E
lle ne dormit guère. Toute la nuit elle dessina, en de gracieuses lignes d'azur sur le fond d'or de ses rêves, l'image de cet inconnu, blessé par elle à en mourir.
Où donc l'avait-il vue? Et si, lui, l'avait vue, elle aussi avait pu le voir. Et elle cherchait à se rappeler les visages de tous ceux sur lesquels, pendant son dernier voyage à Djenarah, s'était arrêté son regard; mais elle ne se souvenait que d'indifférents, de figures curieuses ou hostiles. Rien, rien ne lui remuait le cœur. Et cependant ses yeux avaient fait des ravages. Un homme était là qui voulait mourir. Mourir, pour l'avoir vue. Allah! Allah! cela ne pouvait être; demain, il le fallait, elle agiterait son haik!
Les vieillards, non plus, ne dorment guère. Le sommeil est un parent de la mort, il empiète sur la vie et lui vole bien des heures, et les vieux, à mesure qu'ils approchent de l'ombre, arrachent, autant qu'ils le peuvent, les instants à la nuit.
Et au matin, Mansour dit à la jeune fille, en remarquant ses yeux battus et fatigués par la longue insomnie:
—Qu'avais-tu donc à te remuer de la sorte?
—Rien, père, répondit-elle, rougissante, comme s'il surprenait ses secrètes pensées, ce sont les moustiques qui m'ont empêchée de dormir.
Mais lui, expérimenté et méfiant, répliqua:
—Le tentateur Eblis le lapidé prend quelquefois la forme d'un moustique pour harceler et troubler les jeunes cervelles. Il tient les pucelles éveillées aux heures noires, et leur entr'ouvre la porte du mal. O Afsia, rose de ma vie, prunelle de mes yeux, foyer de mon cœur, prends garde que ta pensée, arrêtée sur le seuil maudit, ne le franchisse et ne passe outre.
Puis, comptant sur ses doigts:
—Encore trois fois douze heures, et la fiancée d'El-Messaoud sera la femme d'El-Messaoud.
O
mar, caché dans les joncs, attendait le résultat. Il savait qu'il viendrait de lui-même et qu'il n'avait qu'à laisser faire le destin.
Étendu sur le dos, il regarda le soleil descendre lentement vers le Djebel, empourprant l'Occident de ses teintes ardentes. Dans la plaine, au loin, de grands chameaux roux broutaient les blancs bouquets d'alpha et les vertes touffes de diss qui perçaient, çà et là, le sol rocailleux; quelques petits chameliers déguenillés et demi-nus, assis en rond, tranquilles et calmes comme des vieillards, semblaient deviser des choses du temps, et là-bas, à l'horizon, au milieu d'une vapeur couleur de topaze, le blanc minaret de la mosquée du ksour étincelait dans le bleu sombre des collines sous les derniers feux du couchant.
Lorsque le disque radieux sembla effleurer la montagne, Omar regarda le haouch. Il vit le maître debout sur la porte et paraissant fouiller du regard tous les coins du marais.
—Cette petite fille serait-elle une sotte, pensa-t-il, et m'aurait-elle trahi?
Mais presqu'aussitôt il la vit paraître et se diriger du côté du jardin.
Elle se plaça de façon à n'être pas aperçue de Mansour, et, détachant lentement son haik, elle l'agita trois fois dans la direction de l'Occident.
—Elle est à moi, se dit Omar en riant. Et sans plus attendre, il reprit le chemin de la ville.
I
l était si certain de la réussite, qu'il laissa tranquillement s'écouler deux jours. Homme habile, il voulait donner à la jeune fille l'impatience qui fait hâter les décisions et commettre les actes téméraires.
Il avait aussi besoin de se consulter lui-même, pour examiner les plus sûrs moyens de succès. L'assentiment d'une fille est beaucoup, c'est presque tout, mais enfin ce n'est pas tout. Il est des obstacles matériels qui brisent les volontés et des imprévus qui déjouent les calculs. Le hasard est un détrousseur, il faut compter avec lui.
De plus, son hôte lui disait:
—Ne te hâte pas; attends!
Et il avait attendu jusqu'à la veille des noces.
Il avait bien calculé quant à l'ingénuité d'Afsia.
Après avoir agité son haik, elle s'enfuit bouleversée, comme si elle avait commis un crime, puis courut à sa chèvre, et fut très désappointée de ne pas trouver un nouveau billet.
