SONIA GRIGORIEVNA

Un Français qui habite la Russie me raconte l’histoire suivante qui, comme on le verra, trouve sa place dans ces notes sur la femme russe.

J’ai connu, me dit-il, une actrice qui avait quelque renom à Saint-Pétersbourg. Lorsque je la rencontrai, elle vivait avec un certain Makharof. C’était un homme entre trente et quarante ans, de plus de six pieds de haut, taillé en hercule, et doué d’une espèce de beauté sauvage qui avait produit une grande impression sur Sonia Grigorievna. (Elle s’appelait ainsi.) Ils étaient ensemble depuis plus de deux ans et faisaient assez mauvais ménage. Makharof buvait, jouait et se permettait mainte passade. Sonia Grigorievna, de son côté, avait la réputation d’être légère. Des scènes quotidiennes éclataient entreeux, et l’on assurait qu’à l’occasion il ne lui épargnait pas les coups. C’était une femme délicate et fine qui gardait dans ses aventures une certaine fierté. Ce que je sus d’elle alors, je l’appris par des amis, car elle-même ne me parlait jamais de sa vie avec son amant. Elle me plaisait; je lui faisais la cour; je l’accompagnais souvent au théâtre lorsqu’elle jouait et, parfois, nous soupions ensemble avant que je la raccompagnasse chez elle. Finalement, un soir, c’était peu après les fêtes de Noël, elle accepta de venir dîner dans mon appartement et, après dîner, elle se donna à moi avec une charmante simplicité. Vers minuit, elle regarda sa montre et me dit qu’elle voulait rentrer pour une heure du matin. Il faisait une nuit très froide. Quitter la tiédeur de mon lit pour aller courir les rues par une bise glacée n’avait rien de séduisant. Mais je ne pouvais garder Sonia Grigorievna et, après la soirée que nous avions passée, je lui devais de la raccompagner.

Nous voici donc en traîneau. Il y avait peu de monde dehors, car la température était terrible. Nous arrivâmes transis sur la Fontanka, prèsde Nevski, à cette grande maison que tout le monde connaît, la maison Tolstoï qui donne à la fois sur la rue de la Trinité et sur le canal de la Fontanka. Elle contient, je crois, près de deux cents appartements. Je laissai Sonia Grigorievna dans la seconde cour au pied de l’escalier qui conduisait chez elle.

Seul, j’hésitai à regagner mon logis. J’étais gelé: j’avais envie de prendre un peu d’alcool pour me réchauffer. Comme je passais dans la première cour, j’aperçus de la lumière au troisième étage, aux fenêtres d’un appartement qu’habitait un prince géorgien que je connaissais. Je montai donc chez lui. Il y avait nombreuse compagnie; on buvait et on jouait aux cartes. Je m’assis à une table de bridge et jouai assez longtemps avec la malchance qui m’est coutumière.

Vers trois heures, enfin, fatigué, je pris congé.

Il faisait plus froid encore qu’à minuit: le ciel noir était criblé d’étoiles; le vent me coupait la figure. L’alcool dans les thermomètres devait descendre au-dessous de trente degrés Réaumur. Devant la porte, sur la Fontanka, des bûchesbrûlaient dans un brasero. Un dvornik, enfoui sous une épaisse touloupe et qui n’avait plus forme humaine, somnolait sur un banc près du feu.

Je fis quelques pas vers la Perspective Nevski pour trouver un izvostchik. Je fus bien surpris de voir à quelque distance de moi une femme marcher, de tournure élégante. «Qui diable, me dis-je, peut être dehors à pied, si tard, par cette nuit glaciale?» Et comme je la dépassais, je me retournai pour la dévisager. Le hasard voulut qu’à ce moment-là elle se trouvât sous un réverbère. Je reconnus Sonia. Elle me vit et sa surprise fut aussi grande que la mienne, mais je devinai sur-le-champ que cette rencontre ne lui causait aucun plaisir.

