L
adgar le recueillit comme une perle qui tombe. Il eût voulu le prendre avec ses lèvres.
—Qui t'a dit son nom? s'écria-t-il, furieux qu'un autre osât le prononcer. Parle, je veux savoir qui s'occupe ainsi de mes secrets.
Mansour releva la tête.
—Ai-je dit son nom? Alors, je te le jure, c'est sans le vouloir; il m'a échappé comme un oiseau qui s'envole. Ah! s'il pouvait ne jamais revenir! Mais, puisque tu t'emportes et que tu insistes, je te dirai encore autre chose. Viens ici et parlons à voix basse: tu dois l'enlever ce soir au moment de l'eucha[7].
N'ouvre pas ainsi les yeux comme un Roumi à qui l'on a coupé les paupières, écoute plutôt un conseil: n'escalade plus le mur du jardin du Muezzin, car à la place de la fille aux doux yeux, tu pourrais ne rencontrer que la pointe d'unflissa. J'ai dit.
—On m'a trahi. Maudit soit celui qui a pu me surprendre et saisir mes paroles. Je saurai me venger!
Mansour, voyant ces lèvres presqu'imberbes proférer des menaces, sourit:
—Songes plutôt à devenir riche, dit-il. Et alors tu achèteras la fille le prix que le père en demande.... Si tu l'aimes encore et si tu crois qu'elle vaille quatre cents douros.
—Elle en vaut quatre mille et je l'aimerai toujours.
—Quatre mille, c'est beaucoup; ettoujoursen amour est un mot ridicule.
—Dix mille douros ne pourraient la payer.
—Arrêtons-nous à quatre cents, dit froidement Mansour, c'est déjà une somme. Cela fait deux mille francs, comme comptent les Roumis, et l'on ne donne plus guère ce prix pour une fille dont on a goûté les primeurs.
—Homme, s'écria Ladgar, frémissant de colère, tu mens! Qui t'a dit qu'elle s'était livrée à moi? Qui t'a dit que j'avais fait autre chose que baiser le velours de sa joue rougissante et le bas de sa gandourah? Que la malédiction du Prophète tombe sur ta tête, ô toi, qui insultes de tes jugements téméraires la Perle de Msilah!
Mansour sourit de nouveau devant cette indignation furieuse. Elle lui mettait la joie au cœur: «Je ne me suis pas trompé, elle est vierge», pensa-t-il. Et tout haut:
—Ta colère me plaît, fils d'El-Arbi; j'aime voir défendre l'honneur des femmes. Cela montre un homme de cœur. D'ordinaire, ceux de ton âge en parlent avec dédain. Les amours dans les oasis et les ksours sont faciles; et parce qu'ils n'ont pas respecté leur fiancée, les jeunes hommes disent: «Il n'en est pas de respectable.»
Mais nous autres, qui avons plus vécu, et heurté vainement à bien des portes, nous savons la vérité. Oui, par Allah, il est des filles honnêtes, et celle du Muezzin est du nombre. Elle vaut les quatre cents douros!... Quatre cents douros! Cela se compte pourtant, et cela fait poids et est long à amasser! Songe que son père a pris d'elle bien des soins, espérant qu'un jour viendrait où il en toucherait la récompense. Chaque peine mérite salaire. Et la virginité d'une fille ne se garde pas sans plus d'une veille, d'une inquiétude et d'un souci. Tout semeur doit récolter; celui qui sème le bien comme celui qui sème le mal. Le Muezzin a semé une merveille; veux-tu le priver de sa moisson?... Fils d'El-Arbi, ton père était un homme intègre. Il disait: «A chacun le sien.» Il avait une parole droite, et dans ses actions allait droit devant lui. N'es-tu pas de sa race? Alors, pourquoi prendre des chemins tortueux? Pourquoi tenter de frustrer ce vieillard de ses espérances? Pourquoi lui voler du même coup son enfant et sasadouka? Ah! il est toujours aisé de séduire une vierge et de l'entraîner dans une voie obscure. Les anciens ont dit à la femme: «Tu quitteras ton père et ta mère pour suivre ton époux.» Mais ces prescriptions étaient inutiles, car elles sont écrites dans la Loi de Nature: «Toute fille quittera père et mère pour suivre le premier venu qui est entré dans son cœur.» C'est donc pour toi une victoire facile, mais ce qui le sera moins, c'est de chasser le remords. Le remords! sur la tête sacrée du Prophète, n'apprends jamais à le connaître. C'est le venin jeté sur les fleurs de la vie. Il les souille et empêche d'en goûter les parfums. Oui, après les premiers transports, la vieille honnêteté que tu tiens de ton père El-Arbi se révoltera à la pensée des quatre cents douros, prix de lasadoukavolée au vieillard.