Ce qui lui était arrivé lui semblait si extraordinaire, ses idées en avaient été si bouleversées, cela faisait une irruption si violente et si subite dans sa vie, qu'elle s'attendait à tout, et l'ordinaire lui semblait l'étrange.
Elle espéra et redouta, le cœur et le ventre serrés, quelque grand événement pour la nuit. Elle s'éveilla plusieurs fois en sursaut, et tremblait comme une feuille que la brise agite, au moindre grognement des chiens.
—C'est lui, murmura-t-elle, c'est lui? Que va-t-il arriver?
Deux jours se passèrent; elle ne pensait plus à sa noce; elle oublia qu'elle devait changer de vie le lendemain, et ses yeux restaient fixés sur les roseaux du marais d'Ain-Chabrou, d'où elle sentait qu'allait surgir l'inconnu.
Le troisième jour, elle n'y tint plus; la curiosité, l'âpre désir de savoir, l'emportèrent sur toute prudence, elle feignit de chercher les fleurs du chiech, et, tout en jouant avec la chèvre, s'approcha peu à peu des premières touffes de joncs.
E
lle chantait, à demi-voix, cette chanson du Beled-el-Djerid entendue une seule fois, lorsqu'elle était encore toute petite, et pourtant si bien retenue.
—Oh! se dit Omar, qui la guettait de son poste, la gazelle ne me semble pas farouche. Aussi bien que nous, les filles de Fathma sont les enfants du péché. Ouvrez l'œil sur elles, vieillards jaloux et vieilles envieuses, vous aurez beau multiplier les veilles, les conseils et les serrures, vous ne les empêcherez pas de brûler d'envie de perdre ce que vous gardez si bien. Elles aiment le vice sans le connaître, et parce que c'est le vice. La nature est plus forte que la morale, et ce qu'on appelle vertu, n'est qu'affaire d'occasion ou de tempérament. En voici une que les femmes de Djenarah prétendent digne d'ajouter son nom sur la liste des quatre femmes que le Prophète jugeait parfaites, et la voilà qui, curieuse ou en rut comme une génisse, accourt au-devant d'un amant inconnu!
Et, caché dans les hautes touffes des glaïeuls, il la voyait lentement s'approcher sans pouvoir être aperçu d'elle, et il fut réellement ébloui.
—Elle est plus belle que je ne pensais, murmura-t-il, et elle vaut tous les douros dukhasnadji. Oh! si le vieux bouc pouvait avoir pendant un quart-d'heure une ophthalmie qui lui brûle les yeux, ou une paralysie subite qui le cloue à sa natte, ou, mieux, un coup de bâton sur le crâne, qui l'étourdisse pendant que je tiendrai la chevrette, quitte à se réveiller au moment où je lui crierai: «C'est fini, bonhomme, c'est fini!»
Elle glissait le long des glaïeuls, les effleurant de sa gandourah, et n'étant plus qu'à quelques pas de lui; il appela à voix basse:
—Tofla!Tofla! Je suis ici! Je t'aime! Viens de ce côté. Couche-toi dans les joncs, le vieux ne t'a pas vue!
Elle tressaillit au son de cette voix, que le spahis voulut rendre douce, mais qui lui fit peur comme une menace. Son cœur battit avec violence, et elle fut prête à défaillir.
Mais elle n'osa tourner la tête, et continua de marcher, ne pouvant courir, sentant ses jambes chanceler.
En même temps, le Thaleb criait:
—Afsia! Afsia!
Cette voix aimée lui fit du bien. Elle revint à elle et reprit à grands pas le chemin du haouch.
—Pourquoi t'éloignes-tu ainsi? demanda-t-il. Je n'aime pas te voir approcher du marais! Ne t'ai-je pas dit déjà que Satan l'empoisonneur est caché dans ces touffes noires, et qu'il souffle, avec la fièvre, des mauvais propos aux oreilles des jeunes filles?
Afsia ne répondit pas; elle ne s'approcha pas du Thaleb, de crainte de déceler l'émoi qui la pâlissait, elle alla derrière le haouch et s'assit au bord du ruisseau.
