J'en aurais parlé à Mondor, quand j'ose à peine vous en parler, à vous; quand je ne puis y penser sans une émotion… bien innocente à la vérité, mais dont Mondor se serait aperçu… Sais-je ce qu'il se serait imaginé? Pauvre Auguste, tu seras malheureux, je le serai de ta peine, et cela parce que cette fille veut avoir de l'esprit! Quelle sotte prétention! sur quoi est-elle fondée? Je voudrais ne vous avoir jamais vue. (Elle s'éloigne.)
MARTON, la suivant d'un ton suppliant.
Madame, Madame!
HORTENSE, sortant.
Ne me suivez pas, je vous le défends.
Les voilà, les voilà bien. Faites tout pour eux, un moment d'humeur rend vos services nuls. On vous cherche des torts que vous n'avez pas, pour se dissimuler ceux qu'on a effectivement. Oh! le sot métier que de servir des gens qui ne sont jamais d'accord avec eux-mêmes, et qui vous imputent leurs sottises, par cela seul qu'ils ne savent à qui s'en prendre.
Ah! te voilà?
MARTON, avec humeur.
Après.
DUMONT, après l'avoir regardée fixement.
La journée est nébuleuse.
Croyez-vous cela, M. Dumont?
Oui, l'air du bureau n'est pas bon pour moi.
C'est malheureux.
Cependant il serait désagréable de quitter ainsi la partie.
Il est plus prudent de la quitter que de la perdre.
C'est à peu près la même chose.
Quand on prévoit si bien les coups, on n'expose pas son enjeu.
Tu es revêche.
Que t'importe?
Oh! cela m'est égal.
Je le crois..
Mais la conduite de ta maîtresse…
Es-tu fait pour y trouver à dire?
Non pas moi, si tu veux, mais mon maître…
Ton maître?
Il commence à penser comme moi.
Aussi sots l'un que l'autre.
C'est bien flatteur.
Au fait! que veux-tu? Tu n'es pas venu ici sans dessein?
Te faire part de mes observations.
C'est inutile.
Mon maître et ta maîtresse vont faire une folie.
Tu n'auras pas le crédit de les en empêcher.
Ce ne sera pas moi, mais M. Auguste…
M. Auguste?…
Il adore ta maîtresse.
Qui te l'a dit?
Je m'en suis aperçu.
Voyez quel tact!
Oserais-tu le nier?
Aurais-tu conçu le projet de m'en faire convenir?
Pourquoi pas.
Tu te crois bien fin?
Assez pour te faire parler.
Je t'en défie.
C'est fait.
C'est fait?
Oui, tu as avoué.
Il est fort, celui-là.
Si Auguste n'aimait pas ta maîtresse, au premier mot que je t'en ai dit, tu aurais jeté les hauts cris (je suis l'homme de confiance du futur); et si la chose était seulement incertaine, tu te serais défendue. Tu réponds par monosyllabes, tu veux rompre les chiens; atteinte et convaincue.
Ah! tu interprètes jusqu'à mon silence?
Un habile homme tire parti de tout.
Et quand Auguste aimerait ma maîtresse, qu'en conclurais-tu?
Qu'ayant pour lui bien des avantages que d'autres n'ont pas, il est payé de retour: n'est-il pas vrai?
Je suis muette.
Réponds, Marton; Auguste est aimé?
Je suis muette, te dis-je.
Qui ne dit rien, consent; prends-y garde.
MARTON, avec force.
Eh! non, non, non; Hortense ne l'aime pas.
Tu me le dis d'un ton qui me persuade le contraire.
Que le diable t'emporte!
Que le ciel te le rende!
Dumont, jasons d'amitié, et laissons là l'esprit: depuis deux heures le mien ne m'a fait faire que des bévues. Que nous fassions bien ou mal, nos services sont pesés au poids du caprice. Aidons-nous, au lieu de nous nuire.