—Je crois que tu as raison, homme.
—Inaugureras-tu par la fraude l'ère de ton amour? En même temps que ton premier baiser, ton nom sera-t-il inscrit dans leSiddjin[8]avec ceux des fourbes et des prévaricateurs? Le dol sera-t-il ledjinnqui présidera à ta nuit de noces? J'en jure sur ma tête et sur la tienne, même dans les bras de ta jeune épouse, tu sentiras sur tes épaules le poids des écus volés.
—Tu es de bon conseil; parle, je suivrai tes avis.
—Je n'ai qu'à te réitérer mes offres. Je te l'ai dit; je voulais t'emmener au pays des nègres. Si tu veux ton bien toi-même, tu me suivras et nous reviendrons avec lasadoukade ta fiancée.
—Combien de temps durera ce voyage?
—Six mois au plus et tu seras riche.
—Six mois! Mais le Muezzin l'aura livrée à un autre? Elle se fait femme; elle a bientôt quatorze ans!
—Rassure-toi. On ne trouve pas tous les jours dans leBeled-el-Djeridun amoureux capable de donner quatre cents douros pour... les yeux d'une fille.
—Il en trouvera. Il en trouvera qui la paieraient davantage.
—Eh bien! je ferai plus pour toi que te donner un conseil stérile. Je tiens à toi et je veux, sur les bénéfices futurs de notre voyage, t'avancer cent douros que tu porteras en à-compte au Muezzin.
—Est-il possible? Quoi, tu ferais cela pour moi, ô le plus juste et le plus généreux des croyants!
—Viens à l'heure de l'eucha, je te compterai cette somme, et sans plus tarder tu iras frapper chez le vieillard. On t'ouvrira. Nul ne refuse la porte à qui se présente avec un sac d'écus. Le bonhomme, trop heureux de les prendre, se trouvera ainsi engagé.
—L'eucha, dis-tu? J'avais fixé cette heure à ma bien-aimée! Ne peux-tu en choisir une autre?
—Non, elle seule me convient. J'ai affaire tout le jour. Est-ce entendu?
—Je vais te dire: Meryem sera au rendez-vous, et je n'ai pas d'autre moment ni d'autre endroit pour la prévenir.
—Eh bien, laisse-la attendre. Elle n'en deviendra que plus amoureuse, surtout lorsqu'elle saura pourquoi elle a attendu.
—O mon père! s'écria le jeune homme en se précipitant pour baiser le bas du burnous de Mansour, que la bénédiction d'Allah et celle du Prophète se rencontrent sur ta tête, et que tu continues jusqu'à la dernière minute à mériter ton surnom d'Heureux!
—Ne manque pas l'heure! Aussitôt que les dernières paroles du Muezzin auront vibré dans les espaces, frappe à ma porte. L'exactitude est la sœur de la réussite.
—S'il plaît à Dieu, j'y serai.
L
a nuit descendait. Le Muezzin s'était tu. Sur la place, au coin des rues, près de la fontaine, des hommes debout, agenouillés ou étendus pour le prosternement, tournaient leurs faces vers l'Est. «Car chacun a une plage du ciel vers laquelle il se tourne,» mais c'est toi, Orient, l'oratoire sacré, la source du monde; c'est sous tes ardeurs qu'a jailli le germe d'où sont écloses et ont coulé les nations.
Les bras en croix sur la poitrine, ou élevés à hauteur du visage, ils faisaient monter leur pensée jusqu'au Maître des crépuscules et des aubes. C'était l'heure silencieuse et solennelle de la prière et de l'adoration.
La grande silhouette du minaret se dressait toute blanche dans le bleu sombre du ciel. Les palmiers passaient leur tête chevelue derrière les terrasses, et dans les interstices des troncs noirs éclataient encore les flamboiements de l'Occident. Des cigognes perchées sur une patte, immobiles comme le temps au-delà des mondes, sommeillaient sur les arêtes des toitures, au-dessus de ce peuple recueilli, et des ombres de femmes glissaient silencieusement le long des murs blanchâtres.
Alors on frappa à la porte de la maison qu'habitait Mansour.
Quelques minutes s'écoulèrent, puis il y eut les pourparlers habituels:
—Qui est là?
—Un homme.
—Qui es-tu?
—Lagdar-ben-El-Arbi.
—Que demandes-tu?
—Mansour-ben-Ahmed.
—Tu veux lui parler?
—S'il plaît à Dieu.
—Redis ton nom.
