ARAGNOL, DIEU

Il y avait quinze jours qu’Aragnol ne payait plus ce loyer de vingt sous qu’il s’était engagé à verser quotidiennement, pour un humble cabinet sous les toits, au propriétaire de l’hôtel du Pôle-Nord et de Californie, rue des Ecouffes. Et l’on était au jeudi 1ermai, onze heures du matin. Le logeur dit à Emile, le garçon de chambre :

— Il n’est pas encore descendu ? On l’a pourtant prévenu hier qu’il n’avait qu’à f… le camp. Tu peux le sortir, et vivement.

Emile est un gars costaud, qui sait la manière. Et il était déjà en manches de chemise, ce qui lui épargna la peine d’ôter sa veste. Il grimpa les six étages, d’un pied puissant et décidé, négligeant délibérément de frapper à la porte. Mais, malgré sa résolution coutumière, il s’arrêta sur le seuil, étonné du spectacle qui s’offrait à lui.

Aragnol avait dressé sa couchette de fer contre le mur, de façon à en faire un plan incliné ; et, sur le matelas, il demeurait étendu, nu comme un poisson et les bras en croix, l’air tout à fait content de lui, majestueux.

— M’sieu Aragnol, dit pourtant Emile, c’est pour vous dire que si vous ne pouvez pas abouler les quinze francs qu’ vous d’vez…

— Je me suis mis en croix, répondit Aragnol avec béatitude, pour expier les péchés du monde. L’encens ! Emile, apporte l’encens !

Et comme Emile ne disait rien du tout, médusé, il passa tout à coup du ravissement à la plus extrême fureur, sauta d’un bond sur le plancher et cria, étreignant le pot à eau :

— Ver de terre, qu’attends-tu pour me rendre hommage ? Prosterne-toi !

Emile referma tout doucement la porte et s’en fut au rapport. Le patron réfléchit.

— Y avait longtemps, dit-il, qu’il avait l’air tout à fait marteau. Maintenant, ça y est : il est fou. Moi, j’veux pas d’histoires avec la préfecture : une fois qu’elle a mis le nez quelque part, on sait plus c’qui peut arriver. Laisse-le tranquille, ce maboul. Quand ses idées auront tourné ou quand il aura faim, faudra bien qu’il sorte ; et une fois sorti, il est bon ! Il rentrera pas, c’est moi qui te l’dis.

Le propriétaire de l’hôtel du Pôle-Nord et de Californie ne se trompait pas : Aragnol était fou, parfaitement fou, et il y avait déjà pas mal de temps que ses méninges avaient commencé de se détraquer. D’abord, il avait éprouvé une extraordinaire indifférence aux réalités extérieures, et c’est pourquoi il avait perdu sa place de préparateur dans une pharmacie : il est impossible, en effet, de garder dans une officine un garçon qui prend une solution de sublimé pour diluer une potion destinée à l’usage interne. Aragnol, devenu gardien de charrettes aux Halles, puis homme-sandwich, puis rien du tout, avait essuyé sans les sentir les coups du destin. Il se sentait devenu léger, incroyablement léger de corps et d’âme ; il planait. Il lui semblait aussi que son estomac ne pouvait être rassasié ; mais, d’autre part, ramassant aux Halles des choses innommables, il pensait se nourrir d’ambroisie. Enfin devenu, lui jadis si timide avec les dames, inconcevablement hardi malgré ses guenilles, il épouvantait presque ses conquêtes par des exploits surhumains. D’ailleurs, il leur révélait qu’il avait de l’argent, de l’argent à ne savoir qu’en faire, qu’il était assis sur des milliards. Et, un jour, il s’avéra décidément pour lui qu’il n’y avait pas d’obstacles ni de limites à sa puissance. C’est pourquoi il en conclut logiquement qu’il était Dieu. Cette révélation lui apparut justement comme tout à fait certaine ce dernier jour où il s’était couché le ventre creux, menacé d’expulsion par son logeur : on lui en voulait parce qu’il était Dieu ; il ne pouvait y avoir d’autre explication à l’écart monstrueux qu’il constatait entre sa puissance infinie et les traitements qu’on lui faisait subir. Ce fut là, pour lui, un instant d’exaltation suprême, de délices sans bornes. Et c’est alors qu’Emile, le garçon de chambre, était venu le déranger : mais il lui avait fait voir clairement sa façon de penser.