Tope. Sois vraie, d'abord. Auguste aime ta maîtresse, et ta maîtresse aime Auguste.
Eh! sans doute; mais…
Quoi, mais?…
Quel usage veux-tu faire de cet aveu?
Le reporter à mon maître, qui n'a pas de caprices, et qui pèse mes services au poids de la raison.
Ah! fripon, double fripon.
DUMONT, la contrefesant.
Il vaut mieux quitter la partie que de la perdre.
Dumont, mon ami Dumont, je t'en prie, je t'en supplie!
Tu verras que mon maître et moi ne sommes pas si sots.
Mon cher petit Dumont!
Je suis inexorable.
Me voilà renvoyée indubitablement.
Non pas, non. M. Mondor saura prudemment concilier ses intérêts et les tiens. Vous conserverez, lui, sa liberté, toi, ta condition; il le faut, je le veux, et je viens de te donner un échantillon de mon savoir-faire, qui doit te convaincre de ma capacité.
Haïe en secret de Mondor, dont j'ai éventé les finesses, querellée par ma maîtresse, jouée par ce valet, et cependant plus fine qu'aucun d'eux; tel est mon sort. Si une fille comme moi est impunément ballottée par des êtres de cette espèce, il faudra croire au fatalisme. Vengeons-nous à la fois de tous nos adversaires. Bannissons Mondor et son valet, et punissons Hortense, en la forçant d'être heureuse.
AUGUSTE, accourant, hors de lui.
Marton, ma chère Marton, tu me vois au désespoir. Je suis abandonné, haï, assassiné!
MARTON, à part.
Ah! voilà mon vengeur! (Haut.) Qu'avez-vous donc, Monsieur?
Je me suis jeté aux genoux d'Hortense, j'ai supplié, j'ai menacé, j'ai pleuré; elle ne veut rien entendre. Je vais la perdre, et il faut que je me taise: elle me l'a ordonné.
Elle vous l'a ordonné!
Mais d'une manière si pressante et si douce, que l'Amour lui-même eût cédé à la séduction. J'étais à ses pieds; je ne suis pas éloquent, mais le langage du coeur a de la véhémence, et je ne suivais que l'impulsion du mien. Elle écoutait et paraissait émue. Bientôt elle détourne la tête, en oubliant sa main. Je la saisis; je la baise…. Avec quelle ardeur je la baisai, cette main!
Je connais cela, après?
Elle veut la retirer, j'ose lui résister pour la première fois de ma vie; sa main me reste, et je la baise encore. Ses yeux alors se tournent vers moi: ils sont mouillés, mais n'expriment pas de colère. Leur douceur m'enhardit…. je l'embrasse… Ah! Marton, comme on embrasse ce qu'on adore et ce qu'on va perdre! Tout à coup elle s'échappe de mes bras, fuis à l'extrémité de l'appartement, et prenant un air sévère : Finissez, Monsieur, me dit-elle, vous n'êtes plus un enfant, et ces libertés me déplaisent. Je me marie, respectez un lien sacré. Je réplique, elle insiste… Je m'emporte…. Alors, Marton, alors cette femme, oubliant son empire, descend à la prière, emploie à la fois et l'ascendant de la vertu, et le pouvoir magique de la beauté. Sa colère avait excité la mienne, sa douceur, sa bonté me laissent sans force. Je promets de ménager Hortense, de respecter Mondor. Ma promesse me coûtera mon repos, mon bonheur, et peut-être ma vie; mais je me serai immolé à ce que j'aime.
Non, Monsieur, on ne meurt pas d'amour, et à votre âge on est heureux quand on veut l'être. Céder à une femme attendrie et suppliante!
Que pouvais-je faire?
Son bonheur.
Eh! comment?
En la forçant de renoncer à un mariage de raison, pour épouserAuguste qu'elle aime, quoiqu'elle veuille se le dissimuler.
Elle m'aime, dis-tu?.. Elle m'aime?…
Il faut être aussi modeste pour ne pas s'en apercevoir, et aussi enfant pour n'en pas profiter.