—Lagdar-ben-El-Arbi.
—Attends.
Un jeune garçon fit entrer le visiteur dans le petit vestibule dallé et garni de bancs de pierre qui sépare la rue de la cour intérieure et que nul étranger ne franchit.
—Assieds-toi, homme, dit-il à Lagdar, je vais appeler Mansour.
Il referma avec soin la porte, et bientôt deux ou trois femmes crièrent l'une après l'autre d'un ton dolent:
—Mansour! Sidi-Mansour! ô homme! Mansour-ben-Ahmed!Ia radjel!ô homme! Sidi-Mansour-ben-Ahmed!
Sidi-Mansour-ben-Ahmed ne répondant pas, la porte se rouvrit et le jeune garçon conseilla au visiteur d'attendre un instant.
Lagdar attendit donc, dévoré d'impatience, car l'instantfut de longue durée. Il se disait qu'il aurait eu deux fois le temps de courir au rendez-vous de Meryem; cependant, encore plein de confiance, il écoutait les moindres bruits du dedans et du dehors, se levant et disant à tout pas qui approchait: «Enfin, le voici,» et ce ne fut qu'après une heure passée ainsi, longue et stérile, qu'un vague soupçon traversa son esprit.
Et ce démon aux griffes aiguës qui s'appelleInquiétudele tordit et le tenailla.
Il frappa de nouveau et cria:
—Femmes, Mansour-ben-Ahmed est-il ici?
Les voix dolentes recommencèrent:
—Mansour! Sidi-Mansour!Ia radjel!ô homme! Mansour-ben-Ahmed! Sidi-Mansour-ben-Ahmed! ô homme!
Puis des bruits confus. On monta et on redescendit l'escalier de pierre, et une vieille cria d'une galerie haute:
—Comment t'appelles-tu?
—Lagdar-ben-El-Arbi.
—Que veux-tu?
—Parler à Mansour-ben-Ahmed, s'il plaît à Dieu!
—Il n'est pas ici; il est sorti pour ses affaires, mais il a dit qu'il reviendrait.
Lagdar, furieux, ne voulut pas attendre davantage; il se précipita au dehors. Peut-être trouverait-il encore Meryem? Mais il se heurta à un grand nègre qui le retint par l'épaule.
E
s-tu Lagdar-ben-El-Arbi?
—Oui, noir.
—Dieu soit loué! tu es l'homme que je cherche.
—Tu es envoyé par Mansour?
—Ah! ah! saintes mamelles! Mansour-ben-Ahmed, Mansour l'Heureux, Mansour le père du fusil, Mansour le maître du sabre, Mansour le thaleb, c'est mon maître; oui, oui, le maître dunegro. Il n'y en a pas un qui le vaille. Tu chercherais longtemps avant de rencontrer son pareil. Il te faudrait marcher jusqu'à Constantine, et peut-être jusqu'à Alger la Sainte, pour trouver le frère àBou-Zeb. Car on l'appelle aussiBou-Zeb!Ah! ah! ah! Le savais-tu?
—Oui; dépêche-toi. Que t'a-t-il dit?
—Je suis stupide comme un mouton écorché. Je te demande si tu connais Mansour! Qui est-ce qui ne connaît pas Mansour dans le Tell et le Beled-el-Djerid?
—Homme, explique-toi. De quelle mission t'a-t-il chargé?
—Il m'a dit: «Salem—je m'appelle Salem,—tu iras vers Lagdar-ben-El-Arbi, qui attend dans ma demeure.» Mais es-tu bien Lagdar-ben-El-Arbi? Vois-tu, moi, on peut me tromper facilement; je suis, comme mon maître, étranger au Ksour, et nous autres, pauvres ignorants nègres, nous croyons tout ce qu'on nous dit.
—Sors et appelle le premier passant, il te dira mon nom.
—Ah! ah! tu es l'homme, je le vois bien. Alors, que vais-je te donner?
—Toi, je ne sais; mais j'attendais ton maître, qui doit me donner cent douros.
—Cent douros! saintes mamelles! cent douros! Jamais le pauvre nègre ne possédera pareille somme. Si j'avais cent douros, j'achèterais toutes les filles du Soudan.
—Hâte-toi! nègre. Sur ta tête, hâte-toi!
—Voici. Je reconnais bien que tu es l'homme. Si je t'apportais cent coups de bâton, tu ne serais pas si impatient. Oui, tu es l'homme. Le Prophète soit loué! Je l'ai prié tout le long du chemin pour qu'il me fasse te trouver sans trop de recherches, car mon maître m'a dit justement ce que tu viens de me dire: «Hâte-toi!»