Elle pensait. Elle pensait à cette voix qui l'avait tant effrayée, et s'accusait d'être une sotte, se disant que c'étaitluiqui se cachait là, celui qui l'aimait, et que, puisqu'il l'aimait, il ne lui aurait pas fait de mal. Pourquoi ne s'était-elle pas couchée dans les joncs, comme il l'en priait. Le Thaleb ne l'aurait pas aperçue et elle aurait pu le voir,lui, le consoler, lui dire de ne pas mourir. Et au lieu de cela, elle n'avait pas répondu, et s'était enfuie semblable à une folle! Comme elle devait lui paraître stupide, grossière et sauvage! C'est fini, il ne l'aimerait plus.
Et de dépit, elle arrachait de grosses poignées de fleurs qu'elle jetait dans le courant.
—Eh! dit Mansour, pourquoi noyer ces fleurs que tu aimes?
I
l s'était approché sans qu'elle l'entendît et la regardait en souriant.
—Tu es fâchée, reprit-il, et tu fronces le sourcil?
—Oui, répondit-elle, du ton boudeur d'un enfant gâté, car je ne puis marcher devant moi, ni aller à droite ni tourner à gauche, sans entendre ta voix m'appeler et me dire: «Où vas-tu?»
—Il faut me pardonner, dit doucement le Thaleb, en s'asseyant près d'elle; tu es mon bien et je tremble constamment de te perdre, car avec toi s'en irait ma vie. Par le Dieu miséricordieux, je ne veux pas que tu t'exposes à te faire voler le trésor que tu possèdes et que, depuis quatorze ans, je garde avec tant de soins.
—Quel trésor?
—Un joyau aussi précieux que le plus précieux diamant du sultan de Stamboul; une perle comme le chef des croyants n'en a pas et n'en a jamais eu dans son gynécée.
—Je ne possède rien, dit Afsia, qui regarda avec étonnement le Thaleb, je n'ai d'autres bijoux que les anneaux d'argent de mes oreilles, de mes jambes et de mes bras, et cette petite bague que tu m'as dit venir de ta première amie, et tout cela est à toi, puisque c'est toi qui me l'as donné.
—Et n'as-tu rien autre?
—Moi, moi tout entière, je t'appartiens, je suis ta fille et ton esclave, et demain je serai ta femme, mais toujours ton esclave et ta fille.
—O ma rose parfumée, s'écria Mansour, qui devant cette innocence et cette jeunesse, se sentait purifié et rajeuni, tu es semblable aux houris que le Prophète envoie aux fidèles alors qu'ils ont pu, allégés par leurs bonnes œuvres passer le Sirak tranchant et qu'ils nagent au milieu des délices dans les jardins des Elus.
—Les houris ont-elles aussi un trésor à donner?
—Comme toi, comme toi, ma vie. Mais que le Prophète m'accuse de blasphème, le leur ne vaut pas le tien.
Elle resta rêveuse et l'homme la regardait en silence, plein d'orgueil et d'amour.
Lui, le voluptueux, adonné si longtemps au péché, le destructeur de renommée, le souilleur de couches, il avait fait cet ouvrage sans prix, ce joyau de la nature, cette perle entre les perles, cette fleur des fleurs: Une fille nubile restée chaste, une vierge sans une tache dans la pensée, une pucelle immaculée comme la neige qui couvre aux jours des grands froids les hautes crêtes du Djurjura, comme le bouton du palmier qui, au matin du printemps, s'entr'ouvre au premier baiser du soleil.
Et il la regardait attendri, jouissant de l'étonnement qui éclatait dans ses grands yeux limpides.
C
'est demain le grand jour, chère Afsia; il te faudra dire adieu à notre haouch, à la petite fontaine et au saule sous lequel tu te baignais; adieu à ton jardin où tu aimais à te cacher de longues heures, aux oiseaux qui saluaient ton réveil, aux roseaux du marais qui rayent de vert la plaine grise, à la montagne bleue où le soleil se couche, à la solitude, à la poussière et au simoun.
—Je suis triste, dit Afsia.
—Triste, et pourquoi? là-bas tu n'auras ni poussière ni simoun, mais un jardin aussi beau que celui-ci, avec des oiseaux qui, comme ceux-ci, chanteront à ton réveil; une maison plus belle que celle du caïd, avec des dalles de terre émaillée, et une cour où fleurissent de grands orangers, et un jet d'eau au milieu, avec des poissons rouges.
—Je suis triste, dit Afsia.
