NOTE

NOTE

L’amiral du Casse laissa une veuve, née Marthe de Baudry, qui mourut le 2 décembre 1743, âgée de 82 ans, et une fille, Marthe du Casse, mariée à Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, lieutenant général des galères.

De cette union naquit Louis-Jean-Frédéric de la Rochefoucauld, duc d’Anville, qui épousa sa cousine Nicole de la Rochefoucauld; leur fils, Louis-Alexandre, duc de Liancourt et de la Roche-Guyon, fut assassiné à Gisors dans le courant de l’année 1792. En lui s’éteignit la descendance masculine de Louis de la Rochefoucauld et de Marthe du Casse. Marié deux fois, sans avoir eu d’enfant, le duc Louis-Alexandre ne laissa que des sœurs.

L’amiral du Casse laissait, pour héritier de son nom, un neveu, Jean du Casse, son filleul, né à Saubusse en 1680, bon et beau garçon, spirituel, franc, loyal, d’une nature impétueuse, mais incapable de s’astreindre à aucune règle, imprévoyant de l’avenir, oublieux de la veille, peu soucieux du lendemain, avec cela plein de sens et de justesse, lorsqu’on le forçait à la réflexion et au raisonnement. En 1701 il venait d’atteindre sa vingtième année et était à Bayonne, auprès de sa sœur Suzette du Casse mariée à Jean de Vidon, lorsque leur oncle vint faire un court séjour dans cette ville.

Le futur lieutenant général des armées navales mit toute son influence à la disposition de son neveu pour lui faciliter l’entrée de la carrière qu’il voudrait embrasser, proposant de lui obtenir un brevet d’officier dans la marine royale. Voyant que le jeune homme montrait peu d’empressement pour le noble métier des armes, son oncle offrit de lui acheter, de ses propres deniers, une charge dans la magistrature. Même refus de la part du récalcitrant, qui ne voyait pas la nécessité dechanger de condition, se trouvant fort heureux de la vie qu’il menait. Là-dessus colère de l’oncle, dissertations sans fin sur le devoir de se rendre utile à ses compatriotes, longues homélies sur les aventures galantes du neveu qui désolaient sa sœur et faisaient scandale dans la bonne ville de Bayonne.

Jean entendait avec le plus beau flegme du monde toutes les sages exhortations de son parrain, et persévérait dans sa folle existence.

Il fit tant et si bien qu’il s’aperçut, au commencement de l’année 1704, qu’il avait entièrement dissipé son faible patrimoine. Trouvant que la bourse de sa sœur et de son beau-frère, très-bons et très-indulgents pour ses peccadilles, devait être considérée par lui comme sienne propre, il s’avisa de vouloir y puiser. Une première fois ce fut facile, une seconde moins; une troisième demande ne fut pas accueillie. Le beau-frère refusa, non pas qu’il manquât de générosité, mais dans l’espoir de faire changer Jean de conduite et de l’amener à suivre ses avis.

«Un oncle est un caissier donné par la nature,» devait écrire plus tard un poëtedramatique; c’était assez l’opinion du jeune homme. Refusé, de sa sœur, il s’adressa à son parrain. Celui-ci reçut la requête au moment où il allait prendre la mer avec le comte de Toulouse. Il répondit à Jean qu’il était tout disposé à faire ce que déjà il avait proposé; que la campagne prête à s’ouvrir était une occasion unique; qu’il l’engageait donc à le rejoindre, se chargeant de lui obtenir une commission pour servir près de lui, sur son vaisseau; ajoutant qu’à cette condition sa bourse lui serait ouverte et qu’il en pourrait user largement; mais que s’il refusait, il ne devait plus compter sur l’oncle et parrain.

Jean du Casse, malgré tout ce que put dire sa famille, refusa net les propositions de l’amiral et imagina, pour faire pièce à ses parents de Bayonne, le plus singulier plan de conduite. Il achète une barque, l’amarre à la rive gauche de l’Adour et fait publier par le crieur public à travers les rues de la ville que «Le sieur Jean du Casse se tiendra chaque jour, du lever au coucher du soleil, à la disposition de ses concitoyens, pour faire traverser l’Adour, moyennant unsolparhomme et sans rétribution pour lesdamesetdamoiselles.»

Cette annonce fit le bonheur des habitants de la ville. Tout Bayonne fut voir le beau-frère du riche Jean de Vidon, le neveu du célèbre chef d’escadre chevalier de Saint-Louis, conduisant gravement sa barque et acceptant un sou de n’importe qui pour la traversée du fleuve.

Le jeune homme écrivit à sa sœur qu’il s’était empressé de déférer aux sages avis de son mari en se rendant utile à ses compatriotes, aux conseils de leur oncle en se faisant marin puisqu’il naviguait sur l’Adour; il signa sa lettre: Jean du Casse,batelier.

Ce véritable tour d’écolier fit rire toute la ville, excepté les Vidon. Néanmoins ils ne voulurent pas céder. Ils avaient seulement grande crainte que cette belle équipée ne vînt aux oreilles de leur oncle, qui aurait pu mal prendre la chose, étant devenu fier et assez orgueilleux depuis le mariage de sa fille avec un gentilhomme de la maison de la Rochefoucauld.

Jean exerçait, depuis quelque temps, sesnouvelles fonctions de batelier, consciencieusement, à la grande joie de tous ses amis, lesgandinsde l’époque dans la bonne ville de Bayonne, lorsqu’une jeune et jolie personne, originaire de Saubusse, Mlle Estiennette de Jordain, riche orpheline, qui vivait à Bayonne chez des parents éloignés M. et Mme de Saint-Forcet, se présenta, avec eux pour passer l’Adour et se rendre au bourg Saint-Esprit.