—Tu ne suis guère son avis ni le mien.
—Comment! tu ne vois donc pas comme j'ai couru? Je sue l'eau ainsi qu'une source agréable à l'œil. Oui, tu vois en moi une source. Mais je me suis goûté et je me suis trouvé salé! Par la mère d'Aissa[9], qui était pucelle comme la mienne le jour où elle m'a engendré, les chameaux ne voudraient pas de moi! Ha! ha! ha!
—Au fait, noir, sur ta tête, au fait!
—Le fait, le voici: Mon maître m'a parlé en ces termes: «Tu vois ce sac, Salem?—Oui, maître.—Il contient cent douros.—Oui, maître.—Tu vas les porter...—Oui, maître.—A celui qui s'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.—Oui, maître.» Alors je suis parti et il m'a rappelé, et je suis retourné sur mes pas, et il m'a encore parlé en ces termes: «Tu ajouteras ces mots: Fais ce qui est convenu.—C'est tout?—C'est tout.» Et me voici. Les mots, je viens de te les dire, et voilà les cent douros.
Et il tira de dessous son burnous un sac de cuir qu'il secoua en riant et qui rendit un joyeux son d'écus.
—Voilà de quoi acheter toutes les vierges du Soudan! ah! ah! ah!
Et il se mit à danser et à chanter en agitant le sac au-dessus de sa tête:
Cent douros pour cent pucelles,Cela vaut le Paradis!Cent douros! deux cents mamelles!On peut narguer les houris!
—Ivrogne! s'écria Lagdar, c'est toi la cause de ma longue attente. Tu t'es arrêté dans quelque bouge, car tu pues l'anisette.[10]
—O Dieu! entendre de telles choses! Moi qui, de ma vie, n'ai bu que de l'eau de la fontaine. J'ai couru, te dis-je, c'est la sueur que tu sens.
Lagdar mit la main sur le sac.
—Non, non, dit vivement le nègre, il faut compter.
—C'est inutile. Bien que tu pues, comme un chrétien, les liqueurs fermentées, je m'en rapporte à toi. Si tu as disposé d'un douro sur ton chemin, je te le donne.
—Par les quatre mamelles de mes femmes! demande-moi ma tête, mais ne me demande pas le sac avant d'avoir compté les douros. Il se pourrait que tu en perdes un ou deux et tu dirais: «Ce coquin m'a volé.» Dieu! moi qui n'ose pas ramasser une datte tombée de l'arbre! J'ai la peau noire, mais ma conscience est blanche. Je veux compter devant toi.
À
h! mon fils, ce fut une longue et rude besogne. D'abord il fallait une lumière, et quand après bien des pourparlers il l'eût obtenue, il vida le sac sur le banc de pierre avec une telle brusquerie qu'une partie des pièces roula dans tous les coins.
Pendant que Lagdar bouillait d'impatience, il les chercha à tâtons, maudissant à grand bruit sa maladresse, puis quand il crut les avoir trouvées toutes, il les disposa par petites rangées de trois.
—Ce n'est pas ainsi, dit Lagdar, ce n'est pas ainsi qu'on compte....
—Laisse-moi faire, ne touche pas. Tu m'as fait tromper.
Alors il recommença par tas de six.
—Compte par quatre, cria Lagdar.
—Ah! laisse-moi faire! Je compte à ma manière, moi. Je ne suis pas un savant. Voilà que tu viens encore de me faire tromper.
Il s'embrouillait de plus en plus. C'était d'abord 98, puis 97 douros. Il finit par n'en plus trouver que 80.
Lagdar, tremblant de colère:
—Remets tout dans le sac, homme, je me contente de ce qu'il y a.
—Mon maître me chasserait. J'ai un peu bu, vois-tu, chemin faisant; il faut bien que je l'avoue, puisque tu trouves que je sens l'anisette, mais sur le ventre de ma mère qui n'en fera plus comme moi, et sur la tête de la tienne, je te le jure, je n'ai pas touché un seul de tes écus. Écoute-moi bien, je vais te raconter comment il se fait que j'ai bu pour la première fois de ma vie, oui, la première, une toute petite goutte d'anisette.
—Inutile, nègre, tes histoires ne me regardent pas. Allons, donne les douros.
—Jamais! à moins de vérifier toi-même devant moi, parce que je vois bien que je ne pourrais pas m'en tirer. Oui, compte, mon fils. Je veux que tu partes d'ici le cœur dégagé de soupçon; compte toi-même, compte.
Lagdar se mit à la besogne et n'en trouva que 99.
—Je m'en contente, dit-il, en les jetant dans le sac. Je les prends pour cent. Adieu.