—Écoute ce que tu auras encore: Une galerie fraîche et ombreuse où, autour du grillage peint en rouge, serpente la vigne, et le chèvrefeuille et les beaux liserons aux clochettes de mille couleurs. Là tu feras la sieste et le rideau de feuillage sera si épais que c'est à peine si tu pourras voir l'azur du ciel. Tu auras sous tes pieds des tapis de Tunis, avec de belles étoffes de soie pour t'envelopper, une veste soutachée d'or comme les femmes de Constantine et des sebates rouges brodées d'or et de soie bleue.
—Je suis triste, dit Afsia, triste, triste.
—Égaye-toi, mon enfant chérie; ta tristesse couvre mon âme d'un nuage. Pourquoi devenir triste à l'heure où tant de filles sont joyeuses? Que diraient les femmes qui viendront te prendre au matin, si elles te voient le souci dans les yeux? Elles croiraient que les vieilles à l'œil mauvais ont jeté un sort sur tes fiançailles et que tu pleures parce que tu hais ton époux.
—Elles mentiraient! car, je t'aime bien, et ce n'est pas cela qui me rend triste....
Elle hésita, elle allait tout avouer, mais il répéta, craignant entendre de cette bouche naïve que c'était sa barbe grise qui assombrissait sa fiancée:
—Éclaire ta face, lune de mon âme, ta douce lumière sera désormais le flambeau de mes nuits. Oh! que te rendrai-je pour tout le bonheur que tu vas me donner. Je voudrais être la frange de ton haik, pour ne pas te quitter le jour, ou mieux une boucle de tes cheveux noirs pour ne te quitter ni jour ni nuit. Je voudrais être leMerouedqui te noircit les yeux, ou mieux la couleur de grenade mûre qui te rougit les lèvres. Allons, lève-toi, aimée de mon cœur, laisse ta source courir et pleurer, et va te faire belle.
—Où seras-tu, Mansour, quand les femmes me prendront?
—Je suivrai ta mule sur un cheval de race que m'enverra le caïd, un descendant d'un étalon noir, fils d'une jument de mon père, sur le dos duquel j'ai acquis du renom, et je veillerai, le sabre nu, sur le trésor que Dieu m'a donné!
E
lle alla se parer de ses plus beaux atours, de ceux que Mansour lui avait achetés à sa dernière visite à la ville.
Et quand elle eut tressé ses lourdes nattes noires, épaisses comme laberimaque les nobles fils des tentes roulent autour de leur tête, et qui tombaient, voluptueuses cordes de soie, de chaque côté de ses épaules si souvent baisées du soleil; quand elle eut mis unegandourah, si fine qu'à travers la trame se reflétaient les tons rosés de sa chair, et enfermé ses hanches dans le large pantalon de soie jaune qui laissait ses mollets nus, elle serra ses flancs du foutah multicolore, noua sa large ceinture d'or et, prenant un miroir à manche, elle s'assit sur ses coussins de laine, et tout en mâchant la branche dusouakqui parfume l'haleine et fait les lèvres pourpres, s'admira.
Comme un enfant que sa mère a revêtu d'habits neufs et qui n'ose plus remuer, de crainte de se salir et de déranger les plis méthodiques de son accoutrement, elle restait là, immobile, radieuse, se souriant à elle-même.
Elle ne pensait plus à son mariage, ni à Mansour, ni à l'homme caché dans les roseaux, ni aux petits billets qu'il lui avait écrits, ni à sa voix qui lui avait fait peur; elle ne pensait qu'à se trouver belle, et certes, jamais plus charmant spectacle ne pouvait frapper sa vue.
Et pour donner encore plus d'éclat à ses grâces, à ses splendeurs et à son sourire, le père du monde qui avait aidé à l'épanouissement de cette merveille, rougi ses lèvres, rosé ses joues, gonflé ses seins et allumé ses yeux, le soleil, le radieux soleil vint du fond de l'Occident lui rendre visite.