—Au nom des dieux, que faites-vous ici? lui dis-je en la prenant par le bras.

Elle hésita un instant. Elle se demandait sans doute si elle allait se fâcher et m’envoyer promener. Mais elle haussa les épaules et se mit à rire.

—Et vous? dit-elle. Quel coureur vous êtes! Une femme ne vous suffit donc pas pour une nuit?

—Je suis entré chez Tamamchef en vous quittant, répondis-je. J’ai joué au bridge et j’ai perdu. Cela n’a pas d’intérêt. Mais vous, Sonia Grigorievna, expliquez-moi pourquoi je vous retrouve ici. Je vous croyais depuis longtemps endormie. Y a-t-il eu un drame chez vous? Makharof vous a-t-il chassée?

Et je me demandais avec un peu d’inquiétude si je n’avais pas une part de responsabilité dans ces événements surprenants et si ce qui s’était passé chez moi n’était pas la cause directe qui avait mis Sonia sur le trottoir, à trois heures du matin.

Je sentais sous mon bras trembler le bras de la jeune femme.

—Mais vous mourez de froid, dis-je. Rentrons vite à la maison. Je vous offre volontiers l’hospitalité.

—Non, fit-elle, je n’irai pas chez vous. Je rentrerai dans mon appartement tout à l’heure, comme je le voudrai. Il n’y a aucun drame; je suis ici de mon propre gré. Si cela ne vous ennuie pas, tenez-moi compagnie un instant.

—Mais vous êtes folle, chère amie, folle à lier.Ce quai serait notre tombeau. Remontez chez vous ou venez chez moi.

—Non, non, reprit-elle avec obstination. Je ne puis rentrer encore. Il faut attendre un peu.

Il y avait dans sa voix un accent si étrange que je me sentis pris d’une grande curiosité. Qu’est-ce qui pouvait retenir cette élégante et délicate femme à trois heures du matin sur le quai de la Fontanka, par une des nuits les plus froides de l’hiver? Et je voulais savoir tout de suite le mot de cette énigme.

A ce moment, un coup de vent nous enveloppa. Nous étions gelés jusqu’à la moelle des os.

—Sonia Grigorievna, dis-je avec fermeté, je ne vous laisserai pas ici. Allons où vous voudrez, mais mettons-nous à l’abri. Y a-t-il encore un cabaret ouvert?

—Tout est fermé, dit-elle, se rendant enfin. Soit, allons chez vous. Mais nous garderons l’izvostchik, car je veux rentrer vers quatre heures.

Nous nous dirigeâmes vers Nevski, sans parler. Comme nous arrivions près du pont,un traîneau nous croisa. Derrière le cocher, un homme était assis, enveloppé d’une fourrure dont le col relevé montait jusqu’aux yeux, rejoignant le bonnet enfoncé sur le front et sur les oreilles.

Sonia Grigorievna eut un sursaut. Elle s’arrêta net, se retourna et suivit des yeux le traîneau. Il fit halte un peu plus bas devant l’immeuble Tolstoï.

—Eh bien, dis-je impatienté, marchons.

—Non, fit-elle, c’est inutile maintenant.

Et ses yeux restaient fixés sur le traîneau à une centaine de pas de nous. L’homme en descendit, remit un billet à l’izvotschik et disparut.

—Je n’irai pas chez vous, me dit Sonia. Mais je n’oublierai pas que vous avez été très gentil aujourd’hui et j’y reviendrai, si vous voulez encore de moi, mon cher.

Elle me sourit, tournant vers moi un fin visage qui était d’une extrême pâleur.

—Donnez-moi encore une minute, continua-t-elle.

Et, sous un réverbère, elle sortit de son sac àmain sa boîte de fard et un petit miroir qu’elle me tendit.

—Voulez-vous me tenir ce miroir? fit-elle.

Je le pris et elle commença à se mettre un peu de rouge. Puis elle se passa une houppette de poudre de riz sur le nez.