Pendant la traversée, Estiennette de Jordain, gaie comme une pensionnaire de vingt ans échappée de son couvent, riait aux éclats de toutes les réflexions qu’elle faisait à voix basse à ses deux parents, et qui lui étaient inspirées par la vue du batelier qu’elle avait connu dans une condition bien différente. Elle s’agita tant et si bien qu’elle tomba dans le fleuve. Confier le gouvernail du frêle esquif à M. de Saint-Forcet et se jeter à l’eau fut pour Jean l’affaire d’un instant. Il saisit la jeune fille prête à périr et vint la déposer entre les bras des siens. Revenue à elle, ses premiers regards furent pour son sauveur. Le lendemain celui-ci, ayant été savoir de ses nouvelles, fut reçu par toute lafamille qui l’engagea à renouveler sa visite. Un jeune homme de vingt-quatre ans ne se fait jamais prier pour aller voir une belle personne. Il revint le lendemain, puis le surlendemain, et les jours suivants; le résultat de ses visites fut que la jeune fille déclara qu’elle n’aurait jamais d’autre mari que lui. Les parents s’y opposèrent, objectant le manque de fortune du futur; mais son beau-frère Vidon, ayant reçu les confidences du jeune homme également amoureux, vint lever tous les obstacles en déclarant qu’il donnait à Jean un intérêt dans ses affaires d’armateur; dès lors on ne songea plus qu’aux apprêts du mariage qui fut célébré au mois d’août 1704.

Mademoiselle de Jordain[9]exigea que l’on inscrivît dans l’acte que son mari étaitbatelier, afin que ce mot rappelât dans l’avenir, à la mémoire de ses futurs enfants, le courageux dévouement de leur père.

C’est ce même acte de mariage, auquel il a été fait allusion au commencement de cevolume, à cause de la singularité de l’orthographe. En effet, la plupart des noms y sont écrits de deux manières différentes. Ainsi la future est qualifiée Estiennette de Jourdain; elle signe E. de Jordain. Parmi les témoins, l’un est appelé Portau, et signe du Pourtau; un autre, André Nolibois, signe André de Nolibosc. Enfin le beau-frère du marié se change en Jean deBidon, tandis qu’il signe Jean deVidon, qui est son nom véritable.

Cet acte est le premier oùDu Cassesoit écritDucasse, orthographe qui règne dans la plupart des actes rédigés à Bayonne.

Aussitôt que le mariage avait été convenu, on s’était empressé d’en faire part au chef d’escadre, l’informant en même temps des diverses circonstances qui l’avaient amené. La lettre fut longtemps en route; le valeureux marin, à qui elle était destinée, servait en ce moment sur les vaisseaux du comte de Toulouse sur le point de livrer la bataille de Vélez-Malaga. La lettre ne joignit du Casse qu’à Toulon, à son retour de cette campagne. Le récit de la folle aventure de son neveu le divertit beaucoup; le dénoûment le réjouit encore davantage,et il répondit à la nouvelle qu’on lui apprenait par l’envoi d’un bateau lilliputien rempli de magnifiques bijoux pour la femme dubatelier.

Il vit sa nouvelle nièce lors d’un voyage qu’il fit deux ans plus tard, quand il fut envoyé en mission auprès du roi d’Espagne. Elle lui plut et il le lui témoigna par de grandes libéralités. L’amiral aida aussi beaucoup les importantes entreprises d’armateur de Jean de Vidon, qui avait associé son beau-frère à ses affaires.

Suzette du Casse, de son mariage avec Jean de Vidon, n’eut qu’une fille, Agne, grande héritière qui épousa le plus riche habitant de Bayonne, Etienne de Lormand. De cette union naquit Nicolas de Lormand, écuyer, père du richissime Jacques Lormand, célèbre dans le Béarn par son testament, qui déshéritait toute sa famille pour laisser sa fortune à des couvents, hôpitaux, et autres établissements publics ou religieux, entre autres la cathédrale de Bayonne, à laquelle il légua quarante mille livres de rente, qui ont servi à élever dans ce magnifique monument des petites chapellesbariolées, des couleurs les plus criardes et d’un parfait mauvais goût.

Jean du Casse et Estiennette de Jordain eurent plusieurs enfants, dont trois, Pierre-Xavier, Elisabeth et Jeanne, entrèrent en religion. L’aîné des fils, Bernard, né le 11 juillet 1714, et baptisé le lendemain à la cathédrale de Bayonne, eut pour parrain son oncle maternel Bernard de Jordain, alors à Nantes, et pour marraine sa cousine germaine, du côté de son père, Agne de Vidon.

Cet heureux événement fut suivi, un an plus tard, d’un grand deuil pour toute la famille, la mort de l’amiral du Casse. Bernard ne connut donc pas son illustre oncle, mais il conserva toujours la plus grande vénération pour sa mémoire.

Il le prouva d’une manière éclatante dans une circonstance solennelle.

L’affection et l’estime de ses concitoyens l’avaient élevé à la charge d’échevin. Il exerçait cette charge depuis plusieurs années lorsque le conseil de la ville lui offrit de solliciter du roi l’autorisation pour lui d’ajouter à son nom celui de la cité, de s’appeler à l’avenir duCasse de Bayonne, et d’écarteler ses armes patrimoniales de celles de son pays natal.

Bernard refusa, préférant garder le nom plus modeste, illustré par son grand-oncle.

Il ressemblait beaucoup à ce dernier physiquement et sous le rapport de l’intelligence; il était comme son père, Jean, d’un commerce très-agréable dans la vie sociale, pétillant d’esprit, avec une grande mobilité dans le caractère, excessivement original, parfois même un peu braque. Cela ne l’empêcha pas de rester toujours dans de très-bons termes, non-seulement avec ceux de ses proches parents et amis qui habitaient Bayonne, mais même avec des parents éloignés qui ne venaient que peu ou pas dans le Béarn, comme Paul du Casse, capitaine au régiment de Touraine, Jacques-Xavier du Casse, chancelier garde des sceaux au parlement de Toulouse, Frédéric de la Rochefoucauld duc d’Anville, etc., etc.

Il avait épousé Marthe Rigal[10], dont il eut plusieurs enfants.

Deux entrèrent dans les ordres et devinrent, l’un chanoine de la cathédrale de Bayonne, l’autre curé d’Ondres, en Béarn.

Une fille, Élisabeth, fit un mariage riche. Elle épousa un banquier du Midi; leur petit-fils est devenu ministre, sénateur et grand-croix de la Légion d’honneur.

Un des fils de Bernard passa en Amérique.

Le plus jeune fut:

Jacques-Nicolas-Xavier DU CASSE,

Maréchal des camps et armées du Roi, cordon-rouge de l’ordre royal et militaire de Saint-Louis.