Marton, ma fidèle Marton, ma seule, mon unique amie, éclaire-moi, conseille-moi, conduis-moi. Tu me rends à la vie, en me rendant à l'espoir; dis-moi, que dois-je faire pour…
Déclarez tout à M. Mondor, peignez-lui votre amour, votre douleur; laissez entrevoir que vous êtes payé du plus tendre retour.
Hortense me désavouera.
Que vous importe? Mondor est vieux, il doit être jaloux. Qu'il renonce à Hortense, ce soir elle est à vous: d'ailleurs vous ne ferez que confirmer à Mondor ce que son valet lui aura déjà dit, et ce que peut-être il n'aura pas voulu croire.
Quoi! Dumont saurait?……
Oui, Dumont sait qu'on vous aime; Mondor doit le soupçonner, moi j'en suis assurée, ma maîtresse le sent, il n'y a que vous dans toute la maison qui ne vous en doutiez pas.
Mais j'ai promis à ma belle cousine…..
Vous avez promis…. mais vaincu par les prières d'Hortense, égaré par votre délicatesse, contenu par la crainte de lui déplaire…
Oh! oui, oui, Marton, tout cela est bien vrai.
Eh bien! Monsieur, tout acte qui n'est pas libre, parfaitement libre, ne saurait nous engager.
AUGUSTE, vivement.
Tu as raison, tu as raison.
Ne dites rien de notre petit complot; restez ici, attendez Mondor, ne le tuez pas; de l'éloquence, de la fermeté, l'amour fera le reste.
Ah! Marton est charmante. Oui, j'ai promis trop légèrement, et un serment arraché ne m'oblige à rien. Le voici, ce rival heureux; modérons-nous, et abordons-le.
MONDOR, à Dumont, en entrant.
J'en ai assez entendu: le notaire est averti, je lui ai fait sa leçon, le reste me regarde.
AUGUSTE, avec timidité.
Monsieur, vous voulez épouser….. vous allez épouser…..
MONDOR, à Dumont, en dissimulant.
Quel est Monsieur?
C'est M. Auguste, le cousin et l'ami…..
Monsieur Auguste, que j'ai vu si jeune, si intéressant, dont la physionomie promettait?…
Et dont la physionomie a tenu parole.
J'étais loin, Monsieur, de vous croire ici. Hortense ne m'a pas parlé de vous, Marton a gardé le même silence, tout cela m'étonne un peu, je l'avoue: au reste, vous voilà, j'en suis charmé; vous serez de ma noce, et vous l'embellirez.
Je serai de votre noce!…. vous croyez?…. Vous ne doutez pas que votre triomphe……
Qu'avez-vous, Monsieur, vous paraissez troublé?
Je suis dans un état impossible à dépeindre.
Vous m'alarmez, mon cher ami.
Dites-moi d'abord, Monsieur, aimez-vous beaucoup ma cousine?
Eperdument.
DUMONT, à MONDOR.
Eh! non, Monsieur, non; c'est convenu.
MONDOR, à Dumont.
Va-t'en.
Mais, Monsieur.
Va-t'en, te dis-je.
Sérieusement, Monsieur, vous l'aimez éperdument?
Cela vous étonne?
Au contraire, Monsieur; mais c'est que votre amour…..
Mon amour?…
C'est que votre amour…..
Ne s'accorde peut-être pas avec vos désirs secrets? A votre âge, Monsieur, on aime facilement: à votre âge, on est fort aimable; mais à votre âge, on ne se marie pas, ou on a tort.
On se marie bien au vôtre, Monsieur.
On a peut-être tort aussi: cependant la comparaison n'est pas juste.
Pour ceux qu'elle humilie.
MONSOR, avec une feinte colère.
Monsieur, vous me tenez des propos…..
AUGUSTE, avec fierté.
Vous blessent-ils, Monsieur?
MONDOR, à part.