—Non, Sidi, non, arrête. Jamais un vrai croyant ne m'a soupçonné de vol. Mon maître m'a donné cent douros, je dois te remettre cent douros.... Arrête! arrête! ah! la voici, la pièce ensorcelée, tiens, là, sous ma sebate. C'est pour sûr un djin malfaisant qui l'y avait cachée. Par les mamelles de ma mère que j'aimais à sucer quand j'étais petit, et par celles plus douces de mes femmes, c'est un douro de malheur. A ta place je ne le mettrais pas en compagnie des autres et je le jetterais à quelque gueux.
Lagdar, heureux d'en avoir fini, le lui jeta et prit la fuite.
D
epuis l'instant où il était entré dans la maison de l'hôte de Mansour, jusqu'à celui où le nègre, avec un rire muet, eût vérouillé derrière lui la porte, près de deux heures s'étaient écoulées. Le Ksour dormait. Sur la place, de grands chameaux roux étaient accroupis près de leurs charges, le cou dressé et immobiles, et les chameliers enveloppés dans leurs burnous, allongés sur la terre sèche, oubliaient, dans le sommeil, les fatigues du jour et celles du lendemain. Il pensa que c'était la caravane annoncée par Mansour et, avec ces folles espérances des amoureux, il n'en eût que plus de hâte pour courir vers les jardins, où il s'imaginait encore trouver Meryem. Il souffrait de l'inquiétude de la jeune fille, se disant que ces cent douros, promesse de son bonheur à venir, serrés contre sa poitrine, payaient bien faiblement les tourments de son attente et les larmes de ses beaux yeux.
Il pensait que des joies futures et problématiques encore ne valaient pas les joies que l'on tient et que, sans sa rencontre avec Mansour, il cacherait à l'heure présente sa maîtresse sur son cœur, au lieu d'un sac d'écus. Elle serait chaudement enveloppée dans ses bras; blottie là, heureuse et confiante, toute à lui et lui tout à elle, sans autres témoins que les étoiles et les horizons déserts; et, tandis qu'il lui fermerait les yeux sous ses lèvres, la mule fidèle les emporterait d'un pas rapide à travers les sables.
Bonheur d'aujourd'hui! Bonheur d'aujourd'hui! Gardons-le, quand nous le tenons; enfermons-le dans notre cœur comme l'amour de la bien-aimée et ne le livrons pas aux caprices et aux incertitudes de ce ravisseur avide et changeant qui s'appelle: Demain!
Insensés, ceux qui prétendent accumuler comme des grains leurs heures heureuses dans les réserves de l'avenir! Les greniers de l'avenir sont bâtis dans les nuées. Ils disparaissent au premier coup de vent ou se fendent aux premières tempêtes. Jouis sainement du moment; lui seul t'appartient. Demain est au Maître de l'heure et, quoi que tu fasses, les tiennes sont comptées.
Et il courut donc, le fou, après ce bonheur qu'il avait eu sous la main et avait remis à huitaine, comme un billet à payer au destin. Il courait et nul autre n'errait par les rues désertes, si ce n'est sa fatalité, qui, moqueuse, suivait ses talons.
Quelques chiens affamés rôdaient, s'écartant pour laisser passer ce gêneur; d'autres raclaient avec un bruit de scie des os déjà rongés par des chameliers faméliques et ouïssant ce pas précipité, craignant pour leur maigre proie, fuyaient en grondant le long des murs gris.
Derrière lui, le haut minaret, dressé dans le ciel noir comme un génie immense, semblait veiller sur cette petite cité silencieuse, endormie dans les vastes solitudes du désert.
I
l arriva haletant dans le dédale des chemins de l'oasis. Alors il ralentit le pas et se glissa derrière le mur du jardin du Muezzin. Il écouta. Comme dans les rues solitaires, le grand silence planait dans les fouillis de verdure.
—Meryem! Meryem!
Nulle voix ne répondit.
Il en fut plus contrarié qu'inquiet: la fille du Muezzin ne pouvait l'avoir attendu si tard. Vesper ardait déjà haut dans le ciel et depuis longtemps l'heure du rendez-vous avait fui. Il escalada le mur et erra dans le jardin.
—Meryem! Meryem! disait-il tout bas aux buissons et aux arbres.
Quelques chacals jappèrent, et, soucieux et pensif, il rentra à la maison. De quoi se préoccupait-il? Il avait cent douros et avec cet acompte respectable il obtiendrait sûrement la parole du père; il reviendrait riche du Soudan, il aurait la perle de Msilah. De quoi se préoccupait-il, puisque l'avenir rayonnait?