A peine âgé de dix-neuf ans, il reçut une commission de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Le 15 septembre 1791, par suite de la loi de remaniement de l’armée, il passa dans le cinquième régiment d’infanterie, de nouvelle formation. Neuf mois plus tard, indigné des excès révolutionnaires et froissé dans ses sentiments royalistes, il envoya sa démission au ministre de la guerre, qui lui répondit le 25 juin 1792:

«J’ai mis sous les yeux du Roi, monsieur, les motifs qui vous ont déterminé à renoncer à l’emploi de sous-lieutenant auquel Sa Majesté vous avait nommé le 15 septembre de l’année dernière, dans le cinquième régiment d’infanterie, pour suivre une autre carrière, et je vous préviens qu’elle a accepté votre démission.»

«J’ai mis sous les yeux du Roi, monsieur, les motifs qui vous ont déterminé à renoncer à l’emploi de sous-lieutenant auquel Sa Majesté vous avait nommé le 15 septembre de l’année dernière, dans le cinquième régiment d’infanterie, pour suivre une autre carrière, et je vous préviens qu’elle a accepté votre démission.»

Toutefois, le jeune officier démissionnaire ne quitta pas la France. Son ardent patriotisme ne se serait pas plié aux exigences de l’émigration. Si l’empereur d’Allemagne, François II, passant une revue de ses troupes et fier de leur belle tenue, lui eût dit: «Voilà de quoi bien battre les sans-culottes,» Xavier du Casse, lui aussi, n’aurait pas pu s’empêcher de répondre, comme le fit un gentilhomme français émigré: «C’est ce qu’il faudra voir.»

Resté à Paris, Xavier du Casse, lors de la journée du 10 août, accourut au château, ainsi que d’autres officiers démissionnaires, mettre son épée à la disposition du Roi, qui ne sut pas utiliser les offres d’un grand nombre de braves gentilshommes, et laissa, par unebonté mal entendue, massacrer les Suisses et la plupart de ses défenseurs.

Recherché pour ce fait, le jeune du Casse faillit périr sur l’échafaud; il n’eut d’autre ressource pour échapper aux massacres de Paris que de gagner la frontière des Pyrénées; mais, au lieu de passer en Espagne, il demanda un asile à la grande famille militaire. Nommé lieutenant-adjoint aux adjudants-généraux à l’armée des Pyrénées occidentales, il ne tarda pas à s’élever par son mérite et par son courage. Aussi, lors de la création de la Légion d’honneur, bien que simple adjudant-commandant (chef de bataillon), il fut un des premiers (le dixième) promu officier de l’ordre.

Chef d’état-major de la division territoriale à Bourges en 1804, il épousa l’une des plus jolies personnes de cette ville. Ce mariage le rendait beau-frère d’un gentilhomme connu pour ses opinions légitimistes, M. de Villeneuve Busson, allié de M. Hyde de Neuville, compromis dans toutes les affaires de la chouannerie, devenu plus tard ministre sous Charles X.

Xavier du Casse était un brave soldat, unofficier fort instruit, un excellent militaire et un écrivain distingué, mais spirituel, moqueur, caustique à l’excès, toujours enclin à la critique et très-frondeur. Si l’on ajoute à ces qualités et à ces défauts ses attaches dans le parti royaliste, on comprend qu’il fût assez mal vu par Napoléon, qui, connaissant tous les officiers de son armée, se montrait peu bienveillant pour ceux qui faisaient de l’opposition.

Aussi le colonel du Casse fut-il souvent mis de côté sous le premier empire. A la retraite en mai 1809, il fut rappelé à l’activité en 1810 et envoyé en Westphalie en qualité de directeur du personnel du ministère de la guerre westphalien. Ces fonctions dans ce singulier royaume lui convenant peu, au bout d’une année il obtint de passer à l’état-major général du 11ecorps d’armée.

Au mois de novembre 1812, il fut investi du commandement du grand-duché de Mecklembourg et envoyé en cette qualité à Rostock. Pendant qu’il occupait ce poste, on lui proposa un million s’il voulaitfermer les yeuxpendant la visite d’un bâtiment chargé de marchandises anglaises.

Xavier du Casse fit son devoir et resta fidèle à l’honneur, en repoussant cette offre.

Au commencement de 1814, le maréchal Augereau ayant reçu le commandement de l’armée de Lyon, désigna pour son chef d’état-major général le colonel du Casse.

Nommé général de brigade le 23 mars 1814, Xavier du Casse fit toute cette campagne avec le maréchal. Après l’abdication de Napoléon, il fut chargé de pourvoir à la sécurité de l’empereur pendant que le souverain déchu traverserait les départements occupés par l’armée de Lyon. Le 24 avril 1814, il écrivit de Valence, à ce sujet, au duc de Castiglione:

«J’ai attendu le retour de l’officier que j’avais envoyé à Loriol, pour rendre compte à Votre Excellence du passage de l’empereur. Après avoir traversé l’Isère, Sa Majesté a été accueillie par les soldats de garde au Pont-Brûlé par les cris deVive l’Empereur!A Valence il ne s’est point arrêté, comme on l’avait annoncé, pour déjeuner; il a traversé rapidement le faubourg. Les grenadiers du quartier général, les hussards de l’escorte de Votre Excellence et la compagnie deschasseurs autrichiens lui ont rendu les honneurs militaires. Le peuple et les soldats ont été calmes; pas un cri ne s’est élevé. Il a montré de l’émotion en voyant les grenadiers français et les a salués avec attendrissement. Plusieurs d’entre eux (ceci n’est point une exagération) versaient des larmes.«J’ai éprouvé moi-même un serrement de cœur dont je ne suis pas encore revenu. Il a changé de chevaux hors de la ville sur la route de Loriol. Là, plusieurs soldats ont criéVive l’Empereur!«—Mes amis, leur a-t-il dit, je ne suis plus votre empereur, c’estVive Louis XVIIIqu’il faut crier.»«—Vous serez toujours mon empereur,» a répondu un voltigeur du 67erégiment, en s’élançant à la portière et en lui pressant la main. Il a porté la sienne sur ses yeux et a dit au général Bertrand:«—Ce brave homme me fait mal.»«Entre la Paillasse et Loriol, les voitures ont rencontré la brigade Ordonneau. Les régiments ont fait front, ont battu aux champs et lui ont rendu les honneursmilitaires. Des soldats, en faible minorité, ont criéVive l’Empereur!«Il a appelé le général Ordonneau et a causé quelques instants avec lui. Apercevant le colonel Teulet du 67e, il a dit: «Ce colonel sort de ma garde;» il s’est entretenu avec lui. Arrivé à Loriol, il a été environné par les canonniers de l’artillerie de la 1redivision qui n’en part que demain. Un d’eux lui a dit:«S’il y avait deux cent mille hommes comme moi, nous vous enlèverions et vous remettrions à notre tête; ce ne sont pas vos soldats qui vous ont trahi: ce sont vos généraux.»«Il a eu un mouvement convulsif, que le général Bertrand a calmé en lui serrant le bras. Il est parti de Loriol avec le projet de se reposer à Montélimart. Il paraît craindre de passer à Avignon et à Aix. L’escorte de vos hussards l’a quitté à Loriol.»

