À
fsia n'avait pas tressailli sous l'insulte, et lorsque le pied de Mansour la frappa sur les hanches, elle resta courbée; mais entendant le craquement de l'arme, elle se dressa et bondit sur lui.
—Ne le tue pas, cria-t-elle, ne le tue pas, je ne veux pas que tu le tues.
Elle pesait de toutes ses forces sur sa poitrine, essayant de saisir le fusil, plongeant, ayant banni toute honte, ses yeux terrifiés et suppliants dans ses yeux durs et secs.
—Ah! tu crains pour sa vie!
—Tue-moi. C'est moi qui ai ouvert, c'est moi qui ai agité mon haïk, et il a cru qu'il fallait venir. Tue-moi, c'est ma faute; c'est moi qui ai tout fait. Oh! si tu m'as aimée, tue-moi.
Il la regardait et ses yeux brillaient d'un éclat farouche.
—Comme tu l'aimes! dit-il.
—Non, je ne l'aime pas, je ne le connais pas; mais, c'est moi qui suis coupable et je ne veux pas que tu le tues.
—Toi coupable! Toi!Allah Kebir! Allah Kebir!C'était écrit. La tête du fort est courbée sous la main implacable. Les vieux me l'ont dit aux jours de ma jeunesse: «Ame pour âme, œil pour œil, dent pour dent, blessure pour blessure.» Celles du cœur comptent double; car elles ne guérissent plus; c'est le cœur que j'ai frappé jadis, je suis puni. C'est justice. Rassure-toi pour la vie de l'homme. Sa vie, il y a quatorze ans que je la lui ai promise, je l'ai juré sur ton berceau. Par la fosse ouverte au bout de la route humaine, et où, grands ou petits, heureux ou misérables, voleurs ou dupes, nous serons tous couchés, la fortune qui m'a trop longtemps caressé, me brise aujourd'hui. Elle a placé sur mes pas mon maître, elle a dressé, pour me barrer le chemin, un plus habile et plus fort, je dois le saluer, oui, je me souviens, et l'appeler Seigneur!
Et, écartant brusquement la jeune fille:
—Eh! là-haut, cria-t-il, l'homme, l'amant, le djinn, le diable, qui que tu sois, descends et montre à ton esclave la face de son Seigneur.
Il y eut un instant de silence. Enfin, on entendit un pas lent, et Omar, poussant du pied la porte, se montra dans la pénombre, le poignard à la main.
L
e regard du jeune et celui du vieux se croisèrent comme des lames sanglantes. La main de chacun se crispa sur son arme, mais le vieux posa sur le sol la crosse de son fusil.
—Fais un pas, homme, encore un pas, que je contemple ta face. Et toi,tofla, arrière. Ah! je t'ai vu une fois, je me souviens, et ton œil a laissé sur mon âme une empreinte sinistre. Avance, ne crains rien. Par le Koran glorieux! par la sainte Kaaba! par l'étoile, quand elle se couche! par le souverain des deux Orients et des deux Occidents! je le jure, homme, tu peux remettre ton flissa dans sa gaine.
Mais l'autre:
—Me prends-tu pour un fou de penser que je resterai désarmé devant ta furie?
—Ta méfiance m'est une preuve que tu manques de foi. Le soupçon chez les jeunes est l'indice d'une âme basse. O Afsia! Afsia! à qui t'es-tu livrée? Mais ce que j'ai dit est dit. Homme, quand j'avais ton âge, j'ai voulu rompre la destinée en prenant une route mauvaise, c'est elle qui m'a rompu. Elle me rend ton jouet. Mais, malgré mon abaissement, je suis de ceux dont la parole est sûre. Cette arme, la voici. Et maintenant, maître, apprends-moi de quel nom je dois te saluer.
—Je voulais te le demander, répondit froidement le soldat; car je m'appelle Omar tout court, Omar, sans nom de père; mais le marchand Lagdar-ben-El-Arbi, du Ksour de Msilah, m'a affirmé que toi seul pouvais me renseigner.