C'est que l'avenir était loin encore; l'avenir c'était huit mois, et huit mois font deux cent cinquante fois demain. Et que d'heures, que de soucis, que d'imprévus, que d'incertitudes. Il était jeune, fort, intrépide. Il ne redoutait ni les fatigues, ni la soif, ni le simoun, ni les balles, ni le danger. Mais, comme tous les amants, il eût voulu jouir de suite et il se disait qu'ayant tenu le bonheur, peut-être il l'avait laissé fuir.
On connaît l'heure du départ; qui peut dire celle du retour?
I
l ne dormit guère, et l'aube le trouva debout. Il s'était repenti de ne pas avoir suivi le conseil de Mansour en portant sur-le-champ l'acompte au vieillard et rêva qu'un plus heureux l'avait prévenu. Aussi les cigognes venaient de s'éveiller et le soleil ruisselait à peine le long des toits de tuile, glissant sur les blanches terrasses, que, son sac d'écus sous le burnous, il se dirigeait vers la demeure du Muezzin.
Mais comme il approchait, il entendit une grande rumeur.
Malgré l'heure matinale, la rue était pleine de monde et l'on s'entretenait dans les groupes de choses qui tout d'abord le firent frissonner; plus mort que vif, et sentant son cœur s'en aller, il essayait et craignait de comprendre, lorsque la porte s'ouvrit avec fracas et le Muezzin, la face rouge et boursouflée, la tête pelée et nue, l'œil sanguinolent, parut sur le seuil. Il enfonçait ses doigts osseux dans sa barbe blanche et criait:
—Volée, on me l'a volée. Meryem, ma douce Meryem, la perle de l'oasis. Cinq cents douros, mes enfants, j'en avais refusé cinq cents douros. Et voilà que je perds tout à la fois, les écus et le sang de mon sang. Justice, braves gens, justice! Laisserez-vous dépouiller un père? Je sais qui a fait le coup, c'est ce chacal maudit, ce vagabond voleur à qui je l'ai refusée. Lagdar, le chien Lagdar, le fils du caïd El-Arbi. Khaoui-bel-Khaoui! Ruiné, fils de ruiné; oui, il l'aura cachée chez une hideuse vieille qui fait trafic d'amour. Sus à lui, mes enfants! Gens de Msilah, sus à lui.
Et par la porte ouverte on entendait les cris aigus des femmes, qui hurlaient toutes à la fois comme une nuée de corneilles en délire:
—Sus à lui! Sus à lui!
Et un grand nègre brandissant un long bâton, criait plus fort que les autres:
—Sus à lui!
C
'était là un bien vieux souvenir, mais la pensée de Mansour s'y arrêtait avec complaisance. Il revoyait la scène comme si elle était d'hier, car son fidèle nègre lui avait tout raconté. Ha! ha! il riait encore en songeant à ce bon tour. Il riait puis soupirait, car il revoyait la douce image. Presque effacée, elle reparaissait peu à peu nette et lumineuse. Meryem! Meryem! La dernière! L'autre, même évoquée, ne revenait plus.
Cent douros! Il avait payé cent douros, la vierge radieuse. Et ce n'était pas trop cher; maintenant encore il voudrait la payer mille; car Lagdar ne lui avait pas menti, elle était bien vierge, autant que l'autre Meryem[11], avant qu'elle enfantât le prophète Aissa que les Roumis imbéciles adorent sous le nom tronqué de Jésus! et qu'ils donnent comme fils à Dieu!
Allah est unique. Comment aurait-il un fils?
N'imitez pas les chrétiens insensés et idolâtres qui se courbent devant un morceau de bois, l'adorent, le baisent et disent: «C'est Dieu.» Mais lui, sans être chrétien, était devenu idolâtre, il adorait ses passions sous le nom de Meryem.
Celle-la lui avait fait oublier la première et avait été bien longtemps bénie.
—En avant! En avant, dans la plaine déserte!
Dieu puissant! quelle nuit d'ivresse dans les solitudes profondes, lorsque assez loin pour ne plus redouter de poursuite, il s'était arrêté à la fontaine d'El-Abiodet l'avait descendue de sa mule, demi-morte de fatigue et de peur.
Là, à six heures de l'oasis, au pied des trois palmiers que l'on y voit encore veillant sur le frais trésor de ses eaux, à la face des étoiles fuyantes devant les premières lueurs du matin, il s'était enivré de toutes les saveurs du péché, roulé avec elle sur les touffes de diss, l'enveloppant de ses bras, mordant ses tresses noires. Ah! elle avait supplié et pleuré, elle avait comme une fille vaillante défendu de toutes ses forces le bien de Lagdar, mais ses cris et ses pleurs restaient sans écho; vains et stériles, ils se perdaient sur la surface muette des sables.