«J’ai attendu le retour de l’officier que j’avais envoyé à Loriol, pour rendre compte à Votre Excellence du passage de l’empereur. Après avoir traversé l’Isère, Sa Majesté a été accueillie par les soldats de garde au Pont-Brûlé par les cris deVive l’Empereur!A Valence il ne s’est point arrêté, comme on l’avait annoncé, pour déjeuner; il a traversé rapidement le faubourg. Les grenadiers du quartier général, les hussards de l’escorte de Votre Excellence et la compagnie deschasseurs autrichiens lui ont rendu les honneurs militaires. Le peuple et les soldats ont été calmes; pas un cri ne s’est élevé. Il a montré de l’émotion en voyant les grenadiers français et les a salués avec attendrissement. Plusieurs d’entre eux (ceci n’est point une exagération) versaient des larmes.

«J’ai éprouvé moi-même un serrement de cœur dont je ne suis pas encore revenu. Il a changé de chevaux hors de la ville sur la route de Loriol. Là, plusieurs soldats ont criéVive l’Empereur!

«—Mes amis, leur a-t-il dit, je ne suis plus votre empereur, c’estVive Louis XVIIIqu’il faut crier.»

«—Vous serez toujours mon empereur,» a répondu un voltigeur du 67erégiment, en s’élançant à la portière et en lui pressant la main. Il a porté la sienne sur ses yeux et a dit au général Bertrand:

«—Ce brave homme me fait mal.»

«Entre la Paillasse et Loriol, les voitures ont rencontré la brigade Ordonneau. Les régiments ont fait front, ont battu aux champs et lui ont rendu les honneursmilitaires. Des soldats, en faible minorité, ont criéVive l’Empereur!

«Il a appelé le général Ordonneau et a causé quelques instants avec lui. Apercevant le colonel Teulet du 67e, il a dit: «Ce colonel sort de ma garde;» il s’est entretenu avec lui. Arrivé à Loriol, il a été environné par les canonniers de l’artillerie de la 1redivision qui n’en part que demain. Un d’eux lui a dit:

«S’il y avait deux cent mille hommes comme moi, nous vous enlèverions et vous remettrions à notre tête; ce ne sont pas vos soldats qui vous ont trahi: ce sont vos généraux.»

«Il a eu un mouvement convulsif, que le général Bertrand a calmé en lui serrant le bras. Il est parti de Loriol avec le projet de se reposer à Montélimart. Il paraît craindre de passer à Avignon et à Aix. L’escorte de vos hussards l’a quitté à Loriol.»

Si Xavier du Casse se fit mal noter sous le premier empire par son esprit d’opposition et ses boutades sarcastiques contre le gouvernement établi, la lettre qu’on vient de lire montre que, gentilhomme et soldat, il n’eut que des parolespleines d’égards et de respect pour le héros tombé.

Après avoir assuré la sécurité du passage de Napoléon, le général fut chargé, quelques jours plus tard, d’escorter Mme la duchesse d’Orléans qui rentrait en France. Pendant les quelques jours qu’il accompagna cette princesse, il adressa à sa femme plusieurs lettres, et dans toutes il écrivait que sa conviction était que la branche cadette avait l’idée de remplacer sur le trône de France la branche aînée.

Cette tendance de la famille d’Orléans affligeait le général, dévoué serviteur de la maison royale, heureux de voir le sceptre dans les mains d’un frère du roi martyr, sous le règne duquel il avait fait ses débuts dans la vie militaire comme sous-lieutenant au régiment de Navarre.

Nommé chevalier de Saint-Louis, le 29 juillet 1814, commandeur de la Légion d’honneur le 9 novembre, le général du Casse fut appelé, le 23 janvier 1815, au commandement du département du Var, à Toulon. Il s’y trouvait lors du retour de l’île d’Elbe. Il fit arrêter l’avant-garde de Napoléon, composée devingt-cinq hommes sous les ordres d’un capitaine.

Le gouvernement de la Provence était exercé par un maréchal de l’empire qui, depuis le retour de Louis XVIII, s’était montré le chaud partisan de la branche aînée. Tout à coup, sur la nouvelle du débarquement, le maréchal réunit les officiers sous ses ordres et leur prêche l’amour de l’empereur.

Le général du Casse, indigné, émet en termes assez peu mesurés l’avis de garder le serment de fidélité fait au Roi, et de soutenir la lutte contre Napoléon. Seul de son opinion, il la maintient énergiquement et, s’adressant directement au gouverneur de la Provence, il lui demande ce que signifie un pareil changement de conduite, un semblable langage, une telle palinodie.

Le maréchal furieux vient à lui, le pousse dans une pièce voisine:

«Mais malheureux, s’écrie-t-il, tu veux donc te faire fusiller; tais-toi.»

Le fait est que le général n’échappa qu’à grand’peine à la mort. Le bruit de son attitude résolûment royaliste s’étant répandu dans lagarnison, les troupes voulurent lui faire un mauvais parti. Des soldats ivres, le sabre à la main, envahirent sa demeure; il fut sauvé, grâce à la présence d’esprit de son hôtesse, femme courageuse, qui parvint à le dérober à la fureur des assassins.

