proportion au nombre des uns et des autres, comme les premiers le prétendent, ou seulement le dixième du premier million et le trentième des autres, suivant l’explication de M. de Pointis.
«La seconde, si les armateurs de Saint-Domingue ont dérogé à leurs droits par leur conduite.
«En troisième lieu, l’intérêt du roi que M. de Pointis met en avant, et enfin les plaintes personnelles de MM. de Pointis et du Casse.
«1ºSi tout le butin doit être partagé ou seulement le dixième accordé aux équipages.
«M. du Casse affirme sur son honneur et sur sa conscience d’être convenu avec M. dePointis, circonstance par circonstance, du partage du butin entier homme pour homme, suivant l’usage de la flibuste, lui ayant expliqué que cela veut dire que tout le butin serait partagé seulement par proportion au nombre des hommes, sans distinction de dignité, et sans égard à la différence des bâtiments, sauf à chacune des parties de faire avoir à cet égard à leurs officiers et à leurs bâtiments par un second partage particulier: c’est la pratique de la flibuste, à laquelle le roi s’est conformé au partage du butin de la Jamaïque, à celui de plusieurs prises où ses bâtiments ont assisté, et à laquelle MM. des Augiers et de Renaud s’étaient assujettis. M. de Pointis fit quelques objections à M. du Casse sur la différence de ses navires, et M. du Casse lui ayant fait observer que le nombre des bâtiments flibustiers qu’il faut pour porter un nombre d’hommes pareil à celui de l’équipage d’un gros vaisseau du roi et la cherté des bâtiments, agrès, radoubs et victuailles dans ce pays-là rendait la chose bien égale, M. de Pointis se rendit et convint positivement des conditions exprimées.
«Lorsque M. de Pointis passa au Cap, il medit que la cour lui avait promis deux mille cinq cents hommes de la colonie; que si M. du Casse ne les lui donnait pas, il s’en retournerait sans rien faire et chargerait M. du Casse de son retour, et me pressa de grossir le détachement que j’avais ordre de faire; je lui dis que je pouvais surpasser les ordres que j’avais à cet égard, et même que les habitants étaient rebutés des entreprises qu’ils avaient faites avec les vaisseaux du roi, prétendant avoir été trompés dans la distribution du butin, et je lui expliquai comment ces gens-là allaient à la guerre à la part. Il me dit qu’il savait cela et leurs plaintes, qu’il n’avait en vue que la gloire dans les expéditions qu’il espérait de faire, et que je pouvais assurer les habitants qu’il surpasserait leurs espérances à cet égard. Il est aisé de savoir par M. du Boissy-Ramé si je n’animai pas les habitants de cette espérance et s’ils ne sont pas partis dans la confiance d’aller à la part.
«M. de Pointis étant arrivé au Petit-Goave et ayant appris que les flibustiers avaient répugnance de le suivre et menaçaient de se sauver dans les bois, craignit que M. du Casse ne fûtpas le maître de les faire embarquer, et même le soupçonna de n’en avoir pas l’intention, ainsi qu’il m’a dit; ce qui le porta à faire mettre des affiches par lesquelles il promettait d’être fidèle à la distribution du butin, dont il leur promettait le partage homme pour homme, suivant leur usage, et allait lui-même dans les carrefours leur confirmer cette promesse, leur donnait de riches idées de son entreprise et leur promettait, par-dessus leurs lots, tous les bâtiments qu’il prendrait, ce qui est attesté par le témoignage des juges que j’ai produit, lesquels il faudrait punir si leur attestation n’était pas véritable.