Il est brave; voyons s'il est délicat. (Haut.) Avant de nous brouiller tout-à-fait, ne serait-il pas prudent de nous entendre, et de nous expliquer?
Soit, Monsieur, expliquons-nous: vous aimez Hortense, et je l'adore; vous l'épousez, et moi……
Jusqu'ici je ne vois pas de raisons qui puissent me faire renoncer à sa main.
Vous n'en voyez pas, Monsieur?… Moi, j'en vois mille.
Ah! ah!
Et une seule doit suffire.
Eh bien! Monsieur, voyons cette raison.
C'est que…. (A part.) Non, elle ne me le pardonnerait jamais.
Enfin, cette raison?
C'est que…..
C'est qu'Hortense vous aime, peut-être?
AUGUSTE, vivement.
Je ne dis pas cela.
Elle a agréé ma recherche, l'instant de notre hymen est fixé; c'est un sentiment de préférence qui la détermine. (Ici Auguste fait un mouvement.) Oui, Monsieur, un sentiment de préférence, ce sont ses propres expressions. Je la crois, parce que je l'estime. Si elle vous eût aimé, peut-être eussé-je sacrifié mon amour.
AUGUSTE, très-vivement.
Vous l'eussiez sacrifié!…. vous l'eussiez sacrifié!…. Ah! Monsieur.
Mais Hortense ne vous aime pas, n'est-il pas vrai, elle ne vous aime pas? Prenez garde, Monsieur, qu'un mot hasardé peut nuire à la réputation d'une femme estimable.
Eh! Monsieur, que me demandez-vous? Je vais vous dévoiler mon ame, vous y lirez comme moi. Qu'importe que je sois aimé d'Hortense, que vous importent ses sentimens secrets, puisque vous connaissez sa vertu? Mais, Monsieur, c'est à la dernière extrémité que je vous implore. A votre âge, on surmonte l'amour: au mien, c'est un poison qui brûle, qui dévore. Vous avez toute votre raison, et la mienne n'est qu'à son aurore. Je voudrais vous aimer, je le désire, je le puis; ayez pitié de mes tourmens, ne me forcez pas à vous haïr.
Monsieur, vous me dites là des choses très-intéressantes, très-vivement senties, mais qui éludent ma question. Répondez net, s'il vous plaît. Si Hortense vous aime, si seulement elle vous a donné lieu de le croire, je vous la cède; elle m'a trompé, et je la méprise. Si au contraire……
AUGUSTE, avec force.
Monsieur, estimez ma cousine, et épousez-la.
MONDOR, à part.
C'est un honnête homme, et je suis content de lui.
HORTENSE, embarrassée.
Monsieur, notre mariage, qui m'a singulièrement préoccupée…….
MONDOR, à part.
Je le crois.
Les préliminaires….. les préparatifs…..
Que va-t-elle dire?
Tout ce qui tient enfin à une affaire majeure, m'a fait perdre de vue des intérêts moins pressans.
MONDOR, à part.
La conversation va s'animer.
J'ai négligé de vous parler de mon cousin… de mon cousin…. que j'aime.
MONDOR, avec intention.
Et qui mérite de l'être.
Oui, Monsieur.
Eh! Madame, quoi de plus simple? vous aimez votre cousin, c'est bien naturel. Il est charmant, le petit cousin, et près de toute autre femme il pourrait être dangereux.
Vous vous plaisez aujourd'hui à me dire des choses désagréables.
AUGUSTE, à part.
S'ils pouvaient se brouiller!
Croyez-moi, Madame, ne perdons pas un tems précieux à disputer sur des mots; revenons, s'il vous plaît. (La contrefesant.) Vous avez négligé de me parler de votre cousin….. de votre cousin….. que vous aimez.
HORTENSE, vivement.
Comme on aime un parent.
C'est bien ainsi que je l'entends. Poursuivez, Madame.
HORTENSE, avec beaucoup d'embarras.