Il jaillit tout à coup à travers le treillage de sa petite fenêtre, l'inondant de ses rayons pour caresser une fois encore, avant qu'elle fût à jamais partie, cette virginité éclose et mûrie sous ses baisers. Comme on entoure un être cher, qu'on ne doit plus revoir, ne pouvant se détacher de lui, l'embrassant, puis le repoussant, puis, revenant l'embrasser encore, disant: «Adieu! adieu!» il l'enveloppa tout entière, illuminant sa face, se jouant dans les reflets bleus de sa chevelure, miroitant dans les anneaux d'argent de ses oreilles, de ses bras et de ses chevilles, scintillant dans le chapelet de sequins qui encadrait ses joues brunes et les paillettes d'or de sa calotte de velours violet, courant sur elle comme un frisson, fouillant partout, jetant partout de subites ténèbres et de subites clartés, des torrents de couleur fauve, des ruissellements rouges, des cascades de feu, éparpillant au moindre mouvement d'elle, les ombres et les éclairs.
Au milieu de ces rayonnements, l'enfant ressemblait à ces idoles de femmes éclairées de lueurs artificieuses et devant lesquelles, au fond de mystérieuses chapelles, se prosternent les idolâtres adorateurs de Jésus. Ainsi que ces symboles éternels de l'abêtissement humain, elle s'était entourée des parfums qui grisent et troublent le cerveau des plus forts. D'un petit réchaud de cuivre placé devant elle, montaient les nuages bleus des pastilles odorantes, et des plis de ses vêtements et du gonflement de ses seins s'émanait l'essence des roses. Le poison subtil et délicieux emplissait l'oda, chargeant l'air de mollesse et de langueur. Défiez-vous de ces enivrements. Dans vos mosquées, ils courbent la femme sous vos prêtres, mais sur les coussins voluptueux de l'alcôve et derrière le rideau du Gynécée des tentes, c'est l'homme fort qu'ils courbent sous la femme chétive. A la fille la plus frêle ils livrent les rudes et durs soldats, plus soumis que les esclaves noires que jadis nos caravanes ramenaient des terres chaudes, de l'autre côté des sables, pour les vendre aux marchands chrétiens. C'est pourquoi, si tu veux rester homme, ne t'attarde pas en la compagnie des femmes.
Celui qui vit au milieu d'elles devient eunuque par le cœur. Car si le fer tranche à l'eunuque ses parties charnelles et créatrices, les émanations de la femme lui châtrent la virilité de l'âme.
Ainsi il a été recueilli, ou à peu près, dans les paroles du sage Lockman, qui n'est autre que le grand Salomon.
Et lorsque le Thaleb poussa doucement la porte de l'oda, il fut ravi en extase, en même temps il sentit la chaleur de trente ans courir dans ses veines et son cœur mollir.
Et devant ce bouquet sans pareil, rose et violette, hyacinthe et lys, épanoui au milieu des ardentes vapeurs de l'encens, devant cette idole parée que les derniers feux du couchant illuminaient pour l'adoration, il tendit les mains et tomba sur ses genoux.
L
e soleil disparaissait derrière la montagne, envoyant un rayon, le dernier, caresser le visage de latofla, faisant jaillir encore une fois les étincelles de ses sequins et de ses dorures, et aux yeux éblouis de Mansour elle parut la vivante merveille qui emplissait l'oda de lumières et de parfums.
Puis tout rentra dans la pénombre et il ne resta de lumineux que les étincelles de leurs regards.
Car ils plongeaient leurs yeux dans leurs yeux, lui haletant, ému, assailli de désirs; elle étonnée, sérieuse et calme. A la vue de ce vieillard à genoux, nulle pensée railleuse ne courut sur son front et ne releva les coins de ses lèvres. Elle se dit que c'étaient sans doute les préliminaires de l'œuvre de l'époux, et était prête à demander:
—Que dois-je faire?
Mais elle n'osa, crainte de le voir sourire de son ignorance, et comme il restait agenouillé, la dévorant du regard, elle lui prit la tête et le baisa au front.
Il frémit au contact de ses lèvres et passa ses mains brûlantes sur les hanches de la vierge.
—Rayon de ma vie, pourquoi m'embrasses-tu?
—Parce que je t'aime.
—Comment m'aimes-tu, dit le vieillard doucement chatouillé par cette caresse; comme un père ou comme un amant?
—Je ne sais pas. Je t'aime parce que tu es bon; parce que tu as veillé sur mon enfance, parce que tu me donnes tout ce que je veux; mais je suis prête à t'aimer comme tu voudras. Dis-moi seulement comme tu veux l'être et, puisque je vais devenir ta femme, enseigne-moi comme une femme doit aimer.
Et, fière de sa réponse, elle attendit son approbation.
—O lac de pureté! murmura Mansour, qui oserait troubler ton âme limpide!