—Suis-je bien ainsi? demanda-t-elle, lorsqu’elle eut fini.

J’étais exaspéré. Vous me voyez aidant cette folle à faire sa toilette entre trois et quatre heures du matin, sur un quai, par un froid sibérien. Et puis je ne comprenais rien à la scène qu’elle me jouait.

—Je ne vous quitterai pas, fis-je, avant que vous m’expliquiez ce que tout cela signifie.

—Pas aujourd’hui, dit-elle avec une légère caresse de la main sur ma joue. Une autre fois, peut-être. Qui sait?

Déjà elle m’échappait.

Je rentrai chez moi, pestant contre les incompréhensibles caprices des femmes russes.

Je n’eus pas longtemps à attendre pour satisfaire ma curiosité. Chose bizarre, j’avais pris ce soir-là un goût beaucoup plus vif pour SoniaGrigorievna. Je n’aime pas les gens tout simples et en qui l’on voit au premier coup d’œil. Ne l’eussé-je pas rencontrée sur la Fontanka, je n’aurais peut-être plus pensé à elle. Maintenant, au contraire, je voulais connaître son histoire. Je m’attachai à Sonia et, peu de semaines après, elle avait quitté l’appartement de Makharof pour habiter le mien. Je passe sous silence la vie que nous menâmes à deux pendant quelques mois. Elle fut assez curieuse et, bien que déchirée, m’a laissé un agréable souvenir. Mais je veux seulement vous raconter puisque les femmes russes vous intéressent, pourquoi Sonia Grigorievna se promenait sur la Fontanka par cette nuit si froide de janvier.

Elle me le dit elle-même un jour, poussée par l’impérieux désir qu’ont les femmes de ce pays de parler de leur passé et d’évoquer, infernales nécromanciennes, entre les bras de leur amant, les ombres de ses prédécesseurs.

—Il y avait longtemps, me dit-elle, que je n’aimais plus Makharof quand je t’ai rencontré. Je savais qu’il me trompait; cela m’était indifférent. Je ne lui cachais pas que je lui étais infidèle.Il affectait de n’y attacher aucune importance; mais j’étais certaine qu’il ne croyait pas ce que je lui disais. Il se persuadait que je l’aimais toujours et que je mentais pour le simple plaisir de le faire enrager. Il ne pouvait imaginer qu’un homme tel que lui ne fût pas adoré. J’avais beau lui donner des détails précis, il n’y ajoutait aucune créance. Et d’abord cela m’exaspéra. Puis, en pensant sans fin à ce sujet, mes idées changèrent, je me dis: «S’il est sûr d’être aimé, c’est peut-être qu’au fond il m’aime encore. Sans doute, il a des maîtresses d’occasion, des passades, mais c’est à moi qu’il revient toujours; c’est avec moi qu’il habite; c’est moi qu’il veut trouver dans l’appartement quand il rentre.» Et dès lors, je ne m’intéressai plus qu’à une chose: savoir s’il m’aimait ou non. Il y avait un point sur lequel je le voyais très sensible: il tenait à ce que je fusse à la maison quand il lui plaisait d’y revenir. Note, en passant, que quand nous nous retrouvions, c’était le plus souvent pour nous quereller. Naturellement, il avait mille raisons ingénieuses pour expliquer pourquoi je devais l’attendre. Il fallait que le samovar fûtprêt: je devais veiller à ce que les poêles chauffassent bien, etc., etc. Moi, qui avais compris tout cela, je m’arrangeais le plus souvent possible, et surtout le soir, pour ne pas être chez nous à l’heure où Makharof rentrait. Je me représentais Makharof me cherchant dans l’appartement, allant de pièce en pièce, m’appelant et, finalement, ivre de fureur, cassant quelque meuble.

Les yeux de Sonia brillaient de plaisir au souvenir des tortures qu’elle avait fait subir à son amant.