Mansour leva ses bras au-dessus de sa tète:
—Ladgar! Lagdar-ben-El-Arbi! C'est donc lui qui t'envoie! Lui qui t'a conseillé? Je comprends, je comprends tout. O Meryem! Meryem!
—C'est le nom de ma mère, riposta le spahis. Pourquoi l'évoques-tu? Y a-t-il quelque chose de commun entre elle et toi? Quand j'étais enfant, mes petits camarades, ceux qui avaient un père, prononçaient en riant ce nom devant moi et ils y ajoutaient celui deCabah(fille perdue), je les battais, mais ils se liguaient tous contre moi et criaient plus fortBen-Cabah! Ben-Cabah!fils de prostituée! fils de prostituée! Et c'est moi l'insulté qui étais le battu. Je me révoltais plein de rage contre cette injustice d'enfant, mais j'ai su depuis que c'était la justice des hommes! Entends-tu, homme, Meryem, appeléeCabah! Cabah!Ma mère au doux visage et au regard modeste! Ma mère chassée avec son fils dans le désert, comme on nous enseigne que jadis le fut Hadjira[14]par le scélérat Ibrahim[15]; ma mère, errante dans les chemins sans asile et morte dans la misère et sous l'affront. Et par la faute de qui? et par le crime de qui? Pourquoi me regardes-tu, comme si tu voyais la face d'un fantôme? Parle, homme! Ah! tandis qu'on t'appelait Mansour l'Heureux, le bruit de tes insolentes bonnes fortunes est arrivé aux oreilles d'un petit enfant qui s'appelait lui-même Omar le Maudit!
Mansour voulut parler; il ne put. Sa gorge était sèche et son œil humide. Il tendit un bras vers le fils de Meryem et une larme coula sur sa joue ridée.
—Réponds donc, homme, répéta Omar. Est-il vrai que tu puisses me dire le nom de celui qui m'a engendré?
—Fils deMeryem-bent-El-Kétib, répondit enfin le Thaleb d'une voix sourde, si tu connais le nom de ton père, pourquoi me le demandes-tu? Si tu ne le connais pas, sache qu'il est à jamais souillé et il vaut mieux que tu l'ignores. Pars en paix, et retourne vers celui qui t'a envoyé, vers ce marchand Ladgar et dis-lui qu'il est... vengé.
—Je ferai comme tu le désires. Mais je veux entendre de ta bouche le nom de celui qui m'a jeté aux flancs de Meryem.
—Ton insistance me peine. C'était assez d'humiliations en un jour. Que veux-tu faire de ce nom?
—Le maudire!
Mansour courba la tête. Mais, se redressant tout à coup, il regarda son fils en face:
—Écoute, dit-il. Je vois à tes paroles et plus encore au feu de tes yeux que tu sais la vérité. Tu as raison, tu ne me dois rien que la haine. Celui qui sème l'ivraie ne doit compter que sur une récolte d'ivraie.
Mais entends ceci. Celle que tu vois, éplorée et écoutant avec épouvante se déchirer le rideau que j'avais mis entre elle et les immondices de la vie, celle-là est la fleur la plus suave de la plaine, et jamais, de la mer aux flots bleus jusqu'à celle qui roule ses vagues grises au-delà des palmiers, les croyants et les giaours n'ont vu pareille merveille. Elle est souillée par toi, mais tu peux en effacer la souillure. Je te la donne. Prends-la. En te la donnant de plein gré, je m'acquitte de tout ce que je pouvais devoir au fils de Meryem. Adieu.
Il dit, et, baissant ses yeux farouches, il s'assit sur la natte de jonc. Et, détachant de son cou le chapelet à grains d'ivoire, seule relique qui lui restât de son père, il l'égrena fiévreusement, murmurant d'une voix rauque «Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!». Il essayait ainsi de faire taire sa pensée et de rester sourd à l'agonie de son âme.