Et après avoir appuyé longuement ses lèvres sur ses petites mains aux ongles roses, il se leva, craignant de ne pouvoir rester plus longtemps maître de lui. Il eut peur de se voler lui-même. Et, le cerveau troublé par l'amour et les parfums, sentant son énergie chanceler, il descendit brusquement, sans ajouter un mot, traversa la chambre du bas et ouvrit la porte du haouch.
Debout sur le seuil, il regarda les rayons jaillir de l'Occident, comme les feux d'une fournaise où le bras du Puissant eût jeté tous les empires, et il lui sembla que, dans ce gigantesque embrasement, il voyait fondre son bonheur.
—Au nom de Dieu le Miséricordieux, s'écria-t-il, que nul vent funeste ne se lève cette nuit et qu'aucune tempête ne vienne troubler la sérénité de demain!
E
n ce moment les chiens aboyèrent, et une voix d'enfant cria d'un ton traînard et monotone:
—Thaleb! Eh! Thaleb-El-Mansour! Sidi-Thaleb!
—Qu'y a-t-il? demanda brusquement le Thaleb.
Et il vit un petit garçon d'une dizaine d'années, arrêté à deux cents pas du côté du marais, avec un chien en laisse.
—Puis-je approcher? dit l'enfant, tes slouguis ne me feront pas de mal?
—Ils sont attachés; que veux-tu?
—Voilà, dit le petit en s'avançant de quelques pas; je viens de la part du Cheik Ben-Kaouaidi du douar qui est là-bas, au bout de la plaine; il t'envoie sa chienne pour tes slouguis.
—Que le diable te prenne avec ta chienne et ton cheik! cria Mansour; drôle, va-t-en!
—La bête est de bonne race, riposta l'enfant sans se déconcerter, et Sidi-ben-Kaouiadi voudrait qu'elle ait une portée de tes chiens.
—Va lui dire que s'il veut des chiens, il les fasse lui-même, et sauve-toi, ou je lâche les miens à tes fesses.
Les slouguis, qui flairaient l'odeur de la femelle, gémissaient avec convoitise.
Le petit garçon hésita quelque temps comme s'il ne savait que faire, puis se décida à s'en aller lentement, tirant sa chienne qui pissotait tout le long du chemin.
—J'irai tancer moi-même, murmura Mansour furieux, ce cheik imbécile, qui m'envoie sa chienne à faire accoupler. Joli tableau pour Afsia, la veille de ses noces!
Et il suivit des yeux le petit bedouin qui s'enfonçait dans les roseaux du marais, comme un point gris dans le noir.
Les gloires du couchant s'étaient effacées peu à peu; il ne restait plus qu'une teinte ardente et l'étoile du soir monta.
B
ientôt les bruits inconnus au jour se levèrent dans les profondeurs sombres. Chacals, hyènes, chats sauvages, vipères à cornes, scorpions noirs, petits serpents gris aux yeux d'émeraude, allèrent par les chemins, cherchant leur proie. Toute la canaille de nuit, les hôtes des solitudes, les rôdeurs affamés et osseux, les visqueux, les glauques et les fauves, la légion sinistre des voleurs, qui s'aventurent à l'heure où l'homme de bien se couche et cherchent la vie de leur ventre, alors que les autres sont repus, commençaient à bruisser dans l'ombre.
Pourquoi celui qu'on nomme Dieu a-t-il voulu des affamés et des maigres, et n'a-t-il pas jeté large pitance à tous. C'est là ce que crie le vulgaire, oubliant que tout bien doit être conquis. Aussi, pour ceux qui n'ont pas leur part, le Maître a fait la nuit; c'est la bénédiction du pauvre, et puisque tu lui refuses la pâture, il te la volera.
C'est à toi, gorgé, à garder tes victuailles.
Et avec la nuit, les ténèbres descendaient dans le cœur de Mansour.
Au matin, le monde entier lui semblait en fête, tout s'inondait de joie, et maintenant, son âme était triste comme si elle avait suivi son propre corps, porté sur le brancard funèbre, enveloppé dans le linceul vert.