—Le jour où j’ai dîné ici, continua-t-elle, Makharof m’avait dit en sortant qu’il serait rentré à minuit et qu’il voulait avoir quelque chose à manger avant de travailler. Tu te souviens que j’eus grand soin de ne retourner chez moi qu’à une heure du matin. Mais tu peux imaginer ma colère quand tu sauras que je ne trouvai personne à la maison. Je n’hésitai pas un instant, je remis ma fourrure et sortis...

—Et tu es restée ainsi deux heures dehors, risquant la mort, pour la seule et maigre satisfaction de penser au désappointement de Makharof lorsqu’il rentrerait dans un appartement oùtu n’étais pas. Mais c’est absurde, ma chère Sonia!...

Elle me regarda stupéfaite.

—Tu es Français, me dit-elle en haussant les épaules.

Elle n’ajouta rien, comme si ce simple mot suffisait à évoquer l’abîme qui nous séparait.

Mais je me piquai:

—Je comprends bien plus et bien mieux que tu ne l’imagines, repris-je. Je comprends que tu l’aimais encore, bien que tu ne voulusses pas te l’avouer. Sans doute, il t’aimait aussi. Et vous jouiez à cache-cache. Mais le diable m’emporte si j’ai jamais vu des gens qui missent un tel enjeu à la partie. Tu sais que tu risquais ta vie ce soir-là, sur la Fontanka.

Elle ne répondit rien. Et il y eut entre nous un long silence. C’est moi qui le rompis.

—Et quand tu es entrée, dis-je, que s’est-il passé? Tu as eu ta scène sans doute, la scène que tu attendais, la scène que tu voulais provoquer, qui t’était aussi indispensable pour finir la journée et dormir tranquille qu’une dose d’opium à l’opiomane.

Sonia sourit.

—Non, fit-elle, il n’y eut aucune scène et la fin de mon histoire est bien plus surprenante. Je te la raconterai puisque tu parais prendre plaisir à ces folies. Tu te souviens que je suis rentrée peut-être cinq minutes après Makharof. Eh bien, je te donne en mille de deviner comment je l’ai trouvé... L’appartement était sombre, pas une pièce n’était éclairée; Makharof était déjà couché, et il dormait à poings fermés. Il dormait!... Tu comprends bien que je n’ai pas été sa dupe. Il feignait de dormir. Il voulait ainsi me faire sentir qu’il lui était complètement indifférent que je fusse là ou que je n’y fusse pas, que je pouvais découcher si bon me semblait, pourvu que son sommeil n’en fût pas dérangé... Oui, mais moi je ne pouvais m’empêcher de rire en pensant à la hâte fébrile avec laquelle il s’était déshabillé, sans même fumer une dernière cigarette, sans même faire sa toilette, de façon à pouvoir paraître endormi si, par hasard, j’arrivais sur ses talons. Et je réfléchissais à la comédie qu’il me jouait ainsi. Il voulait se donner l’air—et à quel prix!—d’être indifférent. Il nel’était donc pas. Je vis clair tout d’un coup. Cette fois-ci je savais la vérité: j’avais la preuve qu’il m’aimait encore. Ah! je ne puis te dire combien j’étais heureuse. Toutes les souffrances que le froid m’avait fait endurer pendant les deux mortelles heures d’attente sur la Fontanka étaient payées et largement... Et vois-tu, tout Français que tu es, tu avais peut-être raison tout à l’heure. Jusqu’à ce jour-là, tant que je doutais de lui, je l’aimais encore, sans doute. Mais, à partir de la minute où j’ai été fixée sur ses sentiments, il a perdu tout intérêt pour moi. Il est devenu soudain comme s’il n’était pas; je ne pouvais même arriver à comprendre comment j’étais restée attachée si longtemps à cet être brutal... La suite, tu la connais, et la preuve que je dis vrai, tu l’as devant toi, puisque je suis ici maintenant.

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