«M. du Casse, les habitants flibustiers et nègres se sont embarqués dans cette confiance. M. du Casse n’a pas caché son traité, les habitants et les flibustiers n’en ont pas fait un mystère, c’était l’entretien de tout le monde, et il n’y a personne dans l’escadre de M. de Pointis, jusques aux soldats, qui puisse de bonne foi ne pas avouer d’en avoir ouï parler sur ce pied-là; personne au contraire n’a entendu parler du parti que M. de Pointis n’a mis au jour qu’au moment qu’il a donné sondécompte. Il avait entendu les prétentions des armateurs de Saint-Domingue sans les contredire; n’est-ce pas une preuve qu’il les en avait voulu flatter, peut-être de bonne foi dans le commencement, et ensuite avec intention de les tromper? M. du Casse n’avait point demandé de billet à M. de Pointis; il s’en fiait à sa bonne foi, au droit et aux usages du pays. M. du Rollon et autres officiers du roi n’en avaient jamais donné dans les entreprises précédentes; M. Renaud avait traité avec eux à mille écus par homme, et M. des Augiers à cinq cents écus pour les (deux mots illisibles), qui était une expédition de six semaines. Si M. de Pointis avait prétendu se tirer de la règle et de cet usage, c’était à lui de s’en expliquer clairement, et non par une équivoque; lorsque tous les flibustiers eurent joint au cap Tiburne, il envoya de son mouvement un billet à M. du Casse, dont il se contenta, ne se défiant de rien et y trouvant les termes usités dans toutes les chartes parties des flibustiers. Mais les vaisseaux lePontchartrainet laMariede Saint-Malo, qui devaient entrer dans le traité des flibustiers suivant leuraccord, n’y étant pas mentionnés, M. du Casse demanda à M. de Pointis de les y comprendre; ce qu’il fit. Il paraît bien, par la suite du procédé de M. de Pointis, qu’il s’avisa d’envoyer ce billet pour exclure toute convention verbale, toute enquête du rapport public et particulier, et toute la force du droit et de l’usage. Il construisit son billet en des termes qui exprimaient dans le sens naturel, et suivant l’usage du pays, le traité dont ils étaient convenus dans le sens de M. du Casse, afin qu’il s’en contentât, et qui puissent néanmoins y recevoir l’équivoque qu’il y voulait trouver. Voici ce billet:
«Nous sommes convenus que les habitants flibustiers et nègres de la côte Saint-Domingue, qui se sont joints à l’armement dont Sa Majesté m’a confié le commandement, partageront au provenu des prises qui seront faites homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté à bord duSceptrece 26 mars 1697. Signé: Pointis, du Tilleul. En ce compris, lePontchartrainet laMariede Saint-Malo. Collationné à Lovigniat; signé du Tilleul.»
«Les termes de ce billet sont les mêmesdont on se sert dans les traités de tous les armateurs de Saint-Domingue, comme il est attesté par le témoignage du juge et greffier que j’ai produit. Ils se sont expliqués pour le partage de tout le butin dans le sens de M. du Casse, ce qui est confirmé par la même attestation, et la même attestation porte que M. de Pointis a expliqué publiquement, dans les rues, aux flibustiers ce billet dans le sens de leurs prétentions, qui veut dire partage au provenu des prises. Ce ne peut être au sens de M. de Pointis parce que le dixième du premier million et le trentième des autres accordés par le roi aux équipages n’est pas le provenu des prises, mais seulement une très-petite partie. On n’a jamais fait mention de cette gratification du roi, et M. du Casse ni aucune personne de Saint-Domingue n’en ont eu connaissance que par le décompte donné après l’expédition du 28 mars. Il était besoin d’un billet de M. de Pointis pour confirmer une grâce accordée par le roi; et peut-il entrer dans la pensée de quelqu’un que l’attrait d’un si petit avantage ait déterminé les habitants à sortir de leur famille, à exposer leurs esclaves, et les flibustiers à abandonnerleur course, pour suivre M. de Pointis? Leur condition aurait été bien inférieure à celle des équipages du roi, qui étaient assurés d’une solde. M. de Pointis offre bien présentement de la leur donner, mais il n’ose dire qu’il la leur ait promise. En effet, il n’en a jamais été parlé, et si le traité avait été fait dans le sens qu’il suppose, la solde aurait dû être le principal article de son billet, et il aurait fallu donner des assurances en cas de défaut de succès. Mais les habitants et flibustiers n’ont déjà que trop perdu de course avec M. du Rollon, M. des Augiers, M. Renaud et autres officiers du roi, pour apprendre par les exemples qu’ils ne recevaient ni solde ni dédommagement de leurs armements, lorsque les entreprises où ils assistent manquent. N’est-il pas clair que le sens de M. de Pointis est supposé, puisque les flibustiers sont véritablement armateurs, qu’ils ont leurs vaisseaux, leurs victuailles, leurs armes et leurs munitions? Ont-ils fait toutes ces avances