L'accent douloureux vibra jusque dans le cœur d'Afsia, et elle se prosterna à ses pieds, suppliante.
—Non! garde-moi. Je ne veux pas aller avec lui. Permets-moi de rester ici, je serai ta servante... ta servante seulement, Mansour.
Mais lui, s'enveloppant dans son infortune comme dans une écorce de chêne, où heurtaient vainement les sanglots:
—Éloigne-toi, dit-il rudement; ce qui est fait est fait, ce qui est dit est dit. Les pleurs peuvent laver la faute, ils glissent sur l'affront. Va-t'en.
Puis, mettant ses regards en-dedans de lui-même, ne voulant plus rien voir, ni rien entendre, il rabattit sur sa tête le capuchon de son burnous et continua d'une voix forte:
«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»
Omar sourit, et, saisissant la jeune fille par le bras, l'entraîna au dehors.
—Viens, dit-il, puisqu'il te chasse!
Mais sur le seuil elle s'arrêta, et, jetant un regard désolé sur cet homme qui voulait s'isoler dans son malheur, sur cette chambre illuminée pendant tant d'années de sa gaîté et de sa jeunesse, elle fut prise d'angoisses, et s'attachant à la porte de sa petite main restée libre, elle cria:
—Mansour! Mansour!
Mais lui, sans faire un mouvement, répétait son invocation:
«Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!»
M
ansour écouta le bruit des pas qui se perdait dans la nuit, puis, quand tout se tût, il releva la tête; la lampe, posée devant lui, éclaira la face d'un vieillard. L'infortune venait de lui arracher son masque de virilité, et de l'homme fort de jadis, il ne restait qu'un feu sombre dans la prunelle: la dernière lueur du foyer qui s'éteint. Son âme mourante concentrait là son reste de vigueur.
Il regarda la chambre vide, comme s'il s'étonnait de la trouver vide, puis il voulut se lever; ses jambes fléchirent et il retomba lourdement sur la natte.
—Eh quoi! dit-il ricanant, suis-je si vieux? Ah! le beau fiancé!
Ce mot de fiancé fut comme un coup de fouet cinglant sa vieille carcasse; il se traîna jusqu'à la porte et écouta. Mais il n'entendit rien de ce qu'il espérait entendre, le pas de celle qu'il avait tant aimée.
—Partie, dit-il, partie! Est-ce bien possible! Afsia est partie, et c'est moi qui l'ai chassée, et je ne la verrai plus. Pour la dernière fois, j'ai entendu le bruit de ses pas qui m'égayait le cœur, le son de sa voix qui chantait dans mon âme; sa voix, sa douce voix! je ne l'entendrai plus! Afsia, ma gazelle blanche! Et c'est moi qui l'ai chassée! Je l'ai chassée! Elle! elle! Que n'a-t-elle tardé une minute! Que n'est-elle venue une seconde fois pleurer sur ma main! J'aurais tout pardonné. Oui, j'allais tout pardonner, malgré l'autre qui était là et qui raillait. Mais elle a voulu le suivre; elle s'est laissée brutalement pousser par cet homme, sans protestation, sans revenir sur ses pas, déjà soumise à lui, comme s'il avait d'autre droit sur elle que le viol et le rapt, se contentant de crier à la porte: Mansour! Mansour! Ah! si elle revenait, si elle s'échappait de ses mains, si elle courait à moi et qu'elle me crie encore: Mansour! Mansour! Il en est temps: Comme j'ouvrirais mes bras. Je la lui disputerais bien. Que m'importe sa souillure! Je la laverais, je l'effacerais, j'y mettrais à la place l'immensité de mon amour. Qu'importe qui lui ait mis cette souillure? Je ne le connais pas. Sais-je s'il dit vrai? Le fils de Meryem! je ne le connais pas; je ne veux pas le connaître. Je connais Afsia! Afsia! Afsia!