—Eh quoi donc? dit-il, en écoutant les lointains jappements qui perçaient l'obscurité comme des avertissements sinistres, pourquoi la voix de ces voleurs t'attriste-t-elle? Ils n'en veulent ni à toi ni à ton bien, et tu n'as rien à redouter d'eux. Ne les connais-tu pas? Ne les as-tu pas frôlés cent fois dans tes courses nocturnes, alors que, rôdeur de nuit comme eux, tu allais comme eux repaître ta chair. Tu les rencontrais au détour des sentiers et au coin des broussailles, et tu leur disais: «Passe.» Et nous allions chacun où nous poussait notre faim!
Ah! c'était le bon temps, c'était le bon temps où je volais ma pitance chez les heureux qui l'avaient trop plantureuse. Et que ne gardaient-ils mieux leurs femmes, ces gras, insolemment vautrés dans les chairs fraîches. C'était ma part, alors, la part des autres, et je la gagnais, car les femmes aiment les audacieux. Et maintenant, c'est à mon tour de garder la mienne.
Chaouias, Hadars, Giaours, je vous ai défiés et bravés, quand j'étais jeune; me voici vieux, et encore je vous brave et je vous défie. Tant que j'ai été fort, vous m'avez appelé l'Heureux, parce que j'ai su me tailler ma voie dans la vie; mais depuis que ma barbe a grisonné, vous m'avez appelé le Fou. Vous avez raillé, vous avez poussé des éclats de rire entre vous et avec vos femmes, et vous avez dit: «Il garde précieusement le bien qu'un autre lui volera.» Qu'il vienne, cet autre, car voici l'heure, voici l'heure où nul ne pourra plus me l'enlever!
Et alors, il éleva sa voix mâle, et cria l'avertissement qu'il lançait dans le désert, lorsqu'au milieu du silence de la nuit tout, excepté lui, dormait dans la caravane:
—Qu'il prenne garde! qu'il prenne garde! Celui qui tourne autour de nous, tourne autour de sa mort.
L
a douce voix d'Afsia, toute tremblante, vint murmurer à ses côtés, et le rappeler à lui-même:
—Qui donc menaces-tu ainsi?
Il sourit sans répondre.
—Je n'entends rien, reprit-elle après un moment de silence, rien que le jappement des chacals et le bruit des pas de quelques chevaux du côté d'Alloufa. Que fais-tu là? rentrons.
Il la prit sous la taille, la poussa dans le haouch.
Tout était prêt pour le départ. Les objets qu'ils devaient emporter, les vêtements de la jeune fille, lesfrechiasmulticolores, le beau Koran enluminé et écrit tout entier de la main duthaleb El-Hadj-Ali-bou-Nahr, le plus habile calligraphe de la province de Constantine et ton serviteur, sesflissasà manche de bois sculpté dans leurs fourreaux de cuir rouge, son fusil damasquiné aux capucines d'argent, qui avait fait tant de veuves et de mères sans fils, et la bride aux œillets brodés de soie et d'or, tout usée et tailladée dans les batailles, la bride de la belle coureuse, issue du fils de Naama, qu'il avait montée après lui aux grands jours de la poudre, et ses étriers sonores et ses éperons d'argent aux rudes arabesques, vieux serviteurs conservés à travers les vicissitudes et les périls! Que de souvenirs attachés à tout cela! Que d'événements! Que d'émotions! Que d'heures lourdes et légères, lumineuses ou sanglantes! Et tout ce passé lugubre ou radieux, il l'entassa pêle mêle dans un grandfondouk.
Et quand le coffre de chêne fut fermé, quand il eut jeté autour de lui un dernier coup d'œil, visité, une fois encore, la chambre d'Afsia, il le poussa contre la porte de l'escalier et s'assit dessus comme sur les cendres de son passé, ne regardant plus que l'avenir.
L'avenir! Il était devant lui tout radieux; il avait des yeux noirs chargés d'étoiles, brillantes comme autant de promesses et qui le regardaient.
Il fit un signe, et la fiancée s'approcha, pesant de son poids léger sur sa robuste poitrine. Délicieuse charge. Un poids de bonheur, une accumulation de biens; quelque chose de suave comme l'oiseau qui agite ses ailes entre deux mamelles, comme des lèvres frissonnantes sur des chairs pâmées.
Ce doux fardeau, il eût voulu l'avoir dans son cœur, enfermé, blotti, caché jusqu'au lendemain.