pour n’avoir rien par-dessus les équipages du roi, et si on ne leur avait rien promis au delà, n’auraient-ils pas du moins stipulé un dédommagement de trois mois,qu’ils avaient attendu de M. de Pointis, de leurs vaisseaux, armes et munitions? Qui croira que le vaisseau lePontchartrainet laMariede Saint-Malo aient demandé en grâce, comme il est écrit par le décompte de M. de Pointis, d’être compris entre les flibustiers, dans la seule espérance du trentième des prises à partager, sans avoir aucune promesse ni assurance de leur solde à 15 livres par mois, le Maloin ayant tout son équipage à 21 et 24 livres? La grâce qu’ils ont demandée d’être compris entre les flibustiers, n’est-ce pas une preuve de la promesse que l’on avait publiée de leur faire part de tout le butin? et s’il est évident et de droit incontestable qu’ils doivent avoir part à tout le butin suivant leur force, il doit pareillement appartenir aux habitants et flibustiers, qui sont au même traité que les armateurs. Il faut s’informer des gens qui connaissent les habitants et les flibustiers, pour savoir s’il serait possible de les mettre de leur gré à la solde. L’ont-ils jamais fait, et M. de Pointis avait-il un ordre du roi pour les y contraindre? La crainte qu’il avait que M. du Casse ne fût pas le maître de les faire embarquer, etles affiches et promesses qu’il leur faisait, dont il est convenu, font bien connaître qu’il leur a promis véritablement un partage égal de tout le butin, puisqu’ils se sont embarqués à la fin de l’expédition. Ces gens-là servent libéralement le roi, lorsqu’il les emploie en quelque entreprise pour Sa Majesté, sans demander aucune solde lorsqu’il n’y a point de butin; quand il y a du butin, ils en ont toujours eu leur part par proportion, au nombre des hommes, et ils sont d’une légalité à toute épreuve dans le rapport à la masse de tout ce qui tombe entre leurs mains.
«Les flibustiers dépensent, en ordinaire, un écu par jour; les habitants louent de leurs esclaves jusqu’à sept écus par mois; comment pourrait-on penser qu’ils se fussent embarqués et eussent fourni leurs bâtiments, en armes, munitions et victuailles pour 15 livres par mois desquelles même on n’a jamais parlé sans distinguer les officiers?
«Les flibustiers, en s’embarquant poursuivre M. de Pointis, ont fait leur charte partie suivant leur coutume; ils n’en auraient eu que faire, si on ne leur avait promis leur part à toutle butin. Aurait-il fallu qu’ils eussent pris des commissions de M. Ladmiral, comme ils ont fait, s’ils n’étaient pas véritablement armateurs particuliers? Les habitants qui ont donné leurs meilleurs nègres pour cette expédition, n’ont-ils pas risqué au moins deux cents écus pour chaque nègre, et ne sont-ils pas véritablement armateurs pour cette somme? quelle espérance auraient-ils de leur remboursement en cas de non-succès?
«Après la prise de Carthagène, pendant que l’on faisait la recette de l’argent, il y a eu des lots de flibustiers vendus quatre cents écus, risque nonobstant les soupçons que l’on avait et le pillage excessif que l’on voyait faire; n’est-ce pas une preuve que l’on avait promis leur part du tout? aurait-on donné quatre cents écus s’il avait été parlé de solde?
«Les troupes entretenues à Saint-Domingue ont incontestablement droit au dixième et au trentième accordés par le roi aux équipages, puisqu’ils ont été à l’expédition. Si M. de Pointis avait donné à entendre qu’il prétendait parler de cette gratification, au partage qu’il prometdans son billet, pourquoi n’avait-il pas compris ces troupes? Il les en a exclues parce qu’il était question du partage du tout, et qu’ayant un ordre du roi pour embarquer les troupes, il dit à M. du Casse que le roi donnait ses troupes par grâce aux armateurs, et qu’ils ne devaient prétendre que leur solde et même traitement que celles qui étaient embarquées dans l’escadre; et M. du Casse prétend que le roi ayant donné ses troupes pour gratifier les armateurs et les forces de Saint-Domingue étant véritablement armateurs, ils doivent se prévaloir de la même grâce, et que, dans la distribution du partage du butin, la soldatesque ne doit pas être mise en nombre du côté de M. de Pointis, puisque celle de Saint-Domingue n’est pas comprise entre les armateurs de cette île.
«Lorsque M. Lepage et moi avons été, de la part de M. du Casse, demander à M. de Pointis qu’il y eût un adjoint pour les gens de Saint-Domingue à la recette de l’argent, attendu qu’étant armateurs et ayant un si gros intérêt qu’il surpassait le tiers, il était juste que l’on eût connaissance de ce qui se faisait àcet égard, M. de Pointis ne nous a pas répondu que nous n’aurions que la solde et un trentième à prendre, mais bien qu’il lui serait indifférent d’accorder cette demande, parce qu’il prétendait accomplir exactement sa parole; mais qu’il le refusait par fierté. Ce sont ses propres termes.