Le duc de Rivière était dans la ville et partait le jour même pour Constantinople, comme ambassadeur du Roi. Il proposa au général et à sa femme de les prendre à son bord et de les emmener en Orient, mais la baronne du Casse refusa cette offre obligeante ne voulant pas quitter la France, où elle aurait été obligée de laisser un enfant en nourrice.

Le général du Casse, étant parvenu à sortir de la ville, vint se mettre à la disposition de Mme la Dauphine, qui essayait d’organiser la résistance dans le midi de la France. Lors de la formation par M. le duc d’Angoulême d’une petite armée, il fut attaché par le prince à son état-major général. Il était alors sans aide de camp. Ayant désigné un jeune officier, M. Mottet, pour remplir cette fonction, il reçut de M. le Dauphin la flatteuse lettre suivante datée du Pont Saint-Esprit, 1eravril 1815.

«Monsieur le maréchal de camp baron du Casse,«J’ai reçu votre lettre du 28 mars; elle contient une demande que je vous accorde avec plaisir. J’approuve que M. Mottet vous soit attaché en qualité de lieutenant aide de camp avec les appointements de son grade. Je ne doute pas qu’il ne soit très-digne de cette faveur,puisqu’il m’est présenté par vous de qui la duchesse d’Angoulême a eu si fort à se louer et que je tiens pour un des bons serviteurs du Roi. Comptez bien sur toute mon estime. Votre affectionné,«Louis-Antoine.»

«Monsieur le maréchal de camp baron du Casse,

«J’ai reçu votre lettre du 28 mars; elle contient une demande que je vous accorde avec plaisir. J’approuve que M. Mottet vous soit attaché en qualité de lieutenant aide de camp avec les appointements de son grade. Je ne doute pas qu’il ne soit très-digne de cette faveur,puisqu’il m’est présenté par vous de qui la duchesse d’Angoulême a eu si fort à se louer et que je tiens pour un des bons serviteurs du Roi. Comptez bien sur toute mon estime. Votre affectionné,

«Louis-Antoine.»

Dans le courant du mois d’avril le général du Casse reçut du ministre de la guerre impérial l’ordre de venir à Paris se justifier de sa conduite. Loin d’obtempérer à cette injonction il se jeta dans les montagnes d’Auvergne et il fit bien. L’empereur était convaincu, à tort croyons-nous, que le général du Casse était l’auteur du fameux passage de la proclamation d’Augereau en 1814, disant que Napoléonn’avait pas su mourir en soldat. L’empereurprétendait que le duc de Castiglione était tropbêtepour avoir trouvé à lui tout seul cette phrase, qui avait dû lui être soufflée par son spirituel mais mordant chef d’état-major. Aussi Napoléon voulait-il profiter de la conduite du baron du Casse dans le Midi pour faire passer cet officier général devant un conseil de guerre; le bruit courait même qu’il l’aurait volontiers vu condamner à mort pour crime de rébellion contre l’autorité impériale. Pendant toute la durée des Cent-Jours le général du Casse resta caché, sous un nom supposé, en Auvergne.

Le 1erseptembre, Louis XVIII le nomma au commandement de la Nièvre. En 1816, Mme la duchesse d’Angoulême, qui l’aimait et l’estimait beaucoup, vint à Nevers. Trouvant dans le salon de la préfecture le corps d’officiers des chasseurs de l’Isère, elle éleva soudain la voix:

«Messieurs, leur dit-elle, vous êtes bien heureux d’être sous les ordres du général du Casse:c’est le modèle de l’honneur et de la fidélité.»

C’était, en peu de mots, le plus bel éloge que l’on puisse faire d’un soldat.

Ce régiment des chasseurs de l’Isère était commandé par le marquis de la Roche-Fontenilles, neveu du lieutenant général honoraire marquis de Fontenilles, et cousin du comte Honoré de Fontenilles, devenu plus tard aide de camp de M. le Dauphin; le général du Casse, fort lié avec l’oncle et avec le cousin, avait pris en grande affection M. de la Roche-Fontenilles, et pendant son séjour à Nevers il le maria avec Mlle de la Rochefoucauld, fille d’une amie de la baronne du Casse.

Le 1erdécembre 1817, le général fut mis en non-activité.

Monsieur, comte d’Artois, depuis Charles X, vit avec peine retirer un commandement effectif à l’un des plus fidèles serviteurs du Roi; aussi écrivit-il, le 7 février, au baron du Casse le billet suivant:

«Le général du Casse peut être assuré que je ne néglige aucun moyen pour qu’il soit promptement emploié (sic) comme il mérite si bien de l’être.«Charles-Philippe.»

«Le général du Casse peut être assuré que je ne néglige aucun moyen pour qu’il soit promptement emploié (sic) comme il mérite si bien de l’être.

«Charles-Philippe.»

Au-dessous et tracés de la main du général,on lit ces quelques mots: «Cette lettre m’a été écrite lorsque j’ai été destitué de mon commandement par M. le maréchal Saint-Cyr, pour avoir favorisé les élections des deux candidats royalistes.»

Il faut convenir que jamais gouvernement n’a poussé, aussi loin que la Restauration, l’honnêteté politique.

Il serait difficile, croyons-nous, sous les règnes qui ont suivi, de trouver un seul exemple d’un officier général relevé de son commandement pour avoir favorisé l’élection d’un candidat dévoué au gouvernement existant.

Quelle distance franchie pour en arriver aux candidatures officielles!

Tous les princes de la branche aînée voulurent, dans cette circonstance, bien prouver au baron du Casse que cette disgrâce momentanée n’enlevait rien à l’estime qu’ils éprouvaient pour lui; c’est ainsi que M. le Dauphin fit écrire, le 31 août 1818, par son secrétaire des commandements, le baron de Giresse de la Beyrie, à Mme du Casse la lettre suivante:

«Madame la baronne, j’ai l’honneur de vousinformer que Monseigneur, duc d’Angoulême, est dans l’intention de recommander monsieur votre fils au ministre de la guerre pour une place gratuite à l’école de Saint-Cyr ou à celle de la Flèche.«Je suis heureux d’avoir à vous faire connaître les dispositions favorables de Son Altesse royale et de trouver cette occasion de vous offrir l’hommage des sentiments respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame la baronne, votre très-humble et très-obéissant serviteur.Signé:Giresse de la Beyrie.»