J'ai réfléchi, Monsieur…. j'ai réfléchi….
Vous avez réfléchi?…
Et je l'éloigne de moi.
AUGUSTE, bas à Hortense.
Que dites-vous, Madame?
MONDOR, à part.
Elle l'éloigne, elle le craint.
Il est tems qu'il s'occupe de son état et de sa fortune: je l'aiderai de la mienne, et vos conseils guideront sa jeunesse.
AUGUSTE, bas à Hortense.
Je ne partirai pas, c'est un parti pris.
Je ne vois pas qu'il faille pour cela l'éloigner de vous. Je vais être son parent, et votre affection lui est un sûr garant de la mienne. Vous avez commencé son éducation, il faut la finir; nous le devons, et je vous prie de ne pas vous y opposer.
AUGUSTE, bas à Hortense.
Rendez-vous, cruelle, ou je vais éclater.
HORTENSE, bas à Auguste.
Si vous dites un mot, je ne vous parle de ma vie. (A Mondor.)Croyez, Monsieur, que je n'agis pas sans de fortes raisons.
Il serait dangereux peut-être de vouloir les approfondir: je vous avoue cependant que celles que vous m'opposez ne me persuadent pas, m'étonnent, et peuvent donner lieu à d'étranges soupçons.
Eh bien! Monsieur, sachez que je ne fais rien que pour prévenir ces soupçons. Je vais vous faire une confidence dictée par l'honneur, et nécessaire à mon repos: ce jeune homme m'aime.
Je le sais, Madame.
Mais il m'aime… d'amour.
Je le sais, Madame.
Vous le savez, Monsieur?
Oui, Madame, oui, Monsieur le sait.
Et vous trouvez étrange que je l'éloigne?
MONDOR, ironiquement.
Oui, Madame, puisque vous n'avez pour lui que de l'amitié.
Vous ne cherchez qu'à me tourmenter, Monsieur. Si je ne l'aime pas, vous devez louer ma prudence; si je l'aime, vous devez me savoir gré de mon sacrifice; mais les hommes sont injustes, sont ingrats, sont….
Tout ce qu'il vous plaira, Madame. Une jolie femme n'a jamais tort avec moi.
Un compliment ne réparera pas ce que vos propos ont de piquant.
AUGUSTE, avec humeur.
Monsieur ne vous a rien dit que de très-sensé, Madame; et c'est vous qui prenez tout si singulièrement aujourd'hui…
HORTENSE, à Auguste.
Joignez-vous à Monsieur, je vous le conseille, je vous en prie ; ces deux hommes sont cruels! l'un m'excède…
MONDOR, l'interrompant.
Duquel parlez-vous, Madame?
Quoiqu'il en soit, je ne partirai pas. Je vous adore; votre époux le sait; il veut que je reste, et bien certainement je lui obéirai. Il est raisonnable, lui… et vous!…… Ah! cousine, n'est-ce pas assez de vous perdre, sans être forcé de m'éloigner? Je n'ai plus de parens, je n'ai que vous au monde qui s'intéresse à moi, que deviendrai-je si je vous quitte? Jeune, sans expérience, obligé de me distraire d'une passion malheureuse, je me livrerai malgré moi aux erreurs de mon âge : vous le saurez, et vous en serez tourmentée. Si je reste, au contraire, vos conseils, votre vertu, votre amitié douce et compatissante rétabliront insensiblement la paix dans mon ame. Je puiserai dans vos yeux la force de supporter mon sort. Ma cousine! ma belle cousine! (Il tombe à ses genoux, et lui baisant la main.) Ne me chassez pas, je vous en conjure; ce serait m'arracher la vie!
MONDOR, passant entre Hortense et Auguste.
Bien! cousin, bien!
Vous chasser! vous chasser! Je n'en ai jamais eu l'idée; mais il me semble qu'une absence de quelques mois…
AUGUSTE, à Mondor.
Monsieur, parlez pour moi, je vous en prie.