«Lorsque M. Lepage et moi lui avons été demander, de la part de M. du Casse, de vouloir donner à terre la part qui revenait aux gens de Saint-Domingue, que nous lui avons représenté leur inquiétude, la peine que nous avions à les contenir et l’embarras d’embarquer tout l’argent dans ses vaisseaux pour avoir encore la peine d’en ressortir un tiers, il ne nous découvrit pas son intention, mais seulement nous dit qu’il se hâtait de tout faire embarquer, pour se mettre en état de partir; qu’aussitôt que tout serait pesé, il ferait faire notre décompte, et que l’argent serait bientôt reversé de ses vaisseaux dans les nôtres.
«Lorsque j’ai averti M. de Pointis que les flibustiers avaient pris une résolution qui ferait plaisir au roi, et que la reconnaissance en retour serait sur lui, qui était quetrois cents d’entre eux, comptant au moins sur deux millions pour leur lot, auraient résolu de se faire habitants au quartier de l’Ile à Vaches, lequel on avait beaucoup à cœur et beaucoup d’intérêt d’habiter, il ne me dit pas qu’ils n’eussent que la solde à prétendre, mais bien que, puisqu’ils tiendraient leurs richesses de Carthagène, où j’étais destiné pour demeurer pour la garde, je ferais bien de les induire à s’habituer dans cette ville.
«Lorsque je dis à M. de Pointis que les flibustiers avaient perdu leur course avec les vaisseaux du roi depuis deux ans et qu’ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun, il ne me dit pas qu’ils ne dussent prétendre qu’au trentième et à la solde, mais bien qu’ils seraient bien aises de ce qu’ils auraient mieux réussi avec lui. M. de Coëtlegon, parlant un jour des richesses que les flibustiers auraient, dit qu’il était dommage de leur donner un si gros argent, qu’il faudrait les mettre à la solde. M. de Pointis lui dit: «Taisez-vous, Breton, vous aurur oaqueoztsllangue trop longue.» Les circonstances sont trop fortes pour convaincre du soin qu’il prenait de cacher l’intentionqu’il avait de les frustrer de leur droit.
«Quand le billet de M. Pointis et sa promesse authentique ne l’engageraient pas comme ils font, il est de fait que les habitants flibustiers et nègres sont des armateurs particuliers, qui sont joints, suivant l’intention du roi, mais de leur gré; l’usage, l’équité et les ordonnances du roi ne les admettent-ils pas au partage qu’ils prétendent?
«Il faut remarquer que M. de Pointis dit dans son billet que les habitants, flibustiers et nègres, se sont joints à l’armement qu’il commande, et non pas qu’ils se soient engagés à la solde; ce qui est bien différent.
«Par le décompte que M. de Pointis a donné, dont copie est ci-dessous[4], il paraît qu’il prend droit de mettre les habitants et flibustiers à la solde, à cause d’un ordre du roi qu’ils supposent en avoir un espoir de lui donner les troupes entretenues, mais il n’en avait aucune pour y contraindre les habitantsni flibustiers autrement que de gré à gré, et suivant les conditions dont ils conviendraient.
«La raison qu’il donne en cet endroit du droit qu’il prétend avoir de les mettre à la solde fait bien connaître qu’il ne leur en aurait jamais parlé, bien loin d’en être convenus.
«Comment peut-on prétendre que les termes de partager au provenu des prises homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux du roi, signifient la même chose que s’il y avait: comme les équipages embarqués? N’est-il pas vrai que le mot avec est une suite d’homme par homme et se rapporte à la proportion du nombre des équipages embarqués sur les vaisseaux du roi? Les raisons et les conjectures susdites n’en laissent pas douter.
«M. de Pointis ayant formé le dessein de frustrer les armateurs de Saint-Domingue de ce qu’il leur avait promis, n’a pas eu peine à se ménager quelque conjecture qui semble autoriser ses prétentions, et rendre vraisemblable ce qu’il suppose. Il est étonnant au contraire qu’étant aussi subtil qu’il l’est, il n’ait pas sus’en ménager de plus favorable, parce que M. du Casse ne s’en défiait pas.
«M. de Pointis allègue qu’il a payé 7,000 livres pour la dépense que les flibustiers ont faite en l’attendant. Il y aurait quelque justice en cela, parce que les flibustiers ont perdu ce temps-là à son occasion; mais je suis persuadé qu’ils devaient le rembourser de cela sur leur part, comme de tout ce qu’il leur avancerait. M. du Casse seul peut répondre là-dessus.