«Madame la baronne, j’ai l’honneur de vousinformer que Monseigneur, duc d’Angoulême, est dans l’intention de recommander monsieur votre fils au ministre de la guerre pour une place gratuite à l’école de Saint-Cyr ou à celle de la Flèche.

«Je suis heureux d’avoir à vous faire connaître les dispositions favorables de Son Altesse royale et de trouver cette occasion de vous offrir l’hommage des sentiments respectueux avec lesquels j’ai l’honneur d’être, madame la baronne, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

Signé:Giresse de la Beyrie.»

Au commencement de 1829, le général du Casse fut appelé à commander le département de la Somme à Amiens.

Le 16 mai 1821, il fut nommé grand-officier de la Légion d’honneur.

Le 24 mars 1822, il fut choisi, avec le marquis de Rougé, pair la France, par le comité central de l’association paternelle des chevaliers de Saint-Louis, pour être commissaire honoraire du comité du département de la Somme.

Dans le courant de 1824, il fut question, dans les sphères militaires, d’une promotion de lieutenants-généraux. A l’insu de son mari, la baronne du Casse écrivit à Monsieur, comte d’Artois, pour lui rappeler les services rendus par le général à la famille royale. Le 20 juillet elle reçut du chef d’état-major de ce prince, le maréchal-de-camp baron de Kentzinger, la lettre suivante:

«Madame la baronne,Monsieura lu, avec un véritable intérêt, la lettre que vous avez adressée à S. A. R. en date du 23 de ce mois, et je suis chargé d’avoir l’honneur de vous informer que, désirant donner à M. le général du Casse, votre mari, une preuve de l’intérêt qu’il lui porte,Monsieura prié le ministre de la guerre de le proposer au Roi pour lecordon rouge, en attendant qu’il soit possible de faire une promotion dans l’état-major général de l’armée; mais S. E. ayant fait observer àMonsieurque le Roi avait décidé qu’il ne serait pas fait de promotion cette année dansl’ordrede Saint-Louis, vu que le nombre des commandeurs existant excède encore de 29 le cadre tel qu’il a été fixé par les ordonnancesroyales,Monsieurne voit pas sans peine le retard apporté au désir qu’a S. A. R. de donner à M. le général du Casse, dont il apprécie depuis longtemps les bons services et le dévouement, un témoignage de la satisfaction qu’il a de sa belle conduite dans les temps difficiles, dont la mémoire ne s’effacera jamais du souvenir de ce bon prince.«J’éprouve, en mon particulier, un bien grand regret de ne pouvoir vous faire une réponse conforme à votre attente, et vous prie, madame la baronne, de faire agréer ces regrets à M. le général, en recevant vous-même, avec bonté, l’expression de mes sentiments les plus sincères et les plus respectueux.»

«Madame la baronne,Monsieura lu, avec un véritable intérêt, la lettre que vous avez adressée à S. A. R. en date du 23 de ce mois, et je suis chargé d’avoir l’honneur de vous informer que, désirant donner à M. le général du Casse, votre mari, une preuve de l’intérêt qu’il lui porte,Monsieura prié le ministre de la guerre de le proposer au Roi pour lecordon rouge, en attendant qu’il soit possible de faire une promotion dans l’état-major général de l’armée; mais S. E. ayant fait observer àMonsieurque le Roi avait décidé qu’il ne serait pas fait de promotion cette année dansl’ordrede Saint-Louis, vu que le nombre des commandeurs existant excède encore de 29 le cadre tel qu’il a été fixé par les ordonnancesroyales,Monsieurne voit pas sans peine le retard apporté au désir qu’a S. A. R. de donner à M. le général du Casse, dont il apprécie depuis longtemps les bons services et le dévouement, un témoignage de la satisfaction qu’il a de sa belle conduite dans les temps difficiles, dont la mémoire ne s’effacera jamais du souvenir de ce bon prince.

«J’éprouve, en mon particulier, un bien grand regret de ne pouvoir vous faire une réponse conforme à votre attente, et vous prie, madame la baronne, de faire agréer ces regrets à M. le général, en recevant vous-même, avec bonté, l’expression de mes sentiments les plus sincères et les plus respectueux.»

L’avénement de Charles X en 1824 fut l’occasion de nombreuses promotions. Le général du Casse reçut le 25 mai du ministre de la guerre la lettre suivante:

«Monsieur le baron, je m’empresse de vous informer que le Roi, par ordonnance du 23 de ce mois, a daigné vous élever à la dignité de commandeur de Saint-Louis.«Les insignes vous seront remis par Sa Majesté elle-même et adressés d’après ses ordres.«Certain de votre gratitude pour cette haute faveur, récompense de vos services, je me trouve heureux d’avoir reçu du Roi l’ordre de vous l’annoncer.«J’ai l’honneur d’être, monsieur le baron, avec une considération distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur. (Signé:) marquis de Clermont-Tonnerre.P. S.«Sa Majesté, dont j’ai pris les ordres, vous autorise à vous revêtir immédiatement des insignes.»

«Monsieur le baron, je m’empresse de vous informer que le Roi, par ordonnance du 23 de ce mois, a daigné vous élever à la dignité de commandeur de Saint-Louis.

«Les insignes vous seront remis par Sa Majesté elle-même et adressés d’après ses ordres.

«Certain de votre gratitude pour cette haute faveur, récompense de vos services, je me trouve heureux d’avoir reçu du Roi l’ordre de vous l’annoncer.

«J’ai l’honneur d’être, monsieur le baron, avec une considération distinguée, votre très-humble et très-obéissant serviteur. (Signé:) marquis de Clermont-Tonnerre.

P. S.«Sa Majesté, dont j’ai pris les ordres, vous autorise à vous revêtir immédiatement des insignes.»

Le général du Casse, comme le plus ancien des maréchaux de camp de la 16edivision militaire, remplaçait quelquefois le lieutenant général commandant à Rouen. Il remplissait cet intérim en 1826, lorsque madame la duchesse de Berry vint faire un court séjour dans la capitale de la Normandie. La princesse était accompagnée de son chevalier d’honneur, le duc de Lévis. On sait que l’illustre et antique maison de Lévis a la prétention de descendre d’un cousin de la sainte Vierge. Beaucoup de gens ont entendu parler du tableau exécuté sur les données d’un membre de cette famille, et où le premier de sa race est représentéparlant à la sainte Vierge, le chapeau à la main:

«Mon cousin, dit la mère de Notre-Seigneur, couvrez-vous.