Malgré la nouveauté du personnage qu'on me fait jouer, je dois vous représenter, Madame, que tant de précipitation peut donner à penser à un monde toujours injuste et malin. On croirait peut-être que le départ de Monsieur serait l'effet de ma jalousie, et je ne suis pas jaloux.
HORTENSE, piquée.
Vous n'êtes pas jaloux?
Non, Madame, je ne suis pas jaloux. Je verrais Monsieur passer sa vie à vos pieds, que je n'en prendrais pas le plus léger ombrage.
AUGUSTE, à Hortense.
Eh bien! je ne lui fais pas dire.
HORTENSE, à part.
Quel insupportable homme!
DUMONT, annonçant.
Votre notaire.
MONDOR, allant au-devant du notaire.
Approchez, Monsieur, approchez.
AUGUSTE, s'asseyant.
Mon coeur s'en va.
HORTENSE, s'asseyant de l'autre côté.
Comme il souffre, ce pauvre enfant!
LE NOTAIRE, deux contrats à la main, bas à Mondor.
Avez-vous deviné?
Parbleu! regardez le jeune homme.
Charmant! en vérité. (Prenant le contrat de dessous.) En ce cas, c'est ce contrat-ci.
MONDOR, présentant la plume à Hortense.
Madame veut-elle signer?…
(Hortense signe d'un air triste.)
Elle a signé! Ah! la pauvre femme!
Mon maître ne signera pas.
LE NOTAIRE, à Mondor qui a pris la plume pour signer.
Plus bas, plus bas encore.
MONDOR, signant.
Ah! j'entends.
MARTON, à Dumont.
Eh bien! qu'en dis-tu?
Diable emporte si je m'y attendais!
Et le petit cousin? Il nous fera aussi le plaisir de signer au contrat. (Il présente à Auguste la plume et le contrat.) Ici, cousin, ici. (A part.) Comme la main lui tremble……. ce cher enfant! il faut lui rendre ses forces. (Haut.) Eh! mais…. j'oubliais…. étourdi que je suis! Madame a signé sans connaître les articles…
HORTENSE, très-froidement.
Monsieur, je m'en rapporte absolument à vous….
Cela ne suffit pas. Je crois que les clauses principales ne vous déplairont pas; mais il faut que vous sachiez… (Au notaire.) Lisez, Monsieur, lisez.
LE NOTAIRE, lisant.
Par devant, et caetera….. Sont comparus Monsieur AugusteVercour, et Dame Hortense….
HORTENSE, se levant précipitamment.
Monsieur, quelle est cette nouvelle plaisanterie?
Celle-ci vaut bien les autres, convenez-en?
Quoi! Monsieur…
Te voilà bien certain de ne pas partir, à moins que Madame ne veuille congédier son époux.
AUGUSTE, sautant au cou de Mondor.
Ah! mon bon ami, mon bon ami!
Je n'y consentirai jamais.
Vous voulez qu'on vous prie…
MARTON, à Mondor.
Pour la forme.
Oui, pour la forme.
Toujours des impertinences?
Vous n'aurez pas de peine à me pardonner celle-ci.
Mais, quelle folie! me faire épouser un enfant!
Eh! qu'importe?
Que dira le monde?
Tout ce qu'il lui plaira. Monsieur est jeune, mais il a une belle ame, il m'en a convaincu. Vous serez heureuse, Auguste le sera, je le serai de votre commun bonheur. Nous laisserons dire les sots, et nous jouirons de la vie.
HORTENSE, avec une joie qu'elle voudrait dissimuler.
Vous êtes un terrible homme! vous me faites faire tout ce que vous voulez.
AUGUSTE, sautant.
Elle est à moi!
Vous m'épousiez par raison, l'amour vous parlait pour ce jeune homme, je m'en suis aperçu, car enfin je n'ai pas cinquante ans pour rien, et je me suis dit: " Il faut savoir aimer ses amis pour eux-mêmes ".