«M. de Pointis allègue qu’il a fourni des vivres aux flibustiers, des apparaux et agrès pour leurs bâtiments. Mgr de Pontchartrain avait écrit à M. du Casse que M. de Pointis porterait des vivres pour en fournir aux gens qu’il prendrait à Saint-Domingue. Sur cet avis, M. du Casse avait empêché que les flibustiers ne fissent toutes les victuailles, et il convint avec M. de Pointis qu’on lui paierait au prix des îles tout ce qu’il avancerait, et s’en rendit garant. Il faut voir l’état de ces fournitures, et l’on verra que ce n’est pas là la moitié des victuailles que les flibustiers ont embarquées, et que le tout a été prêté par M. du Casse.
«Il allègue encore qu’il a donné sept mille cinq cents écus pour un vaisseau que les flibustiers ont abandonné au cap Tiburon. Il est vrai que M. du Casse ayant vendu, avec son consentement un vaisseau à lui appartenant pour le prix de sept mille cinq cents écus, M. de Pointis ne voulut plus permettre qu’il le livrât, ni lui en donnât le prix, disant qu’il n’était pas juste qu’il perdît l’occasion de vendre son navire par son opposition, sans le tirer d’intérêt.
«M. du Casse reçut ce remboursement dans ce sens-là, sans qu’il fût fait mention du vaisseau perdu au cap Tiburon; il aurait même reçu cette somme de pure gratification sans scrupule ni défiance, parce que M. de Pointis avait donné un vaisseau à M. du Buisson vendu dix mille écus, deux barques vendues sept ou huit mille écus, et plus de cinquante pirogues qui se vendaient mille écus.
«M. de Pointis allègue les vivres qu’il y a fournies après le siége. Outre qu’il en a fourni très-peu, qu’il a réduit les gens de Saint-Domingue à manger les chiens, les chats, et les chevaux, et refusé même les malades àl’hôpital, quoique pendant le siége les gens de Saint-Domingue eussent fait subsister la table de M. de Pointis et presque tout le camp, ils ne refusent pas néanmoins de rembourser tout ce qui leur a été fourni, comme M. du Casse en était convenu. Quant à ce qu’il dit, n’avoir aucune assurance en cas de non-succès, c’est que l’usage lui en servait une incontestable, et l’on n’en avait pas davantage de lui pour vingt mille livres que M. du Casse leur avait prêtées, et pour environ deux mille que je leur avais prêtées au Cap ou en argent ou sur mon crédit; il est vrai qu’il en avait donné des billets, mais sur qui aurait-on eu recours? son armement n’était pas rempli le jour qu’on a appris le succès de son entreprise. Les secours ont été mutuels des uns et des autres; il faut faire raison de ce que l’on a reçu; de plus, on leur a fourni du biscuit, des viandes, des pirogues et de l’argent.
«M. de Pointis allègue les gratifications qu’il a faites à M. du Casse, aux officiers et blessés de Saint-Domingue. On n’avait garde de penser qu’il prétendait en tirer conséquence au préjudice du partage, puisqu’il en faisaitégalement aux officiers et troupes de son armement, le tout étant pris sur la masse qui appartenait également à tous. Comme les gratifications n’ont point dérogé aux droits de ceux de l’armement qui y sont par leur argent ou avance de leurs appointements, elles ne doivent pas plus déroger au droit des gens de Saint-Domingue; de plus, M. de Pointis sait bien que je l’ai averti que les officiers des flibustiers les refusaient, de peur de donner de l’ombrage aux flibustiers qui murmuraient de ces gratifications, et que je les leur fis recevoir avec peine et en cachette; et M. du Casse refusa d’abord la sienne. M. de Pointis me dit que, si M. du Casse la lui refusait, il voyait bien qu’il voulait lui déclarer la guerre, ce qui fit que je lui persuadai dans la bonne foi de la prendre.
«Toutes ces inductions ne sont d’aucune force, parce qu’on en a toujours caché la conséquence qu’on en voulait tirer avec soin, et en assurant que c’était sans préjudice du droit de partage. L’artillerie et les munitions que le roi a fournies sont des grâces dont les armateurs des îles doivent se prévaloir aussi bien que ceux d’Europe. Que si les armateurs ontfourni des outils et autres instruments qui ont servi à l’expédition, il est juste que les gens de Saint-Domingue y contribuent, à proportion.