—Ma cousine, c’est pour ma commodité.»

A un grand déjeuner auquel assistait madame la duchesse de Berry, le duc de Lévis se fit attendre. La princesse dit que son chevalier d’honneur s’était sans doute mis en retard en allant voir la cathédrale. «Je suis désolé de n’avoir pas été prévenu, s’écria le préfet, car il aura trouvé les portes fermées.» La princesse s’associant aux regrets du préfet, le général du Casse se prit à dire:

«Que Votre Altesse royale se rassure, la sainte Vierge saura bien faire ouvrir une porte à son cousin.»

La princesse trouva le propos plaisant, et, le duc étant arrivé, elle s’empressa de le lui répéter. M. de Lévis, au lieu d’en rire, parut peu satisfait.

Deux ans plus tard, au mois de septembre 1828, le Roi vint à Amiens. Le soir de son arrivée, un grand bal officiel fut donné. Le préfet, chargé des présentations, voulutnommer à Sa Majesté la baronne du Casse.

«Oh! c’est inutile, dit en souriant Charles X, Mme du Casse est pour nous une ancienne connaissance.»

Ce disant, il lui prit affectueusement la main, puis, apercevant à côté d’elle son plus jeune fils, le Roi embrassa l’enfant avec la plus grande bonté.

Malgré son mérite militaire, reconnu par les divers ministres qui se succédèrent au département de la guerre, malgré son dévouement à la branche aînée, le maréchal de camp du Casse vit arriver 1830 sans avoir été promu au grade de lieutenant général, et cependant ce grade avait été accordé à la plupart des officiers moins anciens que lui, n’ayant pas autant de services de guerre, à beaucoup près, et n’étant pas aussi dévoués aux princes légitimes.

Il faut dire à la vérité que le baron du Casse était peu courtisan; il ne se montrait jamais au pavillon Marsan. Une seule fois sa femme le détermina à s’y rendre. C’était au commencement de 1830; des intérêts de famille importants réclamaient la présence du généraldans le Béarn, son pays natal. Il vint trouver M. le Dauphin et lui demanda l’inspection générale de Bayonne. Envoyer dans cette ville tel ou tel maréchal de camp était insignifiant. Au lieu d’accéder à ce désir, le Dauphin répondit:

«Impossible, impossible, mon cher du Casse; je connais mes devoirs, voyez-vous; j’ai beaucoup à faire pour les généraux de mon armée du Trocadéro.»

Stupéfait de ce refus, le baron du Casse dit avec colère au prince:

«Votre Altesse Royale prétend connaître ses devoirs; moi je prétends connaître mes droits.

«Où étaient donc les généraux de l’armée du Trocadéro, lorsqu’en 1815, seul, à Toulon, j’exposai mes jours par fidélité à la famille royale? Il y a quinze ans que je suis maréchal de camp; j’ai conquis tous mes grades, y compris celui de général, sur les champs de bataille, sous l’autre[11]. Je n’en dois aucun à la Restauration; je ne lui devrai rien désormais, car je ne lui demanderai jamais rien à l’avenir».

Puis, saluant le prince, le général sort, dans un état d’exaspération qui lui fait pousser, à lui le gentilhomme poli et bien élevé s’il en fut, l’oubli des convenances au point de frapper les portes avec une violence telle que les huissiers en demeurent ébahis.

Il venait de quitter le salon du Dauphin lorsqu’il rencontre Mme la duchesse d’Angoulême.

La princesse, remarquant le visage altéré du général, s’informe avec bonté du motif de l’exaltation où elle le trouve. Au récit de la scène qui vient d’avoir lieu, elle l’engage à voir le Roi.

Charles X reçoit le général avec sa bienveillance habituelle et son sourire accoutumés, mais veut le renvoyer à M. le Dauphin. En vain le baron du Casse explique ce qui vient de se passer; il ne peut obtenir du souverain que cette réponse:

«Moi je ne puis rien, je ne me mêle pas des affaires de l’armée. Adressez-vous à mon fils.

—Sire, dit alors le baron du Casse, l’illustre aïeul de Votre Majesté, le roi Henri IV, de glorieuse mémoire, se plaçait au milieu de ses amiset de là il tendait une main secourable à ses ennemis. Votre Majesté agit différemment. Elle se place au milieu de ses ennemis et de là elle ne tend même pas une main secourable à ses amis. Je désire vivement que Votre Majesté n’ait jamais à regretter cette manière d’agir.»

Là-dessus le général quasi honteux de sa première et unique démarche, quitte les Tuileries. Il n’y rentra jamais.

Au mois de juillet suivant parurent les ordonnances.

La garnison d’Amiens se composait d’un bataillon du 36ede ligne, de deux escadrons du 2echasseurs à cheval, d’un bel escadron de carabiniers, commandé par un vigoureux et loyal officier, le comte d’Auberville.

L’émeute grondait sourdement, mais, en présence de l’attitude énergique du commandant de la subdivision, n’osait éclater. Au bout de peu de jours, des diligences arrivent de Paris, surmontées du drapeau tricolore. Les voyageurs en descendent arborant la cocarde tricolore. Le général fait enlever ces emblèmes et défendre de les porter.

La préfecture, effrayée, demande des troupespour se garder, des troupes pour garder chaque poste de la ville. Son habitude de la guerre fait comprendre au baron du Casse qu’avec aussi peu de monde, disséminer ainsi ses hommes serait risquer ou de les faire enlever par les émeutiers, ou de les voir fraterniser. Il refuse net, réunit son bataillon d’infanterie et ses trois escadrons, avec deux pièces d’artillerie de campagne qu’il avait sur la place Périgord au centre de la ville.

Il envoie un officier prévenir le colonel Durocheret, commandant le 24ede ligne au camp de Saint-Omer, qu’il va se retirer à la citadelle d’Amiens, et que si le général commandant le camp veut, avec ses troupes, marcher sur Paris, il pourra passer par la capitale de la Picardie, dont il trouvera les portes ouvertes; et que lui, baron du Casse, se joindra au commandant du camp avec les forces dont il dispose pour marcher contre la révolution parisienne.