Cependant, ainsi que l’avait déduit l’homme sage qui présidait à l’administration de l’hôtel, l’état d’euphorie où il se trouvait ne l’empêcha point de sentir de plus en plus vivement l’aiguillon de la faim. Il s’habilla, descendit l’escalier, bénit avec trois doigts Emile et le patron, qui ne lui en manifestèrent aucune gratitude, et remonta la rue d’un pas glorieux, bien que fléchissant légèrement sur ses jambes. Boulevard de Strasbourg, il entra dans un bar, se fit servir un alcool, exigea « de quoi écrire » et composa une belle lettre ainsi conçue :

Monseigneur, je suis Dieu, né à Paris le 18 mai 1871. Je viens vous voir pour déjeuner avec vous et m’entretenir des nécessités de mon culte.

Monseigneur, je suis Dieu, né à Paris le 18 mai 1871. Je viens vous voir pour déjeuner avec vous et m’entretenir des nécessités de mon culte.

Il mit sur l’enveloppe : « A monseigneur l’archevêque de Paris », et s’en alla si simplement que nul n’osa lui réclamer ses quarante centimes. Toujours souriant, hilare, l’âme aux cieux, il gagna Notre-Dame, pénétra en maître bénévole sous les voûtes sacrées du temple, aborda un ecclésiastique et lui remit sa lettre, d’un air fier et satisfait. Le prêtre rompit l’enveloppe et lut gravement. Ce n’était pas la première fois que cette chose arrivait, il avait l’habitude.

— Attendez un peu, mon ami, fit-il, et d’abord suivez-moi.

Aragnol fut introduit dans une petite pièce attenante à la sacristie, où on l’enferma soigneusement à clef. Une heure après, quatre hommes en chapeau melon et en gros souliers à clous lui offrirent une voiture « pour le conduire chez monseigneur ». Il y monta de fort bonne grâce et se trouva sans savoir comment à l’infirmerie du Dépôt. On n’eut pas besoin de lui enlever son faux col ni sa cravate, car il n’en avait pas, et le lendemain il était transféré à Sainte-Anne.

— Vous avez écrit à l’archevêque de Paris une lettre où vous lui affirmez que vous êtes Dieu, ajoutant que vous êtes né en 1871, dit le chef de clinique quand il passa la visite des nouveaux arrivés. Ça ne vous paraît pas contradictoire, d’être Dieu et d’être venu au monde il y a si peu de temps ?

— Non ! répondit Aragnol, sincèrement.

Dans son esprit, il incarnait deux personnes : celle d’Aragnol, qu’il continuait à bien connaître, et celle du Tout-Puissant. Il étaitles deux, voilà tout, et pensait tantôt comme Aragnol, tantôt comme Tout-Puissant. Ça lui paraissait tout naturel. Et il était enchanté, plus encore que la veille, ayant été nourri deux fois : au Dépôt et à Sainte-Anne.

Le chef de clinique se tourna vers un des externes.

— Etablissez le diagnostic, dit-il.

— Puis-je voir la lettre — demanda l’externe.

— C’est bien, ça, c’est très bien, déclara le maître, de commencer par scruter le graphisme.

— Caractères inégaux, dit l’externe, tremblement des mains… Comment vous appelez-vous ? Qu’est-ce que vous faisiez ?

— Aragnol. J’étais préparateur chez un pharmacien.

— L’articulation est nette. Diagnostic nul à cet égard, fit l’externe. Voyons les réflexes… Réflexe rotulien exagéré. Pupilles égales, mais contractées, ne réagissant pas à la lumière. Les faits qui amènent le malade ici prouvent qu’il a des illusions d’un caractère agréable. Il est content de lui…

Il ajouta d’une voix plus basse :

— C’est un P. G. au début, dans la période d’excitation, avec idées de grandeur.