«M. de Pointis dit que des gens aussi turbulents que les flibustiers n’auraient pas souffert qu’on ait embarqué l’argent s’ils y avaient eu droit, et que leur tranquillités là-dessus marque qu’il n’y en avait aucun. Il sait bien le contraire de ce qu’il dit; nous avons été très-fréquemment lui dire les murmures des gens de la côte, et, quoique nous ne lui ayons jamais dit leur violente proposition de l’enlever et le navire où était l’argent, nous lui avons souvent témoigné que nous avions de la peine à les contenir, et il le savait bien, puisque l’on est convenu qu’il avait fait entrer trois bataillons sur les avis qu’il en avait eus. Ce discours nous fait émettre à présent, qu’à l’égard des flibustiers la disposition absolue qu’il affectait du butin et l’extrême faim où il les réduisait, étaient des aiguillons de révolte qu’il leur donnait exprès pour les porter à quelque mouvement qui lui donnât un prétexte plausible de les frustrer de leurs droits, s’assurant que nous en retiendrions toujours l’excès. Le retour à Carthagèneest aussi un effet de son artifice. Leur rage contre M. du Casse et leur résolution de ne jamais retourner à Saint-Domingue témoignent combien ils sentaient le dépit d’être trompés.
«On trouve que leurs prétentions sont bien grosses; ils en ont eu plusieurs fois de plus considérables. M. Renaud, pour se dégager de l’embarras du partage, leur avait promis mille écus par homme, et M. des Augiers cinq cents écus pour les hommes, où il ne fallait que six semaines de course. Il faut faire réflexion aux divers voyages où ils n’ont rien gagné, et aux risques où ils étaient de ne rien gagner à celui-ci; il y a trois ans qu’ils n’ont rien gagné, et ce sont les différents usages qu’on en a faits pour le roi qui en ont été cause, retranchés aux armateurs d’Europe parce qu’il leur revient cinq pour un, et que c’est un trop gros profit. Ceux-ci sont dans le même cas. Si M. de Pointis avait voulu augmenter la force de son escadre d’un tiers, n’aurait-il pas fallu augmenter la dépense de même, et les particuliers qui l’auraient fournie, n’auraient-ils pas reçu le tiers du butin? Les forces prises aux îles ont-ellesmoins d’effet que celles qu’on embarque ici? La différence est bien à l’avantage des premières, et cette augmentation lui avait été impossible, puisque l’argent lui manquait pour celles qu’il avait déjà.
«2ºSi les armateurs ont dérogé à leurs droits par leur conduite.
«On prétend qu’ils ont dérogé à leurs droits pour avoir reculé à Boccachique, refusé d’aller sous mon commandement, refusé de donner à Saint-Lazare, n’avoir pas travaillé, et enfin pour être retournés à Carthagène.
«Il est vrai qu’un petit nombre d’entre eux, faisant feu sur deux pirogues qui allaient renforcer Boccachique, et s’étant avancés sous la mousqueterie et mitraille du fort à demi-portée, sans pouvoir faire rebrousser les pirogues, crurent qu’ils ne pourraient y réussir, parce qu’il fallait pour cela aller presque sur la contrescarpe toujours à découvert; ce que ne jugeant pas praticable, ils s’en retournèrent; mais M. de Pointis en ayant témoigné du chagrin et fait contenance d’y vouloir aller, on se détacha aussitôt avec un plus grand nombre de flibustiers, habitants et nègresconfusément; on fut sur le bord du fossé et on prit le fort, à quoi l’on n’avait pas pensé; il me semble que le reproche n’est pas trop bien fondé.