Elle appelait: «Lagdar! Lagdar!» C'était Mansour qui répondait, et lassée de la lutte inutile, elle s'était livrée au vainqueur. Quand le premier rayon du soleil glissa au-dessus des mamelons mouvants de l'horizon, depuis longtemps la fille du Muezzin s'était tue. Enfourchée sur la selle du maître qui l'avait conquise et pressée contre lui, elle pleurait silencieusement ses amours laissées derrière elle, ses timides amours perdues; épouvantée, mais courbée sous cette destinée fatale qui l'en arrachait pour toujours.
I
l l'entraîna bien loin et la cacha pendant trois mois dans les cités du Tell, à Batna, puis à Setif, enfin à Constantine. Peut-être avait-elle fini par aimer cet audacieux plein de violences et oublié le doux Lagdar? Du moins, elle n'en parlait plus, elle se faisait à cette vie, et un soir elle annonça qu'elle ressentait dans ses entrailles d'étranges tressaillements. Mansour, à cette nouvelle qui met le cœur des époux en fête et les fait redoubler d'attentions et de caresses pour la femme aimée, Mansour fronça le sourcil.
Et au matin, à la porte de la Brèche, il s'enquit des chameliers qui partaient pour le Souf.
Quelques jours après il fit monter Meryem dans un palanquin et l'escorta à cheval jusqu'à l'entrée du Beled-el-Djerid.
—Retourne à ton père, dit-il, en déposant dans la litière un lourd sac de cuir, voici le prix de tasadouka; et la baisant une dernière fois sur la bouche, il la confia aux chameliers et lui dit adieu.
I
l est écrit dans le Livre «Ne tuez point vos enfants par crainte de la pauvreté. Le meurtre que vous commettriez serait un péché atroce.»
Mais celui qui abandonne à tous les hasards de la vie l'enfant qu'il a mis aux flancs d'une femme, commet un crime bien plus atroce. Et Mansour n'avait pas la pauvreté pour excuse; mais, comme beaucoup, s'il voulait de l'amour, il ne voulait pas des charges de l'amour.
Il disait: «Les enfants sont oublieux, ingrats et cupides, ils sont pour les parents une source intarissable de déboires et de larmes.»
Puis il secoua le front, n'y pensa plus et se mit en quête d'autres aventures.
Or, une nuit, comme il chevauchait seul dans la plaine de Djenarah pour rendre visite au caid, son frère, un homme, sortit d'un paquet de broussailles, se rua à son côté et le frappant en pleine poitrine, lui cria:
—Je m'appelle Lagdar-ben-El-Arbi.
Aux premières lueurs de l'aube quelques chameliers le trouvèrent couché dans une mare de sang. La mort est une contribution frappée sur nos têtes, mais souvent nous hâtons sa visite. Cependant cette nuit, la collecteuse de taxes de Dieu regarda l'homme étendu et passa outre.
Il s'éveilla dans la maison de son frère. Untebibpenché sur sa tête, prononçait les mots qui guérissent, tandis qu'une jeune négresse ramenée par lui du Soudan aidait à la conjuration, en versant sur sa blessure une décoction de fleurs qu'elle avait été cueillir.
Le délire le hanta et il demanda Meryem.
Mais nul ne connaissait la fille du Souf.
Alors il appela: Meryem! Meryem!
—Tais-toi! dit la négresse, il est de belles filles dans le Tell.
Mais il continuait sans l'entendre:
—Meryem! Meryem! pourquoi tes flancs se sont-ils ouverts? Pas d'enfants! Je ne voulais pas d'enfants.
—Ne parle plus, dit la négresse, tes paroles te donnent la fièvre.
Elle passa la main lentement sur son front et sur ses yeux, et il s'endormit en murmurant:
—Meryem!
Depuis qu'il l'avait perdue, le nom de la jeune mère abandonnée était souvent revenu sur ses lèvres, mais il semblait que le coup de poignard de Lagdar eût ravivé ses regrets.
La pensée que son rival possédait cette fille, de son plein gré pourtant renvoyée souillée et la honte au front, lui mordait le cœur et il gémissait sourdement sur sa couche.
—Seigneur, disait la négresse, n'es-tu plusSidi-Messaoud?
—L'heureux! L'heureux! oui tu as raison, noire odalisque. Tes paroles sont douces comme le calme du soir et tu es belle comme la nuit étoilée. Quand je serai fort, je me reposerai sur ton sein d'ébène et j'oublierai celle qui n'est plus.