Il écouta; son cri resta sans écho. Rien ne répondit qu'un bourdonnement confus du côté de Djenarah; des voix d'hommes et des pas de chevaux.
—Et les autres qui approchent, dit-il, qui viennent avec leur insolente joie. Oh! ce ne sera pas. Non, ce ne sera pas. Les forts font plier le malheur et brisent comme un bâton lesortque leur jettent lesdjenouns. Je suis fort, je suis fort, et pendant plus de trente ans, les hommes m'ont appelé l'Heureux.
Étendant le bras, il ressaisit son grand fusil de guerre, lemoukhalahqui ne manquait jamais son coup, puis, secouant ses membres roidis, il crut sentir encore une fois couler en lui toute la vigueur des jeunes, et s'élança dans les ténèbres:
—Fils de Meryem, à nous deux!
I
l prit sa course à travers la plaine, suivant le même sentier parcouru une heure avant, alors que, poussé par les aboiements de ses sens en délire, il craignait de prolonger son dangereux contact avec sa fiancée.
Oh! qu'il eût mieux fait d'oublier ses serments, de se moquer des rires du lendemain, de se voler lui-même; elle ne s'en irait pas avec un autre, la nuit, à travers les chemins!
Et il courait vers le marais. C'est la voie qu'ils avaient dû prendre, fuyards honteux, pour éviter les gens de la noce.
Bientôt, en effet, il aperçut les deux ombres qui allaient lentement dans les hautes herbes. Il voyait leurs têtes et de temps en temps celle de l'homme se penchait sur celle de lafiancée.
—Arrête, cria-t-il haletant, car la course l'avait rompu, arrête, toi qui me voles mon épouse.
—Ton épouse est à moi, riposta l'autre. Quoi! t'es-tu ravisé et viens-tu la reprendre. Les gens de Djenarah ont donc dit vrai, en affirmant que tu n'avais pas de scrupules et qu'aux jours de ta jeunesse tu cherchas une maîtresse dans le lit de ton père? Mais tu te trompes, vieillard, si tu crois que je veuille laisser cette belle fille en pâture à ta froide lubricité.
Sous cette insulte, les yeux de Mansour lancèrent des reflets rouges comme aux heures de tempête où il criait aux guerriers de son goum:
«En avant, jeunes gens, à la nage, à la nage! Ce n'est pas le plomb, c'est le destin qui tue!»
Et il épaula l'arme:
—Afsia, cria-t-il, baisse-toi.
Mais ce ne fut qu'un éclair, il remit son fusil au pied et se contenta de dire:
—O toi qui es entré dans une maison calme et radieuse, et en es sorti y laissant la mort et la nuit, oublie mon nom, moi je ne te connais plus. Oublie-le jusqu'à l'heure où le châtiment ouvrira brusquement ta porte et entrera sous ton toit comme tu es entré sous le mien; alors tu te souviendras de ton pèreMansour-ben-Ahmed.
—Tu l'as dit toi-même, je ne lui dois rien, répliqua l'autre. Que la malédiction dont il me menace retombe sur sa tête!
—O fils de Meryem, je ne te maudis pas. Que le prophète me garde de te maudire, c'est assez que ma tête soit vouée. Mais écoute mon conseil ou plutôt ma prière. Que celle que tu emmènes ne trouve jamais ses heures lourdes; enveloppe-la de bien-être et d'amour.