«Il est vrai qu’étant destiné pour conduire ses flibustiers à la descente de la terre ferme, un d’entre eux se mutina contre moi sans me connaître, et que sa détention porta le capitaine du vaisseau dont il était, à dire qu’ils ne voulaient point aller sous mon commandement, leur usage leur faisant croire qu’ils étaient en droit de cela; mais aussitôt que M. de Pointis leur eut ordonné de me suivre, je n’y trouvai plus de difficulté: ils perçurent quatre lieues de bois; ils forcèrent deux embuscades sans hésiter; ils passèrent tout le jour et la nuit sans manger; le lendemain, ils montèrent à Notre-Dame de la Pompe, où il y avait apparence de trouver des forces dans une situation avantageuse, et on occupa tous les chemins, ce qui était notre commission. Il est vrai que j’eus le dessein d’attaquer le fort Saint-Lazare, que je l’ai mené sous la portée du mousquet et qu’ils refusèrent de donner: ces gens-là n’avaient jamais servi sous unofficier du roi. Ils n’avaient aucune pratique ni connaissance de l’obéissance à une discipline exacte, et ils croyaient, suivant leur usage, être en droit de délibérer sur ce qu’on leur commandait; peut-être même qu’ils avaient plus de raison que moi, puisque M. de Pointis, avec toutes ses forces et les nôtres, ne prit ce fort que par un chemin coupé dans le bois, que les flibustiers n’avaient pu faire, n’ayant point d’outils. A l’égard du travail on avait prévenu M. de Pointis qu’ils n’y étaient point accoutumés, on les avait dits recommandables pour les partis, pour les grandes marches, pour pénétrer les bois et particulièrement pour faire un feu double. Il est vrai que pendant le siége ils n’étaient pas si fréquemment commandés pour les travaux, parce qu’on était bien aise qu’ils allassent en parti d’où ils fournirent la table de M. de Pointis et la subsistance de presque tout le camp; mais il n’est pas vrai qu’ils aient jamais refusé le travail, excepté une fois, peu de jours avant leur embarquement; leur refus était fondé sur ce qu’il y avait plus de quatre jours qu’on ne leur avait donné à manger, et qu’on embarquait l’argentavant que d’en faire le partage; cependant étant survenu chez M. de Pointis, il m’offrit de les aller faire marcher sur-le-champ au travail qu’on avait décidé d’eux. Serions-nous approuvés de nous plaindre que les soldats de l’armement ne travaillaient pas tant que nos nègres? les différentes troupes ont leurs différents usages, et quoique, dans la nécessité, on les emploie toutes à tout, on n’aurait pas raison de trouver étrange qu’ils s’en acquittassent différemment, suivant la différence de leur application ordinaire.
«La plus forte accusation que M. de Pointis fasse aux flibustiers, c’est d’être retournés à Carthagène contre la foi du traité. Aussitôt qu’on leur eut fait savoir que M. de Pointis leur refusait le partage qui leur était dû et qu’il leur avait promis, le premier mouvement de leur désespoir leur fit proposer d’enlever leSceptre, tout autour duquel ils étaient mouillés. L’exécution en était facile, attendu la maladie et la surprise de l’équipage; ils étaient assurés d’y trouver de l’argent et leur vengeance en la personne de M. de Pointis; cependant leurs capitaines arrêtèrent leur fureur par ces seulesparoles répétées: «Compagnons, c’est le vaisseau du roi,» on ne peut jamais donner un témoignage d’un plus grand respect pour Sa Majesté que le sacrifice que ces gens-là peuvent faire de leurs intérêts et de leur passion, au plus fort de leur tumulte, au seul nom prononcé du roi; ce trait, bien examiné dans toutes les circonstances, n’est pas indigne de l’histoire.
«Après un tel effort pour le respect du roi, on ne peut pas s’imaginer qu’ils aient cru l’offenser par leur retour à Carthagène, qu’ils ont toujours regardée comme ennemie de Sa Majesté; je puis dire avec vérité qu’ils y étaient forcés, faute de vivres. M. de Pointis ne leur en ayant point donné, il ne leur restait aucune ressource pour subsister; ils étaient endettés de plus de deux cents écus chacun à Saint-Domingue et n’y pouvaient plus espérer de crédit, et ils n’étaient point en état de pouvoir aller en croisière; tout leur manquait, et pour leurs subsistance, et pour leurs vaisseaux; dans le plus grand sang-froid qu’auraient-ils pu faire? Je pourrais encore dire qu’ils ont cru ne devoir pas avoir égard à un traité auquelils n’avaient point de part, n’en ayant point au butin, et que M. de Pointis l’ayant violé lui-même sur les Espagnols et sur eux, ils avaient cru en faire de même; qu’étant libres faute de payement et par congé, ils croient l’être aussi d’aller où bon leur semblerait. Mais j’entre plus sincèrement dans leur mouvement: la seule nécessité et le désespoir les y ont conduits.
«Il n’y a pas à douter que M. de Pointis ne les ait réduits à cette nécessité pour donner au roi un motif de les exclure de leurs justes prétentions. M. du Casse leur avait caché pendant deux jours le décompte que M. de Pointis leur avait envoyé, et tout de même que nous les avions fait sortir paisiblement de Carthagène en leur cachant ce décompte, nous les aurions ramenés à Saint-Domingue par la même précaution, si M. de Pointis n’avait forcé M. du Casse à les leur montrer, en les envoyant tous avertir qu’il l’avait.
«M. de Pointis avance qu’ils sont sans discipline et qu’ils se soulèvent au moindre sujet. Leur en aurait-il donné un si grand, les connaissant si bien, s’il n’avait pas voulu positivement les révolter?