Puis, se mettant en devoir d’exécuter son projet, le général vient se placer à la tête de ses soldats, déclarant qu’il va sortir de la ville et prendre position à la citadelle. Les Amiénois,prêts à se soulever, comprenant l’importance de retenir prisonnier dans leurs murs le commandant de la subdivision et ses troupes peu nombreuses, veulent s’opposer à leur départ; en un instant la petite garnison se trouve entourée d’une foule armée considérable et hostile, occupant les issues de la place Périgord.

Le général, en face de la population ouvrière menaçante et prête à prendre l’offensive, ordonne deux sommations, fait charger ses deux uniques pièces de canon, puis baïonnettes au bout des fusils, tambours battant, drapeau blanc déployé, se met en marche par le faubourg Saint-Leu, faubourg populeux, le Belleville d’Amiens; le passage s’ouvre, l’immense foule n’ose le disputer.

Une fois à la citadelle, le général fait demander des vivres pour ses hommes et pour ses chevaux; on refuse de lui en fournir.

On veut le prendre par la famine.

Le baron du Casse envoie un sous-officier dire à la municipalité que:

«Si, une heure après son message, il n’a pas double ration de vivres pour ses chevaux et pour ses hommes, il brûle le faubourgSaint-Leu, et, après le faubourg, la ville tout entière, ajoutant que: «Amiens brûlé, il s’en ira ailleurs avec ses troupes.»

Comme on le savait homme à exécuter sa menace, à l’heure dite, on s’empressa de lui fournir tout ce qu’il voulut, et la ville tenue en respect par la citadelle, resta calme.

Le général se maintint plusieurs jours en position, attendant l’arrivée du camp de Saint-Omer pour marcher sur Paris; le camp ne donna pas signe de vie en temps opportun.

Les événements se succédaient avec rapidité, Charles X était en marche vers Cherbourg. La révolution triomphante s’apprêtait à faire succéder, à la lieutenance générale légitime, la monarchie usurpatrice.

Le contre-coup de ces malheurs se faisait sentir en Picardie. Quelques sous-officiers du régiment de chasseurs à cheval voulaient arborer la cocarde tricolore.

Le général l’apprend, réunit ses troupes, déclare «qu’il vient d’écrire à Paris pour demander sa mise à la retraite; qu’aussitôt relevé de son commandement il le remettra entre les mains du plus ancien officier supérieur,mais que, tant qu’il l’exercera, ce sera au nom du roi Charles X, et qu’il ne fera pas flotter dans sa subdivision un autre drapeau que le drapeau blanc.»

Toutefois il autorise les quelques hommes qui le demanderont à quitter individuellement la cocarde blanche, mais en s’éloignant de leur corps. Deux ou trois sous-officiers seulement quittèrent leurs camarades.

L’intention du général du Casse de remettre son commandement aux mains d’un officier supérieur de la garnison fut vite connue dans la ville. L’administration préfectorale légitime avait disparu. La cité était à la merci d’une garde nationale, mal intentionnée et inintelligente comme toutes les gardes nationales. Les habitants paisibles, effrayés à l’idée de la retraite du baron du Casse, vinrent en députation le supplier de revenir dans la ville avec la garnison. Il y consentit à la condition expresse de rentrer à son quartier général avec les couleurs blanches. Ainsi fut fait. Le drapeau blanc flottait encore sur les monuments d’Amiens, alors que le duc d’Orléans avait déjà escaladé les marches de son trône bourgeois.

Enfin leMoniteur officieldu 20 parut, avec la réponse à la demande de retraite du baron du Casse sous forme d’ordonnance de Louis-Philippe, qui mettait à la réforme le commandant de la subdivision de la Somme, ainsi que plusieurs autres officiers connus pour leur dévouement à la branche aînée.

Le chevalier Christiani, maréchal de camp, fut envoyé à Amiens par le nouveau gouvernement.

Néanmoins Louis-Philippe, suivant en cela la conduite maladroite commune à tous les souverains, était disposé à faire beaucoup pour rallier un ennemi aussi déclaré que le baron du Casse. Les princes s’imaginent modifier les convictions; ils abaissent les caractères, et voilà tout. Quoi qu’il en soit, le général fut prévenu que, s’il voulait demander à reprendre du service, il ne tarderait pas à être promu au grade de lieutenant général.

En même temps, une députation d’Amiénois, de toutes les conditions, vint le prier de permettre à la ville d’adresser au nouveau roi une pétition pour que son commandement lui fût conservé. Il refusa.

«J’ai depuis quinze ans, dit-il, après avoir juré fidélité en 1814 à la branche aînée, tenu religieusement mon serment; je n’irai pas, sur la fin de ma carrière, chanter la palinodie. Ce que fait la ville d’Amiens me touche profondément; mais je ne saurais accepter son offre; j’ai droit à ma retraite; je la prends.»

Le général du Casse demeura peu de temps à Amiens. N’ayant pour toute fortune que sa retraite de cinq mille francs, il n’avait pas de quoi vivre d’une manière convenable dans une ville où il avait occupé la première place.

Il se rendit d’abord auprès de son beau-frère M. de Villeneuve-Busson, puis se retira près de Bayonne, son pays natal, dans un petit village nommé Saint-Pierre d’Irube. Là, malgré la modeste existence que son faible revenu le forçait à mener, sa situation personnelle, considérable dans le parti légitimiste, le mêla à tous les événements importants dont la frontière d’Espagne fut le théâtre, pendant la guerre qui éclata dans le nord de la péninsule ibérique, après la mort de Ferdinand VII.

Le baron du Casse mourut en 1836, laissant deux fils. L’un Hermann, alors lieutenant-coloneldu 5ede Navarre dans l’armée carliste, est mort en 1870, après avoir occupé divers postes dans la diplomatie française; l’autre, Albert, officier d’état-major à l’époque dont nous parlons, aujourd’hui conseiller à la Cour des comptes, a épousé, en 1841, la fille du lieutenant-général Jean-Baptiste Girard, créé duc de Ligny après Waterloo, dont il n’a eu qu’un fils:

Robert du Casse.


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