Puis, s'attendrissant en dépit de lui-même:
—Et toi, Afsia, tu emportes ma vie et je n'ai plus le droit de te retenir. A côté de la tienne, pleine d'espérance, la mienne, pleine de désolation ne doit pas compter. Mais j'ai peur pour toi, je crains que tu ne t'en ailles accouplée au mal à quelque destinée maudite. Écoute, mon enfant, écoute mes dernières paroles. Si jamais le désastre venait frapper ta tête, souviens-toi! souviens-toi qu'il y a quelque part dans la plaine, loin des sultans, des méchants et des envieux, un haouch, le tien, qui restera dans la tristesse et dans l'ombre jusqu'à ce que tu viennes l'ensoleiller par ton retour. La porte en sera pour toi constamment ouverte; viens le jour, si tu peux marcher le front haut; viens la nuit, si tu redoutes les regards; viens couverte d'habits de fête ou couverte d'opprobre et vêtue des haillons des misérables, viens maudite des hommes et délaissée de Dieu; le vieillard qui devait être ton époux et qui n'eût dû songer qu'à rester ton père, t'attendra, te gardant jusqu'à son heure dernière ta place à son foyer et ta place dans son cœur. Et maintenant, un mot d'adieu: Va avec la paix! Va avec la paix! Va avec la paix!
Et il écouta si elle lui répondrait, si elle lui criait adieu, mais il n'entendit rien; alors, il s'agenouilla le front sur la terre, mouillant de ses larmes la poussière du chemin.
Entraînée par la main impitoyable, Afsia marchait toujours et, lorsqu'elle voulait se retourner, émue jusqu'au fond des entrailles par cette voie douloureuse, lorsqu'elle voulait revenir sur ses pas et crier: «Mansour, Mansour, me voici!» l'autre lui fermait la bouche en la poussant devant lui:
—Marche! marche! disait-il.
Et elle marchait en sanglotant. Elle marcha jusqu'à ce qu'elle entendit par trois fois son nom dans la nuit:
—Afsia! Afsia! Afsia!
Et elle s'affaissa sur le chemin.
C
ependant, les invités de la noce s'avançaient, bruyants et joyeux.
Jeunes et vieux étaient à cheval, et le Caïd les précédait. Pour faire honneur à son frère, il avait convoqué les cheiks d'alentour, et tous avec leurs cavaliers, le fusil sur la cuisse, chatouillaient de leurs longs éperons ou du coin aigu de l'étrier, les flancs des fiers étalons et des ardentes cavales qui, surexcités et narines fumantes, bondissaient en mâchant le mors, impatients d'être lancés à la brillante fantasia.
Car déjà, on approchait du haouch; on l'apercevait noyé dans les premières lueurs de l'aube, enfoui dans sa verdoyante oasis.
«A la nage, jeunes hommes, à la nage! A la nage sur vos coursiers! Voici le moment de déployer votre force et votre adresse, le moment de montrer, aux plus beaux yeux du Souf, comment les enfants de la plaine savent manier un fusil et un cheval.
«Car, la belle Afsia, la fiancée du vieux Thaleb, ouvrira sur tous ses grands yeux de gazelle et qui sait si elle ne remarquera pas quelqu'un d'entre vous. Alors, ce soir, dans les bras de son vieil époux, le souvenir du cavalier traversera peut-être sa pensée et elle se dira: «Que n'est-il à mes côtés à la place du vieux!» Et assister, en tiers invisible, à la nuit amoureuse, n'est-ce pas un pas pour entrer dans le cœur?
A la nage, jeunes gens, à la nage! Aujourd'hui, c'est jour de poudre. Haut les fusils et feu!»
Et retentit la détonation, longue, crépitante, qui déchira, joyeuse pétarade, le grand silence de la vallée.
Et tous s'élancèrent au galop.
À
la nage, à la nage! Et, comme un escadron dedjenouns, ils passèrent, tumultueux et rapides, ébranlant le sol sous leurs pieds.
«A la nage! à la nage! Thaleb! Thaleb-El-Messaoud! Le salut soit sur toi! La bénédiction sur ta tête! L'Heureux, l'Heureux! gloire à l'Heureux et à sa fiancée!»