«M. de Pointis avance que, quand il serait juste de leur donner le partage, on ne pourrait les trouver, parce qu’il y a apparence qu’ils sont dans les ennemis. Pouvait-il prévoir un si grand malheur et y donner lieu sans manquer envers le roi?
«Il avance aussi que les habitants et les nègres les plus capables de défendre la colonie sont parmi eux, et que les ennemis ne manqueront pas de se prévaloir de cette conjoncture pour la ruiner; quand il ne serait pas aussi capable qu’il est de prévoir les disgrâces, il n’aurait pu les ignorer, puisque nous les lui avons représentées; mais comment ose-t-il en convenir dans l’espérance de les imputer à M. du Casse? n’est-ce pas lui qui devait les prévenir, puisqu’il les prévoyait?
«Cette révolte, si punissable au dire de M. de Pointis, est une preuve invincible de la promesse qu’il leur avait faite du partage, puisque, après avoir souffert tant de mauvais traitements, il n’y a eu que le manquement à cette promesse qui ait pu les retirer de l’exacte obéissance où ils s’étaient tenus pendant le siége, et, après tout, elle n’est pas sicriminelle qu’il le dit. Ont-ils chargé les troupes du roi? ont-ils insulté le major que M. du Casse leur a envoyé? ils n’ont fait que se mettre dans la liberté où ils sont ordinairement de faire la guerre, et ensuite du congé de M. de Pointis.
«M. de Pointis les accuse de l’avoir abandonné étant poursuivi de vingt-deux vaisseaux. Il n’a rencontré les ennemis que sept jours après les avoir quittés; on n’en avait aucune connaissance et il les avait congédiés. Je ne puis m’empêcher ici de faire remarquer que, puisqu’il y est invinciblement convaincu de leurs supposés, on ne doit point ajouter foi à ces autres accusations.
«Y aurait-il quelque sûreté dans aucun traité si quelqu’une des parties était en droit de se prévaloir sur les autres, sous prétexte qu’elle ne serait pas contente de leur travail, car enfin, dans cette société, M. de Pointis est un simple armateur particulier et ne peut prétendre aucune des prérogatives réservées au roi. Néanmoins je veux bien exposer les services des forces de Saint-Domingue dans cette expédition à la comparaison de celles deM. de Pointis, et si les troupes ont l’avantage, je consens à la détention qu’il a faite du butin.
«C’est M. du Casse, avec les flibustiers seuls, qui devait aller bloquer la ville par le dessus de Carthagène; il fut sur le bord du sable; le brisant ne permit pas de mettre à terre. C’est M. du Casse qui fit la descente à Boccachique avec les nègres; c’est lui qui perça les bois, y coupa un chemin et le fraya à M. de Pointis et à ses troupes; ce sont les flibustiers qui, d’une hauteur, empêchaient les ennemis de se montrer et de tirer le feu sur eux. Si pendant le siége de la ville les flibustiers n’ont pas tant fait de travail que les troupes, en revanche les nègres en ont fait davantage, et durant tout ce temps-là le bataillon de Saint-Domingue occupait Boccachique; un détachement de flibustiers occupait la poupe; un autre détachement occupait les dunes du nord; un autre détachement occupait le fort Saint-Lazare, où le feu a continué pendant tout le siége; et le restant des flibustiers et habitants étaient continuellement en parti d’où ils tiraient leur subsistance et celle de presque tout lecamp. Si M. de Pointis les estimait si peu, pourquoi les mettait-il toujours devant lui?
«A la prise de Hihimani, MM. les officiers de la marine, qui sont pleins d’émulation et de valeur, avaient voulu occuper leur poste; les habitants flibustiers et nègres étaient à la queue de tout, excepté ceux des tranchées; mais comme les soldats ne répondaient pas à l’ardeur de leurs officiers, on fut obligé, étant sur la brèche, de crier à pleine tête: Avance les flibustiers! Ceux-ci, les habitants et les nègres passèrent sur le corps des bataillons qui les devançaient, et chassèrent les ennemis de leurs bastions, où ils prirent les pavillons et drapeaux qu’on a présentés au roi, excepté celui qui était sur la porte, qui fut abattu par M. de Vaujour.»
«M. de Pointis accuse les flibustiers d’avoir fait quelque fausse démarche; j’en conviens, mais il faut qu’il convienne que ses troupes en ont fait de pires; nul corps au monde ne peut se vanter de n’avoir jamais manqué, mais quoiqu’il se loue des habitants et des nègres, leur a-t-il mieux gardé sa parole?