—Tu es mon seigneur et mon maître, et rien ne te résiste.
Il resta longtemps cloué sur sa couche et bien souvent, quand la fièvre travaillait ses veilles, il répétait le nom chéri de la fille du Muezzin.
Tel avait été son dernier amour. La mort entrevue de si près le fit réfléchir; devenu plus prudent sinon plus sage, enfermé dans son égoïsme de célibataire, il n'acheta désormais que de faciles plaisirs.
Puis il fit le pèlerinage de la Mecque, et, après s'être humilié sur le tombeau du Prophète, il revint sanctifié.
Mais les leçons de l'âge mûr sont sans force dans la vie! Aux premiers ouragans des passions, elles disparaissent comme les nids des oiseaux.
E
t maintenant qu'il y pensait, que son souvenir venait de se reporter à ce drame effacé depuis si longtemps, il revoyait avec amour la radieuse figure de la vierge que, par une nuit d'été, il avait audacieusement volée à son père et à son amant.
C'est une femme comme celle-là qu'il lui fallait; immaculée de corps, pure de pensées, jeune et belle, douce, aimable et docile. Mais où la trouver? Quelle terre bénie contenait ce trésor? Quel toit de poil ou de tuile abritait cette merveille? Quelle natte ou quel tapis foulaient ses pieds nus?
Il chercha longtemps. Il parcourut le Tell et le Beled-el-Djerid. Il visita les douars. Il s'informa dans les villes. Il pourparla avec les matrones. Il n'était plus jeune, mais il était riche, et il s'aperçut bien vite que toutes voulaient spéculer sur lui. Il faillit prendre des filles déflorées, et d'autres souillées par le baiser public; mais la chance, qui, depuis sa jeunesse, s'asseyait à ses côtés et sautait en croupe sur son cheval, resta sa compagne fidèle et le sauva de maintes ridicules aventures.
Et plus le temps passait, plus s'augmentait le nombre de ses poils gris, plus le but devenait douteux et difficile, plus il s'entêtait et disait:
—Je l'aurai.
En vieillissant, nous devenons fous.
Enfin lui vint une pensée de sage:
«Les plus habiles sont trompés. En ces matières, le hasard est le maître. Pourquoi chercher et essayer de choisir? Il arrive que le vrai est le faux et que le faux devient le vrai. La vie est un moulin qui tourne, et la femme une de ces feuilles légères que les hommes du Nord placent sur le toit de leur maison pour savoir d'où vient le vent. Avec elles, demain est la contradiction d'hier. Les filles douces font souvent des épouses acariâtres, les timides se transforment en hardies, les modestes jettent leurs voiles, et les bazars de prostituées sont remplis de vierges d'autrefois. Compter sur la femme, c'est compter sur le nuage qui passe; c'est dire au caméléon: «Ne change pas de couleur.» Insensé est celui qui affirme: «Ma femme fera ceci demain.» Prenons au hasard, mais tâchons de la prendre immaculée.»
Or, pour être certain de ce cas, il n'y avait qu'un moyen, et inutile de se fier aux matrones: il décida qu'il prendrait son épouse au berceau.
C'est ce qu'il fit.
Une belle jeune femme de la grande tribu des Ouled-Nayl, si fertile en beautés, mourut en accouchant d'une fille. Le père venait de tomber, la poitrine en face, aux sanglantes affaires des Babors, et le chagrin, plus que les couches laborieuses, avait tué la jeune mère.
Mansour déclara qu'il adoptait l'enfant. Et les parents, qui s'étaient vus avec ennui chargés d'une orpheline, lui dirent:
—O homme généreux, elle est à toi.
Mollement enveloppée dans des haiks, il l'emporta sur son cheval.
—Oh! s'écria-t-il en la regardant avec des yeux pleins de tendresse, la voici, la voici, ma fiancée! Dans quatorze ans, jour pour jour, je mettrai cette enfant dans ma couche.
Et la main tendue vers l'Orient, il prononça le serment solennel:
—Par le Maître de l'aube! par le Koran glorieux! par la Sainte-Caaba! sur la tête sacrée du Prophète! sur la mémoire des deux femmes que j'ai aimées: Meryem! Meryem! je le jure, je l'épouserai vierge! Et que je sois à jamais maudit si je m'approche d'elle avant l'heure! Et que je sois à jamais maudit si quelque larron d'honneur me vole ma fiancée! Ah! celui-là sera habile! Et je jure sur ma tête que, prosterné devant lui, je baiserai le bas de son burnous et je l'appellerai Seigneur!