À
fsia avait bien entendu la voix de l'enfant, et avait tressailli. Elle sentait maintenant qu'elle avait mal fait de garder le secret de son aventure, et son instinct l'avertissait qu'une œuvre louche se tramait dans l'ombre par sa propre faute. Elle brûlait de tout avouer, mais ne savait comment faire pour tout avouer et surtout comment commencer l'aveu; elle ouvrait les lèvres, mais le feu lui montait au visage et sa langue se glaçait. Alors elle s'appuyait plus étroitement contre Mansour, implorant mentalement du fond du cœur le pardon de la faute.
Lui, la regardait, la pressant de ses mains fiévreuses. En apparence, indifférent et calme, il était ému comme un adolescent à son premier rendez-vous. Il fallait qu'il se reportât aux jours lointains de son amour illicite avec sa belle-mère Meryem pour se rappeler un pareil trouble. Que d'heures passées depuis! Que de semaines, que de mois, que d'années! Les épis blancs de sa barbe étouffaient depuis longtemps les noirs, et cependant il sentait se lever en lui les aboiements furieux d'une passion de vingt ans!
Il la regardait; ses bras avaient glissé jusqu'à ses hanches, et il voyait le sein virginal se soulever doucement sous la respiration de la vierge.
Il voyait la bien-aimée toute blanche, toute enveloppée des voluptueux rayonnements de sa grâce, de sa beauté, de sa parure et de ses parfums!
Elle était donc à lui, cette belle fille, à lui, le vieux bouc, à lui, rien qu'à lui. C'était son bien, sa chose, sa fiancée, sa femme, et il pouvait en jouir sur l'heure, s'il le désirait. Cette pensée faisait bouillonner son sang; et le brûlant simoun qui avait soufflé tout le jour, la toilette de la jeune fille, ses odeurs, ses ignorantes et dangereuses familiarités, la tiède brise du soir, entrée par la porte entr'ouverte, la nuit chaude et chargée de miasmes amoureux, le rossignol chantant dans la saule, et, là-bas, les voix mélancoliques qui saluaient, du milieu des roseaux, le doux lever de la lune, tout lui criait: «Prends-la! Prends-la!»
N
on loin, sur un escabeau, une lampe de terre rouge jetait, dans l'oda, une mystérieuse et fauve lueur, et, dans un des coins, une large natte de diss flanquée d'épais coussins de laine restait déployée. C'est là que tous deux allaient se reposer en attendant les invités de la noce qui devaient venir les prendre aux premières clartés du matin.
Il la lui montra, l'éloignant de lui presque avec rudesse:
—Va dormir, enfant.
Une enfant! hier encore, c'en était une; mais aujourd'hui, il ne savait pourquoi, elle lui paraissait femme. Son cœur jusqu'alors l'avait aimée; maintenant ses sens la désiraient. En quelques heures s'était opérée cette métamorphose, et il la repoussait, craignant de succomber.
Elle s'éloigna, docile; et détachant de son cou son chapelet à grains d'ivoire, faisant passer chaque grain sous ses doigts, il murmura à demi-voix, comme pour ne pas entendre la pensée qui l'assiégeait: «Allah! Allah! Allah!»
Car il est écrit dans le Livre que ce nom sacré chasse les désirs impurs.
Afsia, obéissante, s'était assise sur les coussins de laine, mais comme il prononçait pour la centième fois le nom de Dieu, il lui sembla entendre une voix gémissante éclater, claire et distincte au milieu des jappements des chacals.
Elle se releva aussitôt et courut se réfugier entre les jambes du Thaleb:
—Entends-tu? dit-elle; j'ai peur.
Et, se pressant de nouveau sur sa poitrine, elle se cacha sous ses burnous.
Il prit la tête de l'enfant et se mit à baiser ses grands cheveux noirs.
Elle se laissait faire, toute heureuse. C'étaient les caresses d'un père, et elle n'en soupçonnait pas d'autres. Le moment était-il venu de lui avouer le secret qui la tourmentait depuis quelques jours? Mais lui, se dressant tout à coup, la repoussa encore. Il courut à la porte et fouilla l'espace noir.
Un être gémissait là-bas. Il y fit à peine attention. Il comptait combien d'heures à attendre l'arrivée des hôtes, et disait:
—S'ils pouvaient avancer le temps!
—J'ai peur, répéta Afsia, qui le suivait et s'attachait à lui, j'ai peur. Ne t'en va pas. Écoute, Mansour, j'ai quelque chose à te dire. Reste avec moi. Ne me quitte pas! ne me quitte pas!