Aragnol devait être classé dans les paralytiques généraux, cela ne pouvait faire aucun doute. Le chef de clinique approuva silencieusement et sourit.

— Vénus y est peut-être pour quelque chose.

Et l’on posa la question. Subitement, Aragnol entra dans une grande fureur. On l’insultait, lui, le maître du ciel et de la terre, et on lui tapait sur les genoux, au lieu de l’adorer, et on le regardait insolemment dans le blanc des yeux ! Il menaça ses contempteurs de la foudre, et, comme elle ne descendait pas, il voulut aider la foudre. Alors on lui fit prendre une potion au bromure de potassium, et il fut mis provisoirement en cellule.

Le bromure opéra. Aragnol passa une nuit très calme. Le lendemain, on lui permit de descendre dans la cour.

L’erreur est assez générale, de croire que les aliénés vivent murés dans leur rêve, incapables de communiquer entre eux, solitaires et sauvages. Cela est vrai pour les déments, les alcooliques en pleine crise, les mélancoliques qui s’absorbent dans une douleur affreuse et sans cause, les paralytiques parvenus au stade de dépression. Mais les autres, les maniaques, les « paranoïques » en rémission, les paralytiques généraux moins avancés ! Ils ne sont pas absolument séparés du monde extérieur, ils lisent des journaux et des livres, ils s’assemblent, ils causent, il se forme entre eux des amitiés étranges, parfois passionnées, le plus souvent fugaces, obnubilées, confuses comme leur pauvre cerveau. Et, suprême ironie, il leur arrive de se moquer les uns des autres, de se considérer comme fous réciproquement. Ou bien, au contraire, mais plus rarement, ils admettent la prétention du compagnon d’infortune qui leur arrive : entre celui qui possède des millions imaginaires et son voisin qui se figure avoir inventé une machine capable de soulever le monde, il intervient de sublimes et décevantes tractations. Il suffit que la folie de l’un s’adapte à la folie de l’autre.

Ceux qui pouvaient encore penser par fragments disjoints et communiquer bizarrement ensemble apprirent l’arrivée à l’asile de ce nouveau pensionnaire, qui se disait Dieu. Pommier, ancien avocat, qui se croit empereur des socialistes, traita cette nouvelle avec dérision : d’abord, Dieu n’existe pas ! Il en fut de même pour Buchaillat, ancien clerc d’huissier, président de la République. Mais Bernizet, qui sait qu’il est Victor Hugo, se souvient, de plus, qu’il fut voyageur pour la miroiterie ; et l’idée qu’il allait pouvoir fréquenter avec Dieu le frappa.

— Il faut voir, dit-il gravement, il faut voir.

La paralysie générale donnait une petite hésitation à ses paroles.

— Qu’est-ce que ça peut te faire, interrogea Buchaillat, peu crédule.

— Je p…pourrais, répondit Bernizet-Victor Hugo, obtenir une c…commande de glaces pour le p…paradis !

Sur ces entrefaites, ils virent venir « le nouveau ». Aragnol, calmé par le bromure, avançait lentement, frôlant un mélancolique douloureux qui demeurait assis, les poings au menton, dans une posture d’infini désespoir, enjambant un dément qui demeurait vautré à terre. Et il s’intéressait vaguement à toutes choses, généreux et guilleret.

Bernizet mit de l’empressement à s’avancer vers lui. Il préparait déjà des phrases, des phrases ingénieuses et engageantes, telles, enfin, que les lui suggérait le souvenir de son ancienne profession. Subitement, il changea de figure et ricana, immensément dédaigneux :

— Non, alors, c’est vous qui dites que v…vous êtes D…Dieu !

— Je suis Dieu, affirma paisiblement Aragnol.

— Mon v…vieux, cria Bernizet, faut pas nous la f…faire. Tu n’as pas s…seulement de chapeau haut de f…forme !

Et le pauvre Aragnol lui-même, surpris par cet argument, un instant douta de sa divinité.


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