Et les jeunes, et les vieux, et les femmes et les filles assises sur les mules, acclamant de leurs cris saccadés, et les krammès qui couraient derrière, et la négresse Mabrouka qui témoignait sa joie par ses éclats de rire, et l'étalon du marié, l'arrière-petit-fils de Naama, la belle coureuse, tout bridé et harnaché de cuir rouge brodé d'or, présent du Caïd, et la mule blanche caparaçonnée d'or et de soie, destinée à l'épousée, tout passa comme un éclair. A la nage! à la nage!
Et, dans les hautes herbes du petit chemin creux, un homme à barbe blanche et aux yeux farouches, accroupi comme un fauve sinistre, les coudes sur les genoux et la face dans les poings, les regardait passer.
Et à cinquante pas derrière la cavalcade il vit, sur une mule grise pareille à celle qui avait emporté jadis la fille du Muezzin El-Ketib dans les sables, un gros homme à mine florissante et railleuse qu'il reconnut pour être le marchand Lagdar-ben-El-Arbi, l'ancien fiancé de Meryem.
Et les petits oiseaux éveillés emplirent les buissons voisins de leurs premières notes joyeuses, les poules d'eau battirent des ailes, et l'alouette, s'élevant dans les airs, lança gaîment sa chanson:
Va, bon drille.Au larcin!Doux butin,Pille, pille!
C
e fut une grande risée dans la ville, et les ennemis de Mansour s'en allaient criant par les rues, et sur les marchés:
«C'est le châtiment! c'est le châtiment!»
Le Caïd, honteux de son frère, défendit qu'on prononçât son nom devant lui.
Quant à Mansour, il ne se montra plus.
Et, depuis ce temps, le haouch de la plaine d'Ain-Chabrou est triste comme une fosse qui attend son mort. Cependant, de même qu'autrefois, le soleil le caresse, l'oasis verdoie, les chants des oiseaux éclatent dans les buissons, et le ruisseau s'en va courant sous les saules. Mais les grandes herbes sauvages ont envahi le seuil; la mousse, semblable à des plaques de lèpre, ronge les murs crevassés, le toit effondré laisse entrer les pluies d'orage, et la porte, battue dans une nuit de tempête, tombe à moitié brisée sur l'un de ses gonds tordus. Dans la chambre d'Afsia, de grandes araignées rousses tendent à tous les coins leurs toiles perfides, et les couleuvres font leur nid sur la couche où elle reposait.
Parfois, dans les nuits noires, il s'y élève des clameurs sinistres, mêlées aux aboiements des chiens affamés et aux jappements des chacals. Nul n'ose en approcher, car les chameliers de la plaine le disent hanté par Eblis le Maudit. Mais ce n'est que Mansour le Maudit qui l'habite et qui paye au destin les trente années où on le surnommait l'Heureux!
Les bruits entendus, c'est sa voix lamentable, lorsque l'insomnie le chasse de sa natte de jonc pourri pour l'envoyer errer dans les noirs sentiers du marais. Le vieux fou s'imagine que sa fiancée doit revenir, et il appelle et attend toujours.
Mais ni lui, ni les gens de Djenarah, ni les chevriers de la montagne, ni les chameliers de la plaine, ni les pâtres de la vallée n'ont revu celle qu'on appelait laFiancée de Sidi-Messaoud, ou laVierge d'Ain-Chabrou.
P
ar une chaude après-midi, le lieutenantOmar-bou-Skinvint s'asseoir sur un banc de pierre de la voûteDar-el-Bey.
Les chevaux de l'escadron de Constantine étaient partis à la rivière, et il attendait leur retour en chantonnant quelques-uns de ses couplets favoris:
Ses lèvres sont une coupeOù je bois la volupté,Et sur sa divine croupeJ'irais dans l'éternité.
Il devait se marier le lendemain avec une fillette de douze ans, jolie comme un rêve d'amour, qu'il avait payée deux cents douros, et il était tout joyeux.
En ce moment, une femme arabe enveloppée d'une élégante moulaia de laine fine et la jambe couverte du bas blanc bien tiré qu'affectionnent les filles libres, s'approcha lentement.
L'officier la regardait en souriant, car elle avait de grands yeux de gazelle, purs et pleins d'éclat, et sous son haik on devinait la jeunesse et la grâce.
Quand elle fut près de lui, elle s'arrêta et de ses yeux jaillirent des étincelles.
Il continuait à sourire, et tout à coup le sourire se glaça sur ses lèvres: la jeune femme avait écarté son voile.
—Toi! dit-il, pâlissant et presque effrayé... que veux-tu?
Il fit un mouvement pour se lever, mais il retomba lourdement sur le siége de pierre. Le manche en bois d'un long poignard kabyle planté dans sa poitrine se dressa au-dessous du cou.
Il ouvrit la bouche pour crier, et une seule syllabe, répétée trois fois, s'échappa comme d'un râle:
—Af.... Af.... Af....
Le sang qui jaillit à flots emporta le reste dans l'éternité.
Toute blanche et l'œil hagard, la femme resta quelques secondes penchée sur sa tête, puis, froidement:
—Il est mort! dit-elle; c'était écrit! Mansour est vengé!
Les spahis de garde se ruèrent furieux, quelques-uns le poing levé, mais, la voyant si belle, aucun ne frappa.
Elle ne prononça pas une parole et se laissa emmener sans résistance. Aux questions du juge français et même à celles du cadi, elle garda un silence obstiné.
Tout ce qui fut révélé par l'enquête, c'est qu'elle avait été longtemps la maîtresse favorite du lieutenant Omar-bou-Skin, et qu'elle était bien connue des officiers sous le nom deMeryem.
On la fusilla, un matin de mai, sans grand appareil, dans un champ en friche, au sud de Constantine, près de la route qui conduit au Pays des Palmiers.
Allah Kebir! Allah Kebir! Allah Kebir!
[1]Démons de nuit.
[1]Démons de nuit.
[2]Le diable.
[2]Le diable.
[3]Pays des dattes.
[3]Pays des dattes.
[4]Pluriel de thaleb.
[4]Pluriel de thaleb.
[5]Voir l'Homme qui tue.
[5]Voir l'Homme qui tue.
[6]Médecin.
[6]Médecin.
[7]Lalat-el-eucha, prière de huit heures du soir.
[7]Lalat-el-eucha, prière de huit heures du soir.
[8]Livre où sont inscrites les mauvaises actions des hommes. Le livre des Justes est l'Illioum.
[8]Livre où sont inscrites les mauvaises actions des hommes. Le livre des Justes est l'Illioum.
[9]Jésus.
[9]Jésus.
[10]Liqueur extraite de l'oignon, appelée communémentanisette juive.
[10]Liqueur extraite de l'oignon, appelée communémentanisette juive.
[11]Marie.
[11]Marie.
[12]Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a jugées parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mère de Jésus; Khadidja, sa première épouse, et Fathma, sa fille, qui fut mariée à Ali.
[12]Voici les noms des quatre femmes que Mohammed a jugées parfaites: Asia, femme de Pharaon; Marie, mère de Jésus; Khadidja, sa première épouse, et Fathma, sa fille, qui fut mariée à Ali.
[13]Alger.
[13]Alger.
[14]Agar.
[14]Agar.
[15]Abraham.
[15]Abraham.
ACHEVÉ D'IMPRIMERle 4 juillet 1885
AL FABRILITER PAR A. LEFEVRE, A BRUXELLES]
Le Roman du Curé 1 vol.L'Homme qui tue 2 vol.Le Péché de Sœur Cunégonde 1 vol.Marie Queue-de-Vache 1 vol. Les Va-nu-Pieds de Londres 1 vol.Les Nuits de Londres 1 vol.Musc, Haschisch et Sang 1 vol.
La Pucelle de Tebessa.L'Armée de John Bull.Vertu et Tempérament.